Le Fils du diable/Tome I/I/13. L’Arménien

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 270-284).
CHAPITRE XIII
L’ARMÉNIEN.


Il était environ cinq heures et demie du matin. Dans un petit cabinet du café Anglais, il y avait un homme en tête à tête avec trois ou quatre bouteilles vides.

Dans le cabinet voisin, on riait, on devisait et on chantait.

L’homme attablé avait la figure enluminée et le sourire aux lèvres. Son aspect seul disait franchement que les quatre bouteilles avaient passé de son verre dans son estomac spacieux.

Auprès de lui, sur une chaise, un grand manteau était étendu. Un chapeau à larges bords pendait derrière lui à une patère.

Son costume consistait en une robe rouge à l’arménienne, ouverte sur la poitrine, et faisant voir une chemise de fine batiste, fripée et comme tordue.

À ses côtés, le cordon d’une sonnette, agité récemment, se balançait contre la muraille.

Un garçon entra.

— Un flacon de margaux, dit l’homme.

Le garçon jeta un coup d’œil sur les quatre bouteilles vides, et releva un regard d’admiration vers le convive solitaire.

— Voilà un crâne ! pensa-t-il, qui trinque à lui tout seul, et qui n’a pas besoin de camarade pour se mettre très-bien !… Deux francs que c’est un Anglais !

Il tourna sur ses talons pour aller chercher le bordeaux demandé.

— Garçon ! dit le prétendu Anglais habillé en Arménien.

— Monsieur, voilà !

— Êtes-vous adroit ?…

— Il en tient ! pensa le garçon.

Puis il ajouta tout haut et d’un air aimable :

— Pourquoi Monsieur me demande-t-il cela ?…

— Parce que j’ai une fantaisie à passer, et une demi-douzaine de louis à jeter par la fenêtre.

— C’est un Russe, pensa le garçon.

— Comment vous appelle-t-on, mon ami ?

— Pierre, Monsieur, mon nom est sur la carte.

L’Arménien fouilla dans la poche de sa longue robe et atteignit une bourse de soie.

Pierre pensa que c’était peut-être un Américain.

— Je suis aux ordres de Monsieur, dit-il à tout hasard.

L’étranger ouvrit sa bourse et mit six pièces d’or sur la table.

— Vous avez ici près deux joyeux compagnons, mon ami Pierre, reprit-il.

— Deux messieurs, Monsieur, avec leurs dames…

— C’est cela même… Ils sont un peu de ma connaissance… et je voudrais…

L’Arménien hésita.

Pierre le regarda en dessous.

— Bête que je suis ! grommela-t-il ; il est Français et marié !

— Vous m’entendez bien ?… poursuivit l’homme aux quatre bouteilles ; c’est une plaisanterie… une gageure…

— Oui, oui, dit Pierre, nous connaissons cela.

Il sourit avec tout plein de malice.

— Vous comprenez ? dit l’Arménien.

— Parfaitement.

— De quoi s’agit-il ?

Le sourire de Pierre se fit niais tout à coup, de malin qu’il était.

— Je ne sais pas… dit-il.

L’Arménien tira sa montre.

— Je vais vous expliquer la chose, poursuivit-il. Vous avez de l’autre côté une pendule excellente, que j’entends sonner comme si j’étais auprès. Il est cinq heures et demie juste… si, dans trente minutes, j’entends sonner cinq heures au lieu de six, cet argent est à vous. Le garçon se gratta l’oreille.

— Ça ne serait pas bien difficile, répondit-il, si c’était seulement faisable… mais on ne peut pas retarder les pendules sans faire tout le tour du cadran… Après ça, si Monsieur y tient, je vais faire sonner toutes les heures les unes après les autres…

— Non pas ! non pas ! interrompit l’étranger ; il faut que la chose passe inaperçue.

— Alors, dit Pierre, le mieux serait d’arrêter tout bonnement le balancier.

L’Arménien croisa ses deux mains sur la table.

— Mon ami Pierre, dit-il, vous êtes un gaillard de ressources… Arrêtez le balancier, et si la pendule ne sonne pas avant une heure, vous aurez vos six louis… N’oubliez pas mon flacon de margaux.

Le garçon sortit.

L’Arménien s’en alla ouvrir la fenêtre.

Sur le boulevard, il y avait un homme, drapé dans un grand manteau, qui se promenait de long en large.

L’Arménien s’accouda sur l’appui de la fenêtre et le contempla durant quelques secondes avec une sincère pitié.

— Ferme à son poste ! grommela-t-il ; si on pouvait seulement lui passer un verre de bordeaux… Ma foi, je suis bien ici, moi, et j’ai le bon rôle !

Le froid du dehors le saisit ; il frissonna et ferma précipitamment la croisée.

— Chacun travaille suivant ses moyens, reprit-il. — Il a fait si souvent sentinelle sous de jolis balcons, que c’est un vrai plaisir pour lui de marcher les pieds dans le verglas… Quant à moi, je vaux mieux dans les maisons et dans les emplois où il s’agit de souper…

Le garçon rentra tenant à la main la bouteille de margaux. Il s’approcha de l’Arménien sur la pointe des pieds et il lui dit à l’oreille, avec un geste appris à la Porte-Saint-Martin :

— C’est fait !…

L’Arménien posa un doigt sur sa bouche, et mit un air tragique à se verser un grand verre de bordeaux.

— C’est bien !… répliqua-t-il ; allez-vous-en, mon ami Pierre, et soyez discret comme un sépulcre !

Le garçon jeta une œillade d’amour aux six louis, et se retira.

L’Arménien resta seul avec sa cinquième bouteille.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dans le cabinet voisin, Franz, Julien d’Audemer et les deux dominos étaient attablés. Le Champagne avait sauté convenablement, les paroles étaient vives et les gestes ne le cédaient point aux paroles.

Julien avait son beau domino bleu assis auprès de lui, sur un petit divan ; le domino noir passait ses doigts effilés dans les blonds cheveux de Franz. On parlait avec cette éloquence amoureuse qui vient, à l’heure inspirée du dessert, glisser sur le vermillon des lèvres souriantes. Les longs verres, couronnés d’une mousse fugitive, se choquaient ; les mains se cherchaient ; les yeux allumés brillaient.

Cela faisait un tableau de genre assez avancé ; du satin noir sur des peaux blanches où l’enthousiasme du Champagne mettait de chauds reflets, des poses abandonnées, et le velours des masques doublant l’éclat diamanté des œillades…

Car nos deux belles dames avaient gardé leurs masques, et rien n’est si charmant que cette enveloppe sombre qui laisse passer l’éclair du regard, et met de la fraîcheur aux joues de toute femme.

Ce qu’on voit du front en devient plus pur, le menton se velouté, la gorge éblouit, et la bouche, ombragée, laisse deviner des perles enchâssées dans la pourpre des gencives.

Il y a des peintres qui ne sont pas des Raphaël, mais qui excellent à jeter ces jolies choses sur des toiles coquettes, qui rajeunissent de quarante ans les patriarches du jury de peinture. Ces toiles sont toujours admises au Salon, et c’est merveille de voir le succès qu’elles ont dans les galeries du Louvre !

Les étudiants en parlent dans les estaminets voisins du Panthéon ; le concierge les raconte à son épouse ébahie ; la mère les montre à sa fille ingénue, et les petits enfants des gardes nationaux à cheval pleurent pour les aller voir.

Tom Pouce n’eut pas plus de vogue ; les singes savants ne sont pas plus tendrement aimés !…

Depuis une demi-heure, Julien d’Audemer lutinait le domino bleu et tâchait de voir son visage. Esther n’avait garde d’y consentir. Le déjeuner avait été vaillant, et la belle comtesse en portait les traces. Elle était émue ; son sein battait, ses yeux papillotaient. Vous n’eussiez point reconnu en elle cette statue immobile qui s’endormait, la veille au soir, dans le salon de Geldberg.

On ne voyait point ses traits ; mais, dans sa pose et dans son regard, on devinait sa nature sensuelle. Elle était tout entière au plaisir ; elle se donnait sans réserve aux joies du moment, et son cerveau lourd s’exaltait en une sorte d’ivresse volontaire.

Mais, au milieu de ce transport, elle gardait une prudence instinctive. Vous eussiez dit Marguerite de Bourgogne, donnant à ses amants de hasard tous les droits, sauf celui de lire son nom sur son visage.

Et Julien d’Audemer n’était pas, à beaucoup près, aussi pénétrant que Buridan. Sa tête était en feu. Les fumées du vin tourbillonnaient dans son cerveau. Entre son regard ivre et les traits de la comtesse, il y avait deux voiles, dont le plus épais n’était pas le masque de velours…

Sara conservait également son loup ; mais Franz n’essayait point de lui ôter. Il y avait entre eux un accord tacite. Franz, évidemment, n’avait plus de voile à soulever.

Les heures passaient souriantes et enivrées. Un vent de volupté glissait dans l’air. Sauf les couronnes de roses qui ceignaient le front des convives antiques, c’était un banquet digne de Rome efféminée, et où la muse latine, dévote à Vénus, eût trouvé des inspirations.

Le premier rayon du jour, douteux et faible, donna de la transparence aux rideaux du cabinet.

La fatigue venait. Madame de Laurens, dont la passion factice s’était un instant rallumée aux premiers feux de cette nuit de plaisir, sentait revenir la satiété et l’ennui.

Sa jolie bouche avait étouffé déjà un bâillement sous la barbe de son masque.

Esther, un peu refroidie, avait peur. Son désir était d’échanger sa noblesse toute neuve contre un vieux titre. Elle tenait à Julien, ou plutôt au vicomte d’Audemer. Elle se repentait de cette folie où l’avait entraînée sa sœur ; et, lasse de plaisirs, elle revenait à son vrai caractère, qui était passablement calculateur.

Julien seul ne se ralentissait point. Il était amoureux et piqué au jeu. Sa fantaisie restait dans toute son ardeur, et il eût donné ses aiguillettes d’enseigne pour voir seulement le visage de sa belle inconnue.

Mais ses empressements ne suffisaient point à ranimer la fête refroidie, et au bout de quelques minutes, Sara prononça cette question mortelle, qui est comme le dernier souffle du plaisir agonisant.

— Quelle heure est-il ?

Franz se tourna vivement vers la pendule, car lui aussi avait intérêt à ne point oublier l’heure.

— Nous venons d’arriver, dit Julien en riant ; cette pendule avance…

— Elle dit cinq heures et demie, ajouta Franz ; nous avons le temps.

Sara interrogea du regard la comtesse, qui lui répondit par un léger signe de tête.

Le charme était rompu ; l’amour avait replié ses ailes : on était au lendemain du bal…

Dans le cabinet voisin, l’Arménien consultait aussi sa montre, et sa montre marquait six heures et demie passées.

Sa cinquième bouteille était vide ; il avait l’air heureux comme un roi.

Il sonna le garçon.

— Mon ami Pierre, dit-il, vous avez gagné vos six louis… apportez-moi un flacon Laffite.

Pierre prit les six louis et salua jusqu’à terre.

— Si vous voulez gagner six autres louis, reprit l’Arménien, quand ces joyeux enfants qui se divertissent ici près vous demanderont la carte, vous serez une demi-heure à faire l’addition.

— Ça se peut, répondit Pierre, dont l’œil était rayonnant.

En ce moment même, la sonnette du cabinet où nos quatre personnages étaient réunis se prit à retentir.

— La carte à payer ! cria Franz à travers la porte.

— Le petit coquin est exact ! grommela l’Arménien entre ses dents ; mon ami Pierre, ajouta-t-il tout haut, apportez-moi mon Laffite et manœuvrez en garçon d’esprit que vous êtes.

— Mesdames, disait Franz de l’autre côté de la muraille, en toute autre circonstance, nous ne vous laisserions pas vous esquiver ainsi… mais nous avons aussi nos petites affaires.

— Rien ne presse, répondait l’enseigne.

Il ajoutait, en essayant de prendre la taille de la comtesse, qui se défendait maintenant.

— Ma belle Anna, quand vais-je vous revoir ?…

La comtesse se nommait Anna, comme madame de Laurens s’appelait Louise.

— Je ne sais, répondit-elle. Je suis bien retenue, et mon mari est sévère… le mieux serait d’oublier cette folle nuit…

Julien se récria énergiquement.

— Quant à moi, dit Franz, je ne vous demande pas quand je pourrai vous revoir, Louise.

— Ne m’aimez-vous plus ? répliqua Sara en minaudant.

— Je ne sais… ce qui est bien sûr, c’est que votre caprice à vous est déjà passé depuis longtemps.

— Quelle idée !

— Ne niez pas… cela importe si peu !… Il y a dix à parier contre un que nous ne nous reverrons jamais.

Il lui baisa la main.

— Laissez-moi vous remercier, Louise, ajouta-t-il ; je n’ai jamais vu de femme aussi jolie que vous, sauf une seule, qui ressemble aux anges… Vous avez fait comme si vous m’aimiez, et j’ai été bien heureux durant quelques jours… Merci pour la joie que vous m’avez donnée ; merci encore pour la froideur que vous me montrez maintenant !… J’aurais trop souffert, ma belle Louise, s’il m’avait fallu regretter deux amours !

— Que signifie tout cela ? murmura Petite, qui ne comprenait point.

— C’est l’heure de parler sans détour, reprit Franz en lui pressant la main doucement ; — je sais toute l’étendue de mon bonheur, Madame… Je sais que j’avais le droit d’être bien fier de ma conquête…

Il sentit la main de Sara se roidir dans la sienne.

— Je vous connais, Madame, poursuivit-il en souriant ; — je suis un ancien commis de la maison de Geldberg.

Sara devint pâle comme une morte sous son masque. Elle garda le silence.

— Certes, continua Franz, ce n’était point une bonne fortune ordinaire que d’être l’amant de madame de Laurens !

— Plus bas ! murmura Petite d’une voix étouffée ; plus bas, par pitié !…

— Soyez tranquille, Louise, répondit le jeune homme en secouant la tête avec mélancolie : — votre honneur était en bonnes mains… Mais, alors même que je serais un indiscret, vous n’auriez pas longtemps à craindre.

Le regard de Petite, qui tombait, morne et fixe dans le vide, se releva vivement.

— Je n’ai pas peur de vous, Franz, dit-elle en faisant sa voix caressante ; — je sais bien que vous êtes généreux et bon… mais il ne s’agit pas de moi… vous parlez comme un homme qui n’espère plus… Franz, je vous aime, et vous me faites frémir !… Que m’importe le hasard qui vous a appris mon nom ? Je vous l’aurais dit, si vous me l’aviez demandé, car je suis toute à vous… Mais vous, Franz, qu’avez-vous, et que dois-je craindre pour vous ?…

Franz la regarda d’un air attendri.

Il croyait à tout et ne demandait qu’à aimer. C’était un enfant, toujours prêt à jeter son secret à qui voulait l’entendre. Il ignorait ces graves délicatesses que l’âge enseigne et qui font l’homme.

Il n’avait point frayeur de mourir, mais son duel lui revenait en mémoire, et il était habitué à ne rien cacher de ses expressions.

Son duel l’occupait ; il fallait qu’il parlât de son duel.

— En vous quittant tout à l’heure, dit-il, je vais me rendre sur le terrain.

— Ah !… fit Sara vivement.

Puis elle ajouta avec plus de froideur :

— Quelque dispute de bal ?

— Non pas, Louise… Une insulte grave… un duel à mort !

— Avec un enfant comme vous ?

— Avec un spadassin fieffé… un homme qui va me tuer comme une alouette !

Les yeux de Sara eurent un éclair de joie, tandis que sa voix se faisait compatissante :

— Mon pauvre Franz ! murmura-t-elle.

Elle mit sa tête contre celle du jeune homme et ajouta d’un ton mignard :

— Je ne veux pas que vous vous battiez, Franz !

Celui-ci porta une seconde fois la jolie main de Petite à ses lèvres.

— Merci ! dit-il encore. Vous avez un bon cœur, Louise… Mais un homme ne peut écouter ces sortes de prières.

Sara garda le silence ; elle était tombée dans une subite rêverie et regardait Franz fixement :

— Si c’était cela ?… murmura-t-elle enfin, sans savoir qu’elle parlait.

— Cela, quoi ? demanda Franz.

Madame de Laurens tressaillit, puis elle essaya de sourire.

— Je ne sais, dit-elle ; vous m’avez mis du noir au cœur, Franz… Cet homme est donc bien redoutable ?

— Vous ne le connaissez pas, Louise, parce que vous êtes une femme ; mais sa réputation est faite parmi nous autres hommes… C’est égal ! ajouta-t-il gaiement, je vous promets que je vais m’escrimer de mon mieux !

Il prit son couteau de table et tourna deux ou trois fois le poignet.

— Marchez, parez le contre de quarte et ripostez vivement ! dit-il en riant de tout son cœur ; — ah ! ah ! morbleu, nous allons voir !…

Petite rêvait toujours.

— Mon Dieu t dit-elle en hésitant ; je suis toute saisie… Quel est donc le nom de cet homme ?

— Verdier, répondit Franz.

Petite sauta sur son fauteuil et le bas de sa figure s’empourpra, pour devenir pâle aussitôt après.

Sa main brûla les doigts de Franz.

— Qu’avez-vous donc ? demanda celui-ci.

Les yeux de la juive jetaient un éclat étrange par les trous de son masque ; mais son sang-froid était déjà revenu.

— Rien, répondit-elle d’une voix calme et libre. — Je n’ai jamais entendu parler de ce Verdier…

Julien, pendant cela, répétait à Esther des déclarations échevelées.

Pierre attendait sur le carré.

Il entr’ouvrit la porte du cabinet voisin.

— Est-il temps de donner l’addition ? demanda-t-il tout bas.

L’Arménien avait sa montre posée à côté de lui.

— Pas encore, répondit-il.

Franz agita la sonnette et cria :

— La carte à payer !

Le garçon ne bougea pas.

Le jour grandissait et faisait pâlir les bougies. Les deux dames étaient levées déjà, et jetaient la chaude soie de leur mante par-dessus leur toilette de bal.

Julien d’Audemer, qui servait de camériste au domino bleu, était plus pressant que jamais, et demandait avec feu un autre rendez-vous.

Franz et Sara ne causaient plus. Franz regardait le jour grandir avec une impatience visible, et maugréait contre le garçon. Petite l’examinait à la dérobée. Si l’on avait pu soulever son masque en ce moment, on aurait vu sur son visage pâle et fatigué, mais charmant toujours, tantôt une sorte de compassion irréfléchie, tantôt un triomphe froid et impitoyable…

Dans ce cabinet où il y avait naguère tant de joie folle et un amour si prodigue, il ne restait rien que lassitude et ennui. Ce qu’il y a de triste en ces comédies, c’est le dénoûment. Des mains engourdies et tirées, des fronts pâles, des yeux creux, des bouches qui voudraient bâiller, des bouteilles vides sur une nappe souillée…

Et le jour, implacable, pour éclairer toutes ces ruines !

— Morbleu ! dit Franz, on se moque de nous, ici !…

Il tira si violemment la sonnette, que le cordon lui resta dans la main.

Le garçon ne pouvait faire davantage la sourde oreille ; il entra, et Franz lui arracha la carte à payer.

— C’est juste mon affaire ! dit-il en examinant le total.

Il fouilla dans la poche où il avait mis le reste de l’argent de Hans ; sa poche était parfaitement vide. — Les bals masqués sont sujets à ces sortes d’accidents, malgré l’excellente compagnie que l’on y trouve.

Franz demeura très-déconcerté, parce que Julien d’Audemer lui avait déclaré d’avance que sa bourse était restée parmi ses bagages.

Julien l’observait du coin de l’œil et devinait son embarras. Tout en balbutiant des paroles d’amour à l’oreille de sa belle conquête qui ne l’écoutait plus guère, il tremblait à la pensée du ridicule menaçant.

Machinalement, et comme on fait dans les cas extrêmes, Franz cherchait dans son autre poche où il était bien sûr de n’avoir rien mis. Le garçon commençait à le considérer avec inquiétude. L’enseigne faisait mine d’être tout entier à son domino bleu et de ne rien voir.

Franz cependant trouvait quelque chose au fond de la poche qu’il croyait vide. Un étonnement profond remplaçait l’embarras qui était naguère sur son visage.

Il retira sa main, et, avec sa main, une bourse pleine de pièces d’or.

C’était une étrange bascule. Tandis qu’on l’avait dévalisé d’un côté, de l’autre on l’avait enrichi.

La surprise de l’enseigne fut presque aussi grande que celle de Franz.

— On nous a fait des cadeaux, à ce qu’il paraît, pensa-t-il gaiement ; — voyons le mien !…

Il plongea sa main dans sa poche en riant et n’y trouva rien, sinon un petit morceau de papier où quelques mots étaient griffonnés au crayon.

Il rit plus fort et tâcha de déchiffrer ces caractères effacés à demi. Mais, en lisant, il devint pâle, et ses sourcils se froncèrent avec violence.

— Qu’est cela ? demanda le domino bleu.

L’enseigne ne répondit point et serra précipitamment le chiffon de papier.

Franz demeurait ébahi. Cette circonstance le reportait tout d’un coup aux événements déjà oubliés de la nuit. Il se souvint de ces personnages mystérieux qui l’avaient approché si souvent dans le bal. Le cavalier allemand surtout l’avait suivi pendant plus d’un quart d’heure, et avait marché quelque temps à ses côtés.

Il vida l’un des côtés de la bourse dans sa main, qui s’emplit de souverains allemands.

Son front s’inclina, pensif.

Mais il n’avait pas le temps de songer. Il secoua la tête avec brusquerie et jeta le montant de la carte sur la table.

— Allons, Julien, dit-il, partons !

— Déjà ! répliqua le jeune vicomte d’Audemer avec distraction. — Il n’est que cinq heures et demie…

L’œil de Franz suivit le doigt de son camarade qui désignait la pendule.

L’aiguille marquait en effet cinq heures et demie, mais le balancier était immobile.

— Elle est arrêtée ! s’écria Franz en pâlissant ; le jour est tout grand… l’heure est passée, peut-être !…

— Allons donc !… commença l’enseigne.

Avant qu’il eût achevé sa pensée, un timbre argentin résonna dans le corridor. Sept heures sonnaient à la pendule d’une salle voisine.

Franz écouta en retenant son souffle. Quand le dernier coup frappa son oreille, il saisit le bras de Julien et l’entraîna violemment vers la porte.

L’enseigne voulait résister, il n’avait pas encore obtenu son rendez-vous.

Mais Franz avait en ce moment une force invincible. Il entraîna au dehors le vicomte d’Audemer, qui eut à peine le temps de jeter derrière lui à sa belle conquête un adieu plein de regrets.

Les deux dames restèrent seules et libres de commenter cette fugue précipitée. Sara comprenait, mais Esther restait ébahie.

Comme elle ouvrait la bouche pour demander des explications, l’Arménien sortit de son cabinet et montra sur le seuil sa face enluminée.

Il fit deux grands saluts orientaux, puis il se retira.

— Le baron de Rodach !… s’écrièrent les deux femmes en même temps.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’homme qui faisait sentinelle au dehors, sur le boulevard, était toujours à son poste. Il l’avait quitté une seule fois pour aller chercher une voiture à la station voisine, et cette voiture était arrêtée maintenant devant le café Anglais.

Notre homme et le cocher avait eu quelques minutes d’entretien, après quoi le cocher, souriant et hochant la tête d’un air d’intelligence, avait reçu deux louis.

En sortant du café Anglais, Franz avisa la voiture et y monta sans dire gare, suivi par Julien d’Audemer, qui tournait la tête et regardait encore les fenêtres du bienheureux cabinet, où il avait laissé ses belles amours.

— Bois de Boulogne, porte Maillot ! s’écria Franz. Brûlez le pavé !

D’ordinaire, les cochers de fiacre ne brillent point par une activité dévorante, mais celui de la voiture en question était bien le plus lent de tous les cochers.

Il ôta méthodiquement les sacs de toile qui pendaient aux naseaux de ses rosses ; il visita les traits, éprouva les guides et mit deux bonnes minutes à jeter, sur ses épaules le sextuple collet de son gros carrik.

— Allez donc ! criait Franz, — allez donc !…

L’enseigne regardait mélancoliquement l’entresol du café Anglais et ses croisées closes…

Le cocher vint à la portière. Il tira de sa poche une boîte de fer-blanc microscopique, qu’il fit semblant de vouloir ouvrir. Ses énormes gants de tricot l’embarrassaient, et la petite boîte ne s’ouvrait point.

— Allez donc ! malheureux ! criait Franz, qui s’agitait sur les durs coussins du fiacre.

— Bourgeois, répondit le cocher ; c’est le numéro…

— Que le diable vous emporte avec votre numéro !… Je vous dis de marcher et que vous serez content du pourboire…

— J’entends bien, bourgeois… mais j’ai une femme et trois pauvres petits enfants ; faut donner du pain à toute c’te marmaille, et nous sommes mis à pied quand nous ne fournissons pas de numéros…

Tout en parlant, il s’escrimait toujours contre sa boîte de fer-blanc qui continuait de glisser entre ses droits gantés.

L’Arménien, dont la robe rouge se cachait maintenant sous les plis de son ample manteau, avait rejoint l’homme chargé de faire sentinelle. Ils se tenaient tous deux au coin de la rue Favart, et regardaient cette scène en riant à gorge déployée.

Enfin le cocher se décida à monter sur son siège, mais il était sept heures et dix minutes…

Franz respira longuement.

— À présent, dit-il, à moi ma leçon d’armes et les chansons de Grisier !… Pensez à vos amours, Julien ; moi, je vais prendre une petite répétition.

Il s’enfonça dans un des coins de la voiture et se mit à remuer laborieusement son poignet, cherchant à se rappeler toutes les positions enseignées.

De temps à autre, il murmurait entre ses dents :

— Je marche un petit pas… je pare le contre de quarte vivement, et je riposte comme un lion !… Puis je romps : en garde, morbleu !… Ah ! coquin de Verdier !…

Au plus fort de sa verve batailleuse, il s’apercevait que le fiacre ne marchait point.

— Au galop, cocher ! au galop ! criait-il par la portière.

Le cocher faisait la sourde oreille ; il répétait, lui aussi, sa leçon.

Par derrière, l’Arménien et son compagnon marchaient bras dessus bras dessous et suivaient le fiacre à leur aise.

Mais il est bien difficile, en définitive, de barrer longtemps la route à un homme de cœur qui sent son honneur en question.

Au milieu des Champs-Élysées, Franz serra le bras de Julien, qui commençait à secouer les impressions de la nuit.

— Nous arriverons en retard, dit-il.

— Cela me paraît clair, répondit l’enseigne.

— Verdier ne sera plus là.

— J’en ai peur.

Franz mit la tête hors de la portière et regarda, durant une seconde, le pas languissant des chevaux, que dépassaient les promeneurs matineux. — Julien, dit-il en rentrant à l’intérieur, vous sentez-vous de force à courir tout d’une haleine d’ici jusqu’au bois de Boulogne ?

— On peut essayer, répondit l’enseigne.

Franz ouvrit brusquement la portière et sauta sur la chaussée ; Julien l’imita.

Puis ils se mirent à courir tous deux à perdre haleine, dans la direction de la barrière de l’Etoile. Au bout de trois cents pas, ils se retournèrent pour voir ce qu’ils avaient pris d’avance sur le fiacre. Le fiacre était à côté d’eux, suivant leur course au grand trot.

L’Arménien et son compagnon s’étaient installés commodément à l’intérieur.

Franz eut une énorme envie de rompre les os au cocher, qui le regardait d’un air goguenard ; mais le temps pressait, et que lui importait cet homme ?…

Il hâta sa course davantage. Quelques minutes après, il franchissait la grille de la porte Maillot.

Julien et lui s’enfoncèrent immédiatement dans le fourré, à droite de l’allée qui conduit à la porte d’Orléans.

Le fiacre s’était arrêté auprès de la grille ; l’Arménien et son compagnon se dirigèrent aussi vers le fourré.

Franz marchait rapidement entre les arbres dépouillés. Il ne connaissait pas précisément le lieu indiqué par Verdier ; mais la lisière du bois située entre l’allée et le mur d’enceinte est si étroite qu’il ne pouvait manquer de rencontrer bientôt son adversaire.

Au bout de quelques minutes de marche, un cliquetis d’épées parvint jusqu’à son oreille.

— Oh ! oh ! fit Julien, il y a partie carrée ce matin à la porte Maillot… À moins que ce ne soit notre homme qui ferraille avec ses témoins pour se faire le poignet.

— Voyons cela, dit Franz.

Il s’élança vers l’endroit d’où partait le bruit, et aperçut bientôt dans une petite clairière deux hommes, l’épée à la main, qui se chargeaient vivement.

— C’est Verdier ! s’écria-t-il.

— Et c’est le cavalier allemand ! ajouta Julien stupéfait…