Le Fils du diable/Tome I/I/7. Un revenant

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 204-211).
CHAPITRE VII.
UN REVENANT.


Quand l’étranger se fut retiré, suivi de Hans Dorn, les convives de la Girafe demeurèrent un instant muets et comme interdits.

Puis ils se regardèrent à la ronde en hommes qui ont tous la même pensée. Aucune voix ne s’éleva pour demander le nom du nouveau venu.

— Quand on parle du loup on en voit la queue, grommela le marchand de franges ; — l’avez-vous entendu ouvrir la porte, vous autres ?

Tout le monde répondit négativement.

Hermann se leva, et fit rouler deux ou trois fois la porte sur ses gonds qui crièrent.

Cette épreuve faite, Hermann revint s’asseoir et but le reste de son verre de vin.

— La porte crie, poursuivit-il, et d’habitude les bottes fortes font du bruit sur le carreau… Pourtant, quand le diable y serait, celui-là n’est pas de taille à passer par le trou d’une serrure !

— L’avez-vous bien reconnu, vous, Hermann ? demanda l’un des buveurs.

— J’en mettrais ma main au feu ! répondit l’ancien laboureur.

— Lequel est-ce ?

— Voilà le hic ! il y a bien vingt ans que je ne les ai vus… et je n’ai jamais su les distinguer l’un de l’autre.

Johann reparut sur le seuil avec des bouteilles pleines. Par une sorte d’accord tacite, tous les convives se turent à la fois, et pas une allusion ne fut faite à ce qui venait de se passer.

Seulement, on se regardait de temps à autre à la dérobée, et l’on échangeait des signes muets d’étonnement.

Nul ne fit fête au vin apporté par le maître de la Girafe. Une contrainte lourde pesait désormais sur l’assemblée. Johann avait beau faire. Chacun gardait quelque chose sur le cœur. Fritz tout seul continuait de boire sans relâche, et ne prenait aucune part à la préoccupation générale.

Il balbutiait dans son verre une sorte de long monologue fréquemment interrompu. Il parlait de la Hœlle de Bluthaupt et d’un cri d’agonie qui retentissait au fond de sa mémoire ; il disait voir le visage d’un meurtrier lâche, aux rayons de la lune…

Mais, chaque fois que Fritz s’enivrait, c’était toujours la même histoire. Il avait le vin lugubre. Personne ne s’avisait de donner attention à ses noires lubies.

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Hans Dorn et l’étranger marchaient avec lenteur le long de la rue du Petit-Thouars. Les rayons pâles des réverbères éclairaient la haute taille du baron de Rodach, drapée dans les plis sombres de son manteau.

C’était lui qu’on avait aperçu naguère, épiant du dehors ce qui se passait à l’intérieur du cabaret de la Girafe.

Depuis le moment où il avait frappé à la porte de cette maison neuve qui remplaçait l’ancienne demeure de Hans, dans la petite rue de Beaujolais, le baron avait continué sa recherche avec patience. La rue de Beaujolais n’est pas longue ; il était entré successivement dans toutes les maisons, et n’y avait trouvé personne qui connût le marchand d’habits Hans Dorn.

Il y a aux abords du Temple tant de marchands d’habits et de noms tudesques !

La nouvelle demeure de Hans était séparée de la rue de Beaujolais par toute la longueur de la place de la Rotonde.

À Paris, les gens domiciliés aux deux extrémités d’une place de cette étendue s’ignorent aussi parfaitement que si la mer était entre eux.

Une fois au bout de la rue de Beaujolais, le baron de Rodach sentit diminuer son espoir. Il ne savait plus où diriger ses efforts. Peut-être Hans Dorn avait-il quitté le Temple ; peut-être n’était-il plus à Paris ; il y était mort peut-être…

L’idée lui vint tout de suite de s’adresser aux nombreux cabarets qui entourent le marché ; mais il connaissait l’ancien page de Bluthaupt, nature distinguée et fière, qui ne pouvait avoir pris que les vertus de l’état social où le sort l’avait placé. Rodach devinait que le cabaret n’était point la retraite favorite de Hans. Néanmoins il résolut à faire le tour des bouchons voisins.

— La première figure allemande que je rencontrerai, se dit-il, je prendrai langue et j’aurai bien vite des nouvelles.

Il s’arrêta devant le marchand de vins qui fait le coin de la rue Forez, le Camp de la Louppe. Il y vit des femmes ivres et se réjouissant avec ces fafioteurs, qui sont la terreur de la Courtille.

Car le Temple a ses forts ni plus ni moins que la Halle, et l’on cite deux frères, négociants en savates de la Forêt Noire, dont la vaillance est si exagérée, qu’ils se mettent réciproquement la mâchoire en compote, les jours où ils ne trouvent point d’étrangers à casser.

Parmi ces figures rougies et brutales qui entouraient le comptoir, Rodach ne vit personne à sa convenance. Il passa outre, et après avoir donné un coup d’œil à deux ou trois bouges inconnus, il arriva devant l’illustre devanture des Deux Lions, sous le péristyle de la Rotonde.

Le Tortoni du Temple était au grand complet. L’aristocratie du marché s’y pressait comme toujours. Malgré le jour et l’heure on y causait d’affaires ; des vieux habits circulaient de mains en mains et se vendaient dix fois avant d’arriver à leur propriétaire définitif.

La plupart des marchands de vin du Temple sont prêteurs, en même temps que cabaretiers. Ce que nous avons recueilli sur le taux de l’intérêt en usage dépasse toutes les limites du croyable et sera relaté autre part.

Le baron passa encore, augurant qu’il serait mal venu au milieu de cette foule affairée. Il vit l’Éléphant, le Lion d’Or, les Deux Boules et cette guinguette aimable où les dames du Temple se réunissent pour prendre leur café.

Ce fut seulement dans la rue du Puits, où il s’était engagé de guerre lasse, qu’il trouva enfin ce qu’il cherchait.

À travers les carreaux jaunis d’une guinguette, il aperçut Hans et ses compagnons. Le mouvement de Johann saisissant un bâton pour s’élancer au dehors ne lui échappa point ; il s’éloigna précipitamment et laissa quelques minutes se passer avant de revenir.

Au bout de ce temps, il entra dans la première salle, où la Girafe distribuait gracieusement des canons et des sourires. Il se fit servir un verre de vin sur le comptoir. Les gens qui étaient là causaient à tue-tête et formaient des groupes bruyants.

Le baron, dont l’entrée avait excité d’abord une certaine sensation, finit par n’être plus remarqué. Il prit son temps, entr’ouvrit, par un effort insensible, la porte de la salle réservée, et profita de la sortie de Johann pour s’y introduire sans être aperçu.

C’était à l’instant où Hans Dorn parlait du jeune homme inconnu et de l’étrange impression qu’il avait éprouvée à sa vue…

Une fois dehors, Hans et le baron marchèrent un moment côte à côte et en silence. Hans était ému profondément ; il ne pouvait trouver de paroles. Le baron méditait.

— Que Dieu soit loué, mon gracieux seigneur ! commença enfin le marchand d’habits ; — je n’espérais plus vous revoir.

Le baron qui pressait le pas involontairement sous l’effort de son agitation intérieure, s’arrêta tout à coup. Hans regardait avec un respect mêlé d’amour son mâle et noble visage que voilait à demi l’ombre de son chapeau rabattu.

Au moment où Hans allait poursuivre, le baron l’interrompit du geste.

— Parlez-moi du jeune homme, dit-il.

— Si vous avez entendu ce que j’ai dit là-bas, répliqua Hans, je ne puis ajouter que bien peu de choses… Il est venu chez moi ce soir, et quand mes yeux sont tombés sur lui, j’ai cru que la comtesse Margarethe était sortie du tombeau.

Les traits de Rodach devinrent plus pâles.

— Il lui ressemble, reprit le marchand d’habits. Ce sont ses yeux et c’est son doux sourire…

— Je le sais, dit Rodach ; — je l’ai vu…

— Et qu’en pensez-vous ?

— C’est lui !

Hans mit ses deux mains sur son cœur.

— Alors, murmura-t-il, c’est Dieu qui vous a envoyé !…

— Vous a-t-il dit son nom ? reprit Rodach.

Il se nomme Franz.

Le baron ne put retenir un mouvement de joie.

— Vous voyez bien ! s’écria-t-il, c’est un nom allemand !…

Hans secoua la tête.

— Si nous n’avons que cet indice, mon gracieux seigneur, répliqua-t-il avec tristesse, — nous pouvons nous tromper, car le jeune homme se dit Français et ne sait pas notre langue.

L’expression de joie qui était sur le visage du baron s’évanouit.

— Je crois que c’est lui, dit-il pourtant : j’en suis sur… mon cœur me le crie !… La main de Dieu s’est appesantie sur nous assez longtemps, et le sort nous doit une revanche. Qu’est-il venu faire chez vous?

— Vendre ses habits.

— Il est donc pauvre ?

— Il n’a plus rien… J’ai causé avec lui durant dix minutes, et je sais toute son histoire… C’est un loyal cœur, étourdi comme un enfant et brave comme un soldat… Il a été quelque temps commis dans une grande maison de banque dont les chefs l’ont tout à coup chassé sans motif… il a vécu durant un mois ou deux des économies qu’il avait… Les habits qu’il m’a vendus sont sa dernière ressource, et il compte en dépenser le prix cette nuit.

— Cela fait-il beaucoup d’argent ? demanda le baron.

— Deux cent cinquante francs.

— À quoi veut-il dépenser tout cela ?

— Il a bien des choses à faire, répondit Hans. D’abord quelques petites dettes à payer… deux louis à peu près… secondement, un costume de bal masqué à louer et un déjeuner à payer au café Anglais.

— Ensuite?

La voix de Hans devint plus tasse.

— Il se bat demain à six heures, reprit-il. Il n’a jamais touché à une épée, et il veut prendre une leçon d’armes pour se tenir comme il faut sur le terrain.

En écoutant les détails donnés par le marchand d’habits, le baron de Rodach avait souri involontairement. Il se représentait avec une sorte de complaisance paternelle ce bel enfant, étourdi comme son âge, et tout prêt à jeter son dernier louis pour une nuit de folie.

Mais, au mot de combat, son front se rembrunit tout à coup. La fierté de son regard s’adoucit jusqu’à peindre la sollicitude la plus tendre.

— Un duel ! murmura-t-il, si jeune !… Et avait-il l’air effrayé ?

— Du duel ! à peu près autant que du bal ! répliqua Hans. Il riait en me confessant son ignorance de l’escrime, et il me disait que son adversaire, tout expert qu’il est en fait d’armes, aurait du fil à retordre avec lui…

— Son adversaire est habile ? dit Rodach dont le sourcil se fronça.

— Une des meilleures lames de Paris !

— Savez-vous son nom ?

— Le jeune homme ne l’a point prononcé devant moi.

Rodach fit quelques pas avec agitation. Involontairement son esprit se reportait à cette conversation qu’il avait entendue quelques heures auparavant au coin de la rue des Fontaines. Hans le suivait la tête basse.

Le bon marchand d’habits songeait, et sa rêverie était pleine de découragement. Il y avait dix à parier contre un que ce sauveur, dont il avait d’abord salué si joyeusement la venue, était arrivé trop tard.

Comment retrouver l’enfant parmi la cohue bariolée qui allait envahir Paris dans cette nuit d’allégresse folle ? Et au bout de cette nuit, il y avait un duel à mort, une bataille inégale où le jeune Franz se présentait sans peur, mais sans espoir de vaincre, et comme une victime résignée à tomber.

Dans quelques heures il n’y aurait plus personne à protéger, et l’espoir réveillé allait être anéanti pour toujours !

Le baron de Rodach avait les mêmes pensées, et l’inquiétude de Hans n’arrivait pas à la dixième partie de son angoisse.

Il avait bien souffert en sa vie ; mais ce moment résumait toutes ses tortures passées.

En cet enfant que la mort menaçait, se concentraient tous ses espoirs et tous ses souvenirs.

Mais les années de sa jeunesse et de son âge mûr avaient été une longue luttte contre le malheur ; tout choc, si rude qu’il fût, le trouvait fier et ferme.

Au bout de quelques minutes, il s’arrêta brusquement et se tourna vers son compagnon :

— Et vous ne l’avez pas dissuadé de son dessein ? dit-il.

— Souvenez-vous de vos dix-huit ans, répliqua le marchand d’habits : qu’eussiez-vous répondu à celui qui vous aurait parlé raison, la veille de votre premier duel ?

— J’étais un fou ! murmura le baron.

— C’est le même sang bouillant et superbe qui coule dans ses veines, poursuivit le marchand d’habits ; — Satan lui-même ne le ferait pas reculer d’une semelle !

L’œil de Rodach eut un rapide éclair.

— Tant mieux ! tant mieux ! dit-il comme malgré lui.

Hans poussa un gros soupir, et l’enthousiasme du baron tomba.

Il croisa ses bras sur sa poitrine ; sa botte éperonnée frappa violemment le pavé.

— Il faut pourtant que je le trouve ! reprit-il. J’ai toute une nuit pour cela !

— Moi, je le cherche depuis quinze ans !… murmura le pauvre Hans.

Rodach souleva son chapeau et passa ses doigts dans ses longs cheveux noirs ; puis, tout à coup sa tête se redressa.

— Vous avez parlé d’une leçon d’armes ? dit-il vivement.

— Après son costume de bal, répliqua Hans, c’était ce qui semblait lui tenir le plus au cœur.

— Ne vous a-t-il point dit à quelle salle il comptait se présenter ?

Hans se gratta le front.

— Peut-être, répliqua-t-il ; mais je ne m’en souviens pas.

— Cherchez ! cherchez ! répéta Rodach impétueusement ; songez qu’il s’agit de sa vie !

Le pauvre Hans fit un appel désespéré à sa mémoire.

— Attendez donc !… balbutia-t-il, mon Dieu, je crois pourtant qu’il m’a dit quelque chose !… mais je ne connais rien à tout cela, moi… j’ai beau faire, je ne me souviens pas !

Il se pressa le front à deux mains.

— Attendez donc ! attendez donc ! répéta-t-il, il me semble bien qu’il a dit : « Je vais aller dans la première salle d’armes… »

— Il a dû prononcer un nom ?

— Ce nom, je l’ai maintenant sur la lèvre, s’écria le marchand d’habits, qui faisait des efforts surhumains pour maîtriser ses souvenirs rebelles.

— C’est un nom que j’ai entendu déjà… que je connais !… Quel est le plus célèbre des maîtres d’armes ?

— Grisier ?

— Grisier ! s’écria Hans qui fit un bond de joie.

Rodach respira longuement.

— Depuis quelques heures que je suis à Paris, dit-il, Dieu semble me conduire par la main. Ami Hans, je crois que notre étoile n’est pas tombée du ciel pour toujours.

— Grisier ! répétait le marchand d’habits ; — c’est bien ce nom-là… j’en suis sûr !

— L’enfant sera sauvé, reprit Rodach ; — si c’est lui que nous cherchons, le ciel en soit loué à genoux ! si c’est un étranger, tant mieux pour lui !

Il toucha la main de Hans, jeta le pan de son manteau sur son épaule, et s’éloigna à grands pas dans la direction du boulevard.

Hans voulut lui parler encore, mais il se perdait déjà dans l’ombre lointaine.

On voyait seulement sa haute silhouette noire passer de réverbère en réverbère, et l’on entendait tinter sur le pavé l’acier de ses éperons sonores.



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