Le Fils du diable/Tome I/Prologue/9. L’arbitre des élégances

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 96-102).
CHAPITRE IX.
L’ARBITRE DES ÉLÉGANCES.


Otto, le bel étudiant, vêtu d’un manteau écarlate, dans la salle de l’auberge de l’Arbre Verdoyant, était entouré d’un groupe de camarades qui composait l’élite de l’assemblée. L’abrutissement à la mode ne les avait point gagnés. Sur leurs fronts énergiques et intelligents, il y avait des pensées fières.

Ils buvaient pourtant comme les autres, et ils fumaient.

Ils étaient, pour la majeure partie, plus âgés qu’Otto, dont ils semblaient reconnaître tacitement la supériorité.

— Sur ma foi, disait en ce moment l’un deux, Michaël, le philosophe, — si les estafiers de police venaient en ce moment vous chercher, Otto, il y en aurait plus d’un qui resterait sur la place !

— Pourquoi viendraient-ils ? répliqua le jeune homme. — Nous sommes arrivés ce soir seulement de Francfort, et il n’y a point parmi vous de faux frères.

— Ce serait un métier dangereux, dit le poëte Dietrich, grand garçon barbu et taillé en athlète ; — avec la permission de l’arbiter elegantiarum, s’il y avait un coquin dans cette salle, je lui casserais la tête d’un coup de poing, pour ne pas salir nos épées !

— Et comptez-vous rester quelque temps avec nous ? reprit Michaël.

— Jusqu’à demain seulement… Il ne fait pas bon pour nous, mes amis, dans la cité de Heidelberg… nous sommes trop près ici du château de Rothe, et les gens qui ont tué notre père ont trop d’intérêt à nous envoyer le rejoindre.

— C’était un vaillant et digne Allemand que le comte Ulrich ! dit le poëte en élevant son verre avec solennité : — je consacrerai quelque jour des vers à sa mémoire ; en attendant, que Dieu fasse paix à son âme !

Tous les étudiants, assis autour d’Otto, se découvrirent avec respect.

Les groupes voisins commençaient à faire silence et cherchaient à saisir quelques paroles à la volée.

— Je n’ai plus qu’un ducat, disait en ce moment Goëtz. — Pourquoi diable Otto m’a-t-il confié la bourse de la famille ? Avec un ducat, on ne peut pas faire à trois le voyage de France… Voyons, Rodolphe, mon fils, quitte ou double !

— De longs cheveux blonds, soyeux et doux, disait à son tour, Albert, le troisième frère, qui poursuivait une histoire déjà commencée, — tombant comme des ondes d’or liquide sur de blanches épaules… Vous n’avez jamais aimé de marquises, vous autres ?…

Le plus hardi Lovelace de toute l’université de Heidelberg avait élevé ses désirs téméraires jusqu’à la femme d’un échevin.

— Les bourgeoises ! reprit Albert avec un geste dédaigneux ; — mes amis, ne me parlez pas des bourgeoises… La soie, le velours, les diamants…

— J’ai perdu mon dernier ducat ! interrompit la voix piteuse de Goëtz !

L’auditoire d’Albert poussa en chœur un long éclat de rire.

— On a commencé une procédure contre vous, reprenait en ce moment Michaël en s’adressant à Otto ; — les docteurs ont essayé de s’opposer à cette infamie ; mais ils ne sont pas les plus forts, et Dieu sait où s’en vont nos vieux privilèges !… Vous êtes accusés tous les trois de conspiration au premier chef ; et si vous étiez une fois dans les prisons de la Bavière ou de l’Autriche, votre affaire ne serait pas douteuse… Il y a toujours de la place dans les cachots du Spielberg.

— Aussi ne resterons-nous pas longtemps en Allemagne, répondit Otto.

— Nous sommes proscrits et faibles… nous ne pouvons rien en ce moment pour venger notre père… nous attendrons.

Il y avait dans la prunelle du jeune homme un éclair sombre et menaçant. — Au fond de ce cœur si jeune couvait une pensée de vengeance patiente que le temps ne devait point éteindre.

— Que ferions-nous d’ailleurs en Allemagne ! poursuivit-il avec une nuance d’amertume dans la voix. — Nous venons de parcourir la majeure partie des villes d’universités, afin de continuer l’œuvre de notre père… partout on nous a fêtés largement… Nous avons vu des pipes plus grosses que celles de Heidelberg et des schoppes plus profondes… Nous avons entendu des chansons, nous avons assisté à des duels… voilà tout… Les hommes libres n’espèrent plus…

— La Burschenschaft est donc bien morte ? demanda Michaël.

— Morte pour toujours ! répondit Otto… — Mes frères et moi, nous allons passer le Rhin… Nous avons en France un ami dévoué, presque un père : l’époux de notre sœur Hélène… Il nous viendra en aide aujourd’hui comme autrefois, et, grâce à lui, j’espère que nous trouverons du pain.

Le poëte, le philosophe et les autres se récrièrent en souriant.

— Ami Otto, dit Michaël, voilà qui est pousser trop loin les idées noires !… Le testament du comte Ulrich a fait cinq parts égales de sa fortune, et ce ne sont pas ses fils qui sont exposés à manquer de pain ?

Otto garda un instant le silence ; puis il secoua tout à coup ses longs cheveux, comme s’il eût voulu chasser une pensée importune.

— Le testament du comte Ulrich, répondit-il, — a été déchiré en mille pièces… nous n’avons pas plus de droit désormais à sa fortune qu’à son nom… et si nous portons encore les couleurs de Bluthaupt, c’est que notre bourse ne contient pas de quoi remplacer le drap usé de nos manteaux !

Il jeta un regard triste sur son vêtement écarlate.

— Le nom de Bluthaupt n’est plus, ajouta-t-il d’une voix basse et tremblante. — Nous nous appelons Otto, Albert et Goëtz… l’acte qui nous donnait une famille est détruit… nous sommes redevenus des bâtards… — Mais qui a donc détruit ce testament ? s’écria le poëte avec colère.

Et comme le jeune homme tardait à prendre la parole, tous répétèrent la même question.

— Notre sœur Margarethe, répondit enfin Otto, — est la femme du comte Gunther, notre oncle, qui nous méprise et nous déteste… elle est seule et sans défense dans ce vieux schloss de Bluthaupt où sa jeunesse est enfermée comme en un cercueil… Si vous saviez comme elle nous aimait, et que de joie il y avait au château de Rothe, lorsque nous étions réunis tous les cinq, Hélène, Margarethe et nous, à la table de notre père !… Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, et si je suis destiné à donner mon âme tout entière à une femme… ce que je sais, c’est que rien au monde, en ce moment, ne m’est cher à l’égal de ma sœur Margarethe !… Hélène est heureuse, et Margarethe souffre ; elle a droit à une part de tendresse plus grande, la pauvre enfant, que l’orgueil de notre race a condamnée au martyre ! — Mes frères et moi, nous sommes bannis, vous le savez, du château de Bluthaupt ; nous n’avons vu notre sœur qu’une seule fois et à la dérobée, depuis son mariage… Ce furent quelques instants de joie, mêlés de larmes. Nous retrouvions Margarethe pure et douce comme un ange ; mais Dieu avait cessé un instant de la protéger, et près de sa couche sainte veillait l’impur démon !

Otto s’interrompit. Une ride plissait son front pâle, et ses paupières étaient baissées.

Michaël, Dietrich et les autres camarades, assis autour de la table l’interrogeaient du regard où il y avait plus d’affection encore que de curiosité. — Ils avaient bien entendu parler vaguement du mystère qui pesait sur la vie du dernier comte de Bluthaupt ; mais c’étaient de confuses rumeurs qui passaient inaperçues dans la terre classique de la légende, où les raconteurs prennent soin de donner à toutes choses une apparence fantastique.

Otto, Albert et Goëtz avaient passé une année à l’université de Heidelberg, du vivant de leur père. — Ils étaient là, parmi cette jeunesse amoureuse de toutes les audaces, les plus joyeux, les plus francs et les plus braves.

On les aimait, on les imitait, nous dirions presque on leur obéissait.

Leur vie, depuis lors, avait été bien errante. Nul ne savait au juste le secret de leurs longs voyages. Il était seulement à la connaissance de tous qu’une triple note de proscription, émanée des cours de Vienne, de Berlin et de Munich, était suspendue au-dessus de leurs têtes.

Cette persécution s’adressait sans doute aux trois adolescents hardis qui s’étaient mis en avant dans toutes les émeutes universitaires ; mais elle s’adressait davantage encore aux trois fils du comte Ulrich de Bluthaupt, l’ardent ennemi du pouvoir, dont les efforts avaient fait trembler un instant de puissants personnages.

Les trois frères revenaient avec cette auréole de proscrits qui remue si infailliblement la fibre allemande. La communauté de Heidelberg les accueillait comme des amis chers, et comme des martyrs de la cause de tous.

Ils étaient malheureux maintenant, eux, qu’on avait vus si pleins d’espoir et de joie.

Albert gardait sa gaieté fanfaronne, Goëtz sa paresseuse insouciance ; — mais la souffrance avait mis de graves pensers sur le jeune front d’Otto, qui était le premier parmi ses frères.

Et les camarades, qui l’avaient aimé enfant, contemplaient avec une sorte de respect triste cette maturité anticipée.

Otto releva les yeux, qui se fixèrent sur le vide fumeux de la salle.

— Pauvre sœur, murmura-t-il, — elle essayait de sourire, et des larmes coulaient sur sa joue… Il lui fallut arracher le secret de ses craintes… Le vieux Gunther avait eu connaissance du testament qui nous faisait tous les trois comtes de Bluthaupt et riches… Son avarice s’était irritée ainsi que son aveugle orgueil… Il avait menacé…

« La pauvre Margarethe tremblait… Ce vieux schloss est si sombre, et tant de lugubres pensées nagent dans l’atmosphère froide de ses grandes salles !… Elle tremblait, et les paroles tombaient une à une de sa lèvre pâlie… Mes frères et moi, nous nous consultâmes du regard : quand il s’agit de notre Margarethe, nous ne pouvons avoir qu’une seule pensée… Je tirai de mon sein le testament du comte Ulrich et je le déchirai… »

Dietrich et Michaël tendirent en même temps la main au bâtard.

— Vous êtes un digne cœur, Otto ! dirent-ils ; tôt ou tard, Dieu vous fera heureux !

Otto secoua la tête lentement.

— Mes frères et moi, nous sommes forts, répliqua-t-il, et nous savons souffrir… S’il est encore en ce monde du bonheur pour le sang de Bluthaupt, que Dieu le donne tout entier à Margarethe et à Hélène !… Mais buvons, ajouta-t-il en changeant tout à coup de ton : — c’est mal agir que de rapporter à de bons amis, après l’absence, un visage soucieux et des paroles de tristesse… À la santé des hommes libres de l’Allemagne !

Goëtz éleva de loin son verre et répéta le toast.

— Il y avait longtemps, dit Albert à demi-voix, que mon frère Otto n’avait prononcé un mot si sage !

— Allons, reprit Goëtz, en s’adressant à ses partners ; — jouons sur parole, puisque je n’ai plus rien… Et, à ce propos, qui d’entre vous nous donnera l’hospitalité pour cette nuit ?

De tous les coins de la salle, des voix s’élevèrent pour réclamer cet honneur. — l’arbiter elegantiarum lui-même déclara qu’il mettait sa plus belle chambre à la disposition des trois frères.

Albert caressa sa lèvre qui attendait encore la moustache désirée.

— Du diable ! dit-il à demi-voix, — je n’avais besoin, moi, de l’hospitalité de personne… et je sais une jolie bourgeoise au-dessus de l’Oberthor…

La voix d’Otto interrompit sa vanterie.

— Il faut penser à nous retirer, disait-il. — Demain, nous devons nous mettre en route de grand matin, pour aller embrasser notre sœur Margarethe, il y a loin de Heidelberg à Bluthaupt !

— Surtout à pied ! murmura le malheureux Goëtz, qui venait de perdre l’argent des chevaux de poste.

Otto se leva et offrit sa main à ses compagnons. — Au moment où il ouvrit la bouche pour prendre congé, on frappa doucement à la porte extérieure de la taverne.

Toutes les conversations prirent fin aussitôt. Il se fit dans la salle un silence absolu.

— C’est quelqu’un qui n’a pas le secret !… murmura le poëte, dont le visage exprima une subite inquiétude.

Les trois bâtards s’étaient levés, et avaient rabattu sur leurs yeux leurs larges chapeaux de voyage.

Maître Elias Kopp tremblait devant son comptoir.

On frappa une seconde fois.

Les groupes s’agitèrent autour des tables, et parmi le murmure soulevé, un mot se fit entendre :

— La police ! la police !…

Personne ne prononça une parole de plus ; mais dix ou douze étudiants s’élancèrent à la fois vers le Magasin de l’Honneur, et firent glisser sur sa tringle le rideau brun, qui mit à nu les longues épées de duel.



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