Le Fils du diable/Tome I/II/5. L’attente

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 326-333).
CHAPITRE V.
L’ATTENTE.


— Vous trouvez votre déjeuner mauvais ? dit Gertraud à son père.

Elle songeait aux mésaventures du pot de terre, et faisait intérieurement un acte de contrition.

Hans secoua la tête ; Gertraud s’approcha tout doucement, et s’assit auprès de la table.

— Petit père, reprit-elle en essayant une caresse timide, êtes-vous fâché contre moi !…

Au lieu du baiser attendu, Gertraud ne reçut qu’une marque de mauvaise humeur. Hans Dorn haussa les épaules.

— Mon Dieu ! poursuivit Gertraud, qui rapportait à elle-même cette colère, — je sais que j’ai bien tardé à venir… mais c’est que j’ai porté le déjeuner à la pauvre petite Galifarde.

— Que m’importe cela ! dit Hans, qui frappa du pied.

Gertraud ne l’avait jamais vu ainsi.

— Mon bon père, reprit-elle encore avec des larmes dans les yeux, — je vous demande pardon… cela ne m’arrivera plus…

— Quoi ?… demanda Hans qui la regarda d’un air absorbé.

Gertraud eut peur de ce regard.

— Seriez-vous donc malade ? demanda-t-elle en tremblant.

Hans donna un coup de poing sur la table.

— Ne puis-je avoir un instant de repos ! s’écria-t-il. — Laissez-moi ! je veux être seul !

Gertraud obéit, et se dirigea tristement vers la porte.

Comme elle approchait du seuil, la voix de son père s’éleva de nouveau.

— Personne ! disait-il : peut-être n’aura-t-il pas su trouver ma maison… peut-être…

Il s’interrompit. Son regard venait de tomber sur son registre, ouvert à la page où il avait relaté, la veille, l’achat fait au jeune Franz.

Ç’avait été le dernier marché de la journée. Les deux ou trois lignes qui en faisaient mention venaient les dernières sur le registre.

L’œil de Hans semblait ne pouvoir se détacher de ces lignes : c’était comme une fascination.

Une expression de douleur soudaine et profonde remplaçait la colère qui était tout à l’heure sur son visage.

— Ce sont ses dépouilles ! murmura-t-il d’une voix étouffée. Pauvre enfant ! pauvre enfant !

Son œil s’attendrit par degrés, jusqu’à devenir humide. Puis, tout à coup, il ferma le registre avec violence, et le repoussa loin de lui.

Il tira de sa poche une large montre d’argent.

— Comme le temps passe ! murmura-t-il ; neuf heures et demie !… Cette montre avance, j’en suis sûr… Gertraud, quelle heure avez-vous dans votre chambre ?

Gertraud alla consulter un petit cadran, collé à la muraille, vis-à-vis de son lit.

— Neuf heures et demie, répondit-elle.

Hans fit un geste de découragement, et appuya ses deux coudes sur sa table. Il demeura ainsi durant quelques minutes, immobile en apparence, mais tressaillant au moindre bruit, et tendant l’oreille, chaque fois qu’un pas d’homme résonnait au dehors sur le pavé de la cour.

Gertraud n’osait plus entrer, mais son regard plein de sollicitude surveillait son père à travers l’ouverture de la porte entrebâillée.

Au bout de quelques minutes, elle vit le marchand d’habits se lever brusquement, comme il faisait toutes choses ce matin, et reprendre sa course agitée. Il ne donnait nulle attention à la jeune fille, dont la tendresse inquiète le surveillait toujours.

Sa promenade circulaire le ramenait périodiquement devant la porte. Au premier tour, ses traits étaient contractes violemment ; au second tour, Gertraud crut voir son front se dérider quelque peu ; au troisième le changement était sensible : il y avait en lui une idée bienfaisante, qui grandissait et qui chassait devant elle la sombre angoisse de sa rêverie.

Ses sourcils se détendaient ; ses yeux se ranimaient ; il y avait comme un sourire autour de ses lèvres.

— Fou que je suis ! dit-il : ce retard ne prouve rien !… il m’a promis de venir, c’est vrai, mais il doit avoir bien autre chose à faire que de visiter un pauvre homme comme moi… Ne sais-je pas qu’il peut tout ?… et pour quelle cause plus chère eût-il réservé son pouvoir ?

Gertraud entendait quelques mots çà et là, mais elle ne comprenait point. Seulement, elle était heureuse et rassurée, parce qu’elle ne voyait plus sur le visage de son père ce masque sombre qui lui avait donné tant d’effroi.

Hans l’aperçut, et lui fit signe d’approcher.

— Te souviens-tu de lui, ma fille !… dit-il, comme s’il n’eût point eu besoin de prononcer le nom de l’homme qui dominait si complètement sa pensée !

— De qui ? demanda Gertraud.

— Tu ne peux pas l’avoir oublié… ceux qui l’ont vu, ne fût-ce qu’une fois, se le rappellent toute leur vie… Il vint ici, voilà deux ans déjà… mon cœur s’élança vers lui, et tout un passé de joie ressuscita devant mes yeux…

Il s’interrompit pour donner le temps à Gertraud de dire : Je me souviens. Mais la jeune fille ne savait pas…

— C’est étrange ! reprit-il avec une sorte d’impatience, comme les enfants oublient !… As-tu donc vu beaucoup de gens avec cette taille noble et fière, ce front royal, ce regard qui commande et ce sourire qui séduit ?

— Je n’ai vu qu’un seul homme qui m’ait semblé plus beau que les autres hommes, dit Gertraud ; mais il n’y a pas deux ans : cela date d’hier…

L’œil de Hans qui brillait d’enthousiasme, se voila sous sa paupière baissée.

— L’enfant qui est venu me vendre des habits ?… murmura-t-il.

Gertraud dont le front était devenu tout rose, fit un signe de tête affirmatif.

— C’est vrai ! dit Hans Dorn d’une voix adoucie : — tu as raison, ma fille… Celui-là aussi est un fier et beau jeune homme… La fille de ta mère doit l’admirer et l’aimer.

L’œil de Gertraud, naïvement interrogateur, demandait le sens de ces paroles ; mais Hans Dorn se taisait maintenant, et semblait retombé dans sa rêverie mélancolique.

Il y eut un silence, pendant lequel Gertraud médita longuement cet étrange précepte qui lui commandait d’admirer et d’aimer un jeune homme inconnu, un petit fou qui avait voulu l’embrasser malgré elle, et qui venait vendre sa garde-robe au Temple, comme un raffiné du pays latin.

— C’est de l’autre que je te parle, ma Gertraud, reprit Hans de ce ton caressant que l’on prend pour rendre la mémoire aux enfants troublés ; — tu sais bien, celui qui vint me voir il y a deux ans, et dont je baisai la main comme s’il eût été un prince…

— Oui, dit enfin la jeune fille, éclairée, par cette circonstance. Un homme enveloppé dans un grand manteau rouge…

— C’est cela, ma Gertraud… je te disais bien que tu n’avais pu l’oublier !… son regard descend jusqu’au fond de l’âme, pour l’emplir de tendresse et de respect…

— Son regard brillait comme un éclair, murmura Gertraud avec un léger frémissement ; — il me fit peur !

— Vous avez peur de tout, vous autres jeunes filles… mais il n’est terrible qu’aux méchants et aux forts… le regardas-tu bien, Gertraud ?

— Tant que j’osai, mon père.

— Ne vis-tu point en lui quelque chose d’étrange et de surnaturel ?… un signe que je ne puis pas dire, et qui semble indiquer une puissance supérieure à celle des autres hommes !…

— Je ne me souviens pas, répliqua la jeune fille.

— Les enfants ne voient rien ! murmura le marchand d’habits avec humeur ; — moi, quand il me regarde, je sens qu’il est maître de ma conscience et de ma volonté… Je sens que je ne m’appartiens plus… Sur un mot de lui, je jetterais au vent tout ce que je possède… Sur un signe, je briserais ce qui m’entoure et moi-même !

Les joues de Hans étaient pourpres ; les veines de son front se gonflaient ; il parlait avec feu et s’exaltait davantage, à chaque mot qui sortait de sa bouche. On eût dit une soudaine ivresse.

Au plus fort de son enthousiasme, la petite pendule de la chambre voisine se prit à sonner.

Hans s’arrêta pour écouter. Il compta les coups frappés sur le timbre aigu, et, pendant que l’heure sonnait, Gertraud le vit changer deux ou trois fois de couleur.

— Dix heures ! murmura-t-il d’une voix grave et profondément émue ; — qui sait si l’homme et l’enfant sont encore de ce monde !…

Il prit Gertraud par la main et la conduisit jusqu’auprès de son lit, devant un petit crucifix d’ébène.

— Mettez-vous à genoux, ma fille, dit-il, et priez du fond de votre cœur pour ceux qui sont en danger de mourir…

Depuis le matin, les paroles de Hans étaient pour sa fille autant d’énigmes inexplicables ; à ces derniers mots seulement, elle put attacher une signification, et leur sens, deviné, la rendit plus triste.

— Est-ce donc le jeune homme d’hier, murmura-t-elle, qui est en danger de mort ?…

— Lui-même ! répondit Hans, — et un autre…

— Oh ! mon Dieu ! dit Gertraud, qui qui était si joyeux et si gai ! lui, qui parlait de bal et qui semblait ne songer qu’à la fête…

— Priez, ma fille, priez, interrompit Hans.

Gertraud joignit les mains avec ferveur et obéit.

— L’un des deux aimait bien votre mère, reprit Hans, dont le front était humide de sueur ; — et, si votre mère vivait encore, elle donnerait tout son sang pour l’autre…

Gertraud poursuivait pieusement l’oraison commencée. Hans Dorn n’avait pas la force de prier.

Au moment où la jeune fille se relevait en faisant le signe de la croix, on entendit un bruit de pas retentir sur le pavé de la cour.

Ce n’était pas le son lourd des gros souliers du Temple, c’était ce bruit sec et lestement arrêté que produit le talon pointu des bottes fashionables en touchant la pierre.

Hans fit un pas vers la fenêtre ; mais il s’arrêta, l’œil fixe et la bouche béante.

Gertraud elle-même restait, la main appuyée sur le lit, dans la position où le bruit l’avait surprise. Elle ne comprenait pas tout, mais ce qu’elle savait suffisait à son bon cœur pour partager avec énergie les espoirs et les craintes de son père.

Le pas s’assourdit en entrant dans l’allée, puis on l’entendit choquer le bois des marches de l’escalier.

Hans avait la tête penchée en avant et les deux mains sur la poitrine.

— Il vient ici ! murmura-t-il. — Écoutez !… Écoutez !…

On frappa rondement une demi-douzaine de coups à la porte de l’escalier.

Hans Dorn chancela sur ses jambes.

— Il ne frapperait pas ainsi !… pensa-t-il.

Au lieu d’aller ouvrir, il se laissa tomber sur un siège.

Les coups redoublèrent au dehors.

— Faut-il ouvrir, mon père ? demanda Gertraud.

— Fais ce que tu voudras, répondit Hans Dorn dont la tête, alourdie, s’appuya sur sa main.

Gertraud traversa lentement les deux chambres, et tira le loquet.

La porte s’ouvrit aussitôt brusquement, et un baiser retentissant tomba sur la joue de la jeune fille. Elle se recula, éperdue, et ce furent les deux bras de Franz qui l’empèchèrent de tomber à la renverse.

— Mon père ! mon père ! murmura-t-elle ; venez vite ! c’est lui !…

Mais sa voix était bien faible et le marchand d’habits n’entendait pas.

Franz ne savait trop à quoi attribuer toute cette émotion ; mais il n’était pas homme à se creuser la tête, et il caressait en souriant les beaux cheveux de Gertraud, demi-pâmée entre ses bras.

— Comment se porte le joueur d’orgue ? dit-il. C’est un heureux gaillard, et je voudrais presque être à sa place !… Vous êtes plus charmante encore au jour qu’à la lumière, ma jolie petite demoiselle… Oh ! les doux cheveux ! les doux cheveux ! et quel plaisir ce coquin de joueur d orgue doit avoir à les baiser quand vous lui souriez !

Gertraud mit un doigt sur sa bouche, et montra, de son autre main étendue, la porte ouverte de la chambre du marchand d’habits.

— Le père est là ! dit tout bas Franz, dont le frais visage semblait plus espiègle encore et plus joyeux que la veille ; — il ne sait pas nos petites amours ?… N’ayez pas peur, ma jolie demoiselle, je suis discret comme un sourd et je ne dirai plus rien… D’ailleurs, je vois tout au fond de vos grands yeux noirs que l’indiscrétion même n’aurait rien à dire sur votre compte… Vous êtes bonne et pure autant que jolie, et moi je suis un fou, méchant et bavard, puisque je vous force à baisser les yeux et à rougir.

Il prit la petite main de Gertraud dans les siennes et la porta jusqu’à ses lèvres, avec la grâce hardie qui était dans tous ses mouvements.

— Vous ne vous doutez pas de cela, ma jolie demoiselle, reprit-il d’un accent doux et presque sérieux, — mais je vous aime presque autant que si vous étiez ma sœur… l’amitié me vient vite à moi, comme l’amour… Hier, pendant que votre père était en train de me renvoyer, j’ai vu vos yeux se fixer sur moi… Quelle bonne pitié il y avait dans votre regard !… Je suis sûr que c’est vous qui m’avez porté bonheur… Cette nuit, j’ai pensé à vous deux ou trois fois, et pourtant. Dieu sait que cette nuit j’avais bien des choses à faire !… et, ce matin, quand je me suis cru sur le point de quitter ce monde, votre douce figure est venue me dire adieu, parmi celles que j’aimais.

— Vous avez donc évité le danger qui vous menaçait ? demanda Gertraud, que la surprise et l’émotion avaient rendue muette jusqu’alors.

Franz fronça le sourcil ; puis il éclata de rire.

— Oui, oui, répondit-il, je pourrais avoir beaucoup de duels semblables, et vivre au delà de cent ans… Il y a du bon et du mauvais dans tout cela… ce qui est certain, c’est que je n’y comprends pas grand’chose…

— Et mon père qui attend ! dit Gertraud. Oh ! si vous saviez comme il était inquiet, et comme il m’a fait prier Dieu pour vous !

— Pour moi ? s’écria Franz étonné.

Gertraud le tira par le bras et tâcha de l’entraîner vers la chambre de Hans.

— Venez, venez, reprit-elle tout bas ; s’il savait que vous êtes là, il me gronderait… il y a plus d’une heure qu’il vous attend…

Cette petite scène n’avait pas duré une minute, et pourtant le pauvre Hans n’espérait plus. Il était toujours à la même place, les coudes appuyés sur sa table de travail et la tête entre ses deux mains.

Les paroles prononcées dans la chambre voisine arrivaient à son oreille comme un murmure. Il savait bien que celui qu’il attendait ne s’arrêterait pas à causer en chemin.

Au premier moment, il n’avait pas osé s’avancer lui-même vers la porte, tant son espoir mêlé de crainte l’avait saisi violemment au cœur. Puis, le premier moment passé, espoir et crainte s’étaient évanouis à la fois.

Puisque le nouveau venu s’arrêtait dans la chambre de Gertraud, ce n’était pas Rodach. — Le reste lui importait peu.

Il était retombé dans son atonie morne, et ne prêtait l’oreille qu’aux bruits du dehors…

Franz se laissait entraîner par Gertraud.

— Ah çà ! disait-il, votre père est décidément la perle des hommes !… Hier, il m’a donné ce que j’ai voulu de ma garde-robe… et, ce matin, il m’a valu vos prières qui doivent être si douces à l’oreille de Dieu…

— Venez ! venez ! répétait Gertraud.

En dépassant le seuil de la chambre, elle dit bien doucement :

— Mon père… le voilà… c’est lui !

Hans se retourna lentement. Quand il aperçut la belle et souriante figure de Franz, il poussa un cri et se leva de son haut.

Tous ses membres tremblaient, et il semblait qu’il ne pouvait supporter sa joie trop forte.

— Gunther !… murmura-t-il. Mon Dieu ! soyez béni !…

Il croisa les bras sur sa poitrine et leva les yeux au ciel avec une reconnaissance passionnée.



Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2 (page 360 crop).jpg