Le Fils du diable/Tome II/IV/17. La quittance

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 338-346).
CHAPITRE XVII.
LA QUITTANCE.


Après les dernières paroles de madame de Laurens, il y eut un assez long silence dans le confessionnal de la princesse. Petite avait prononcé ces mots qui demandaient un meurtre, de sa voix la plus douce et sans perdre son charmant sourire.

Mais, sous cette voix suave et derrière ce sourire, une volonté si impitoyable se faisait jour, que le baron ne put s’empêcher de tressaillir.

Rodach ne connaissait pas madame de Laurens si intimement qu’elle pouvait le croire elle-même, mais il la jugeait à ce premier contact ; il devinait l’énergie virile qui se cachait sous ces grâces mignones. Cette femme l’effrayait bien plus que Reinhold et Mira : c’était l’ennemi le plus redoutable entre tous ceux qui voulaient le sang de Franz.

Sara ne s’était pas trompée tout à fait en disant que le baron l’avait suivie ; seulement, elle avait pris les choses de trop haut, en faisant remonter l’aventure jusqu’au déjeuner du café Anglais. Le baron ne la suivait que depuis une heure, et pour l’avoir rencontrée rue Dauphine, à la porte du logis de Franz.

C’était sur les pas de Petite qu’il était arrivé en effet à la maison de jeu. Mais il en eût probablement trouvé le chemin sans cette circonstance, car il avait pris plusieurs notes, durant sa conversation confidentielle avec le docteur José Mira ; et, parmi ces notes, se trouvaient les noms de M. de Navarin et de madame la baronne de Saint-Roch.

Après avoir quitté l’hôtel de Geldberg vers cinq heures et demie, M. de Rodach avait passé une heure avec le marchand d’habits, Hans Dorn. Ils s’étaient rendus tous les deux à la maison de Franz, et pendant son absence, le marchand d’habits avait loué pour lui l’appartement du premier étage, ceci au grand ébahissement de la portière.

Ils ne voulaient point, paraîtrait-il, se rencontrer avec le jeune homme, car l’expédition fut faite en toute hâte, et Hans Dorn prit à peine le temps d’examiner le logement en détail.

Dès qu’ils furent descendus, la voiture partit au galop. Le long de la route, le baron et lui s’entretinrent en allemand de ces choses qui s’étaient passées au loin, et qui mettaient des larmes dans les yeux du bon serviteur de Bluthaupt.

— L’enfant sera heureux ! disait-il avec une émotion profonde ; Dieu l’aime, mon gracieux seigneur, puisqu’il lui a gardé votre amour… Ah ! les juifs ont eu beau faire !… on dit que les portraits des vieux comtes sont retournés dans la grand’salle du château, et collent leurs nobles visages contre le mur… Par le nom de la Vierge ! nous les retournerons, afin qu’ils voient le fils de leur sang assis dans le fauteuil seigneurial, sous le manteau de la cheminée !

Hans parlait ainsi et son cœur loyal battait à l’idée de la partie reconquise. Rodach l’écoutait en rêvant.

Ils se séparèrent au moment où le baron rentrait à son hôtel pour la première fois depuis son arrivée à Paris.

— Sur toutes choses, mon brave ami, dit Rodach, veillez bien sur cette cassette que je vous ai confiée… c’est l’avenir entier de l’enfant, peut-être…

Hans, indépendamment de ce soin, avait de la besogne pour toute sa soirée ; et il était bien joyeux, car il allait travailler pour le fils de ses maîtres.

Rodach, lui, était accablé de fatigue. Trois nuits s’étaient passées sans qu’il fermât l’œil. Il avait deux heures pour se reposer.

Ces deux heures écoulées, le réveil placé auprès de lui le jeta en sursaut hors de sa couche, où il dormait tout habillé.

Il sortit de nouveau. Sa voiture le conduisit dans la rue Pierre-Lescot, une de ces voies étroites et lépreuses qui ont ouvert toutes grandes les portes de leurs masures pour recevoir les hontes exilées du Palais-Royal.

Rodach s’engagea dans cette boue qui sépare deux longues lignes de guinguettes empoisonnées et de garnis obscènes. Il se rendait chez Verdier, le champion vaillant de la maison de Geldberg.

Verdier était seul dans son taudis, au cinquième étage. S’il attendait une visite, ce n’était certes point celle de M. le baron de Rodach.

Verdier vivait au jour le jour, comme tous ses pareils ; il était joueur, il était buveur ; son état normal était de n’avoir ni sou ni maille. La blessure qui le clouait sur son grabat le surprenait à l’une de ces heures de dénûment absolu, bien communes dans sa vie.

La veille, il avait dépensé joyeusement son dernier écu, comptant sur le prix du sang pour dîner le lendemain.

Sa blessure n’avait point de gravité, mais, faute d’être soignée convenablement, elle lui causait d’atroces souffrances. Sur une chaise de paille, à côté de son lit, il y avait une tasse fêlée, qui avait contenu quelque breuvage dont la dernière goutte se séchait maintenant.

Il avait la fièvre ; la nuit qui régnait dans sa demeure nue se peuplait pour lui de fantômes. Il appelait d’une voix étouffée ses amis par leurs noms. Personne ne répondait.

Il tremblait ; il pensait être à l’agonie.

Quand le baron poussa la porte, que rien ne retenait, il ne sut d’abord de quel côté se diriger dans cette obscurité profonde.

L’accablement du malade étouffait en ce moment ses plaintes ; on n’entendait rien dans la mansarde, sinon un souffle haletant et oppressé.

— Verdier ! murmura le baron.

— Qui est là ? répliqua une voix rauque, est-ce vous, enfin, monsieur le chevalier de Reinhold ?

Rodach se dirigea en tâtonnant vers le lit.

— Oh ! que je souffre et que je suis faible ! reprit Verdier ; du diable si c’était prudent à vous, monsieur, de me laisser mourir comme un chien ! Avant de m’en aller, voyez-vous, je vous aurais laissé un petit souvenir. À boire, s’il vous plaît ; j’étouffe !

— Où prendre de la lumière ? demanda le baron.

— Il y a un bout de chandelle sur ma malle, derrière la porte… Les allumettes sont sur la chaise, à côté de moi, prenez garde à ma pipe ! Oh ? oh ! vous avez bien fait de venir, car j’avais presque autant d’envie d’un procureur du roi que d’un médecin !

Rodach frotta une allumette chimique contre le carreau ; là mansarde, éclairée soudain, montra la nudité de ses murailles poudreuses.

Verdier avait réussi à se mettre sur son séant.

À la vue de Rodach, il ouvrit de grands yeux effarés.

— J’ai le délire ! grommela-t-il en se laissant retomber lourdement, ou c’est le diable !…

Rodach cependant furetait de tous côtés, cherchant de quoi satisfaire la soif du malade. Il s’approcha bientôt du lit, tenant à la main la tasse pleine.

— Buvez, dit-il.

Verdier se retourna, pâle d’effroi encore plus que de souffrance.

Il but et rendit la tasse au baron, sans oser lever les yeux sur lui.

— Merci, monsieur Goëtz, murmura-t-il, j’espère que vous m’avez fait assez de mal et que vous ne tenez pas à m’achever ?…

— Le chevalier de Reinhold n’est donc pas venu ? demanda Rodach au lieu de répondre.

— Le misérable coquin ! s’écria Verdier, qui retrouva quelque peu de force dans sa colère ; le lâche usurier !… Si vous saviez, monsieur Goëtz !

— Je sais tout, interrompit Rodach.

— Vous le connaissez donc ?

— Je sors de chez lui.

— A-t-il reçu ma lettre ?

— Oui.

— Vous venez peut-être de sa part ?…

— Non.

Verdier parut attendre que le baron s’expliquât davantage. L’effort qu’il venait de faire le lassait ; la réaction arrivait après cet élan de fièvre, et il se sentait retomber, plus épuisé que jamais.

— J’étais avec monsieur de Reinhold quand votre lettre est venue, reprit Rodach.

— Qu’a-t-il dit ?

— Pas grand’chose… Que vous étiez un maraud, je crois, et que vous n’aviez pas su gagner votre argent.

— Voilà tout ?

— À peu près… Il a jeté votre lettre au feu, ajoutant qu’il ne vous donnerait pas un centime.

Verdier serra ses poings sous sa maigre couverture.

— Si je pouvais le tenir là et l’étrangler ! dit-il en grinçant des dents.

— Vous pouvez du moins le perdre, répliqua le baron.

Verdier se releva sur le coude ; ses yeux éteints eurent un éclair.

— Écoutez-moi, mon pauvre garçon, reprit Rodach avec son calme ordinaire ; vous savez bien que je vous connais des pieds à la tête et que j’ai entre les mains quelques-unes de vos signatures, qui valent le bagne à présentation et sans escompte… Vous êtes en mon pouvoir ; vous n’y pouvez pas être davantage… ainsi ne faites pas de façons, je vous conseille, et acceptez mes offres sans marchander.

— Je ne les connais pas, balbutia Verdier dont le visage abattu prit une expression d’inquiétude.

Rodach tira son portefeuille de sa poche.

— Combien M. de Reinhold vous avait-il promis pour votre expédition de ce matin ? demanda-t-il.

— Deux mille francs, répondit Verdier.

Le baron déchira une page de ses tablettes et traça vivement quelques mots au crayon.

— Je vais vous donner un à-compte de sa part, reprit-il, si vous voulez me signer ce reçu.

Il tendit le papier à Verdier, qui lut :

« Reçu de M. le chevalier de Reinhold la somme de cinq cents francs, à-compte sur le prix convenu entre nous pour mon duel contre M. Franz.

« Paris, le février 1844. »

— Je ne peux pas signer cela, dit-il.

— Mon pauvre garçon, répliqua le baron en haussant les épaules, qu’aurais-je besoin de cela, s’il ne s’agissait que de vous ?… Croyez-moi, signez !

— Mais, mon bon monsieur Goëtz !…

Le baron tira sa bourse, et compta vingt-cinq pièces d*or sur la chaise qui faisait office de table de nuit.

Au moral comme au physique, Verdier était dans un état de faiblesse extrême ; il lorgna la somme d’un œil de convoitise.

— Je vous jure sur l’honneur, reprit le baron, que je ne ferai jamais usage de cet écrit contre vous.

— C’est que, balbutiait Verdier, qui hésitait encore ; c’est que…

— Finissons !… Reinhold, qui vous a traité d’une manière infâme, sera puni…

— Oh ! le coquin ! grommela Verdier.

— Ces vingt-cinq louis sont à vous…

— J’en ai grand besoin, Dieu le sait !

— Si vous ne voulez pas, je remporte mon argent ; votre vengeance vous échappe, et je vous fais arrêter comme faussaire.

À l’appui de cette dernière menace, M. le baron de Rodach tira de son portefeuille quatre ou cinq bons de la caisse Laffitte, manifestement contrefaits, et portant au des le nom de J.-B. Verdier.

Le blessé voulut réfléchir encore, mais sa tête affaiblie se perdait ; il fit un geste de fatigue et signa l’étrange quittance.

Puis il se laissa choir tout de son long et s’assoupit.

Rodach remit son portefeuille dans sa poche. Une fois au bas des cinq étages de Verdier, il se fit conduire chez un médecin qu’il dépêcha auprès du malade.

La quittance, soigneusement serrée, était destinée à grossir le contenu de la cassette, confiée au dévouement loyal de Hans Dorn.

C’était au sortir de la rue Pierre-Lescot que M. de Rodach avait gagné la demeure du jeune Franz. Au lieu de Hans qu’il croyait rencontrer là, il avait reconnu Sara au travers des vitres de la loge.

La vue de madame de Laurens avait fait surgir en lui tout un ordre d’idées ; c’était là un danger nouveau peut-être, et peut-être une arme nouvelle.

Il fallait savoir…

Son cocher avait reçu l’ordre de suivre le coupé de Petite…

Il y avait déjà trois ou quatre secondes que le silence durait dans le confessionnal ; Rodach restait sous le coup des dernières paroles de Sara, qui l’avaient frappé comme une terrible menace.

Il avait la tête penchée et semblait méditer ; Sara s’appuyait toujours contre lui ; la lumière faible qui pénétrait dans la loge, à travers les draperies, effaçait sur le visage de Petite les imperceptibles traces que l’âge y pouvait avoir laissées ; on eût cru voir une jeune fille dans toute la fleur de la première beauté.

Elle s’abandonnait, molle et confiante ; sa pose avait une indicible grâce ; son regard voilé parlait de tendresse et son sourire enchantait.

Elle passait ses doigts effilés et blancs dans les boucles brunes de la chevelure de Rodach.

Il fallait avoir entendu pour croire ! Et à voir ce front angélique, où tant de douceur calme souriait, on pouvait presque douter encore après avoir entendu…

Cette femme qui venait de parler de meurtre, la gaieté aux lèvres, ressemblait à une sainte.

— Que vous êtes beau, mon Albert ! reprit-elle après quelques secondes, en donnant à sa voix une expression plus caressante, et que je suis folle de vouloir mettre à prix le sentiment qui m’entraîne vers vous !… Quoi que vous fassiez, ne faudra-t-il pas que je vous aime !

Rodach avait les yeux baissés ; il tardait à répondre.

— Et pourtant, reprit Sara, quelle confiance j’aurais en votre bras, Albert !… Vous êtes si brave !… à Bade vous aviez réduit au silence les plus entêtés spadassins !

Elle s’interrompit pour prendre la main du baron et la serrer entre les siennes. Puis, elle poursuivit avec un soupir tentateur :

— Je vous aimerais trop après cela !

— Vous le détestez donc bien ?… murmura Rodach.

Petite se redressa, et mit ses blanches épaules contre le dossier de son fauteuil. Sa voix et sa physionomie changèrent.

— Mon Dieu, cher, dit-elle d’un ton leste et dégagé, vous avez tort de croire cela… Je ne hais personne… mais, ajouta-t-elle plus bas, il y a des gens qui me gênent…

— Et ce jeune homme est du nombre ?

— Précisémcnt, baron.

— Vous l’avez donc aimé ?

— Jaloux !… prononça Petite avec coquetterie. À parler sérieusement, je ne sais trop que répondre… Je ne l’ai pas aimé comme je vous aime, Albert ; mais…

— Mais ? répéta Rodach.

— Eh bien ! s’écria Petite en jouant l’impétuosité, si vous aimiez une femme seulement comme cela, mon Albert, cette femme me ferait horreur !… Vous voyez que je suis franche ; mon Dieu ! je ne puis rien vous cacher…

C’était une cause plaidée dans les formes et avec la tortueuse éloquence d’un vieil avocat. La question, abordée de front, était reprise en flanc. Rodach mesurait avec une involontaire frayeur la froide perversité de cette femme qui lui mettait en se jouant un poignard dans la main, et qui avait peur de voir sa main trop lente, et qui cherchait à l’enivrer, pour ainsi dire, comme ces vulgaires scélérats qu’on emplit de vin, à l’heure du meurtre.

Il avait de la peine à poursuivra son rôle ; l’indignation faisait bouillir son sang, et il avait besoin de toute sa volonté pour rester calme en apparence.

— Vous êtes franche, Madame, répondit-il avec une nuance d’amertume dont Sara ne pouvait, certes, point s’étonner ; mais il faut que j’en sache davantage encore… Qu’alliez-vous faire ce soir chez ce jeune homme ?

Petite baissa les yeux et s’efforça de rougir.

— Vous sentez bien, murmura-t-elle, vous sentez bien que j’ai des ménagements à garder… ce jeune homme pourrait parler et me perdre… et si vous saviez toutes les idées nouvelles que votre vue a fait germer en moi, mon Albert ! C’est à peine si je songeais à toutes ces choses avant votre retour… mais depuis hier, j’ai bien réfléchi. Pour être heureuse, il faut que je sois tout à vous, et ce jeune homme à présent me fait peur.

Comme elle achevait, la porte de la salle de jeu s’ouvrit avec un fracas inusité ; deux nouveaux initiés entrèrent. Ceux-ci n’avaient point les allures prudentes et discrètes du gros des habitués. Ils traversèrent la salle, bras dessus bras dessous, et firent le tour de la table pour s’approcher de madame la baronne de Saint-Roch.

Petite serra fortement le bras de Rodach et poussa un soupir de commande, tandis que son regard se dirigeait vers les nouveaux arrivants.

L’œil de Rodach prit la même direction.

— Serait-ce lui ? demanda-t-il.

— C’est lui ! répondit Sara comme à regret.

— Lequel ?

— Le plus petit.

— Mais c’est un enfant !

Sara eut peur que Rodach ne se fît des scrupules.

— Un enfant qui vaut un homme, répliqua-t-elle, et qui a tué en duel, ce matin même, une des plus fortes lames de Paris !

— Peste ! fit Rodach qui ne put s’empêcher de sourire en songeant au pauvre Verdier ; eh bien ! nous le verrons à l’œuvre !… Mais j’y pense, cette forte lame, dont je déplore le destin malheureux, n’ôtait-il pas un peu de vos amis ?

Petite hésita franchement cette fois.

— Non, répondit-elle enfin à voix basse ; mais s’il faut vous parler vrai, Albert, ce duel m’avait ouvert les idées… et je comptais…

— Vous comptiez ?…

— Croyez-moi, je vous en prie, c’était pour vous, pour être à vous, sans contrôle ni partage !… je suis riche… Mon père doit donner une grande fête en Allemagne, à son château de Geldberg… je omptais…

Rodach eut un frisson ; il comprenait.

— Vous avez donc un autre champion que moi ? demanda-t-il en tâchant de garder son air d’indifférence.

— Je suis riche ! répéta Sara froidement ; et maintenant je puis vous le dire… si je suis allée ce soir chez ce jeune homme, c’était pour l’inviter à la fête de Geldberg.

Sara ne remarqua point la pâleur qui couvrait le visage du baron.



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