Le Fils du diable/Tome II/III/9. Trois noms

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 120-130).
CHAPITRE IX.
TROIS NOMS.


Cela dura une seconde. À peine Esther eut-elle le temps de remarquer l’élan de cette rage contenue.

Petite déchira la lettre en menus morceaux et la brûla.

Avant que le papier eût fini de flamber, elle avait repris son sourire tentateur.

Elle était forte et toujours maîtresse d’elle-même ; elle savait dominer toute passion et maîtriser toute angoisse.

Son visage était un masque obéissant, même aux heures de trouble. À la lecture du billet, un premier mouvement de colère l’avait emportée, parce que cette nouvelle la frappait à l’improviste : elle n’avait même pas songé jusqu’alors à la possibilité de ce résultat.

Elle avait vu Franz partir le matin pour se rendre au lieu du combat ; son adversaire était un pilier de salle d’armes, et lui ne savait pas tenir une épée.

Depuis trois ou quatre heures qu’elle était éveillée, elle songeait à Franz comme à un homme mort, et même, une fois ou deux, elle avait eu comme une velléité de le plaindre, ce pauvre enfant qui était si beau, si hardi, si joyeux, et qu’elle avait vu naguère pâle d’amour entre ses bras.

Vraiment, elle s’était attendrie ! Au réveil, entre deux bâillements elle avait secoué sa tête charmante, en disant :

— C’est dommage…

Mais, en certaines circonstances, un peu de regret n’exclut point beaucoup de contentement. Sara se sentait toute gaie ; Franz savait son secret, il était seul à le savoir, et il l’emportait dans la tombe.

Plus d’indiscrétion à craindre !…

Mais, maintenant, il se trouvait que cette tombe ouverte avait été creusée trop tôt. L’enfant n’était point mort ; contre toute attente, il avait évité le piège, et la menace était toujours suspendue au-dessus de la tête de Sara.

Menace terrible, car Franz savait bien des choses !

Le plus brave tressaille en sentant l’épée qui perce sa chair ; tout ce qu’on peut demander à la vaillance elle-même, c’est de se redresser aussitôt après le coup reçu.

Petite était une manière d’héroïne ; elle fit mieux que cela, et la blessure qui la poignait ne l’empêcha point de sourire.

Entraîner autrui sur la pente où elle se laissait glisser était un besoin de sa nature. En ce premier instant de dépit, elle ne raisonna point, sans doute, mais son instinct lui dit que la nouvelle annoncée par Mira n’était pas bonne à divulguer. Esther hésitait encore ; il ne fallait point lui fournir un motif d’hésiter davantage.

Esther n’était qu’une femme, faible d’esprit, dépourvue de principes protecteurs, et entraînée par l’élément sensuel qui dominait en elle. Petite la voulait pire que cela, elle prétendait la façonner à son image ; il lui semblait que la chute de sa sœur devait amoindrir sa propre chute, et qu’il ne lui resterait que la moitié de la honte partagée.

Ou plutôt, car il ne faut pas essayer d’expliquer ces exceptions qui repoussent ou qui effraient, elle plaidait la cause du mal par goût, par nécessité, par vocation ; elle se dévouait à nuire avec le zèle inspiré d’un démon, comme d’autres se dévouent à secourir et à prier.

Elle y prodiguait ses soins et son travail, et peut-être n’eût-elle point su se dire à elle-même pourquoi elle suivait sa tâche malfaisante avec une ardeur si âpre.

Rien ne l’arrêtait. À cette heure même où elle était frappée rudement et à l’improviste, elle ne déserta point la tentation commencée.

— Une lettre du docteur ! murmura-t-elle en poussant du pied dans les cendres le dernier fragment de papier. — Je l’avais chargé d’une commission qu’il n’a point su faire.

Elle prit une des mains de la comtesse, et la caressa entre les siennes.

— Comme ce sera la première fois, poursuivit-elle, nous prendrons toutes nos précautions… Batailleur elle-même ne saura rien… Nous nous glisserons dans le confessionnal, et nous ne bougerons pas… Tu verras toutes ces têtes curieuses se lever au premier bruit que nous ferons derrière le rideau… « C’est la princesse ! c’est la princesse !… » Il y a un Anglais qui a offert cinq cents guinées à Batailleur pour avoir le droit de soulever un coin de la draperie…

Elle s’interrompit et reprit tout bas :

— Viendras-tu ?

— Tu es un démon, Sara !… murmura Esther.

Petite l’embrassa en riant.

— Tu viendras, dit-elle. Mon Dieu, comme elle aime à se faire supplier !… Quand je pense qu’avant un mois elle ne saura comment me remercier… Tu viendras ce soir ?

— Impossible ! répondit Esther.

— Parce que ?…

— J’ai des occupations.

— Un rendez-vous ?…

— Peut-être.

— C’est respectable… mais ne pourrait-on savoir ?

— Impossible encore !

Les paupières de Petite se baissèrent à demi ; elle regarda la comtesse par dessous la frange soyeuse de ses cils.

— Pauvre belle ! murmura-t-elle ; tu as la monomanie du mystère… mais je te devine.

Esther secoua la tête.

— Je parie qu’il s’agit du baron de Rodach, poursuivit Sara dont le regard se faisait plus perçant.

Esther ne répondit pas tout de suite ; sa figure prit une expression de défiance et de malaise.

— Décidément, dit-elle enfin avec une intention d’ironie, vous vous occupez beaucoup du baron de Rodach, ma sœur !

— Parce que je vous vois penser beaucoup à lui, ma chère !

Tout en prononçant ces paroles d’un ton léger et enjoué. Petite tourna la tête vivement vers une porte vitrée qui faisait face à la fenêtre, et qui donnait sur un corridor conduisant aux bureaux.

— Qu’est-ce donc ? demanda Esther.

— Il m’a semblé entendre un bruit de pas, répliqua Petite.

Toutes deux prêtèrent l’oreille ; on n’entendait rien.

— Je me serai trompée, reprit Sara au bout de quelques secondes ; — mais l’heure avance, et ces messieurs vont venir… Chère, vous ne voulez donc pas me dire que vous avez aimé le baron de Rodach ?

— Quelle folie !…

— Prenez garde ! je vais croire que vous l’aimez encore… Et vraiment, il n’y aurait pas de quoi se défendre ! Le baron est un des plus charmants cavaliers que j’aie rencontrés jamais !

— Comme vous en parlez avec feu ! dit la comtesse, dont les lèvres se pincèrent.

— Oh ! moi, je suis franche, repartit Petite ; je vous avouerai bonnement que je l’ai adoré !

— Ah !… fit Esther.

— C’est pour lui que j’ai fait le dernier voyage d’Allemagne… Pendant un mois tout entier, je n’ai pas regardé une carte.

— Et maintenant, l’aimez-vous encore ?

— Non, répondit Petite avec un accent de sincérité.

Esther la regarda durant quelques instants, puis elle se prit à sourire.

— Eh bien ! dit-elle, je veux imiter votre franchise, Sara ; c’est pour lui que j’ai fait mon voyage de Suisse… Mais je ne suis pas si heureuse que vous : je crois que je l’aime encore…

— Quel mal ?…

— Voilà Julien revenu !

— Bah ! fit Petite du bout des lèvres, — prenez que le vicomte est votre mari, et vos scrupules s’en iront.

Ces cyniques paroles étaient prononcées d’une voix douce comme miel, et de ce joli ton décent des conversations mondaines.

À voir de loin ces deux charmantes femmes, le calme au front et le sourire aux lèvres, on aurait cru qu’elles s’entretenaient de leur toilette du soir.

— Je ne sais comment vous dire cela, reprit Esther ; mais il est certain que Julien me plaît… D’un autre côté, je ne puis pas me défaire de cette fantaisie qui m’entraîne toujours vers le baron de Rodach… Il ne pense qu’à jouer et à boire ; mais…

— Comment ! interrompit Petite, je ne l’ai jamais vu toucher une carte !

— Il se cachait de vous, peut-être…

— Et je l’ai trouvé toujours singulièrement sobre, pour un fils de Heidelberg… Par exemple, c’était un don Juan intrépide !

— Mais du tout ! s’écria Esther.

— Un duelliste, un coureur d’aventures !

— Je vous jure que vous ne lui auriez pas fait perdre une heure de sommeil pour la plus belle femme du monde !

— Je vous le dépeins tel que je l’ai vu à Hombourg, chère belle.

— Et moi, tel que je l’ai connu à Bade et en Suisse, je pense qu’il n’y a pas deux barons de Rodach !

— Vous l’avez vu hier au bal ; c’était bien le mien.

— Et le mien.

Petite regarda la pendule ; il était cinq heures moins un quart. Elle se leva et mit un baiser sur le front de la comtesse.

— C’est le tien, ma bonne petite sœur, dit-elle ; penses-tu donc que je voudrais être ta rivale ?… Je veux te voir heureuse autant que tu es belle, voilà tout.

Sa main délicate et blanche lissait les cheveux d’Esther avec de caressantes mignardises.

— Je le veux ! poursuivit-elle, entendez-vous bien !… et je vous ferai contente malgré vous !… Ce soir, après le dîner, nous reparlerons de nos petites affaires… Maintenant, il faut que j’aille faire un peu de toilette, car je suis venue au saut du lit, et il me semble que je sens le café Anglais d’une lieue.

Elle baisa encore Esther, comme si elle l’eût aimée de passion, et son pas gracieux se dirigea vers la porte vitrée.

Elle sortit. Au moment où la porte retombait sur elle, Esther, qui venait de s’allonger, plus indolente, dans son fauteuil, entendit comme un cri étouffé dans le corridor.

Elle se redressa étonnée, et mit ses deux mains sur les bras rembourrés de son siège pour se lever et aller voir. Mais comme on n’entendait plus rien, sa nonchalance prit le dessus ; elle s’étendit de nouveau paresseusement, et ferma les yeux dans un demi-sommeil.

La conversation récente avait porté ses pensées vers le baron de Rodach ! l’image du bel Allemand vint visiter sa rêverie…

Le cri qu’elle venait d’entendre avait été poussé par Petite elle-même, qui, de l’autre côté de la porte vitrée, s’était trouvée face à face avec un homme.

La nuit tombait rapidement, mais la lumière d’une fenêtre voisine éclairait le visage de l’étranger, et Petite avait reconnu en lui au premier coup d’œil, le baron de Rodach.

— Albert !… s’écria-t-elle effrayée.

Et son effroi n’était point joué, car cette femme qui bravait tout tenait à passer pour une sainte aux yeux de la foule, et surtout aux yeux de son père. L’hôtel de Geldberg était pour elle comme un sanctuaire, à la porte duquel restait son audace.

Rodach, de son côté, l’avait reconnue pour la femme rencontrée, la veille au soir, en face du Temple.

Il était là depuis quelques minutes seulement, et le hasard l’y avait conduit comme nous l’avons expliqué dans notre précédent chapitre.

Parvenu vis-à-vis de cette porte vitrée, il avait entendu son nom, et involontairement il avait prêté l’oreille, avant de retourner sur ses pas.

Le bruit de la conversation était bien arrivé, confus, jusqu’à lui, mais il n’avait point pu en saisir le sens.

Il allait chercher à retrouver sa route, lorsque madame de Laurens apparut brusquement au seuil du pavillon. Il n’était point possible de l’éviter.

— Que faites-vous ici, Albert ? reprit-elle d’une voix basse et rapide.

— Vous m’aviez dit de venir vous trouver, répondit le baron, — je suis venu.

— Quelle imprudence !… C’était chez moi, rue de Provence, et non pas dans cet hôtel, qui est celui de mon père.

— N’êtes-vous pas heureuse de me revoir ? demanda le baron, qui la considérait curieusement.

— Oh ! si fait, mon Albert !… Ne savez-vous pas comme je vous aime !… Je suis bien heureuse ; mais j’ai peur… si quelqu’un venait !…

— Vous avez évité de plus grands dangers que cela, belle dame, répliqua Rodach froidement.

Petite leva les yeux sur lui, et le considéra pendant quelques minutes attentivement.

— Comme vous êtes changé, Albert ! dit-elle. Hier, vous aviez encore votre regard fanfaron et ce sourire hardi que j’aime tant… Aujourd’hui, vous êtes grave, et vous avez une autre voix.

Au moment où Rodach ouvrait la bouche pour répondre, un bruit se fit dans l’antichambre qui précédait le corridor. Petite devint toute pâle.

— Au nom de Dieu ! murmura-t-elle, ne restez pas ici, Albert !… Voilà quelqu’un, et j’aimerais mieux mourir que d’être prise en faute dans la maison de mon père !…

— Je suis à vos ordres, répondit Rodach.

Petite tourna sur elle-même, jetant à droite et à gauche ses regards effarés. Il n’y avait que deux portes dans le corridor : celle par où Rodach s’était introduit et la porte vitrée.

Derrière la première on entendait des voix qui semblaient s’approcher.

Petite hésita pendant une seconde, puis elle mit sa main sur le bouton de la porte vitrée.

— Chacun pour soi ! pensa-t-elle. — Je n’ai pas à choisir, et s’il y a quelqu’un d’accusé, il vaut mieux que ce soit elle…

— Entrez ici, Albert, reprit-elle en s’adressant au baron ; dans cette pièce il y a une personne de votre connaissance… demain vous viendrez me voir… j’y compte ; adieu !

Elle entr’ouvrit la porte vitrée, serra la main de Rodach et le poussa dans le pavillon. Puis elle s’enfuit, légère comme une gazelle.

La comtesse Esther était toujours étendue dans son fauteuil ; ses paupières étaient baissées ; elle songeait.

Au bruit que fit la porte, son regard se releva lentement ; sa bouche s’ouvrit, muette ; elle se frotta les yeux, comme si elle n’eût point voulu croire leur témoignage.

— Goëtz !… dit-elle enfin ; — vous, ici !… pourquoi n’avez-vous pas attendu à ce soir ?…

Le premier mouvement de Rodach fut la surprise et l’indécision. À voir sa physionomie, on eût pensé qu’il ne connaissait pas plus cette femme que le lieu où il se trouvait introduit ainsi, à l’improviste.

Il s’avança néanmoins vers le foyer, la tête haute et le pas délibéré.

Il y avait de la frayeur et à la fois du contentement sur les traits de la comtesse.

— Toujours imprudent ! poursuivit-elle avec un reproche souriant ; — oh ! Goëtz ! Goëtz ! vous ne vous corrigerez donc jamais !

Rodach, qui était arrivé auprès d’elle, s’inclina courtoisement et lui baisa la main.

La comtesse l’examina mieux.

— Mais quel air grave ! dit-elle, — êtes-vous donc devenu un homme sage, depuis hier, mon beau Goëtz ?

— Il y a temps pour tout, madame, répondit Rodach ; l’âge arrive…

La comtesse éclata de rire.

— Il vous dit ces choses avec un sérieux !… s’écria-t-elle ; mais appelez-moi donc Esther, Goëtz ! On dirait que vous êtes fâché contre moi !

Elle se leva et s’appuya doucement au bras du baron.

— Voyez comme je vous aime, murmura-t-elle à son oreille ; votre présence est ici un véritable danger pour moi, et cependant je ne songe point à vous gronder !… il me semble que vous êtes plus beau encore qu’autrefois… Mais comment avez-vous pu oublier l’heure de notre rendez-vous, et quelle idée avez-vous eue de venir me chercher jusqu’ici ?

— Le désir de vous voir plus vite… balbutia Rodach à tout hasard.

Esther lui serra le bras tendrement.

— Bon Goëtz ! murmura-t-elle.

Puis elle ajouta, sans intention de raillerie aucune, et d’un accent pênétré :

— Le malheur, c’est qu’on ne peut jamais savoir si vous êtes ivre…

Rodach s’inclina en souriant.

— Ne vous fâchez pas de cela, mon Goëtz, reprit Esther, vous savez bien que je vous aime comme vous êtes… Mais gageons que vous avez passé la matinée à jouer et à boire ?

— Quand on attend le soir avec impatience, dit Rodach galamment, — il faut bien tuer les heures…

Esther le regarda avec admiration.

— Il a beau boire comme un templier, murmura-t-elle, il vous a toujours un grand air de gentilhomme !… et de l’esprit !… Goëtz, il ne faut vous corriger jamais !… Je crois que je vous aime mieux avec vos vices !

Elle se haussa sur la pointe des pieds et tendit son beau front où Rodach mit un baiser de bonne grâce.

La pendule sonna cinq heures.

Esther tressaillit et lâcha précipitamment le bras du baron.

— Mon Dieu ! dit-elle, vous me faites aussi folle que vous ! à vous voir, j’oubliais le lieu où nous sommes ; je ne songeais qu’à mon plaisir… Il faut vous retirer, Goëtz, nous nous reverrons ce soir.

— C’est que, répliqua le baron, je suis arrivé ici un peu au hasard, et je ne sais pas si je retrouverais ma route.

Esther montra du doigt la porte vitrée, mais son bras retomba et la parole s’arrêta sur sa lèvre.

— Par là, pensa-t-elle tout haut, — il va rencontrer le chevalier ou le docteur.

— Par ici, reprit-elle, c’est la route de mon père, d’Abel et de Lia.

Sa figure exprimait maintenant une inquiétude sérieuse, et qui semblait croître à chaque instant.

— Vous ne pouvez pas rester ici, pourtant ! s’écria-t-elle en frappant du pied. — Mon Dieu ! mon Dieu ! comment faire, et pourquoi êtes-vous venu !…

Elle appuya sa tête sur sa main, et se mit à réfléchir. Tout à coup elle se redressa épouvantée.

— Écoutez ! murmura-t-elle.

Un bruit léger se faisait du côté de la porte par où était entrée la servante qui avait apporté le message du docteur.

Esther prêtait l’oreille avidement : son trouble formait un contraste étrange avec le calme parfait de M. le baron de Rodach.

— C’est mon père ! dit-elle enfin en joignant ses mains avec détresse ; — je reconnais son pas… Oh ! Goëtz ! Goëtz ! je vous en conjure, soyez prudent une fois dans votre vie !… mon père me croit pure, et je mourrais de honte s’il pouvait savoir…

Elle s’interrompit pour écouter encore. Le pas était tout proche.

Sa nonchalance habituelle avait disparu ; elle ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée.

— Trouvez un prétexte à votre présence, murmura-t-elle rapidement ; — dites que vous vous êtes égaré en cherchant les bureaux… quelque chose… ce que vous voudrez… Mais que mon père ne se doute pas !…

Elle ne put achever. Le bouton de cristal de la grande porte tourna.

Esther avait disparu…

Le baron de Rodach était debout au milieu de la chambre et regardait d’un œil froid la porte où il s’attendait à voir paraître le vieux Mosès Geld.

Le battant sculpté tourna doucement sur ses gonds, repoussant, à mesure, la draperie de la portière.

Au lieu de la face ridée du vieux juif, ce fut une angélique figure de jeune fille qui se montra sur le seuil.

À cette heure, d’ordinaire, toute la famille de Geldberg était rassemblée dans le petit salon. Il faisait sombre déjà ; la jeune fille parut d’abord étonnée de ne voir qu’un homme dans la chambre ; puis elle se recula d’un mouvement involontaire, en découvrant que cet homme était un étranger.

Puis encore, elle poussa un cri faible, quand son regard tomba sur le visage de Rodach.

Elle demeura indécise auprès de la porte, les jambes chancelantes, la joue pâle, le sein soulevé.

Rodach semblait plus étonné qu’elle et plus agité, vous n’eussiez point reconnu en lui l’homme de tout à l’heure ; une émotion profonde et qu’il tâchait en vain de contenir avait remplacé le calme froid de son visage.

— Lia !… murmura-t-il bien bas.

Comme si elle n’eût attendu que ce signal, la jeune fille s’élança vers lui et jeta ses deux bras autour de son cou.

Elle riait : elle pleurait.

— Lia ! pauvre enfant !… balbutiait Rodach en la serrant avec passion contre sa poitrine.

Et la jeune fille murmurait parmi ses larmes de joie :

— Otto !… Otto ! mon Dieu, que je suis heureuse !…



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