Le Fils du diable/Tome I/Prologue/8. L’arbre verdoyant

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 88-95).
CHAPITRE VIII.
L’ARBRE VERDOYANT.


La taverne de l’Arbre Verdoyant, à Heidelberg, était assez mal notée auprès des polices bavaroise et autrichienne. C’était cependant une belle taverne, portant pour enseigne un chêne dont les feuilles chatoyaient comme autant d’émeraudes, et qui, pas plus tard que l’été précédent, avait été repeint à neuf.

On y buvait beaucoup de vin du Rhin et beaucoup de bière forte. Son propriétaire et seigneur, Elias Kopp, avait suivi autrefois les cours de l’université avec une distinction grande. Il avait mis à mal bien des philistins en sa vie, et son âge mûr gardait pour récompense la pratique assidue des étudiants unis, et le titre enviable d’arbiter elegantiarum.

Tous les mardis, la pièce principale de son établissement se transformait en une salle de bal, — un bal honnête et d’excellent ton, où messieurs les docteurs ne dédaignaient point d’amener leurs fraîches héritières.

À ces fêtes de famille, on respirait un parfum souverainement scolastique. Les conversations s’y faisaient en pur latin ; les plaisanteries y étaient renouvelées de Plaute ou même d’Aristophane. Ce n’étaient qu’étudiants amoureux et graves professeurs tout affolés en philosophie.

— On surprenait des mots grecs, glissant entre les lèvres vermeilles de quelque jolie jung-frau !

Et la politique, grand Dieu ! — Tandis que la valse gracieuse ondulait autour de la salle, les docteurs dissertaient impitoyablement sur les droits de l’homme, sur le libre arbitre, et sur l’avantage qu’il y aurait à voir l’empire gouverné par un sénat de professeurs. — Un grand nombre de jeunes garçons, à la figure longue et niaise, les écoutaient bouche béante.

D’autres, portant des têtes fatales sur leurs cols de chemises amplement rabattus, traduisaient en germain d’innocentes tirades des tragédies de Voltaire, et comptaient les souverains que leur poignard était appelé à exterminer.

Les bals de maître Elias Kopp, propriétaire de l’Arbre Verdoyant, avaient une grande et légitime renommée. Les docteurs affirmaient volontiers que ces fêtes décentes adoucissaient, autant qu’il le fallait, la rudesse des anciennes mœurs universitaires. Les filles des docteurs n’avaient garde de contredire cette assertion, et rougissaient de plaisir rien qu’à la pensée des valses solennellement promises pour le mardi suivant.

Les bons effets des bals de l’Arbre Verdoyant ne pouvaient être mis en doute que par les suppôts de la Sainte-Alliance ; et le docteur Edgard Laquedem, novateur farouche, qui avait bravé vingt fois l’échafaud, aurait soutenu, sans contredit, une thèse sur l’influence civilisatrice de la valse, sans la crainte qu’il avait du roi de Prusse et du tyran moscovite.

Les autres jours de la semaine, l’Arbre Verdoyant perdait un peu de son aspect galant.

Dès le mercredi malin, la salle reprenait bien vile sa physionomie de cabaret, l’arbiter elegantiarum présidait lui-même à l’arrangement des tables qui allaient bientôt se couvrir de choppes de bière et de cruches de vin blanc.

Le soir venu, la pure atmosphère, embaumée la veille par le souffle des filles du doctorat, se changeait en un épais brouillard. Le tabac remplaçait l’ambroisie ; les galants cavaliers de la soirée précédente se transformaient sans trop d’efforts en étudiants ivres, buvant pour boire et fumant pour s’engourdir.

L’Arbre Verdoyant était le rendez-vous principal et officiel des sectateurs du Comment. La Landsmannschaft s’y réunissait à poste fixe, et, quand les députés de l’une des trente-six universités d’Allemagne avait une communication à faire à la Doyenne (tel est le titre de l’université de Heidelberg), c’était à l’Arbre Verdoyant qu’ils étaient reçus avec toute la pompe convenable.

Il est vrai de dire que l’Arbre Verdoyant n’avait encore renversé aucun tronc, et qu’aucun tyran n’avait vu, par le fait de ses habitués, les sombres bords ; — mais la Sainte-Alliance ne perdait rien pour attendre. — La Landsmannschaft de l’Arbre Verdoyant fumait tant et de si grosses pipes, déclamait tant de harangues romaines, chantait de si longues chansons et buvait tant de bière, que les têtes royales avaient grande peur d’elle et frémissaient, sous leurs dais de velours, au seul nom de maître Elias Kopp, arbiter elegantiarum

C’était ce soir même où Regnault, Mosès et le Madgyar chevauchaient de compagnie vers le schloss de Bluthaupt ; — et c’était l’heure à peu près où le chevalier, séparé de ses deux acolytes, s’arrêtait sur le sentier de la montagne pour attendre monsieur le vicomte d’Audemer.

La nuit venait de tomber ; la grande salle de l’Arbre Verdoyant contenait déjà nombreuse compagnie, et voyait à chaque instant s’augmenter la foule de ses hôtes. — Ceux qui entraient ainsi ne frappaient point à la porte qui était fermée pourtant. Ils poussaient du pied un bouton de bois, placé au ras de terre, et le lourd battant tournait sur ses gonds sans autre effort.

Cela donnait à la réunion une précieuse couleur de mystère, et réellement, un profane eût pu s’escrimer longtemps contre la robuste porte, sans parvenir à l’ébranler.

Il fallait avoir le secret.

Le temps était froid ; on avait clos toutes les fenêtres pour garder l’assemblée contre le vent du dehors, et aussi contre les longues oreilles de la police bavaroise.

Car la terreur inspirée aux souverains par la ligue des camarades est quelque chose de réel, et donne une sorte de sérieux aux conciliabules tragi-comiques des étudiants d’Allemagne.

Les Landsmanschaften se mourraient d’ennui et de douleur le jour où on leur donnerait la mortification de ne les plus craindre.

Toutes les tables étaient entourées d’un cordon serré de camarades[1] mollement étendus sur leurs bancs de bois et appuyant leurs coudes à la planche nue, avec des airs de Turcs couchés sur des coussins. — Chacun avait à la bouche une énorme pipe à long tuyau, bien bourrée et bien allumée. De tous ces calumets ardents s’échappait une fumée intense, lourde, opaque, qui empêchait littéralement de voir.

La salle n’avait pour tout éclairage que quelques lampes, astres roussâtres et voilés, qui brillaient à peine au milieu de cette brume pesante.

Ceux qui arrivaient du dehors en poussant le secret parvenaient à trouver leur route au milieu de ces ténèbres, plutôt par habitude que par le secours de leurs yeux. Tout était confus et gris : — vous eussiez dit quelqu’un de ces solides brouillards des bords de la Tamise, qui font allumer le gaz en plein midi dans la cité de Londres.

À la longue, l’œil s’habituait néanmoins à ce milieu étrange. — On distinguait vaguement çà et là des corps qui se mouvaient et qui donnaient un prétexte aux sourds murmures dont la salle s’emplissait incessamment.

Parfois aussi la porte, ouverte brusquement, introduisait un souffle d’air libre. Le vent déplaçait alors les masses de fumée et montrait tout à coup, pour un instant, les groupes de camarades qui s’enivraient consciencieusement de vin, de bière et de tabac.

Il y avait là un nombre considérable de ces figures germaniques, gravement endormies, et dont l’ivresse semble un ennuyeux sommeil. — Il y avait encore de ces bouches muettes, entr’ouvertes par un paresseux sourire, de ces fronts pensifs courbés sous les rêves impossibles de la fantaisie allemande.

Il y avait aussi quelques têtes énergiques et déterminées qui eussent bien fait dans un drame de Schiller. À ces physionomies fortes, le costume pittoresque des universités prêtait un caractère de vaillance sauvage. Elles étaient, en quelque sorte, la pensée de ce bizarre tableau, dont la foule vulgaire formait le remplissage.

Mais c’était là le petit nombre. Le gros des camarades était bon tout au plus à rosser le guet, en hurlant des chants absurdes contre la France qui les plaint et qui les aime. — Non pas qu’il n’y eût dans toutes ces cervelles beaucoup de science et dans tous ces cœurs de chauds et généreux instincts de liberté, mais le droit sens avait subi chez la plupart une sorte de déviation par l’effet des subtilités bizarres de la dialectique à la mode dans les universités allemandes. Ils pensaient pour disputer, et la mise en scène dramatique était devenue pour eux un fait principal, dont leur libéralisme n’était, en quelque façon, que l’accessoire.

Leur courage se dépensait en dissertations loquaces. Ils étaient habitués à mettre l’emphatique parlage à la place de l’action. — Ils étaient braves assurément, et forts, et pleins de dévouement vrai à leur croyance. Mais ils dormaient.

Et chaque année qui passe alourdit désormais ce sommeil…

Maître Kopp avait enlevé, bien entendu, les tentures blanches qui donnaient tous les mardis à sa taverne un air coquet et virginal. Les murailles montraient aujourd’hui leur nudité noirâtre, où s’alignait un cordon de mauvais tableaux enfumés. — À part cet ornement douteux, on y voyait un grand nombre d’inscriptions savantes, tracées à la craie, et le portrait en pied de M. de Metternich, avec une corde au cou et des oreilles d’âne. — Dans l’un des angles de la salle, non loin de la petite estrade où l’arbiter elegantiarum tenait sa comptabilité à long terme, un carré de muraille, large de quelques pieds, était recouvert d’un rideau brun.

Au-dessus de ce rideau était écrit en allemand : Magasin de l’Honneur.

C’était l’arsenal des hommes libres, composant la Landsmannschaft de Heidelberg. Il y avait là une douzaine de ces longues épées à lame triangulaire et à coquille bombée, qui sont connues sous le nom de schlœger.

Ces armes n’étaient pas destinées, comme on pourrait le croire, à dépeupler les trônes et à fendre les fronts couronnés. Elles servaient uniquement à ces combats singuliers que les étudiants de toutes les universités d’Allemagne chérissent avec une enfantine passion, — duels bizarres et rarement malheureux, où les deux champions, caparaçonnés d’étoupes et de cuir, se donnent l’innocent plaisir de ferrailler jusqu’à perte d’haleine. — Ils ont le droit de s’assommer, mais non pas de se tuer : le Comment, cette règle souveraine et respectée, leur défend de frapper autrement que de taille.

Or, leurs plastrons sont à l’épreuve du sabre.

On reçoit dans ces duels d’énormes contusions ; mais en somme, la savate des ouvriers parisiens est de beaucoup plus dangereuse.

On dit pourtant qu’un étudiant de Vienne mourut un beau jour à la suite d’une de ces luttes indéfiniment prolongées ; ce fut, il est vrai, de chaleur…

Dans un combat qui ne serait point réglé par les prescriptions du Comment, le schlœger serait une arme redoutable. Malgré sa forme antique, il est maniable et souple, et sa longueur inusitée le rend terrible, lorsqu’il se trouve entre des mains habiles.

Maître Elias Kopp était chargé spécialement de la garde du Magasin de l’Honneur.

Les groupes qui emplissaient la salle de l’Arbre Verdoyant étaient formés d’une façon sympathique. Autour de certaines tables régnait une inerte somnolence. On y buvait, on y fumait, on s’y taisait.

Plus loin, un jeu de cartes jauni par un trop long usage, servait d’oracle à la fortune et mettait des reflets de passion sur un double rang de pâles visages, entassés autour d’un tapis déteint. — On voyait là des capes toutes neuves mêlées à des habits sans forme ni couleur, qu’il faudrait bien appeler tout bonnement des haillons, si l’on ne respectait profondément les universités germaniques.

Plus loin encore, rois, tours et cavaliers manœuvraient sur un vieil échiquier, mis en mouvement par les mains exercées de deux vétérans scolastiques. Un cercle de curieux s’asseyait à l’entour et suivait avec une attention grave les savantes évolutions des deux armées rivales.

Puis c’était un jeu plus élémentaire, où six marques d’os suivaient les lignes tracées à la craie sur le bois rugueux d’une table nue.

Ailleurs on dédaignait fièrement ces occupations futiles : on disputait sur la philosophie ou sur l’histoire ; on repassait la récente leçon du professeur en vogue ; on discutait haut ; on commentait Leibnitz ; on pulvérisait Loke et Bacon, sans épargner Reid, Steward et les autres coryphées de l’école écossaise. Desartes était traîné sur le tapis ; le système électrique lui-même, malgré sa jeunesse débile, obtenait l’aumône d’un sarcasme ou d’un haussement d’épaule.

À deux pas de là, c’était une autre histoire. L’amour faisait les frais de l’entretien. On parlait de lèvres roses et de grands yeux noirs souriants. Les don Juan racontaient leurs aventures ; les timides soupiraient, les poètes radotaient, les fanfarons mentaient.

Enfin il y avait d’autres groupes qui s’enfonçaient jusqu’au cou dans la politique, et Dieu sait ce que l’Europe restaurée devenait entre les mains de ces Publicola barbus.

Non loin du petit comptoir de maître Elias Kopp, immédiatement au-dessous du Magasin de l’Honneur, une table était occupée par cinq ou six jeunes gens qui entouraient un de leurs camarades, enveloppé dans un manteau écarlate. — Cette couleur voyante n’était point à remarquer dans une assemblée où l’uniformité des costumes n’excluait aucune tentative excentrique. — L’étudiant, ainsi vêtu, remplaçait la petite casquette universitaire par un large feutre de voyage. Une profusion de cheveux noirs et brillants comme le jais tombait le long de ses joues blanches et pâles. — Il pouvait avoir vingt ans. — Ses traits, d’une régularité mâle, exprimaient dans leur harmonieux ensemble l’ardeur d’un jeune courage, tempérée par les conseils précoces d’une fermeté au-dessus de son âge.

Son regard était impérieux et fier ; sa bouche sérieuse semblait faite pour commander.

Bien qu’il fût assis et nonchalamment adossé à la muraille, on devinait une noble taille sous les plis amples de son manteau.

Quand les nuages de fumée se dissipaient par intervalles, et que le regard pouvait plonger çà et là dans la taverne, on apercevait vaguement deux autres étudiants vêtus de manteaux rouges, qui semblaient, au travers de la brume, une reproduction effacée du premier.

S’il eût été raisonnable de penser qu’une glace pouvait se trouver par hasard dans l’austère établissement de maître Elias Kopp, on aurait pu croire que l’image du bel étudiant, deux fois répercutée, apparaissait confusément parmi les nuages de vapeur…

Les pipes se rallumaient, la brume s’épaississait, — on ne voyait plus rien.

Puis, quand une éclaircie se faisait de nouveau, les deux copies apparaissaient encore…

L’une d’elles s’asseyait à la table de jeu et maniait les cartes avec une évidente supériorité ; l’autre gesticulait au milieu du groupe oisif et bavard qui devisait d’aventures galantes.

Cette seconde copie avait, de plus que le bel étudiant, un gai sourira aux lèvres, et dans le regard, une nuance d’étourderie fanfaronne. — L’autre différait aussi de l’original, mais non point dans le même sens. Ses traits, pareils, avaient une expression d’apathique insouciance. Les émotions du jeu n’altéraient point son visage, et il vidait coup sur coup son large verre, sans trouver au fond l’ivresse provoquée.

Le bel étudiant se nommait Otto ; le joueur avait nom Goëtz ; et le conteur d’aventures amoureuses s’appelait Albert.

Ils étaient frères tous les trois, et n’avaient à porter que leurs noms de baptême.



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  1. Désignation sacramentelle des membres de la Landsmanschaft.