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Calmann Lévy (p. 22-28).



SCÈNE III


Dans le château de Noirac


Une riche chambre à coucher.


DIANE, JENNY.

JENNY. — Ah ! mon Dieu, madame ! que vous m’avez fait peur !

DIANE. — Peur ? Je ne suis pas habituée à m’entendre dire cela !

JENNY. — Oh ! c’est vrai ! c’est que je suis si sotte !

DIANE. — Que faisais-tu là, sur cette chaise, au pied de mon lit ? Tu dormais ? à huit heures du soir !

JENNY. — Mon Dieu, oui ! Vous vous êtes levée de grand matin, aujourd’hui. Je vous attendais, et, tout en pensant à vous, je me suis endormie, la tête sur vos couvertures de soie. Je ne l’ai pas fait exprès.

DIANE. — Cela m’est égal. Tu es propre, jolie ; tu peux t’appuyer sur mon couvre-pied pour dormir.

JENNY. — Madame est bien bonne.

DIANE. — Dis-tu ce que tu penses ? Tu sais que je t’ai interdit la flatterie. Ce sont des manières de femme de chambre que je ne veux pas que tu prennes, toi qui n’es pas née pour ce métier-là, et qui ne serviras jamais que moi, je l’espère !

JENNY. — Je l’espère aussi, et je ne vous flatterai jamais. Je dis que vous êtes bonne, parce que vous avez un bon cœur.

DIANE. — Ce qui veut dire que j’ai une mauvaise tête ! Allons, ôte-moi donc mon amazone ! j’étouffe !

JENNY. — Oh ! oui, vous avez chaud ! Il fait cependant bien frais, ce soir ; et moi, j’ai les mains gelées ; je n’ose pas vous toucher. Vous avez donc bien galopé ?

DIANE. — Pendant plus d’une lieue sans souffler. Arrange-moi mes cheveux.

JENNY. — C’est drôle que ça vous amuse de courir comme ça avec votre amoureux, au lieu de causer bien doucement, bien tendrement, de votre prochain mariage ?

DIANE. — Tu te figures qu’on ne doit penser qu’à cela, toi !

JENNY. — Dame ! c’est assez sérieux pour y penser ! Et à quoi pouvez-vous songer tous les deux, quand vous courez comme le vent, à travers les bois ?

DIANE. — C’est justement pour ne pensera rien que je galope, et c’est parce que le mariage est un sujet sérieux que je n’y veux pas penser. Fais attention ! tu me tires les cheveux…

JENNY. — C’est bien étonnant, votre manière d’aimer !

DIANE. — Comment l’entendrais-tu, toi ? Voyons !

JENNY. — Oh ! comme je l’entendais avec mon pauvre Gustave ! Je ne me disais pas, comme vous, qu’une fois mariés nous aurions bien le temps de nous voir et de nous parler. Il me semblait que la vie ne serait jamais assez longue pour nous regarder, nous écouter, et rien qu’à me sentir les mains dans les siennes, j’aurais passé un an, bah ! une éternité, sans songer à bouger de place. Ah ! je n’aurais pas eu besoin de chevaux, de voiture, de mouvement, moi ! Je ne me serais souvenue ni de boire, ni de manger, tant qu’il était là !

DIANE. — Aussi tu l’as ennuyé, ton pauvre petit commis de magasin, et il t’a plantée là un beau matin.

JENNY. — C’est possible ! mais je ne comprends pas encore comment ce qui me rendait si heureuse a pu l’ennuyer… On a donc tort de trop aimer !

DIANE. — Non, mais on a tort de le trop montrer : les hommes en abusent !

JENNY. — Oh ! Gustave est un honnête homme ; il n’a pas cherché à me séduire !

DIANE. — Je le sais, je sais que tu es parfaitement pure ; mais tu es malheureuse ; il t’a délaissée, et tu le regrettes, tu l’aimes encore ?… Donne-moi ma robe de chambre et mes pantoufles, j’ai froid maintenant.

JENNY. — Mettez-vous donc auprès de la cheminée, je vais faire flamber des pommes de pin. Si vous buviez un peu de thé bien chaud ?

DIANE. — Ce sera trop long à attendre.

JENNY. — Mais non, il est là, tout prêt.

DIANE. — Bonne fille, tu penses à tout ! Veux-tu en prendre avec moi ?

JENNY. — Oh ! non, merci ! Je ne dors déjà pas trop !

DIANE. — Tu penses toujours à lui ?

JENNY. — À lui et à vous. Vous êtes les deux seules personnes qui m’ayez fait du bien.

DIANE. — Ah ! par exemple, je ne m’attendais pas à ce rapprochement. Il t’avait compromise, ruinée, abandonnée, et je croyais t’avoir sauvée de la misère et du désespoir.

JENNY. — Il m’a compromise dans le magasin et dans le quartier, c’est vrai ; et vous, sachant mon histoire malheureuse, vous m’avez prise à votre service, seulement parce que ma figure vous plaisait, quand vous veniez à mon comptoir acheter des manchettes et des petits bonnets de tulle. C’est bien bon de votre part ; mais lui, il ne pensait pas au tort qu’il pouvait me faire ; et d’ailleurs je suis compromise de mon plein gré, et sans y faire attention ; il m’a emprunté mes petites épargnes, et il n’a pas pu me les rendre, c’est encore vrai ; et vous, vous me donnez de beaux gages que je ne vous demandais pas. Je vous en suis bien reconnaissante, allez ! mais lui, quand il a accepté mon argent, c’est que je l’ai tant prié ! et il croyait si bien me donner le travail de toute sa vie en m’épousant !… Il m’a abandonnée, et vous m’avez recueillie ; mais il a été forcé par ses parents, et cela lui faisait tant de peine !

DIANE. — Allons, je le vois, tu meurs d’amour pour un ingrat, pour un égoïste, pour un lâche ; tu crois à sa loyauté, à ses regrets, et lui…

JENNY. — Lui m’a oubliée, vous allez dire ? Eh bien, tant mieux ! il ne souffre pas, lui, au moins !

DIANE. — Sais-tu que tu es une merveille de sentiment et d’abnégation, ma pauvre petite ? Mais cela ne donne point envie d’aimer, de voir comme tu es malheureuse !

JENNY. — Je suis malheureuse, c’est vrai ! je pleure jour et nuit, et cependant, vous voyez, je ne suis pas malade, et mon chagrin ne m’empêche pas de travailler.

DIANE. — Est-ce que tu crois que je m’inquiète de cela ?

JENNY. — Je sais bien que non ! mais c’est pour vous dire que mon malheur ne me tue pas, et que je n’ai pas envie de me consoler.

DIANE. — En vérité ?… Donne-moi un verre de vin de Chypre, ce thé m’affadit l’estomac.

JENNY. — Oh ! que vous avez tort de boire comme ça un tas de choses qui vous excitent les nerfs !

DIANE. — Bon, donne toujours ! Tu dis que tu n’as pas envie de te consoler ?

JENNY. — Non, j’ai du plaisir à me souvenir, à repasser tout mon bonheur dans ma pauvre tête. Comment vous dirai-je ? je suis contente d’aimer toujours et de me dire à tout moment que si je ne suis plus aimée, ce n’est toujours pas ma faute.

DIANE. — J’entends, l’amour était pour toi un culte, une religion ; tu gardes une foi ardente et généreuse dans ton cœur ; et tu plains l’être faible qui a laissé mourir la flamme sainte dans le sien.

JENNY. — Je ne saurais pas dire cela comme vous, et pourtant il me semble que vous dites ce que je pense.

DIANE. — Tu es un être bizarre, Jenny ! bien grand, bien fort peut-être dans sa faiblesse. Je ne suis pas bien sûre de ne pas t’envier ta manière d’aimer… mais il y a une chose certaine, c’est que je me sens humiliée auprès de toi d’être ce que je suis !… Tiens, ne me parle plus de ton Gustave, jamais.

JENNY. — C’est comme vous voudrez. Voulez-vous que je m’en aille, madame ?

DIANE. — Non, reste encore, redonne-moi du thé, ce vin chaud m’altère… Non, allume-moi un cigare… un gros cigare, et parlons d’autre chose.

JENNY. — Ah ! si cela vous était égal, je m’en irais ; votre gros cigare me donne la migraine.

DIANE. — Allons donc, petite-maîtresse ! il faut t’y habituer. Nous ne sommes plus au temps des marquises ambrées et musquée ? Tu es avec une lionne, et une lionne sent le tabac et l’écurie, il n’y a pas à dire.

JENNY. — C’est bien drôle ; mais de quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n’est de mon amour ?

DIANE. — Je t’ai écoutée assez longtemps sur ce chapitre-là ; parle-moi du mien.

JENNY. — De votre amour, à vous ?

DIANE. — Eh bien, oui ; on dirait que tu n’y crois pas ?

JENNY. — Je ne dis pas ça, mais je n’y comprends rien.

DIANE. — Tiens ! tu me donnes envie de rire.

JENNY. — Riez, madame, si ça peut vous égayer.

DIANE. — Ah ! tu dis là une bêtise qui a un grand sens, ma pauvre Jenny, et qui me donne envie de pleurer.

JENNY. — Ah ! mon Dieu ! est-ce que vous avez du chagrin aussi, vous, madame ?

DIANE. — Je crois que j’en ai plus que toi.

JENNY. — Est-ce que vous n’aimez pas M. Gérard de…

DIANE. — Ne me dis pas son nom. Il a un grand nom nobiliaire, et c’est là une des choses dont je me suis sottement éprise ; à présent que je me suis habituée à l’idée de le porter, ce nom m’ennuie. Je le trouve bête. Comment s’appelait-il, ton Gustave ?

JENNY. — Oh ! il avait un joli nom, lui ! il s’appelait Baluchon. Vous riez ?

DIANE. — Baluchon ! ah ! que tu m’amuses !

JENNY. — Pourquoi donc ? Allons, voilà que vous devenez sérieuse ?

DIANE. — Est-ce qu’il était content de s’appeler Baluchon ?

JENNY. — Il n’en était ni fier, ni vexé : ça lui était bien égal.

DIANE. — Eh bien, il avait plus d’esprit que le comte Gérard, qui est si fier et si content de s’appeler comme il s’appelle ! Et à cause de cela, j’aimerais mieux m’appeler madame Baluchon que la marquise de Mireville.

JENNY. — Oh ! ne dites pas cela ! vous ne voudriez pas vous appeler madame Baluchon ! c’était bon pour moi ; mais vous, qui avez déjà un nom noble, il vous en faut un plus noble encore. Je sais vos idées : vous dites qu’il faut toujours monter, jamais descendre.

DIANE. — C’est vrai ; mais on descend parfois en croyant monter, et j’ai peur que cela ne m’arrive. Je suis comtesse, et je me suis imaginé qu’il était plus beau d’être marquise. Eh bien, c’est une niaiserie. Il faudrait cesser d’être comtesse et porter un nom roturier, mais illustré par une gloire personnelle. Ce serait plus de mon siècle, ce serait de meilleur goût. Comprends-tu cela, toi ?

JENNY. — Je vois que vous aimez les noms et pas les personnes ; à moins que… Est-ce que vous donneriez dans ces jeunes artistes qui sont vos voisins ?

DIANE. — Moi ? fi donc ! je ne les connais pas ; et d’ailleurs, des artistes qui commencent ! des gens d’esprit, dit-on, mais inconnus encore…

JENNY. — S’ils ont du talent ?

DIANE. — Le talent ; c’est joli, mais c’est de la célébrité que je voudrais… si je voulais quelque chose !… Mais le pire de l’affaire, c’est que je ne veux rien, que je ne désire rien dont je ne me dégoûte aussitôt ! C’est que je suis un peu blasée… Connais-tu ce mot-là ? c’est que je m’ennuie, pour tout dire.

JENNY. — Oh ! je le sais bien que vous vous ennuyez ! ça se voit bien dans tout ce que vous faites. Vous avez envie de tout, et puis de rien…

DIANE. — Enfin j’ai des caprices, n’est-ce pas ?

JENNY. — Mais oui !

DIANE. — Et cela te fait damner ?

JENNY. — Non, cela m’afflige. Je crains que vous ne vous rendiez malheureuse.

DIANE. — Ah ! si je pouvais être malheureuse à ta manière ! pleurer un absent, aimer un ingrat… Tiens, cela me donne une idée ! c’est de renvoyer mon beau marquis, pour voir si je le regretterai.

JENNY. — Oh ! madame, ne jouez pas à ce jeu-là ! S’il ne revenait pas !

DIANE. — Eh bien, de deux choses l’une : ou je serais débarrassée d’un prétendant qui m’ennuie, ou je le pleurerais sérieusement, et cela me désennuierait.

JENNY. — Ah ! madame, vous n’aimez pas !

DIANE, bâillant. — Ah ! tu as fini par trouver ça, toi ! Allons, je m’endors ; allume ma lampe, et va te coucher. J’espère qu’à force de galoper avec mon amoureux et de parler de lui, je pourrai dormir cette nuit.