Le Diable à Paris/Série 3/Un bal masqué

Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 3 (p. 129-136).
UN BAL MASQUÉ
par gustave droz

… Six heures sonnèrent à la pendule ; Paul de V… se leva et prit son chapeau.

« Je me sauve, me dit-il, voici l’heure de votre dîner ; » et il remit un de ses gants qu’il avait ôté pour me montrer un scarabée antique qu’il s’était fait monter en bague.

— Eh bien ! mais pourquoi ne dînez-vous pas avec moi ?

— Non, vraiment, merci ; mais j’ai plusieurs petits préparatifs à faire avant mon départ. Je savais en effet que le lendemain même il allait rejoindre son ambassade à Constantinople. — Et puis, ensuite, il faut que je m’habille pour ce bal… Non, vraiment, je ne peux dîner, mais je compte sur vous pour ce soir ; ce sera magnifique.

— Je ne vais plus guère dans ce monde, vous savez…

— C’est convenu, c’est convenu, vous avez la même taille que moi, et j’ai un costume que je me suis fait faire là-bas ; il vous ira parfaitement ; dans une demi-heure il sera ici. D’ailleurs, vous êtes attendu… C’est masqué, ne l’oubliez pas, ce sera fort amusant ; » et, en disant cela, il chercha dans sa poche un porte-cigare dont il tira un londrès trop blond qu’il pressura avec le plus grand soin de ses deux doigts effilés. Son scarabée antique faisait une grosse bosse sous le gant. Je lui offris une bougie. — Tout en causant, il allumait cet affreux cigare trop blond qui m’agaçait. Je les aime noirs. Ses paroles étaient entrecoupées par ses aspirations et semblaient nager dans la fumée de tabac éparses comme des bûches qu’emporte le courant.

« Au fait, dit-il, ouvrez donc ce petit paquet qui est dans mon porte-cigare. C’est une commission dont je me suis chargé… Vous qui avez bon goût… C’est un petit médaillon Louis XVI, ça n’est pas laid, n’est-ce pas ?

— Il est fort joli. Vous mettez des cheveux là dedans ? »

Il aspira une grosse bouffée et ajouta avec un peu trop d’empressement :

« Comment ! j’y mets des cheveux ? Je vous dis que c’est une commission !… Sans doute, on y mettra des cheveux. C’est pour madame… Comment diable ? madame, la belle-sœur du mari de cette personne dont je vous ai parlé… une amie de l’ambassadrice… Au fait, non, je ne vous en ai pas parlé… Allons, je me sauve. » Il remit en poche son petit paquet, me tendit la main et partit en soulevant la tapisserie avec sa canne.

« Dans une demi-heure vous aurez le costume. »

Ce costume m’arriva en effet vers les huit heures du soir. C’était un costume de Turc. Rien n’y manquait : babouches, turban, loup en velours noir à longues barbes… « Après tout, me dis-je, si la Providence le veut, habillons-nous en Turc ; il y a longtemps que cela ne m’est arrivé. » Les babouches étaient un peu grandes ; j’y fis mettre un notable paquet de coton. Le gilet m’était bien un peu juste, mais cela m’amusait tant de me voir en turban, que je passai par-dessus les petits inconvénients des chaussures et du gilet. Vers les onze heures, je faisais mon entrée. Vous connaissez les splendides réceptions de la rue de Grenelle, je ne sais pas dans Paris de salons plus magnifiques et de société plus brillante. Il y avait une foule compacte dès la galerie vitrée, et les femmes, pour pénétrer jusqu’au premier salon, étaient obligées de fendre cette foule, tandis que leurs jupes comprimées les suivaient par derrière comme la queue d’un faisan qui traverse les broussailles. Je me mis à la suite d’une de ces jupes et je pénétrai petit à petit.

C’est un singulier aspect que celui de cette foule bariolée. D’abord on ne distingue rien qu’une confusion étrange de plumes blanches, de pourpoints rouges, de cheveux poudrés, de mollets de coq dans des bas de soie ridés, d’épées qui accrochent, d’éperons qui déchirent et résonnent, puis, dans le lointain, sous les grands lustres, noyées dans une atmosphère lourde, étouffante, odorante, et comme phosphorescentes, des centaines d’épaules nues au milieu des diamants et tous ces masques noirs derrière lesquels brillent les regards. Peu à peu l’œil se fait à cette confusion et l’on distingue. On distingue des gardes françaises cagneux, des toréadors bâtis comme des poulets étiques, des brigands italiens pressés entre deux portes comme des sardines dans leur fer-blanc, des pierrots en soie rose et blanche qui sont vexés, — c’est une chose unique que tous les pierrots ont l’air contrarié, — des grands seigneurs, François Ier et Henri II, myopes comme des photographes et poudrés comme M. de Richelieu. On devine que tous ces gens ne sont pas dans leur assiette ; ils ont l’aspect d’acteurs sifflés, il n’en est pas un qui, en descendant de voiture, ne se soit dit : « Nous allons bien rire, mon entrée fera sensation. Je n’ai parlé de costume à personne, ce sera divin ; » — et tous ces gens qui ont enfilé des culottes impossibles, qui ont étudié leurs gestes dans la glace, qui ont cherché un costume à pouffer de rire et ont accumulé sur leur corps les détails les plus spirituels, qui se sont fait farder, friser, poudrer, qui se sont mis à la torture dans des cols en carton, dans des cuirasses en fer-blanc, dans des bottes de gendarme, tombent au milieu de cette foule comme une goutte d’eau dans une cuvette pleine. Ils rentrent dans le grand tout. On les presse, on les heurte, on leur marche sur les pieds, personne n’a ri, personne ne les a vus. Il est des volées de coups de bâton qui sont moins cuisantes. Peu à peu les lustres leur paraissent pâles, ils sont désillusionnés et ne pardonnent point aux autres d’éprouver les mêmes sensations, qu’eux.

Je ne connais rien au monde de plus comique que le monsieur qui a fait des frais, réfugié dans un petit coin, assis sur un bout de banquette, souffreteux, l’air triste et grignotant une glace en s’essuyant le front. J’ai aperçu un fou couvert de sonnettes des pieds à la tête ; son valet de chambre, en lui présentant ses gants et sa marotte, se tenait les côtes pour ne pas éclater ; eh bien, ce pauvre fou se faufilait au milieu du bal comme une ombre qui a des remords ; il glissait plutôt qu’il ne marchait, dans la crainte d’agiter ses sonnettes. Il eût donné vingt louis pour pouvoir éternuer à son aise et sans vacarme.

Il est à remarquer qu’en général les hommes qui se costument endossent précisément les vêtements qui font le mieux ressortir leurs défauts physiques. Ce que je dis pour les hommes est aussi vrai pour les femmes. Est-ce une gageure ? est-ce le hasard ? Je faisais ces réflexions lorsqu’un flot de danseurs me poussa dans le salon bleu, et je me trouvai pressé contre la boiserie dans les plis d’un rideau, derrière un groupe de dames, dont l’une se leva pour prendre le bras de son danseur. Son dos effleura mon nez et j’éprouvai une sorte de petit frémissement assez semblable à celui que l’on ressent en coupant un citron. Il y a des épaules satinées dont le voisinage me procure cette sensation. Décolletée extrêmement, mais pas trop, je vous jure, à peine assez, son corsage en satin blanc, qu’elle faisait semblant de relever d’un petit geste pudique, bridait un tant soit peu la naissance de son bras, en sorte qu’il y avait là une petite ride rose qu’accompagnait une farceuse de petite fossette. C’est joli une peau de femme, quand c’est joli !… mais cela donne faim. Je détournai les yeux et j’aperçus tout près de moi une oreille rose comme une pêche, la peau s’enroulait si gracieusement, elle était si transparente, si coquette, si jeune, cette petite oreille, que j’y prêtai attention. Quelques grains de poudre tombés de la coiffure étaient restés sur les saillies veloutées comme une fleur. Un gros diamant enchâssé dans une monture d’argent pendait à l’extrémité inférieure, tirant un peu la chair qui rougissait à cause de l’effort. — Le cou souple, non pas maigre, mais élancé, devait être celui d’une toute jeune femme ; de petites veines bleuâtres, imperceptibles à distance, le sillonnaient en tournant et venaient se perdre sous ce duvet frisottant, qui est l’avant-garde de la coiffure et qui chatouille tant lorsqu’on en approche les lèvres. — Cette dernière observation m’est toute personnelle et est antérieure au bal dont je parle. — Ce cou, que j’aurais voulu voir au microscope, avait à sa base ce léger sillon que vous avez remarqué chez les bébés lorsqu’on les déshabille ; sillon charmant qui divise le dos et se perd dans la dentelle comme un sentier qui s’efface sous l’herbe et disparaît. — Cette charmante personne était costumée en Diane, un croissant de diamants étincelait au sommet de sa tête parmi les boucles ; son carquois et son arc étaient pendus à l’espagnolette de la croisée. À côté d’elle une grosse bergère Watteau, écarlate et luisante, sous sa coiffure poudrée à blanc, approchait de ses yeux un lorgnon qu’elle soutenait de sa main joufflue, comprimée dans un gant trop tendu, — une engelure, cette bergère Watteau ! — du reste, couverte de diamants ; mais ces pierres sur cette peau huileuse et cahotée me faisaient l’effet des débris d’une carafe tombés sur un gigot cru.

Le plus beau des hommes passa en ce moment à côté de moi et marcha sur ma chaussure ; fort heureusement il n’atteignit que le coton qui en garnissait l’extrémité.

« Mille pardons, » me fit-il, et moi j’exécutai ce geste que vous connaissez, et qui veut dire : « Mais comment donc ! à votre aise, je vous en prie, mon cher monsieur. » Ce bel homme avait une culotte courte qu’il emplissait et au delà, et des bas de soie noire dont les mailles se distendaient au mollet. — Je songeai aux bas élastiques et hygiéniques qu’on voit à la quatrième page des journaux. — Ses escarpins à boucles le blessaient visiblement et, faisaient boursoufler ses chairs. Du reste, il était beau, relevant de la main gauche son manteau vénitien en soie rouge, et de l’autre agitant son claque dont la cocarde apparaissait sous une torsade d’acier. Il s’approcha de la bergère Watteau, et, dissimulant sa voix, il lui dit, en se redressant comme un coq qui va chanter :

« Eh bien, baronne, et cette migraine de ce matin ?

— Oh ! mais voilà que vous m’intriguez furieusement, » et elle s’éventa ; elle s’éventa en riant comme une petite folle, de sorte qu’on apercevait ses gencives trop rouges et toutes les grandes dents longues et blanches dont sa bouche était pleine.

Je vis que la conversation allait continuer et je m’éloignai. Au moment où j’essayais de traverser le salon, j’aperçus au milieu de la foule un Turc. Ce Turc, c’était mon Turc… c’était moi. Voilà quelque chose d’étrange ! me dis-je. Malheureusement une Nuée des Alpes, pendue au bras d’un doge de Venise, dont les favoris roulés apparaissaient sous le capuchon, passa devant moi et me cacha le Turc. En un instant il se perdit dans la foule. Il n’en est pas moins vrai que cela est tout à fait particulier, me disais-je… lorsque je ressentis dans les régions inférieures du dos une pression violente. Je me retournai, c’était un plateau chargé de verres de punch. Un valet, dans la position d’un chêne que pousse la tempête, le tenait avec effort, tandis que cinquante mains gantées, crispées, étendues, inquiètes, désireuses, avides, s’abattaient vers les verres dont un seul était plein. Qu’on soit chez un ministre ou chez un petit bourgeois, quand les invités ont soif, ils se ressemblent tous. Je regardais ces gens avec leur tête renversée, le nez dans leur verre, la sueur au front et le bout de leurs doigts grisâtre. Il y en avait un qui buvait précisément sous un candélabre placé près d’une porte. Une des bougies, pressée d’en finir, laissait tomber de temps en temps une petite goutte brillante comme la rosée qui s’aplatissait sur son épaule et se laissait boire avidement par le velours noir de son pourpoint. L’homme à la bougie resta là fort longtemps ; il causait avec un pêcheur napolitain et agitait, en parlant, son verre vide, dont il avait oublié de se débarrasser. J’aperçus plus tard un verre vide et poissé, placé sur une pendule ; ce verre était sans doute le sien.

Je voulais pénétrer dans la profondeur des salons ; mais il fallait traverser la salle de danse, et, à chaque pas que je faisais, un groupe m’arrivait en pleine poitrine et me rejetait avec violence sur un cornet à piston de l’orchestre que j’avais derrière moi.

J’étais un Turc bien malheureux ! Je me faisais l’effet d’un arbre isolé au milieu d’un tourbillon. Je m’effaçais de mon mieux, mais je ne pouvais pourtant pas m’asseoir sur les genoux du piston, qui paraissait un méchant homme, avec sa joue gonflée, ses cheveux coupés en brosse et sa cravate tordue. Par intervalles, il lançait sur la musique un œil de flamme, ce musicien, et de plus belle il resoufflait dans son appareil.

La danse cessa et, tandis que les danseurs reconduisaient leurs danseuses et que celles-ci, assaillies par de nouveaux venus pliés en deux et se balançant sur une jambe, écrivaient avec précipitation sur leurs tablettes, en approchant de leurs lèvres humides un petit crayon, je profitai de l’occasion, je me faufilai et j’arrivai bientôt au bout de la grande galerie. Un cavalier espagnol d’une taille démesurée bouscula de son épaule mon turban, qui me tomba sur les yeux.

Je venais de mettre ma coiffure à sa place, lorsque je me sentis frôler la main, et j’aperçus à mes côtés une adorable esclave grecque, court vêtue, couverte de sequins ; de longues chaînes d’or réunissaient ses bracelets à sa ceinture.

« Paul, me dit-elle d’une voix craintive et vibrante d’émotion, merci pour le vôtre… voici le mien. »

Et je sentis qu’elle me glissait dans la main quelque chose de plat.

J’allais lui dire :

« Belle esclave, vous vous trompez ; je ne m’appelle pas Paul, je suis… »

Mais elle me pressa le bout des doigts de sa petite main, fit chut ! avec un air de mystère, ses yeux brillaient délicieusement sous son masque ; il me sembla qu’elle souriait, et elle s’éloigna avec précipitation.

Je restai là fort intrigué. Il me sembla qu’on regardait, et je n’osais point voir ce que contenait le petit paquet. Je cherchai une poche pour l’y mettre à l’abri ; je fouillai, je tâtai… pas une poche dans ce maudit costume. Je poussai donc le petit objet sous mon gant, et je pris à la volée une tasse de café glacé qui passait sur un plateau.

Je n’avais fait qu’apercevoir la jeune esclave grecque, mais elle m’avait paru charmante. Il me semblait entendre encore le bruit des chaînettes d’or, je voyais les deux bracelets qui lui ornaient le haut des bras, et tout au bas de sa jambe ronde et cambrée les anneaux brillants, signes de son esclavage. J’entrevoyais comme dans un rêve ses petites bottines en satin blanc, perchées sur de hauts talons rouges ! Ce n’est pas que cela fût très-grec, mais c’était adorable..

Je suis fou, me dis-je enfin, il y a là une erreur, et tout à coup je me rappelle que Paul était précisément le nom de mon ami de V…, qui m’avait prêté mon costume de Turc. Je me rappelai en outre que j’avais aperçu, dans le commencement de la soirée, un Turc semblable au mien. Je jurai immédiatement sur mon turban de retrouver l’esclave grecque, et je commençai immédiatement mes recherches. Cependant le petit paquet me chatouillait singulièrement, et d’invincibles tentations d’en examiner le contenu me poursuivaient sans relâche.

Je me disais :

« Après tout, cette jeune esclave m’a appelé Paul, mais peut-être a-t-elle voulu dire Henri ; il n’y a peut-être pas d’erreur. »

La Providence voulut qu’au moment même où cette pensée me traversait le cerveau, je fusse seul dans un petit boudoir tout rond. Je n’y tins plus, j’enlevai mon gant et je… — que diable voulez-vous, on n’est pas parfait, — j’ouvris le petit paquet. Il contenait un médaillon de forme Louis XVI assez semblable à celui que j’avais vu avant dîner. Ce n’était pourtant pas le même, et celui-ci renfermait une jolie mèche de cheveux blonds. Cette mèche avait été mise à la hâte, et je surpris quelques petits cheveux fins et brillant qui, pris dans la monture au moment où on avait fermé le médaillon disparaissaient çà et là. *

À ce moment, je crus entendre du bruit ; j’entortillai bien vite le petit bijou dans son papier et je m’éloignai. Quelques instants encore je cherchai mon esclave grecque et mon Turc introuvable ; puis, m’apercevant qu’il était trois heures et demie du matin, et sûr d’ailleurs de pouvoir renvoyer la mèche de cheveux à destination, je gagnai ma voiture et rentrai chez moi. En me déshabillant, j’aperçus sur mon front une large trace rouge causée par la pression de cet affreux turban. J’avais un mal de tête fou. Je me mis au lit et je m’endormis bientôt.

Je rêvai que je commandais une galère admirable. Le piston aux cheveux en brosse, armé jusqu’aux dents, se tenait au gouvernail, lançant sur la boussole son fameux regard terrible. De temps en temps il s’échappait de l’entre-pont des gémissements affreux ; le piston grinçait des dents en souriant d’une effrayante façon, et moi je disais la main sur mon poignard :

« Pousse au large, mon pilote fidèle, cette esclave est à moi. »

Il pouvait être midi lorsque je me réveillai. Mon premier soin fut de renvoyer le costume de Turc à mon ami de V… Je glissai le médaillon dans une enveloppe et j’écrivis dessus : « Trouvé dans une poche. » Le soir, en dînant, je me rappelai que le fameux costume n’avait pas de poche, mais qu’importe ?

Je regrette de ne pouvoir vous donner plus de détails sur cette petite histoire, mais je n’en ai jamais su plus long.

gustave droz.

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