Le Fils du diable/Tome I/Prologue/10. L’aumône

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 103-109).
CHAPITRE X.
L’AUMÔNE.


Le maître de l’Arbre Verdoyant n’attendit pas que l’on frappât une troisième fois pour quitter son tabouret de vieux cuir et son petit comptoir. Il se rapprocha des groupes agités et menaçants.

— Messieurs, dit-il, — les privilèges de l’université avant tout ; c’est là une chose évidente… Mais si c’est la police, on va jeter bas la porte après la troisième sommation… Je crois qu’il vaudrait mieux ouvrir et parlementer.

— Ouvrez et parlementez, maître Kopp, répondit le poëte Diétrich. — N’oubliez pas de leur dire, surtout, qu’il y a ici de quoi trouer leurs habits et fendre leurs crânes.

Diétrich brandissait un long schlœger, qu’il avait pris derrière le rideau.

Otto et ses deux frères étaient sans armes.

L’arbiter elegantiarum, profitant de la permission donnée, se dirigea vers la porte en méditant une harangue conciliatrice.

Un groupe serré d’étudiants marchait derrière lui, tout prêt à opposer la force à la force. — Diétrich et Michaël étaient les chefs de cette armée résolue, qui dut garder sa vaillance pour une occasion meilleure.

La porte qui s’ouvrit ne montra rien, en effet, qui pût motiver le déploiement de la puissance universitaire. Il n’y avait là ni uniformes autrichiens, ni néfastes visages d’agents prussiens et bavarois. — Il n’y avait qu’un pauvre garçon, portant une livrée rouge, que la neige avait blanchie des pieds à la tête.

À cette vue, maître Elias Kopp retrouva soudainement sa fierté oubliée.

— Que voulez-vous ? dit-il avec rudesse.

— Je cherche les trois fils du comte Ulrich de Bluthaupt, répondit le nouveau venu, qui attacha son cheval aux barreaux de l’une des fenêtres.

— Il y a du temps que ceux-là ont quitté Heidelberg ! s’écria maître Kopp, — et s’ils courent encore depuis qu’on les a vus à l’Arbre Verdoyant, vous aurez de la peine à les rejoindre, mon brave homme !

Otto, qui était resté à l’autre bout de la salle, n’entendait point cette conversation.

— Quelque rouerie d’espion ! grommela Diétrich.

— Fermez la porte, Elias ! ajouta Michaël.

Maître Kopp se mit en devoir d’obéir, mais le valet, qui était robuste, repoussa aisément l’arbiter elegantiarum, et fit un ou deux pas en dedans du seuil.

— Vous n’aurez pas besoin de vos épées contre moi, mes jeunes maîtres, dit-il ; — je suis sans armes… et les fils du comte Ulrich payeraient bien cher le message que je porte !

— Je connais cette voix ! dit Goëtz, qui était le plus rapproché des trois frères.

Le nouveau venu tourna vivement la tête de son côté et distingua son manteau rouge à travers le nuage de fumée.

— Ils sont ici ! s’écria-t-il, que Dieu soit loué ! Jeunes gens, laissez-moi approcher des fils de mon maître… Je leur apporte un message où il s’agit de vie et de mort.

Le poëte et ses compagnons hésitaient encore, nourris qu’ils étaient dans la défiance des ruses de la police ; mais les trois frères qui avaient reconnu la voix de Klaus, le chasseur de Bluthaupt, s’élancèrent à la fois et l’entourèrent.

— Tu viens du schloss ? demanda Otto.

Le chasseur, au lieu de répondre, tira de son sein une lettre qu’il lui remit.

Otto l’ouvrit précipitamment. Sa main tremblait et il y avait comme un voile au-devant de sa vue.

Les camarades, obéissant à un sentiment de discrétion qui est dans le caractère allemand, s’étaient éloignés et avaient repris, pour la plupart, leurs places autour des tables.

Les trois frères étaient restés seuls auprès de la porte avec le chasseur Klaus.

— C’est de notre sœur, dit Otto à voix basse, en dépliant la lettre, — et cet homme dit qu’il s’agit de vie et de mort !…

Albert et Goëtz se serraient à ses côtés pour tâcher de lire en même temps que lui.

La lettre ne contenait que trois ou quatre lignes.

« Mes frères bien-aimés, avait écrit la pauvre Margarethe, — si Dieu permet que vous receviez à temps mon message, je vous prie de venir à mon secours. Les gens qui m’entourent et qui me faisaient peur autrefois, me font horreur aujourd’hui… Ils ont parlé tandis qu’ils me croyaient endormie : ce sont les assassins de notre père et je crois qu’ils veulent me tuer !… »

Albert et Goëtz poussèrent un cri d’angoisse. Otto demeura comme foudroyé.

— Ils veulent la tuer ! répéta-t-il sans savoir qu’il parlait ; — la tuer !… comme ils ont tué notre père !

— Elle est déjà bien changée, dit Klaus ; — et si vous ne l’avez point vue depuis le temps où elle souriait, si heureuse et si belle, dans le château du comte Ulrich, vous aurez peine à la reconnaître… Mais hâtez-vous, au nom de Dieu, car la route est longue et le temps presse !…

Otto tressaillit comme au sortir du sommeil.

— Goëtz, dit-il, demandez des chevaux.

Goëtz demeura immobile.

— Des chevaux ! des chevaux ! répéta Otto, — chaque minute vaut une heure.

Le visage de Goëtz, si insouciant naguère, exprimait à présent une angoisse profonde.

— Je suis un misérable, indigne de pardon ! murmura-t-il avec désespoir ; — ne m’avez-vous pas entendu ?… Je vous l’ai dit pourtant… j’ai perdu notre dernière pièce d’or.

Otto le regarda d’un air affolé. Il semblait ne pas comprendre. Il fouilla dans ses poches. Albert fit de même.

— Rien ! dirent-ils à la fois.

Les bras de Goëtz étaient tombés le long de ses flancs. Il demeurait atterré sous le poids du malheur dont il était la cause.

Otto baissait la tête ; ses sourcils étaient froncés violemment.

Tout à coup il se redressa ; — son œil brillait d’un éclat hautain et sa joue était couverte de rougeur.

— Choisissez des épées, mes frères, dit-il ; — prenez-les aiguës et tranchantes, car nous allons partir pour le château de Blulhaupt.

— Vous avez de l’argent ? s’écria Goëtz.

Otto ne répondit point. — Il ôta son grand feutre de voyage et s’avança, tête nue, vers la table voisine, où les camarades avaient repris le cours de leurs libations.

Il levait haut son front, qui était pourpre. — On devinait des éclairs de fierté combattue à travers sa paupière baissée. — La victoire qu’il remportait sur son jeune orgueil mettait une auréole autour de sa beauté.

Il s’arrêta, droit et grave, devant la première table…

— Notre sœur est en danger de mort, dit-il en tendant son chapeau, — et nous n’avons pas d’argent pour nous rendre auprès d’elle…

Goëtz se couvrit le visage de ses mains. — Albert avait des larmes dans les yeux.

Les camarades, émus et surpris, vidèrent leurs pauvres bourses dans le chapeau du noble mendiant.

Puis ils lui tendirent leurs mains, qu’il serra en disant : Merci !

À mesure qu’il parcourait la salle, accomplissant son œuvre de piété fraternelle, le rouge de son front faisait place à la pâleur. — Il souffrait ; car il y avait un vice au fond de cette nature généreuse et forte, c’était un excès de fierté.

Et l’épreuve était bien longue ! Chacun donnait ; mais les offrandes des camarades indigents s’ajoutaient l’une à l’autre, sans compléter la somme nécessaire. — Quand Otto eut fini le tour de la salle, il se laissa choir


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LA TAVERNE.
LE FILS DU DIABLE

épuisé sur un tabouret et nul n’entendit le dernier merci que murmura sa voix étouffée…

Mais quelques minutes après, les trois frères couraient au grand galop sur la route de Bluthaupt.

La neige blanchissait le drap écarlate de leurs manteaux ; chacun d’eux avait passé à sa ceinture une de ces longues épées, pendues naguère dans le Magasin de l’Honneur.

Ils allaient le cœur oppressé, la tête ardente ; — leurs éperons s’enfonçaient dans les flancs de leurs chevaux ; — ils n’échangeaient pas une parole.

Le bruit du galop de leurs montures s’étouffait sur la neige nouvelle. — Leurs chevaux bondissaient, enragés par la douleur. — Ils allaient, précipitant leur course furieuse et glissant dans la nuit comme un muet tourbillon…

De Heidelberg au château de Bluthaupt, il y a seize à dix-huit lieues de France, par la traverse qui mène à Esselbach et à Carlstadt. Cette route, dans toute sa longueur, ne rencontre que le bureau de poste de Mittenberg, La nuit touchait à sa fin, lorsque les trois frères, rendus de lassitude et poussant leurs montures harassées, entrèrent dans le pays montueux et sauvage qui formait comme le noyau de l’ancien domaine de Bluthaupt.

La neige ne tombait plus ; mais une nappe éclatante s’étendait sur la campagne à perte de vue. Le ciel avait déchiré son manteau de nuages lourds, et montrait à l’occident la lune agrandie qui se couchait dans un lit de vapeurs roussâtres.

Otto marchait le premier. Il excitait son cheval fatigué et frappait de la main et des éperons. Jusqu’alors sa monture avait gardé un trot convulsif et saccadé que ne pouvaient point suivre les chevaux d’Albert et de Goëtz.

Il y avait un espace assez large entre les trois frères. — Mais tout à coup le cheval d’Otto refusa d’avancer et se planta court sur ses jarrets roidis.

Ni la cravache ni les éperons ne purent vaincre cette obstination soudaine. — Otto regarda devant lui. La route ne présentait aucun obstacle apparent. Seulement, aux pieds mêmes du cheval, la neige soulevée formait un imperceptible mamelon.

Otto tourna la tête de tous côtés pour s’orienter et savoir quelle distance le séparait désormais du schloss.

La route passait au pied d’une montagne dont le flanc nu s’était ouvert à cet endroit même et gardait la trace d’un large éboulement. À droite, le vallon cultivé étendait au loin sa surface blanchâtre ; — à gauche, la rampe se dressait à pic et montrait à son sommet, immédiatement au-dessus de l’éboulement, une sorte de pont suspendu, chargé d’un rang de hauts mélèzes.

Entre ce pont et la montagne, l’orifice du trou laissait voir le ciel.

L’aspect de ce lieu était trop frappant pour qu’on put l’oublier, après l’avoir vu seulement une fois. — Otto reconnut la Hœlle de Bluthaupt…

Il mit pied à terre, pensant que son cheval était effrayé par quelque éboulement récent. Ses frères, qui arrivèrent à ce moment, l’imitèrent.

Ils s’approchèrent tous les trois de l’endroit où le niveau de la neige s’exhaussait légèrement, et formait comme un petit monticule en travers de la route.

Otto se pencha et plongea sa main dans la neige molle.

Il se releva vivement.

— Il y a là un homme mort ! dit-il.

— Que Dieu ait son âme ! répliqua Goëtz. — Tirons nos chevaux par la bride et poursuivons notre route.

Otto savait bien qu’il n’était pas temps de s’arrêter ; mais une force inconnue clouait ses pieds au sol.

— Allez, dit-il, mon cheval est plus fort que les vôtres, et j’aurai bientôt regagné l’avance que vous prendrez.

— Notre sœur nous attend ! murmura Albert.

Otto s’agenouilla sans répondre et balaya la neige avec ses mains.

Les deux autres frères se remirent en selle et continuèrent leur route.

La neige recouvrait, en effet, le cadavre d’un homme vêtu d’un manteau de voyage. Il était couché en travers de la roule, et sa tête renversée reposait sur les flancs d’un cheval, mort également.


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LA TRAVERSE DE HEIDELBERG.
LE FILS DU DIABLE

Otto souleva le manteau de l’inconnu et tâta sa poitrine, qui était froide. Il avait cessé de vivre depuis plusieurs heures, sans doute.

Otto fit un mouvement pour se relever et rejoindre ses frères ; mais on entendait encore le pas assourdi de leurs montures, qui avançaient bien lentement. — Otto voulut voir le visage de l’inconnu.

La lune envoyait obliquement ses derniers rayons qui, répercutés par la neige, donnaient une lumière assez intense. Otto, penché au-dessus du visage du mort, reconnut ses traits sans doute, car il demeura comme pétrifié.

Au bout de quelques minutes, et alors que le bruit de la marche de ses frères avait cessé complètement de se faire entendre, il mit ses mains sur son front plus pâle que celui du cadavre. — Deux larmes silencieuses roulèrent lentement le long de sa joue.

L’inconnu serrait entre ses doigts un médaillon renfermant des cheveux d’enfant tressés autour d’un portrait de femme.

Otto passa autour de son cou la chaîne qui soutenait ce médaillon.

Puis il fouilla dans la poche du mort, qui renfermait un portefeuille et quelques papiers ; il serra le tout dans son sein.

Puis encore il joignit ses mains et déposa sur le front du cadavre un baiser de fils respectueux.

— Hélène ! Hélène ! murmura-t-il en remontant à cheval, — Hélène et Margarethe… mes deux pauvres sœurs !…

Tout en pressant le trot étouffé de son cheval, il se retourna plusieurs fois vers le fond de la Hœlle, où les restes du vicomte d’Audemer se confondirent bientôt avec la neige remuée…



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