Le Fils du diable/Tome I/II/10. Les jeunes filles

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 371-382).
CHAPITRE X.
LES JEUNES FILLES.


Tandis que Denise gagnait la porte, la vicomtesse la suivait d’un regard souverainement satisfait.

— Vous voyez bien, dit-elle à Julien, la chère petite a comme cela des airs mourants ; mais, dès qu’on lui parle de chiffons, la voilà bien vite guérie.

— Je la trouve changée, répondit Julien.

— Un bon mariage, reprit madame d’Audemer ; — voilà le vrai remède !

— Il me semble, dit encore Julien, que je l’ai vue pleurer…

— Mon Dieu, mon ami, s’écria la vicomtesse, — cela ne m’étonnerait point… les jeunes filles sont capables de tout !

Elle poussa un long soupir, et murmura en levant les yeux au ciel.

— Ah ! les jeunes filles ! les jeunes filles !…

Elle quitta la table, et alla s’asseoir sur une causeuse.

— Venez ici, Julien, continua-t-elle ; — parlons un peu raison, maintenant que nous sommes seuls.

L’enseigne vint s’asseoir à son tour sur la causeuse. La vicomtesse mit ses deux mains, blanches encore et potelées, sur l’épaule de son fils, et le contempla durant quelques secondes en silence. Elle avait ce bon sourire de la mère qui aime et qui est heureuse…

— Que vous voilà revenu bel homme ! mon Julien, dit-elle enfin d’une voix douce et toute imprégnée de tendresse ; — mais nous parlions de la mélancolie de votre sœur… N’êtes-vous point triste aussi, mon fils… Il me semble que vous n’avez plus vos gais sourires d’autrefois, et que vous revenez avec un chagrin que vous ne voulez point dire…

Elle prit la tête de l’enseigne à deux mains, et lui mit un baiser sur le front.

— Savez-vous que je suis bien fière de votre conduite ! reprit-elle. On a vu votre nom trois fois dans les journaux, l’été dernier… tout le monde me parlait de vous ; voilà ce qui s’appelle porter un titre comme il faut ! me disait-on. Il y a eu un baron d’Audemer, chef d’escadre sous Louis XV, votre Julien, Madame, sera pour le moins contre-amiral… Jugez si j’avais de l’orgueil !… Merci, mon cher enfant, merci ! pour toute la joie que vous m’avez donnée.

Julien lui rendait ses baisers, et souriait à ses sourires ; mais il gardait cet air distrait qu’il avait eu durant tout le déjeuner.

— Mon Dieu ! dit madame d’Audemer, qui l’examinait attentivement ; — vous avez quelque chose, Julien ? ne me le cachez pas, je vous en prie !… Seriez-vous mécontent de votre service ?… quelque chef injuste ou trop sévère…

— Je me plais à bord, interrompit renseigne, et je suis l’ami de mes chefs…

— C’est que vous n’avez besoin ni d’eux ni de personne, mon fils ! répliqua la vicomtesse ; — on dit que les jeunes gens comme vous, qui ont le cœur fier, sont malheureux parfois sur les vaisseaux de la marine royale… Je ne veux pas que mon Julien soit malheureux, au moins ! Au premier dégoût, nous donnerons bien vite votre démission, et vous nous reviendrez ici à Paris… En définitive, vous avez déjà deux campagnes, et c’est bien assez pour un gentilhomme qui n’est pas forcé d’en faire son métier… N’est-ce pas votre avis, Julien ?

— Ma mère, la marine me plaît… et…

— Et quoi ?

— Si je n’épouse pas Esther…

— Et pourquoi ne l’épouseriez-vous pas, mon Dieu !… Vous l’aimez ; je crois savoir que vous ne lui déplaisez pas ; vous avez une jolie fortune ; elle est puissamment riche… Vous êtes noble, ce qui est beaucoup à ses yeux ; car, mon cher enfant, elle a des goûts éminemment distingués… Vous êtes beau garçon ; c’est une ravissante femme !… Encore une fois, pourquoi ne l’épouseriez-vous pas ?

Julien secoua la tête lentement.

— Tout ce que vous dites est bien vrai. Madame, murmura-t-il. Mais…

— Mais… répéta la vicomtesse, en battant du pied le tapis.

L’enseigne baissa les yeux, et garda le silence.

Il songeait au bal Favart, et ses doutes lui revenaient plus vifs en ce moment. — Mais il n’osait point parler de ses doutes à sa mère, et n’avait garde de lui conter l’aventure gaillarde qui en était l’origine.

Il voulait pourtant se plaindre, ne fût-ce que pour être rassuré.

Il hésitait. — Madame d’Audemer, impatientée et presque en colère, le pressait de questions.

— Mon Dieu ! Madame, dit enfin l’enseigne, vous avez bien deviné : je suis triste… et ma tristesse vient justement d’Esther.

— Comment cela ?

— Que vous dire ?… je l’aime encore… je l’aime autant que jamais, et je ne sais plus s’il convient que je l’épouse.

— Mais vous avez un motif ?… dit la vicomtesse, déterminée à ne pas abandonner ainsi la bataille.

Julien demeura sans réponse ; il avait honte de ses soupçons, qu’il conservait pourtant, et qui même prenaient sur lui plus d’empire, à mesure qu’il réfléchissait. — Il eût mieux aimé se taire et passer condamnation, que de mettre au jour ce doute qui le rendait si malheureux.

Ce doute avait réellement, par lui-même, un aspect extravagant. La réputation des dames de Geldberg était si bien établie ; leur sagesse était si austère ; leur vie était si parfaitement au-dessus de la vulgaire médisance et de ces mille bruits qui effleurent en passant la renommée du commun des femmes à la mode !

Dans son trouble, Julien s’agitait sur la causeuse, et sa main tourmentait les revers de son uniforme.

En un moment où les questions de la vicomtesse redoublaient, plus pressantes, les doigts de Julien rencontrèrent ce petit papier qu’il avait trouvé dans sa poche, au déjeuner du café Anglais.

Ce papier, il l’avait oublié.

Dès qu’il le sentit sous sa main, son trouble s’évanouit, mais, en même temps, l’expression de son visage devint plus triste.

Le chiffon de papier était, en effet, à la fois une réponse aux questions embarrassantes de la vicomtesse, et un obstacle de plus entre Esther et lui.

Il releva les yeux sur sa mère, et tira le papier de sa poche.

— Madame, dit-il d’un ton solennel et grave, — j’ai tardé à vous répondre, parce que j’ai à vous révéler une chose étrange… mieux que moi, vous pourrez juger la valeur de cette accusation, portée contre la maison de Geldberg.

— Une accusation ! murmura madame d’Audemer ; — contre la maison de Geldberg ! Je puis affirmer d’avance que c’est une infâme calomnie !

Julien lui tendit en silence le papier qui était froissé dans tous les sens, et déchiré vers son milieu, de manière à couper la phrase écrite. Les caractères en étaient presque illisibles.

Madame d’Audemer fut bien une minute à le déchiffrer.

— « Ta sœur va épouser le meurtrier de ton père, » lut-elle enfin tout haut sans le vouloir, — « et toi la fille de… »

C’était après ce mot que le papier se déchirait.

Julien s’attendait à voir sa mère hausser les épaules avec mépris, et rejeter bien loin cette accusation bizarre ; mais il en fut tout autrement.

La vicomtesse relut deux ou trois fois le contenu du billet, puis elle le remit à son fils.

Ses mains se croisèrent sur ses genoux ; elle se renversa contre le dossier de la causeuse, et tomba dans une rêverie muette.

Son regard était triste ; ses sourcils se froncèrent au-dessus de sa paupière baissée.

Il y avait vingt ans que son mari était mort ; mais Hélène, dont le cœur et l’esprit pouvaient se tromper trop souvent, était bonne par nature ; elle se souvenait, et, chaque fois que la pensée de Raymond revenait la visiter, sa vieille douleur renaissait, vive au fond de son âme.

Julien la regardait et se taisait.

— Ce n’est pas la première fois que j’entends parler de cela, murmura-t-elle enfin avec effort, mais c’est une erreur ou une calomnie… Ton pauvre père est mort, mon Julien, comme tant d’autres avant lui, dans ce précipice que l’on nomme l’Enfer de Bluthaupt, au pays où demeurait notre oncle Gunther… M. le chevalier de Reinhold est un honnête homme, je l’affirmerais devant Dieu… Je l’ai interrogé bien des fois, j’ai mis toute mon adresse à le sonder sur ce sujet, et je me suis convaincue que le chevalier n’a pas même connu mon pauvre Raymond… Il n’y a en tout ceci qu’un hasard fâcheux et une ressemblance de nom… Ton père était lié, en effet, vers l’époque de sa mort, avec un homme de mœurs frivoles et dissolues, qui se nommait M. de Regnault… Dans notre langue allemande, ce nom devient, comme tu sais, Reinhold…

— Mais ce Regnault lui-même… interrompit Julien, dont l’œil était devenu menaçant et sombre.

La vicomtesse l’arrêta du geste.

— Laisse-moi parler, dit-elle, — ce Regnault lui-même était peut-être un homme sans honneur, mais non point un assassin… Je ne puis te dire sur cette histoire que ce que j’en sais moi-même, et c’est bien peu de chose… Ton père avait fait la connaissance de ce Regnault par hasard, et je crois que cette intimité lui faisait honte jusqu’à un certain point, car il me la cachait… Dans notre ancienne demeure, ton père habitait une chambre tout à fait séparée de mon appartement : c’était là qu’il recevait les visites de M. de Regnault… Souvent j’ai entendu parler de lui dans le monde, où il passait pour un prodigue et pour un fou ; mais je ne me souviens pas de l’avoir vu jamais… Raymond mourut dans la Hœlle de Bluthaupt… Tes trois oncles, Otto, Albert et Goëtz, vinrent à Paris, vers cette époque, et accusèrent vaguement M. de Regnault… mais l’histoire qu’ils me racontèrent ressemblait à un roman. Les informations que je fis demander en Allemagne m’apprirent que ce gentilhomme, qui jouissait d’ailleurs d’une bonne renommée, n’avait fait que passer à Francfort-sur-le-Mein, et s’en était allé mourir dans quelque ville de l’Autriche.

Hélène se tut. — La mère et le fils demeurèrent quelques instants silencieux, sous l’impression de ces souvenirs pénibles, évoqués à l’improviste.

— Ma mère, dit enfin l’enseigne, vous avez fait ce que vous avez pu… Vous étiez femme, et vous restiez seule, pauvre, avec deux enfants… Je ne vous reproche point de ne m’avoir pas dit ces choses plus tôt ; car j’étais bien jeune lorsque je partis pour le vaisseau-école… Mais je suis un homme maintenant, et je vois ici un devoir à remplir… Il faut que j’aille en Allemagne, ma mère, et il faut que je sache si ce M. de Regnault est bien mort.

La vicomtesse lui tendit la main, tandis qu’une larme venait à ses yeux.

— Vous irez en Allemagne, mon fils, dit-elle. Dieu m’est témoin que j’aime votre père comme au temps où il était là près de moi et où j’étais si heureuse… Vous irez… nous irons ensemble… nous profiterons de notre séjour au château de Geldberg pour faire toutes les recherches qui seront en notre pouvoir.

Cette pensée de fête, qui venait se mêler à de douloureux souvenirs, froissa le cœur du jeune homme. Sa mère ne s’en aperçut point.

C’était une bonne âme, mais le sens des intimes délicatesses lui manquait.

— Vous souvenez-vous de vos trois oncles, Julien ? reprit-elle tout à coup, après un nouveau silence.

— C’est du plus loin que je me rappelle, répliqua l’enseigne ; mon père vivait encore… je vis entrer dans sa chambre trois jeunes gens qui portaient des manteaux écarlates, et que le vicomte embrassa tendrement.

— C’est bien cela ! murmura madame d’Audemer avec un sourire où il y avait de l’amertume ; — toujours amoureux du bizarre et ne faisant jamais rien comme les autres !…

— Vous les aimiez bien pourtant autrefois ! ce me semble, dit Julien.

— Mon Dieu, je les aime encore… ce sont mes frères, et, sans l’aide qu’ils m’ont donnée, je n’aurais point pu traverser les années de malheur qui ont suivi votre enfance… Mais ce sont des esprits étranges, mon pauvre Julien, des têtes renversées !… Je ne puis oublier que ce fatal voyage d’Allemagne, qui causa la mort de votre père, fut entrepris d’après leur conseil… Depuis lors, je les ai revus, à quatre ou cinq reprises différentes, et je dois dire que leur présence, bien qu’ils fussent pauvres et persécutés, m’apporta toujours une consolation ou un secours… Ce sont de dignes cœurs, mon fils, je le proclame ; et pourtant, je les accueillais froidement… S’ils n’étaient point venus jeter leurs idées folles dans l’esprit de votre père, ce malheureux voyage n’aurait point eu lieu, et Raymond serait peut-être là, entre nous deux, à l’heure où je vous parle… Je ne sais si ma froideur les blessa, mais depuis bien longtemps ils ne sont pas revenus.

Les paroles de madame d’Audemer produisaient sur Julien un effet qu’elle ne pouvait point attendre. Ce portrait qu’elle faisait des trois bâtards, afin de motiver sa froideur, inspirait au jeune homme une croissante sympathie. Il avait entendu parler bien des fois de ses parents inconnus et malheureux, qui subissaient fatalement le double tort de leur naissance, comme bâtards et comme fils d’un proscrit ; mais jamais il n’avait écouté leur histoire avec tant d’intérêt qu’aujourd’hui.

— D’où vient que je ne les ai jamais vus, depuis la mort de mon père ? demanda-t-il.

— Vous étiez au collège, répondit la vicomtesse, et, s’il faut l’avouer, je m’arrangeais pour qu’ils ne vous rencontrassent point à la maison, parce que je craignais leur influence sur votre jeune cœur… Comprenez-moi bien, mon cher enfant, ils sont incapables de nuire avec connaissance de cause ; mais ils se jettent à corps perdu dans toutes les entreprises téméraires ; le danger semble les attirer ; ils ont ces croyances politiques qui perdirent le malheureux comte Ulrich, votre aïeul… Pauvres comme ils l’étaient, et ne sachant pas bien souvent où ils reposeraient leur tête, n’allez pas croire qu’ils s’occupaient d’eux-mêmes et qu’ils avaient l’idée de se livrer à un travail lucratif !… Ils se mêlaient aux luttes sourdes qui agitent l’Allemagne ; ils combattaient comme de vrais chevaliers errants contre de prétendus ennemis de notre famille, des fantômes !…

— Et que font-ils maintenant ? demanda Julien.

— Vous n’avez point su cela, répliqua la vicomtesse, parce que vous étiez en mer… Leur conduite extravagante a enfin porté ses fruits… et je tremble en songeant que, si je vous avais remis entre leurs mains, autrefois, vous auriez pu suivre leurs traces.

— Mais, enfin, que sont-ils devenus ?

— Ils sont en prison, Julien… en prison, sous une accusation de meurtre.

— À Vienne ?

— À Francfort.

— Et Francfort est-il loin du château de Geldberg ?

— Quelques lieues seulement, je pense… Pourquoi cela ?

— Parce que je compte, ma mère, aller visiter dans leur prison mes oncles, Otto, Albert et Goëtz.

La vicomtesse le regarda étonnée.

— Vous ferez ce que vous voudrez, Julien, dit-elle, vous êtes d’âge maintenant à juger leurs conseils… Moi, tout en les aimant de bon cœur, comme je le dois, je me défie ; et, pour en revenir à ce qui nous a mis sur ce sujet, je regarde comme une fable indigne cette accusation dirigée contre le bon chevalier de Reinhold… Du reste, vous le connaissez comme moi ; quel est votre avis ?

— Mon avis est le vôtre. Madame, répondit Julien, qui était devenu rêveur.

— Et savez-vous qui vous a remis ce chiffon ?

— Non, madame.

— Vous savez à tout le moins où vous l’avez reçu ?

Julien hésita durant une seconde, puis il répondit ;

— Au bal masqué de l’Opéra-Comique.

— Cette nuit ?

— Cette nuit.

La vicomtesse le regarda en face, et partit d’un éclat de rire qui n’avait rien de forcé.

— Et moi qui le plaignais !… s’écria-t-elle, et qui m’inquiétais bonnement de son air fatigué !… Nous savons maintenant d’où vous vient cette pâleur, monsieur le vicomte… Vous avez bien employé, ma foi, les premières heures de votre congé… cela promet !

Elle l’attira vers elle et le baisa gaiement.

— Grand enfant ! reprit-elle, et vous venez m’entretenir sérieusement de vos folies de bal masqué !… Vous ne voyez pas qu’on s’est moqué de vous et que ce billet part de la main d’un envieux de votre bonheur… Mais, mon pauvre Julien, Esther est belle ; elle est riche, elle est aimée !… Vous avez des rivaux !… Je vous en connais plus de vingt pour ma part. Comment ! vous n’avez pas su deviner le motif de cette calomnie anonyme ?

Madame d’Audemer parlait avec feu ; elle plaidait une cause à moitié gagnée déjà dans le cœur de Julien, par le souvenir d’Esther.

— Mais, répliqua-t-il, — pourtant, il ne s’agit pas de moi seulement ; on parle surtout de ma sœur et du chevalier de Reinhold…

Madame d’Audemer haussa les épaules avec pitié.

— On voit bien que vous revenez des antipodes, mon pauvre Julien ! répliqua-t-elle ; si je vous ai parlé de la jalousie des jeunes gens à marier, bon Dieu ! qu’eussé-je pu dire pour les demoiselles !… Soyez juste ; pensez-vous que toutes les jeunes filles de la finance puissent voir sans envie votre sœur épouser l’un des chefs de la plus forte maison du faubourg Saint-Honoré !… Elles en sèchent de dépit, les chères petites, et si les femmes se battaient, Denise aurait eu déjà une demi-douzaine de duels !

— À vrai dire, murmura Julien, elle n’a pas l’air d’apprécier très-vivement son bonheur…

— Ne vous y fiez pas, mon ami, croyez-moi !… il faut être femme et vieille femme pour deviner à peu près ce qui se passe dans le cœur des jeunes filles… Vous allez voir Denise revenir tout à l’heure aussi joyeuse qu’elle était triste pendant le déjeuner… elle va sautera votre cou, comme si elle ne faisait que de vous apercevoir ; elle va vous accabler de caresses, et c’est tout au plus si vous la reconnaîtrez… Ces mélancolies, voyez-vous, cela vient on ne sait d’où, et cela s’en va on ne sait où… c’est nerveux, dit-on ; cela se traite avec une contredanse, un tour au bois, un peu de soleil ou bien encore avec une robe neuve.

— Denise est-elle donc devenue plus enfant qu’autrefois ? demanda l’enseigne avec un accent de reproche.

— Les jeunes filles !… mon ami, murmura madame d’Audemer ; — les jeunes filles ! ah ! si vous saviez ce que c’est !… mais notre enlrelien s’égare et je ne vous laisse pas quitte comme cela au sujet de la pauvre Esther… Voyons, Julien, dites-moi que vous l’aimez encore !

— Qui sait si elle ne m’a pas oublié ? murmura l’enseigne.

— Vous oublier, Julien ! s’écria madame d’Audemer, mon Dieu que les hommes sont injustes !… Toutes les fois, qu’Esther m’a rencontrée dans le monde, toutes les fois entendez-vous, sans en excepter une seule ! elle est venue me demander de vos nouvelles… et c’est le ton qui donne le prix à ces choses !… Fiez-vous à moi, mon fils, je m’y connais, la comtesse Esther vous aime, et tout ce que je crains, c’est que vous ne l’aimiez pas assez.

— Est-ce bien vrai… murmura l’enseigne avec un sourire charmé !

— Vous mentirais-je, mon pauvre enfant ?… N’ai-je pas été à même de constater les mille détours qu’elle prend pour parler de vous !… Les femmes qui aiment sont bien adroites, mais les mères sont clairvoyantes, et combien de fois n’ai-je pas pris plaisir à dérouter ses petites ruses et à lui faire désirer longtemps le nom que son cœur attendait !… J’étais aussi impatiente qu’elle, car je ne parle jamais assez à mon gré de mon cher fils… Mais je voulais voir jusqu’où allait sa tendresse… et je puis vous le dire, Julien, elle vous aime presqu’autant que moi !

Julien prit les mains de sa mère et les serra doucement entre les siennes.

— Merci, murmura-t-il, vous me rendez bien heureux.... car moi aussi, je l’aime.

— Enfin ! s’écria madame d’Audemer qui l’embrassa sur les deux joues avec une véritable allégresse : — mon bon Julien, je ne puis vous dire toute la joie que vous me faites… J’aime Esther comme si elle était ma fille déjà, et ce mariage a toujours été mon rêve le plus cher…

Julien avait le cœur plein, son regard ému rendit grâces à sa mère. En ce moment, il n’avait plus de doutes, et les soupçons qui avaient traversé son esprit lui semblaient des misères honteuse.

Esther l’aimait ! Quel témoignage meilleur pouvait-il avoir que celui de sa mère ? et, une fois acquise la preuve de cet amour, que lui manquait-il pour être le plus heureux des hommes ?

Pendant qu’il se recueillait en lui-même, fêtant sa confiance revenue et s’étonnant d’avoir douté, la porte du salon s’ouvrit brusquement. Denise, qui était partie les larmes aux yeux, revenait le sourire aux lèvres.

Il semblait que le hasard prenait à tâche de réaliser le plus complètement possible la prédiction de madame d’Audemer. Les jolis yeux de Denise pétillaient de contentement. Julien avait beau rappeler ses souvenirs d’enfance, jamais il ne l’avait si joyeuse ni si belle.

Sa mère et lui échangèrent un regard. Le sien n’exprimait que de la surprise ; celui de la comtesse triomphait.

— Que vous disais-je !… murmura-t-elle.

Denise traversa le salon d’un pas leste et bondissant, et vint donner son front à madame d’Audemer ; puis elle se jeta au cou de Julien, qu’elle embrassa de tout son cœur.

— Mon frère ! mon bon petit frère ! s’écria-t-elle, que je suis aise de vous voir !…

— Que disais-je ?… murmura encore la comtesse.

Et, de fait, mademoiselle Lenormand elle-même n’aurait pas plus exactement pronostiqué.

— Ah çà, qu’aviez-vous donc ce matin, petite sœur ? demanda Julien, tout en lui rendant caresse pour caresse.

— Je souffrais, répliqua Denise ; je souffrais tant, que je ne sentais rien.

— Et mademoiselle Gertraud, ajouta la vicomtesse avec un accent de bienveillante moquerie, — vous a sans doute apporté un remède souverain ?

Ces paroles prononcées au hasard, exprimaient si complètement la vérité, que Denise devint toute rose. La comtesse ne savait pas si bien dire ; Gertraud, en effet, avait apporté un souverain remède.

Elle avait parlé de Franz… de Franz qui était sauvé…

Denise balbutia des paroles inintelligibles, elle se croyait devinée.

— Et pourrait-on connaître, chère petite, reprit la vicomtesse, — ce baume miraculeux qui a si vite calmé votre souffrance ?

La rougeur de mademoiselle d’Audemer s’épaissit davantage.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, Madame, répliqua-t-elle tout bas ; — Gertraud m’a apporté la broderie que je lui avais commandée, pour les fêtes du château de Geldberg.

La vicomtesse éclata de rire.

— Que vous disais-je, Julien ?… s’écria-t-elle pour la troisième fois. — des broderies, des chiffons, des dentelles !… Ah ! les jeunes filles ! les jeunes filles !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En montant dans sa voiture, au sortir de la maison de Hans Dorn, M. le baron de Rodach avait dit au cocher :

— Rue de la Ville-l’Évêque, à l’hôtel de Geldberg !…



Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2 (page 409 crop).jpg