Le Fils du diable/Tome I/Prologue/1. La Judengasse

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 1-16).
LE
FILS DU DIABLE




PROLOGUE
LES TROIS HOMMES ROUGES




CHAPITRE PREMIER
LA JUDENGASSE.


L’hôtel des postes de Francfort-sur-le-Mein venait d’ouvrir ses portes au public. La Zeil commençait à s’encombrer d’industriels de toute sorte : les courtiers de la bourse y coudoyaient les colporteurs de nouvelles ; les commis alertes luttaient de vitesse avec les garçons de bureau ; les chasseurs en grande livrée poussaient les valets du petit commerce et ne cédaient la place qu’aux messagers diplomatiques, reconnaissables à leurs portefeuilles blasonnés.

C’était un mouvement continuel et bruyant. Quelques femmes se glissaient parmi les heiduques ; les Anglais touristes croassaient leur excentrique baragouin ; les trompettes des postillons cornaient de téméraires fanfares, les courriers jouaient du fouet pour avertir la foule, qui ouvrait un large passage au galop de leurs chevaux du Mecklembourg.

Il était neuf heures du matin. Tout le monde avait des lettres à prendre, des places à retenir, ou des relais à commander.

Les cours intérieures de l’immense hôtel où le prince de Tour et Taxis a installé les bureaux de la poste étaient encombrées de voitures de toutes tailles et de toutes formes. On voyait là la droschke du Nord auprès de l’excentrique tandem, l’impondérable tilbury côte à côte avec la lourde et commode bâtarde, importation anglaise, qui s’est perfectionnée dans les États de la Confédération germanique.

On était au mois d’octobre de l’année 1824. — Dans la salle des voyageurs, confortable appartement où l’on aurait pu se croire chez soi, sans le grillage de fer qui protégeait les commis, la foule se renouvelait à chaque instant. Parmi la cohue affairée qui se pressait là, parlant toutes les langues et portant tous les costumes connus, nous désignerons au lecteur deux personnages, séparés en ce moment par toute la largeur de la salle.

Le premier de ces deux voyageurs retenait une place dans la voiture publique de Heidelberg. Ses vêtements étaient étranges, même en ce lieu privilégié, où tant de toilettes disparates se frottaient et fraternisaient, — Il avait un manteau écarlate, drapé à la manière des étudiants allemands, et son feutre à grands bords, qui ressemblait aux coiffures des cavaliers du temps de Cromwell, cachait entièrement son front et ses yeux.

Ce qu’on apercevait de son visage indiquait une grande jeunesse et une beauté presque féminine. Des boucles de cheveux noirs, abondants et fins, s’échappaient de son feutre, et retombaient jusque sur ses épaules.

L’autre voyageur attendait son tour au bureau des chevaux à franc étrier. Il était adossé à l’un des montants du grillage. Une pensée triste chargeait son front large et à demi dépouillé. Il semblait réfléchir profondément, et sa méditation était de plus en plus douloureuse.

C’était un homme de quarante ans à peu près. Sa physionomie, douce et loyale, avait perdu tout joyeux reflet de jeunesse. Des mèches de cheveux grisonnants et rares déjà se jouaient autour de ses tempes. Ce visage avait dû traduire autrefois l’insouciance de l’homme heureux et la fierté du gentilhomme ; mais il n’avait d’autre expression maintenant que celle du découragement morne.

Auprès de lui, quelque gros marchand de Fleet-Street, monomane de locomotion, qui vendait du fromage à Londres et se faisait appeler mylord à l’étranger, tenait le commis depuis un quart d’heure. Il discutait énergiquement le prix des guides, demandait, à grand renfort de grognements gutturaux, les arrêtés du prince de Tour et Taxis, et cherchait à gagner sur le change de ses bank-notes.

Pendant cela notre voyageur attendait, perdu dans sa rêverie. Ses voisins profitaient de sa distraction pour se glisser au-devant de lui et prendre son tour ; il ne s’en apercevait point. Une de ses mains, qui était passée sous le revers de son habit, ramena un médaillon suspendu à son cou par une chaîne d’or.

Il serra ce médaillon contre lui et le contempla à la dérobée, comme s’il eût craint les regards indiscrets ou moqueurs.

C’était le portrait d’une jeune femme, dont les yeux bleus, tendres et bons, semblèrent lui sourire. — Autour du portrait s’enroulait comme un cadre une boucle de blonds cheveux d’enfant.

La paupière du voyageur devint humide. — Puis il sembla se réveiller tout à coup, et cacha précipitamment le médaillon dans son sein.

— Je voudrais me rendre au château de Bluthaupt, dit-il au commis qui était libre.

Le commis consulta une pancarte.

— Entre Obernburg et Esselbach, répondit-il, — il n’y a pas de voiture publique, et la route de poste ne va que jusqu’à Obernburg.

— Combien de lieues ? demanda l’étranger.

— Huit milles d’Allemagne, dont deux à travers champs… voulez-vous un guide ?

L’étranger s’informa du prix. C’était quelques florins de plus. Il réfléchit un instant, puis il dit :

— J’irai seul.

— Ce n’est pas le Pérou que ce monsieur ! pensa le commis en lui expédiant sa lettre de relai.

L’étranger paya et se dirigea vers la porte. — Le jeune homme au manteau écarlate prenait en ce moment le même chemin. Ils traversèrent ainsi la cour à quelques pas l’un de l’autre sans se voir : chacun d’eux était trop préocupé pour s’amuser à regarder les passants sous le nez.

Comme ils touchaient à la porte de sortie, donnant sur la Zeil, un courrier à cheval arrivait au grand galop devant l’hôtel des postes. Ce courrier portait la livrée des comtes de Bluthaupt : rouge sur noir.

L’effort qu’il fit pour arrêter court son cheval, dont le poitrail frôlait presque le plus âgé de nos deux voyageurs, attira vers ce dernier son attention, bien qu’il eût les yeux fixés déjà sur le jeune homme au manteau rouge.

Une expression d’étonnement vint se peindre sur son visage, enflammé par la rapidité de sa course.

Il était évident que les deux voyageurs lui étaient également connus.

Il hésita un instant entre les deux ; quand il se retourna enfin, le plus jeune rasait à gauche les maisons de la Zeil, tandis que l’autre remontait précipitamment la rue dans la direction opposée.

— Je ne veux jamais boire un verre de bière, murmura le courrier, — si ce beau fils n’est pas un des trois bâtards de Bluthaupt !… Quant à l’autre, ses cheveux étaient plus noirs que cela, il y a cinq ans, lorsqu’il vint épouser la comtesse Hélène… mais c’est bien M. le vicomte d’Audemer !

Tout en pensant de la sorte, il sauta lestement sur le pavé de la cour, jeta la bride à un palefrenier, et s’élança dans la Zeil.

Ici la même hésitation le reprit. Celui qu’il appelait le bâtard avait tourné à gauche, et le vicomte était à droite. Quel côté choisir ? — Après avoir été indécis durant une seconde, il remonta la Zeil en courant à la poursuite de M. d’Audemer ; mais une multitude de voies étroites ou larges débouchaient sur la rue principale ; le vicomte avait tourné l’une d’elles sans doute. Le courrier, qui se nommait Fritz, désespéra bientôt de le rejoindre. Il revint alors sur ses pas, et chercha le plus jeune des deux voyageurs, qui fut également introuvable.

Le courrier gratta son front mouillé de sueur, sous sa petite casquette rouge et noire.

— J’aurais mieux fait de les appeler tout de suite ! grommela-t-il ; — mais ça m’a coupé la parole de les voir tous deux à la fois… Ils avaient l’air de ne pas se reconnaître… ce grand diable de chapeau cachait le visage du jeune homme. Après tout, ce n’est peut-être pas un des fils du comte Ulrich…

Il s’était arrêté au milieu de la rue pour reprendre haleine. Les passants le coudoyaient à droite et à gauche, et, avec la bonhomie d’un Allemand de la vieille roche, il saluait tous ceux qui le heurtaient.

— D’ailleurs, se dit-il encore en poursuivant le cours de ses réflexions, — le comte Gunther et son intendant n’aiment pas beaucoup les visiteurs… Je crois bien que ceux-ci seraient encore plus mal venus que les autres au schloss de Bluthaupt !… Maître Zachœus m’a chargé d’un message ; le plus sûr est de l’accomplir.

Il quitta la Zeil, et se dirigea vers le quartier neuf de Wolgraben, dont les maisons peintes étalent sur la rue le luxe de leurs éclatantes couleurs.

Il s’arrêta devant la porte d’un charmant petit hôtel, enluminé, coquet, chatoyant, et ressemblant à une de ces jolies boîtes de carton glacé qui décorent l’étalage de nos confiseurs.

Il souleva un marteau de fonte dorée, et demanda au valet qui vint lui ouvrir :

— Monsieur le chevalier de Regnault ?

On l’introduisit dans un boudoir parfumé à toute outrance, où un jeune homme, vêtu d’une robe de soie à ramages, livrait des cheveux touffus et roides aux mains pommadées d’un coiffeur de Francfort.

Ce jeune homme, qui arrivait à la trentaine, était petit de taille. Il avait une physionomie souriante, et qui semblait s’efforcer d’être gracieuse. Ses traits ne manquaient pas de délicatesse. L’expression générale de son visage était une finesse mielleuse, sur laquelle s’attachait assez bien un masque de franchise étudiée. Ses manières voulaient évidemment être douces, et s’imprégner en même temps de distinction noble. — À cet égard, ses efforts n’étaient pas complètement vains. Aux yeux des gens qui n’y voyaient point trop clair, M. de Regnault pouvait passer pour un de ces caractères loyaux mais frivoles que l’étranger s’obstine à regarder comme les types les plus choisis du caractère français.

— Que veut ce brave homme ? demanda-t-il sans se retourner.

— Je viens du château de Bluthaupt, répondit Fritz.

— Ah ! ah !… Et vous avez une lettre de Zachœus Nesmer ?…

— Je n’ai point de lettre, dit le courrier. — Maître Zachœus m’a seulement ordonné d’entrer dans votre maison, et de vous rapporter des paroles qu’il a prononcées… mais il faut que ce soit sans témoins.

Le chevalier haussa les épaules.

— Ces Allemands sont mystérieux comme les revenants de leurs ballades ! murmura-t-il. Approchez, mon brave, et dites-moi votre grand secret à l’oreille.

Le coiffeur s’éloigna de quelques pas ; Fritz s’avança, au contraire, et vint mettre sa bouche sous les faces pommadées du Français.

— L’heure est venue, murmura-t-il.

— Après ? dit Regnault.

— C’est tout.

Le chevalier éclata de rire.

— Que disais-je ! s’écria-t-il. — Voici un honnête compagnon qui m’invite à souper avec les mêmes précautions que s’il s’agissait d’un crime !… Grand merci, brave homme… Germain ! qu’on donne à boire à ce bon garçon, et qu’il s’en aille content.

Le chevalier rendit sa tête au coiffeur, et ce laconique message sembla ne lui avoir rien fait perdre de sa liberté d’esprit.

Fritz avala une cruche de vin du Rhin et s’avoua volontiers que les Français étaient de fort aimables cœurs.

Il n’eût pas mieux demandé que de doubler la dose, mais sa tâche n’était pas achevée. — Il sortit.

Le quartier neuf de Francfort et les environs des remparts semblaient lui être suffisamment connus. Il trouva aisément sa route le long des jardins délicieux qui ont remplacé les vieilles murailles abattues. — De toutes parts, sur son chemin, s’élevaient de petits hôtels modernes, attifés et fardés comme la demeure du chevalier de Regnault. — Au détour de quelque rue, son regard enfilait les grands quais qui bordent les deux rives du Mein. — Ailleurs, c’étaient des bosquets touffus, des parterres, des jets d’eau, des lacs, des ponts, des cascades, et tout cet attirail qu’on nomme un jardin anglais.

Au-dessus de la plupart des portes particulières et au fronton de tous les édifices publics, Fritz pouvait découvrir cette inscription uniforme : Freye Stadt (ville libre) ; mais çà et là il rencontrait sur sa route des soldats d’Autriche et des cavaliers prussiens dont la présence démentait l’ambitieuse vanterie des bourgeois de la cité impériale.

La mission de Fritz l’appelait hors de ce quartier brillant à la manière des décorations de notre Opéra-Comique. Il s’avança vers le centre de la cité, et bientôt les sémillantes bonbonnières du Wolgraben firent place aux maisons flamandes des environs du Rœmer (hôtel de ville). À quelques pas de ce vieil édifice, dont l’apparence mesquine ne s’accorde pas avec les grands souvenirs qui s’y rattachent, Fritz alla frapper à la porte d’une maison construite dans le style flamand.

Un valet, vêtu d’une veste bleue à mille boutons d’argent vint lui ouvrir.

— Je voudrais parler au seigneur Yanos Georgyi, dit Fritz.

Le valet prit les devants, et Fritz, qui le suivait, pénétra dans nue grande salle carrelée, où deux hommes cuirassés et plastronnes se prodiguaient amicalement d’énormes coups de sabre.

À l’entrée de Fritz, l’un des combattants souleva son masque en mailles de fer. — C’était un homme de haute taille et d’aspect militaire, portant le pantalon rouge à la hussarde et les demi-bottes épéronnées des madgyars de Hongrie.

Au-dessus des reins, son plastron de cuir, à moitié déboutonné, laissait voir sa musculeuse poitrine. — Il avait jeté sur un divan son dolman brodé et son kalpack de fourrure aux éclatants revers rouges.

Cet homme était beau, mais d’une beauté brutale et grossière.

— Je viens vers votre seigneurie, dit Fritz, — de la part de maître Zachœus Nesmer, l’intendant du comte Gunther Bluthaupt.

Le madgyar fixa sur lui son regard fier et dur — Il alla s’asseoir dans un coin reculé de la salle, et fit signe au courrier de le suivre.

— Parle, dit-il.

— Ce ne sera pas long, murmura Fritz. L’heure est venue… ajouta-t-il tout haut.

Le madgyar attendit durant une seconde ; puis, voyant que Fritz n’ajoutait rien, il replaça son masque sur son visage. — Il revint au milieu de la chambre et se remit en garde.

— Faites boire cet homme, dit-il au valet.

Fritz, en redescendant l’escalier, entendit le cliquetis des sabres qui reprenaient leur danse, comme si rien n’eût été. — Il but une seconde cruche de vin du Rhin et sortit pour achever sa tâche.

À partir du Rœmer, il s’enfonça de plus en plus dans la vieille ville. À chaque pas, les maisons se rapprochaient ; le ruisseau boueux gagnait en largeur ce que perdait la rue.

Fritz approchait de la Judengasse et des ruelles environnantes, qui composent la cité des Israélites à Francfort-sur-le-Mein. Il ne savait plus trop de quel côté diriger sa route. Tout ici se ressemblait. Des deux côtés de la voie fangeuse, deux longues lignes de maisons, quatre ou cinq fois séculaires, inclinaient leurs toitures dentelées, et ne laissaient voir qu’une étroite bande du ciel.

Il régnait dans ces passages obscurs un air lourd et chargé de méphitiques vapeurs. On entendait de toutes parts ce bourdonnement de ruches qui emplit le vieux quartier juif, depuis le lever du jour jusqu’à la nuit tombée. C’était le long de la chaussée humide, un mouvement continu, mais discret, une activité qui semblait craindre le bruit.

On eût dit que ces antiques masures parlaient encore à leurs habitants des persécutions du moyen âge. On eût dit que toute cette populace affairée se souvenait des siècles écoulés et des tortures subies par ses pères.

Fritz marchait entre ces maisons de bois demi-ruinées, qui penchaient uniformément au-dessus de sa tête les bizarres irrégularités de leurs façades. Il ne se reconnaissait point, parmi ces boutiques indigentes, étalant de rares débris sur leurs montres vermoulues.

Le mouvement incessant qui se faisait autour de lui l’étourdissait ; des flots de passants se mêlaient avec une activité silencieuse. — Quelques équipages brillants sillonnaient le pavé sale, et s’arrêtaient devant les échoppes dont l’étalage entier ne valait pas un florin. — On entrait, on sortait. — Au fond de quelque noire retraite, on entendait la musique de l’or remué à pleines mains.

Il passait là des gens venus des quatre parties du globe. La ville juive malgré son aspect misérable, fait des affaires avec le monde entier. Vous eussiez reconnu, parmi la foule qui encombrait la chaussée, les types divers de toutes les races humaines.

Mais, entre toutes ces physionomies disparates, on distinguait facilement les hôtes ordinaires du Ghetto de Francfort : — on les reconnaissait au caractère uniforme de leurs traits aquilins et pointus, surmontés du haut bonnet de fourrure, bordés de clinquants rougis ; on les reconnaissait encore aux excentricités parcimonieuses de leur toilette, qui bravait la mode avec un sans-gêne intrépide, et semblait vouloir soutenir un assaut de misère contre les murailles assombries de leurs retraites…

De gros nuages couraient au ciel, poussés par de brusques rafales. De courtes averses se précipitaient, lançant des salves de grêlons contre les châssis plombés des fenêtres. — Puis un rayon de soleil se faisait jour tout à coup entre les deux rangs de toitures festonnées. — La rue, alors, éclairait ses noirs recoins ; on apercevait les croisées aux étroites ogives, avec leurs carreaux rendus opaques par la poussière. On pouvait lire les numéros des maisons et les petites enseignes, étalant au-dessus des boutiques basses, un long chapelet de noms hébreux.

Puis un nuage épais couvrait la pauvre échappée de ciel. L’ombre se faisait. Tout redevenait obscur, et l’on voyait çà et là, de faibles lueurs de lampes briller au travers des vitrages jaunis, dans le lointain des arrière-boutiques…

Le jour était bien peu avancé pourtant. Dix heures du matin venaient de sonner aux nombreuses églises de la ville chrétienne.

En un de ces moments où les ténèbres tombaient tout à coup, comme si la nuit eût empiété sur l’heure accoutumée, Fritz déboucha dans une rue plus noire et plus fangeuse que celles d’où il sortait.

Il regarda tout autour de lui comme un homme égaré. Ce qu’il vit n’éveilla en lui aucun souvenir. — C’était un ruisseau profond, bordé de maisons hautes et tailladées, dont les toits amis s’embrassaient étroitement. — Il fit quelques pas encore, puis il s’arrêta découragé, renonçant à trouver son chemin sans guide.

— La Judengasse ? demanda-t-il au premier passant qui vint à croiser sa route.

— Vous y êtes, répliqua le passant.

Fritz respira joyeusement.

— Pouvez-vous m’indiquer la maison de Mosès Geld, le prêteur ? poursuivit-il.

Le passant lui désigna du doigt, à une trentaine de pas, un pignon chancelant qui avançait dans le ruisseau.

— C’est là, dit-il.

Fritz s’avança aussitôt vers ce pignon, situé vis-à-vis du petit café de la Judengasse. Sur le devant, il y avait une boutique ouverte sur la rue. Nulle enseigne n’indiquait le nom ou la profession du maître. On voyait seulement, auprès de la porte suintante, une paire de vieilles bottes à revers, un chenet à tête de cuivre et une longue-vue en carton.

À part ces objets, la boutique, qui était gardée par une vieille femme, semblait vide.

Le courrier entra et demanda maître Mosès Geld. — La vieille femme se leva sans mot dire, et le précéda dans un couloir obscur, au bout duquel brillait une lumière.

Une seule, parmi ces portes, entr’ouvrait légèrement ses deux battants. — Chemin faisant, le courrier y glissa son œil curieux. Il vit une chambre vaste et bien éclairée, dont les lambris disparaissaient derrière de riches tentures ; le sol était couvert de tapis éclatants ; les meubles de forme inconnue, dépassaient de beaucoup les bornes du luxe allemand. — Fritz, le vassal du noble comte de Bluthaupt, n’avait jamais rien vu de pareil !

Au milieu de la chambre, sur des coussins de soie, trois beaux enfants riaient et jouaient.

Il y avait deux petites filles, dont l’aînée pouvait avoir dix ans, et un garçon moins âgé de deux ou trois années.

Sur un divan, une femme, belle encore, bien qu’elle eût atteint les limites de la jeunesse, lisait un grand livre relié de velours, et n’interrompait sa lecture que pour regarder en souriant les jeux des trois enfants. — C’était leur mère, sans doute.

À la vue de cette magnificence, qui formait un contraste si étrange avec les dehors misérables de la maison du juif Mosès, Fritz ne put retenir une exclamation de surprise.

La vieille le poussa brusquement de côté, et ferma la porte en grommelant.

Fritz ne vit plus rien que la lumière brillant au fond du corridor.

Cette lumière provenait d’un chandelier à branches suivant le rite juif, qui éclairait l’arrière-boutique de maître Mosès Geld. C’était une pièce assez grande, n’ayant pour tous meubles qu’un bureau à casiers et deux chaises de paille. — Une multitude d’objets hétéroclites, uniformément recouverts d’une épaisse couche de poudre, l’encombraient dans tous les sens. On voyait là des piles de tableaux, des sofas renversés, des rideaux de soie liés en paquet avec du linge, deux harpes sans cordes, des fusils de chasse, de grossiers matelas, des pendules dorées, de pauvres soupières de faïence et de riches vases de porcelaine.

La tête chenue de Mosès Geld montrait son extrême sommet derrière les hauts casiers de son bureau.

C’était un homme d’apparence chétive, qui semblait tout près d’atteindre la vieillesse. Ceux qui le connaissaient affirmaient qu’il n’avait point encore dépassé sa cinquantième année ; mais vous lui eussiez donné dix ans de plus, pour le moins. — Il avait une figure maigre et pâle, marbrée de tons jaunes qui lui prêtaient un aspect maladif. Sa face était complètement immobile ; il n’y avait de vie que dans ses yeux, fermés presque toujours, mais qui brillaient tout à coup d’un éclat extraordinaire, quand sa paupière, frangée de fils grisâtres, venait à se relever par hasard.

Sa bouche, sans lèvres, ne prononçait que de rares paroles ; son front était complètement chauve. — Devant lui, sur sa table, il y avait de rondes lunettes de fer, dont les tiges étaient entourées de cuir.

À ses côtés, un homme était debout, qui tournait le dos à la porte, et lui présentait une bague d’or à chaton armorié. On ne voyait point la figure de cet homme, qui se drapait dans un ample manteau de voyage.

— Je vous ai dit que je ne donnerais que dix-huit écus de Brabant, disait le juif d’une voix sèche et fatiguée ; — acceptez ou sortez !

— Vingt écus, mon brave monsieur, répliquait le voyageur ; j’ai besoin de vingt écus !

Fritz passait à ce moment le seuil de la boutique. Mosès entendit son pas.

Il mit ses lunettes rondes sur son nez mince et recourbé comme le bec d’un oiseau de proie.

Son regard perçant s’élança sur le nouvel arrivant avec une vivacité inquiète.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il.

— Je viens du château de Bluthaupt, répondit le paysan.

Le voyageur eut un tressaillement et ne se retourna point.

La face immobile de Mosès Geld exprima une agitation subite.

— Allez-vous-en ! dit-il à l’homme qui tenait toujours sa bague.

— Vingt écus ! murmura celui-ci ; — mais ne vous pressez pas ; je puis attendre.

Il mit son chapeau sur sa tête et s’éloigna, passant à travers le poudreux pêle-mêle qui encombrait le magasin.

Fritz essayait de voir sa figure et ne pouvait point y réussir.

L’usurier le suivait d’un regard inquiet.

Puis il ajouta tout bas :

— Vous êtes chargé d’un message ?

— D’un message de Zachœus Nesmer, intendant de Bluthaupt, répliqua Fritz.

Les yeux gris du juif se fixèrent sur lui avidement.

— Maître Zachœus m’a envoyé vers vous, reprit le courrier, afin que je vous répète ces trois mots : — L’heure est venue.

Le juif fut loin d’accueillir ces paroles avec le même stoïcisme que M. de Regnault ou le madgyar Yanos. Sa main trembla, tandis qu’il essayait d’assurer ses lunettes de fer.

— L’heure est venue, répéta-t-il ; — l’heure est venue !…

Puis il ajouta mentalement en baissant les yeux :

— Je suis un pauvre homme, et j’ai des enfants !… Seigneur, toi qui me les as donnés, tu ne me puniras point pour avoir voulu les faire puissants sur la terre !

Fritz demeurait planté devant le bureau.

— C’est bien, lui dit Mosès, — va-t-en.

— J’ai soif, répliqua le courrier, qui attendait une troisième cruche de vin du Rhin.

— Rebecca, cria Mosès en appelant la vieille femme, — donnez de l’eau à cet homme.

Fritz haussa les épaules, tourna le dos et sortit en grondant.

Mosès Geld se leva précipitamment, et passa, par-dessus son justaucorps râpé, une houppelande de toile cirée dont l’âge ne se peut point dire. — Il avait oublié l’étranger.

— Vingt écus ! prononça celui-ci qui s’était rapproché doucement.

Le juif ouvrit sans mot dire un tiroir de son bureau et compta la somme.

Le voyageur donna sa bague.

— Il se pourrait bien, dit-il en regardant l’usurier en face, que nous nous retrouvions au château de Bluthaupt, digne monsieur Geld… Sans adieu !…

Mosès, resté seul, passa ses deux mains sur son front ridé :

— Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il, cet homme a-t-il entendu et deviné !… Hélas ! ce que j’en fais, c’est pour mes pauvres enfants !…

Il entra dans cette chambre meublée splendidement, où le regard indiscret du courrier Fritz avait pénétré naguère.

— Ruth, dit-il à la belle femme assise sur le sofa, — je vais partir… j’attends deux de mes associés qui doivent m’accompagner chez le chrétien dont j’ai acheté le patrimoine. Je serai absent deux jours entiers sans doute, peut-être davantage.

— Que le Seigneur soit avec vous, Mosès, répondit la jeune femme, qui tendit son beau front où le juif mit sa lèvre flétrie.

Les trois enfants vinrent auprès de lui, souriants et demandant une caresse. Il les attira tous à la fois sur sa poitrine, et les contempla tour à tour d’un œil ravi.

— Ma petite Sara ! murmurait-il, — que tu seras jolie ! Esther, mon doux espoir !… Abel, mon fils bien-aimé ! c’est pour vous ! c’est pour vous !…

Il les prit, un à un, et les pressa contre son cœur avec une tendresse passionnée.

— Fermez bien les portes, Ruth, dit-il en se retirant ; — ceux qui vont venir ont le regard perçant, et ils doivent ignorer ce que contient notre demeure… S’ils voyaient tout cela, Seigneur, ajouta-t-il à demi-voix, ils me croiraient riche et me dépouilleraient !

La porte se referma derrière lui, tandis qu’il gagnait la pièce vide qui donnait de plain-pied sur la Judengasse.

Au bout de quelques minutes, un bruit de chevaux se fit dans la rue. Trois cavaliers s’arrêtèrent devant le pignon ; c’était M. le chevalier de Regnault, le Hongrois Yanos Georgyi et un domestique, conduisant un cheval destiné à maître Mosès.

— En selle ! s’écria M. de Regnault sans mettre pied à terre. — Dépéchons-nous, ami Geld, nous avons une longue route à faire… Et il me semble avoir vu tout à l’heure au bout de la rue une figure qu’il ne me plairait point de rencontrer deux fois…

Le juif enfourcha gauchement son cheval, et la vieille Rebecca dressa les planches pourries qui fermaient la boutique au dehors. — Bien des habitués de la Judengasse durent se demander ce matin pourquoi Mosès Geld avait clos son travail de si bonne heure, un jour qui n’était point la veille du sabbat.

Nos trois compagnons se mirent en route. — Le Madgyar ouvrait la marche. C’était un admirable cavalier, fièrement en selle, et portant comme il faut son belliqueux costume. — Plus d’une Rachel et plus d’une Judith se retournaient pour voir sa mâle figure. Quelque Salomé trop sensible suspendait son cœur aux crocs soyeux de sa moustache.

Derrière lui marchait M. le chevalier de Regnault, vêtu à la dernière mode de France : habit flamme d’enfer à gigots extravagants, à revers arrondis et gauffrés, à basques minces tombant en queue de poisson ; pantalon à plis gonflé comme un ballon et fixé sous la botte par d’étroites lanières de cuir ; cravate noire formant une rosette énorme, chapeau trois-pour-cent, cheveux Charles X collés sur la tempe, et favoris taillés à la Guiche.

On eût dit une planche du journal des Tailleurs de l’année 1824. Les filles d’Israël avaient bien aussi pour lui quelques regards ; mais c’était peu de chose, et il ne récoltait que les restes du seigneur Yanos.

Le juif marchait le dernier, enveloppé dans sa houppelande, et le visage perdu sous les bords amollis d’un vieux feutre, qui remplaçait son bonnet fourré dans les grandes occasions.

M. de Regnault, durant les premiers pas, jetait fréquemment à droite et à gauche des regards inquiets. Mais, à mesure, qu’il marchait, son front se rassérénait, et son sourire aimable reparaissait. Le juif gardait son air contrit, et pensait aux paroles de l’homme à la bague.

Ils traversèrent au trot le quartier israélite, et entrèrent dans la ville chrétienne. M. de Regnault devenait d’une humeur charmante, et sa conversation enjouée faisait le plus grand honneur à la gaieté française.

Mais tout à coup il devint plus pâle qu’un mort, et une plaisanterie commencée se glaça sur sa lèvre.

C’était au détour d’une rue voisine des anciens remparts.

Un cavalier, vêtu à la française, et couvert d’un manteau de voyage, venait de croiser de si près nos trois compagnons, que sa monture et celle du madgyar avaient failli se heurter.

Le cavalier poursuivit sa route sans se retourner.

Regnault s’était arrêté brusquement, ses traits se décomposèrent et son front se mouilla de sueur.

— M’a-t-il vu ? balbutia-t-il sans oser lever ses paupières baissées.

Le madgyar l’interrogea d’un regard étonné. — Le juif resta bouche béante et se mit à trembler.

— Il ne vous a pas vu, répliqua enfin Yanos.

M. de Regnault respira longuement et releva les yeux.

Son regard suivit un instant le cavalier, qui continuait paisiblement sa route.

C’était l’étranger que nous avons vu à l’hôtel des postes de Francfort, et que le courrier Fritz avait nommé M. le vicomte d’Audemer. — Mosès Geld l’avait reconnu pour l’homme qui lui avait vendu la bague armoriée.

La physionomie de M. de Regnault s’était transformée totalement. Sa bouche naguère souriante, avait maintenant une expression cauteleuse et cruelle ; sa joue restait livide ; ses sourcils étaient convulsivement froncés.

Il déplia son manteau de voyage, et s’en couvrit jusqu’aux yeux.

— Cela fait deux fois ! murmura-t-il ; si nous nous rencontrons une troisième fois, je ne veux plus jouer si gros jeu que tout à l’heure.

— Vous connaissez cet homme ? demanda le madgyar.

— Marchons, messieurs ! s’écria Regnault, au lieu de répondre ; — s’il prend la route de poste, la traverse nous restera…

Il poussa son cheval et ajouta, en achevant de se couvrir la figure avec le collet relevé de son manteau :

— J’aurais dû m’attendre à cela !… Tôt ou tard, il devait venir, et puisqu’il est venu, c’est désormais un duel à mort… Messieurs, reprit-il d’un ton délibéré, — cet homme a entre ses mains notre fortune à tous, et peut-être notre vie… Il se rend au château de Bluthaupt, — j’en suis sûr ! — il faut qu’il meure en chemin.

Le beau visage du madgyar resta froid ; celui du juif devint blême sous les bords affaissés de son chapeau.

— Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il ; — c’est bien vrai qu’il se rend au schloss de Bluthaupt !…

Ils venaient de franchir la ligne de jardins qui remplace les anciennes fortifications. — À leur droite, sur la route de Heidelberg, la voiture publique passa en ce moment au galop. Sur l’impériale de cette voiture, était assis le jeune homme au manteau écarlate que nous avons déjà rencontré au bureau des postes.

Mais le bâtard de Biuthaupt, comme l’appelait Fritz, semblait s’être multiplié. Auprès de lui s’asseyaient deux autres jeunes gens, portant le même costume étrange.

Durant quelques minutes, on put distinguer la couleur écarlate de leurs manteaux, puis tout s’effaça dans le lointain.

À gauche, le vicomte d’Audemer chevauchait tout seul sur la route de poste d’Obernburg.

Nos trois compagnons prirent la traverse étroite qui conduit directement à la même ville, et mirent leurs chevaux au galop dans le but évident de devancer le voyageur solitaire.



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