Le Fils du diable/Cinquième partie. Le Mystère de la Trinité

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 375-402).
CINQUIÈME PARTIE.


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LE MYSTÈRE DE LA TRINITÉ.




CHAPITRE ier.
AUGUY.


On était au matin du mardi-gras. Les rues du faubourg Saint-Honoré, calmes et désertes encore, gardaient leur physionomie de tous les jours. Rien n’y annonçait la fête prochaine ; le noble quartier ne s’émouvait point à l’approche des joies populaires ; il dormait, fatigué de son carnaval à lui, si parfumé, si truffé, si doré. C’est à peine s’il savait que deux cent mille Parisiens allaient courir aujourd’hui la ville pour voir un bœuf hydropique, conduit par des garçons bouchers en goguette.

Il était environ neuf heures du matin ; le soleil, empourpré par la brume, semblait suspendre son disque sans rayons au-dessus de la Madeleine. On ne voyait sur les trottoirs que des ouvriers, le nez dans leurs blouses, et quelques employés gagnant le bureau à contre-cœur.

Les portes de l’hôtel de Geldberg étaient ouvertes ; c’était, nous l’avons dit, une maison modèle qui voulait un petit saint dans chacun de ses commis.

Depuis quelques minutes, du côté de la rue opposé à la porte cochère, un homme se promenait avec lenteur et cachait son visage frileux derrière les collets de son manteau. Deux ou trois fois, il s’était approché de l’entrée de l’hôtel, et son regard s’était glissé dans la cour, où quelques valets vaquaient aux soins matiniers. Il semblait chercher quelqu’un et ne le point trouver.

Examen fait, il traversait de nouveau la chaussée, et regagnait le trottoir, où sa promenade continuait.

Tout en se promenant, il guettait avec intention la porte cochère, et son regard interrogeait, l’une après l’autre, les fenêtres closes de l’hôtel.

Il y avait dix minutes à peu près qu’il était là. Au bout de ce temps, il put remarquer que sa promenade obstinée commençait à exciter l’attention des valets épars dans la cour et des employés arrivant à leur poste.

Apparemment ce n’était point son compte. Il tourna, en effet, l’angle de la rue d’Astorg et s’engagea dans le passage long qui conduisait à la rue d’Anjou en côtoyant les murs du jardin de Geldberg.

Dans cette nouvelle position, il pouvait apercevoir les fenêtres de l’arrière-façade, ainsi que celles des deux pavillons, et il ne se faisait point faute de les lorgner de son mieux.

Mais c’était en vain ; toutes les persiennes étaient fermées, et, de ce côté surtout, l’hôtel présentait un aspect de complète solitude.

Il fallait aviser ou prolonger indéfiniment cette promenade matinale ; or, notre promeneur n’avait pas beaucoup de temps à perdre, et, d’autre part, d’excellentes raisons lui défendaient en ce moment l’entrée de l’hôtel. Cet homme était M. le baron de Rodach.

Il venait là pour voir Lia de Geldberg, et il comptait sur Klaus pour lui faire parvenir un message.

Il y avait à Paris deux personnages qu’on eût étonnés bien profondément, en leur montrant à l’improviste M. le baron dans le passage d’Anjou. Vous leur eussiez affirmé ce fait, sous serment, qu’ils auraient refusé de vous croire ; vous leur eussiez montré de loin le promeneur, qu’ils auraient haussé les épaules ; enfin, vous eussiez rabattu le collet du manteau protecteur, découvrant ainsi le mâle visage de Rodach, qu’ils auraient, douté encore et douté sérieusement !

Ils se seraient crus le jouet d’une illusion, d’un songe…

Ces deux personnages avaient noms : Reinhold et Abel de Geldberg.

Jugez ! le jeune M. Abel revenait en ce moment à franc étrier, monté, ma foi, sur Victoria-Queen, sa jument de race ; il revenait de Luzarches, premier relais sur la route des Pays-Bas, où il avait quitté, après une chaude accolade, le baron de Rodach, partant pour Amsterdam.

Et il n’y avait pas là d’erreur ou de supercherie possible : Abel avait fait la conduite au baron ; il avait passé une heure et demie côte à côte avec lui dans une chaise de poste ; il lui avait donné tous les renseignements nécessaires à la négociation que le baron allait entamer auprès de mein herr Fabricius Van-Praët.

Comment se tromper ? c’était de la veille qu’il connaissait Rodach : l’impression produite par ce personnage étrange avait été bien vive ; elle était toute fraîche ; Abel n’avait point eu le temps d’oublier.

Aussi la pensée même d’un doute lui eût semblé bouffonne et impossible ; il revenait au trot anglais de sa Reine-Victoria, content du baron et content surtout de sa propre personne au degré suprême.

Il avait montré une habileté si rare ! il avait dépensé dans toute cette affaire tant de subtile et fine diplomatie ! Sa tâche était accomplie ; il pouvait désormais s’endormir dans une sécurité douce, et partager tranquillement ses tendresses éclairées entre sa jument et sa danseuse.

Quant au chevalier de Reinhold, il n’avait pas été si loin qu’Abel ; la course s’était bornée aux Messageries royales, où il avait mis M. de Rodach dans un coupé de diligence. Il n’avait quitté la cour des Messageries qu’après avoir vu la diligence partir pour Boulogne, au galop de ses cinq chevaux.

Et le chevalier, comme le jeune M. Abel, avait regagné la rue de la Ville-l’Évêque en se frottant les mains joyeusement ; Rodach lui avait semblé, ce matin, plus martial encore que la veille ; c’était vraiment l’homme qu’il fallait pour mettre le rude Madgyar à la raison.

Reinhold était, pour le moins, aussi certain de son affaire que le jeune M. de Geldberg. Nous pourrons voir plus tard lequel des deux se trompait, où s’ils se trompaient tous les deux.

Ce qui est certain, c’est qu’ils avaient une foi robuste et assurément motivée : pour l’un, le baron galopait sur la route d’Amsterdam ; pour l’autre, le baron brûlait le pavé dans la direction de Londres. Ce qui est certain encore, c’est que pour nous, le baron, mettant de côté ce double voyage, se promenait à pied dans le passage d’Anjou, derrière l’hôtel de Geldberg.

Et quiconque eût aperçu, entre les collets de son manteau, relevés sans doute à cause du froid piquant de cette matinée d’hiver, son mâle et noble visage, ne l’eût point jugé propre à mêler le triple fil de cette comédie étrange ; cela supposait, en effet, une faculté d’intrigue presque diabolique, et la franchise, peinte sur les beaux traits de Rodach, éloignait jusqu’à la pensée de l’astuce.

Qu’était-ce donc ?…

Le baron patienta encore durant quelques minutes, espérant toujours que le hasard amènerait Klaus à sa rencontre, ou que la charmante figure de Lia se montrerait à l’une des fenêtres ; mais ni Lia ni Klaus ne paraissaient, et les rares passants qui s’engageaient dans la ruelle, commençaient à regarder curieusement.

La moindre circonstance pouvait amener là, d’un instant à l’autre, des personnes que le baron avait intérêt à éviter.

Il s’avança jusqu’au bout du passage et jeta son regard des deux côtés du trottoir. À l’angle des rues d’Astorg et de la Ville-l’Évêque, il aperçut un Auvergnat, assis auprès de ses crochets.

C’était tout ce qu’il lui fallait. Il arracha une page blanche de ses tablettes et se mit à tracer au crayon quelques mots à l’adresse de Klaus.

Tandis qu’il écrivait sur son genou, un grincement léger se fit derrière lui.

Le dernier coup de neuf heures sonnait à l’horloge de l’hôtel.

Rodach se retourna au bruit et vit s’ouvrir doucement une sorte de poterne, percée dans le mur du jardin de Geldberg.

Une figure jaune et ridée, ensevelie sous l’énorme visière en abat-jour d’une casquette de peau, se montra, puis un corps étique, emmitouflé dans une houppelande pelée que recouvrait un manteau court.

Rodach n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître ce vieillard à la tournure bizarre qui lui était apparu, la veille, dans le corridor, au moment où il sortait de la chambre de Lia.

Cette fois, comme l’autre, le vieillard surgissait avec une sorte de mystère. Il y avait bien une porte, mais Rodach ne l’avait point remarquée.

Cette fois, comme l’autre, le vieillard se montrait avec une figure effarouchée ; il jeta son regard cauteleux et vif par-dessous sa grande visière, à droite, puis à gauche. Au moment où il aperçut Rodach, il fit un soubresaut et rentra dans son mur.

La porte s’était refermée comme par enchantement.

Rodach resta un instant les yeux fixés sur cette porte close ; son visage où il y avait de la surprise, était pensif.

Ses idées venaient de changer leur cours.

Il déchira le billet commencé et tourna l’angle du passage, de manière à se cacher derrière la saillie du mur.

Et il attendit. Le lieu était découvert ; il se trouvait là exposé aux regards des gens qui se rendaient à l’hôtel ; mais, bien qu’il lui importât évidemment de n’être point reconnu, il demeura ferme à son poste, se bernant à rabattre davantage les larges bords de son chapeau.

Deux ou trois minutes s’écoulèrent ; la petite porte restait close. Au bout de ce temps, le grincement léger, entendu déjà, se produisit de nouveau ; la porte tourna sur ses gonds, et le petit vieillard reparut au seuil.

Son regard, plus timide, fît l’examen du passage ; personne ne s’y trouvait en ce moment. Le petit vieillard referma la poterne vivement, et se rait à marcher d’un pas mal assuré dans la direction de la rue d’Anjou.

Rodach sortit de sa cachette et le suivit.

Le vieillard allait, courbé en deux, et s’emmaillotant de son mieux dans les plis de sa houppelande. Sa marche incertaine et tremblante décrivait des zigzags dans l’étroit passage, et l’on devait s’attendre à le voir trébucher contre la première aspérité du chemin, mais ses petits yeux gris et perçants étaient meilleurs que ses jambes ; il évitait les obstacles avec prudence, et poursuivait sa route, menaçant chute toujours et ne tombant jamais.

Rodach faisait tout ce qu’il pouvait pour étouffer le retentissement sonore de son pas : mais c’était en vain ; le talon de ses boites sonnait malgré lui contre le pavé sec et gelé. À moitié du passage, ce bruit parvint jusqu’aux oreilles du vieillard, qui tressaillit sans se retourner, et dont l’allure laissa deviner de l’hésitation et de l’inquiétude.

Il fut longtemps avant de se déterminer à glisser un regard en arrière. Rodach voyait sa casquette de peau tourner à demi à droite, puis à gauche. Le vieillard n’osait pas. Il attendit un coude de la roule pour lancer un rapide coup d’œil sur la route parcourue.

Il vit ce qu’il craignait de voir ; la grande taille du baron qui se dressait au milieu du passage solitaire. Vous eussiez dit alors un de ces pauvres petits chevaux, écrasés sous une charge trop lourde, se traînant la tête basse, les jambes amollies, mais qui bondissent tout à coup, réveillés par la piqûre aiguë de l’éperon. Le vieillard serra davantage autour de son corps maigre les plis de sa houppelande et déploya soudain une agilité inattendue. Son torse courbé se redressa ; il se mit à courir, trottant menu comme une chèvre, et suivant désormais une ligne presque directe.

Malheureusement, la lutte était loin d’être égale, et pour garder sa distance, le baron n’eut besoin que d’allonger un peu ses enjambées.

On sortit du passage ; on prit la rue d’Anjou. À de courts intervalles, le vieillard se retournait, et Rodach pouvait voir l’étrange grimace que le désappointement mettait sous sa visière.

La course se continuait cependant, facile d’un côté, désespérée de l’autre ; quoi qu’il pût faire, le bonhomme à la houppelande ne gagnait pas un pouce de terrain. Évidemment il commençait à perdre courage.

Au bout de deux ou trois cents pas, il écarta les pans de son manteau court, déboutonna sa houppelande, et s’essuya le visage avec un mouchoir de coton à carreaux. Sa marche ne se ralentissait point encore, mais ses efforts devenaient convulsifs, et il n’allait plus que par saccades.

Au coin de la rue d’Anjou, il se retourna une dernière fois ; sa figure maigre et ridée exprimait une véritable détresse. Il tourna l’angle, Rodach le perdit de vue un instant et pressa le pas.

Mais les vieux cerfs qui n’ont plus de jarrets savent au moins donner le change. Quand Rodach tourna l’angle à son tour, le petit vieillard avait complètement disparu.

La rue, sans être déserte, n’avait point de foule qui pût gêner le regard ; le baron jeta les yeux de tous côtés, et ne découvrit point l’issue par où le mystérieux vieillard avait pu s’évanouir.

Il demeura un instant désorienté. Aux environs, il n’y avait ni ruelles ni allées ; toutes les maisons voisines étaient closes, comme c’est assez l’habitude dans le quartier de la Madeleine.

C’était un véritable coup de théâtre. Rodach, qui ne pouvait comprendre cette disparition soudaine, s’obstinait à fouiller du regard les enfoncements des portes cochères et les moindres recoins, comme s’il se fût attendu sans cesse à voir surgir quelque part la figure jaune et plissée, derrière son vaste abat-jour.

Rien ! En désespoir de cause, Rodach rebroussa chemin vers l’hôtel de Geldberg.

Mais au bout de quelques pas, il se ravisa, et sa montre consultée, lui rappela une tâche nouvelle. Précisément à l’endroit où il s’était arrêté naguère, stationnait une citadine dont les stores étaient baissés ; les chevaux abandonnés à eux-mêmes, prenaient leur repas dans de longs sacs de toile.

Rodach chercha des yeux le cocher absent et mit la main sur la poignée de la portière.

— Il y a quelqu’un, dit une voix de vieille femme à l’intérieur.

Rodach n’en attendit pas davantage, et hâta sa marche vers le boulevard.

À peine avait-il disparu, que la portière de la citadine s’ouvrit sans bruit et avec lenteur. Le bonhomme à la houppelande montra timidement sa large visière, sous laquelle il y avait un sourire sournois.

Il avait manifestement envie de rester quelque temps encore dans sa cachette ; mais le cocher de la citadine, qui avait terminé ses libations matinales au cabaret prochain, revenait à ses chevaux.

— Le coquin serait capable de me faire payer la course ! grommela le bonhomme qui l’aperçut de loin.

Il descendit et reprit sa route au pas accéléré, pour réparer le temps perdu…

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Le carreau du Temple était encombré. C’était l’heure de cette foire bizarre, où la friperie parisienne entasse ses monceaux de guenilles, et où la spéculation indigente manœuvre sur des loques, ni plus ni moins que la spéculation riche sur des millions réels ou imaginaires.

Au premier aspect, on pourrait croire que les loques sont à tout le moins une vérité : mais, hélas 1 partout où la spéculation met la main, qu’il s’agisse de rouges liards ou de billets de banque, l’atmosphère se change en un prisme trompeur, et l’œil abusé ne voit que mensonges…

Vous qui êtes nus et qui avez la légitime envie de vous vêtir, n’allez pas, n’allez pas dans la Forêt-Noire, sur ce carreau décevant, patrie des chaussettes collées, des souliers cartonnés ; des habits reteints à la craie et dont le drap pelé a retrouvé, au moyen du chardon, une sorte de velouté sophistique ! N’allez pas ! ce pantalon qui vous séduit, est une chimère ; ce gilet, presque propre, n’existe pas : c’est le néant rapetassé ; ce chapeau si brillant, cette niolle, pour parler le langage technique, va se changer en berret à la première ondée ; cette cravate, passée au cirage (danguin), va donner à votre cou ce qui lui manque à elle-même, une bonne et solide couleur ; ô pudeur ! cette chemise elle-même !…

N’allez pas ! vous seriez entraînés à coup sûr ; il y a là des séductions irrésistibles ; les chineurs ont des charmes qui aveuglent, et les râleuses, ces terribles sirènes, vous déshabillent, rien qu’à vous regarder.

Tout se tient ; tout est hostile au chaland ; c’est une association étroite dont les statuts déclarent la guerre à tout profane. Drapez-vous dans un manteau troué comme les philosophes grecs ; faites-vous, à l’exemple de Chodruc-Duclos, un costume complet à l’aide de votre barbe ; mais n’allez pas sur le carreau du Temple !…

On ne peut pas savoir avant d’avoir vu. Il y a des fanfarons qui disent : Je résisterai. C’est là l’impossible ! Dès qu’on est entre la Rotonde et la Forêt-Noire, un éblouissement vous fait battre la paupière ; ces nippes amoncelées se transforment et se parent ; les taches disparaissent, les souillures s’effacent, les trous se bouchent comme par enchantement.

Le plus affreux lambeau prend une tournure coquette ; il n’y a plus de haillons…

Et tout autour du pauvre diable qui passe, des paroles perfides sont prononcées ; l’argot prodigue, d’un bout à l’autre de la place, ses trompeuses métaphores. En vain veut-on se roidir, la fascination opère ; on achète, on troque. Il est si flatteur, en définitive, de renouveler sa garde-robe avec un écu de cent sous !

On échange son cheval borgne contre un aveugle, mais on donne si peu de retour !…

Il va sans dire que le marché du mardi-gras est un des plus beaux de l’année. Le carreau fait les travestissements en temps de carnaval, et il est toujours possible d’y troquer sa redingote contre un bien joli costume de bal.

Au moment où nous entrons sur la place de la Rotonde, vendeurs et chalands regorgeaient de toutes parts ; on reconnaissait l’accent juif-allemand des chineurs, qui exaltaient les mérites t’eine hâpit ou les charmes t’eine bandâlon. À cet agréable langage, la voix nasale des Bas-Normands, qui abondent aussi dans le Temple, répondait en vantant une leuvite, un bon gilais, ou toute autre pièce de toilette devant aller comme un gant au petit bourjouais, sans mentir !

Aux portes des marchands de vins, c’était un va-et-vient continu. Les râleuses triomphantes amenaient là leur proie ; un clin d’œil suffisait pour déshabiller le chaland, un autre pour lui essayer sa toilette nouvelle.

Tout allait parfaitement ; rien ne boitait jamais ; le cabaretier, consulté, déclarait, en versant les deux canons d’impôt, que la chose ne faisait pas un pli.

Parmi la foule, nous eussions reconnu bon nombre de nos connaissances. Au plus fort de la mêlée, madame Batailleur, infatigable et âpre toujours à la besogne, colportait des pantalons de velours et quelques frivolités à l’usage masculin ; elle vendait, elle achetait, elle se démenait, sans respect pour le noble nom de Saint-Roch qu’elle portait si bien, après huit heures du soir ; elle ne dédaignait pas de mettre la main à l’œuvre, et de faire concurrence aux râleuses, en essayant elle-même ses articles.

Sa tenue était de circonstance ; l’indienne avait remplacé la soie, et son splendide bonnet de dentelle à rubans couleur de feu cédait la place à un mouchoir noué à la sans-gêne.

Elle travaillait de tout son cœur ; elle ne méprisait aucune aubaine : c’était la marchande modèle, le négoce lait chair, qui, à défaut d’or, caresse et chérit les gros sous.

Fritz montrait au seuil des Deux-Lions sa face blême et stupéfiée ; personne ne lui achetait ; il restait dans son indolence morne. Il avait bu déjà sa pitance matinale, et sa raison engourdie se berçait en une sorte de sommeil.

Un peu plus loin, sous le péristyle, Mâlou, dit Bonnet-Vert, et Pitois, dit Blaireau, vendaient fraternellement les pantalons volés en commun ; il y avait autour d’eux, un cercle de dandys, parce que leurs pantalons étaient beaux et pas chers. Polyte était là, lorgnant le drap fin d’un œil de convoitise et accusant amèrement la parcimonie de sa reine.

Polyte avait essuyé avec trop de confiance, cette nuit, les tables grasses du cabaret des Quatre Fils. Ses coudes portaient de cruels stigmates ; son gilet avait des taches nombreuses, et on l’eût presque pris pour un prince en non activité de service.

Çà et là, dans la cohue, Hermann et les autres Allemands, habitués de la Girafe, faisaient leur métier avec plus ou moins de bonheur.

Johann se promenait sur la lisière du marché, grave et fier, comme il convenait à un homme de son importance. Il saluait ses connaissances, mais sans familiarité : il avait déjà la fierté de ses rentes futures.

De l’autre côté de la Rotonde, Nono, la petite Galifarde, qui venait de recevoir l’aumône quotidienne de Gertraud, attendait son maître en balayant la boutique.

Araby se trouvait notamment en retard, et c’était chose étrange ; car, les jours de grand marché, il venait toujours de meilleure heure.

Quelques emprunteurs nécessiteux s’étaient déjà présentés devant l’échoppe du vieil usurier ; la Galifarde avait été obligée de les renvoyer.

Elle regardait en vain du côté de la rue de la Petite-Corderie ; elle tendait en vain l’oreille pour saisir cette rumeur lointaine, composée de rires enfantins et de cris moqueurs, qui annonçait le plus souvent l’arrivée d’Araby.

Elle crut ouïr enfin ce bruit, précurseur de la venue de son maître ; elle se dressa sur la pointe des pieds et vit en effet, à l’angle de la place, un joyeux attroupement d’où partaient des huées et des éclats de rire.

— Auguy ?…[1] Auguy !… disaient les enfants ; oh ! hé ! vieux père Araby !…

Hans Dorn sortait en ce moment de l’allée qui conduisait à sa demeure ; il accompagnait M. le baron de Rodach, dont la voiture stationnait à la porte.

Le flot des enfants perçait la foule à quelque cinquante pas d’eux.

Le nom d’Araby vint à plusieurs reprises frapper l’oreille du baron ; son attention parut enfin excitée et il tourna la tête vers l’attroupement, qui déjà s’éloignait.

Le doigt de Hans guida son regard. Il aperçut quelque chose de fauve et de tremblotant qui perçait la foule aux abords de la Rotonde.

Il ne put distinguer. Le bonhomme Araby, cependant, harassé de fatigue, plié en deux et pouvant à peine se soutenir sur ses jambes chancelantes, dépassa les piliers du péristyle et disparut dans son trou.

La troupe de ses petits persécuteurs resta un instant devant sa boutique, puis elle se dispersa encourant, après avoir jeté une dernière huée :

— Oh ! hé ! Araby ! Auguy !… Auguy !



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CHAPITRE II.
LA CLOCHE.


Le baron était arrivé au Temple vers neuf heures et demie, à la suite de la chasse infructueuse qu’il avait faite au petit vieillard du passage d’Anjou.

En traversant la cour, commune à la famille Regnault et au marchand d’habits Hans Dorn, M. de Rodach entrevit un groupe de trois hommes à mines néfastes, qui semblaient garder la porte des Regnault.

En dedans de l’escalier, Geignolet, à cheval sur la rampe, regardait le groupe avec son sourire idiot.

Le baron ne songeait guère, il faut le dire, à la pauvre femme rencontrée, la veille, dans l’antichambre de Geldberg. Il ne savait point d’aileurs où demeurait madame Regnault.

Son regard glissa sur les trois hommes qui avaient le mot recors écrit en grosses lettres sur le visage. Il monta l’escalier de Hans, tandis que Geignolet improvisait un couplet nouveau pour célébrer l’arrivée des hommes noirs qui venaient chercher sa grand’mère, et la disparition de son frère Jean que l’on n’avait point revu depuis la veille au soir.

Il disait en finissant :

Après le carreau je m’échapperai
Pour aller jusqu’à la Morgue,
Voir s’il est avec les noyés :
La bonne aventure ô gué !…

Geignolet, à l’instar d’Homère, mettait l’histoire en chansons.

Tout en regardant les recors avec ses gros yeux hébétés, il caressait sous sa blouse le grand clou aiguisé sur le pavé du Temple. C’était son arme ; il attendait avec patience le moment de s’en servir.

Geignolet ne regardait pas seul les trois recors ; d’autres yeux les guettaient depuis leur arrivée, deux beaux yeux remplis d’effroi naïf et de tristesse.

Gertraud était debout derrière les rideaux de sa croisée ; elle cherchait à percer la serpillière sombre, tendu : devant la fenêtre de Jean.

Pourquoi Jean ne se montrait-il pas ? Gertraud devinait ce que venaient faire dans la cour ces hommes à visages sinistres.

Pourquoi Jean n’était-il pas là, lui qui aimait tant son aïeule ?

Que s’était-il passé durant cette nuit ? Gertraud se reprochait amèrement son indifférence de la veille. Tout entière à son devoir, qui était de protéger le secret de mademoiselle d’Audemer, elle avait repoussé Jean. Il lui semblait revoir à cette heure le dernier regard du pauvre joueur d’orgue ; il souffrait ; il était jaloux !

Et ce matin, elle ne l’avait point vu revenir, suivant sa promesse, pour rendre les habits empruntés…

Il était si malheureux ! Gertraud avait peur.

Oh ! qu’elle eût voulu le retrouver, lui sourire, sécher ses larmes avec des caresses ! Comme elle avait de bonnes paroles toutes prêtes pour le consoler et guérir sa pauvre âme froissée !

Mais la serpillière dont le coin se soulevait toujours à cette heure restait immobile ; la chambre de Jean était déserte. Et les hommes arrêtés dans la cour se consultaient. Gertraud traduisait leurs gestes et devinait leurs paroles. Ils allaient monter pour arracher la vieille femme à son grabat et l’entraîner jusqu’à la prison redoutée.

Quand le baron entra, Gertraud n’eut point pour lui de sourire. Elle lui montra du doigt la porte de Hans et retourna, triste à sa fenêtre.

Le marchand d’habits réparait son absence de la veille et mettait ses comptes à jour ; il ferma son gros livre, pour recevoir M. de Rodach avec empressement et respect.

— Ami Hans, dit ce dernier, qui prit un siège, c’est maintenant que je vais avoir besoin de votre aide… Ils sont partis, je suis seul, et le danger que nous croyons évité reparaît plus menaçant… Nous ne connaissions pas encore le plus terrible ennemi de notre Franz.

— N’est-ce pas cet homme qui a voulu le faire assassiner par Verdier ?

— C’est une femme !… une femme qu’il a aimée… qu’il aime peut-être encore…

Hans, qui avait froncé le sourcil avec inquiétude, eut un sourire rassuré.

— Gracieux seigneur, dit-il, ma petite fille a vu Franz hier au soir, et je crois savoir le nom de celle qu’il aime.

— Madame de Laurens ?… commença le baron.

— Mademoiselle d’Audemer, interrompit Hans.

Les traits de Rodach s’éclaircirent un instant.

— Denise, murmura-t-il, je l’ai vue autrefois… Elle me rappelait, enfant, les beaux traits de Margarethe…

— Quand Franz est auprès d’elle, on dirait le frère et la sœur.

— Et ils s’aiment !… reprit le baron à voix basse.

Sa paupière tomba lentement ; il rêvait.

Des idées de bonheur calme et gracieux venaient à la traverse de son inquiétude ; l’avenir dépouillait pour un instant son voile sombre et lui souriait.

Il y avait pour lui dans cet amour quelque chose de charmant et aussi quelque chose de providentiel.

Il lui semblait que la main de Dieu lui-même avait conduit l’un vers l’autre les enfants des victimes : la fille de Raymond d’Audemer et le fils de Margarethe de Bluthaupt.

Une prière ardente jaillit du fond de son cœur ; puis la pensée soucieuse revint plisser son front, qui s’inclina davantage.

— Ce n’est point de Denise que je veux parler, reprit-il ; ami Hans, c’est un sang chaud et hardi qui coule dans les veines de l’enfant… Les vices de sa race bouillante et la jeunesse folle le poussent aveuglément à toutes les joies… Je le connais déjà, comme si je ne l’avais pas quitté d’un jour depuis sa petite enfance… C’est un cœur bon et fier avec une tête légère… Ses sens de feu n’ont jamais eu le frein et les conseils d’un père. Des passions libres, des désirs inquiets, désordonnés, la fièvre vive de l’adolescence !… Était-ce assez d’un amour pour cette âme ivre de force et de sève ?

Son regard, qui brillait derrière ses paupières demi-closes, avait, malgré lui, un rayonnement d’orgueil.

— L’aimerais-je mieux sage ? reprit-il encore… n’est-il pas tel que l’ont rêvé mes nuits de solitude, vaillant, fougueux, prodigue de lui-même, et jetant le surplus de sa riche adolescence aux femmes, au jeu, aux aventures ?… Nous le corrigerons, ami Hans ; mais, fi ! du cheval paisible et dompté d’avance, qui ménage ses bonds avant d’avoir senti le mors !…

— Parfois, dit Hans à voix basse et d’un accent de tristesse, le cheval trop ardent ne voit point le précipice ouvert au-devant de sa course étourdie…

— Nous sommes là, répliqua Rodach en redressant sa tête hautaine, et Dieu qui a protégé dans la misère obscure le sang méconnu des nobles comtes, ne laissera point son œuvre inachevée… Soyons prêts seulement, ami Dorn, et veillons.

Hans mit la main sur son cœur.

— Gracieux maître, dit-il, je suis prêt, et ma vie est à vous.

— Cette femme dont je parlais, reprit Rodach, l’a aimé d’un caprice trop tôt assouvi… elle le craint : elle le déteste… C’est un de ces êtres puissamment organisés pour le mal, qui appliquent au crime le calcul profond d’une expérience consommée… J’avais quitté l’Allemagne pour livrer à Paris une dernière bataille, et c’est en Allemagne qu’il nous faudra combattre cependant… Nous sommes forts ; le hasard et ma volonté ont mis entre nos mains des armes redoutables… mais j’ai peur de cette femme, qui saura peut-être attirer Franz dans le piège et le perdre au moment de la victoire.

Hans Dorn ne comprenait point ; il attendait une explication.

Rodach lui raconta la scène qui avait eu lieu, le soir précédent, à la maison de jeu de la vue des Prouvaires entre lui et Petite. Hans avait entendu parler déjà de la fameuse fête de Geldberg ; un frisson courut par ses veines à la pensée du vieux schloss et des sauvnages montagnes qui l’entouraient.

— Il faut que le petit Gunther reste à Paris, s’écria-t-il, rendant à Franz dans ce moment d’émotion un nom qu’il avait promis de ne plus prononcer ; oh ! croyez-moi !… ne le laissons pas aller dans ce château maudit qui garde le secret de tant de crimes… il y a des lieux qui portent malheur !

Rodach réfléchit pendant quelques secondes.

— Paris est bien grand, répliqua-t-il enfin ; et avec de l’or, on y trouve des mains promptes à toutes les besognes… Si je pouvais rester ici et veiller sur Franz, je suivrais votre avis, sans doute… mais nous serons tous de cette fête.

— Parlez-vous pour moi ? demanda Hans étonné.

— Je parle pour vous et pour tous ceux de vos compagnons dont le cœur est resté fidèle à la mémoire de Bluthaupt… En notre absence, un autre Verdier pourrait se rencontrer… Et, qui viendrait mettre alors une épée entre la poitrine de l’enfant elle fer exercé de l’assassin ?… il faut que Franz aille au château de Bluthaupt.

Le marchand d’habits s’inclina silencieusement ; mais sa franche physionomie, qui ne savait rien dissimuler, gardait une expression de doute et de frayeur.

— Il faut qu’il aille au château de Bluthaupt ! répéta le baron ; ce qui est à craindre surtout, c’est le danger inconnu… et je sais les armes préparées pour cette fête d’Allemagne… Une méprise m’a donné la confiance de la fille aînée de Mosès Geld ; elle m’a dit ses desseins à elle et les desseins des trois associés… Ceux-ci suivent toujours l’ornière de leur premier crime, et ils recrutent en ce moment des meurtriers qui doivent être aussi de la fête… C’est votre camarade Johann qui est chargé de ce soin.

L’œil de Hans eut un éclair d’indignation.

— J’aurais dû m’en douter ! dit-il d’une voix sombre. Je l’ai appelé mon ami durant bien des années… mais nous nous trouverons face à face quelque jour… et alors, que Dieu lui pardonne !

— Quant à la femme de l’agent de change de Laurens, reprit encore Rodach, elle ne se borne pas à tremper dans le complot des associés… elle agit par elle-même… c’est elle qui amènera Franz au château… en même temps que Franz, elle attirera en Allemagne un homme à qui ses duels ont fait une célébrité…

— Encore un combat inégal ! interrompit Hans.

— Elle y compte.

— Et pensez-vous pouvoir l’empêcher ?

— Je l’espère.

Hans secoua la tête.

— C’est qu’elle est bien belle ! dit-il, et ceux qui l’aiment perdent leur conscience.

— Celui dont je vous parle, interrompit le baron, dont la lèvre fut effleurée par un sourire, ne l’aime pas… Mais ce n’est là qu’une chance faible ; la volonté de cette femme est de fer, et si les bras des hommes lui manquent, elle frappera elle-même…

— Gracieux seigneur, dit Hans, qui pâlit à l’idée de cette main de femme cachant la mort sous la grâce décevante de ses caresses, le danger est partout, je le sais bien, mais à Paris, maintenant que nous sommes prévenus, nous pouvons lui faire une garde et veiller sur lui nuit et jour… là-bas, dans ce sauvage pays…

— Nuit et jour nous veillerons, interrompit Rodach. Souvenez-vous, ami Dorn, que nous n’avons pas seulement une vie à garder, mais aussi à reconquérir un noble héritage… Qu’importe que Bluthaupt vive, s’il vit obscur et vaincu !… C’est en Allemagne, sur les domaines mêmes des vieux comtes, que je vois notre vrai champ de bataille… Il est encore sur la montagne des gens qui se souviennent de Bluthaupt… Entre des ennemis puissants et des amis fidèles, que Dieu soit avec l’enfant !… Il restera dans la maison de son père vainqueur ou mort.

Le visage de Rodach était hautain et grave ; son accent seul trahissait la profondeur de son émotion.

Il avait les bras croisés sur sa poitrine. Tandis qu’il prononçait ces dernières paroles, ses yeux allèrent au ciel avec une expression d’ardente prière.

Hans Dorn l’écoutait, les mains jointes et la tête inclinée.

Il y eut quelques secondes de silence.

— Mais pourquoi parler de mort ? s’écria tout à coup le baron, dont la voix se releva changée ; ne dirait-on pas que nous l’abandonnons sans défense aux hasards de cette lutte qui va décider du sort des Bluthaupt !… Je veux qu’il soit sur la brèche comme il convient aux fils de ses pères ; mais je veux auparavant lui donner une solide armure… Ami Dorn, je pense à cela sans relâche ; quand le sommeil surprend mes yeux lassés, j’en rêve… Toutes les nuits, ne voit-on pas sa douce mère, Margarethe, qui vient me dire avec son sourire confiant : « J’espère en toi ; je prie Dieu pour toi. Le dernier nom qui vint sur ma bouche avec mon dernier soupir, ce fut le tien… Oh ! travaille ! travaille ! et tu le sauveras !… »

— Elle vous aimait bien, murmura Hans Dorn, dont la paupière devint humide, parce qu’il revoyait au fond de sa mémoire la pauvre femme, blanche et pâle, couchée sur son lit de douleur.

— Et moi, reprit le baron d’une voix tremblante, et moi ne l’ai-je pas aimée uniquement depuis les jours de ma jeunesse… Y eût-il une sœur plus saintement, plus fidèlement chérie ?

Ses yeux s’égaraient dans le vide et peignaient comme un vague remords.

— C’est vrai, poursuivit-il, en se parlant à lui-même ; une autre image est venue se graver au fond de mon cœur !… Lia ! ma pauvre Lia, que je vais faire si malheureuse !… Je l’ai aimée… Oh ! je l’aime !

Il pressa son front à deux mains.

Hans le regardait avec étonnement.

— Ma sœur ! ma sœur ! reprit Rodach, dont le visage exprimait une angoisse amère, si ce fut un crime, pardonne-moi !… N’as-tu pas vu mes combats et ma peine ! Ce fut dans la vie mon espoir unique, mon seul bonheur !… J’y renoncerai.

La sueur inondait son front pâle ; la fièvre était dans ses yeux qui brûlaient, hagards et sombres.

— J’y renoncerai ! s’écria-t-il avec une sorte de transport ; cette image, je la chasserai de sa place usurpée !… j’étreindrai mon cœur pour en exprimer jusqu’au souvenir !…


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MARGARÈTHE !…
LE FILS DU DIABLE

Il cacha sa figure entre ses mains, qui frémissaient convulsivement, et le marchand d’habits entendit un sanglot déchirer sa poitrine.

Hans demeura triste et muet ; il n’osa pas interroger.

Au bout d’une minute de combat douloureux, la belle tête de Rodach se redressa sereine et résignée.

— Parlons de Franz, dit-il, et ne parlons que de Franz… D’après ce que j’ai appris hier, les Geldberg doivent hâter cette fête, qui sert leurs intérêts en détournant les regards de leur situation commerciale… Les invitations seront improvisées et les intimes, dit-on, devançant le gros de l’assemblée, partiront au commencement de la semaine prochaine… Il ne faut pas que Franz quitte Paris avant nous.

— Franz est pressé de partir, répondit le marchand d’habits, et mademoiselle d’Audemer sera très-certainement au nombre des premiers invités.

— Nous chercherons un moyen de le retenir… Nous aussi, nous avons des préparatifs à faire… Ils sont forts contre Franz, pauvre et obscur ; le seront-ils autant contre un brillant jeune homme, entouré d’un luxe prodigue et menant un train de prince ?… L’armure dont je parlais tout à l’heure, ami Dorn, c’est la fortune… Ils avaient trop beau jeu, vraiment, jusqu’à ce jour !… Un enfant isolé, vivant dans sa pauvre mansarde, un commis sans place, que personne ne connaît, dont personne ne s’occupe, cela se frappe, cela se tue, sans que le monde songe à s’en inquiéter ! Mais le jeune fou qui jette l’or à pleines mains, qui fait parler de lui, qui attire les regards, n’est pas de défaite aussi facile… Je veux que Franz soit le lion de la fête. Les femmes n’auront des yeux que pour lui ; les hommes seront jaloux de lui, de telle sorte qu’une égratignure à son petit doigt deviendra un événement, que toute l’adresse du monde ne saurait point cacher…

Hans eut un sourire de naïve admiration.

— C’est pourtant vrai ! murmura-t-il ; mais je n’aurais jamais songé à cela…

Au dehors, on entendit le son lointain de la cloche, annonçant l’ouverture de cette foire quotidienne, connue sous le nom du Carreau.
CHAPITRE III.
LA BOUTIQUE D’ARABY.


Au son de la cloche, Hans se leva d’instinct ; il avait l’habitude d’obéir tous les jours à ce signal. Il prit dans un coin de la chambre son sac de toile et mit son chapeau sur sa tête.

Puis le rouge lui vint au front, et il se découvrit précipitamment.

— Pardon, gracieux seigneur, balbutia-t-il, cette cloche…

— C’est l’heure du marché ? interrompit Rodach en se levant à son tour.

— C’est l’heure, répliqua Hans Dorn, qui avait jeté son sac de toile, et j’oubliais que je ne suis plus marchand d’habits, mais bien, comme autrefois, le serviteur de Bluthaupt… Je ne l’oublierai plus.

Tout en parlant ainsi, Hans roulait son chapeau entre ses doigts d’un air d’indécision.

— Et pourtant, reprit-il, si je ne me montre pas sur le Carreau un jour de grand marché, les amis clabauderont, et ce coquin de Johann pourra bien se douter de quelque chose…

— Vous êtes sûr qu’il ne sait rien jusqu’à présent ? demanda vivement le baron.

— J’en suis sûr… Quand vous entrâtes, l’autre soir, au cabaret de la Girafe, Johann était allé chercher du vin… à son retour, les camarades n’ont point parlé… Jusque-là, on n’avait pas grande raison de se défier de lui ; mais le bon Dieu met, bien sûr, quelque chose sur le visage des traîtres… personne ne l’aime, et quand il attache sur vous ses yeux sournois, la parole confiante s’arrête dans le gosier.

— Les autres m’ont reconnu ? demanda encore Rodach.

— Tous, gracieux seigneur, jusqu’au courrier Fritz, le pauvre malheureux !

— Et vous allez les retrouver sur le Carreau ?

— Ils y viennent chaque jour.

Rodach se dirigea vers la porte.

— Eh ! bien, ami Dorn, dit-il, soyez marchand aujourd’hui encore… Trompez les soupçons de ce Johann et assurez-vous de l’aide des autres tenanciers de Bluthaupt.

— Ce sont de braves cœurs ! répliqua Dorn, et je répondrais d’eux comme de moi-même.

— Prévenez-les ; il faut qu’ils soient prêts à tout quitter au premier signal, pour se rendre dans le Wurzbourg.

— Ils seront prêts.

Le baron et son compagnon passèrent par la chambre de Gertraud. La petite brodeuse vint, suivant son habitude, demander un baiser à son père, qui ne vit point une larme trembler sous ses paupières baissées.

Gertraud attendait toujours le pauvre Jean, qui n’arrivait pas. Et les trois hommes noirs, à la mine sinistre, venaient de disparaître enfin dans l’escalier étroit de la vieille mère Regnault.

Qu’allait-il se passer ?…

Rodach et le marchand d’habits traversèrent la cour, déserte maintenant.

— J’avais autre chose encore à vous dire, poursuivit le baron ; mais je vous reverrai dans la journée. Ce qu’il me faut à présent, c’est de l’argent… beaucoup d’argent !…

Hans s’arrêta.

— J’ai ramassé une bonne somme, pièce à pièce, répliqua-t-il, depuis que je suis à Paris… c’est la dot de ma Gertraud… Mais Bluthaupt avant tout, gracieux seigneur ! la dot de ma Gertraud vous appartient.

Rodach serra la main de l’ancien page entre les siennes.

— Merci ! dit-il avec émotion, Dieu vous récompensera, mon brave compagnon… mais vos économies seraient une goutte d’eau dans la mer… ce sont des sommes énormes qu’il me faut… Quand je suis arrivé ici, je me croyais bien riche… et dans trois jours, mes ressources ont été presque épuisées… si vous saviez comme l’or glisse entre mes mains ! j’ai à soutenir la maison de Geldberg qui tombe…

— La maison de Geldberg ! interrompit Hans stupéfait ; la maison des ennemis mortels de Bluthaupt.

— Plus tard, je vous expliquerai ce mystère… outre cela, je vais avoir les équipages de notre Franz à monter sur un pied royal… jeudi, je pourrai puiser à certaine source, que je crois abondante… mais d’ici là…

Il mettait le pied en ce moment sur le pavé de la place de la Rotonde, et il fut interrompu par les huées enfantines qui accueillaient l’arrivée du bonhomme Araby.

— Qu’est cela ? demanda-t-il.

— C’est un homme qui pourrait bien faire votre affaire, répondit Hans Dorn en souriant, si vous avez des gages à lui donner.

Rodach essaya de voir ; il n’aperçut qu’un morceau de fourrure pelée se balançant à la hauteur des têtes et glissant vers le bâtiment de la Rotonde.

Hans poursuivait :

— C’est le grand banquier du temple !… il achète les hardes volées et prête de l’argent à dix pour cent par semaine… C’est Araby, l’usurier.

— J’ai entendu parler de lui plus d’une fois, répliqua Rodach, dont le regard se dirigeait toujours du côté de la Rotonde. Ce nom d’Araby doit être un sobriquet ?

— On n’en sait rien… Depuis le premier jour où son trou s’est ouvert, je l’entends appeler ainsi.

— Mais d’où venait-il ?

— On l’ignore.

— Et personne n’en sait plus long que vous à ce sujet ?

— Personne.

— Mais il doit avoir des amis, des connaissances, à tout le moins ?

— Tous ceux qui entrent dans son trou le détestent et le maudissent… Il y a bien des malheureux dans le Temple, mais vous n’y trouveriez pas une seule main pour toucher la sienne.

— Il est riche ?

— On le dit.

Rodach se retourna vers Hans ; il avait l’air pensif et intrigué.

— Je suis fâché de n’avoir pu l’apercevoir, pensa-t-il tout haut. Dites-moi un peu, ami Dorn, comment est fait ce personnage ?

— Est-ce que vous auriez vraiment l’idée de vous adresser à lui ? demanda Hans.

— Peut-être.

Le marchand d’habits hocha la tête d’un air de répugnance.

— Ce serait une démarche vaine, dit-il ; Araby ne prête que sur gagea et joue la pauvreté, comme tous ses pareils.

— Vous ne m’avez pas répondu !… interrompit Rodach.

— C’est que j’ai bien peu de chose à répondre… À peine ai-je entrevu par hasard un coin de son visage jaune et ridé sous la grande visière de sa casquette…

— Une casquette de peau ? interrompit encore Rodach, dont la curiosité devenait inexplicable pour le marchand d’habits.

— Une casquette de peau.

— Après ?

— Il est petit, chétif, caduc, tremblotant…

— Ensuite ?

Les questions de Rodach se succédaient toujours plus vives, et un intérêt puissant se lisait dans son regard.

— Une houppelande presque aussi vieille que lui, répondit Hans, et par-dessus la houppelande, un manteau court…

Le front de Rodach s’inclina durant deux ou trois secondes : il parut réfléchir profondément, puis sa haute taille se redressa tout à coup.

— Conduisez-moi chez cet homme, dit-il.

— Gracieux seigneur, balbutia Hans, avez-vous donc pris au sérieux des paroles que je regrette ?…

Un geste impérieux de Rodach l’arrêta, et il dut obéir en silence.

Il traversa la foule bavarde et affairée qui bourdonnait comme une ruche et prodiguait les bizarres métaphores de l’argot du Temple.

— C’est là, murmura-t-il, en montrant sous le péristyle de la Rotonde l’étroite devanture de l’échoppe d’Araby.

Rodach se plia en deux pour passer sous la porte, et disparut dans les demi-ténèbres de la boutique.

Il n’y avait personne dans la petite antichambre où les pauvres emprunteurs abondaient d’ordinaire, apportant à l’usurier leurs gages indigents, ou essayant de revendre leurs reconnaissances du Mont-de-Piété. Nous ne parlons point de Nono la Galifarde que personne dans le Temple ne se fût avisé de compter pour quelque chose.

Elle était assise par terre, contre la porte du corridor, conduisant à l’arrière-magasin ; elle grelottait dans ce coin obscur, attendant l’ordre de son maître.

Le baron de Rodach ne l’aperçut point en entrant, et la petite fille put regarder tout à son aise, avec ses grands yeux ébahis, cet homme à mine fière et haute qui ressemblait si peu aux chalands de tous les jours.

La pauvre enfant était bien faible ; l’air humide et froid de la nuit précédente avait saisi son sommeil que rien ne protégeait. Elle s’était réveillée, les membres engourdis, sous l’étoffe légère de sa robe d’indienne ; une sueur glacée était sur son corps et l’oppression lourde accablait sa poitrine.

De temps en temps, une toux douloureuse et qu’elle tâchait en vain de contenir, agitait convulsivement ses poumons.

En ce moment sa tête, que le sourire eût faite si belle, se renversait contre le bois de la porte ; les boucles éparses de ses cheveux se mêlaient sur sa joue amaigrie et pâle, où la fièvre mettait une tache de vermillon.

Elle souffrait, indolente et brisée ; elle n’essayait même pas de se révolter contre son martyre ; la douleur était sa vie ; elle n’avait pas connu la joie ; elle ne regrettait rien ; elle n’espérait rien.

Parfois, peut-être, ces beaux rêves, si frais, si gracieux, qui ne manquent jamais à l’enfance, étaient venus visiter sa solitude. Elle avait entrevu, comme d’autres songent à l’impossible, la douceur d’un baiser de mère, et avait deviné cette félicité sans égale d’aimer et d’être aimée.

Mais c’étaient de bien courts instants. Elle rejetait vite ces illusions qui lui rendaient la réalité plus morne et plus amère. Elle n’y voulait point croire. Il n’y avait de vrai pour elle en ce monde que les frissons glacés de ses nuits, que les mauvais traitements de son maître, que les cruautés impitoyables de son persécuteur, l’idiot Geignolet.

Un seul être lui avait été secourable, et sans la douce Gertraud, qui l’avait consolée bien souvent et qui lui avait apprise implorer Dieu, la mort eût mis depuis longtemps un terme à sa lente torture.

Elle se souvenait bien d’un autre visage de femme plus beau que celui de Gertraud elle-même, qu’elle avait rencontré à de longs intervalles, ému et souriant à son réveil.

Une fois surtout qu’elle s’était endormie de fatigue dans la boutique de madame Batailleur, oh ! elle ne pouvait point l’oublier ! elle s’était éveillée au contact d’une caresse qui effleurait son visage.

Ses yeux en s’ouvrant étaient tombés sur la figure charmante et inconnue d’une femme, une grande dame, sans doute, car ses habits étaient de velours et de soie, et Batailleur la traitait avec respect.

Le cœur de la petite Galifarde s’était élancé vers cette femme, dont le sourire restait gravé au fond de son cœur.

Et que de beaux songes ! que d’espérances chères !…

Mais il y avait de cela bien longtemps ! La Galifarde gardait un vague amour et ne gardait point d’espoir.

La misère l’a tuait lentement ; elle s’était fait de souffrir toujours une habitude ; c’est à peine si elle sentait venir la mort, dont l’approche flétrissait déjà sa joue et roidissait la souplesse de ses muscles d’enfant.

Rodach s’était avancé tout droit vers le petit guichet qui servait de comptoir à l’usurier.

Il se pencha jusqu’à mettre sa figure au niveau du trou en forme de demi-lune, et voulut glisser un regard de l’autre côté de la cloison ; mais le bonhomme était toujours sur le qui-vive, et la manœuvre du baron n’eut aucun résultat. Il ne vit que les deux mains sèches et plissées qui s’étendaient en éventail au-devant du guichet.

Un instant il demeura indécis, ne sachant plus par quel bout prendre l’aventure.

— Est-ce à monsieur Araby que j’ai l’honneur de parler ? dit-il enfin à tout hasard.

Point de réponse.

Il tira de sa poche une demi-douzaine de souverains, et les déposa sur la planchette en reprenant :

— Je voudrais changer cet or contre de l’argent de France.

La main ridée s’avança et saisit les souverains qu’elle compta un à un. On entendit à l’intérieur un petit bruit de balances, puis la main ridée, passant de nouveau par le trou, compta sur la planchette, en écus de cinq francs, la valeur des souverains, déduction faite d’un fabuleux escompte.

Le baron voulut s’appuyer sur cette circonstance pour nouer la conversation. Au premier mot qu’il prononça, la main ridée fit un mouvement et le guichet se ferma.

C’était un congé en bonne forme. Mais le baron n’était pas homme à se tenir vaincu pour si peu.

Après avoir réfléchi un instant, il résolut d’attendre la venue d’un nouvel emprunteur, et resta de pied ferme à son poste.

La petite Galifarde se collait, timide, au bois de la porte, et retenait sa toux qui voulait éclater ; mais au bout de quelques instants, sa poitrine irritée se souleva convulsivement, et le baron, qui ne l’avait point aperçue encore, tourna les yeux vers elle.

À son aspect, il tressaillit légèrement, comme si une pensée soudaine eût frappé son esprit à l’improviste. Il se rangea pour laisser parvenir les rayons du jour jusqu’au coin obscur où s’asseyait la petite fille.

Durant deux ou trois secondes, il la contempla en silence ; son regard exprimait une pitié grave et profonde.

Nono la Galifarde avait baissé les yeux, et n’osait plus les relever.

— Pauvre enfant ! murmura le baron, sans savoir qu’il parlait ; qu’y a-t-il donc dans le cœur de cette femme ?

Au son de sa voix, la petite fille glissa un regard timide ; mais l’expression de pitié qui était naguère sur les traits de M. de Rodach avait déjà disparu ; le but de sa visite remplissait de nouveau sa pensée.

— Ma fille, dit-il avec une douceur froide, allez prévenir votre maître que J’ai besoin de l’entretenir encore… Prenez ceci, ajouta-t-il en tirant une bagne de son doigt, et que je sache ce qu’il en veut donner.

La Galifarde, obéissante, disparut avec la bague par la porte du magasin. Rodach crut ouïr un murmure confus derrière la cloison, quelques paroles rapidement échangées, pub le guichet se rouvrit.

La main jaunie tenait la bague et la pesait attentivement.

— Je donne de cela trois louis, dit l’usurier après une grande minute d’examen.

Le son de cette voix frappa vivement Rodach, et pendant quelques instants, il chercha en vain où il l’avait entendue.

Au moment où il allait renoncer et répondre à l’offre de l’usurier, sa mémoire s’éclaira tout à coup. Cette voix, il l’avait entendue dans la matinée au coin de la rue d’Anjou, derrière les rideaux baissés d’une citadine, tandis qu’il poursuivait le petit vieillard de l’hôtel de Geldberg, évanoui comme par enchantement.

C’était bien ce même timbre cassé, faible, chevrotant qu’il avait pris pour la voix d’une vieille femme.

Il s’expliquait maintenant la disparition subite du bonhomme à la houppelande. Mais cette pensée glissa dans son esprit ; il avait vraiment bien autre chose en tête.

Son front incliné se redressa ; un sourire fier courut autour de ses lèvres. Sa main, rapidement glissée sous le revers de sa redingote, tira d’un portefeuille une étroite bande de papier, couverte d’écritures et de timbres divers.

C’était une traite de cent trente mille francs, échue et protestée sur Geldberg, Reinhold et Compagnie.

Rodach arracha la bague des mains de l’usurier et mit la traite sur le comptoir, en disant :

— Mon digne Monsieur, laissons ces bagatelles… Vous convient-il de m’escompter cela ?

La tête d’Araby, couverte toujours de sa fourrure, sortit à moitié du guichet pour examiner le papier qu’on lui montrait à distance. Pendant qu’il regardait, la casquette antique et la grande visière avaient des frémissements. Puis tout cela se replongea dans le trou, qui rendit une plainte étouffée.

La main ridée s’avança deux ou trois fois à vide et se retira sans oser.

Le guichet se ferma à demi, se rouvrit et se referma. L’agitation du vieillard était évidemment à son comble.

Rodach avait sa main sur la traite dépliée ; il attendait.

Au bout de deux ou trois secondes, le guichet se ferma définitivement, et presque aussitôt après de gros verrous grincèrent de l’autre côté de la cloison La porte étroite qui servait d’entrée au bonhomme Araby s’ouvrit avec lenteur.

Le vieillard se montra sur le seuil, accroché des deux mains aux côtés de la porte.

Ses jambes l’abandonnaient.

Il regarda longtemps Rodach par-dessous son vaste abat-jour. On voyait la partie inférieure de sa figure se contracter à chaque instant davantage ; ses rides se choquaient et se mêlaient, quelques paroles confuses tombaient de sa bouche comme au hasard.

— Voilà trois fois ! murmura-t-il enfin, trois fois que j’aperçois cet homme, dont le spectre a tant poursuivi mes rêves !… Est-ce un avertissement de Dieu ? Est-ce une illusion de Satan ?…

Son corps, usé par la vieillesse, défaillait sous l’émotion. Rodach crut, à deux ou trois reprises, qu’il allait tomber à la renverse.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
LE
FILS DU DIABLE




LE MYSTÈRE DE LA TRINITÉ.
(SUITE.)




CHAPITRE IV.
CENT TRENTE MILLE FRANCS.


Araby parvint enfin à se raffermir sur ses jarrets et put traverser la petite antichambre, afin de clore la porte extérieure de sa boutique.

— Entrez ! dit-il à Rodach, en revenant vers son bureau.

Rodach passa le premier. Il se trouva dans une pièce très-obscure et de médiocre étendue, ayant pour tous meubles un fauteuil usé, une table boiteuse et un petit poêle de fonte où il n’y avait nulle trace de feu, malgré le froid intense. Cette chambre, dans la mesure de ses proportions exiguës, rappelait un peu le magasin de Mosès Geld, le prêteur sur gages de la Judengasse, à Francfort-sur-le-Mein. Ici, comme là, c’était la laideur nue des murailles, où l’araignée tendait en paix sa toile flasque et poudreuse ; c’était le plafond jaune et crevassé, le sol couvert d’une épaisse couche de poussière. Le long des quatre murs, des dépouilles pendaient comme au vestiaire funèbre de la Morgue ; çà et là, dans les coins et derrière le poêle, des objets qu’il faudrait un volume pour décrire et nombrer, formaient de véritables monceaux : c’étaient, en général, des débris informes, des haillons sans nulle valeur.

À gauche de la petite porte, un des monceaux s’élevait beaucoup plus haut que les autres ; il tenait l’angle de la pièce et représentait, pour le moins, un plein fourgon de chiffons. Et encore n’était-ce point là le vrai magasin du bonhomme Araby, qui avait un autre trou sur le derrière.

Araby, au heu de se rasseoir dans son fauteuil, l’offrit au baron d’un air humble, et s’appuya contre le petit poêle de fonte.

— Je suis un pauvre vieillard, dit-il avec hésitation et les yeux cloués à la terre ; Dieu ne m’a point laissé l’intelligence forte de mon âge mur… Hâtez-vous de me dire qui vous êtes et ce que vous me voulez, car ma tête se perd et j’ai des pensées qui ressemblent au délire…

— Vous croyez revoir, n’est-ce pas, murmura le baron dont le regard tombait sévère et fixe sur le visage décomposé de l’usurier, vous croyez revoir l’homme qui ne devait plus revenir ?…

— C’est vrai, balbutia le vieillard, trop accablé pour dissimuler.

— Ceux qu’on a tués restent dans le cercueil, poursuivit Rodach. Vous avez peur… la tache du sang redevient rouge au fond de votre conscience !

— C’est donc bien vous !… prononça l’usurier, d’une voix qu’on n’entendait presque plus.

Une nuance de pitié méprisante parut dans les yeux de Rodach.

— Je ne suis pas venu ici pour subir vos questions, meinherr Mosès, reprit-il ; mais j’ai besoin de cent trente mille francs.

À ce nom de Mosès, les rides d’Araby s’étaient creusées d’avantage ; mais ces mots : « cent trente mille francs, » parurent lui porter un coup en sens contraire et réveiller brusquement sa raison, plongée en une sorte de sommeil. Il releva ses paupières à demi et glissa vers le baron une œillade cauteleuse.

— Il y a vingt ans de cela ! pensa-t-il ; et cet homme est jeune encore… l’âge me rend fou !… Seigneur ! Seigneur ! comme il lui ressemble pourtant !… mais c’est la nuit toujours que les morts reviennent ; et il fait jour !

— Je suis pressé, dit Rodach.

Araby fit un geste comme pour réclamer patience.

On eût pu voir sa physionomie se transformer peu à peu ; l’effroi superstitieux y faisait place à l’avarice inquiète et à l’astuce rappelée.

Cent trente mille francs !… ce chiffre formidable sonnait à son oreille comme l’éclat d’une trompette, et l’eût éveillé de son agonie.

Il redevenait lui-même ; il sentait renaître en lui la passion de débattre, de marchander, de tromper.

Ses petits yeux gris brillaient, et roulaient comme autrefois derrière les poils recourbés de ses sourcils.

— On n’ouvre pas cette porte-là tous les jours, dit-il avec une intention de flatterie ; et bien peu de gens peuvent se vanter de s’être assis à la place que vous occupez maintenant, mon bon Monsieur… S’il y avait quelque chose dans cette pauvre demeure, je vous offrirais le pain et le vin pour vous montrer encore plus de respect… Mais les temps sont difficiles, Dieu le sait ! L’argent se cache, et ce n’est pas avec mon malheureux métier qu’on peut se donner les aises de la vie.

— Je vous tiens quitte à ce sujet, meinherr Mosès, répliqua Rodach ; c’est de l’argent qu’il me faut.

Araby essaya de sourire.

— De l’argent ! répéta-t-il, à quoi bon railler un pauvre vieillard ?… regardez autour de vous, mon bon Monsieur… ce que vous voyez, c’est toute ma fortune !

Rodach éleva entre ses doigts la traite que le bonhomme Araby n’avait pas cessé de suivre d’un regard sournois.

— Alors, dit-il, vous ne pouvez pas m’escompter cela ?

L’usurier joignit ses mains, dont les doigts s’emboîtèrent avec un bruit de parchemin froissé.

— Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il, on vendrait tout ici pour trouver la centième partie de cette somme !

Le baron reprit son portefeuille, et l’ouvrit.

— Attendez ! attendez ! poursuivit le vieillard ; c’est une riche maison que Geldberg, Reinhold et compagnie… une maison comme on n’en voit peu, mon bon Monsieur… ai-je rêvé, ou m’avez-vous bien dit que la traite était protestée ?

Il n’y avait plus entre eux de cloison qui pût faciliter un tour de passepasse ; Rodach tendit le papier, dont le vieillard s’empara précipitamment.

Ce dernier fixa sur son nez ses lunettes larges et rondes : il palpa l’effet, le retourna, le sentit pour ainsi dire et mit à l’examiner dans tous les sens une minutieuse lenteur.

— Et Geldberg a laissé protester cela ! murmura-t-il avec un gros soupir ; la maison de Geldberg !… la grande maison de Geldberg !

Il s’interrompit ; sa tête se pencha.

— De mon temps, poursuivit-il en se parlant à lui-même, c’était ce Zachœus Nesmer qui était notre débiteur !… Ils l’ont voulu, les enfants ingrats !…

— Eh bien ?… dit Rodach.

L’usurier fit un pas vers lui, tenant toujours la traite à la main.

— C’est impossible ! grommela-t-il entre ses dents ; cent trente mille francs !… qu’est-ce que cette bagatelle pour la caisse de Geldberg ! Il y a là-dessous quelque chose, et vous ne me dites pas tout, Monsieur !…

— Il y a, répondit Rodach, opposant toujours son calme imperturbable à la croissante agitation du prêteur, il y a que la caisse est vide… et qu’avec ce chiffon je puis mettre la maison en faillite.

— Seigneur ! Seigneur ! balbutia le vieillard ; tant de richesses amassées !… une fortune qui m’avait coûté si cher !… Oh ! mes enfants ! mes enfants !…

— En cette circonstance, reprit le baron, dont la voix semblait plus tranquille à mesure que celle du vieillard tremblait davantage, j’ai dû réfléchir… la justice est lente… j’ai pensé qu’en m’adressant à l’ancien chef de la maison Geldberg…

Araby frissonna de la tête aux pieds, et tâcha, par un mouvement instinctif, de cacher sa figure derrière sa grande visière.

— J’ai mal entendu, balbutia-t-il ; mon bon Monsieur, je ne vous comprends pas… que parlez-vous du chef de la maison de Geldberg ?

Rodach se leva ; Araby aurait voulu fuir, mais ses jambes étaient de plomb. Quand il sentit le doigt de Rodach peser sur son épaule, il faillit perdre l’équilibre et tomber à la renverse sur le sol.

— Vous êtes monsieur de Geldberg ? reprit Rodach.

— Non, non, non ! murmura le vieillard. Par le nom trois fois saint du Dieu vivant…

— Ne blasphémez pas.

— Je jure !…

— Regardez-moi.

L’usurier ne voulait point obéir.

— Je suis Araby, disait-il avec détresse, je suis le pauvre Araby… demandez aux gens du Temple !…

— Regardez-moi, répéta Rodach d’une voix sévère.

Araby releva enfin ses yeux qui clignotaient éblouis.

— Et voyez, reprit le baron, sans perdre sa froideur impassible, si j’ai pu vous oublier !

Le vieillard se couvrit le visage de ses mains et tomba sur ses deux genoux.

Sa frayeur superstitieuse le reprenait plus terriblement. C’était un fantôme qu’il avait devant lui, le fantôme d’un homme assassiné !

— Comte Ulrich, balbutia-t-il en rampant aux pieds du baron, ayez pitié !… c’était pour eux, c’était pour mes enfants !… Dieu seul sait comme je les aimais !…

Il resta durant deux ou trois secondes la face contre terre. Rodach gardait le silence.

— Et pour votre amour, dit-il enfin, cédant sans y songer à une sorte de pitié amère, ils vous ont chassé, pauvre vieillard !

— Non, oh ! non, s’écria l’usurier en se relevant à demi ; ce sont de bons enfants, de bons enfants gui m’aiment… Tous les soirs, ils se rassemblent autour de moi… Et comme je suis heureux !… Abel, mon fils, est plus fier qu’un gentilhomme… Esther est la veuve d’un comte chrétien… Sara, enfin, mon ange, mon beau trésor ! Sara, la perle de ma maison, suffirait toute seule à me rendre le plus heureux des pères !

Le sourcil de Rodach se fronça ; un mot cruel vint jusque sur sa lèvre ; mais il eut pitié encore, et le mot ne fut point prononcé.

— Que m’importe tout cela ! dit-il brusquement ; une dernière fois, voulez-vous escompter cette traite ?

— Je le voudrais, répondit le vieillard, perdant encore ses terreurs pour revenir à sa nature d’usurier, mon bon Monsieur, n’eussé-je que cette somme, je vous la donnerais… mais je n’ai rien… rien au monde… je leur ai tout laissé !

— Est-ce votre dernier mot ? demanda Rodach.

Le regard d’Araby fit le tour de la chambre.

Voulez-vous que je vende tout cela ? s’écria-t-il en montrant les loques amoncelées : voulez-vous ?…

— Je veux cent trente mille francs.

L’usurier se tordit les mains et répéta en gémissant :

— Seigneur ! Seigneur !

Rodach se dirigea vers la porte.

Araby le suivit avec des sanglots et des cris de détresse ; il le saisit par son manteau, et se traîna, brisé, à ses genoux.

Il priait, il pleurait, vous eussiez eu scrupule de soupçonner la douleur de ce père qui implorait en faveur de ses enfants !

C’étaient des accents si vrais, des paroles si passionnées ! Il les aimait ; sa vie était à eux, sa vie, son sang, son âme ! Et comment croire qu’il pût hésiter à sacrifier pour eux son or ?…

Oh ! il était pauvre ! Il ne pouvait pas !…

Ce fut une scène étrange. Rodach hésita plusieurs fois, sur le point de se laisser prendre à l’éloquence de cet amour de père.

Mais, parmi ces élans de passion, l’usurier perçait tout à coup ; Rodach, refroidi, se roidissait ; il voyait clair au travers de cette comédie. L’avare se perdait lui-même à vouloir jouer trop bien sa partie.

Que d’efforts ! Las de supplier et jugeant le cœur d’autrui à sa mesure, il se réfugiait dans la tromperie. C’était son centre. Vous l’eussiez vu fuir, se dérober comme Protée sous l’étreinte patiente de son adversaire, et, vaincu dix fois, chercher encore, avec une astuce enfantine, à faire prendre le change.

À tout cela, Rodach n’opposait que froideur et silence ; il laissait le vieillard s’épuiser en efforts infructueux, en protestations tôt démenties, en feintes, en promesses, en prières et même en menaces.

Car la raison du pauvre Araby fléchissait et chancelait tout aussi bien que son corps. La pensée de se dépouiller, jointe au choc moral qu’il avait ressenti à la vue du baron, mettait par trop de trouble dans son intelligence usée ; il se laissait aller tantôt à des frayeurs folles, tantôt à de puériles colères. Puis il s’agenouillait, dompté, repentant, la prière à la bouche.

Cela dura dix minutes, pendant lesquelles la petite Galifarde, l’oreille collée à la porte du magasin, écoutait, stupéfaite, et cherchait à comprendre.

Enfin, Rodach se dégagea des étreintes suppliantes du juif et gagna la porte d’un pas délibéré.

Araby se traîna sur ses genoux jusqu’au moment où la main du baron toucha la clef. Alors il se releva d’un bond sur ses jambes soudain raffermies.

— Maudit sois-tu ! s’écria-t-il en grinçant des dents, toi qui viens m’arracher le cœur !…

La clef tourna dans la serrure. Araby s’élança.

— Écoute, reprit-il essoufflé, je veux bien te payer… je chercherai… je tâcherai… Attends jusqu’à demain…

Rodach fit un signe de tête négatif.

— Jusqu’à ce soir, poursuivit l’usurier.

Nouveau refus.

— Attends une heure !…

— Pas une minute, répondit Rodach d’un ton ferme ; j’ai trop attendu, et si je sors d’ici les mains vides !…

Il n’eut pas besoin d’achever, le juif avait compris. Sa casquette de peau gisait à terre ; on voyait son crâne chauve luire comme de l’ivoire jauni. Ses dents s’entrechoquaient ; la sueur coulait dans ses rides ; sous ses sourcils blancs et touffus, ses yeux brûlaient d’un feu sombre ; toute sa figure exprimait la rage contenue et poignante.

— Reste, murmura-t-il d’une voix entrecoupée, reste !… tu es le plus fort !… Oh ! si mon bras pouvait tenir une arme !… Depuis que j’existe, je n’ai jamais touché une épée… mais toi ! toi qui viens me tuer, jeté frapperais !

Il montra le poing à Rodach avec une véritable folie, puis il se tourna vers ce coin de la chambre où les débris amoncelés atteignaient presque le plafond.

Rodach le suivait d’un regard curieux.

La petite Galifarde écoutait toujours. Depuis qu’elle était au service d’Araby, jamais homme n’avait franchi le seuil de son sanctuaire.

L’usurier s’arrêta un instant devant le monceau poudreux. Il jeta un coup d’œil oblique vers le baron, puis il écarta les débris un à un.

Il y allait lentement et bien à contre-cœur.

Quand il eut enlevé par douzaines les pantalons déchirés, les bottes moisies, les habits hors d’usage, on vit apparaître sous les derniers lambeaux, la corniche noire d’une grande caisse de fer.

Il s’arrêta ; sa poitrine oppressée lui refusait le souffle.

— Allons ! dit Rodach.

Araby lui jeta un regard de sang.

— Puisses-tu mourir désespéré ! murmura-t-il en passant sa main sous les revers pelés de sa houppelande.

Il tira de son sein une clef qu’il introduisit dans la serrure de la caisse de fer. Celle-ci s’ouvrit avec un grincement criard.

L’usurier saisit son cœur à deux mains ; c’était pour lui comme le râle d’agonie de son ami le plus cher. Son âme était déchirée.

— Allons ! dit encore Rodach.

— Oh ! grinça l’usurier ; si mes dents avaient du venin comme celle du serpent !… si mes ongles déchiraient comme ceux du tigre !…

Il plongea ses deux mains à la fois dans la caisse et en fouilla les vastes recoins durant quelques secondes ; puis la porte de fer cria de nouveau sur ses gonds.

Araby revînt vers son bureau, il avait un paquet sous le bras.

— Venez, dit-il à Rodach.

Ils se penchèrent tous deux sur la tablette, et l’usurier défit son paquet qui était composé de billets de banque.

Le compte fut long et difficile ; plus d’une fois Araby ressaisit son trésor, comme s’il ne pouvait supporter l’idée de s’en séparer. Son souffle râlait, des larmes brûlantes se séchaient sous ses paupières dépouillées.

D’autres fois, changeant de tactique, il essayait de tromper et de soustraire çà et là un billet sur la somme totale.

Toute son intelligence se concentrait sur ce désir : voler un billet, ne fût-il que de cinq cents francs !

C’eût été une consolation.

Mais Rodach le surveillait de près, et déjouait aisément ces tentatives désespérées.

Lorsque le cent trentième chiffon fut étalé sur la table, Rodach mit la lettre de change dans les mains d’Araby, qui tomba épuisé sur son fauteuil.

— Quand je n’en aurai plus, dit-il ; je reviendrai vous voir, meinherr Mosès…

Araby ne bougea pas sous cette menace. Rien ne pouvait plus l’atteindre.

C’était un triste et repoussant spectacle. Le vieillard suivait d’un œil éteint et amoureux ces chers billets qui représentaient tant de cruautés patientes, tant de spoliations impitoyables, tant de ruses, tant d’avarice, tant d’efforts ! Il y avait là le sang de plusieurs milliers de victimes.

Et ce trésor aimé si tendrement, ce trésor amassé sou à sou avec des délices si chères, il fallait y renoncer, ne plus le voir, ne plus compter ces papiers doux et dont le toucher donne aux nerfs des frémissements d’aise, ne plus les contempler durant de longues heures, dans l’extase de la solitude ! Jamais, hélas ! jamais !…

Le vieillard se sentait mourir.

— Va-t’en ! dit-il d’une voix épuisée, ne pouvant plus supporter les tortures de cette séparation.

Rodach obéit en silence. Au moment où il ouvrait la porte de l’antichambre, une bouffée de vent s’engouffra dans le bureau et poussa celle du magasin, découvrant ainsi la petite Galifarde aux écoutes.

Araby se souleva ; sa figure bouleversée prit une expression de joie méchante. Il allait se venger.

Le baron avait oublié la Galifarde ; quand il l’aperçut attentive et agenouillée derrière la porte, il fit quelques pas en arrière.

— Mosès Geld, dit-il, tu aimes bien Sara, ta fille aînée, n’est-ce pas ?

— Va-t’en ! va-t’en ! répéta le vieillard.

— Si tu l’aimes, reprit Rodach, sois humain envers cette pauvre enfant…

L’usurier ne comprit point ; mais ces paroles lui donnèrent l’idée que Rodach voulait protéger la petite fille.

Il se força de sourire.

— Je suis bon, répondit-il d’un ton mielleux et paternel ; ma petite Nono est bien heureuse avec moi… N’est-ce pas, ma petite Nono ?

— Oui, répondit l’enfant qui tremblait.

Rodach, préoccupé d’intérêts bien graves, n’en demanda pas davantage ; il sortit.

Dès qu’il fut dehors, Araby se dressa de tout son haut ; il remit les verrous à la porte et appela du doigt la Galifarde.

Il souriait encore, mais ses dents grinçaient.

Nono vint vers lui, en pleurant d’avance.

Quand elle fut à portée, l’usurier la saisit aux cheveux et la renversa sur le carreau. La fureur achevait de le briser. Il se coucha de tout son long auprès d’elle.

Sa bouche écumait ; ses membres étiques s’agitaient convulsivement.

La Galifarde fermait les yeux et retenait son souffle, fascinée par l’épouvante. Si Araby avait eu la force, il l’aurait tuée.

Mais la force lui manquait. Il ne put qu’enfoncer ses doigts crochus dans la chair de l’enfant, qui, pauvre martyre, n’opposait aucune résistance.

Il tâchait ; le sang coulait le long de sa main velue.

Il riait de rage impuissante. Il blasphémait. Ses cris aigres et hideux étouffaient les plaintes faibles de sa victime.

Et il balbutiait, parmi sa fièvre insensée, ces paroles qui l’excitaient sans cesse et qui rendaient ses ongles plus aigus :

— Cent trente mille francs !… cent trente mille francs !…



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CHAPITRE V.
LE CARREAU DU TEMPLE.


On n’entendait sur la place de la Rotonde ni le râle furieux d’Araby, ni la plainte de la petite Galifarde.

Si l’on eût entendu, personne ne se fût dérangé assurément. Le Temple est philosophe et laisse faire ; d’ailleurs le Code est précis à cet égard, et porte en argot choisi :

« Tout dâb a le droit de donner du tabac à son galifard[2]. »

Et comme ces pauvres créatures ne sont pas des nègres, aucun poëte académique, aucun député païen, larmoyant et philanthrope, n’a encore pris la spécialité de pleurer sur leur sort.

Ce sont des Français et des citoyens, malgré leur jeune âge ; n’ont-ils pas le droit magnifique de quitter le tyran qui les opprime et d’aller mourir de faim sur le trottoir ?…

Ce matin, sur le Carreau, on n’avait pas vraiment le temps de s’occuper de bagatelles. Les affaires allaient supérieurement, et la langue du Temple, si riche en métaphores imprévues, manquait de formules pour exprimer la joie de chacun. On vendait, on achetait, on essayait, on marchandait. Le péristyle de la Rotonde, paré de ses plus belles loques, luttait de vieux draps et de galons rougis avec les façades pavoisées du Pou Volant et de la Forêt-Noire. Refaçonneurs, resuceurs, niolleurs et fafiotteurs[3] attendaient la pratique de pied ferme. Il n’y avait pas jusqu’aux modestes rebouiseurs, ces plébéiens du commerce de savates, qui ne trouvassent à placer avantageusement leurs bottins au malodorant mastic.

Chacun de ces industriels, riche ou pauvre, était muni d’un collègue chargé de battre comtois (faire le compère) et de lever la pratique. Cette comédie est traditionnellement connue ; mais on s’y laisse prendre encore, surtout quand le comtois est une ménesse à la langue bien pendue, qui manie comme il faut le crachoir[4].

Il faut aller au Temple par une de ces matinées de bonne vente pour avoir un échantillon de cette langue métaphorique et hardiment imagée, qui donne à l’éloquence des revendeurs un irrésistible entrain. On y trouve des figures si pittoresques et si vives, qu’on les regrette, en vérité, pour la langue de tout le monde. Écoutez un instant… Parmi des expressions ignobles dans leur bizarrerie, vous allez reconnaître de vigoureuses images, du comique et du terrible, de la peinture parlée, pour ainsi dire, et jusqu’à du gracieux !

Voulez-vous du terrible ? Ce misérable, assassin de sang-froid, qui a retourné le couteau dans la plaie, a donné tout bonnement, au dire de cette râleuse qui passe, le demi-tour-de-clef ; cet autre, qui a broyé la tête d’un camarade, n’a fait, en définitive, que lui dévisser le coco.

Voulez-vous de la comédie ? Ce banqueroutier, qui s’est réfugié aux Batignolles (au Temple on ne va pas jusqu’en Belgique), s’est déguisé en cerf ; ce brave homme, que sa femme trompe et qui n’ose pas se plaindre, s’est collé le béguin. Ce parasite qui dîne aux dépens d’autrui, fait un voyage en Écosse, où, comme chacun sait, l’hospitalité se donne et ne se vend jamais.

Ceci est éminemment littéraire.

Et que de fines observations dans certaines métaphores ! La jalousie avide du marchand n’est-elle pas peinte au naturel dans cette expression : tirer le rideau, qui veut dire monter la garde autour d’un chaland et l’empêcher d’entrer chez le voisin. Cette autre ne vous dit-elle pas en trois mots l’allégresse folle du trafiquant qui gagne cent pour cent tout d’un coup : faire la culbute, ou bien encore : sauter par la fenêtre. C’est du délire ; on dirait un joueur de loterie qui vient de tomber sur le gros lot.

Il faut s’arrêter ; on n’en finirait pas, si on voulait tout dire. Un philologue de bien grand mérite a imprimé cette phrase : « L’argot du Temple est un français perfectionné. »

Parmi la foule babillarde, disputeuse et âpre à la besogne, Jean Regnault se glissait silencieux et morne. Un cercle bleuâtre était autour de ses yeux ; son pas restait chancelant et lourd, comme s’il eût été ivre encore.

Il s’était réveillé vers le point du jour, au pied de l’escalier de sa mère, dans la petite cour commune à Hans Dorn et aux Regnault. L’ivresse l’avait jeté là, sur le pavé, au sortir de son entretien avec Johann.

Quand les premiers rayons du jour vinrent frapper son visage, il se souleva la cervelle vide et le corps paralysé : le froid de la nuit avait gelé son sang dans ses veines.

En ce premier moment, l’instinct et l’habitude le poussèrent tout naturellement vers l’escalier de sa demeure ; mais ses jambes roidies avaient à peine franchi deux ou trois marches, qu’une répugnance, vague encore, l’arrêta tout à coup.

Son cœur se serra ; quelque chose lui dit qu’il ne pouvait point rentrer chez sa mère.

Il redescendit l’escalier et gagna la place de l’a Rotonde, où pas un être humain ne se montrait. Des souvenirs confus se pressaient au seuil de sa mémoire ; sa tête, pesante, brûlait ; il ressentait cet accablant malaise qui laisse après soi la première orgie.

Longtemps il erra sans but par les rues solitaires ; au lieu de rappeler à lui les événements de la soirée précédente, il retenait de toute sa force le voile qui était sur son intelligence : il avait peur de savoir ; il ne voulait point se souvenir.

Mais la mémoire est comme la conscience, elle parle indépendamment de la volonté. Au bout d’une heure, le joueur d’orgue fut obligé de s’asseoir sur une borne, parce que ses jambes défaillaient.

Une voix venait de s’élever au dedans de lui ; son malheur était devant ses yeux : il n’y avait plus moyen de s’aveugler et de repousser obstinément la lumière.

C’était comme un livre dont les pages se déroulaient une à une. Jean demandait grâce ; les pages tournaient…

Le vieille mère Regnault, la prison, les cent vingt francs ! Gertraud infidèle ! tout cela revenait à la fois, et parmi ce chaos de navrantes pensées, une image railleuse se dessinait : Jean voyait une figure d’adolescent, belle, souriante, sereine, encadrée dans l’es boucles brillantes d’une chevelure prodigue.

Et son cœur bondissait de colère ; car cet adolescent, à la blonde chevelure de femme, était pour lui comme le démon du malheur !

Il avait vu cette bouche fraîche et rose s’appuyer, frémissante, sur la main de Gertraud ; il avait vu ce grand œil bleu luire joyeusement à l’heure fatale où le sort lui enlevait la rançon de sa vieille mère !

C’était cette main blanche et efféminée qui lui avait arraché son trésor, le salut de sa famille, écrasée sous la misère !

Oh ! Jean se souvenait maintenant ! les moindres détails revenaient lumineux à son esprit. Il avait l’âme brisée. Et il s’étonnait de n’avoir pas noué ses deux mains autour du cou de cet enfant qui le faisait si misérable !

À mesure qu’il éclairait sa mémoire, il voulait savoir davantage et ne rien oublier ; mais par un effet bizarre qui suit par fois l’ivresse complète, ses souvenirs s’arrêtaient brusquement à l’heure où il avait perdu connaissance dans le cabaret des Quatre Fils Aymon. Il cherchait, il ne trouvait rien. Parfois, une lueur fugitive le mettait pour un instant sur la voie, mais la lueur s’éteignait pour faire place à des ténèbres plus profondes.

Il savait seulement d’une façon vague, et sans pouvoir se l’expliquer, qu’un homme lui avait proposé de sauver sa vieille mère.

Qui était cet homme, et quel était ce moyen ? Jean avait beau faire ; à cette question point de réponse.

Las de se creuser la tête en vain, il tourna de force son esprit vers d’autres pensées ; l’idée lui vint de se vendre comme soldat. Mais ce n’était pas la première fois ; il s’était informé déjà : la prime était trop faible…

Que faire ? Engager son bien de plusieurs années chez le prêteur Araby ? Il y avait bien peu d’espoir que le vieillard, soupçonneux et défiant, pût accepter une transaction pareille ; mais quand tout manque à la fois, la plus faible chance semble une planche de salut ; Jean voulut essayer ; il quitta sa borne et se dirigea vers le marché du Temple. Araby venait de fermer sa porte pour mettre son entrevue avec le baron de Rodach à l’abri de toute oreille curieuse.

Jean demeura comme frappé de la foudre devant cette porte close ; on eût dit que c’était une espérance certaine qui venait à lui manquer tout à coup.

Le malheur est fait ainsi.

Jean se prit à errer sous le péristyle. À chaque instant, quelque pauvre homme, quelque marchande indigente, venaient comme lui, leur gage sous le bras, affronter l’antre du prêteur, et tous se lamentaient, déplorant l’absence inattendue du bonhomme Araby, de cette impitoyable sangsue qui les épuisait sans vergogne.

L’usure n’est-elle pas chez nous l’unique providence de la misère ?

Ils tournaient autour de l’échoppe ; ils frappaient à la devanture ; ils s’asseyaient consternés sur le seuil. L’absence d’Araby eût été, pour une bonne part des habitants du Temple, une réelle calamité.

Le bonhomme était pour ses clients ce que l’opium est aux Chinois, qui se tuent lentement à l’aide du narcotique chéri, mais qui meurent tout de suite, dès qu’on les en prive.

Jean s’était replongé dans sa rêverie sombre ; il se promenait depuis la porte d’Araby jusqu’à la devanture des Deux Lions, où Fritz, debout et appuyé contre la muraille, cuvait sa première chopine d’eau-de-vie, en regardant la foule avec des yeux morts.

À quelques pas de là, Mâlou dit Bonnet-Vert, et Pitois dit Blaireau, entourés d’un cercle compacte, faisaient tranquillement leur vente. Les agents de police abondaient, mais les deux voleurs de pantalons avaient sur la poitrine de larges plaques de marchands d’habits, auprès d’eux la grande duchesse et la petite Bouton-d’Or, qui, ayant quitté leurs costumes de bal pour des toilettes plus modestes, battaient comtois de tout leur cœur.

— Si c’est possible de voir un plus joli montant (pantalon) ! disait Bouton-d’Or avec enthousiasme. C’est bath (beau)… mais bath pour de bon !… ça ne se porte que sur les boulevards chics !

— J’en donne deux croix (12 francs), ajoutait la duchesse.

Blaireau retirait le pantalon d’un air indigné.

— Deux croix et deux petits Philippes avec, ma fée (fille), répliquait-il ; pour une pièce comme ça, ce n’est pas trop de dix-huit points (francs).

Polyte regardait le pantalon d’un air triste.

— Le fait est qu’il est batif (gentil) tout de même ! murmurait-il avec convoitise ; dommage que j’ai tout bu ?…

Batailleur arrivait en ce moment escorté de madame Huffé, sa suivante.

— Oh ! oh ! s’écria Bonnet-Vert, voici la fine des fines… une arcassienne (maligne), rompue, quoi !… Il n’y a pas à lui jouer l’harnache à celle-là ! Deux croix sèches, maman Batailleur, et un bouillon en deux verres (un demi-setier en deux canons), pour mouiller le marché !

Batailleur fit sonner le drap entre ses doigts.

— Allons, dâbuge (la mère), reprit Mâlou, achetez-moi ça pour faire plaisir au petit Polyte, qui est gentil comme tout !

— J’en donne une croix, dit Batailleur, qui ne songea point à se scandaliser.

— Deux croix ! riposta Mâlou.

— Je mets le petit Philippe…

— Allons ! un point de plus, et c’est fait !… Tenez, voilà l’ami Polyte qui me l’aurait acheté mieux que ça, mais…

Réguisé ! (gueux), répondit Bouton-d’Or avec un geste intraduisible ; pas un radis, le pauvre mignon !…

Batailleur se tourna vers Polyte, qui faisait le moulinet avec sa canne pour se donner un maintien. Madame Huffé eut l’honneur de lui envoyer de loin une belle révérence.

Batailleur donna les dix francs, et on alla essayer le pantalon au beau milieu de la salle commune des Deux Lions.

Le Temple n’a ni faiblesses ni pruderies.

— En voilà un qui a de la chance ! murmura Pitois en dépliant un autre pantalon ; faire le lézard (rester oisif) toute la sainte journée, becquiller (manger), boire, être rupin (bien mis), pas mal gambiller (danser) le soir, dans la bonne société…

— Eh bien, moi, j’aimerais pas ça, si j’étais homme ! interrompit gaillardement la petite Bouton-d’Or.

Le cercle entier haussa les épaules devant dette hérésie. Blaireau jeta un regard de mépris sur la jeune fille, presque honteuse d’avoir dit une énormité pareille, et cria son autre pantalon.

En ce moment, Jean, qui venait de passer pour la vingtième fois devant la porte close du bonhomme Araby, aperçut par hasard, au coin de la Forêt Noire, le profil revêche du cabaretier Johann.

Sans qu’il sût pourquoi, il éprouva une sorte de choc moral à cette vue ; il s’arrêta, troublé, les bras tombants et les yeux fixés sur le marchand de vins.

Celui-ci semblait chercher quelqu’un dans la foule.

Jean, après l’avoir contemplé un instant, redressa tout à coup sa taille affaissée ; son œil morne eut un éclair ; un rouge fugitif vint nuancer la pâleur de sa joue.

Il s’élança au travers de la cohue et poussa droit vers Johann, qui ne le voyait pas.

— C’est vous qui m’avez parlé cette nuit, n’est-ce pas ? dit-il en saisissant le bras du marchand de vins.

Celui-ci se retourna et le toisa de la tête aux pieds d’un air équivoque. Puis un sourire, où perçait une intention pateline, vint à sa lèvre.

— Ça se pourrait bien, mon petit, répliqua-t-il…

— C’est vous, oh ! c’est vous ! répliqua le joueur d’orgue ; vous m’avez parlé à l’endroit même où nous sommes.

— Je ne dis pas non, mon fils… mais pas si haut !…

— Vous m’avez dit comment sauver ma mère…

— Eh bien ?… fit Johann qui ne put réprimer un mouvement d’inquiétude.

— Eh bien ! poursuivit le joueur d’orgue en pressant son front à deux mains, je ne m’en souviens plus !

Johann respira. Ses lèvres minces s’ouvrirent en un sourire silencieux.

— Pauvre garçon ! murmura-t-il ; étais-tu ivre cette nuit !… mais il n’y a rien à dire en temps de carnaval !… Je t’ai touché, en effet, quelques mots de ta grand’mère, et je ne me dédis pas… seulement tu vas trop loin… je t’ai dit que je chercherais… et tu as rêvé le reste.

— Non, non ! s’écria Jean ; je n’ai rien rêvé…

— Plus bas !… mon fils, c’est étonnant les rêves qu’on fait quand on est ivre !

Johann regarda le joueur d’orgue en face, puis il baissa les yeux.

— Faudrait savoir avant tout, murmura-t-il, si ça te conviendrait de quitter Paris pour quelque temps…

— Tout me conviendra, si ma pauvre grand’mère est sauvée !

— À la bonne heure… c’est que, vois-tu, il y a des gens qui n’aiment pas à voyager… Puisque tu as du goût pour la chose, toi, ça ne fera pas un pli… un petit tour en Allemagne, une promenade où tu gagneras, bien gentiment et sans te fatiguer, quelque chose de bon.

— Mais, pour cela, il faudra travailler ?…

— Un peu…

— À quoi ?

Le regard de Johann se glissa une seconde fois, sournois et craintif, jusqu’au visage du jeune homme.

— Nous reparlerons de ça… murmura-t-il.

— Non, non, non ! s’écria Jean ; il faut en parler tout de suite !… J’ai entendu dire souvent que vous étiez un homme dur et sans pitié, voisin Johann… le Bausse a des millions ; sans vous, songerait-il à mettre en prison de pauvres malheureux ?…

— Allons donc !… fit Johann.

— Écoutez, je crois que vous avez bon cœur, si vous me dites seulement un mot qui me donne à espérer… vous avez perdu ma grand’mère ; ne niez pas, je le saisi… si vous m’aidez à la sauver, j’oublierai tout, voisin Johann… j’oublierai que j’ai rôdé souvent, le soir, devant la porte de la Girafe, et que j’ai eu besoin de toute ma force pour ne pas vous faire payer avec du sang les larmes de ma mère !…

La physionomie du joueur d’orgue, si douce et timide d’ordinaire, venait de se transformer tout à coup. Il y avait dans ses yeux, fixés sur Johann avec assurance, une menace sombre et farouche.

Le cabaretier tourna la tête pour éviter ce regard.

— J’oublierai tout, reprit Jean ; mais parlez vite, car je souffre trop ce matin, et je ne sais pas ce qu’il y a dans ma tête !…

Le mouvement de la foule les avait entraînés malgré eux ; ils se trouvaient entre la maison de Hans Dorn et le bâtiment de la Rotonde. Johann furetait à droite et à gauche, demandant au hasard une rencontre opportune qui pût le débarrasser de son partner. Mais Jean le tenait par le bras et ne paraissait point d’humeur à le lâcher.

Johann se souvenait parfaitement de la rencontre nocturne et des propositions qu’il avait faites au jeune homme, dans son ivresse. C’était un esprit sceptique, niant volontiers chez autrui l’honnêteté qu’il n’avait point. À jeun, il n’eût peut-être pas eu l’idée de s’adresser à Jean pour la fameuse besogne du château de Geldberg ; mais une fois l’ouverture faite, il ne s’en était point trop repenti. Qu’y avait-il, en effet ? une somme à gagner vis-à-vis d’un homme nécessiteux : les règles étaient observées.

Mais, au milieu de cette foule curieuse, et parmi toutes ces oreilles ouvertes, Johann se trouvait mal à l’aise. Un mot saisi au vol pouvait lui susciter de terribles embarras. Jean, d’ailleurs, lui apparaissait ce matin sous un aspect nouveau, et il lui semblait que la conversation prenait une tournure alarmante.

Il fut quelque temps avant de répondre ; puis il tâcha d’appeler sur son visage revêche une expression de bonhomie, et passa le bras de Jean sous le sien.

— Mon petit homme, dit-il, je gagne ma vie comme je peux… si je ne faisais pas les affaires du Bausse, un autre les ferait à ma place, et la maman Regnault n’en serait pas plus riche… Quant à notre rencontre de cette nuit, tu étais ivre, moi de même, et si je t’ai promis quelque chose, je pourrais m’ excuser aisément… mais ce n’est pas ça ; je t’ai vu tout enfant, tu me plais, et les petites confidences que tu m’as faites cette nuit…

— Des confidences ! murmura Jean étonné.

Le cabaretier cligna de l’œil.

— Ah ! ah ! mon fils, s’écria-t-il ; le vin de madame Taburet vous arrache les paroles du corps !

— Qu’ai-je donc dit ?…

— Ceci et ça… des enfantillages… la jolie Gertraud qui se laisse baise la main…

La paupière de Jean se baissa.

— Et un quidam, poursuivit Johann, un gant jaune qui te fait du chagrin et que tu veux…

Il s’arrêta et ajouta, en se penchant à l’oreille du jeune homme :

— Mettre à l’ombre, mon fiston !

Jean tressaillit de la tête aux pieds. Des gouttes de sueur vinrent à ses tempes. Bien qu’il eût les yeux cloués au sol, on pouvait lire sur son visage l’effort soudain et violent de sa mémoire qui s’éveillait.

Cette idée de meurtre l’avait piqué comme un coup de stylet ; le choc avait en même temps déchiré cette brume qui enveloppait ses souvenirs.

Il dégagea brusquement son bras qui était sous celui de Johann et fit un pas en arrière.

— C’est vrai, prononça-t-il d’une voix altérée, je le hais mortellement, et j’ai dû parler de meurtre… mais vous aussi, je me rappelle maintenant, cet argent que vous me promettez, c’est l’assassinat qui doit le gagner.

Johann se rapprocha vivement.

— Silence ! mon fils, silence ! balbutia-t-il ; je suis un honnête homme… et tu te trompes…

— Je ne me trompe pas ! répliqua Jean, qui étendit la main comme pour faire un serment ; vos paroles sont encore dans mon oreille… c’est un meurtre, un meurtre lointain qui paierait le salut de ma mère…

Jean avait croisé ses bras sur sa poitrine ; ses yeux s’étaient baissés de nouveau. Johann le regardait attentivement, cherchant à deviner sa pensée.

Ils se tenaient en ce moment un peu en dehors de la cohue, tout auprès des maisons qui prolongent la rue de la Petite-Corderie.

Johann réfléchissait. Il regrettait maintenant son imprudence et s’effrayait à voir les rides profondes qui sillonnaient le front du joueur d’orgue ; mais le pas était fait : avancer pouvait être dangereux, reculer était impossible.

Et Johann se disait dans sa sagesse :

— Si une fois je le tenais là-bas, du diable si je m’inquiéterais de lui !… on le payerait suivant ses mérites, et s’il faisait le méchant on s’arrangerait… mais ici pas moyen de brusquer les choses !… ce gamin-là pourrait mettre des bâtons dans mes roues… parlementons !

Si Jean avait pu lire en ce moment au fond de l’âme du cabaretier, il n’aurait eu qu’à prononcer une parole pour conquérir la rançon de son aïeule.

Mais la tête de Jean était pleine de trouble et de détresse ; la fièvre le brûlait ; il se perdait en ces méditations laborieuses et impossibles de l’homme qui croit raisonner et qui délire.

C’était un enfant ; il était faible ; la douleur le brisait. Il ne voyait pas l’occasion, et l’eût-il vue, peut-être n’en eût-il point su profiter. Johann, au contraire, avait toutes les expériences, et ne connaissait point de frein moral. À mesure que le silence se prolongeait, le marchand de vins reprenait son sang-froid et observait son compagnon de plus près ; il traduisait, à sa manière, le trouble muet du joueur d’orgue ; il devinait ; il voyait plus clair que Jean lui-même au fond de la pensée de Jean.

Et ce qui lui apparaissait naguère comme une équipée folle arrivait à devenir pour lui une négociation sérieuse. L’ivresse l’avait bien servi ; en étendant la main au hasard, il avait touché le but. À tout prendre, Jean était peut-être l’homme qui lui convenait le mieux.

— Eh bien ! reprit-il d’un ton confidentiel et insinuant, puisque tu te souviens à moitié, mon fils, mon pauvre garçon, je ne veux plus rien te cacher… mais de la prudence ; rappelle-toi qu’un seul mot pourrait te perdre !

— Me perdre ! répéta Jean.

— Mon fils, poursuivit Johann en donnant à son accent des inflexions toutes paternelles, je vois bien que tu ne sais pas jusqu’à quel point tu t’es engagé cette nuit… nous n’étions pas seuls… et ce ne serait pas contre moi que témoigneraient ceux qui ont entendu notre entretien !

Jean se redressa, indigné.

— Laisse-moi finir, répondit Johann avec calme ; je ne menace pas, entends-tu bien ? je raconte… Ces deux hommes que tu vois là-bas (il montrait du doigt dans la foule Mâlou et Pitois) étaient derrière toi quand tu as parlé, et ces deux hommes m’appartiennent…

Jean avait vu ces deux figures dans les demi-ténèbres du cabaret des Quatre Fils ; il eut un vague souvenir : il crut.

— Tu m’as dit, poursuivit Johann, que, pour la jolie Gertraud qui t’aime et pour ta mère, tu étais prêt à tout… Alors moi qui avais pitié de ton désespoir, je t’ai donné le moyen d’être heureux, et tu as fait un serment.

— Qu’importe un serment de cette sorte ! s’écria Jean.

— Cela importe peu, répliqua Johann, quand on n’est pas forcé de le tenir.

Jean le regarda en face et secoua la tête lentement :

— Je suis trop malheureux, dit-il, pour avoir peur.

— Ça te regarde… Je te préviens que nous sommes forts, et tu sais bien que tu es faible… Ce que tu appelles ton malheur peut se changer aujourd’hui même en bonheur… Que te faut-il pour épouser Gertraud ? une dot : tu l’auras…

Jean serra sa main contre son front brûlant.

— Gertraud, si douce, si jolie, et qui te ferait si heureux !… dit Johann.

— Laissez-moi !… laissez-moi !… murmura Jean.

— Que te faut-il pour sauver ton aïeule ? reprit le marchand de vins ; un peu d’argent ? Tu en auras beaucoup.

Jean perdait le souffle.

— Ta pauvre vieille grand’mère ! poursuivit Johann, si bonne et si malheureuse !… je la voyais l’autre jour passer dans la rue… Comme elle tremble en marchant ! comme sa tête grise se penche ! comme ses yeux sont creusés par les larmes !… Ah ! tout le monde le dit : cette prison l’achèvera !…

Deux pleurs brûlants roulèrent sur la joue livide du joueur d’orgue.

— Non !… non ! balbutia-t-il par un suprême effort de résistance ; mon Dieu, ayez pitié de moi !…

Johann le regardait avec une joie cruelle ; en sa pensée, il n’avait plus besoin de porter un dernier coup.

Mais comme il allait reprendre la parole, un peu de force revint au pauvre joueur d’orgue, qui, chancelant et la tête baissée, fit un pas pour s’éloigner.

— Gertraud ! murmurait-il, le cœur défaillant et brisé ! Gertraud et ma mère !… Oh ! je me tuerai, mais je ne tuerai pas !…

Johann avait froncé le sourcil en voyant sa proie lui échapper, mais un sourire triomphant revint froisser soudain sa lèvre mince. Il se faisait un bruit confus du côté de la maison de Hans Dorn, et la foule, riant, bavardant, se pressant, courait en masse dans cette direction.

Johann rattrapa le joueur d’orgue fugitif en deux enjambées ; il le saisit par le bras.

— Regarde ! dit-il en montrant du doigt la porte de Hans Dorn.

Jean regarda ; sa poitrine rendit un râle sourd. Ses jambes faiblirent, et il tomba sur ses deux genoux, comme foudroyé…

Dans la foule rieuse on criait :

— Oh ! hé, les autres, venez donc voir la bonne femme Regnault qu’on emballe (qu’on arrête) !…

Emballée la Regnault !



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CHAPITRE VI.
DRAME EN PLEIN VENT.


C’était une chose curieuse et digne d’être vue. Tous ces gens, vendeurs, acheteurs, râleuses et compères, avaient motif vraiment de se déranger ! On ne se trouve pas tous les jours en face de tant de souffrances, et, pour regarder de près une si amère détresse, il est bien permis de faire quelques pas.

Les théâtres pleureurs n’ouvrent que le soir ; quand on peut attraper, dès le matin, un petit bout de drame, c’est une excellente aubaine. La journée commence bien ; ce peuple, amoureux de calamités, court après les sanglots et paierait sa place volontiers aux fêtes matinales de la guillotine. Il regarde avec intérêt le malfaiteur qui passe entre deux gendarmes ; il se loge dans la Cité, pour avoir plus voisines les joies du pilori et de la cour d’assises. Son cœur bat tout doucement au seuil froid de la Morgue. Au milieu de ces luttes honteuses qui passent de plus en plus dans nos mœurs populaires, quand un couteau s’ouvre lâchement, quand un homme éventré tombe et crie, la rue s’encombre, on arrive, on se hâte ; la curiosité heureuse enflamme le visage des commères, et, pendant huit jours, on viendra en pèlerinage voir si le pavé garde quelque bonne petite tache de sang.

Nous sommes la plus tendre nation qui soit au monde, fi des corridas espagnoles, où l’on massacre de pauvres taureaux ! fi du pugilat britannique ! fi de ces combats cruels, où deux malheureux coqs, armés d’éperons tranchants, se déchirent à outrance ! nos âmes sont trop douces pour ces atrocités. Mais s’il était possible, en notre âge lumineux, de brûler quelqu’un comme aux temps de barbarie ; si un bûcher, qu’on nous passe cette absurde hypothèse, pouvait s’élever au milieu du Champ-de-Mars, et s’entourer de places réservées, depuis deux louis jusqu’à deux sous, on ferait des millions de recette !

Nous sommes bons, civilisés, compatissants ; mais voir griller un homme !…

Sur la place de la Rotonde, ce n’était rien de pareil ; mais les spectacles ont leur degré d’intérêt, et le théâtre ne chôme point, bien que les succès soient rares. Il s’agissait d’un drame intime en quelque sorte, d’un martyre silencieux et obscur ; mais le peuple est éclectique dans ses instincts cruels : il aime presque autant les larmes que le sang.

Il venait voir deux hommes, exécuteurs impassibles de la loi commerciale, traîner en prison une pauvre vieille femme, à demi morte de douleur, et qui s’étouffait dans ses sanglots.

Elle était faible et si pâle, qu’on l’aurait crue à l’agonie. On pouvait deviner qu’elle n’avait point su conserver, au moment suprême, la dignité calme du malheur ; elle était si vieille et son esprit usé avait subi des chocs si rudes !…

Cela se voyait : la pauvre femme avait dû résister et se roidir contre la main des recors ; sa coiffe était arrachée, ses cheveux gris tombaient en mèches éparses sur sa face terreuse, rejoignant les lambeaux de sa robe déchirée, ses yeux hagards et comme aveuglés indiquaient de la folie ; elle se laissait traîner par les recors, et, de temps en temps, elle essayait une résistance vaine.

Et sa poitrine rendait des plaintes sourdes qui donnaient froid au cœur, comme le râle d’un mourant.

Un fiacre attendait au coin delà rue Dupetit-Thouars, juste en face de la pauvre échoppe que la mère Regnault avait occupée durant trente années.

De la porte au fiacre la route était bien courte, mais la vieille femme allait si lentement ! La foule avait le temps de jouir…

— Ce que c’est que de nous ! disait une des doyennes du marché, j’ai vu ça rouler sur les pièces de six francs du temps de Louis XVIII.

— On a des haut et des bas, répondit sentencieusement madame Huffé ; moi qui vous parle, j’ai occupé des positions… Et je suis maintenant chez les autres !

— Comme elle a l’air malade !

— Tiens ! tiens ! sa robe noire qu’on lui connaît depuis quinze ans est finie pour le coup ! dit l’époux Batailleur.

— Ça voulait être plus honnête que tout le monde, reprenait une fripière de la Forêt-Noire.

— Ça faisait des épates (embarras) ! nasillait le gros neveu Nicolas ; ça gâtait le métier.

— Est-ce vrai, demanda Mâlou, qu’elle a levé le bausse et qu’il est le bœuf pour huit cents francs, le cher homme ?

— Huit cents francs et les frais.

— Eh bien alors ! il n’y a pas de risque qu’elle sorte en vie du bloc !

— Mais pleure-t-elle, au moins, pleure-t-elle !

— Et Victoire donc !

— Et jusqu’à Geignolet !… s’écria Blaireau ; il se lâche du blavin (mouchoir), ma parole !…

— Il n’y a que Jean, le joueur d’orgue, qui a pris de l’air pour ne pas voir tout ça…

— Pas bête !

Et le chœur reprenait, coupant ces mille bavardages par son refrain solennel :

— Voilà ce que c’est que de faire des épates !

Derrière la mère Regnault, venait en effet sa bru. Victoire, qui joignait les mains avec angoisse et tâchait de fléchir par ses prières le cœur sourd des recors. De temps en temps son regard, voilé de larmes, se tournait vers la foule et cherchait son fils, sans doute ; mais elle ne voyait rien.

Derrière elle venait Geignolet, l’air étonné, le corps demi-nu, qui regardait cela d’un œil stupide.

Il avait à la main un lambeau de toile dont il frottait ses yeux secs, par esprit d’imitation.

— Oh ! oh ! oh ! grommelait-il, c’est pour son mardi-gras ! Maman Regnault ne reviendra plus !…

C’était ce spectacle que le cabaretier Johann avait montré du doigt au joueur d’orgue.

Jean était brisé d’avance. Sa vie s’était écoulée jusqu’alors triste, mais tranquille. Le malheur du jour était le même que celui de la veille ; l’habitude s’était faite et l’espoir qui sourit à la jeunesse lui rendait sa pauvreté supportable. La vraie souffrance était venue pour lui au moment où il avait reconnu la position désespérée de son aïeule ; il avait voulu combattre ; ses efforts avaient redoublé ; son orgue, éveillé dès le point du jour, avait chanté dans les quartiers riches jusqu’au milieu de la nuit : peine inutile ! son offort ressemblait à celui du pauvre matelot, demi noyé dans la cale submergée, et qui pompe encore, et qui lutte en vain contre la voie d’eau victorieuse.

C’était un enfant doux et bon, plein de courage, tant qu’il restait de l’espérance ; mais faible, mais sans armes contre le désespoir. Sa nature mélancolique et tendre, où dominait une sorte de rêveuse poésie, n’avait point de résistance ; les tortures de ces derniers jours l’avaient comme affolé. À cet affaissement moral s’ajoutait maintenant l’atonie lourde, produite par les fatigues de la nuit précédente, où l’orgie avait suivi les furieuses émotions de la maison de jeu.

Depuis son réveil, Jean n’avait dans la tête que des idées vacillantes et comme voilées ; son intelligence était dans un sommeil fiévreux, et il ne se sentait vivre que par les blessures aiguës de son cœur.

La vue de son aïeule entraînée par les recors, fut pour lui comme le dernier coup qui achève le soldat couvert de blessures ; il tomba sur ses genoux, accablé, incapable de se mouvoir ; le souffle lui manqua, il se sentit mourir.

Durant quelques secondes, il resta sur le pavé, immobile et comme anéanti ; les quelques pas qu’il avait faits pour fuir l’avaient porté jusqu’au bâtiment de la Rotonde, et un pilier du péristyle le protégeait contre les regards de la foule.

Il était seul avec Johann. Johann l’examinait d’un œil curieux où il y avait un peu d’inquiétude, mais point de pitié. Pendant que le joueur d’orgue gisait à ses pieds, il tourna la tête plusieurs fois pour voir si la besogne des recors s’avançait. Il s’était servi de ce tableau navrant comme d’une arme ; mais le voisinage de la vieille marchande lui donnait à craindre maintenant : il redoutait le réveil de Jean ; il ne savait pas s’il était son maître encore. L’heure arrivait où il avait promis au chevalier de Reinhold de lui fournir son contingent d’hommes de bonne volonté pour la fête de Geldberg ; cette négociation, entamée dans un moment d’ivresse et poursuivie d’abord avec assez d’indifférence, devenait sérieuse. Plus le jour avançait, moins Johann avait de temps pour se retourner ; la récompense promise à son zèle était trop forte pour qu’il fût prudent de fournir le plus léger prétexte à rupture. Les hommes de la trempe du chevalier sont sujets à se raviser, et il s’agissait pour Johann d’une fortune.

En somme, que lui fallait-il ? un homme sachant l’allemand et partant pour Geldberg. Quant à ce que ferait plus tard cet homme, on avait du loisir…

Jean ne se relevait point ; la vieille femme, malgré ses efforts, était entraînée vers le fiacre. Les bavardages qui couraient dans la foule envoyaient jusque sous le péristyle un murmure criard et railleur.

Jean se redressa enfin à moitié, l’oreille blessée par ce bourdonnement ennemi. Il se prit à écouter comme au sortir d’un rêve. Il entendit le nom de son aïeule avec le mot prison, qui se répétait sur tous les tons dans la cohue.

Sa joue, naguère si pâle, devint pourpre ; son œil rougi s’égara. D’un bond, il fut sur ses pieds, et ses mains rapides comme la pensée, se nouèrent autour du cou de Johann.

Celui-ci essaya de crier ; mais Jean, qui avait la vigueur de la folie, l’étranglait : la voix du marchand de vin s’étouffait dans son gosier.

Et Jean disait, en mettant toujours ses doigts plus avant dans la chair :

— Ah ! tu veux que je tue !… eh bien je vais te tuer !… Ma mère Regnault va mourir en prison… mais tu mourras avant elle !

Jean riait et sa lèvre écumait. Il tenait Johann écrasé contre le pilier. Tous les regards étaient dirigés vers le fiacre, et cette scène n’avait point de spectateurs.

Johann, la face violette et les yeux gonflés déjà, ne se défendait plus. Jean serrait, serrait de toute sa force.

En un moment où les bavardages de la foule faisait une courte trêve, Jean crut entendre la voix plaintive de son aïeule ; son regard quitta Johann, pour s’élancer dans la direction du fiacre.

Il vit, au milieu d’un cercle de tètes agitées qui allaient se rétrécissant, l’aïeule dont les doigts roidis se cramponnaient aux vêtements des recors.

Johann se ressentit de cette vue ; ses yeux s’enflèrent pleins de sang et sa langue pendit hors de ses lèvres bleues…

Une minute de plus et la menace de mort eût été accomplie. Mais Jean lâcha prise soudain et mit ses deux mains sur les épaules du cabaretier.

Il n’y avait plus de courroux sur son visage. Parmi le trouble de son cerveau, une idée nouvelle avait surgi et dominait tout le reste.

Tandis que Johann reprenait haleine péniblement, le joueur d’orgue fixait sur lui ses yeux brillants et soudainement agrandis.

— Voisin Johann, dit-il en composant son air et son accent avec une sorte de naïve diplomatie, si je vous promets d’aller là-bas, me donnerez-vous de quoi sauver ma grand’mère ?

Johann, saisi à l’improviste, n’avait pu opposer aucune résistance ; il eût accepté des conditions bien plus dures. Il fit un signe de tête affirmatif.

— Eh bien ! voisin Johann, reprit Jean, qui le tenait toujours solidement appuyé contre la colonne, j’irai !… Le diable est le plus fort… Sur ma parole sacrée, j’irai !

— Est-elle partie ? demanda Johann, qui était comme enchaîné au pilier et ne pouvait plus voir.

Sa voix était rauque, étouffée, à peine intelligible.

Les marques des doigts de Jean restaient autour de son cou.

— Non ! non ! voisin Johann, s’écria le jeune homme ; elle n’est pas partie… Si elle était partie, vous seriez bien près, vous, de descendre en enfer.

Ses sourcils se froncèrent, et il ajouta rudement :

— Le marché est fait : payez !

Johann avait sur lui le billet de banque que le chevalier de Reinhold lui avait donné la veille au soir comme arrhes de leurs conventions.

Il le prit dans sa poche. Les forces et la présence d’esprit lui revenaient à la fois. Il était beaucoup plus vigoureux que le joueur d’orgue, et tandis que celui-ci lorgnait avidement le billet, il eut un instant la pensée d’user de représailles.

Mais il se contint, parce que son intérêt parlait plus que sa rancune.

— Tu m’as caressé rudement, mon garçon, dit-il avec un sourire contraint ; mais je crois que tu es encore un peu ivre, et je ne t’en veux pas.

— Donnez… donnez ! s’écria Jean qui bouillait d’impatience.

Johann le repoussa d’un effort vigoureux.

— Minute, mon petit ! reprit-il ; il n’est plus temps de jouer des mains, et si je te donne les mille francs, c’est que ça me conviendra… posons nos faits !

Jean fit le geste de s’élancer de nouveau.

— La paix ! dit Johann froidement, ou je te casse la tête contre le pilier !

Tout en parlant, il s’était emparé des deux bras du joueur d’orgue, qui craquaient sous son étreinte.

Jean, réduit à l’impuissance, se débattait en grinçant des dents.

— Calme-toi, mon petit, poursuivit Johann ; tu vas avoir ton argent, nous sommes d’accord… seulement, je veux te dire que, dans une heure, je t’attendrai ici pour te conduire à la voiture… tu pars à midi pour l’Allemagne.

— Si tôt !… murmura Jean.

— C’est comme ça… Refuses-tu ?

— J’accepte… mais donnez, donnez !…

Johann tendit le billet ; mais au moment où le joueur allait le saisir, il le retira une seconde fois.

— Pas de bêtise ! reprit-il encore en fronçant le sourcil et d’une voix plus basse ; rien ne me répond de toi, sinon ton serment… j’en veux un bon.

— Je jurerai tout ce que vous voudrez ! s’écria Jean, qui se démenait avec folie.

— Tu aimais bien ton père, dit Johann en le regardant fixement ; promets-moi de partir dans une heure, par la mémoire de ton père !

— Par la mémoire de mon père, je le jure !

Johann lâcha le billet ; Jean se précipita dans la foule tête baissée.

— J’ai juré de partir, pensait-il, ivre de joie cette fois ; mais je n’ai pas juré de tuer !…

Johann le suivait d’un regard sardonique, et tâtait les meurtrissures vives de son cou.

— Je pense bien qu’il y en aura plus d’un à rester là-bas, grommela-t-il ; l’affaire est faite, en tous cas, et j’ai fameusement gagné mes rentes !

La foule avait suivi pas à pas la mère Regnault, et les recors étaient maintenant sur le point d’atteindre le fiacre. La scène entre Johann et le joueur d’orgue n’avait pas duré plus d’une minute.

Et, tout en s’approchant, la cohue s’était épaissie peu à peu au point de former une barrière compacte et circulaire.

Jean avançait lentement, bien que tout le monde fit effort pour lui livrer passage. Sa venue tardive était un coup de théâtre ; elle fouettait la curiosité qui commençait à languir ; on avait lieu maintenant d’espérer du scandale : le drame marchait à souhait.

— Laissez passer ! criait-on sur les derrières du cercle ; laissez passer le petit camaro qui va crosser un peu les corbeaux !

— Hardi ! Jean, mon mignon. Si tu tapes, n’oublie pas le coup de poing sous le menton… ça coupe la langue !

— Et le talon dans le jarret… ça casse la jambe !

— Laissez passer, vous autres ! laissez passer !…



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CHAPITRE VII.
ADIEUX.


Sur le devant du cercle, on n’avait pas encore connaissance de l’arrivée de Jean ; mais on s’amusait tout de même.

On était là aux premières places ; on pouvait voir l’angoisse peinte sur le visage de la vieille femme, les larmes désespérées de Victoire et l’étonnement triste de l’idiot, qui, pour la première fois de sa vie, se sentait le cœur ému vaguement.

On pouvait voir les efforts et les contorsions des aides de la justice, qui avaient presque honte de leur rôle, et qui gardaient, certes, plus de compassion dans l’âme que les neuf dixièmes des curieux.

C’était charmant ! et, en conscience, cette dernière journée du carnaval commençait dune façon bien gaie !

À cet instant, la mère Regnault, à bout de résistance, atteignait justement le fiacre, et se trouvait par conséquent en face de son ancienne échoppe. La vue de cette place, qu’elle avait occupée pendant si longtemps, et qui gardait pour elle tant de souvenirs chers, de cette place où une nombreuse famille l’avait entourée autrefois, où elle avait été riche, heureuse, honorée, lui toucha le cœur comme la pointe aiguë d’un couteau : elle se révolta contre l’accablante détresse ; un effort convulsif la dégagea des mains de ses gardiens ; la foule hurla bravo !

— On la rattrapera ! cria Pitois.

— On ne la rattrapera pas ! riposta la grande duchesse.

Et la cohue donnant à pleine tête dans ce jeu bien connu, de répéter avec enthousiasme :

— On la rattrapera !

— On ne la rattrapera pas !

Le pauvre idiot pleurait ; mais il riait à entendre ces clameurs joyeuses, auxquelles se mêlait malgré lui sa voix égarée.

Et il grommelait entre ses dents :

— J’irai ce soir… le trou est presque fait… je prendrai les jaunets, j’achèterai de l’eau-de-vie et des bouteilles pour mettre l’eau-de-vie… et une grande cave pour mettre les bouteilles… et s’il reste des jaunets, je les donnerai à maman Regnault pour qu’elle sorte de prison…

Il poussa un cri de joie et fit la cabriole.

— Bravo, Geignolet ! dit la foule.

Et comme la vieille femme, ressaisie, se débattait en pleurant devant le marchepied du fiacre, le chœur reprit en mesure.

— Elle montera !

— Elle ne montera pas !…

Ce fut à ce moment que Jean, baigné de sueur et les habits en désordre, perça les derniers rangs des curieux.

— Mon fils !… mon fils !… criait la vieille femme épuisée.

Ce cri suprême s’adressait non pas à Jean, mais à cet autre enfant, toujours cher, hélas ! dont la dureté impie assassinait sa vieillesse, à Jacques Regnault, le parricide, à M. le chevalier de Reinhold !

Jean arriva au centre du cercle de toute la vigueur de son élan, repoussa les recors à trois pas, et se mit, le front haut, les narines gonflées, au-devant de son aïeule.

La joie de la cohue était au comble.

— Ça va chauffer, dit Pitois ; tape, mon petit, ou tu n’es pas un homme !

— Vas-y, Jean !

— Jean, attige-les (arrange-les).

— Lâche le coup de tampon, ma chatte !…

Bouton-d’Or dansait sur ses petits pieds impatients ; la grande duchesse trépignait ; Batailleur avait envie de pleurer, et madame Huffé, oubliant ses malheurs, exécutait à son insu diverses révérences.

Mais l’allégresse devait aller plus loin encore. Quand on vit Jean présenter le billet libérateur et donner ainsi à la pièce un dénoûment dans toutes les règles, ce fut un véritable délire. Chacun s’attendrit outre mesure ; on ne se souvint plus d’avoir raillé ; on avait pour ces pauvres gens en vif et chaud intérêt.

— Une si brave bonne femme ! disait Bouton d’Or, les larmes aux yeux.

— Du monde si honnête et qui n’ont jamais fait de tort à personne ! ajoutait une râleuse sensible avec componction.

— À l’eau les corbeaux ! cria Pitois.

Une clameur immense, courroucée, menaçante, accompagna la fuite précipitée des malheureux recors.

Et, tandis que la famille Regnault s’échappait par l’allée de sa demeure, on portait Geignolet en triomphe autour de la place de la Rotonde…

Hans Dorn n’avait eu aucune connaissance de cette scène ; pendant qu’elle avait lieu, il était retiré avec son camarade Hermann et nos autres convives du cabaret de la Girafe, dans un cabinet particulier des Deux Lions. Là, il exécutait les derniers ordres du baron de Rodach.

Il demandait à tous ces émigrés d’Allemagne, anciens vassaux de la maison de Bluthaupt, s’ils étaient prêts à quitter Paris pour le service du fils de leur maître.

Et tous promettaient leur concours à cette œuvre fidèle.

Tous sans exception.

De sorte que, si des assassins soudoyés devaient prendre la route du château de Geldberg, il devait s’y trouver aussi de loyaux défenseurs.

Et la bataille pouvait être égale entre les meurtriers du vieux Gunther et les serviteurs de son fils.

Dans la pauvre chambre de la mère Regnault avait lieu une scène de muet bonheur, que troublait seulement l’air sombre et soucieux du joueur d’orgue. Lui qui avait sauvé son aïeule aimée, lui qui aurait dû être joyeux, il restait froid et triste, répondant par le silence aux caresses passionnées de sa mère heureuse.

La vieille femme, assise sur le pied du grabat, reprenait haleine et se souvenait des récents événements, comme d’un rêve lointain. Instinctivement, elle murmurait une prière d’action de grâce ; mais son intelligence, trop violemment frappée, ne retrouvait pas son assiette.

Victoire couvrait de baisers le front de Jean ; elle pressait les mains de Jean contre son cœur et lui disait :

— Mon enfant ! mon cher enfant ! que Dieu est bon de t’avoir choisi pour nous sauver !

Dans ce premier moment, elle ne songeait point à demander compte au jeune homme de cet argent trouvé si à propos. Quand elle y songea enfin, une demi-heure environ s’était écoulée.

Elle parla. Jean se leva, au lieu de répondre, et la serra entre ses bras. Puis, il s’agenouilla auprès de l’aïeule et lui mit un baiser sur la main.

Puis encore Victoire effrayée, prise d’un soupçon accablant, le vit ouvrir la porte et disparaître sans prononcer une parole…

Il lui restait une demi-heure. Au lieu de prendre l’allée qui conduisait au dehors, il monta rapidement l’escalier de Hans Dorn.

Gertraud était seule à la maison, depuis que son père était sorti en compagnie de M. le baron de Rodach. Elle avait quitté le voisinage de la fenêtre où longtemps elle était restée en sentinelle, guettant le passage de Jean Regnault. Elle n’avait vu ni le départ navrant ni le joyeux retour de la famille.

Elle s’asseyait contre son petit lit blanc, les mains croisées sur ses deux genoux, l’œil triste et la tête inclinée.

Pauvre Jean ! peut-être lui était-il arrivé malheur ! La veille il avait voulu s’expliquer ; c’était elle, Gertraud, qui avait repoussé impitoyablement ses confidences !

Mon Dieu ! que n’eût-elle point donné ce matin pour savoir…

Car elle avait grand’peur ; Jean avait promis de revenir et il ne revenait pas ! Jean avait la tête faible ; le désespoir conseille mal…

Elle se repentait. Bien des fois, depuis son réveil, ses beaux yeux, habitués au sourire, s’étaient mouillés de larmes. Elle eût voulu regagner les heures passées et se trouver face à face avec son amant, dans la soirée de la veille.

Comme sa conduite eût été différente ! comme elle se serait montrée tendre et curieuse ! comme elle eût interrogé !

Mais les regrets sont vains, elle s’était sacrifiée à son dévouement pour Denise ; elle avait repoussé Jean, et Jean ne revenait pas.

À mesure que la journée s’avançait, l’inquiétude de Gertraud augmentait. Son joli visage, qui d’ordinaire exprimait tant de joie espiègle et naïve, peignait l’abattement et une sorte de terreur. Elle sentait, au fond de l’âme, l’angoisse inconnue d’un pressentiment funeste.

Mais au plus fort de sa méditation douloureuse, vous eussiez vu ses traits s’épanouir tout à coup, et la gaieté revenir pétiller dans ses grands yeux.

Un pas se faisait entendre dans l’escalier, et le cœur de Gertraud eût reconnu ce pas entre mille.

Elle se leva. Plus de traces de larmes. Elle gagna, leste et sémillante, la porte qu’elle ouvrit avant qu’on eût frappé.

— Jean ! mon pauvre Jean ! s’écria-t-elle en descendant à la rencontre du joueur d’orgue ; que vous est-il arrivé ?… D’où venez-vous ?… Entrez ! entrez ! bien vite… Oh ! que vous m’avez fait peur !

Elle tendit son front que Jean toucha de sa lèvre ; l’escalier était obscur, elle ne vit point en ce premier moment la détresse qui était sur les traits du jeune homme.

Elle le prit par le bras et l’entraîna dans sa chambrette, où elle l’assit auprès d’elle, tout auprès, serrant sa main entre les siennes, et heureuse de toute l’inquiétude oubliée.

Jean ne parlait point. Après deux ou trois minutes, durant lesquelles la jeune fille se recueillait en son bonheur, elle s’étonna du silence de Jean et leva sur lui ses yeux brillants de plaisir.

Elle eut un frisson et sa joue rose redevint plus pâle que naguère.

— Qu’avez-vous, Jean ? balbutia-t-elle épouvantée.

Jean essaya de sourire.

La jeune fille répéta deux fois sa question sans obtenir de réponse, et pendant cela, son regard avide parcourait Jean de la tête aux pieds ; elle voyait ses habits déchirés dans l’orgie de la veille et dans son passage récent à travers la cohue ; elle voyait ses cheveux mêlés, son œil cave et hagard, sa joue, rendue, par une seule nuit, hâve comme la joue d’un malade qu’une longue fièvre enchaîne entre ses draps.

— Par pitié, dit-elle, parlez-moi… je veux tout savoir !

Il y avait de la contrainte parmi les désordres de Jean, et ses yeux semblaient éviter le regard de Gertraud.

— Je suis venu vous dire, Mademoiselle, murmura-t-il avec effort, que si je ne vous rends pas les habits en bon état…

— Il ne s’agit pas de cela, interrompit la jeune fille, les larmes aux yeux, il s’agit de vous !

— De moi ? répliqua Jean, dont l’accent prit une nuance d’amertume.

Il s’arrêta et poursuivit presque aussitôt après en secouant la tête avec lenteur.

— Oh ! moi, mamzelle Gertraud, pourquoi vous ennuierais-je de ce qui me regarde ? hier au soir…

— Est-ce pour cela que vous m’en voulez, Jean ? Si vous saviez comme j’ai souffert depuis ce matin !

— Je ne vous en veux pas, dit le joueur d’orgue froidement ; ce que vous avez fait, vous aviez droit de le faire… On dit que le moindre souffle emporte les promesses des femmes… Vous êtes riche et je suis pauvre, Mademoiselle… J’étais un fou et je devais être puni rien que pour avoir espéré !

Les larmes qui perlaient dans les yeux de Gertraud roulèrent à grosses gouttes sur sa joue.

— Est-ce que vous ne m’aimez plus, Jean ? dit-elle.

Le malheur rend cruel. Jean répondit, en détournant la tête :

— Je crois que je ne vous aime plus.

Un sanglot souleva la poitrine de Gertraud. Jean avait le cœur brisé, mais il n’ajouta pas une parole.

Il éprouvait comme une barbare jouissance à voir souffrir.

Une voix s’élevait en lui, qui proclamait l’innocence de Gertraud et qui le poussait à demander une explication ; mais il se roidissait, il se complaisait en quelque sorte dans la torture partagée.

Un silence de quelques minutes suivit.

Au bout de ce temps, le joueur d’orgue s’agita sur sa chaise et tourna son chapeau entre ses doigts avec embarras.

— Et maintenant, dit-il, mamzelle Gertraud, je vais vous faire mes adieux.

— Vous partez ? demanda la jeune fille que les pleurs étouffaient.

— Je pars, répondit Jean, pour longtemps peut-être… je pense bien que nous ne nous reverrons jamais.

Sa voix trembla et l’émotion triompha enfin de sa froideur empruntée.

— Je le pense ! reprit-il ; hier encore j’aurais été bien malheureux de cette séparation… mais aujourd’hui… Oh ! Gertraud ! Gertraud ! que Dieu vous pardonne ! Un autre ne vous aimera point comme je vous aimais !

— Mais pourquoi me parlez-vous ainsi ? s’écria la jeune fille navrée, que vous ai-je fait ? que vous ai-je fait ?

Les sourcils de Jean se froncèrent ; puis ses yeux, arrêtés un instant sur Gertraud, eurent une expression attendrie.

Il fut sur le point de s’expliquer ; mais la rancune l’emporta.

Il se leva.

— Vous ne m’avez rien fait, mamzelle Gertraud, dit-il, de quoi me plaindrais-je ?… vous étiez libre !

La pauvre enfant n’avait garde de comprendre.

Jean se dirigea vers la porte.

— Mais où allez-vous ? au nom de Dieu ! dit-elle, par pitié ! dites-moi quelque chose et ne me quittez pas ainsi !

Jean s’arrêta, irrésolu, sur le seuil même.

— Écoutez, reprit-il à voix basse, je vous ai trop aimée pour vous oublier un jour… bien des fois je penserai à vous, et ce sera ma peine la plus cruelle ! Adieu, Gertraud, je vais au loin… Il y a désormais autour de mon sort un mystère que ma famille elle-même ne saurait point percer… mais, quoi qu’il arrive, ne croyez pas que je puisse devenir criminel !

Ce mot, qui répondait à la préoccupation secrète de Jean, frappa Gertraud d’étonnement et de frayeur.

— Criminel !… répéta-t-elle. Comment pourrais-je vous croire criminel ?…

Jean s’était avancé imprudemment, parce que, à son insu, il éprouvait une consolation triste à prolonger ses adieux. Le rouge lui monta au front : il ne pouvait ni ne voulait répondre.

Il balbutia quelques mots inintelligibles, jeta un dernier regard à Gertraud, et descendit l’escalier en courant.

La jeune fille l’appela d’une voix épuisée. Comme il ne revenait point, elle descendit l’escalier à son tour, et s’élança sur ses traces jusqu’au bout de l’allée.

Au bout de l’allée, elle rencontra l’idiot Geignolet qui s’en revenait à la maison : la foule, ennuyée de le porter en triomphe, l’avait jeté contre une borne et ne songeait plus à lui.

L’idiot rentrait, heureux et fier comme un roi.

— As-tu vu passer ton frère ? demanda Gertraud.

— Ils m’ont porté, répondit l’idiot avec emphase, porté par dessus leurs têtes, tout autour de la place… Ils criaient : vive Geignolet !… tout le monde a entendu cela !

— As-tu vu ton frère ? répéta Gertraud en lui secouant le bras.

— Ne me touchez pas ! s’écria l’idiot avec un geste d’empereur, ou bien je vais leur dire de vous battre… ils font tout ce que je veux !

— Geignolet, mon petit Geignolet ! répéta encore Gertraud ; je te donnerai de l’argent. As-tu vu passer ton frère ?

Au mot argent, l’idiot dressa l’oreille.

— Oui, répliqua-t-il en montrant le bâtiment de la Rotonde, je l’ai vu ; il est là.

— Eh bien, cours après lui, mon petit Joseph !… suis-le partout… tâche de savoir où il va… et, si tu peux me le dire, je te donnerai des sous plein tes deux mains !

Geignolet arrondit ses deux mains, longues et difformes, de manière à figurer une sorte de récipient dont il mesura de l’œil la capacité.

— Ce sera bon, grommela-t-il, en attendant que j’aie les jaunets… On y va !

Il se prit à courir, en dégingandant son corps étique, et disparut dans la foule qui emplissait encore le marché.

Gertraud rentra dans l’allée, et s’appuya, défaillante, contre le mur.
CHAPITRE VIII.
COMPAGNONS DE ROUTE.


Cependant Geignolet se coulait dans la foule et Jean, son frère, arrivait au lieu du rendez-vous assigné par le cabaretier Johann.

C’était sous le péristyle de la Rotonde, du même côté que l’échoppe du bonhomme Araby.

La porte de l’usurier était ouverte, et il attendait maintenant la pratique, comme à l’ordinaire, derrière le trou en demi-lune de son bureau privé ; mais le marché arrivait à sa fin, et les emprunteurs, rebutés, qui avaient trouvé porte close dans la matinée, s’étaient pourvus ailleurs.

Le bonhomme avait ce matin du malheur ; il avait beau guetter, nulle proie ne venait le consoler de la brèche terrible faite à sa caisse secrète.

Il était plié en deux dans son vieux fauteuil, et il supputait dolemment ce qu’il faudrait de gros sous, arrachés à l’indigence, pour refaire cent trente mille francs.

Cent trente mille francs !…

Dans un coin, Nono, la petite Galifarde, portant sur le visage et sur le cou les traces de la démence brutale de son maître, se tapissait, transie de froid ; ses yeux étaient fixés sur le bonhomme avec épouvante ; elle n’osait pas se plaindre ; à peine osait-elle respirer.

Johann et Jean se rencontrèrent devant la porte extérieure de la boutique. Le cabaretier venait de faire le tour de la place ; il avait passé la revue de ses hommes : tous étaient prêts. Fritz avait bu sa chopine d’eau-de-vie, et les deux amis inséparables, Mâlou et Pitois, venaient de vendre leur dernier pantalon volé.

— Voilà ce que j’appelle être exact ! dit Johann ; sais-tu, petit Jean, que tu as une bonne poigne et que je garderai longtemps la marque de tes caresses ! mais ne parlons pas de ça, l’heure nous presse et ta place est retenue à la diligence de tantôt.

— J’ai promis de partir, répondit Jean, je partirai.

L’idiot arrivait en ce moment, suivant la trace de son frère, comme un limier tient une piste. Il essaya de se mettre aux écoutes derrière un des piliers du péristyle, mais Johann et le joueur d’orgue parlaient bas et se promenaient, faisant trois ou quatre pas en avant, trois ou quatre en arrière. L’idiot, qui tendait l’oreille de son mieux, ne saisissait pas un mot de leur entretien.

Tout autre que lui eût déserté la tâche, dans l’impossibilité de s’approcher davantage : mais le hasard avait singulièrement servi Gertraud dans le choix de son messager. Geignolet, comme presque tous les malheureux privés de raison, avait dans sa nature une part de cette adresse instinctive qui fait, en certains cas, la supériorité du sauvage sur l’homme de la civilisation. Il passait sa vie à guetter comme une bête fauve à l’affût, à se cacher pour dérober une proie convoitée, à se glisser dans les trous comme un serpent.

Et comme personne ne daignait faire attention à ses manœuvres folles, il était réellement la perle des espions.

Durant deux ou trois minutes il suivit Johann et son frère de pilier en pilier, avec une patience rusée qui lui était propre ; puis, voyant l’inutilité de ses efforts, il parcourut le lieu de la scène d’un regard rapide pour chercher un abri plus proche. Dans ses yeux mornes d’ordinaire brillait, par éclairs intermittents et soudains, une intelligence farouche.

Il n’y avait point de cachette sous le péristyle, mais l’œil de l’idiot s’arrêta sur la porte ouverte du bureau d’Araby.

C’était pour lui un lieu connu. Pendant plusieurs mois, il avait été le galifard d’Araby, et, depuis que la petite Nono l’avait remplacé dans ce poste peu enviable, il venait presque tous les matins épier la sortie de l’enfant pour la battre ou lui arracher son déjeuner.

Il saisit l’instant où Johann et son frère avaient le dos tourné, pour traverser d’un seul bond le péristyle. Quand ils se retournèrent, il était tapi déjà derrière la porte de l’usurier.

De là, il entendait beaucoup mieux.

Lorsque les deux interlocuteurs passèrent devant la porte, c’était Johann qui parlait. Il répondait sans doute à une question du joueur d’orgue, touchant le but du voyage.

— Tu auras tout le temps de savoir cela en route, mon garçon, disait-il ; je vais te mettre avec un gaillard qui t’expliquera la chose… tout ça ne sera pas la mer à boire, crois-moi, et tu auras gagné facilement ton argent !

Ils étaient tous les deux, vis-à-vis l’un de l’autre, dans une situation analogue. Entre eux, il s’agissait d’un meurtre que Johann prenait fort au sérieux sans doute, mais pour lequel il ne comptait nullement sur le joueur d’orgue ; Jean était à ses yeux un comparse, chargé uniquement de compléter sa troupe, et qu’il embauchait pour avoir droit à la récompense promise.

Quand on a deux estafiers comme Mâlou et Blaireau, sans parler de l’honnête Fritz, un pauvre garçon de la trempe de Jean Regnault est assurément du luxe.

Mais le chevalier avait exigé quatre hommes, pour le moins, et il fallait lui en donner pour son argent.

C’était sous l’influence de la roide eau-de-vie des Quatre-Fils-Aymon que Johann avait entamé cette conquête à peu près inutile ; à jeun, peut-être eût-il agi différemment. Néanmoins, une fois l’affaire commencée, autant celui-là qu’un autre. Il savait l’allemand, et Johann ne songeait pas, sans un certain plaisir, que l’absence du joueur d’orgue laisserait le champ libre au neveu Nicolas, auprès de la gentille Gertraud.

Johann avait l’estime la plus profonde pour les économies du père Hans.

Quant à Jean, nous savons que sa détresse lui avait enseigné la ruse, et qu’il avait fait avec sa conscience une sorte de compromis. L’idée du meurtre était à cent lieues de sa cervelle.

Pourtant, Johann et lui vinrent naturellement à parler du meurtre. Geignolet saisit quelques paroles à la volée et les mit telles quelles dans sa mémoire.

Au bout de dix minutes, il vit Johann tirer de sa poche une bourse qu’il remit à Jean, et tous deux s’éloignèrent.

— Hue ! gronda l’idiot en les suivant de loin ; je vais dire tout ça à la petite Gertraud…

Johann et Jean Regnault abordèrent Fritz sur le seuil des Deux-Lions ; Johann prononça quelques mots, et l’ancien courrier de Bluthaupt, affaissé déjà sous ses libations matinales, marcha silencieusement à ses côtés.

Ils arrivèrent tous trois, suivis toujours par Geignolet, jusqu’à l’allée humide et noire conduisant au cabaret des Quatre-Fils.

— Oh ! hé ! fit Johann sans se donner la peine d’entrer ; oh ! hé ! les camaros ! en route !

Mâlou, tenant au bras Bouton-d’Or, et Pitois, remorquant la grande duchesse, arrivèrent à ce signal.

— Nous voilà parés, dit Mâlou ; faites-vous la conduite, papa Johann ?

— Et vos bagages ! demanda celui-ci.

— Pas de bagages, répondit Blaireau ; nous ne nous chargeons que de passe-ports, très-bien faits, et de nos épouses.

— Comment ! vous ne partez pas seuls ? murmura le cabaretier, dont les sourcils se froncèrent.

Bouton-d’Or et la grande duchesse lui rirent au nez le mieux du monde, et la petite fille ajouta, en dessinant un geste de polka très-avancé :

— Ça t’étonne, mon vieux vilain !… Comment se portent l’Amour et sa perruque ?

Johann secoua la tête avec une mauvaise humeur croissante.

— On n’avait pas mis ça dans le marché, dit-il.

— Nous nous y mettons, mon bauffeton, riposta Bouton-d’Or.

— Que voulez-vous, papa Johann, ajouta Mâlou, ces dames veulent faire un voyage sur les bords du Rhin ?

Johann haussa les épaules et ouvrit la marche. La caravane s’ébranla sur ses traces.

Jean marchait côte à côte avec Fritz. À voir la répugnance peinte sur son visage, on eût dit que l’anneau de fer des bagnes rivait son poignet à celui de ce taciturne compagnon.

Les deux couples venaient ensuite joyeux et bavards. Ils étaient gais comme pinsons ; ils chantaient de tout leur cœur, et, quand la rue s’y prêtait, ils essayaient un temps de galop sur le trottoir. Eu égard à leurs mœurs aimables et à leurs charmants caractères, ils allaient faire là un véritable voyage d’agrément.

Par derrière, Geignolet se coulait le long des maisons ; il regardait tout cela d’un air surpris et s’amusait assez.

On arriva aux messageries. Mâlou, Pitois et leurs compagnes se juchèrent délibérément sur la banquette ; Fritz et Jean se placèrent dans la rotonde, où ils se trouvèrent seuls.

Geignolet, mêlé aux gamins et aux commissionnaires, achevait de remplir son rôle d’éclaireur.

— Dès que vous serez là-bas, dit Johann à Mâlou, vous vous établirez dans les environs du château, et vous accoutumerez les bonnes gens de Geldberg à votre visage… Tâchez surtout de vous conduire comme il faut, et de ne pas gâter les choses à l’avance !

— Entendu, papa Johann ! répondirent les deux voleurs.

— Et bien des choses à l’Amour ! ajouta Bouton-d’Or.

Johann revint vers la rotonde.

— Toi, Fritz, reprit-il, tu es du pays et tu sauras comment te retourner… Tu aideras un peu les autres et feras la leçon à ce petit homme que je te confie.

Fritz, suivant sa coutume, mit ses gros yeux éteints sur le cabaretier et ne répondit point.

Le fouet du postillon retentit ; le cornet du conducteur sonna une douzaine de notes surprenantes, et la diligence écrasa le pavé au galop des cinq chevaux.

Johann et Geignolet reprirent, chacun de son côté, la route du Temple.

Jean connaissait Fritz pour l’avoir vu bien des fois sur le carreau, mais il ne lui avait jamais parlé. À peine la voiture avait-elle fait dix tours de roues, que l’ancien courrier de Bluthaupt s’enfonça dans un coin de la rotonde, et ferma les yeux pour dormir.

Jean se prit à l’examiner, et sa répugnance ne diminua point en voyant l’aspect misérable du camarade qu’on lui imposait. Il remarqua ses habits usés et souillés de taches innombrables, sa barbe hérissée, où le peigne semblait n’avoir point passé depuis dix ans ; ses traits flétris, ses orbites caves et la pâleur livide de ses joues, aux pommettes desquelles rougissaient deux étroites taches de sang.

Quand il eut fini son examen, il se prit à songer, et sa tête s’emplit de pensées amères. Tout ce qu’il avait souffert lui revint en mémoire, et il sentit son cœur se serrer à l’idée de ce qu’il devait encore souffrir.

Parmi sa rêverie douloureuse passaient de vagues épouvantes. Johann s’était refusé à toute explication ; Jean ne savait rien, et pouvait deviner seulement qu’il faisait partie d’une bande d’assassins payés d’avance.

Qu’allait-il se passer dans ce château lointain ? Jean était résolu à feindre l’obéissance, et à tâcher d’empêcher le meurtre, tout en jouant le rôle de meurtrier. Mais tout était pour lui mystère ; il ne savait rien de ce qui l’attendait au bout du voyage. Son cerveau, incessamment sollicité, s’échauffait peu à peu ; la solitude augmentait son agitation, et la fièvre, qui l’avait brûlé dans la matinée, le reprenait, plus vive.

À quelques lieues de Paris, il éveilla Fritz d’un brusque mouvement.

— On vous a ordonné de me faire une leçon, dit-il ; j’ignore tout, et je veux savoir… Qu’allons-nous faire en Allemagne ?

Fritz ouvrit les yeux lentement et les referma de même.

— Éveillez-vous, éveillez-vous ! s’écria le joueur d’orgue en le secouant ; je ne puis rester davantage dans cette incertitude qui me rend fou !

Le courrier ouvrit encore les yeux et son regard tomba lourdement sur son jeune camarade.

— Je connais un homme qui voudrait bien être fou, murmura-t-il de sa voix creuse et sourde ; mais celui-là ne peut pas !

Sa paupière appesantie semblait avoir peine à se tenir ouverte.

— Je rêvais, reprit-il, en se parlant à lui-même. Toujours le même rêve !… Deux hommes au bord de l’Enfer… La lune blanche, courant sous les nuages… et un cri… Oh ! ce cri qui me passe au travers du cœur !…

Jean l’écoutait, bouche béante ; il ne comprenait point ; mais un frisson glissait par ses veines.

— Vous êtes bien jeune, poursuivit Fritz, et vous aurez de longues années pour vous souvenir… J’avais votre âge à peu près, et ce ne fut pas moi qui commis le crime… pourtant, le crime est là, comme un poids glacé, sur ma conscience… Je ne vous connais pas, mais j’ai pitié de vous…

Jean restait muet ; quelque chose arrêtait les paroles dans sa gorge.

— Nous retournons là-bas, poursuivit encore Fritz, dont la voix somnolente s’embarrassa. Je reverrai l’Enfer et les broussailles où je retrouvai des lambeaux de son manteau… J’irai le soir à la même heure et par un clair de lune pareil… je m’agenouillerai sous le mélèze, et j’essaierai de prier Dieu, pour voir une bonne fois si je suis damné…

— Mais de quoi parlez-vous ? balbutia Jean.

Fritz déboutonna son vieux paletot et prit une énorme bouteille, recouverte d’osier, qui pendait à sa ceinture. La bouteille contenait de l’eau-de-vie, il but à longs traits.

Quand il eut fini de boire, il tendit le flacon à Jean.

— Faites comme moi, dit-il, si vous avez déjà besoin d’oublier.

Jean repoussa l’offre du geste ; le courrier remit sa bouteille à sa ceinture et se renfonça dans le coin de la rotonde.

Jean était seul de nouveau. Fritz ronflait. Sur l’impériale, les deux voleurs et leurs compagnes chantaient à tue-tête. Leurs voix joyeuses arrivaient jusque dans le silence de la rotonde.

Jean retomba dans sa méditation accablante ; les heures passaient ; le jour baissa ; la nuit vint noire et froide.

L’esprit de Jean était frappé ; des idées sinistres tournaient dans sa pensée et d’effrayants fantômes se couchaient auprès de lui dans l’ombre. Il y avait dans sa famille un pauvre être sans raison ; peut-être son intelligence à lui était-elle moins assurée que celle du commun des hommes. Les chocs répétés qu’il avait subis depuis peu avaient usé sa force, et il sentait ses pensées vaciller en lui, comme la veille, à l’heure folle de l’ivresse.

Il eût donné tout au monde pour avoir un ami à qui demander secours.

Mais il était seul. Auprès de lui, un homme dormait à qui le remords arrachait dans ses songes de sinistres paroles. Jean écoutait ; il surprenait, ça et là, quelques mots confus qui étaient toujours les mêmes : crimes ! enfer ! assassin !

Sa tête se perdait.

Ses tempes s’inondaient d’une sueur froide ; le pacte sanglant qu’il avait signé lui apparaissait tout à coup, rigoureux et impossible à éluder. Sa main s’ouvrait, frémissante, comme pour lâcher le manche du couteau…

Il ne voyait plus Fritz ; mais il entendait son souffle rauque, et le souvenir lui montrait dans la nuit la figure hâve et lugubre de son compagnon. Parfois, lorsque la diligence arrivait aux relais, les lanternes de la poste égaraient un rayon jusque dans l’intérieur de la rotonde. La figure livide du courrier sortait alors de la nuit ; Jean voyait alors ses yeux ouverts et immobiles comme ceux d’un mort.

Quand la voiture s’éloignait, quand l’obscurité devenait plus opaque, Jean avait du froid dans les veines ; cette tête effrayante, que lui cachait la nuit, surgissait vaguement illuminée. Jean avait beau fermer les yeux, il la voyait à travers ses paupières closes ; il essayait de prier et il ne pouvait pas ; il pensait alors au démon, et il se disait, affolé par l’épouvante, que Satan avait ratifié le pacte, et qu’il y avait là, près de lui, un être venu de l’enfer.

Puis d’autres pensées traversaient son délire. Il prenait le bruit continu des roues pour le sourd fracas de la mer prête à l’engloutir.

C’étaient ensuite les mille voix murmurantes d’une grande foule qui l’entourait, qui le pressait, qui l’étouffait ; parmi ce murmure, les chants qui tombaient de l’impériale grinçaient douloureusement à son oreille, et le blessaient à l’âme comme une poignante moquerie.

Il s’éveillait pour se retrouver seul, glacé, tremblant, dans les ténèbres pleines de terreur.

Dieu, impitoyable, n’entendait point sa plainte. La fièvre le secouait ; ses dents claquaient.

Hélas ! bien loin, bien loin, dans la nuit éclairée de ce Paris qui fuyait, il entrevoyait deux fantômes aux formes indécises qui glissaient vers lui, les bras entrelacés, les yeux émus, les bouches unies…

Il ne savait ; il voulait douter… mais la double vision approchait. Qu’ils étaient beaux et qu’ils étaient heureux !…

Une main d’acier broyait le cœur de Jean… c’était Gertraud, Gertraud toujours adorée, et ce jeune homme aux blonds cheveux qui souriait tomme une femme et dont la voix insultait à son martyre !

Si Jean eût senti à ce moment le manche d’un couteau dans sa main, il n’aurait point lâché prise…

Fritz s’éveilla en sursaut.

— Je crois que mon lit roule, dit-il d’une voix effrayée ; quelle nuit ! et que de sang j’ai vu depuis le coucher du soleil !

Il tâta les parois de la voiture autour de lui, en grondant des paroles confuses. Puis Jean sentit à l’improviste une main chaude et humide se serrer autour de son cou.

— Ah ! je te tiens ! s’écria Fritz. C’est toi que je vois dans mes songes !… C’est toi qui as rendu ma barbe grise et mis des cendres à la place de mon cœur !… assassin ! assassin !…

Jean se débattait et perdait le souffle.

Les doigts du courrier &e détendirent tout à coup.

— Mais je ne suis pas dans mon lit, grommela-t-il ; je me souviens, nous allons en Allemagne… Il faut boire pour oublier !

Une odeur d’alcool se répandit dans l’intérieur de la rotonde. Fritz garda le silence durant la moitié d’une minute, parce qu’il buvait.

— En voulez-vous ? dit-il avant de reboucher sa bouteille.

La gorge de Jean brûlait ; il tendit sa main dans l’ombre avidement et colla le flacon à ses lèvres. Il but jusqu’à perdre haleine.

En cet instant de faiblesse, l’eau-de-vie lui monta tout d’un coup au cerveau et le jeta hors de sa raison.

Il éclata en un rire insensé.

— C’est vrai, balbutia-t-il, avec cela, on oublie !… Ah ! ah ! qu’avais-je donc à souffrir ?…

— Quand vous aurez tué, dit Frits a voix basse, il vous faudra plus d’une gorgée…

Jean haussa les épaules, et, saisissant au vol les bribes d’une chanson entonnée joyeusement sur la banquette, il s’endormit en murmurant :

Sur l’air du tra la la la.
Sur l’air du tra la la la.
Sur l’air du tra deri dera,
La la la !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Geignolet l’idiot avait retrouvé Gertraud à la place où il l’avait laissée, au fond de l’allée de Hans Dorn. Dès que la jeune fille l’aperçut, elle s’élança vers lui.

— Où est-il ? s’écria-t-elle.

— Je veux mes sous ! répondit l’idiot.

Gertraud l’entraîna jusque dans sa chambre, et lui mit des sous plein les deux mains.

L’idiot poussa un cri de joie.

— Hue ! fit-il, en voilà-t-il des Jacques !… Vous êtes une bonne fille Gertraud !… Le frère est en diligence, comme un monsieur.

— Quelle diligence ?

— Ils disent que ça va dans un pays qu’on appelle l’Allemagne, et qui est bien loin d’ici.

Gertraud joignit les mains.

— Et tu n’as rien appris de plus ? murmura-t-elle d’une voix étouffée.

— Oh ! que si fait ! répliqua l’idiot ; il va là pour tuer un homme.

Gertraud chancela.

— Il est parti avec ce vieux chineur de Fritz, reprit l’idiot, qui a un paletot gris déchiré et qui pompe du dur toute la journée… et le papa Johann lui a donné de l’argent pour faire le coup là-bas.

Gertraud s’affaissa sur une chaise et ses yeux se fermèrent.

L’idiot resta deux ou trois secondes à la regarder ; puis sa physionomie prit une expression d’astuce singulière.

— Tiens, tiens ! pensa-t-il, la voilà qui dort pour tout de bon…

Il traversa la chambre sur la pointe des pieds et entr’ouvrit doucement la porte de Hans Dorn.

Son regard rapide fit le tour de la chambre.

— Les jaunets sont là, grommela-t-il en montrant du doigt l’armoire, et le trou est derrière le lit… ça sera fait ce soir !

Il repassa devant Gertraud évanouie, sans lui accorder un coup d’œil, et descendit l’escalier en faisant sonner ses gros sous dans sa poche.



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CHAPITRE IX.
TOILETTE DE PETITE.


À l’heure où le cabaretier Johann rassemblait son armée et la conduisit jusqu’à la cour des messageries, il ne faisait pas jour encore chez madame de Laurens. Elle était rentrée fort tard la nuit précédente, et ce sommeil prolongé réparait la double fatigue du bal Favard et de la maison de jeu de la rue des Prouvaires.

La pendule avait sonné midi depuis longtemps, mais la soie épaisse qui tombait le long des fenêtres faisait obstacle, aux rayons pâles du soleil et continuait le crépuscule par-delà le milieu du jour.

Il régnait dans la chambre un silence complet, qui n’était même pas troublé par cet inévitable roulement des voitures, courant sans cesse sur le pavé de Paris. L’agent de change de Laurens avait fait poser devant son hôtel un essai de pavage en bois, afin de protéger le repos de Sara.

C’était là une attention d’autant plus efficace, que la charmante femme faisait sa nuit, d’ordinaire, aux heures où la rue éveillée, s’emplit de mouvement et de fracas.

Les portes étaient closes ; il n’y avait personne dans la chambre ; mais un feu doux, qui brûlait dans la cheminée, disait que des soins attentifs veillaient sur le sommeil de Sara.

Elle dormait derrière ses rideaux entr’ouverts. Sa pose abandonnée indiquait cette fatigue molle qui suie l’agitation du premier sommeil. Elle avait la tête tournée du côté du jour ; sa coiffe de dentelle laissait fuir les boucles magnifiques de ses cheveux noirs qui ruisselaient, épars, sur l’oreiller blanc ; son bras nu, frais, ciselé, sortait du lit et pendait en dehors, sollicité par l’atmosphère chaude de la pièce.

Le demi-jour qui tamisait parcimonieusement l’étoffe opaque des draperies tombait d’aplomb sur son visage ou reposait, à cette heure, un sourire serein et heureux.

Son souffle égal glissait doucement à travers ses lèvres entrouvertes ; nulle ride à son front, nul pli autour de sa bouche. Quiconque n’eût point connu son âge aurait cru surprendre en ce moment le pur sommeil d’une vierge dont l’âme candide sourit à de beaux songes.

C’était, vous en auriez fait serment, une fleur de beauté que le soleil trop vif n’avait point touchée encore de son regard ardent. Tout était charme en elle ; la jeunesse rayonnait sur son front d’enchanteresse ; elle était la perfection exquise, et nulle imagination de poëte n’aurait pu ajouter à son irrésistible attrait.

C’était peut-être le demi-jour propice ; peut-être un décevant mariage, reflet d’un de ces rêves ailés qui remontent en se jouant le courant des années et vous couchent, rajeunis, au milieu des joies bonnes de l’adolescence ; mais, parmi cette beauté sans tache, il n’y avait rien, absolument rien qui trahit la femme expérimentée et cent fois ivre de fruit défendu, la femme qui a tout appris et tout éprouvé, la femme lasse de plaisirs et qui raffine sur le mal, comme un débauché vieux que le désir abandonne. Le vice avait glissé là sans laisser de trace, le vice et le temps ; ce sommeil souriait comme le repos d’un ange.

Auprès de ce lit, tout homme qui n’aurait point connu le passé de Sara se fût agenouillé pour l’adorer comme une sainte.

Mais, en dehors d’elle-même, les objets qui entouraient madame de Laurens étaient choisis de manière à détruire l’illusion bien vite. Sa chambre était ornée avec un goût parfait, mais dans un sentiment de lascive fantaisie ; tout y parlait à rencontre de l’impression que nous avons essayé de faire naître, et après le premier regard, on oubliait toute pensée d’innocence : on s’étonnait presque d’avoir cru à la pudeur.

D’ordinaire, les femmes du monde cachent ce qu’elles aiment, et drapent un voile discret autour de leurs faiblesses. Il y a souvent des prie-Dieu dans les boudoirs, et telle alcôve facile est sanctifiée par une pieuse image. Mais Sara gardait son hypocrisie pour le dehors. Personne, excepté M. de Laurens, n’entrait jamais dans sa chambre ; elle en avait fait un petit sanctuaire, où le gracieux et le lascif se mêlaient en de ravissants caprices.

Les tableaux, peu nombreux et valant leur pesant d’or, représentaient de ces sujets aimables qui font la joie des célibataires, et devant lesquels un éventail féminin se change en écran de lui-même. C’était beau. Le nu frémissait sur ces toiles précieuses ; l’amour s’y étalait, luxurieux ou naïf. Les enchantements chevaleresques y faisaient assaut avec les raffinements de la poésie antique ; Anacréon y donnait la main au chantre d’Armide ; le génie de la peinture érotique semblait avoir effeuillé là toutes ses roses effrontément épanouies.

Alcibiade eût pris cette chambre pour un temple de sa chère Vénus.

De ces tableaux, les plus charmants et ceux qui dévoilaient les plus ardents mystères se suspendaient derrière les rideaux même de l’alcôve. Ils laissaient un espace vide, occupé par une large glace qui tenait la ruelle du lit. Dans cette glace se mirait en ce moment la couverture, soulevée et dessinant vaguement d’admirables contours.

C’était pour elle-même que madame de Laurens avait réuni cet étrange musée ; on ne pouvait l’accuser d’y avoir jamais introduit un homme en fraude des lois conjugales ; et, pourtant, ce n’était pas seulement un goût fantasque ou égaré qui l’avait portée à franchir ainsi audacieusement les limites les plus extrêmes de la réserve féminine. Elle avait des caprices, assurément ; mais, derrière chacun de ces caprices, on devait s’attendre à découvrir un but caché.

Elle avait paré le temple avec réflexion ; c’était quelques années après son mariage, à l’époque où M. de Laurens était jeune et fort.

Car il y avait bien longtemps que durait ce lent assassinat !

Petite avait calculé ses séductions froidement et mis au complet son artillerie d’amour ; sa chambre était la fournaise brûlante où le malheureux agent de change, brisé par la jalousie, venait rallumer sans cesse sa passion épuisée, et prendre la force de porter encore à ses lèvres la coupe toujours pleine de poison…

Petite resta durant quelques minutes dans ce calme sommeil où nous l’avons surprise ; puis son rêve changea et devint plus conforme à la réalité de sa nature. Sa joue pâle se couvrit de rougeur ; son souffle s’embarrassa et sortit chaud de ses lèvres rapprochées ; ses narines se gonflèrent et tout son corps frémit doucement sous les couvertures.

Elle se retourna, renversant sa belle tête parmi les masses de ses cheveux ; ses deux bras sortirent du lit et s’arrondirent contre son sein palpitant.

La passion était maintenant sur son visage ; ses lèvres pâlissaient, et des plaintes où perçaient le nom de Franz tombaient de sa bouche.

Elle était belle ainsi, plus belle peut-être que sous le masque trompeur, attaché naguère par la main du hasard.

La glace reflétait les lignes admirables de ses traits et ses formes trahies par la couverture agitée.

Quelques minutes encore s’écoulèrent ; puis son visage se transforma de nouveau.

La pâleur couvrit de nouveau sa joue ; ses sourcils, froncés violemment, se rapprochèrent ; des rides vinrent autour de sa bouche, dont les lèvres se serrèrent convulsivement.

Elle se retourna tout à fait, par une sorte de soubresaut vif et brusque. On ne la vit plus que dans la glace, où sa figure apparut décomposée tout à coup par la colère.

Il y avait un monde entre son sourire calme et pur et son voluptueux sourire, un monde encore entre son voluptueux sourire et l’expression de férocité soudaine qui ridait sa face maintenant, sans pouvoir lui enlever sa beauté. Ses mains s’agitaient au hasard ; ses doigts se refermaient sur la fine toile des draps qui restaient, après l’étreinte, froissés et comme tordus.

On eût dit qu’elle cherchait une arme…

Et c’est miracle qu’une même physionomie puisse exprimer tant de douceur sereine et tant de cruauté implacable !

Le boudoir gardait son aspect de mollesse lascive ; le jour suave et timide glissait sur les peintures amoureuses ; l’air chaud, où nul parfum vulgaire ne jetait ses douteuses délices, avait pourtant je ne sais quelles émanations capables d’enivrer, vagues, subtiles, pénétrantes, et qui semblaient s’exhaler de la femme elle-même.

C’était toujours le temple érotique, mais la déesse s’était changée en furie ; Vénus fronçait le sourcil et les serpents tragiques étaient à son front, au lieu de sa riante couronne de grâces.

Elle s’efforçait ; ses tempes se mouillaient ; ses lèvres crispées prononçaient à demi des paroles confuses.

Parmi ces paroles un nom revenait, toujours insaisissable à l’oreille : le nom d’un homme.

Et malheur à cet homme détesté ! Malheur ! car le rêve de Sara suait la haine, et sa bouche aride semblait demander du sang !

Elle s’agitait toujours de plus en plus ; son effort aveugle s’obstinait. Son cou se roidit ; sa tête se souleva lentement, vigoureuse, et terrible.

Elle joignit ses mains, dont les articulations craquèrent, avec la force qu’on met pour étouffer un ennemi. Le nom glissa une dernière fois entre ses lèvres plissées, mais distinct et nettement prononcé.

— Franz !… dit-elle encore.

Et ses sourcils se détendirent ; sa tête retomba mollement sur l’oreiller. C’était le repos après la lutte victorieuse.

La panthère aussi se couche indolente et gracieuse, quand sa proie tuée ne bouge plus…

C’était toute la vie de Petite qui se reflétait fidèlement dans les trois phases de son sommeil ; cette vie étrange, qui souriait au monde, innocente et tranquille, cette vie avide de voluptés derrière le voile et où le plaisir gracieux arrivait au crime par le vice.

Un masque de pureté, voilant la couronne de roses des bacchantes, et, sous les roses effeuillées, de l’or avec du sang !…

Elle s’éveilla. Son regard rencontra la glace, qui lui renvoya son visage, où il y avait maintenant de la fatigue ; elle se souleva et mit sa tête inquiète tout auprès du miroir.

Elle regardait, attentive, et un nuage de tristesse descendait sur son front : une ride, émue et perceptible à peine, plissait le poli de sa tempe.

Ses yeux, prirent de l’effroi et se baissèrent, humiliés. Elle demeura un instant comme interdite et n’osant plus regarder la glace accusatrice. Puis sa joue reprit un incarnat léger ; on eût dit qu’elle se révoltait contre l’insulte du miroir ; elle jeta un coup d’œil de défi ; la ride avait disparu.

Sa bouche s’épanouit en un sourire d’orgueil ; elle repoussa en arrière les boucles prodigues de sa chevelure noire et se mit sur son séant.

— Nina ! dit-elle.

Il semblait que ce nom, prononcé presque à voix basse, dût s’étouffer entre les rideaux ; pourtant la porte de la chambre s’ouvrit à l’instant même, et une camériste, jeune, accorte, empressée, traversa le boudoir sans produire aucun bruit. Son pas, souple et léger, se taisait sur la toison épaisse du tapis.

Un peignoir, garni de dentelle, couvrit les épaules de Sara, qui mit ses pieds nus dans de petites mules de velours.

Sa toilette commença. L’eau tiède coula le long de son beau corps et retomba dans le bassin parfumé.

Nina, vive et adroite, semblait se jouer autour de sa maîtresse ; sa main glissait, rapide, laissant partout après soi la jeunesse et la fraîcheur.

Madame de Laurens n’avait pas besoin encore de cet art précieux et frisant la magie qui efface les rides, teint les cheveux et sait rendre un incarnat tout neuf aux joues flétries. Mais les années s’accumulaient ; le jour venait où l’utile talent de Nina ne pourrait point se payer trop cher.

Aussi Nina était-elle une favorite ; sa maîtresse la traitait avec une confiance flatteuse et lui disait absolument tout ce qu’il ne lui importait point de cacher.

Nina devinait peut-être le reste.

Elle présida seule aux premiers détails de la toilette, puis, quand un nouveau peignoir eut arrondi son tissu chaud sur les épaules rafraîchies de Petite, Nina mit en mouvement une sonnette, et une autre jeune fille entra dans la chambre à coucher à son tour.

Celle-ci, camériste du second ordre, n’était point initiée aux intimes mystères du petit lever ; elle n’avait jamais aperçu cette ride ennemie que Nina, entrant à l’improviste, avait plus d’une fois constatée.


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TOILETTE DE PETITE
LE FILS DU DIABLE

Sara s’assit, enveloppée chaudement dans les plis de son peignoir. Les deux jeunes filles prirent à pleines mains les masses lourdes de sa chevelure, dont le peigne alerte lustra les anneaux étages. Deux nattes brillantes, longues, épaisses, s’enroulèrent derrière sa tête, laissant sur le devant une double grappe, noire comme le jais, et formant comme un gracieux cadre au plus joli visage du monde.

Sara, nonchalante et comme affaissée, cachait ses mains frileuses sous le peignoir ; ses yeux étaient clos à demi, ramenant sur ses joues la frange soyeuse et longue de ses cils ; elle semblait prolonger avec paresse le repos de sa nuit.

Quand les deux caméristes eurent achevé leur tâche, elle jeta vers la glace qui se penchait au-devant d’elle un regard distrait. La glace lui renvoya la radieuse beauté de son visage.

Les deux caméristes attendaient. Elle fit un petit signe de tête content, et les deux jeunes filles sourirent, récompensées.

Puis elle se leva comme à regret. Le peignoir tomba : un étroit corset dessina la souplesse fine de sa taille.

Par dessus le corset, une robe du matin agrafa ses plis harmonieux, dont la pudeur coquette laissait deviner les contours délicats d’une gorge de sylphide.

La toilette était achevée ; Petite eut encore ce sourire orgueilleux qu’elle avait accordé à sa beauté sans parure.

— Suis-je bien ?… murmura-t-elle.

Les deux caméristes firent assaut de flatteries ; mais la glace, qui ne flattait pas, en sut dire plus long qu’elles.

Sara était charmante, et la conscience qu’elle avait de son charme mettait autour de son front comme une éblouissante auréole.

La toilette avait duré une grande heure, et pendant tout ce temps madame de Laurens n’avait point parlé.

Ce ne fut qu’au moment où Nina drapait sur ses épaules un riche et moelleux cachemire des Indes qu’elle demanda enfin des nouvelles de son mari.

— M. de Laurens est bien malade ! répondit Nina.

— Et vous ne me le disiez pas ! s’écria Petite, en mettant bas tout à coup son sourire pour prendre un grand air d’inquiétude ; a-t-il donc passé une mauvaise nuit ?

— Très-mauvaise, répliqua la jeune fille, dont le visage espiègle copiait de son mieux celui de sa maîtresse.

— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura Petite, que ne donnerais-je pas pour lui rendre la santé !

Nina baissa les yeux, comme si elle eût craint leur franchise indiscrète. L’autre camériste, moins initiée, fut émue de bonne foi et plaignit de tout son cœur l’inquiétude douloureuse de madame de Laurens.

— Les deux médecins sont là, reprit Nina, depuis ce matin… et le valet de Monsieur dit qu’ils ont l’air bien embarrassés !

— Il faut que je le voie, s’écria Petite, qui avait dépouillé sa gracieuse nonchalance ; pauvre Léon !… Et moi qui dormais tranquille !

Elle s’élança, empressée, vers la porte qui conduisait à la chambre de l’agent de change ; mais avant de franchir le seuil, elle appela du geste Nina, qui s’approcha aussitôt.

— Fais atteler, dit-elle à voix basse.

— Le coupé ? demanda la jeune fille.

— Le coupé.



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CHAPITRE X.
DEUX DOCTEURS.


L’agent de change Léon de Laurens était couché sur son lit, pâle et les traits creusés par la souffrance. À son chevet s’asseyait son médecin ordinaire, M. Saulnier, jeune homme savant et de grande espérance, et le docteur José Mira, qui prêtait à son collègue l’appui de sa haute expérience.

Mira n’exerçait plus guère, mais il avait un nom presque illustre dans les sciences, et le jeune médecin eût accepté son aide avec gratitude, lors même qu’il ne se fût point agi d’un membre de la famille de Geldberg.

Depuis plus d’une heure, ils étaient en conférence sérieuse, examinant le malade et se communiquant leurs observations à voix basse.

Il y avait, dans le regard de Mira, tandis qu’il contemplait l’agent de change, une sorte d’intérêt inexplicable ; sa physionomie, dure et si froide d’ordinaire, peignait une sorte d’émotion.

Était-ce la préoccupation ordinaire, qui prend tout médecin en face d’un cas difficile ? ou n’était-ce point plutôt un instinctif retour sur lui-même ?

Mira souffrait, lui aussi, cruellement, et depuis bien des années !

La main qui clouait Léon de Laurens à ce lit d’agonie l’avait blessé lui-même, et cette blessure, si ancienne qu’elle fût, faisait encore saigner son cœur.

Cet homme qui se mourait était son confrère en torture.

Et vis-à-vis de cet homme, la jalousie n’était plus possible. Le docteur oubliait que Léon de Laurens était le mari de Petite ; il ne voyait plus en lui que la victime.

Certes, on ne pouvait l’accuser d’avoir le cœur facile et trop ouvert à la pitié ; mais dans cet homme, vaincu et succombant à son martyre, il se voyait lui-même, et il avait compassion.

L’agent de change fermait les yeux ; il semblait plongé dans un assoupissement inerte. Son souffle était faible, et si de temps à autre ses mains amaigris n’avaient pas tressailli sur la couverture, on aurait pu le prendre pour un cadavre.

Mira et le jeune médecin échangeaient à de longs intervalles des paroles prononcées à voix basse.

— Il faut tout une longue vie pour étudier ces affections du système nerveux, disait M. Saulnier ; voilà dix ans que je travaille, et je vois bien que je suis un enfant vis-à-vis de ce mal bizarre !… Avant-hier, je croyais le malade sauvé ; nous avons fait ensemble une longue promenade, et il me semblait que tous les symptômes alarmants avaient disparu… Aujourd’hui, nous le retrouvons plus bas que jamais !

Le docteur portugais approuva d’un signe de tête ; ses yeux ne se détachaient point du malade.

— Et pourtant, reprit M. Saulnier, vous avez pu suivre mon traitement… Vous savez que j’ai combattu l’affection pied à pied, pour ainsi dire, dès son origine… Je suis spécial pour les maladies de nerfs, et j’avais en outre vos conseils si précieux…

Mira s’inclina encore.

— On s’y perd ! poursuivit le jeune docteur ; cet homme est riche ; sa position est enviable ; il jouit d’un bonheur presque proverbial… et parfois, on a la tentation de croire qu’il se meurt de chagrin !

Le regard de Mira quitta un instant la face amaigrie de M. de Laurens pour tomber sur son collègue.

— Vous n’avez jamais vu personne autre mourir de chagrin ?… murmura-t-il.

— Non, répondit Saulnier.

— Moi, je suis vieux et j’ai vu bien des choses !… Le chagrin ressemble à un poison lent et sur qu’une main patiente verserait à doses calculées…

Le docteur s’interrompit ; ses yeux se baissèrent.

— C’est la vérité ! ajouta-t-il comme malgré lui ; j’ai vu l’un et l’autre… ce sont des morts pareilles… Seulement, l’une est encore plus cruelle que l’autre ! j’ai connu dans ma vie un homme qui, durant des mois entiers, versa chaque jour quelques gouttes d’un breuvage mortel dons la coupe d’un pauvre vieillard… Il fallait avoir pour cela un cœur bien impitoyable ! Eh bien, je ne sais pas si cet homme, tout endurci qu’il était, aurait eu le courage de poursuivre jusqu’au bout un empoisonnement par le chagrin !

Mira fit une seconde pause ; puis il ajouta, en laissant errer sur sa lèvre mince un sourire profondément amer :

— Il faut une femme pour cela !…

Le jeune docteur écoutait, surpris, et se perdait à vouloir saisir le sens caché de ces paroles.

— Une femme ? répéta-t-il, on cite, en effet, de monstrueux exemples… mais ici nous avons une femme qui est l’honneur de son sexe… je l’ai vue penchée à ce chevet, Monsieur… c’est un ange !

Un éclair sardonique s’alluma dans l’œil cave du Portugais.

— On disait pourtant que cet homme était un démon !… murmura-t-il.

— Quel homme ?

— L’empoisonneur qui mit un an à tuer le vieillard… Démon, ange, ce sont deux mots vides de sens !… et il faut un œil bien subtil pour voir le fond du cœur de la femme !

L’étonnement de M. Saulnier augmentait à chaque mot de son collègue. Il ne voulait point comprendre encore, mais la lumière se faisait, malgré lui, dans son intelligence.

Il contemplait le docteur d’un œil inquiet, comme s’il eût craint et désiré à la fois de le voir s’expliquer.

Mais le docteur gardait maintenant le silence ; on eût dit qu’il s’entretenait avec des souvenirs pénibles, évoqués à l’improviste.

En ce moment, la porte s’ouvrit : madame de Laurens, belle et portant sur son visage les traces évidentes de sa tendre sollicitude, entra doucement.

Le regard de Mira s’était relevé au bruit de la porte. Saulnier, qui l’examinait toujours, suivit ce regard et tressaillit en le voyant tomber, amer et accusateur, sur le charmant visage de Sara.

Ce regard valait toutes les explications du monde. Il n’était plus possible de se méprendre sur le sens voilé des dernières paroles du docteur. Il avait fait volontairement allusion à un crime mystérieux et dont la pensée seule épouvantait l’esprit du jeune médecin.

Que croire ? Sara s’avançait sur la pointe des pieds ; ses beaux yeux disaient sa tendresse inquiète, et derrière la pâleur de sa joue, on devinait des larmes.

Cette femme aimait, cette femme était la bonté noble et pure !

Le cœur du jeune médecin se révolta énergiquement, car la calomnie était infâme auprès d’un lit de mourant et en face de cette douleur d’épouse !…

Il se retourna vers le docteur avec une véritable indignation. La physionomie de ce dernier s’était tout à coup transformée ; Saulnier n’y trouva plus trace de ce qui l’avait si fort irrité.

Le docteur Mira était debout, il s’inclinait respectueusement et appelait un sourire sur sa froide figure.

Au moment où madame de Laurens passait devant lui, le docteur lui prit la main, qu’il toucha de ses lèvres avec tous les signes d’un profond dévouement.

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La maladie de l’agent de change avait ces bizarres symptômes des affections nerveuses qui laissent au patient, par intervalles, toutes les apparences de la santé, et qui le jettent, anéanti brusquement, sur le lit d’agonie. Comme le mal n’affecte ici aucune portion visible du corps, on n’a même pas le triste bénéfice de la souffrance ; les indifférents doutent, les ignorants se moquent, et chacun prononce tout bas le mot de malade imaginaire.

Par le fait, ces angoisses terribles de la névralgie qui tordent les robustes comme les faibles, et qui brisent en peu de jours les tempéraments les plus riches, semblent impuissantes à donner la mort, et laissent végéter leur victime jusqu’aux plus extrêmes limites de la vie commune.

La croyance populaire accorde même aux malheureux frappés de ce fléau un brevet gratuit de longévité.

Quelque jour, vous les voyez anéantis par une série de crises effrayantes, livides, plies en deux, l’œil terne et la face décomposée ; le lendemain, après une nuit que l’épuisement a faite tranquille, vous les rencontrez marchant au soleil, et moins changés que l’homme qui vient de subir l’indisposition la plus légère.

Le mal semble jouer avec eux comme le tigre avec sa proie ; une main cruelle les terrasse incessamment sur le bord même de la tombe, et les laisse se relever toujours.

À ces affections les praticiens sérieux ne connaissent guère de remède ; ils cherchent encore ; en attendant, ils recommandent la distraction, ils ordonnent le bonheur.

Car ce mal est pour eux l’indice manifeste et le résultat direct d’une violente peine de l’âme.

Et voilà pourquoi justement l’état de M. de Laurens restait inexplicable pour le médecin Saulnier. Que manquait-il à cet heureux de la terre ? il était riche, honoré, envié ; il avait une femme délicieusement belle, qui l’entourait de soins et d’amour !…

Car, soit adresse de la part de Petite, soit effet du hasard, depuis que la maladie de l’agent de change avait pris un caractère alarmant, le jeune docteur avait toujours trouvé madame de Laurens veillant au chevet de son mari.

Et que de tendre sollicitude ! que de craintes charmantes ! que d’adorable dévouement !

Tout à l’heure, il avait prononcé le mot ange en s’entretenant avec Mira, et, certes, le mot n’était pas trop fort !

C’était bien un ange de beauté, de grâce et de douceur !

Aussi le docteur Saulnier fut-il scandalisé sincèrement, en voyant la grimace sceptique que le Portugais opposait à son enthousiasme.

Et quand cette grimace se changea sur le visage de Mira en sourire respectueux, le jeune médecin crut s’être trompé, tant il lui paraissait invraisemblable qu’un homme pût mettre en doute les perfections de Sara !

Elle s’avança vers le lit d’un pas empressé, mais toujours gracieux, et ne prit pas le temps de répondre aux saints des deux docteurs.

L’aspect de son mari lui mit sur le visage une pitié désolée ; on eût dit qu’elle avait le cœur déchiré.

— Parlez-moi vrai, murmura-t-elle en arrachant ses paroles une à une, oh ! ne me cachez rien ! Y a-t-il du danger ?

— Non, répondit Mira froidement, pas encore.

Petite se tourna vers lui ; son regard avait une expression indéfinissable.

Saulnier, qui l’intercepta au passage, y vit de la reconnaissance et comme un doute effrayé.

— De l’espoir ! madame, dit-il ; l’état de M. de Laurens est toujours le même, et vous savez qu’il est fort abattu après chacune de ces crises.

— Quelle affreuse maladie ! s’écria Petite, qui avait des larmes dans la voix ; mon Dieu ! mon Dieu ! ne voulez-vous donc point le sauver !… Hier, quand vous l’avez quitté, docteur, ajouta-t-elle en s’adressant à Saulnier, j’ai cru pouvoir me retirer… il était bien ; il paraissait ne pas souffrir… et maintenant, après quelques heures de repos, je le retrouve à peine reconnaissable !

Elle mit son front entre ses mains, et tira du fond de sa poitrine un poignant soupir.

— Oh !… oh !… fit-elle, comme si elle ne pouvait plus parler ; j’en mourrai !

Saulnier jeta un regard au docteur Mira, comme pour lui dire :

— Voyez !… et c’était cette femme que vous aviez l’air d’accuser.

Le Portugais avait repris son sourire amer, parce que Petite lui tournait le dos.

Le malade s’agita faiblement et ses yeux s’ouvrirent à demi. Petite se pencha au-dessus de son chevet ; elle prit ses deux mains pour les réchauffer dans les siennes.

Certes, le médecin Saulnier aurait eu raison près de tout le monde, et le Portugais en eût été pour ses grimaces ; personne n’eût voulu croire autre chose, sinon que Sara, douce providence, venait là secourir et consoler.

Il y avait entre la femme que nous avons vue tout à l’heure dans le boudoir, livrée aux mains savantes de ses deux caméristes, et la femme inclinée maintenant au-dessus de ce lit de douleur, une différence presque complète ; vous eussiez voulu pour ornement à sa beauté, tout à coup transfigurée, la pieuse coiffe d’une sœur de charité ; sa prunelle n’avait plus que des rayons timides ; son visage semblait fait pour exprimer uniquement désormais la patience attentive de la garde-malade et sa dévote miséricorde.

À sa vue, l’agent de change fit effort pour se soulever sur son séant ; mais il était trop faible, il ne put y réussir. Sa tête demeura lourde sur l’oreiller. L’effet bienfaisant de la présence de Sara n’en fut pas moins soudain et visible : les rides de son front s’effacèrent peu à peu, et ses sourcils contractés se détendirent ; ses yeux restèrent demi-fermés, comme s’il eût craint encore, dans le vague de son réveil, de voir la vision chère s’évanouir.

— Comment vous trouvez-vous, mon ami ? dit Petite bien doucement.

Le malade tressaillit à cette voix et ouvrit les yeux tout à fait. Dans le regard qu’il jeta sur sa femme, il y avait une joie timide et beaucoup d’effroi. C’était un regard esclave, où l’âme domptée parlait, où se lisait l’amour obstiné, combattu en vain par la longue misère.

— J’ai bien souffert cette nuit, répondit-il d’une voix faible et changée.

— Et pourquoi ne m’avoir pas appelée ? demanda Petite avec un accent de reproche.

M. de Laurens baissa les yeux et garda le silence. Saulnier s’était approché.

— Il y a du mieux, dit-il ; la crise est finie, et, à moins d’accident nouveau, nous aurons une bonne journée.

— Nous aurons ce qu’il lui plaira de nous donner ! murmura le Portugais.

Il contemplait toujours Petite avec une curiosité froide ; mais, sous cette apparence glaciale, perçait déjà la passion réveillée.

Pour lui, Sara était le destin ; il se courbait sous sa volonté, comme le chrétien plie sous la volonté de Dieu.

Lui seul savait au juste ce qu’il y avait entre elle et M. de Laurens ; lui seul avait pu plonger son regard jusqu’au fond du cœur de Petite.

Saulnier se tourna vers Mira pour voir son avis confirmé ; mais, avant que le Portugais eût pris la parole, Sara faisait éclater sa joie.

— Que j’ai eu peur, dit-elle, mon pauvre Léon, en vous voyant étendu sur ce lit, immobile et pâle !

— Merci, murmura l’agent de change ; je tâche de vous croire et je suis bien heureux.

Saulnier avait fait discrètement un pas en arrière ; il n’entendait rien, mais les paroles échangées parvenaient jusqu’à l’oreille de José Mira, qui restait à sa place.

Et José Mira se disait :

— Quel coup de poignard y a-t-il derrière ces caresses ?…

Un signe imperceptible que lui adressa Petite fut comme un commencement de réponse.

— Et moi qui venais ici parler de plaisirs et de fêtes ! reprit-elle, car vous ne savez pas, Léon, le départ de la famille est avancé de plusieurs jours… et toute la matinée, en songeant à vous, je me disais : Pauvre Léon ! je lui dois bien quelques petites réparations ; souvent mon humeur fantasque l’a fait souffrir, et peut-être, c’est affreux à penser ! suis-je pour quelque chose dans cette maladie qui nous désespère !

— Oh !… fit l’agent de change qui croyait rêver et dont la faiblesse se laissait prendre toujours, le mal vient de Dieu, Sara… vous êtes, vous, la consolation et le remède !



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CHAPITRE XI.
TOILETTE DE FRANZ.


Madame de Laurens pressa tendrement les mains de son mari.

Le Portugais fronça le sourcil ; il avait comme un pressentiment sinistre.

Le médecin Saulnier admirait de loin, et se demandait comment M. de Laurens, cet homme heureux entre tous, pouvait avoir la maladie des âmes blessées…

— Là-bas, poursuivit Sara, au château de Geldberg, je vous dis tout ce que je pensais ce matin, Léon ! nous pourrions être seuls au milieu de la foule… ce seraient de beaux jours !

— Ce serait le ciel !… murmura M. de Laurens en extase.

— Mais vous voilà si souffrant et si faible ! dit encore Sara en glissant un regard oblique du côté de Mira ; pourrez-vous supporter le voyage ?

Un coup d’œil lancé à Mira était un ordre ; le Portugais affecta de ne le point comprendre.

— Pour vous suivre, répondit M. de Laurens, je trouverai de la force…

— C’est impossible ! reprit sèchement Mira.

Petite tressaillit comme un chef que ses propres soldats frapperaient par derrière.

Saulnier se rapprocha.

— Sans me prononcer aussi péremptoirement que mon savant confrère, dit-il, je crois qu’un long voyage pourrait avoir des inconvénients.

— Ne dites pas cela ! s’écria le malade, dont la joue recouvra un incarnat léger ; vous êtes d’habiles médecins… vous savez tout… mais vous ne connaissez pas mon mal !

— Si fait, interrompit encore le Portugais de ce même ton sec et cassant.

Laurens leva sur lui un regard effrayé. Petite ne bougea pas et continua de lui tourner le dos.

Mais c’était un grand effort qu’elle faisait sur elle-même. Sa bouche se fronçait malgré elle, et l’on voyait s’agiter, soumis à une tempête nerveuse, les muscles de ses doigts.

Laurens secoua sa tête renversée sur l’oreiller.

— Non, non, ami, dit-il avec lenteur et en s’adressant à José Mira, vous ne savez pas où je souffre !… personne au monde ne le sait !… Sara elle-même, cet ange que Dieu a mis auprès de moi pour diminuer mon martyre, Sara n’a jamais pénétré le secret de mon cœur…

Il y avait dans ces paroles une contre-vérité si navrante, que Sara elle-même, cuirassée contre tout remords, sentit un instant sa conscience ; mais ce ne fut qu’un instant.

À peine eut-elle le temps de baisser les yeux ; elle les releva dans un sourire.

Elle pressa les mains du malade contre son sein avec une reconnaissance douce et merveilleusement jouée.

Laurens souriait, lui aussi ; mais que de tristesse accablante derrière son sourire !…

Il s’épuisait en un suprême effort pour conserver le dernier bien qui lui restât : l’opinion du monde et la renommée d’être heureux.

Le jeune médecin ne voyait rien de tout cela ; mais Mira lisait comme en un livre dans l’âme ulcérée du malade.

Il ne faudrait point affirmer que cette immense détresse lui causât une véritable pitié. Le sentiment qu’il éprouvait était surtout égoïste ; il avait souffert, il souffrait encore d’une blessure pareille ; une tyrannie semblable pesait sur lui et il s’essayait à la révolte.

— Il ne faut pas me dire, poursuivit l’agent de change en attirant la main de Sara sur sa poitrine, que ce voyage me sera nuisible… C’est Paris qui me tue !… Je le sais et je le sens… J’ai encore de la force, dès que cette main de fer, qui broie mon âme, vient à la laisser en repos… Quand partons-nous ?

— Il faudrait savoir… commença Saulnier, qui n’osait pas se prononcer contre l’expérience de son collègue.

Laurens fit un geste impatient et colère.

Petite eut un beau mouvement de comédie.

— Calmez-vous, mon ami, dit-elle avec douceur ; M. Saulnier a raison… Le docteur Mira nous est tout dévoué, vous le savez, et nous devons avoir foi en sa science… Si véritablement ce voyage…

— Je crois… interrompit une troisième fois le Portugais d’un accent toujours sec et péremptoire.

Avant qu’il eût achevé sa pensée. Petite se tourna vers lui sans empressement et de la façon la plus naturelle ; mais quand elle fut tournée, son visage prit cette expression effrayante que nous lui avons vue déjà plusieurs fois ; ses lèvres blanches tremblaient ; ses yeux avaient un éclat fixe et froid qui glaçait.

Mira essaya de soutenir son regard ; mais, au bout d’une seconde, les paupières du Portugais battirent comme si un rayon trop vif les eût frappées ; ses mains s’agitèrent au hasard, cherchant une contenance.

Il changea de position sur son fauteuil ; il toussa, il demanda secours à sa large boîte d’or qu’il savait ouvrir d’un air si doctoral.

Rien n’y faisait, un trouble évident et insurmontable remplaçait sa roide impassibilité.

Et pourtant ses yeux restaient fixés malgré lui sur Petite.

La bouche de celle-ci s’ouvrit et figura, sans produire aucun son perceptible, ces trois mots :

— Je le veux !

Puis elle se retourna, sans attendre la réponse du Portugais.

Il y eut un silence d’une demi-seconde ; puis le docteur José Mira, reprit d’une voix suffoquée, la phrase interrompue par le regard de Petite.

Mais il n’avait plus ce ton tranchant et plein de solennelle pédanterie qui jamais ne l’abandonnait d’ordinaire.

— Je crois, répéta-t-il en hésitant et en raccordant sa phrase de son mieux, je crois que j’ai pu exprimer naguère mon opinion d’une façon trop absolue… Il se peut que ce voyage ne soit pas nuisible, à tout prendre… il se peut même que la santé de notre ami en éprouve de bons effets…

— Ce fut toujours mon avis, dit Saulnier.

— Tout le monde est contre moi, reprit Mira en tâchant de sourire ; je cède de bonne grâce et je donne mon adhésion de grand cœur.

Un air de contentement éclaira le visage du malade ; Sara se pencha jusque sur lui et lui effleura le front d’un baiser.

— Nous partirons dans quelques jours, dit-elle.

L’agent de change la contemplait avec ravissement.

— Sara !… Sara ! murmura-t-il ; aurez-vous donc désormais pitié de moi ?…

— Chut ! répliqua Petite en se jouant, vous verrez !…

— Vous m’avez dit si souvent que vous ne pouviez pas m’aimer !…

— On ment quelquefois… quelquefois on se trompe…

— Voulez-vous donc que j’espère ?

Sara mit dans son sourire une enivrante promesse.

Léon de Laurens ferma les yeux, épuisé par son émotion trop forte. Il eût voulu prolonger ce moment, unique dans sa vie, mais la fatigue le dompta. Un voile confus tomba sur sa pensée, il s’assoupit.

Ses traits, naguère si pâles, avaient un rayonnement de bien-être ; l’espoir, comme un souverain baume, avait guéri sa blessure en la touchant. Il était heureux.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Franz n’avait guère été plus matinal que Petite ; sa nuit s’était prolongée jusque par delà le milieu du jour, mais Dieu sait que ses songes n’avaient point ressemblé à ceux de madame de Laurens !

Il avait rêvé joie, plaisir, folie ; peut-être, dans son sommeil, quelque voluptueux souvenir avait amené le nom de Sara sur sa lèvre ; mais il n’y avait certes aucune idée de vengeance attachée à ce joli nom, et le sommeil de Franz n’était pas plus tragique que la veille.

De l’amour frais et charmant, une ambition enfantine, de l’or, de la grandeur, des sourires.

Il s’éveilla, heureux comme dans son rêve ; il regarda les magnificences nouvelles de son alcôve ; il palpa la soie riche de ses rideaux ; il bondit, les pieds nus, sur la molle opulence de son tapis.

Que tout cela est beau ! que tout cela est bon !… Fi ! de la mansarde d’hier !

Franz avait-il jamais habité une mansarde ? Vraiment, il ne s’en souvenait plus !

Il était fait pour ce luxe brillant ; son élégance allait avec toutes ces richesses ; il était là dans son centre, et sa pauvreté passée lui apparaissait comme l’insulte d’un rêve.

Le soleil d’hiver passait à travers le tulle brodé qui drapait les croisées ; la lumière ruisselait sur la moquette vierge du tapis et donnait aux couleurs, toutes fraîches, un éclat joyeux ; le ciel semblait sourire. Oh ! que la vie était belle !…

Franz avait le cœur plein ; il était comme oppressé d’allégresse.

Les fameux meubles de Monbro, placés la veille au soir, pendant son absence, dressaient leurs formes élégantes et choisies. Franz allait de chambre en chambre ; il s’arrêtait en extase devant quelque groupe charmant de Cumberworth ou de Pradier ; il admirait ; il se couchait sur les divans ; il sautait follement, prodiguant sa joie étourdie et ne sachant que faire pour user son allègre humeur…

On n’avait pas encore eu le temps de lui procurer un domestique ; il était seul dans son vaste appartement ; il pouvait s’en donner à cœur joie.

Quand il eut bien fatigué les sofas, bien gambadé sur les tapis, il revint dans sa chambre à coucher et s’assit auprès d’une table de palissandre où il avait jeté en rentrant son gain de la veille, or et billets pêle-mêle.

Il croisa sur sa poitrine les revers de satin d’une splendide robe de chambre, et se prit à contempler son trésor.

Ce fut au premier moment une ardeur fiévreuse ; il alignait les piles de louis avec soin et symétrie : il supputait, comme un caissier minutieux qui veut faire sa balance du soir.

Mais à moitié de compte, une idée soudaine traversa sa cervelle éventée ; le calcul ne lui allait plus ; il donna un grand coup de poing sur la table et les piles alignées symétriquement se mêlèrent.

Cela redevint un chaos de pièces d’or et de billets de banque qui avait son charme. Le désordre va bien à certaines choses, et le véritable amateur, l’avare quelque peu artiste dans sa lésine, ne déteste pas ces joyeux fouillis où l’on peut baigner ses mains frémissantes, en produisant un cliquetis aimé…

Mais Franz était loin d’être avare ; il jeta sur son trésor un dernier regard, distrait et ennuyé déjà, puis il n’y songea plus.

Il s’enfonça paresseusement dans son fauteuil Pompadour et se prit à rêver.

Toutes ses idées, qui avaient tant fait travailler son cerveau durant la journée de la veille, lui revinrent. Son père, sa famille, son nom, sa fortune ; mais à ces méditations, Franz ne trouvait point d’issue ; c’étaient des conjectures, des possibilités, d’enivrants espoirs, parmi lesquels il n’y avait pas une certitude.

Franz était ce matin d’humeur indolente ; il rejeta ces réflexions trop laborieuses et se reposa dans la pensée de Denise.

Là, il n’y avait que douceur et joie. Franz était renversé dans sa bergère, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte ; il causait avec ses riants souvenirs de la veille ; tout ce qu’il se rappelait de Denise le portait à l’aimer davantage. Il la voyait toujours noble et franche ; l’image caressée de la belle jeune fille était au fond de son cœur et gardait une auréole de sérénité suave. La veille, Franz aurait voulu peut-être plus de romanesque dans l’entrevue qui avait eu lieu chez Hans Dorn ; maintenant, et à son insu, il s’applaudissait, il était heureux de retrouver sans tache le blanc voile de la vierge.

Mais pouvait-elle faillir ou se tromper ? Franz tressaillit d’aise et d’orgueil, chaque fois qu’il se disait : J’ai son amour !

Car il la voyait comme une perle unique, et il aurait mis en usage la leçon de duel de Grisier contre quiconque eût voulu prétendre seulement qu’il pouvait exister, en ce monde, une femme comparable à mademoiselle d’Audemer.

Et cette femme l’aimait, lui, Franz, non pas seulement depuis que la fortune lui souriait, depuis qu’il était fils de prince, mais dès longtemps ; elle l’avait aimé, pauvre, chétif, sans nom !

Sa joie se mêlait de reconnaissance grave et profonde ; l’enfant étourdi devenait homme, et recueillait sa pensée qui allait à Dieu comme une prière.

Puis le rire espiègle étincelait soudain dans son œil rallumé ; la vive gentillesse de Gertraud venait de se mettre en tiers dans son rêve.

Partout, autour de lui, de gracieuses images, partout des figures amies ?

La sonnette de son appartement, tirée avec une discrétion timide, tinta faiblement ; il ne l’entendit pas. On sonna une seconde fois, puis une troisième, puis enfin une clef tourna dans la serrure de la porte d’entrée, et l’on s’introduisit sans son aide.

Franz ne prenait pas garde. Il fallut la voix douce et toute charmante de sa portière pour le tirer de sa méditation.

La brave dame s’arrêta sur le seuil de la chambre à coucher, et, à la vue de l’or étalé sur la table, elle ôta respectueusement ses lunettes.

— Monsieur me pardonnera, dit-elle en saluant avec solennité, si je suis entrée en me servant de ma double clef… mais Monsieur n’avait pas entendu la sonnette.

Franz se dressa sur son fauteuil ; la portière continua :

— Il n’y a pas à dire, la jeunesse est la jeunesse !… Ce ne sont pas les vieux grigous, l’homme et la femme de cinquante ans, ou cinquante-cinq, peut-être soixante, qu’on a eus ici pour locataires pendant un bail de trois-six-neuf, qui auraient relevé l’appartement comme ça !… Ah ! mais non !… ça avait de vieux meubles ! des commodes, des tables à pieds de serpent, des chaises de paille, des fauteuils d’avant le déluge !…

— Vous venez pour le domestique que je vous ai demandé, ma bonne dame ? dit Franz.

La portière remit ses lunettes, pour les ôter de nouveau avec déférence.

— C’est joli ! reprit-elle, en faisant du regard le tour de la chambre, c’est joli ! joli ! joli !… Ah ! dame, c’est joli !… Tout de même, ça doit sembler drôle à Monsieur de se voir là-dedans après avoir été…

La concierge n’acheva pas ; son instinct diplomatique l’avertissait que la phrase était éminemment périlleuse.

— Là-haut, à la mansarde ? demanda Franz en souriant.

La portière déplia un vaste mouchoir de coton à carreaux rouges et bleus, et se moucha bruyamment pour cacher son trouble.

— Ah ! c’est joli ! joli ! reprit-elle ensuite, ça fait honneur à une maison d’avoir un premier meublé comme ça… et des équipages qui s’arrêtent à la porte maintenant !

Elle s’interrompit brusquement pour s’écrier :

— Que je suis bête !… je l’avais oublié l’équipage !… et cette dame qui attend ?…

— Quelle dame ? dit Franz vivement.

Les petits yeux de la portière se prirent à cligner d’une façon agréable.

— Une jolie dame, répliqua-t-elle, qui veut absolument parler à Monsieur.

— Faites-la monter.

Autrefois, quand Franz était là-haut, on lui avait déclaré qu’on ne recevait point de femmes dans la maison, mais cette austérité de concierge ne regardait que la mansarde ; la vertu, à Paris, n’est de rigueur que pour les petits loyers.

Au premier étage, on aime assez les mœurs-régence ; d’une part ça fait aller le commerce, de l’autre on ne peut pas dire à un homme qui paye deux mille écus par an de ces vérités qu’on prodigue aux locataires de cent cinquante francs.

Les convenances s’y opposent.

— Je pensais bien que Monsieur recevrait, poursuivit la portière en donnant à ses clignements d’yeux une portée manifestement égrillarde, mais pourtant je n’ai pas voulu me permettre…

— Faites monter, répéta Franz.

La portière salua du torse, de la tête et des lunettes.

Franz n’eut que le temps de nouer une cravate ; la portière réparut au bout de quelques secondes précédant une dame voilée.

— Deux lettres que j’avais oubliées tout à l’heure, dit-elle en les posant sur la table.

Puis elle prit congé bien discrètement.

Franz laissa les deux lettres pour recevoir la belle visiteuse qu’il avait reconnue sous le voile.

C’était madame de Laurens.



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CHAPITRE XII.
L’INVITATION.


En entrant, Sara regarda le luxe qui l’entourait avec un étonnement impossible à réprimer. Elle n’était jamais venue chez Franz, mais elle le savait pauvre. Tout à l’heure encore, elle croyait entrer dans quelque indigent cabinet d’étudiant, avec un lit maigre, un secrétaire boiteux, un fauteuil pelé, une carafe et des pipes.

Elle avait même compté sur cela pour l’effet de son entrée ; elle avait espéré fasciner, étonner, éblouir.

Elle était trop habile, néanmoins, pour laisser paraître au dehors sa surprise désappointée ; quand elle releva son voile, un intérêt tendre et empressé se lisait dans ses yeux.

Franz la conduisit jusqu’au divan, où il s’assit auprès d’elle.

— Vous ne m’attendiez pas ? dit-elle.

— J’avoue… commença Franz…

— Vous êtes étonné de me voir ?

— Je suis surtout heureux…

Sara passa le revers de sa main sur son front.

— Vingt-quatre heures sans un mot de vous ! murmura-t-elle, quand je savais que votre vie était en danger !… Ah ! vous n’avez pas songé à mon inquiétude, Franz.

Franz rougit ; il n’avait pas songé du tout en effet ; et, dans la sincérité de son cœur, il se trouvait bien coupable.

Sara Je regardait avec ses grands yeux noirs chargés de tristesse ; il ne l’avait jamais vue si belle.

Il balbutia quelques excuses embarrassées.

— Vous n’avez pas besoin de vous justifier, Franz, dit Sara mélancolique ; votre excuse, je ne la devine que trop… Vous ne m’aimez plus.

— Pouvez-vous penser ?…

— Il y a si longtemps que je le crains !… Vous êtes un enfant auprès de moi, et au bout de ces liaisons coupables il y a toujours du malheur !

Franz était pris à l’improviste. Il n’avait pas assez de sang-froid en ce premier moment pour découvrir la feinte sous le jeu si vrai de Sara ; il ne sut faire qu’une chose, protester de sa constance et jurer ses grands dieux qu’il n’avait jamais tant aimé.

Et peut-être ne mentait-il pas tout à fait. Il était jeune, ardent, facile, et Sara, l’enchanteresse, attaquait ce cœur ouvert avec des armes éprouvées.

Quel enfant a résisté jamais à une plainte d’amour ?

Sara, d’ailleurs, avait ici tous les avantages ; sa plainte se modulait avec d’autant plus d’art et de charme, qu’elle y pouvait mettre son habileté consommée. Rien ne la préoccupait, en effet ; elle n’avait nulle raison de se croire oubliée, et c’était par calcul qu’elle jouait ce rôle d’Ariane.

Bien au contraire ; elle pensait que l’amour fougueux et jeune de Franz survivrait à son propre caprice. Elle avait entendu parler vaguement des assiduités de Franz auprès de mademoiselle d’Audemer ; mais Sara, faite à tous les triomphes, pouvait-elle craindre une rivale ?

Franz était jeune, bon, sincère. Elle avait fouillé jusqu’au fond des secrets de la vie ; elle avait rongé jusqu’au noyau ce fruit mystique qui perdit notre mère Ève.

C’était Franz qui devait aimer le dernier.

En calculant ainsi on arrive juste d’ordinaire, comme avec les quatre règles de l’arithmétique. Petite était sûre de son fait.

Mais l’arithmétique elle-même est sujette à errer, si elle néglige imprudemment un des éléments du calcul. Petite ne tenait pas compte de la possibilité d’un autre amour.

Et cependant le trouble de Franz lui donna tout de suite à penser, car elle était plus habile encore que confiante ; elle trouva qu’il se défendait mal ; elle douta.

En outre, à mesure qu’elle réfléchissait, cette opulence inattendue qu’elle rencontrait à la place de la pauvreté lui inspirait une inquiétude croissante.

Franz lui avait menti depuis des semaines, ou bien cette richesse était-elle toute récente ?

Dans l’un et l’autre cas, il y avait là-dessous un mystère, et quoi qu’il en pût être, il lui semblait de plus en plus urgent d’atteindre son but et d’attirer le jeune homme à cette fête de Geldberg, où l’intrigue aurait son dénoûment fatal.

Un travail rapide se fit dans son esprit expert : elle se dit que ce rôle de victime, continué trop longtemps, détournerait l’entretien et pourrait éloigner le résultat ; elle changea de batteries, non pas tout de suite, mais en feignant d’être insensiblement persuadée.

— J’ai attendu jusqu’à cette heure, mon pauvre Franz, reprit-elle, et avec quelle impatience 1 J’espérais un mot de vous !… Rien ne venait… Mon Dieu ! j’ai bien souffert !… Enfin je n’ai pu résister davantage ; j’ai fait atteler ma voiture et je suis accourue…

— Combien je vous remercie, Sara ! dit Franz.

C’était froid. Au lieu de s’échauffer, le jeune homme semblait prendre de la réserve.

Petite l’examina, cherchant à lire sa pensée intime sur son visage.

Cette pensée intime était une subite défiance. Franz venait de se reporter tout à coup à sa dernière entrevue avec madame de Laurens ; il se souvenait des paroles prononcées au café Anglais, à la fin du déjeuner. Petite avait soulevé là un coin du voile qui couvrait son cœur, et Franz n’y avait découvert que sécheresse cynique et profonde indifférence.

Au moment où il lui avait annoncé son duel, ces détails lui revenaient maintenant, un bâillement léger avait entr’ouvert la jolie bouche de Petite.

Sans savoir exactement pourquoi, il suspectait la sincérité de son empressement. Il n’avait assurément aucune idée du but poursuivi par madame de Laurens, mais un instinct secret le poussait à se défier, sinon à feindre.

— Je ne suis pas si coupable que vous le croyez, dit-il, reprenant son sang-froid : hier, je me suis rendu à la rue des Prouvaires, afin de vous voir.

— J’y étais et je vous attendais.

— Madame la baronne de Saint-Roch m’a dit que vous n’y étiez pas… Je suis rentré fort tard, espérant toujours que vous pourriez venir… Ce matin, je ne suis pas sorti encore et ma première visite aurait été pour vous.

Il lui baisa la main avec galanterie.

Petite écoutait, les yeux baissés, ces explications trop précises, à son gré ; elle eût voulu de l’émotion, elle ne trouvait que de la courtoisie.

Pour la première fois, depuis qu’elle engageait chaque jour de ces luttes coquettes où jamais la victoire ne l’avait abandonnée, elle eut comme un pressentiment de défaite.

Ses sourcils délicats se contractèrent malgré elle. C’était un enfant qui lui résistait ainsi ! Elle était indignée.

Mais elle eut bientôt honte d’elle-même. Qu’y avait-il, en somme ? Elle rougit comme ferait un soldat, vaillant d’ordinaire, qui se sentirait envie de fuir à la première décharge.

— Je me suis trompée, reprit-elle en relevant ses yeux où brillait un sourire ; il n’y avait pas de votre faute, Franz… et que je suis heureuse de mon erreur !… Maintenant, que me voila rassurée sur votre compte, il me reste une prière à vous adresser… car j’avais deux motifs en venant chez vous.

Franz s’inclina et prit la pose d’un homme qui écoute.

— Je venais vous inviter, poursuivit Sara, à la fête champêtre que nous donnons au château de mon père.

Parmi les choses que Franz désirait le plus depuis son entrevue avec Denise, il fallait compter une invitation à la fête de Geldberg ; mais, en ce moment, il y avait au dedans de lui un sentiment hostile à Sara, et qu’il n’aurait point su définir. D’ailleurs, les enfants ont de la coquetterie, presqu’autant que les femmes.

— Je vous rends grâces, répliqua-t-il du bout des lèvres ; mais…

Il hésita ; il ne savait en vérité que dire.

— Vous ne voulez pas ?… dit Sara, dont le front se couvrit d’une légère rougeur…

— Belle dame, répliqua Franz en minaudant, je suis flatté… honoré… je suis reconnaissant…

— Mais vous refusez ?…

— Je n’ose dire cela… Je ne sais…

Sara fit un mouvement comme pour se lever, tant il y avait en elle d’impatiente colère ; mais elle se contint et réussit à rappeler sur ses traits ce sourire mélancolique qu’elle avait prie au commencement de l’entrevue.

— Autrefois, murmura-t-elle, vous eussiez accueilli bien chèrement cette occasion de me voir.

— Aujourd’hui encore, répondit Franz ; veuillez croire que je ne suis point changé ; s’il n’y avait que vous…

Petite attendit une seconde, puis comme Franz n’achevait pas, son front s’éclaira ; elle crut deviner.

— Serait-ce rancune de votre part ? dit-elle, et me feriez-vous payer les torts que certains membres de la maison de Geldberg ont eus à votre égard ?

Franz n’avait pas été si loin que cela ; il ne savait pas bien lui-même les motifs de son refus ; il était un peu comme ces enfants capricieux qui disent non et détournent la tête, tout en étendant la main pour accepter.

Mais ces paroles, prononcées imprudemment, lui ouvrirent un nouvel ordre d’idées ; sa lèvre se pinça en un sourire amer et rancunier.

— J’aurais bien mauvaise grâce à me souvenir de cela, madame, répliqua-t-il ; aux gens pauvres et faibles, on fait tout ce qu’on veut : c’est reçu, vous le savez, dans un certain monde, et j’étais alors si faible et sl pauvre !

— Êtes-vous donc riche maintenant ?… ne put s’empêcher de murmurer Petite.

Cette question à peine lancée, elle eût voulu la retenir ; mais il n’était plus temps.

Franz s’était levé d’un mouvement involontaire et parcourait sa chambre, livré à d’irritants souvenirs.

— Oui, Madame, répondait-il en phrases entrecoupées, je suis riche… je serai plus riche encore… je suis noble !… et ceux qui ont méprisé mon malheur seraient bien aises peut-être de s’associer à sa fortune…

Sans savoir ce qu’il faisait, il prit sur la table les deux lettres apportées par le concierge et les froissa entre ses mains.

Madame de Laurens poussa un gros soupir qu’elle ménagea de manière à frapper l’oreille de Franz, et pencha sa tête sur sa poitrine.

— Si j’avais su que vous étiez riche, dit-elle d’un ton profondément blessé, je ne serais pas venue.

Il y avait dans son accent une plainte douce et résignée.

Franz arrêta aussitôt sa promenade et se tourna vers elle ; il crut voir une larme briller sous ses longs cils.

— J’ai tort, s’écria-t-il ; je suis un fou, Sara… je vous demande pardon !… Vous ne m’avez jamais fait que du bien, vous !… J’irai ! j’irai !

Un mouvement de joie fit bondir le cœur de Petite ; mais elle le contint comme elle avait contenu sa colère, et rien ne parut sur son visage.

— Vous n’êtes pas un fou, Franz, dit-elle, et je vous remercie du fond du cœur, si c’est pour moi que vous oubliez vos rancunes.

— Pour vous seule, chère.

— L’homme qui vous a insulté vous fera des excuses…

— Le chevalier de Reinhold ? interrompit Franz retrouvant pour un instant sa veine d’espièglerie ; il est trop vieux, trop ridé, trop fardé, trop chauve, trop rembourré, trop peureux !… je n’en veux pas !

Il s’était rapproché de Petite, et machinalement il rompait le cachet de l’une de ses deux lettres.

— Ce sera comme vous voudrez, reprit Sara ; mais je déteste cet homme pour ce qu’il vous a fait, et j’aurais aimé à l’humilier devant vous… Maintenant que vous avez accepté, Franz, parlons affaires, et prenons nos mesures… Ce sera une fête considérable ; le gros des invités partira dans le courant de la semaine prochaine ; mais la famille et les amis intimes quitteront Paris dimanche ou lundi… Voulez-vous être des nôtres ?

Franz ne répondit point. Une fois la lettre décachetée, il avait achevé de l’ouvrir, et ses yeux s’y étaient portés avec distraction. Par un hasard étrange, la lettre parlait de la fête de Geldberg, et annonçait positivement la visite de Sara.

Bien plus, elle prophétisait, en termes précis, la dernière proposition que Sara venait de faire.

Elle était d’une écriture inconnue à Franz, et, dans ce premier moment, il n’y découvrit point de signature.

Voici ce que disait cette lettre :

« Une personne qui a ses raisons pour porter à M. Franz un intérêt sérieux croit devoir le prévenir qu’une invitation lui sera prochainement adressée pour assister à la grande fête que les banquiers Geldberg, Reinhold et compagnie doivent donner à leur château d’Allemagne.

» Il n’y a aucun inconvénient pour M. Franz à accepter cette invitation, mais on doit le prier en outre d’anticiper sur le départ commun et de quitter Paris avec la famille Geldberg. Là est le danger, c’est un danger de mort ! »

La phrase et la page finissaient ensemble à ce mot.

Franz froissa la lettre et la mit dans sa poche.

Sa tête se pencha sur sa poitrine ; cette bizarre concordance des paroles de la lettre avec celles de Petite le plongeait dans un inexprimable étonnement.

— Eh bien ?… dit Sara.

La volonté de Franz était de refuser, mais il ne répondit point encore.

Il rêvait. Dans sa rêverie, il ouvrit la seconde lettre comme il avait ouvert la première.

— Vous choisissez un singulier moment, murmura Petite en souriant, pour dépouiller votre correspondance !…

Franz n’entendait pas. Il jeta les yeux sur la seconde lettre, qui contenait seulement deux lignes d’une écriture fine et mignonne.

À peine eut-il parcouru ces deux lignes que sa physionomie changea ; sa joue se couvrit de rougeur.

— Eh bien ?… répéta Sara, j’attends votre réponse, Franz…

Et comme le jeune homme hésitait encore, elle ajouta :

— Je vous demande si vous voulez…

— J’ai entendu, j’ai entendu ! interrompit Franz précipitamment, j’accepte et je vous rends mille grâces… j’irai, oh ! j’irai !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il y avait dix minutes que madame de Laurens était partie.

Franz restait seul ; il tenait à la main la seconde lettre ouverte, et ses yeux semblaient ne point pouvoir s’en détacher.

Deux ou trois fois, depuis la sortie de Petite, il avait approché le papier de ses lèvres pour le baiser tendrement. La lettre ne parlait pourtant point d’amour ; elle ne contenait qu’une seule phrase ainsi conçue :

« D… d’A… prévient M. Franz que son départ de Paris est avancé de quelques jours ; elle se rendra en Allemagne avec la famille de Geldberg. »

— Moi aussi ! murmura Franz ; comme tout s’arrange pour moi dans cette bienheureuse semaine !… j’irai, je la verrai… Puisse la fête durer bien longtemps !

Il resta encore deux ou trois minutes pensif et perdu dans sa méditation joyeuse, puis un nuage vint à son front.

— Mais cette autre lettre ? pensa-t-il, que veut dire cet avis menaçant, et qui donc peut m’écrire ainsi ?…

Il chercha la lettre sur la table et sur le divan où il s’était assis auprès de Petite : il finit par la trouver froissée et changée en informe chiffon dans la poche de sa robe de chambre.

Il la déplia ; il la relut lentement et avec attention.

C’était étrange ! étrange ! La lettre disait tout, et la menace qu’elle contenait empruntait à la vérité des autres assertions une importance réelle.

Mais de qui venait-elle ?

Après avoir relu, Franz regarda l’adresse, ce qui ne lui apprit rien. Comme le sens était fini au bas de la première page, Franz ne s’était point avisé de chercher plus loin.

En ce moment, et purement au hasard, il tourna la feuille.

Une exclamation s’échappa de ses lèvres.

La lettre n’était pas achevée. Elle contenait encore plusieurs lignes suivies d’une signature.

Franz lut avidement ; la lettre disait :

« M. Franz sera porté peut-être à mépriser cet avis, parce qu’il est brave et amoureux du danger, mais le danger n’est pas seulement pour lui ; mademoiselle D. d’Au… fait partie des invités qui doivent partir avec les Geldberg ; elle partagerait le péril et ce serait sur sa tête que retomberait l’imprudence de M. Franz. »

— Il sait tout !… murmura ce dernier avec stupéfaction ?

Le hasard semblait se charger de prouver une à une toutes les assertions de l’écrivain anonyme. Il annonçait la visite de madame de Laurens, madame de Laurens était venue ; il prédisait l’invitation, l’invitation avait été faite pour ainsi dire dans les termes mêmes de sa lettre ; il parlait de mademoiselle d’Audemer, et Denise venait elle-même certifier son dire, en quelque sorte, et lui donner un dernier certificat de sincérité.

Mais, si bizarres et inexplicables qu’elles fussent, ces coïncidences ne causaient pas seules la surprise profonde de Franz. C’est à peine s’il s’en rendait compte en ce moment.

Il hésitait ; il ne savait plus ce qu’il devait faire par rapport à ce voyage ; mais son irrésolution n’était point réfléchie. Il n’y avait en son esprit que confusion et trouble ; il ne pensait pas.

Ses yeux, grands ouverts, restaient cloués à la signature de la lettre.

Ce n’était pas un nom. C’étaient deux mots qui résumaient pour lui toutes les émotions des jours précédents, deux mots qui le fascinaient, qui faisaient battre ses tempes, qui le ramenaient au plein milieu de cet impénétrable mystère dont s’enveloppait son avenir.

La lettre était signée :

« LE CAVALIER ALLEMAND. »



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CHAPITRE XIII.
TROIS AMBASSADEURS.


Les choses de la vie ordinaire se présentent parfois sous des aspects quasi surnaturels. Il suffit de deux ou trois hasards, combinés de certaine sorte, pour donner aux hommes ou aux événements des apparences fantastiques.

M. le baron de Rodach, le cavalier allemand, prenait dans les souvenirs de Franz, et surtout dans ceux de la jolie Gertraud, qui ne savait rien que par Franz, des proportions tout à fait merveilleuses.

Franz repoussait cette impression de tout le scepticisme de son éducation parisienne ; Gertraud, au contraire, laissait travailler avec une terreur mêlée de charme son imagination allemande. Elle ajoutait à la bizarre histoire de Franz ; elle complétait la légende ; elle la teignait de ces nuances vagues qui forment comme un voile à travers lequel la poésie germanique nous montre ses nocturnes fantaisies. Elle passait du monde des vivants dans cet autre monde, rempli d’êtres surhumains que ne savent point arrêter les obstacles de la vie, qui peuvent tout, qui devinent tout, et dont l’histoire mystérieuse est écrite dans les vieilles ballades.

Franz n’allait pas si loin que cela : mais, à l’idée du cavalier allemand, il ne pouvait pas se défendre toujours d’une superstitieuse émotion. C’était de l’espoir et c’était de l’effroi.

La plupart du temps, il se moquait de lui-même et souriait avec dédain, en prenant la conscience de sa faiblesse ; mais l’idée revenait, tenace, et le philosophe se mettait à rêver miracles tout comme la petite fille du marchand d’habits.

C’est qu’aussi ce cavalier allemand était un personnage bien étrange ! Il s’était montré à Franz, toujours, sous des couleurs si extraordinaires et si imprévues ! Encore Franz ne savait-il pas tout sur son compte.

S’il avait pu entendre ce que l’ordre logique de ce récit va nous forcer de dire en peu de mots au lecteur, sa philosophie eût sauté pour le coup comme le bouchon d’une bouteille de champagne. Si invraisemblable que puisse paraître l’aventure, il en savait trop long pour ne pas y croire, et ce qu’il avait vu au bal Favart devait suffire grandement à lui donner la foi. D’un autre côté, pourtant, la chose était manifestement impossible, et, pour l’admettre, il fallait s’appuyer tout de suite sur un diabolique et occulte pouvoir…

Quant à la petite Gertraud, aux premiers mots de notre histoire, elle eût ouvert tout grands ses beaux yeux pleins de naïveté crédule, et n’eût point trouvé sur sa lèvre un autre nom que celui de Satan…

Voici du reste le fait dont nous parlons : Quarante-huit heures s’étaient écoulées ; on était au jeudi 8 février. M. le baron de Rodach s’était engagé solennellement à voir, ce jour là même, avant l’heure de midi, madame de Laurens à Paris, meinherr Van-Praët à Amsterdam, et le seigneur Yanos Georgyi à Londres.

Promettre c’était déjà beaucoup, mais tenir…

C’était là un tour que Fabricius Yan-Praët, lui-même, au temps où il était physicien-aéronaute, n’aurait pas osé annoncer à son public.

C’était très-fort ; cela mettait bien bas les chemins de fer, les pigeons voyageurs, les ballons à roues et même le télégraphe ; tranchons le mot : c’était absurde ou magique…

Or, de notre temps, la magie ne sait plus guère escamoter que des muscades. Elle travaille en plein vent, avec des gobelets et pour un sou ; la science, à cet égard, loin de progresser, a fait des pas en arrière, et nos sorciers modernes ne sont assurément pas de la force de ceux de Pharaon, qui changeaient les chameaux en grenouilles.

Quoi qu’il en soit, M. le baron de Rodach tint sa triple promesse.

À midi, le huit février, le groom du Madgyar Yanos, le serviteur hollandais du bon Fabricius Van-Praët, et le valet de madame de Laurens annoncèrent, à quelques minutes d’intervalle, chez leurs maîtres respectifs : « Monsieur le baron de Rodach ! »

Et M. le baron entra de fort bonne grâce sans laisser derrière lui la moindre odeur de soufre.

Tout commentaire, ici, serait puéril, toute explication impossible ; nous énonçons le fait purement et simplement.

Il est une chose pourtant que nous devons dire. Dans ces trois diverses visites, M. le baron de Rodach, qu’il fût ou non un être en dehors des conditions ordinaires de l’humanité, avait su donner à son visage trois nuances d’expression tant soit peu différentes ; on eût dit qu’il s’était composé une physionomie pour chacun de ses hôtes. À Paris, dans le salon coquet de madame de Laurens, il était grave, courtois et froid. À Amsterdam, dans la maison cossue, reluisante, savonnée du digne Hollandais, il avait pris un peu l’air épais et apathique d’un citoyen des Pays-Bas. Il ne pouvait point perdre sa beauté noble, mais il la baissait d’un cran, pour ainsi dire, il semblait employer, à l’égard de ses traits, ce procédé ingénieux dont usent certaines lorettes économes pour leur coiffure, coiffure unique, mais à plusieurs fins : chapeau splendide, où l’on voit se balancer un gracieux bouquet de plumes quand le thermomètre amoureux est aux équipages, chapeau modeste dont le panache tombe humblement dès que ces dames sont réduites au rôle d’infanterie.

Le baron, dans ce pays de pipes et de bière, sentait la drèche et le tabac.

À Londres, au contraire, auprès du belliqueux Madgyar, il vous avait une mine fanfaronne à briser les vitres rien qu’en les regardant ; mais, en même temps que sa moustache se redressait plus fière, on voyait dans son œil plus de jeunesse vive et plus de gaieté ; un physionomiste l’eût taxé pour étourdi, coureur de femmes et prompt à mettre flamberge au vent.

De ces trois qualités, la seconde se fit jour dès l’entrée du baron de Rodach dans l’antichambre du seigneur Yanos. Comme il passait le seuil, il entrevit une femme à la taille élégante et fine qui disparaissait par une porte latérale.

Il ne la vit qu’une seconde ; mais, soit qu’il la reconnût, soit qu’il eût pour coutume de lancer au hasard ses galanteries banales, il trouva le temps de lui envoyer un baiser.

C’était un charmant cavalier ; la dame, de son côté, trouva le temps de sourire.

À part les détails, la conduite de M. de Rodach fut du reste la même à Londres, à Paris et à Amsterdam ; partout il demanda des entretiens particuliers qui lui furent partout accordés.

À la fin de son entrevue avec madame de Laurens, celle-ci monta en voiture, la colère et la frayeur peintes sur le visage ; elle se fit conduire au Temple, ou elle requit Batailleur d’abandonner sa place au beau milieu de la journée, pour avoir avec elle une conférence importante.

Dans la maison de Fabricius Van-Praet, et dans celle du Madgyar Yanos, tout fut confusion et trouble après la sortie de M. le baron ; Van-Praët, d’ordinaire si tranquille, semblait furieux ; le Madgyar, était comme stupéfié par la rage.

Ils avaient éprouvé tous les deux, faut-il croire, quelque chose de semblable, car leur conduite fut pareille : Ils firent à la hâte des préparatifs de voyage.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le surlendemain était ce samedi, jour d’échéance dont il a été question plusieurs fois dans cette histoire, et que la maison de Geldberg redoutait dès longtemps comme un moment de crise capitale.

Les bureaux s’étaient remplis dès le matin, et tous les employés, depuis le plus élevé en grade jusqu’au plus infime, avaient fait preuve d’une exactitude scrupuleuse.

Tout le monde était à son poste. D’ordinaire la tenue des commis de Geldberg était excellente et faisait proverbe dans le haut commerce parisien ; mais aujourd’hui, c’était de l’élégance et du luxe. Vous eussiez cru que le boulevard de Gand, dépeuplé de ses lions historiques, s’était démis en faveur des bureaux de la rue de la Ville-l’Évêque.

Les bottes vernies étincelaient ; les plumes de fer étaient tenues par des mains frais gantées ; les habits noirs séparaient leurs basques doublées de satin sur le cuir des tabourets.

Ces messieurs semblaient s’être donné le mot ; on ne voyait que pantalons collants et gilets habillés ; c’est à peine si deux ou trois cravates de fantaisie faisaient tache parmi la radieuse uniformité des cravates blanches.

On dit que, sous l’ancien régime, les officiers de notre marine se faisaient coiffer pendant le branle-bas du combat et n’arrivaient jamais à leur poste de bataille qu’après avoir pris le temps de revêtir leur plus brillant costume.

C’était la coquetterie de la bravoure ; ils traitaient le danger comme le plaisir ; ils faisaient une héroïque confusion entre la bataille et le bal.

Peut-être, abstraction faite de l’héroïsme, les employés de Geldberg étaient-ils mus par un sentiment analogue.

Rien ne transpirait au dehors touchant l’état de crise où se trouvait la maison ; le crédit de Geldberg, Reinhold et compagnie restait toujours le même ; mais il en est du commerce comme de la vie : bien longtemps avant que la maladie ait mis ses traces funestes sur le visage, le corps éprouve des angoisses sourdes, et par le canal de chaque veine, des avertissements arrivent aux membres extrêmes.

De vagues rumeurs avaient circulé dans les bureaux de Geldberg. D’où ces bruits viennent d’abord, on ne sait, mais ils viennent.

Ils se glissent, ils rampent. Ce n’est rien de précis ; des demi-mots, des choses qui n’ont point de sens.

Et l’effroi vient après. La maison tout entière a comme un frémissement inexplicable ; on dirait d’un homme en santé qu’un rêve a menacé de mourir.

Personne n’avait formulé cette idée, que Geldberg, Reinhold et compagnie allaient suspendre leurs paiements le 10 février 1844, après quinze ans d’existence, et à la veille de soumissionner l’un des plus importants de nos chemins de fer ; et pourtant, telle était dans les bureaux la croyance commune.

On ne savait pas pourquoi cette croyance existait ; il n’y avait dans les bureaux qu’un seul homme capable de lui donner une assiette logique, et cet homme, le caissier Moreau, était discret comme un bloc de marbre.

Il n’avait point parlé.

Mais, encore une fois, ces rumeurs arrivent on ne sait comment ; les nouvelles du malheur sortent de terre, et il se glisse dans l’air une voix mystérieuse qui vous les murmure à l’oreille.

Il y avait quelque chose de solennel dans l’aspect des bureaux de Geldberg. Toute agonie a sa grandeur. Les employés se tenaient graves et tristes devant leurs pupitres, dans l’attente d’un événement prévu ; les salles étaient silencieuses ; c’est à peine si quelques paroles brèves et timides étaient échangées, à voix basse, entre voisins.

Chaque fois qu’un nouveau venu se présentait à la caisse, il y avait un moment d’anxiété terrible ; puis, l’espoir revenait, parce que la caisse faisait droit, comme d’ordinaire, à toutes les demandes.

La journée avançait ; aucune catastrophe n’était survenue, et l’inquiétude commune aurait peut-être pris fin, si quelqu’un des chefs de la maison se fût montré dans les bureaux.

Mais ce jour-là, justement, ils étaient tous les trois invisibles.

On commençait à dire bien bas que, peut-être, ils étaient partis d’avance.

Ceci se trouvait être une erreur. Les trois associés étaient réunis, depuis le matin, dans la chambre du conseil.

Ces inquiétudes que leurs employés avaient éprouvées vaguement et sans trop savoir, ils les avaient ressenties eux-mêmes de première main, comme on le peut croire.

Les premières heures de la réunion avaient été tristes et mornes ; le bruit de la porte de la caisse, qui était située au-dessous d’eux, et qu’ils entendaient s’ouvrir et se refermer de minute en minute, retentissait jusqu’au fond de leurs cœurs.

Et à mesure que les heures passaient, ils ne se rassuraient point ; leur fièvre augmentait, loin de diminuer. — Ils regardaient tour à tour le cadran de la riche pendule, puis leurs yeux se baissaient désespérés.

Ils n’échangeaient pas une parole ; un silence profond régnait dans la chambre du conseil.

C’est qu’il leur était bien impossible de se communiquer leurs pensées ; ils avaient essayé de se trahir l’un l’autre, et il n’y avait de commun entre eux que la perfidie et l’aversion.

Chacun d’eux avait des transes pareilles, mais qui lui étaient propres et ne se rapportaient point au bien de l’association. Ce qui les terrassait, ce n’était pas tant la catastrophe attendue que le silence de l’homme qui avait promis à chacun d’eux de lui donner des armes contre ses associés.

Ils attendaient une réponse du baron de Rodach ou le baron de Rodach en personne.

Mais rien ! l’heure du courrier était passée. Rien.

Comme ils commençaient à désespérer tout à fait, le valet Klaus entra dans la chambre. Il tenait trois lettres à la main.

Reinhold, Abel et Mira lui-même ne purent réprimer la fièvre de leur impatience. Ils se levèrent tous à la fois et demandèrent ensemble :

— Est-ce pour moi ?

La réponse fut favorable pour tout le monde : il y avait une lettre pour le docteur Mira, une lettre pour M. Abel de Geldberg, une lettre pour le chevalier de Reinhold.

Une de ces lettres venait de Paris, une autre d’Amsterdam, une autre enfin de Londres.

Dans le premier moment, les trois associés ne songèrent qu’à déchirer les enveloppes et à lire précipitamment. Ils ne remarquèrent point que les lettres étaient toutes semblables, sauf les timbres de poste, et que très-évidemment, la même main les avait écrites toutes les trois.

Quand ils eurent achevé la lecture, leur premier soin fut de serrer la missive reçue. Ils avaient rompu les cachets ensemble, ensemble ils avaient lu, ensemble encore ils mettaient les lettres pliées dans leurs poches.

On eût dit qu’ils faisaient l’exercice.

Chacun d’eux, après avoir mis sa lettre en lieu sûr, fut pris par l’envie de surprendre le secret de ses voisins.

Et comme cette pensée leur vint à tous les trois en même temps, leurs regards rapides et sournois se choquèrent.

Ils se connaissaient ; nul d’entre eux ne fut sans deviner le désir charitable de ses compagnons. Ils ne furent ni déconcertés, ni surpris.

Ce trio de lettres avait apporté chez eux un changement notable. Jusqu’à l’arrivée de Klaus, ils avaient été tristes et découragés ; maintenant un joyeux et bon vent semblait avoir soufflé sur leurs fronts. Reinhold avait recouvré son air avantageux et fanfaron ; le visage fade du jeune M. Abel rayonnait de contentement et de fatuité ; le docteur lui-même avait déridé ses gros sourcils, et n’avait plus l’air sinistre qu’à moitié.

Ils se regardèrent en silence durant quelques secondes, puis le chevalier de Reinhold, en sa qualité d’homme expansif et franc, se chargea de rompre la glace ; il se frotta les mains de tout son cœur.

— Allons ! dit-il en montrant du doigt la pendule qui marquait trois heures passées, dans une heure la caisse fermera, et nous l’aurons échappé belle !

— Bah ! fit le jeune M. de Geldberg ; échappé belle !… Comment l’entendez-vous ?

Il avait eu grand’peur, mais il ne s’en souvenait plus.

— J’entends, répliqua Reinhold avec suffisance, que, sans moi, les paiements de la maison seraient vraisemblablement suspendus à l’heure qu’il est.

Abel haussa les épaules.

— Bah ! fit-il encore ; pour ma part je n’ai rien craint du Madgyar Yanos… Le véritable danger était du côté de Van-Praët qui est un homme d’argent… et si la maison était véritablement menacée, c’est moi qui lui ai servi de bouclier.

— Mon jeune ami, répliqua Reinhold avec un salut ironique, je n’attendais pas moins de votre modestie éclairée.

La discussion allait s’échauffer.

— Modérez-vous, Messieurs, dit le docteur ; le temps passe, il est vrai, mais jusqu’au coup de quatre heures bien des choses peuvent arriver !…

— Nous sommes gardés du côté du Madgyar, s’écria Reinhold.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Parfaitement sûr.

— Et nous n’avons rien à craindre de meinnerr Van-Praët, prononça fièrement Abel.

— C’est une chose certaine ? demanda le docteur.

— Parbleu !

Mira les regardait l’un après l’autre ; il y avait un peu d’étonnement sur son visage immobile.

— Ah çà ! dit-il, cachant un mouvement de curiosité sous son air grave et chagrin, comment avez-vous fait votre compte, puisque vous n’avez quitté Paris ni l’un ni l’autre ?

— On a ses petites ressources, répliqua Reinhold en se faisant valoir.

— Les proverbes sont des sots, ajouta le jeune M. de Geldberg, et le plus sot de tous est celui qui recommande de faire soi-même ses propres affaires… quand on a un bon ambassadeur…

— Ah !… interrompit Mira, vous avez traité avec Van-Praët par ambassadeur ?…

La figure du jeune banquier peignait la plus magnifique satisfaction de soi-même. Il se contenta de s’incliner en signe d’affirmation.

— Et vous aussi ?… demanda encore Mira en s’adressant à Reinhold.

— Comme vous dites, répliqua le chevalier, et j’ai peine à croire que l’ambassadeur de notre jeune ami puisse aller seulement à la cheville du mien.

— Si je vous le nommais !… commença vivement Abel.

Mais il se retint et prit un grand air de discrétion affectée.

— Je me tais, reprit-il, en se pinçant la lèvre ; j’ajoute seulement que votre fameux intermédiaire et vous, Monsieur le chevalier, vous avez enfoncé une porte ouverte…

— J’aurais voulu vous y voir ! grommela Reinhold, dont la figure épanouie se rembrunit pour un instant, rien qu’a l’idée d’affronter le Madgyar en colère.

— Peuh ! fit Abel, s’il ne s’était agi que de mettre à la raison ce vieux traineur de sabre, je ne m’en serais fié à personne qu’à moi.

— Cela vous eût donné en effet, mon jeune ami, répliqua Reinhold aigre-doux, l’occasion de prouver au moins une fois, ce que vous affirmez trop souvent… à savoir, que vous êtes très-brave…

Abel rougit jusqu’à la racine des cheveux.

Ce mot le piquait d’autant plus au vif, qu’il lui manquait réellement une demi-douzaine de duels pour être un parfait sporting-gentleman.

— Monsieur ! s’écria-t-il, l’œil en feu et la langue embarrassée, si je croyais que vous avez voulu m’insulter !…

— La paix ! la paix ! interrompit le grave docteur ; vous avez tous les deux bien mérité de la maison, au même degré ; car, dans l’état présent de la caisse, il eût été impossible de faire droit à l’une ou à l’autre des deux créances… Vous avez agi habilement, et je vous en remercie pour ce qui me regarde… mais je crois avoir mieux fait que vous encore.

— Ah bah ! s’écrièrent en même temps Reinhold et Abel.

— Vous allez en juger, reprit Mira ; grâce à vous, la maison est sauvée pour aujourd’hui… mais demain ?

— À chaque jour sa besogne… voulut dire le chevalier.

— Permettez, interrompit le docteur, les lieux communs n’ont jamais mis dans une caisse le quart d’un petit écu… Pour vivre il faut des fonds… et vos négociations, si habiles qu’elles puissent être, ne nous ont pas donné un centime.

— Avez-vous donc trouvé de l’argent ? demanda Reinhold.

— Nous toucherons cent mille écus demain, répondit le docteur.

Les deux autres associés relevèrent la tête, et l’indifférence dédaigneuse qui était sur leurs visages fit place à un plaisir avide.

— En vérité ?… murmura le chevalier.

— Cent mille écus ? dit le jeune M. Abel.

— Cent mille écus, répéta gravement Mira.

— Et par quelle voie ?

Mira baissa le ton involontairement et prononça le nom de madame de Laurens.

Reinhold et Abel, qui ne songeaient plus à leur dispute, se prirent à rire en même temps et d’excellent cœur.

Cette idée des cent mille écus achevait de les mettre en belle humeur.

— À vous la pomme, docteur ! s’écria Reinhold ; il y a entre votre besogne et la nôtre toute la distance du négatif au positif. Mais comment diable avez-vous osé ?…

— Oui, interrompit Abel, vous n’êtes pas très-vaillant, d’habitude, vis-à-vis de ma bien-aimée sœur…

Mira eut presque un sourire.

— Ah çà ! mes chers Messieurs, dit-il, pensez-vous donc avoir le monopole des ambassadeurs ?

— C’est juste ! s’écria le jeune de Geldberg.

— Décidément, ajouta Reinhold, vive la diplomatie !

Ils se donnèrent tous la main, et, pour la première fois peut-être, ce fut sans arrière-pensée : l’enthousiasme du moment gagnait jusqu’au docteur.

— Nous sommes sauvés ! dit-il, bien sauvés ! et cette catastrophe évitée n’aura servi qu’à nous donner de la prudence… Maintenant, quelques mots, je vous prie, sur nos deux grandes affaires.

— La fête et le rail-way ! s’écria Reinhold ; la fête marche… et je me suis procuré, hier soir, dans un cabaret du Temple, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Mira, quatre invités qui feront merveille.

Le regard du docteur fit une question muette.

Reinhold cligna de l’œil d’un air d’intelligence.

Le jeune M. Abel ne vit point ce manège ; il avait quitté sa place et remuait des papiers sur le bureau.

— Quant au chemin de fer, dit-il de loin, ça marche à pleine vapeur !

Abel s’arrêta un peu, pour rire tout seul de sa spirituelle plaisanterie, et reprit, en brandissant un paquet de lettres :

— Dix mille demandes d’actions depuis lundi ! avant qu’il ait été fait pour un sou de publicité !… C’est merveilleux !

— Dans huit jours, ajouta Reinhold, nous aurons deux fois le capital !

— Nous l’aurons dix fois dans un mois ! riposta le jeune de Geldberg.

— Et, à notre retour du château, reprit le chevalier, nos actions se feront à deux cent cinquante francs de prime !…

Les yeux du docteur brillaient ; l’allégresse était peinte sur les visages enflammés des deux autres associés.

Quatre heures sonnèrent à la pendule. Ils se levèrent tous les trois d’un commun mouvement : c’était l’heure où la caisse fermait.

Jusqu’à cet instant, une vague frayeur était restée parmi leur joie.

— C’est fini ! s’écria le docteur avec une sorte de recueillement ; il y a une muraille entre notre passé et notre avenir !… le sort lui-même ne peut plus rien contre la maison de Geldberg.

Avant que les deux associés pussent répondre, et comme le dernier coup de quatre heures sonnait, il se fit un bruit soudain dans l’antichambre.

En même temps on frappa rudement à la petite porte, donnant sur l’escalier privé par où le caissier Moreau entrait dans la pièce voisine de la chambre du conseil.

Cette porte avait été fermée en dedans pour éviter des importunités inutiles ; les associés, en effet, faisant trêve à leurs habitudes de déprédations égoïstes pour ce jour de crise suprême, avaient déposé, le matin, dans la caisse, d’un commun accord, toutes leurs ressources personnelles. Ils n’avaient plus rien, on cas de malheur.

Le sourire se glaça sur les lèvres du Portugais. Abel et Mira restèrent bouche béante et les yeux effrayés.

Le bruit redoublait dans l’antichambre. On entendait une voix de tonnerre qui ordonnait aux valets d’ouvrir.

Reinhold devint pâle comme un mort, au son de cette voix.

Quand elle se taisait, un organe doux et débonnaire se faisait ouïr à son tour. C’était alors Abel qui ouvrait de grands yeux stupéfaits.

Enfin, derrière la petite porte du caissier, une troisième voix de femme, inquiète et courroucée, qui prononçait distinctement le nom du docteur José Mira.

Les trois associés restaient immobiles auprès de la cheminée, et ressemblaient à des hommes frappés de la foudre.



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CHAPITRE XIV.
HÔTES QU’ON N’ATTEND PAS.


Les trois associés restaient immobiles. Abel et Reinhold avaient leurs regards fixés sur la porte principale ; Mira jetait les siens à la dérobée vers la petite pièce où M. le baron de Rodach avait surpris, quelques jours auparavant, le caissier Moreau en conférence secrète avec ses patrons.

Le bruit redoublait dans l’antichambre. Il y avait là une de ces voix fortes et tonnantes, dont l’éclat blesse l’oreille comme le son rapproché du cor.

On menaçait, on blasphémait. Le domestique de garde se défendait timidement, et son accent exprimait à chaque instant plus de terreur.

On frappait en même temps, à coups redoublés, à la petite porte donnant sur l’escalier de la caisse.

Abel et Reinhold se regardèrent.

— Reconnaissez-vous cette voix ?… murmura le jeune de Geldberg.

Les dents du chevalier claquèrent ; il ne trouva point la force de répondre.

— Ouvrez ! criait-on dans l’escalier de la caisse ; monsieur le docteur, je sais que vous êtes là, et je vous ordonne d’ouvrir !

— C’est ma sœur ! grommela le jeune M. Abel ; on peut la laisser hurler et cogner à sa guise…

L’avis pouvait être sage ; mais le docteur était incapable de le suivre. Une force irrésistible et mystérieuse semblait peser sur sa volonté ; chaque fois que son nom prononcé arrivait jusqu’à son oreille, on le voyait reculer imperceptiblement et se rapprocher, malgré lui, de la chambre voisine. Quelque chose l’attirait de ce côté ; il avait beau faire, toute résistance était vaine : il fallait se rendre et obéir.

Le timbre de la pendule, qui venait de sonner quatre heures, vibrait encore faiblement dans la chambre silencieuse. Il n’y avait pas un quart de minute que les visages des trois associés s’épanouissaient, illuminés par une joie enthousiaste. De cette joie, il ne restait plus rien.

La foudre était tombée au milieu de cette allégresse. Ils étaient là comme on se représente Balthazar, l’œil fixé sur la menace divine qui vint glacer l’ivresse de sa dernière orgie.

Abel et le chevalier n’avaient point bougé ; mais le docteur cédant à l’effort mystérieux qui l’entraînait vers l’endroit d’où partait cette voix de femme, impatiente et irritée, avait déjà traversé à son insu, presque toute la largeur de la chambre du conseil.

— Ouvrez ! ouvrez donc ! criait Sara en meurtrissant son petit poing contre le bois de la porte.

Le docteur hésita un instant encore, puis il fît un geste d’insouciance désespérée, et franchit le seuil.

Un choc violent ébranlait à ce moment le battant sculpté de la porte principale.

— C’est lui ! oh ! c’est bien lui !… soupira le chevalier dont les yeux battaient et cachaient leurs prunelles, comme ceux d’une femmelette en pâmoison.

— Et il n’est pas seul ! ajouta le jeune M. Abel.

Ce dernier, grâce à sa nature lente et inerte, subissait moins vivement les brusques effets de cette terreur imprévue ; il avait d’ailleurs affaire à moins forte partie.

— Je crois que le mieux serait d’ouvrir, reprit-il.

— Non ! non ! s’écria Reinhold affolé ; la porte est bonne… peut-être qu’ils ne pourront pas l’enfoncer !

Il était si aveuglé par la frayeur que l’idée de fuir ne lui venait même pas.

Il restait là, frappé, anéanti ; ses jambes pliaient sous le poids de son corps.

Un second coup, lancé à l’extérieur et plus vigoureux que le premier, déjoignit les battants de la porte ; un troisième fit sauter le pêne hors de la serrure.

Trois hommes apparurent sur le seuil, l’un d’eux, qui avait le dos tourné, portait la livrée de Geldberg et s’obstinait à défendre l’entrée.

Il fut terrassé en un clin-d’œil ; les deux autres entrèrent.

Ceux-ci formaient entre eux un contraste complet : le premier pouvait avoir cinquante ans ; c’était un personnage de grande taille et d’apparence athlétique ; une redingote à la hongroise, qui serrait son torse étroitement, faisait ressortir la forte carrure de sa poitrine ; il était coiffé d’un Kalpack de fourrure, orné de revers pourpres, d’où s’échappaient les boucles abondantes d’une chevelure noire où brillaient çà et là quelques poils argentés.

Sa moustache large et recourbée était noire comme le jais.

Ceux qui avaient fréquenté le Madgyar Yanos Georgyi durant son séjour en Allemagne l’auraient reconnu d’un coup d’œil. Ces vingt ans écoulés n’avaient point opéré chez lui ce changement absolu que l’homme subit d’ordinaire dans un si long espace de temps. Sa riche taille n’avait point fléchi ; son œil n’avait rien perdu de son éclat farouche, et il savait porter haut toujours l’orgueilleuse beauté de son visage.

Mais s’il n’avait rien perdu, en revanche il n’avait rien gagné, l’élément intellectuel manquait toujours à cette fière statue ; il y avait là tout juste de quoi faire un soldat.

Son compagnon était un vieillard gros, court, rond, fleuri, pourvu d’un menton quadruple et d’un ventre parfaitement hémisphérique ; il avait peu de cheveux et ces cheveux d’une éclatante blancheur, se plantaient sur un crâne rouge.

Sa joue brillait de santé ; un contentement placide était dans son sourire ; ses yeux caressaient tout ce qu’ils regardaient ; sa petite bouche rose semblait taillée adroitement dans une grosse cerise.

Tel était maître Fabricius Van-Praët, ex-physicien aéronaute, à l’âge respectable de soixante-sept ans.

Autant il y avait de colère et de hautaine menace sur la figure du Madgyar, autant il y avait de courtoisie débonnaire sur l’excellent visage de meinherr Van Praët.

Nous l’avons dit, ces deux hommes formaient entre eux un contraste absolu. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que ce n’était pas l’honnête Van-Praët qui avait enfoncé la porte et terrassé le valet de Geldberg.

Ce fut lui, par exemple, qui, une fois entré dans la chambre du conseil, prit les précautions de refermer cette même porte et d’y mettre un prudent verrou.

Le Madgyar était déjà devant la cheminée et posait sa large main sur l’épaule de Reinhold atterré.

— Mes traites !… dit-il, en faisant un effort évident pour se contenir.

Le chevalier balbutia quelques paroles inintelligibles.

— Mes traites ! répéta Yanos, dont la voix devenait sourde et qui avait au front de grosses veines gonflées.

En prononçant ces deux derniers mots, sa main se ferma sur l’épaule de Reinhold, qui poussa un douloureux soupir.

Le malheureux chevalier était plus mort que vif ; le danger qu’il avait couru la veille aux Quatre-Fils-Aymon n’était rien auprès de cette terrible aventure. Il n’avait pas une goutte de sang dans les veines, et croyait, pour le coup, être à sa dernière heure.

Le bon Van-Praët vint donner un peu de répit à son agonie.

— Allons, Yanos, mon fils, dit-il en traversant la chambre à petits pas précipités, ne cassons pas comme ça les vitres du premier coup, croyez-moi !… Depuis soixante ans et plus, je traite toutes les affaires, indistinctement, par la douceur, et je m’en suis toujours bien trouvé.

Le Madgyar lâcha l’épaule de Reinhold, qui n’étant plus soutenu, se laissa choir sur un fauteuil.

Il allait mieux. Nous parlons ainsi, parce que la peur était chez lui une véritable maladie. Le secours inespéré que lui apportait le Hollandais lui faisait en ce moment l’effet d’une potion administrée à propos.

Il reprenait ses sens. À d’imperceptibles symptômes, ceux qui le connaissaient pouvaient prévoir le moment où, sans cesser de trembler tout bas, il allait reprendre une bonne part de son effronterie.

Le Hollandais donna une de ses mains à Abel, et l’autre à Reinhold.

— Bonjour, mon jeune ami, dit-il, bonjour, mon vieux camarade !… Le seigneur Yanos et moi nous avons fait un long voyage pour vous rendre visite… J’espère vivement que nous allons régler à l’amiable tous nos petits différends.

— J’ai fait cent vingt lieues pour ravoir mes traites, interrompit le Madgyar avec rudesse ; il me les faut à l’instant même.

Van-Praët le calma de la main, et adoucit son excellent sourire.

— Je ne sais pas exactement ce qu’il y a de lieues d’ici chez moi, dit-il, mais qu’importe un bout de chemin de plus ou de moins, quand la maison d’un ami est le but du voyage !… Ce qui est sûr, c’est que je viens, moi aussi, chercher mes petites traites… que vous allez me rendre, j’en ferais la gageure !

— C’est que… voulut dire Abel.

— Vous permettrez que je m’assoie, n’est-ce pas, mon jeune ami ? interrompit Van-Praët ; j’ai pris de l’embonpoint sur mes vieux jours, et cette course m’a fatigué.

Il tira de sa poche un immense foulard, et tamponna son front mouillé de sueur.

— Là !… reprit-il en croisant l’une sur l’autre ses cuisses courtes et charnues ; savez-vous que vous êtes devenu un charmant cavalier, mon petit Abel !… Comment se porte votre respectable père ?… Mais voyez donc, comme ou se rencontre ! ajouta-t-il sans attendre la réponse ; j’arrive d’Amsterdam, et le premier visage que je vois dans mon hôtel est celui de cet excellent Yanos, mon ami le plus cher, qui arrive de Londres !…

Il tendit la main au Madgyar, dans un élan de sympathie. Celui-ci lui abandonna son doigt d’assez mauvaise grâce ; il avait l’œil sombre et les sourcils froncés ; le bavardage du Hollandais le fatiguait manifestement.

À défaut de la main entière, Van-Praët serra le doigt de tout cœur.

— Et maintenant, mes chers enfants, reprit-il, nous allons parler affaires, s’il vous plaît… Mon vaillant ami, le Madgyar Yanos, réclame de vous une somme de onze cent mille francs à peu près, en traites échues sur Paris qui lui ont été enlevées par des moyens que mon esprit de conciliation me défend de qualifier.

— Par un vol infâme, dit le Madgyar, qui regarda en face tour à tour Reinhold et Abel.

Le chevalier essaya un sourire soumis ; le jeune de Geldberg baissa les yeux.

— Le mot est peut-être bien fort, reprit meinherr Van-Praët, mais il me paraît assez juste… Moi-même, je suis dans un cas tout pareil… et, à part le plaisir de vous voir, je suis venu pour vous demander un million trois cent cinquante mille francs de traites qui m’ont été enlevées par un de vos agents.

— Et moi, dit une voix qui partait du seuil de la chambre voisine, je viens réclamer également trois cent mille francs écus, qu’un autre de vos agents m’a soustraits par une odieuse supercherie.

Tout le monde se retourna. Madame de Laurens s’avançait vers la cheminée à pas lents.

Si le bon Hollandais n’eût point parlé sans relâche depuis deux ou trois minutes, on aurait entendu dans la chambre voisine, depuis le même espace de temps, le bruit étouffé d’une conversation à voix basse.

Le docteur avait ouvert à Petite, au moment où le pied du Madgyar jetait la porte en dedans.

À dater de cet instant, le Portugais avait employé toute son éloquence pour empêcher Sara de pénétrer plus avant ; mais la colère de Sara ne connaissait jamais d’obstacles, et puis elle voulait savoir…

Elle entra dans la chambre du conseil, la joue pâle et les lèvres serrées. Grâce aux rapports quotidiens qu’elle exigeait de Mira, elle connaissait à peu près la situation de la maison vis-à-vis de Van-Praët et du seigneur Georgyi. Elle venait d’entendre les menaces du Madgyar, et, bien qu’elle ignorât la cause précise de ce bruyant courroux, elle en savait assez pour comprendre ce qui allait se dire.

Derrière elle, le docteur Mira venait, esclave et vaincu ; la lutte avait été courte entre lui et Petite, mais elle avait été rude. Sara était trahie, on avait donné son secret à un étranger qui s’en était servi contre elle comme d’une arme.

Sara cherchait le docteur depuis deux jours, et le docteur sentant sa propre faiblesse, fuyait et se cachait, comme ces débiteurs sans expérience qui n’ont pas encore appris à braver la face imposante du créancier.

Au premier coup d’œil, Yanos et Van-Praët durent hésiter à le reconnaître pour ce roide et orgueilleux adepte dont chaque parole était un apophtegme et qui n’abandonnait jamais, jadis, son masque de pédanterie austère.

Il avait le front bas et l’œil effarouché, sa gravité scolastique avait disparu, et son visage portait les marques de sa défaite acceptée.

Le plus heureux en tout ceci était, sans contredit, le jeune M. Abel, qui avait pour adversaire Fabricius Van-Praët, la douceur et la mansuétude en personne.

Quant aux deux autres, nous ne saurions dire lequel était le moins mal partagé ; le Madgyar était un terrible homme, mais Sara ne le cédait à personne quand il s’agissait de mal faire.

À sa vue, Van-Praët, Reinhold et Abel se levèrent et saluèrent ; le Madgyar les imita de mauvaise grâce ; il lui déplaisait d’avoir à supporter en ce moment la présence d’une femme.

Reinhold, au contraire, rattrapa au vol la queue de son sourire ; c’était une diversion, et toute diversion lui était bonne. Plus il y avait de monde dans la chambre, moins l’entrevue lui semblait redoutable ; il se remettait tout doucement et son regard était sur le point de reprendre un peu d’effronterie.

— Eh ! mais, s’écria Fabricius, c’est notre adorable Sara !… Belle dame, je vous ai vue bien petite, mais vous étiez déjà charmante, et il me souvient que notre vénérable ami, Mosès Geld, vous appelait son trésor.

Madame de Laurens répondit à cette tirade par un salut cérémonieux, dont la dernière moitié s’adressa au Madgyar ; celui-ci tordait sa moustache et rongeait son frein.

Reinhold offrit son fauteuil à Petite et la plaça comme un bouclier entre lui et son adversaire.

Après cet acte, où tant de prudence s’alliait à tant d’adresse, il éprouva ce mouvement de satisfaction naïve que ressent l’autruche poursuivie, quand elle a mis sa tête à l’abri derrière un caillou.
CHAPITRE XV.
PARIS, LONDRES, AMSTERDAM.


Madame de Laurens prit le fauteuil que Reinhold lui offrait.

— Je viens ici, dit-elle en s’asseyant et comme si elle eût senti le besoin d’expliquer sa présence, pour remplacer mon mari dont les intérêts sont indignement lésés par la conduite de ces Messieurs… j’ai d’ailleurs le droit de m’asseoir à cette place, ajouta-t-elle en s’adressant au Madgyar qui gardait son air rébarbatif, en ma qualité de fille et d’héritière de Mosès Geld.

Yanos s’inclina, roide comme un élève de l’École polytechnique.

— Eh ! chère enfant ! s’écria Van-Praët, permettez-moi de vous appeler ainsi, à moi qui vous ai tenue si souvent sur mes genoux… Bon Dieu ! qui donc aurait l’idée de se plaindre de votre aimable présence !… Bonjour, savant docteur… je ne puis dire toute la joie que j’éprouve à vous revoir !… Allons ! à part Mosès Geld, notre respectable doyen, qui, je l’espère, jouit d’une heureuse vieillesse, et le pauvre Zachœus Nesmer (il essuya une larme réelle ou fantastique), nous voilà tous réunis encore une fois !… Je puis vous affirmer, mes pauvres bons amis, que nous ne venons point ici avec des pensées hostiles…

— Parlez pour vous ! interrompit sèchement le Madgyar.

— Fi ! seigneur Yanos ! répliqua l’excellent Hollandais, dont la parole se faisait à chaque instant plus onctueuse, gardez-vous d’enlever à cette heureuse entrevue son caractère tout amical… Je crois comprendre que notre chère Sara est dans le même cas que nous… Hélas ! l’intérêt divise comme cela les familles ! mais si son affaire est aussi simple que les nôtres, je veux que nous soyons tous d’accord avant dix minutes.

Il adressa un doux sourire à madame de Laurens.

— Procédons méthodiquement, reprit-il, et puisque nous avons une dame parmi nous, cédons-lui la parole, comme l’exige là galanterie.

— La coutume de la maison, répondit Petite d’un accent libre et ferme qui eût fait honneur à un avocat, était, à ce qu’il paraît, de déléguer un de ses membres, qui avait charge de s’occuper d’un ou plusieurs comptes particuliers…

— C’est parfaitement exact, interrompit Van-Praët ; car depuis la retraite du vénérable Mosès, je n’ai eu de rapports qu’avec mon jeune ami Abel.

— Moi, j’ai eu le malheur de traiter avec cet homme ! ajouta Yanos, en montrant du doigt sans façon M. le chevalier de Reinhold.

Le chevalier eut la force de sourire.

— Moi, poursuivit madame de Laurens, j’étais en relations directes avec le docteur José Mira, et je dois dire que j’avais en lui une confiance aveugle… Voici ce qui s’est passé… le docteur a feint une absence ; il m’a dépêché un agent qu’il avait préalablement mis au fait de certains mystères, intéressant M. de Laurens.

Petite ne se troubla point, en prononçant ses paroles.

— M. de Laurens ! continua-t-elle en s’échauffant à froid, un mourant couché sur son lit d’agonie et dont le docteur Mira, en sa qualité de médecin, connaît mieux que personne la position désespérée !… Ah ! Monsieur, s’écria-t-elle en s’adressant tout à coup au docteur, ne pouviez-vous le laisser finir en paix une vie d’angoisses et de souffrances ! il avait encore quelques jours à passer sur cette terre !… vous les avez empoisonnés !

Elle s’arrêta, comme si son émotion l’eût suffoquée.

Ces paroles faisaient sur le Madgyar une impression visible ; il la regardait, ébloui par sa beauté merveilleuse, et, un instant, il oubliait sa propre colère pour épouser le courroux de Sara.

Reinhold s’applaudissait à part lui, et jouissait de ce résultat précieux.

Quant au bon Van-Praët, il essuyait ses yeux secs avec son grand foulard.

— Messieurs, reprit Sara en s’adressant aux deux étrangers, vous êtes les anciens amis de mon père… je vous regarde comme étant presque de la famille, devant tous autres, j’aurais trouvé la force de me taire, mais je sais bien que je puis parler devant vous… Oui, cet homme a choisi un de ses pareils, rompu à l’astuce et à la tromperie !… il me l’a envoyé, à moi, pauvre femme sans défiance !… j’ai vu avec terreur entre les mains d’un inconnu des secrets qui pourraient perdre mon mari !… il a menacé, j’ai cédé et Monsieur le docteur doit avoir maintenant les cent mille écus arrachés à une femme qui était son amie !

La voix de Petite, où il y avait des larmes, était plus éloquente encore que ses paroles.

— C’est odieux et lâche ! s’écria le Madgyar en serrant les poings.

Reinhold et Abel gardaient le silence.

— Oh ! docteur, cher docteur ! murmura Van-Praët, êtes-vous bien capable d’une action si noire ?…

Le docteur baissait les yeux ; des paroles se pressaient sur sa lèvre tremblante et blêmie ; mais il les contenait énergiquement, et affectait une résignation grave et sombre.

La comédie débordait dans cette scène, qui voulait toujours tourner au drame. Une chose étrange, c’est qu’on y parlait de vol, et que ce mot, accueilli avec indignation par la moitié au moins des assistants, aurait dû être écrit en belles lettres d’or sur les murailles de la salle.

Plaignants et accusés en étaient tous au même point ; pour aucun d’eux, le mot probité n’avait de signification bien précise.

En fait, Abel de Geldberg n’avait aucun crime à se reprocher ; mais c’était peut-être la faute des circonstances. Pour trouver un semblant de cœur entre ces six personnages, il eût fallu fouiller la brutale poitrine du Madgyar.

Il avait tué, il avait volé ; mais tout sentiment n’était pas mort au fond de son âme, et du moins avait-il le courage du bandit.

Les autres, à l’exception de Petite, étaient aussi peureux que corrompus.

Ils jouaient des rôles, les uns bien, les autres médiocrement ; mais aucun d’eux n’allait à la cheville de la comédienne consommée.

Le docteur avait eu raison de se cacher et de fuir ; il était, sans contredit, le plus fort des trois associés, mais les trois associés réunis, en leur adjoignant même le farouche Madgyar et l’insinuant Fabricius, n’auraient point été de force contre Sara toute seule.

Elle se taisait maintenant ; son beau sein agitait l’étoffe de sa robe ; elle semblait attendre la réponse de Mira.

Mira ne desserrait pas les dents.

— Comme cela, reprit Van-Praët avec sa douceur inaltérable, nous voici arrangés fort symétriquement : trois contre trois… la cause de notre chère Sara me paraît jugée… elle a raison, cent fois raison… À votre tour, noble Yanos !

— J’ai déjà parlé, répliqua celui-ci, et je n’aime pas à parler deux fois… Mon histoire est d’ailleurs celle de la fille de Mosès Geld… Un homme que je connaissais déjà de nom, est venu vers moi de la part de Regnault.

— Reinhold… murmura le chevalier.

— Reinhold ou Regnault, répliqua Yanos durement, c’est le nom d’un infâme coquin !… qu’on ne m’interrompe plus ! Cet envoyé s’est servi auprès de moi de moyens dont il ne me plaît pas d’expliquer la nature…

Sa voix trembla légèrement, comme il prononçait ces paroles, et son front s’empourpra davantage.

Il enfonça son Kalpack sur les mèches épaisses de ses cheveux, et reprit en relevant la tête :

— Peu importent les détails !… ces traites étaient à Paris chez mon homme d’affaires, et aujourd’hui même, en cas de non-paiement, on devait commencer les poursuites… Votre envoyé, Monsieur Regnault, est parvenu à m’extorquer un blanc-seing dont il s’est servi pour retirer les traites des mains de mon agent… et quand je suis arrivé à Paris suivant de près les traces de l’escroc, il était trop tard !

Malgré son épouvante, Reinhold eut envie de rire, tant le tour lui sembla parfait.

— Affaire jugée ! dit le gros Van-Praët qui s’administrait, de son autorité privée, l’office de président. Quant à moi, ma position était exactement la même que celle du vaillant Yanos… Il paraît que la maison de Geldberg a d’excellents et nombreux agents diplomatiques… celui qui s’est présenté chez moi ne m’était pas absolument inconnu… je dois dire que c’est un gaillard extraordinairement habile ! Il m’a demandé un pouvoir pareil à celui dont vient de nous parler le seigneur Georgyi, car mes traites étaient aussi à Paris, chez un homme d’affaires qui devait en exiger le paiement intégral aujourd’hui, sous peine de poursuites définitives… Le cher Yanos et moi nous avions échangé, à ce sujet, une correspondance tout amicale, et nous étions convenus d’agir de concert. Ce pouvoir, de manière ou d’autre, je l’ai donné… Et quand je suis tombé, comme une bombe, chez mon mandataire, à Paris, mes traites étaient allées rejoindre celles du seigneur Yanos.

Van-Praët s’essuya le front et retint la parole d’un geste.

— Voici ce que je propose, poursuivit-il, quand il eut repris haleine ; point d’esclandre !… À quoi bon ? Nous sommes de vieux camarades. Le cher docteur va rendre les cent mille écus à notre petite Sara ; Reinhold restituera les traites du brave Yanos ; mon jeune ami, Abel, me remettra les miennes… et nous dînerons tous, ce soir, avec le respectable Mosès Geld, pour célébrer notre réunion !

La sentence était, à coup sûr, toute remplie de mérite et digne du sage roi Salomon.

Néanmoins, aucun des trois associés de Paris ne sembla vouloir y acquiescer.

Le Madgyar attendit une seconde entière, après quoi sa patience fut à bout.

Il déboutonna les revers de sa redingote, sous lesquels se cachait une très-riche paire de pistolets.

Reinhold aurait voulu être au Canada.

— Faites ce que vous voudrez pour les autres, dit Yanos ; mais rendez-moi mes traites, ou je vais me faire justice moi-même !

Il prit à la main un de ses pistolets.

Reinhold, saisi d’un tremblement impossible à réprimer, se cacha derrière le fauteuil de Petite.

Le conciliant Van-Praët s’interposa encore une fois.

— La paix ! dit-il, la paix ! Nous sommes à Paris, mon cher camarade, et, à Paris, on n’a pas besoin d’armes à feu pour se faire rendre justice.

— J’aime à ne compter que sur moi, répondit le Madgyar ; que cet homme parle sur-le-champ, ou je lui casse la tête !…

Il avait armé un de ses pistolets, et son regard disait que sa menace n’était point vaine.

Avec lui, on ne pouvait compter ni sur la prudence ni sur la crainte. Quel que fût le danger à courir, ce qu’il voulait faire, il le faisait.

L’excès du péril délia la langue du chevalier. Au moment où il vit le Madgyar repousser rudement Van-Praët, qui tâchait encore de le contenir, il se souleva sur ses jarrets chancelants.

Son regard épouvanté fit le tour de la chambre, cherchant un aide ou un asile.

Mais il n’y avait point de secours à espérer : Abel de Geldberg, pâle et immobile, crispait ses doigts sur les bras de son fauteuil ; Mira tenait toujours ses yeux baissés ; il ne voyait même pas la menace suspendue au-dessus de la tête du chevalier.

Quant à madame de Laurens, elle s’était renversée, nonchalante et gracieuse, sur le dossier de son siège ; elle attachait sur le Madgyar un regard où il y avait de la curiosité et cet effroi mêlé de charme qui prend les spectateurs d’un drame, au moment où l’acteur en scène court un grand danger imaginaire, où il y avait peut-être encore autre chose, car la figure du Madgyar était en ce moment magnifique de colère sauvage et d’orgueil indompté.

— Sur mon honneur ! balbutia Reinhold d’une voix étouffée, je n’ai pas reçu vos traites, seigneur Yanos…

— Tu mens ! s’écria celui-ci, qui leva son pistolet.

Petite fit un geste de la main ; ce n’était pas une prière en faveur du chevalier, c’était seulement un signe indiquant qu’elle voulait prendre la parole.

Le pistolet du Madgyar retomba, docile.

— J’ignore, dit Petite, si M. le chevalier ment on non… mais l’impatience du seigneur Yanos m’a empêchée d’obtenir la réponse de M. le docteur.

— Et moi, celle de mon jeune ami Abel, ajouta Van-Praët ; il en faut un peu pour tout le monde.

— Monsieur le docteur, reprit Sara d’un ton d’ironie amère, prétend-il aussi n’avoir point touché les cent mille écus ?

— Je l’affirme sous serment, dit Mira sans lever les yeux.

— Ah ! ah !… fit meinherr Van-Praët, et vous, mon jeune ami ?

— Sur ma parole, répondit Abel, je n’ai pas revu M. le baron de Rodach !…

À ce nom, prononcé au hasard, toutes les têtes se relevèrent d’un commun mouvement. Puis, tous les regards se portèrent sur Abel, interrogateurs et surpris.

Il faut excepter pourtant celui du digne Van Praët, qui n’exprimait aucun étonnement.

Au bout de deux ou trois secondes de silence, il se passa un fait bizarre. Pour un instant, chaque couple d’adversaires composant ce triple duel sembla faire trêve.

Petite et le docteur échangèrent une rapide œillade.

Le Madgyar lui-même laissa tomber sur Reinhold un regard où il n’y avait plus de colère.

Mira fut le premier à reprendre la parole.

— Vous avez dit Monsieur le baron de Rodach, Abel ?… prononça-t-il, comme s’il eût pensé que ce seul nom, répété, allait amener une rectification immédiate de la part du jeune homme.

Sara, Reinhold et le Madgyar tendirent avidement l’oreille.

— Oui, répliqua Abel, j’ai dit Monsieur le baron de Rodach.

— Alors, vous vous trompez, répliqua péremptoirement Yanos.

Van-Praët sourit.

— Mon brave camarade, dit-il doucement, cette fois nous ne sommes pas du même avis… Mon jeune ami Abel a raison…

— Non pas ! s’écria vivement Petite.

— Non pas ! répétèrent Reinhold et Mira.

Le Madgyar haussa les épaules.

— Il y a loin d’Amsterdam à Londres, dit-il, et puisque ce baron de Rodach était chez moi jeudi, il ne pouvait être chez vous…

— C’est clair ! murmura Reinhold, qui était bien aise de faire acte d’allié auprès de son terrible adversaire.

L’étonnement qui était sur le visage de Petite et de Mira se changeait en stupéfaction.

— Êtes-vous bien sûrs de ce que vous dites ? murmura machinalement la première.

— Aussi vrai que j’existe !… commencèrent à la fois Abel et Van Praët.

— Laissez donc ! interrompit le Madgyar ; est-ce bien ce Rodach que vous m’avez envoyé, Monsieur Regnault ?

— Oui, répondit Reinhold.

— Et bien ! c’est lui que j’ai reçu… Je l’ai vu, je l’affirme… Que dire à cela ?

— Que je l’ai envoyé à meinherr Van-Praët, répondit Aboi timidement.

— Et que meinherr Van-Praët l’a vu comme il vous, voit, ajouta ce dernier.

— Il y a encore à dire, reprit le docteur dont les yeux grands ouverts se fixaient sur Sara, que c’est ce même baron de Rodach que j’ai envoyé, moi, à madame de Laurens.

— Et que, moi aussi, je l’ai vu, appuya Petite, et qu’il était chez moi, à Paris, à l’heure que vous dites jeudi dernier, 8 février.

— C’est impossible ! s’écrièrent à la fois Van-Praët et le Madgyar.

— Cela est !

Tout le monde croyait rêver.

— À Paris !… à Londres !… à Amsterdam !… murmura Van-Praët qui ne souriait plus.

Yanos avait les sourcils froncés et demandait vainement la lumière à son esprit, où il ne trouvait que ténèbres.

Les trois associés de Paris s’interrogeaient de l’œil à la dérobée.

Mais c’était en vain : le mystère restait pour tous également inexplicable.

— C’est impossible, conclut le Madgyar après quelques instants de silence, et il y a quelque nouvelle perfidie là-dessous.

— Quant à moi, dit Reinhold, je puis prouver ce que j’avance… J’ai là une lettre du baron, datée de Londres.

— J’en ai une datée d’Amsterdam, riposta Abel.

— J’en ai une datée de Paris, ajouta le docteur Mira.

Et tous trois à la fois tirèrent de leur poche les lettres reçues quelques heures auparavant.

On fit cercle ; les lettres dépliées furent mises l’une à côté de l’autre. Durant une seconde, les respirations s’arrêtèrent. On eût entendu voler une mouche dans le silence profond de la chambre du conseil.

Puis un murmure étouffé s’éleva.

C’était delà magie !…

La même main avait écrit les trois lettres !

On ne parlait plus. Les esprits étaient frappés de stupeur. La raison se voilait.

Comment expliquer ce fait inexplicable ?…

Et de vagues terreurs se glissaient parmi l’étonnement poussé jusqu’au comble. Chez quelques-uns, l’idée des choses surnaturelles s’éveillait involontairement.

— Si l’on croyait aux sorciers !… commença Van-Praët à voix basse.

— À Paris ! à Londres ! à Amsterdam !… répéta le Madgyar lentement.

— C’est à devenir fou ! dit le jeune M. de Geldberg.

Mira, Petite et Reinhold gardaient le silence, les yeux cloués au parquet.

— À Paris ! à Londres ! à Amsterdam !… répéta encore Yanos ; il faut que ce soit le diable !

Au moment où ce mot tombait de la bouche du Madgyar, l’assistance tressaillit comme au choc d’une décharge électrique. La porte de la caisse venait de s’ouvrir avec fracas, et Klaus, debout sur le seuil, annonçait d’une voix retentissante :

— Monsieur le baron de Rodach !…
CHAPITRE XVI.
HOMME OU DÉMON.


Il faisait presque nuit ; la chambre du conseil n’était plus éclairée que par les derniers rayons du crépuscule, auxquels se mêlait la rouge lumière du foyer ardent.

Les meubles dessinaient confusément leurs formes le long des lambris, et les ombres grandies tremblaient au plafond.

Ils étaient là, autour de la cheminée de Geldberg, cinq hommes et une femme qui avaient renié Dieu dès longtemps, et qui, bien souvent, avaient raillé avec pitié les faibles d’esprit qui croient aux choses de l’autre vie.

Et pourtant, parmi tous ces cœurs révoltés contre le ciel, il n’y en eut pas un qui ne frémît d’une terreur superstitieuse au nom, tout à coup prononcé, du baron de Rodach.

L’incrédulité, du reste, n’exclut point la superstition, et personne ne tremble si volontiers qu’un esprit fort.

Un fait venait d’être révélé, dépassant les limites du possible. On avait parlé, commenté, supposé.

Chaque parole, ajoutée, avait affermi la certitude commune.

Que croire ? Était-ce un homme, cet être merveilleux qui se jouait des lois les plus étroites de la nature, pour qui le temps et l’espace n’existaient pas ?…

Les uns, comme Petite et le docteur, se roidissaient obstinément contre la frayeur victorieuse, et raillaient en frissonnant leur propre épouvante ; d’autres ne discutaient point avec eux-mêmes ; ils sentaient du froid dans leurs veines, et ne cherchaient point à reconnaître la main glacée qui serrait leur poitrine.

Un seul, le plus vaillant de tous, celui qui eût bravé sans pâlir tous les périls de la terre, comptait naïvement avec ses terreurs. Le Madgyar Yanos, fils d’un pays chrétien où la religion s’enveloppe encore dans les rêves brumeux de la poésie du moyen âge, sentait renaître en foule, au fond de son âme, les croyances oubliées. Les personnages de ces mystérieuses légendes qui avaient bercé ses jeunes ans se dressaient devant lui ; une corde, muette depuis longtemps, vibrait dans les ténèbres de son ignorance.

Il songeait au démon, au noir esprit qui plane sur toutes les traditions de la vieille Hongrie.

Sa main serrait machinalement, sous les revers de sa redingote, le canon d’un de ses pistolets ; il cherchait instinctivement de quoi se défendre contre un péril inconnu ; ses doigts frémissaient, ses cheveux se dressaient sur son crâne humide.

Klaus avait disparu.

La silhouette noire d’un homme de grande taille se dessina sur le seuil de la petite chambre, communiquant avec l’escalier de la caisse.

Les six associés, roides sur leurs sièges, pâles et retenant leur souffle, attendaient.

Un silence profond régnait autour du foyer.

L’ombre noire s’avança lentement. Le bruit de ses pas résonnait à intervalles égaux sur le plancher sonore.

On ne voyait point encore la figure du nouvel arrivant, et chacun lui prêtait, selon le rêve de son imagination, une couleur fantastique et surnaturelle.

Et en même temps, chacun doutait, se révoltant en secret contre l’impossible…

Le nouveau venu avançait toujours. Il quitta l’ombre et entra dans la zone lumineuse que projetait le foyer.

Un souffle contenu s’échappa en même temps de toutes les poitrines.

C’était bien M. le baron de Rodach. L’espoir secret de chacun était trompé. Il n’y avait point d’erreur.

Yanos reconnaissait l’homme de Londres, Van-Praet l’homme d’Amsterdam, Sara l’homme de Paris.

Abel, Reinhold et Mira, reconnaissaient le messager dont chacun d’eux avait fait choix.

Le miracle avait un corps. Il était là, pour amsi dire, en chair et en os, et toujours plus étrange, et toujours plus inexplicable !

Le baron s’arrêta debout en face du foyer ; sa belle tête, éclairée en plein, ressortait, puissante et lumineuse, sur un fond de ténèbres ; l’esprit ébranlé des assistants voyait comme une auréole à son front.

À part toute fantasmagorie, c’était une fière et admirable figure. L’air de fatigue et de tristesse que nous lui avons vu au commencement de cette histoire avait complètement disparu. Tout en lui était force et vaillance ; sa riche taille se dressait hautaine ; le calme assuré de son regard semblait défier tout œil humain de lui faire baisser la paupière.

Il salua en silence. Les associés lui rendirent son salut avec un empressement craintif.

Abel, qui était le plus près de la porte, se leva et lui avança un fauteuil.

Avant de s’asseoir, le baron parcourut de l’œil le cercle des assistants. Il reconnut le Madgyar, meinherr Van-Praët et madame de Laurens. De la réunion de ces trois personnages et de l’attitude des trois associés parisiens, il ne put manquer de conclure qu’une explication venait d’avoir lieu, explication dont il était lui-même l’objet principal. S’il s’en émut intérieurement, nul n’aurait su le dire : ses traits ne parlèrent pas.

— Je venais ici, dit-il, pour rendre compte de trois missions que les chefs de la maison de Geldberg m’avaient fait l’honneur de me confier… Si ma présence dérange quelque entretien, je suis prêt à me retirer.

Cette question si simple demeura un instant sans réponse, tant il y avait de trouble dans l’assemblée. Le premier qui reprit un peu de sang-froid fut M. le chevalier de Reinhold, ce cœur de lièvre que nous avons vu s’agenouiller naguère devant la menace du Madgyar.

Le péril avait changé de nature et M. le chevalier l’aimait mieux comme cela ; ce qu’il détestait le plus au monde, c’était une bouche de pistolet, dirigé contre sa poitrine.

L’incident relatif à Rodach, tout en l’effrayant comme tout le monde dans une certaine mesure, avait été pour lui, en définitive, une heureuse diversion. La pensée du Madgyar s’était tournée de ce côté tout entière, et Reinhold respirait.

Il était, en ce moment, le plus gaillard et le plus dispos de tous.

— Monsieur le baron sait bien, répliqua-t-il en retrouvant son air aimable, qu’il ne peut jamais être de trop dans la maison de Geldberg… Et si ce n’était pour nous trop d’honneur, je dirais que Monsieur le baron fait partie de la famille.

Il faut peu de chose, la plupart du temps, pour dégrossir une situation et lui ôter ce qu’elle a d’absolument insoutenable ; mais le premier mot coûte souvent plus encore que le premier pas…

Il ne s’agit que de le prononcer.

Les quelques paroles dites par Reinhold commencèrent à rompre le charme qui tenait engourdies toutes les volontés ; chacun se sentait un fardeau moins lourd sur la poitrine ; les plus prompts recouvrèrent une bonne part de leur présence d’esprit.

Le docteur rattacha son masque austère sur son visage ; Van-Praët rappela son air de bonhomie honnête ; madame de Laurens retrouva son charmant sourire.

Le Madgyar seul continuait de fixer sur Rodach un regard ébahi.

Le choc pour lui avait été rude ; la faculté de réfléchir lui revenait lentement ; mais à mesure qu’elle revenait, sa stupéfaction se mêlait de colère, et dans ses yeux fixes la haine rallumait un feu sombre.

— Je ne m’attendais pas à trouver si nombreuse compagnie, reprit-il ; heureusement que le seigneur Yanos, meinherr Van-Praët et Madame, ajouta-t-il en saluant courtoisement Sara, sont gens qu’on ne saurait rencontrer trop souvent… Ne voulez-vous point faire apporter des flambeaux, Monsieur le chevalier, afin que nous puissions nous voir ?

Cette demande sonna désagréablement à toutes les oreilles ; car chacun avait à dissimuler quelque impression secrète, et les ténèbres étaient propices à tous.

Mais refuser était impossible. Le chevalier obéissant, sonna ; l’instant d’après, la chambre du conseil était brillamment éclairée.

Cette lumière soudaine fît un peu l’effet du premier rayon du soleil attaquant les prunelles effarouchées d’une troupe d’oiseaux de nuit. On baissa les yeux à la ronde, puis les regards errants ne surent où se fixer ; les assistants étaient dans cette position difficile de n’oser pas plus correspondre du regard entre eux qu’avec M. de Rodach.

Rodach était seul contre tous ; mais ils étaient tous les uns contre les autres.

Quand le baron fit une seconde fois de l’œil le tour de l’assemblée, il ne rencontra qu’une seule prunelle à découvert ; encore tremblait-elle, comme offusquée par l’éclat des bougies ; c’était celle du Madgyar Yanos, où il y avait de la haine, mais aussi de la crainte.

Le baron ne voulut point prendre garde.

— La présence de Madame et de ces Messieurs, poursuivit-il, me donne à penser qu’il serait peut-être superflu de rendre un compte détaillé de ma triple mission.

Les trois associés de Paris cherchèrent un biais pour s’incliner sans être vus de leurs hôtes.

— Vous savez d’avance, je le vois, reprit Rodach avec lenteur, vous, José Mira, que j’ai obtenu de madame de Laurens une faible partie de la somme en question.

Petite changeait de couleur derrière sa main étendue, mais sa bouche ne s’ouvrit point.

— Vous, monsieur Abel de Geldberg, continua le baron, vous savez que j’ai amené meinherr Van-Praët à mettre entre mes mains les traites dont le paiement devait être exigé aujourd’hui même.

— Cher Monsieur, murmura le Hollandais doucement, il est bien entendu que ces traites sont toujours ma propriété…

— Ce n’est pas mon avis, répliqua Rodach.

Le teint fleuri du Hollandais prit une légère nuance ponceau ; une parole vive se pressait sur sa lèvre, mais Rodach lui demanda le silence d’un geste ; il se tut.

— Vous, monsieur de Reinhold, reprit le baron, vous aviez avec le seigneur Georgyi une affaire toute semblable… vous savez qu’elle est arrangée.

— Plût à Dieu ! pensa le chevalier, qui glissa vers Yanos une œillade timide.

Reinhold avait raison de douter ; la joue du Madgyar était livide, et ses sourcils se contractaient violemment.

On lisait en quelque sorte l’insulte et la menace sur sa lèvre, qui demeurait muette pourtant. Pour la première fois de sa vie peut-être, il essayait de dompter sa colère, et c’était une rude tâche !

Le chevalier, que sa poltronnerie rendait en ces matières un sur observateur, s’étonnait sincèrement que la tempête n’eût point éclaté encore ; d’habitude, le Madgyar n’y mettait point tant de façons.

Pour avoir comprimé pendant plusieurs minutes la fougue sauvage du seigneur Yanos, il fallait vraiment que ce baron de Rodach eût en poche un talisman !

Mais la tempête menaçait toujours ; les nuages s’amassaient sur le front du Madgyar. Reinhold pensait avec effroi qu’on ne perdrait rien pour attendre.

Malgré cette crainte, il s’applaudissait ; le baron était désormais comme un bouclier entre lui et la brutale vaillance du Madgyar. Si le Madgyar devait faire voir le jour encore à ses grands pistolets, ce serait sans doute un argument à l’adresse de M. le baron.

Celui-ci semblait aussi parfaitement à son aise que s’il eût été entouré d’amis dévoués.

Il garda un instant le silence, comme pour attendre les félicitations de ses mandants, touchant sa triple mission, si heureusement accomplie.

En tête-à-tête, on l’aurait accablé d’actions de grâces, mais ici les félicitations pouvaient avoir leur danger : on se taisait ; les regards même n’osaient point parler trop clairement.

— La maison de Geldberg est-elle contente de moi ? demanda-t-il enfin.

— Certes !… dit bien bas le docteur.

— Assurément !… balbutia le jeune M. de Geldberg.

Reinhold, moins explicite, osa cependant tousser affirmativement.

— C’est le cas de dire, fit observer meinherr Van-Praët, que l’on ne peut pas contenter tout le monde.

— Et il m’étonne, ajouta madame de Laurens, que M. le baron de Rodach vienne justement faire parade de sa victoire, en présence des personnes qu’il a dépouillées… C’est à n’y pas croire !

— Belle dame, répondit Rodach, la maison de votre père a grand besoin d’argent… mettez que vous avez rempli un devoir filial, et consolez-vous dans la paix de votre conscience.

— Il y a du vrai là dedans, reprit Van-Praët, et notre chère petite Sara pourra toujours compter avec la succession de son excellent père !… mais nous !

— Vous êtes les alliés naturels de la maison, répondit Rodach ; vous suiviez une fausse voie… je n’ai fait que vous rendre à vous-mêmes.

Le Madgyar n’avait pas encore ouvert la bouche. À part l’effort qu’il faisait sur lui-même, il semblait qu’une main mystérieuse fût là pour le mater.

Il était maintenant le plus troublé de tous. Son regard si audacieux d’ordinaire, ne se fixait sur le baron qu’à la dérobée.

Parfois, sa prunelle, agrandie tout à coup, prenait une expression d’irrésistible effroi.

Il se détournait alors brusquement comme pour fuir une vision obsédante ; en ces moments, on eût dit qu’il voyait derrière M. le baron de Rodach un autre personnage, vivant dans ses souvenirs.

Van-Praët s’étonnait de son silence et se disait que ces vantards bruyants, hommes de pistolets et de sabres, sont toujours les premiers à capituler ; Sara contemplait maintenant les formes herculéennes du Madgyar avec une surprise dédaigneuse.

Quant aux trois associés de Geldberg, plus le temps passait, plus ils s’applaudissaient ; leur partie devenait réellement magnifique et cet allié précieux changeait leur défaite en victoire.

Ils en étaient à se louer de la venue simultanée de leurs adversaires, qu’ils avaient regardée d’abord comme un si déplorable hasard. Tôt ou tard, en définitive, cette crise devait avoir lieu, et la présence du baron la faisait tourner à bien.

Quel trésor que cet homme ! c’est à peine si, devant lui, Sara et Van-Praët osaient balbutier quelques timides reproches ! Quant au Madgyar, le plus redoutable de tous, il se taisait tout à fait.

C’était, en vérité, comme le coup de baguette d’une fée ! Quelques minutes auparavant, les associés de Paris courbaient la tête devant leurs adversaires menaçants. Ils étaient littéralement terrassés. Maintenant, ils respiraient ; un rempart protecteur les couvrait, et plus la scène avançait, plus ils se sentaient assurés de profiter des dépouilles contestées.

Chacun d’eux, il faut s’en souvenir, était lié au baron par un pacte secret ; chacun d’eux se voyait, dans un avenir prochain, maître unique de la maison de Geldberg.

La parole du baron vint elle-même modérer leur joie.

— Vous savez quelles sont nos conventions, Messieurs, dit-il en s’adressant à eux ; il règne entre vous un si parfait accord, que vous n’avez à proprement parler, qu’une seule pensée… Je suis bien aise de dire ici que j’ai trouvé chez chacun de vous une dose égale d’abnégation et de Mira, Reinhold et Abel se regardèrent avec défiance.

— Avant de me charger des intérêts les plus chers de la maison, reprit Rodach, vous m’avez dit, tous les trois, qu’il vous serait agréable de me voir prendre la direction des affaires, à mon retour…

Rodach s’interrompit. Les figures des trois associés peignaient une commune inquiétude.

D’un côté, ils devinaient qu’ils s’étaient mutuellement trahis, et cela les étonnait assez peu ; de l’autre, ils commençaient à voir que ce n’était pas uniquement en vue de leur bien-être que M. le baron de Rodach avait tiré les marrons du feu.

Aucun d’eux ne contesta son dire.

Pendant qu’ils se taisaient, penauds et embarrassés, madame de Laurens fit glisser son fauteuil sur le plancher jusqu’auprès de meinherr Van-Praet, et ils se mirent tous deux à causer à voix basse.

— Je n’accepte pas entièrement l’offre que vous m’avez faite, reprit le baron ; la direction générale des affaires est trop bien entre vos mains pour que je songe à vous l’enlever… Seulement ne vous étonnez pas si je parle ainsi devant Madame et ces Messieurs : j’ai dû les mettre au fait de nos récentes entrevues, de mes rapports avec feu le patricien Nesmer et de ma position vis-à-vis de vous ; seulement, disais-je, comme j’ai appris par expérience à me défier de la faiblesse humaine, je veux garder par devers moi toutes les garanties que les circonstances me procurent…

— Moi, disait pendant cela madame de Laurens à Van-Praët, je ne suis qu’une femme… je ne puis rien… Mais vous !…

— Eh ! chère enfant ! répliqua le Hollandais, que voulez-vous faire contre ce diable d’homme ?…

Sara désigna le Madgyar d’un signe de tête rapide ; il avait le front courbé jusque sur sa poitrine ; ses poings, crispés violemment, reposaient sur ses genoux.

Une rêverie sombre l’absorbait ; il ne faisait plus guère attention à ce qui se passait autour de lui.

— Lui !… murmura Van-Praët, répondant au signe interrogateur de Sara ; s’il s’agissait de coups de sabre ou de pistolet, à la bonne heure !

— Quand on n’a pas d’autres moyens… prononça tout bas madame de Laurens.

— Peste ! fit Van-Praët en souriant, vous êtes une femme forte, ma petite Sara !… On m’avait bien dit quelque chose d’approchant… Mais écoutons un peu M. le baron ; ce qu’il dit nous regarde.

Ils prêtèrent l’oreille.

— J’ai mis les titres de meinherr Van-Praët, poursuivait Rodach, et ceux du seigneur Yanos avec les lettres de change de mon ancien patron, Zachœus Nesmer, dans cette cassette que vous savez… La cassette est, comme vous pouvez le croire, en lieu de sûreté !… Elle contient maintenant bien des choses, et si votre bon sens ne me répondait pas de vos intentions pacifiques, je vous mènerais très-loin sans prendre beaucoup de peine.

— Et l’argent ? dit Mira.

— L’argent est une garantie d’une autre sorte… S’il ne s’agissait désormais que de solder la créance de mon ancien patron, je garderais cet argent et tout serait dit… mais vous m’avez offert, d’un commun accord, une part dans votre association, et je prends désormais un intérêt singulier à la prospérité de la maison de Geldberg… En conséquence, je ne me paie pas ; j’attends… Cette somme sera intégralement consacrée aux besoins actuels de la maison, dont je me constitue le caissier unique à dater d’aujourd’hui.

L’embarras des trois associés augmentait à vue d’œil ; ils auraient donné beaucoup pour pouvoir se concerter, ne fût-ce qu’un instant ; mais la chose était impossible.

— Je ne saisis pas bien le fil de tout ceci, murmura Van-Praët, mais je gagerais tout ce qu’on voudrait que nos coquins ne sont pas mieux traités que nous !

— C’est un homme étrange ! pensa tout haut Sara : son but m’échappe !… car est-ce bien pour de l’or qu’il a noué cette prodigieuse intrigue ?…

Rodach se leva sans se mettre en peine d’attendre la réponse des trois associés ; il avait parlé ; son vouloir était la loi…

Comme il saluait pour se retirer, Sara poussa le bras de Van-Praët, qui ne voulut pas le laisser partir sans tenter un dernier effort.

— Monsieur le baron, dit-il en mettant de côté cette fois son éternel sourire, d’après les paroles qui viennent d’être prononcées, nous devons penser que vous assumez sur vous toute la responsabilité des faits dont nous avons à nous plaindre ?

— Entièrement, Monsieur, répondit Rodach.

— De sorte que, reprit le Hollandais, si nous avons à nous adresser à la justice…

La lèvre de Rodach se plissa imperceptiblement.

— Avant d’en venir là, meinherr Van-Praët, interrompit-il, prenez, croyez-moi, les conseils de ces Messieurs, et même, si vous y avez plus de créance, contentez-vous de l’avis de Madame, qui vous détournera, j’en suis certain, d’un duel judiciaire engagé contre moi.

— Mon droit est évident…

— Je ne discute pas… mais faites-vous expliquer par M. de Reinhold, qui a la parole facile, ce que contient la cassette dont je parlais tout à l’heure…

— Vous abusez cruellement de vos avantages, Monsieur ! dit à son tour Sara.

— Belle dame, répliqua Rodach en se penchant vers elle, n’est-ce point encore être généreux que de se taire ?… ce que je sais vaut plus de cent mille écus !

Il se redressa, tandis que Sara, au contraire, baissait la tête et se reculait involontairement.

En se reculant, elle arriva jusqu’auprès du Madgyar immobile, qui semblait muet et sourd.

— D’ailleurs, poursuivit le baron en s’adressant à elle et à Van-Praët, ce ne sont point des pertes définitives que vous faites… est-ce donc un si grand malheur, pour vous. Madame, que de soutenir la maison de votre père ?… pour vous, meinherr Van-Praët… que de venir en aide à de vieux amis ?…

— Je sais entendre la raillerie, Monsieur le baron, répliqua tristement le Hollandais ; mais ici la raillerie est l’appoint d’une si grosse somme !…

— Je ne raille jamais, meinherr Van-Praët… vous êtes dans la même situation que moi… vous êtes créancier comme moi… quand je serai payé, vous serez payé.

— Et ce moment arrivera ?…

— Sous peu, je vous l’affirme !… je laisse à ces Messieurs, mes nouveaux associés, le soin de vous expliquer nos chances magnifiques et le plaisir de vous inviter à notre fête du château de Gcldberg… Le filet est plein ; il nous reste à le retirer… Il nous reste encore à nous défaire d’un ennemi, qui est le vôtre…

— Le mien ?

— J’achève… et ne pouvant préciser mieux, je vous réponds que vous serez payé, ainsi que tous les créanciers de Geldberg, après la mort du Fils du Diable…

Van-Praët tressaillit à ce mot. En le pronoticant, le regard de Rodach était tombé, involontairement ou à dessein, sur madame de Laurens.

Celle-ci détourna les yeux, comme si une voix mystérieuse l’eût accusée tout haut d’homicide…

— L’enfant vit-il donc encore ? demanda Van-Praët.

— Madame et ces Messieurs, répondit Rodach, vous donneront à ce sujet tous les renseignements nécessaires.

Il se dirigea vers la porte.

Une rage sourde rongeait le cœur de Petite ; c’était la première fois qu’elle était vaincue ; elle sentait trop rudement le pied qui pesait sur sa gorge.

Elle était tout auprès du Madgyar, plongé dans une sorte d’engourdissement apathique.

Son œil eut un rayon d’espoir.

— Oh ! si je n’étais pas une femme, dit-elle, jetant ces paroles calculées à l’oreille même d’Yanos, cet homme ne sortirait pas vivant d’ici !…

Yanos se redressa brusquement. Ce fut comme l’étincelle qui touche une traînée de poudre.

D’un bond il se mit entre le baron et la porte.

— Je suis un homme, moi ! s’écria-t-il, répondant sans le savoir aux paroles de Petite qu’il avait entendues comme en un rêve ; je ne te parle plus de mon argent, baron de Rodach !… je te parle de mon honneur outragé !… Tu ne sortiras pas d’ici !

Tout le monde s’était levé, personne ne comprenait le sens de cette accusation nouvelle.

Rodach se tenait debout, les deux bras croisés sur sa poitrine en face d’Yanos, dont la fureur, longtemps contenue et faisant soudainement éruption, le rendait ivre.

La face d’Yanos avait des tiraillements convulsifs ; les veines de son front se gonflaient comme des cordes ; ses yeux arrondis s’emplissaient de sang.

Ses pistolets tremblaient dans sa main, à deux pouces de la gorge de Rodach.

Celui-ci ne sourcillait pas ; c’était toujours la même figure, sereine et belle, miroir d’une âme intrépide, sur laquelle les événements extérieurs semblaient n’avoir point d’empire.

Une demi-seconde s’écoula, pendant laquelle les yeux du Madgyar, brillant d’un enthousiasme sauvage, semblaient chercher deux places mortelles où mettre ses deux balles.

Puis un voile sombre tomba sur ses prunelles. Il frémit de la tête aux pieds. Une terreur soudaine passa parmi sa colère.

Le fantôme que voyait tout à l’heure son rêve était devant lui. Il prononça tout bas le nom d’Ulrich…

Sa paupière se baissa durant un instant.

Ce fut assez…

Les bras de Rodach s’ouvrirent par un mouvement plus rapide que la pensée, et se rejoignirent derrière les épaules d’Yanos.

Celui-ci poussa un rugissement de rage qui s’étouffa en une plainte rauque et sourde ; sa face devint violette, et sa langue pendit entre ses lèvres bleuies.

On entendit les deux pistolets tomber l’un après l’autre sur le plancher.

La lutte avait été bien courte ; l’étreinte, en revanche, avait été si vigoureuse, que le Madgyar se laissa choir sur ses genoux dès que Rodach eut lâché prise.

Les assistants étaient frappés de stupeur.

— Tue-moi, balbutia Yanos dont la tête lourde oscillait sur ses épaules, tue-moi, car, puisque tu es un homme, la prochaine fois, je ne te manquerai pas !…

Rodach ramassa froidement les deux pistolets, et les jeta au loin.

— Tu ne veux pas me tuer ! reprit le Madgyar en se soutenant sur le coude ; veux-tu te battre contre moi ?…

— Peut-être, répondit Rodach.

Yanos fit effort pour se relever.

— Quand ? s’écria-t-il vivement.

Rodach hésita un instant. En ce moment, on eût pu voir que l’effort terrible qu’il venait de faire n’avait point hâté son souffle et n’avait pas changé la couleur de son visage.

— D’ici à la fin du mois, répliqua-t-il de sa voix la plus froide, j’ai bien des choses à faire !… Il faudra que vous attendiez, vous aussi.

Il s’interrompit, et son regard alla chercher encore madame de Laurens.

— Attendre quoi ? rugit Yanos qui, les genoux et les mains sur le plancher, ressemblait à une bête fauve.

Cette fois, les plus clairvoyants parmi les associés crurent distinguer dans l’accent du baron de Rodach, tandis qu’il répétait la réponse déjà faite à Petite et à meinherr Van-Praët, une nuance d’ironie.

— La mort du Fils du Diable… prononça-t-il lentement.

Il tourna le dos et disparut.



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  1. Cri particulier au Temple, et dont nous ne ferons pas remonter la source au temps des druides. Les enfants l’accompagnent d’un geste singulier qui consiste à tirer un coin de leur blouse, roidi en oreille de porc. Ce cri et ce geste réunis constituent le plus sanglant des outrages.
  2. Voir la deuxième partie, LA ROTONDE DU TEMPLE.
  3. Voir la deuxième partie, LA ROTONDE DU TEMPLE.
  4. Une femme qui parle bien.