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Calmann Lévy (p. 187-190).



SCÈNE VIII


Chez Jacques


RALPH, DAMIEN, EUGÈNE, MAURICE, LE CURÉ DE NOIRAC.

RALPH. — Sur ce chapitre-là, mes enfants, puisque vous voulez absolument que je parle, moi qui aime beaucoup à me taire et qui me laisse volontiers intimider par un auditoire de quatre personnes, j’aurai pourtant le courage de m’expliquer et de vous dire que je suis plus compétent que vous tous.

EUGÈNE. — J’en étais sûr ! Il n’est rien de tel que l’eau qui dort ! Vous l’ai-je dit, que l’Anglais était un homme très-passionné, et qu’il avait plus de noms de femmes inscrits sur l’ongle de son petit doigt qu’il n’en tiendrait dans toutes nos archives ?

MAURICE. — Un instant ! nous parlons science, théorie, nous philosophons sur l’amour ; nous ne racontons pas, nous n’interrogeons pas, surtout. Monsieur Ralph, ne vous laissez pas distraire par les plaisanteries hors de saison de ce jeune homme frivole. Il est encore gris de ce matin !

RALPH. — Non ! je ne me laisse pas distraire. Je suis très-fort sur mon sujet, parce que j’ai une certitude.

MAURICE. — Voyons ! laquelle ! Eh bien, voilà monsieur le curé qui se lève ? Il aime mieux se faire étouffer par le brouillard et risquer d’aller coucher dans la mare verte que d’entendre prononcer un jugement sur les femmes ? Ah ! pasteur, voilà qui est mal. Si monsieur Ralph soutient une hérésie, personne ici n’est assez orthodoxe pour la culbuter, et vous nous abandonnez dans le péril le plus grand où des âmes chrétiennes se soient peut-être jamais trouvées !

LE CURÉ. — Mes enfants, vous êtes trop gais pour moi sur ce sujet-là. J’ai toute confiance dans la moralité de monsieur Ralph, et je vous laisse entre ses mains.

DAMIEN. — Non, je m’y oppose. Je vous ôte votre chapeau des mains et je me l’adjuge ! Tiens, je suis sûr que ça ne me va pas mal. Curé de mon cœur, ne vous en allez pas comme cela, ou nous fermons la discussion. Vous nous feriez croire que nous avons été inconvenants et que nous avons blessé vos chastes oreilles par quelque sot propos ! Pour mon compte, je ne crois pas…

LE CURÉ. — Non, non, mes enfants, vous n’avez rien dit, vous ne voudriez rien dire devant moi dont je dusse me scandaliser ; mais il se fait tard…

MAURICE. — Eh non, il n’est que neuf heures ! Attendez que le brouillard tombe. Vous êtes donc bien savant sur ce chapitre-là, que vous ne voulez plus rien entendre ? Après ça, peut-être… Oui, oui, le curé en sait plus long que nous tous et que monsieur Ralph lui-même ; il reçoit la confession des femmes, et il connaît tous les secrets petits et gros de sa paroisse.

RALPH. — Monsieur le curé ne sait rien, et, comme il est rigide et pur, il ne saura jamais rien de la femme ni de l’amour.

LE CURÉ. — Ah ! permettez cependant…

EUGÈNE. — Écoutez, écoutez, monsieur le curé réclame !

LE CURÉ. — Je connais le péché dans l’âme des autres, et c’est une triste connaissance.

RALPH. — Mais qui parle de péché ici ! L’amour est-il le péché, la femme est-elle serpent ?

LE CURÉ, souriant. — Elle est au moins sa cousine, et le péché est fils de la femme.

RALPH. — Non, curé ; la femme doit écraser la tête du serpent, et la prédiction des temps doit être accomplie.

MAURICE. — Voyons, voyons, monsieur Ralph ! Êtes-vous saint-simonien, êtes-vous fouriériste, êtes-vous manichéen, essénien, talapoin ? Êtes-vous pour le paradis de Mahomet ? pour…

RALPH. — Je suis chrétien, si vous voulez. Mais je ne me pique que d’être homme, et je dis que l’homme (non pas l’homme sauvage, que je ne considère pas comme un type complet, puisqu’il n’a pas subi la loi essentiellement constitutive de l’homme, la loi du progrès), l’homme vrai, l’homme civilisé, moral, intelligent, ne doit avoir qu’une femme, et que la fidélité est l’idéal, par conséquent la vraie loi de l’amour.

EUGÈNE. — Écoutons ! Ce don Juan m’intéresse !

RALPH. — Oh ! je ne parlerai pas longtemps ; ce n’est pas mon habitude, et surtout je ne discuterai pas ; je ne discute jamais, c’est du temps perdu presque toujours. Je sais tout ce qu’on peut dire contre la pratique de mon idéal dans le temps de désordre et de corruption où nous vivons. Je parle d’un idéal, et du moment qu’un homme sincère et raisonnable a pu le saisir et le savourer, un temps doit venir où tous les hommes cueilleront enfin le fruit de la vérité à l’arbre de la science.

MAURICE. — Vous avez saisi votre idéal, vous ? Ah ! diable !

RALPH. — Oui, et ici se terminera ma démonstration. Dans toute ma vie, j’ai aimé une seule femme. J’étais un enfant quand j’ai commencé à l’aimer, j’ai soixante-cinq ans…

EUGÈNE, étonné. — Vous avez soixante-cinq ans ?

RALPH. — Oui, j’ai soixante-cinq ans, et je l’aime toujours ! Et je suis aujourd’hui encore plus heureux de son amour et du mien que je ne l’ai été depuis trente-cinq ans qu’elle est ma femme.

DAMIEN, étant le chapeau du curé de dessus sa propre tête. — Alors, respect, hommage et silence !

(Un silence.)

RALPH. — Eh bien, nous ne parlons pas d’autre chose ? Un ange a passé sur nos têtes, comme disent les Slaves quand la conversation tombe.

EUGÈNE. — Ce qui m’étonne, c’est votre âge. Vous pourriez cacher vingt ans au moins.

RALPH. — C’est que je suis une âme tranquille.

LE CURÉ. — Et que vous avez connu le bonheur !

MAURICE. — Que diriez-vous, l’abbé, du mariage des prêtres ?

LE CURÉ. — C’est une hérésie que ma foi repousse.

MAURICE. — Bah, bah ! Un concile a fait le célibat des prêtres, un concile peut le défaire… Est-ce que ça vous fâcherait ?

LE CURÉ, avec une gaieté forcée. — Mon cher ami, il est assez difficile de faire son salut, sans venir encore le compliquer de la peine de s’accorder avec une femme !

DAMIEN. — Taisez-vous, curé ! J’entendais chanter les anges sur ma tête, et voilà que vous nous flanquez une fausse note ! Mais qui donc frappe si fort ?

EUGÈNE, allant regarder. — La Marseillaise, mes amis ! voilà Florence !

MAURICE, — Ah diable ! ça devient intéressant. Laissons partir le curé !