Le Fils du diable/Tome I/I/2. Les quatre carrés

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 152-163).
CHAPITRE II.
LES QUATRE CARRÉS.


Le vieux dandy au paletot blanc et son compagnon semblaient, dans ces environs du Temple, fort éloignés de leur centre. Verdier ne pouvait évidemment habiter que les abords du Palais-Royal. Sa patrie était l’un des estaminets fameux de ce brillant séjour. Son domicile, moins somptueux, devait être quelque mansarde garnie dans la rue Traversière ou la rue Pierre-Lescot.

Le chevalier avait un parfum très-prononcé de la Chaussée-d’Antin et de la Bourse.

Ils s’étaient rencontrés là, néanmoins, le plus naturellement du monde. Le pauvre Verdier avait tous ses fournisseurs au Temple. Le chevalier n’était pas sans y avoir lui-même quelques intérêts. En outre, il faut passer par le Temple pour se rendre du boulevard de Gand à la rue de Bretagne.

Le chevalier se rendait très-fréquemment à la rue de Bretagne.

Ce fut de ce côté qu’il se dirigea en quittant Verdier, lequel s’en alla quelque part où l’on jouait la poule.

Le chevalier, lui, s’arrêta devant un vieil hôtel formant l’angle des rues de Saintonge et de Bretagne. Il demanda madame la vicomtesse d’Audemer…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Nous avons appris les noms de la jolie dame voilée et de notre voyageur étranger. La première était madame de Laurens ; l’autre s’appelait M. le baron de Rodach. Sur ce dernier, nous n’en savons pas davantage.

La jeune fille du remise reviendra bientôt, sans doute croiser notre chemin.

Quant à madame de Laurens, c’était la fleur de la fleur de l’aristocratie financière. Elle avait pour mari l’agent de change Léon de Laurens, homme puissamment riche, et dont la probité connue défiait ces proverbiales rumeurs qui courent sur les agents de change. Elle avait pour père le vieux M. de Geldberg, de la maison Geldberg, Reinhold et compagnie.

Dans toute la banque parisienne, on n’eût point trouvé de raison sociale plus justement honorée. C’était une de ces maisons puritaines qui gâtent le métier, tant elles sont honnêtes, et qui ne gagnent que 25 pour 100 sur les retours.

De pareils dévouements font hausser les épaules aux banquiers qui gardent les bonnes traditions de la confrérie.

Le vieux Geldberg était un digne homme, un vieux patriarche, timide et modeste, bien qu’il eût des millions de rentes, et trouvant son plus cher bonheur dans l’amour de ses enfants. Sous ce rapport, la Providence l’avait admirablement partagé. Abel de Geldberg, son fils, était un cavalier fort brillant, expert au turf et rompu aux affaires.

Sara, sa fille aînée, avait épousé M. de Laurens. Esther, la seconde, était veuve d’un pair de France à vingt-cinq ans. Tout ce qu’on pouvait dire de Lia, la dernière, c’est qu’elle était douce et jolie comme un ange.

M. le chevalier de Reinhold, principal associé de la maison, avait une réputation très-enviable de philanthropie éclairée et de science industrielle. C’était lui qui dirigeait les affaires avec Abel de Geldberg ; car, depuis quelques années déjà, le vieux Moïse se reposait des fatigues de sa laborieuse carrière.

Mais la maison semblait marcher toujours dans le sillon qu’il avait tracé. Sur la place de Paris, Geldberg restait synonyme d’honneur commercial et de loyauté.

Dans le monde opulent qu’ils voyaient, Moïse et sa famille étaient entourés d’une considération approchant du respect. On citait l’esprit fin, la vertu gracieuse et aisée de madame de Lanrens, la douceur aimable et la charité de la belle Esther, veuve du général comte Lampion, en son vivant pair de France.

Bien que Lia fût encore une enfant, des ducs et des marquis, des duc de pur aloi et des marquis non de l’empire, l’avaient déjà demandée en mariage.

Quant au jeune M. de Geldberg, il ne lui manquait qu’un petit bout de titre pour être l’astre le plus éblouissant de la capitale. Il pouvait littéralement choisir entre les riches héritières des trois faubourgs. Il était l’orgueil de son vieux père et la gloire de l’escompte.

Ceci posé, il sera loisible au lecteur d’interpréter à sa guise la conduite de madame de Laurens. Nous devons ajouter seulement que la moindre supposition malveillante, manifestée tout haut dans certains salons, touchant cette charmante et honorable personne, eût mis au vent dix flamberges financières.

Les jeunes commis de la maison de Geldberg étaient, en effet, des messieurs d’un certain ton, sachant monter à cheval, et fréquentant les tirs, à l’heure où les écritures terminées donnent aux teneurs de livres le droit de vivre un peu en gentilshommes.

Tandis que madame de Laurens regagnait son coupé, qui stationnait toujours au coin de la rue Phélippeaux, le baron de Rodach demeurait immobile à la même place. Il réfléchissait peut-être aux causes qui avaient déterminé la méprise de la jolie dame. En tous cas, sa méditation ne fut pas de longue durée. Il se souvint tout à coup des événements qui avaient précédé la rencontre, et tourna ses yeux vivement vers l’endroit où le bel adolescent qu’il poursuivait s’était arrêté naguère.

Mais notre jeune homme avait continué sa route, et Rodach ne vit plus que des têtes inconnues à l’entrée du passage.

Deux minutes à peine s’était écoulées depuis que le jeune homme avait quitté son fiacre. Il ne pouvait être bien loin ; Rodach reprit sa course et entra dans le Temple à son tour.

Sa haute taille lui permettait de voir par-dessus les têtes de la foule, qui était composée presque entièrement de femmes. Néanmoins, il eut beau fouiller la voie principale et les cent ruelles qui pénètrent dans l’intérieur des carrés, le jeune homme resta, pour lui, introuvable.

La chute du jour commençait à se faire sentir dans le marché. Le dedans des échoppes devenait sombre, et c’était comme au travers d’une demi-obscurité que l’on apercevait les mouvements confus des marchandes qui se pressaient, qui bavardaient, qui injuriaient, et dont les mille voix aigres ou enrouées se mêlaient en un odieux concert.

Rien au monde, pas même la grande salle de la Bourse, les jours d’adjudication, ne saurait donner une idée de l’activité avide qui met le Temple en fièvre à certaines dates privilégiées. C’est un coup d’œil unique, et qui tient, à notre sens, une place notable dans la physionomie de la grande ville. Le Temple, cette immense baraque, est le digne et vrai pendant de la Bourse. L’un des deux bazars est en pierres de taille, l’autre en planches vermoulues. Dans le premier, on compte par billets de banque ; dans le second, les gros sous sont en faveur ; mais les deux ont fait de l’or ; et les haillons du marché populaire valent mieux, peut-être, en réalité, que les illusions menteuses qui composent le fond de l’opulente boutique de la rue Vivienne.

Rien ne manque à la ressemblance, si ce n’est que la vieille justice du Temple condamne les voleurs maladroits à être battus et chassés. À part cela, tout est pareil. Le Temple a ses loups-cerviers en bottes éculées, qui règlent le cours à leur convenance, et assassinent leurs confrères plus indulgents au moyen de la hausse et de la baisse. Au lieu déjouer sur des actions, la cupidité sans frein joue ici sur des loques : à peine peut-on dire que l’un soit moins propre que l’autre.

Le temple a son argot : qui ne connaît celui de la Bourse ? On peut affirmer que le jargon des chineurs[1] et des râleuses[2] ne vaut pas moins que la langue tarée des coulisses.

Le Temple a son parquet, composé de bausses (patrons) recommandables et de bausseresses huppées ; il a ses courtiers marrons sur le carreau et au Camp de la Louppe ; il a même son Tortoni sur la place de la Rotonde, à la fameuse enseigne de l’Éléphant.

Les deux bazars sont frères, et frères jumeaux. Ils ont pris, dans le giron de leur mère, l’aventureuse industrie, tout ce qui constitue le trafiquant retors, l’usurier hardi, le tondeur trop zélé qui écorche.

Entre eux, la différence est tout entière du gros soulier ferré à la botte vernie ; ce n’est qu’un peu de fange de plus ou de moins. Et, en fait de boue, si le Temple emporte la balance, quand on parle sans métaphore, la Bourse, au figuré, n’a pas de peine à prendre sa revanche.

Il y a un dernier trait. La Bourse et le Temple opèrent parfois de fraternels échanges. Plus d’un seigneur, dont le lourd portefeuille influe sur les transactions du fin-courant, a vu le jour dans les cabanes poudreuses du Pou Volant ou de la Forêt Noire, et plus d’un mastiqueur voué désormais au culte ingrat des savates, se souvient, en graissant de vieilles bottes, du tilbury qui l’attendait jadis devant le péristyle du palais de l’argent.

Ces choses-là ne sont pas rares. Avec un certain genre de vaillance et dans un tel cas donné, il est presque aussi facile de sauter d’une échoppe dans un équipage que de tomber d’un palais dans un bouge.

Après ces comparaisons multipliées entre la Bourse et le Temple, nous devons faire cependant une réserve. Au Temple, il n’y a guère de banqueroutes. On n’y dérobe qu’au comptant. Les spéculateurs dans la gêne, qui ne peuvent pas payer la location de leur trou, sont mis sans façon à la porte et vont mourir de faim ailleurs.

Ce serait une curieuse étude que de visiter dans la même journée la Bourse et le Temple, le tripot millionnaire et le pauvre marché. On verrait là, sous ses deux aspects les plus frappants, la fièvre chaude de trafic dont notre siècle est malade. La physionomie marchande de Paris, qui se cache derrière tant de mensonges, apparaîtrait complète et sans voile. On verrait combien est âpre à la curée la cité frivole, la capitale des élégantes délicatesses. On la verrait, avare comme un usurier de cent ans, cupide et folle de gain comme ces bandits de nos rues, qui risquent le bagne pour un demi-louis ; infatigable, affairée, soucieuse, et ne demandant qu’à se damner pour un peu d’or…

Le Temple est composé de quatre compartiments principaux, décorés de noms pittoresques et percés d’innombrables couloirs qui donnent accès aux visiteurs. L’ensemble de ces compartiments renferme environ dix-neuf cents échoppes ou places, louées à raison d’un franc soixante-cinq centimes par semaine.

Parmi ces places, il y en a de bonnes et de mauvaises. Celles qui regardent l’enclos et la rue du Temple sont des nids de fortune ; celles qui longent la rue du Petit-Thouars ont leur mérite ; on ne dédaigne pas tout à fait celles que borde la rue Percée, et la place de la Rotonde elle-même a bien ses avantages. Mais l’intérieur des compartiments offre moins de chances. Le passant hésite à s’engager dans ces couloirs étroits, dont les deux côtés sont gardés par des femmes jeunes ou vieilles, laides ou jolies, mais toujours fortes en langue, et possédant, pour se venger des dédains du flâneur, le vocabulaire d’invectives le mieux fourni qui soit au monde.

Il y a eu, à cet égard, certaines réformes estimables. La police du Temple est mieux faite, depuis quelques années ; et les gardiens donnent parfois aux sirènes qui ont trop de voix, de sévères leçons de politesse. Mais il ne faut point se fier à ces garanties toutes neuves. Les mœurs sont vivaces, et cette courtoisie commandée est un frein sujet à se rompre.

Les deux carrés qui sont à droite du passage central forment la série rouge, et ceux de gauche la série noire ; chaque compartiment possède, en outre, son appellation spéciale.

Le premier, le plus beau, celui que fréquentent les dandys de sixième ordre, les lorettes et les baronnes économes, a reçu, par analogie, le nom de Palais-Royal. Les marchandes de ce carré sont presque civilisées. Elles désignent elles-mêmes leurs marchandises sous le nom de frivolité. Ce sont des modes, des gants nettoyés, des dentelles de tout prix, des bijoux, des franges et des oripeaux de théâtre.

Madame Batailleur, la marchande chez qui nous avons vu entrer successivement la jeune fille de remise et la belle madame de Laurens, florissait dans ce compartiment d’élite.

Le carré du drapeau ou pavillon de Flore, occupe un rang déjà secondaire. C’est la bourgeoisie à côté de la noblesse : du linge, des matelas, des rideaux, des robes d’indienne et des layettes.

Le troisième compartiment tient dans l’échelle sociale du Temple la place du peuple. Il n’est ni élégant ni riche, et le titre qu’il s’est donné trouve le sans-gêne heureux de ses mœurs. Il s’appelle le Pou Volant, et ce nom n’est point une calomnie. C’est un immense magasin de chiffons et de ferrailles ; c’est le réservoir toujours plein où vont se vider incessamment les paniers des revendeurs et les sacs des marchands ambulants.

Après le peuple, il y a encore quelque chose. Ce quelque chose n’a point de nom pour les faiseurs d’économie politique ; mais Odry l’appelle tout franchement la canaille. Après le Pou Volant, il y a la Forêt-Noire.

Sauf une mince ligne d’échoppes fripières qui borde la rue du Petit-Thouars, la Forêt se compose entièrement de dépôts de savates. Le monde entier pourrait s’y fournir de vieux souliers, et il y faut voir cet inconcevable amas pour se faire une idée du nombre de semelles qui s’usent sur le pavé de Paris.

Les savetiers de la Forêt-Noire s’intitulent Fafioteurs, ceci entre amis. Leur titre officiel est marchand de bottins. Leur industrie ne consiste nullement à réparer les vieilles chaussures, mais bien à en dissimuler les trous avec du carton et de la graisse noire : cela s’appelle mastiquer le bottin.

Au delà de la Forêt Noire et du Pou Volant se trouve le carreau du Temple, qui sert de bourse aux marchands d’habits errants, désignés sous les noms techniques de roulants ou chineurs.

Au delà du carreau s’élève une grande maison ovale, entourée d’un vilain péristyle. C’est la Rotonde du Temple, qui fut construite autrefois, dit-on, pour servir de maison de détention des débiteurs insolvables. Maintenant elle est habitée par toutes les variétés de fripiers, principalement par les refaçonneurs et marchands d’uniformes, et les niolleurs, qui rendent aux chapeaux défoncés le même service que les fafioteurs aux savates hors d’usage. Elle est desservie par douze escaliers, et contient près de mille habitants.

Le Temple proprement dit, s’arrête là. Mais il est à peine besoin d’ajouter que tout le quartier voisin participe de ses mœurs et de son industrie. Les maisons qui bordent la place de la Rotonde surtout, et la rue du Petit-Thouars sont regardées comme faisant partie intégrante du marché.

Aussitôt que vous vous engagez dans cette rue ou dans l’un des passages intérieurs du Temple, vous devenez la propriété des râleuses, êtres aussi odieux que leur nom. Les râleuses sont ces femmes qui hêlent le passant à haute et intelligible voix, qui savent toutes les flatteries et qui n’ignorent aucune injure. Ce sont elles qui, du plus loin qu’elles vous aperçoivent, découvrent la plaie de votre paletot, le faible de votre pantalon, le défaut de votre coiffure. Tant que vous n’avez pas passé leur échoppe, vous êtes un Monsieur, un bourgeois, un bel homme… Trois pas plus loin vous devenez un pas grand’chose, et vous n’avez pas trois points (francs) dans votre poche pour conquérir un chapeau retapé : une niolle !

Elles raillent tout crûment la laideur ; elles appellent les bossus mayeux, les cagneux manches de veste, et les louches grippe-soleil.

Elles ont de pleins tonneaux de méchants quolibets, appris à la Gaîté, aux Folies-Dramatiques et aux chers Funambules. Leur verve impitoyable assomme la richesse déguisée qui vient lutter de ruse avec leur expérience, et ne dédaigne pas d’étrangler la misère au passage.

Aux heures du marché qui se tient sur le carreau, devant la Rotonde, les râleuses font office de courtières, et c’est de là que vient leur titre officiel. Mais elles sont, pour la plupart, filles de boutique dans le Temple même, où, malgré une police très-sévère, elles trouvent moyen d’exercer leur redoutable éloquence.

Un autre jour et à une autre heure, notre jeune homme eût été très-certainement appréhendé au corps, à cause de son paquet. Les gens du Temple, en effet, aiment presque autant acheter que vendre. Ils savent bien que leur bazar au rabais ne peut jamais manquer de chalands.

Mais ce soir-là, les choses ne suivaient pas leur cours ordinaire. Il se faisait tard et la vente allait un train de bénédiction. Les marchandes, qui ne savaient auquel entendre, n’avaient pas le loisir d’acheter.

C’étaient alors de toutes parts, des discussions bruyantes, des offres repoussées avec mépris, pour être l’instant d’après acceptées. C’étaient encore des dépréciations savantes, opposées à la poétique éloquence des éloges. C’étaient enfin des luttes de paroles aigres-douces où se mêlaient abondamment, vu la circonstance, les téméraires plaisanteries du carnaval.

Et l’on achetait, on achetait sans cesse ; il semblait que le Temple allait faire peau neuve et se débarrasser une bonne fois de toutes ses loques.

Il n’y avait à chômer que les revendeuses de matelas et les marchandes de ferraille. Les autres industries s’en donnaient à cœur joie. Le Palais-Royal surtout faisait des affaires d’or, et ses frivolités atteignaient une hausse exorbitante. Il fallait mettre douze sous pour avoir une paire de gants ; le moindre décrochez-moi ça[3] valait une croix (six francs), et les costumes de laitières suisses arrivaient à un prix que nous n’osons point dire.

Ailleurs, c’était un habit noir qu’il fallait à ce laquais de bonne maison, dont le regard avait enflammé le cœur d’une mercière. Ce jeune lion n’avait besoin que d’une chemise pour être admirablement couvert. Cet ouvrier en blouse voulait un gilet comme il faut. Cet honnête Auvergnat, sage au milieu de la cohue folle, cherchait le plus mastiqué de tous les bottins.

Des bonnets de titis, des plumets de charlatans, de vieux fracs à paillettes, des bottes molles, des masques, des maillots rebutés par les théâtres, des chiffons informes pour composer le glorieux costume de chicard, des casques romains, des lunettes, des perruques de filasse, des têtes d’ours, des peaux de sauvage, et le chapeau de Napoléon !

De tout, de tout, de tout !…

Notre jeune homme avait déjà fait deux carrés, et s’était adressé sans succès à plus de vingt marchandes. On n’avait pas le temps. On ne daignait même pas voir ce que contenait son paquet.

En traversant le carrefour, au centre duquel s’élève la baraque de l’inspecteur, notre beau jeune homme put constater l’approche rapide de la nuit. L’expression mutine de son charmant visage se teignit d’une nuance de dépit.

— Comment faire ? murmura-t-il en secouant sa blonde tête ; — il me reste cinq francs, et je veux passer une nuit de grand seigneur !

Il hésita un instant avant de s’engager dans le carré voisin. Son dépit tournait à la mélancolie, et la tristesse accrue de ses pensées mettait comme un voile sur la vivacité gaie de ses traits.

— Je crois bien que ce sera ma dernière nuit, reprit-il. Je veux au moins la faire brillante et bien remplie !… Si Denise m’aime, il faut qu’elle me le dise ce soir ; et cette autre femme qui me rend fou, il faut que je la voie encore… encore une fois !

Le flot des acheteurs passait à côté de lui et le poussait tantôt à droite, tantôt à gauche ; il ne s’en apercevait point. En ce moment il avait presque oublié l’objet de sa venue. Ses grands yeux bleus rêvaient et son visage mobile reflétait maintenant une sensibilité profonde.

Le nom de Denise revint encore une fois à sa lèvre, et sa paupière baissée devint humide.

Parmi toute cette foule rassemblée en ce moment au Temple, il n’y avait point d’habit masculin qui pût le disputer en élégance et en finesse à celui de notre jeune homme.

Mais il n’y avait pas peut-être, en revanche, une bourse plus complètement dégarnie que la sienne.

Il se nommait Frantz ; il n’avait point de parents ; il allait avoir dix-neuf ans.

C’était à peu près tout ce qu’il connaissait lui-même de son histoire.

La distinction de sa personne et de sa toilette n’était point un titre à la bienveillance des gens qui l’entouraient. En passant auprès de lui, chacun lui décochait un trait plus ou moins hostile, et il n’y avait que les femmes qui eussent pour sa beauté des regards amis.

— Allons, Moderne, un peu de place ! disait en le poussant de côté sans façon le Savoyard, en quête d’une paire de vieux souliers.

Quelque gaillard en blouse, connaissant à fond la noble langue du temple, marmottait avec un sourire très-fin :

Nib de braise ! Le petit vient biblotter les vieilles frusques.

Un gamin de Paris, dans le plein exercice de sa charge, c’est-à-dire, gênant le passage et vaguant comme un chien perdu, ajoutait de sa voix criarde :

Nisco braisicoto ![4] Pas moyen de vendre aujourd’hui le fin montant et la pelure (le pantalon et l’habit)… avec ça que le vlan est fermé généralement partout… en voilà de la chance !

L’Auvergnat, l’ouvrier et le gamin passaient ; d’autres venaient après eux, et c’était toujours la même histoire.

Une poussade plus vive que les autres éveilla Frantz de sa rêverie. Il jeta les yeux autour de lui et rougit de colère comme un enfant qu’il était, en se voyant le point de mire de tous ces regards moqueurs. Ses sourcils délicats se froncèrent ; sa main blanche se ferma comme s’il eût voulu commencer un combat à coups de poing.

Il y eut dans la foule un énorme éclat de rire.

Frantz rougit jusqu’aux oreilles, et tourna le dos en se dirigeant vers la rue du Petit-Thouars.

Le baron de Rodach, qui le cherchait toujours, arriva quelques secondes après devant la baraque de l’inspecteur ; mais Frantz était déjà loin et le jour baissait de plus en plus. Le baron ne l’aperçut point.

Il s’approcha d’une boutique où la vente semblait absorber moins complètement la marchande.

— Pourriez-vous me dire où est la place de madame Batailleur ? demanda-t-il.

— Connais pas, répondit la dame interrogée, par pure jalousie de métier.

— Et le marchand d’habits Hans Dorn ?

— Connais pas.

Le baron fouilla encore la cohue du regard. Il crut voir une tournure ressemblant à celle de Frantz, et il poursuivit sa recherche, remettant ses autres questions à un autre moment…

Si Frantz, en descendant de voiture, s’était rendu tout de suite dans la rue du Petit-Thouars, il eût trouvé peut-être ce qu’il cherchait ; mais il avait perdu son temps avec les marchands du Palais-Royal et du pavillon de Flore. Quand il arriva dans le vrai centre de la friperie, la cloche de clôture tintait son premier son, et les échoppes fermaient.

Il alla néanmoins de porte en porte, honteux et découragé, offrant partout ses habits à vendre.

Partout ou lui disait de revenir, parce que la nuit tombante ne permettait plus d’examiner les étoffes.

Il arriva enfin à la dernière baraque qui fait le coin de la place de la Rotonde.

Autant les autres échoppes étaient vivantes et encombrées d’acheteurs, autant celle-ci se présentait morne et silencieuse. Il y avait pour toute marchandise quatre ou cinq haillons de toile suspendus à la devanture. Dans l’intérieur, il n’y avait qu’une demi-douzaine de tréteaux, servant jadis, sans doute à étaler les nappes absentes.

Dans un coin, une femme affaissée sur elle-même et chargée de vieillesse, était assise et immobile. Non loin d’elle, une autre femme, qui paraissait avoir trente-cinq à quarante ans, et qui gardait une belle taille sous ses misérables vêtements, avait sa tête entre ses mains.

Au milieu de l’échoppe, un garçon d’une quinzaine d’années, maigre, grêle, mal bâti, et à peine couvert par un sarreau de toile en lambeaux, se tenait à cheval sur l’un des bancs et chantonnait d’une voix monotone.

— Voulez-vous m’acheter des habits ? dit Frantz en s’arrêtant sur le seuil de l’échoppe.

La vieille femme demeura immobile, mais jeta sur lui un regard où le désespoir était peint.

L’autre femme releva vivement la tête. Son visage, qui gardait les traces d’une grande beauté, était rougi de larmes.

Le garçon à cheval sur le banc éclata en un rire haletant et idiot…



Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2 (page 184 crop).jpg

  1. Ou roulants : marchands d’habits errants.
  2. Courtières qui engluent la pratique sur le carreau, et qui déshabillent elles-mêmes les chalands chez les marchands de vin du voisinage.
  3. Chapeaux de femmes d’occasion.
  4. Nib de braise ou nisco braisicoto, pas d’argent.