Le Fils du diable/Tome I/Prologue/11. L’âme de Bluthaupt

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 110-118).
CHAPITRE XI.
L’ÂME DE BLUTHAUPT.


Albert et Goëtz atteignaient l’extrémité de l’avenue de Bluthaupt lorsque Otto les rejoignit. Au lieu de suivre la grande allée, qui montait par une pente douce et régulière jusqu’au château, les trois frères tournèrent à gauche et traversèrent l’ancien village, dont les ruines éparses se confondaient maintenant avec le gazon, sous le froid linceul qui couvrait toute la campagne voisine. — Le schloss leur apparut bientôt avec sa lourde ceinture de murailles, que surmontaient les toits aigus et confusément groupés de ses donjons. Ils y arrivaient par derrière, et d’un côté qui ne présentait aucun accès praticable. — Pour gagner cette porte antique par où s’étaient introduits, le soir précédent, Mosês, Regnault et le Madgyar, il fallait faire tout le tour des douves.

Cette partie des remparts était basse et masquait à peine le rez-de-chaussée des bâtiments intérieurs. Les murs, bâtis sur le roc nu, et dominant à pic un ravin profond, n’ajoutaient rien ici à la force de la vieille citadelle ; la nature s’était chargée de la défendre de ce côté contre toute approche hostile, et les massifs bastions, élevés sur les trois autres faces par la main de l’homme, étaient des jeux d’enfants auprès de ce gigantesque rempart, qui se dressait à deux cents pieds du sol, et défiait aussi bien la sape que l’échelle.

Ce fut pourtant vers cette partie des murailles que les trois fils du comte Ulrich se dirigèrent sans hésiter. — Ils s’engagèrent dans les broussailles qui croissaient aux flancs du ravin.

Arrivés au pied du roc, ils attachèrent leurs montures à des troncs de chênes de marais qui croisaient, au fond de ce trou, leurs branches chétives, et commencèrent à gravir la rampe pierreuse en s’aidant des pieds et des mains.

Nul œil n’était ouvert sur leur ascension nocturne, et si quelque passant avait contemplé, des bords du ravin, ces trois hommes suspendus au-dessus du vide, il les aurait regardés sans doute comme des insensés ; — ou bien encore il eût songé avec terreur aux bizarres légendes qui couraient sur la maison de Bluthaupt…

Après un quart d’heure d’efforts, les trois frères atteignirent un endroit où le roc surplombait. À moins d’avoir des ailes, il était matériellement impossible d’aller au delà.

Ils s’arrêtèrent d’un commun accord ; mais ils ne redescendirent point. — Otto disparut tout à coup, sans qu’on eût pu dire par où, — puis Albert, — puis Goëtz…

La rampe et le ravin devinrent solitaires.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À l’intérieur du château de Bluthaupt, dans la chambre de la comtesse Margarethe, la nuit s’était écoulée lugubre et morne.

Hans et Gertraud étaient seuls désormais à écouter les cris de douleur de la jeune femme. — Le comte Gunther dormait, ramassé dans son grand fauteuil. — Le docteur José Mira, les pieds sur les chenets et le front entre ses mains, semblait absorbé par une méditation laborieuse.

Il ne se donnait plus la peine de répondre aux gémissements de l’accouchée, qui implorait Dieu d’une voix mourante, comme si elle n’eût rien espéré désormais de la pitié des hommes.

Le vent, étouffé par la neige, laissait muettes depuis longtemps les cordes colossales des harpes éoliennes. — Tout se taisait au dehors. — À de longs intervalles, le carillon enroué du beffroi s’éveillait et jetait tristement sa monotone musique. Les heures tombaient lentes, et laissaient de longues vibrations dans l’air.

Le joyeux souper de l’intendant Zachœus avait pris fin. Vers trois heures après minuit, il quitta ses convives bien repus, et revint avec Van-Praët dans la chambre de la comtesse.

— Hans Dorn, mon ami, dit-il au page qui veillait toujours en compagnie de Gertraud, — allez vous reposer.

Hans voulut résister, parce qu’il voyait Gertraud pâlir et trembler à la pensée de rester seule ; mais l’intendant lui montra la porte d’un geste impérieux. Hans fut obligé d’obéir.

Les cris de la jeune femme s’élevaient en ce moment plus fréquents et plus forts. L’heure de la délivrance approchait.

Le docteur, qui n’avait point abandonné sa place auprès du foyer, jeta vers Gertraud un regard de défiance.

— Et cette petite fille ? dit-il en s’adressant à Nesmer.

L’intendant regarda Gertraud à son tour, puis il secoua la tête en fronçant le sourcil.

— Sa charge la retient ici, murmura-t-il ; on ne peut la renvoyer en un pareil moment sans s’exposer à mettre en émoi d’avance toute la livrée de Bluthaupt !

— Gardons-la, opina Van-Praët ; — elle ne nous gêne pas encore… et si elle nous gêne !…

Il n’acheva pas ; mais ses compagnons étaient habitués depuis longtemps à interpréter son débonnaire sourire.

Ils firent tous les deux un signe d’assentiment.

La jeune fille se rapetissait dans l’embrasure de la fenêtre et tâchait de deviner leurs paroles aux mouvements de leurs lèvres. Le cœur lui manquait. Elle pressentait vaguement quelque horrible malheur.

José Mira s’approcha du lit de la comtesse, et jugea enfin à propos de remplir son office de médecin. Il était temps, faut-il croire, car aussitôt qu’il eût examiné la malade, il se tourna précipitamment vers ses associés.

— Réveillez M. le comte, dit-il.

Van Praët secoua doucement le vieillard, qui ouvrit les yeux à demi.

— J’ai froid ! murmura-t-il ; ah ! c’est vous, Fabricius !… avons-nous fait de l’or ?…

Le Hollandais cligna de l’œil d’une façon toute réjouie.

— L’or se mitonne, répliqua-t-il ; — si vous ne le voyez pas avant deux heures d’ici, je vous jure bien que vous ne le verrez jamais !

Gunther referma les yeux sur cette douce espérance ; mais Zachœus vint le secouer de l’autre côté.

— Allons, comte, lui dit-il, ce n’est pas seulement de l’or que nous attendons cette nuit… Levez-vous bien vite, et venez voir l’héritier de Bluthaupt.

Gunther fit un effort pour se soulever ; mais, dès qu’il fut sur ses jambes, sa gorge râla, et ses yeux battirent, aveuglés.

— Oh !… oh ! murmura-t-il en retombant vaincu sur son fauteuil, — l’or et l’enfant ! je crois que je vais mourir de joie !

Sa main tremblante saisit le gobelet posé au-dessus de lui.

— Je suis bien faible, reprit-il d’une voix à peine intelligible ; — jamais je ne m’étais vu si faible !… Mon sang, refroidi, s’arrête dans mes veines… Un peu de vie, docteur !… La mort m’approche de bien près, quand je suis si longtemps sans boire de votre breuvage…

Il tendit le gobelet qui remuait dans sa main amollie.

— Versez à boire, meinherr Van-Praët, répondit de loin le docteur. — Je ne puis quitter madame la comtesse.

Le Hollandais prit l’anse du vase où chauffait l’élixir de vie ; il en versa une double dose dans le gobelet.

Le comte but avidement, comme toujours. Tout ce qui lui resta de sang vint à sa joue, qui s’empourpra.

— La dose était trop forte ! murmura Nesmer.

— Bah ! répliqua le Hollandais ; ce qui est bon ne fait jamais de mal !…

Gunther se leva galvanisé. Il put gagner sans secours le lit de la comtesse, dont les rideaux retombèrent sur lui.

À ce moment la comtesse poussa un cri plus aigu.

— C’est un fils, dit Mira sous les rideaux.

— Un fils ! un fils ! un fils ! répéta le vieux Gunther avec folie. — Ouvrez ces rideaux ! allumez tous les candélabres du schloss ! Faites venir tous mes vassaux jusqu’au dernier, pour qu’ils saluent à genoux l’héritier de Bluthaupt !

Nesmer et Van-Praët obéirent à la première de ces injonctions. Les lourdes draperies glissèrent sur leurs tringles dorées. — On vit à la lueur des deux lampes, Margarethe, blanche comme une statue d’albâtre, renversée sur son lit.

Elle ne criait plus, elle ne bougeait plus.

Le docteur portugais tenait entre ses bras un enfant du sexe masculin.

L’espoir revenait au cœur de Gertraud, qui regardait de loin le fils de sa maîtresse chérie, et qui remerciait Dieu…

Nesmer et Van-Praët allèrent chercher le berceau paré de gaze et de guirlandes.

— Un fils ! un fils ! répétait le vieux Gunther qui redevenait pâle, et dont le corps débile recommençait à trembler. — Il s’appellera Gunther, comme moi… Ce nom porte bonheur…

Ses jambes fléchirent sous lui, et il se retint à l’une des colonnes du lit.

Le docteur le couvrait d’un regard fixe et attentif.

Zachœus et Van-Praët, sur un geste de José Mira, portèrent également leurs yeux sur le vieillard, dont le visage se décomposait rapidement.

— Vous voyez bien que la dose était bonne ! murmura le Hollandais avec son placide sourire.

— Qui donc se met entre moi et mon fils ! reprit en ce moment le vieux Bluthaupt, dont les yeux s’aveuglaient ; — laissez-moi voir l’enfant de ma douce Margarethe !… La voilà qui ne souffre plus… Comme elle est belle et que son repos est tranquille !…

Le docteur entoura l’enfant de ses langes, et le déposa dans le berceau.

Gertraud, qui avait repris courage, s’était approchée doucement à l’insu de tout le monde. Elle n’était séparée de Margarethe que par le docteur Mira, qui regardait toujours le vieux Bluthaupt avec ses yeux fixes et sombres.

Gunther semblait s’affaisser sous ce regard. — Ses lèvres décolorées remuaient en rendant des sons confus. Sa prunelle se perdait dans le blanc agrandi de ses yeux.

— Il n’en a pas pour deux minutes ! murmura le docteur.

Gertraud l’entendit et se redressa terrifiée.


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MORT DE GUNTHER.
LE FILS DU DIABLE

Le vieillard chancelait et murmurait :

— De l’or et un fils !… la belle nuit pour le sang de Bluthaupt !…

Sa main lâcha la colonne, et il tomba pesamment sur le plancher, qui retentit…

Gertraud s’élança pour le secourir ; elle ne trouva qu’une masse inerte et sans vie. — Alors une pensée rapide comme l’éclair traversa l’esprit de la jeune fille. Avant que les trois associés eussent songé à la retenir, elle se releva d’un bond et se pencha au-dessus de sa maîtresse immobile.

— Morte ! s’écria-t-elle en se rejetant en arrière, — morts tous les deux !…

Elle ouvrait la bouche pour crier au secours, lorsque l’intendant qui avait fait le tour du lit, la saisit rudement à bras le corps.

Van-Praët lui serra un mouchoir sur la bouche, tandis que Mira lui liait les pieds et les mains.

On la jeta ainsi dans l’embrasure où elle s’asseyait naguère auprès de Hans.

Puis les trois associés revinrent devant la cheminée.

— Le comte est mort de vieillesse, dit Mira ; la comtesse est morte en couches… jusqu’ici rien de mieux !… Il nous reste cette jeune fille et l’enfant.

— Quant à la jeune fille, répliqua Nesmer, — qui prendra souci de la disparition d’une servante ?

Gertraud entendait plus morte que vive ; elle ne faisait pas même d’efforts pour détacher ses liens.

— Et l’enfant ? répéta le docteur qui renversa dans les cendres le reste du breuvage de vie, et lava soigneusement le vase.

— L’enfant pourrait n’être pas né viable… insinua le bon Fabricius Van-Praët.

— Et si nous le laissons vivre, ajouta l’intendant, à quoi nous servira ce que nous avons fait ?

Le docteur hocha la tête. — Tandis qu’il se préparait à répondre, on entendit un bruit faible dans l’oratoire de la comtesse.

Les trois associés tressaillirent.

Gertraud ouvrit de grands yeux et retint son souffle, parce qu’elle pensait aux Trois Hommes Rouges qui apparaissent dans la maison de Bluthaupt chaque fois qu’il y a une mort ou une naissance…

Il y avait une naissance et deux morts !

— Avez-vous entendu ?… murmura l’intendant.

Van-Praët et Mira firent en silence une signe d’affirmation.

Le crime avait été impuissant à les émouvoir, mais maintenant ils tremblaient.

Zachœus, qui était Allemand, pensait aux châtiments surnaturels. Le Hollandais et le docteur ne songeaient qu’aux choses de la terre, mais leur frayeur n’était pas moindre.

Le bruit avait cessé.

— Si vous m’en croyez, reprit Mira d’une voix plus basse, — nous irons chercher nos trois compagnons… Regnault est parfois homme de bon conseil, et, en cas de péril, Yanos le Madgyar est brave.

Zachœus et Van-Praët accueillirent cette ouverture avec une évidente satisfaction. Les trois associés se dirigèrent aussitôt vers la porte principale.

Ils sortirent, laissant Gertraud bâillonnée dans l’embrasure de la croisée et l’enfant qui vagissait faiblement dans son berceau.

Leurs craintes étaient éveillées par ce bruit mystérieux qu’ils avaient entendu derrière le chevet du lit de la comtesse. Aucun d’eux n’avait le cœur désormais de rester seul sur le lieu du double crime.

À peine avaient-ils franchi le seuil, que le bruit se fit entendre de nouveau dans l’oratoire.

La pauvre Gertraud donna son âme à Dieu, car elle pensait mourir dans cette nuit terrible…

Au bout de dix minutes, Zachœus, le docteur et Van-Praët revinrent avec leurs trois associés. On ouït dans le corridor la voix du Madgyar Yanos, qui parlait de sabres dégainés et de têtes fendues.

Ce fut Zachœus qui franchit le seuil le premier. À peine eut-il fait un pas dans la chambre, qu’il poussa un cri de terreur.

— Les Trois Hommes Rouges !!! dit-il en cherchant un abri derrière ses compagnons.

Ceux-ci s’arrêtèrent eux-mêmes épouvantés.

Devant le berceau de l’enfant, il y avait trois hommes, vêtus de longs manteaux écarlates. Leurs visages disparaissaient sous les bords rabattus de leurs feutres. — Ils tenaient à la main des schlœgers nus, dont les lames brillantes renvoyaient en étincelles la lumière voilée des lampes…

C’était la vision de Gertraud.

Le Madgyar arrivait le dernier, mais sa haute taille lui permit de voir par-dessus les têtes de ses compagnons. — Il était encore à moitié ivre.

En apercevant trois hommes armés, il poussa un rugissement de joie.

— Faites-moi place ! s’écria-t-il ; — le poison est à vous, mais les épées sont à moi !… Arrière !

Il se fraya une route à travers les rangs silencieux de ses compagnons et s’élança au milieu de la chambre, le sabre à la main.

L’un des Hommes Rouges quitta le berceau, et fit un pas au-devant de lui. — Avant de croiser le fer, il jeta son feutre derrière lui et découvrit un noble visage d’adolescent, pâli par la tristesse.

Le madgyar, au lieu de frapper, mit sa main au-devant de ses yeux soudainement éblouis ; son visage enflammé devint livide et ses doigts transis laissèrent échapper le sabre qui tomba sur le plancher. — C’était pour lui comme une vision terrible. — Il recula chancelant et vaincu.

— Ulrich ! s’écria-t-il d’une voix étranglée. — C’est le comte Ulrich qui est sorti de sou tombeau !…




Au jour, les gens de Bluthaupt pénétrèrent dans la chambre de la comtesse Margarethe.

Quelques-uns d’entre eux affirmaient avoir entendu dans la nuit les vagissements d’un enfant nouveau-né.

Ils trouvèrent le corps du vieux comte couché sur le carreau ; — celui de la comtesse Margarethe était étendu sur son lit. Son doux visage, encadré par les boucles de ses beaux cheveux blonds, semblait encore sourire. Sa bouche restait entr’ouverte, comme si le dernier sommeil l’eût surprise au moment où elle murmurait une prière.

Le berceau, paré de dentelles et de fleurs, avait disparu, ainsi que la jeune suivante Gertraud.

Ce même jour, le page Hans quitta le schloss pour n’y plus revenir.

Il fut constaté légalement que Gunther de Bluthaupt et sa femme étaient morts de mort naturelle. — Le docteur José Mira prêta l’appui de sa science pour rédiger comme il faut le procès-verbal. Zachœus Nesmer, Van-Praët, maître Blasius et les principaux serviteurs du château y apposèrent leurs signatures.

Mais la plupart des vassaux demeurèrent persuadés que la main de Satan avait causé ce double trépas. — La preuve, c’est qu’il ne restait point de traces de l’enfant : le diable avait emporté son fils…

Quand la nuit vint envelopper de nouveau les gothiques constructions du schloss, bien des yeux se tournèrent vers le haut sommet de la tour du Guet. Nulle lumière ne brillait plus à l’étroite croisée du laboratoire.

L’âme de Bluthaupt s’était éteinte le 1er novembre 1824, durant la nuit de la Toussaint.


FIN DU PROLOGUE.