Le Diable à Paris/Série 3/Paris en 89

PARIS EN 89
PAR UN PORTE-BALLE DÉPUTÉ DU TIERS
arrivant à paris

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Je profitai de ces quatre jours de vacances pour aller voir Paris avec mes deux confrères et Marguerite. Nous n’avions pas eu le temps de nous arrêter en passant, le 30 avril, deux jours après le pillage de la maison Réveillon, au faubourg Saint-Antoine. L’agitation alors était grande, les gardes de la prévôté faisaient des visites ; on parlait de l’arrivée d’une foule de bandits. J’étais curieux de savoir ce qui se passait là-bas, si le calme revenait et ce qu’on pensait de nos premières séances. Les Parisiens, qui ne font qu’aller et venir, m’en avaient bien donné quelque idée, mais il vaut mieux voir les choses par soi-même.

Nous partîmes donc de bon matin, et notre patache, au bout de trois heures, entrait dans cette ville immense qu’on ne peut se représenter non-seulement à cause de la hauteur des maisons, de la quantité des rues et des ruelles qui s’enlacent, de la vieillerie des bâtisses, du nombre des carrefours, des impasses, des cafés, des boutiques et des étalages de toute sorte, qui se touchent et se suivent à perte de vue, et des enseignes qui grimpent d’étage en étage jusque sur les toits, mais encore à cause des cris innombrables de marchands de friture, de fruitiers, de fripiers et de mille autres espèces de gens traînant des charrettes, portant de l’eau, des légumes et d’autres denrées. On croirait entrer dans une ménagerie où des oiseaux d’Amérique poussent chacun leur cri, qu’on n’a jamais entendu. Et puis, le roulement des voitures, la mauvaise odeur des tas d’ordures, l’air minable des gens, qui veulent tous être habillés à la dernière mode, avec de la friperie, qui dansent, qui chantent, qui rient et se montrent pleins de complaisance pour les étrangers, pleins de bon sens et de gaieté dans leur misère, et qui voient tout en beau, pourvu qu’ils puissent se promener, dire leur façon de voir dans les cafés et lire le journal !… Tout cela, maître Jean, fait de cette ville quelque chose d’unique dans le monde ; cela ne ressemble à rien de chez nous : Nancy est un palais à côté de Paris, mais un palais vide et mort ; ici tout est vivant.

Les malheureux Parisiens se sentent encore de la disette du dernier hiver ; un grand nombre n’ont réellement que la peau et les os ; eh bien, malgré tout, ils plaisantent : à toutes les vitres on voit des farces affichées.

Moi voyant cela, j’étais dans le ravissement ; je me trouvais dans mon véritable pays. Au lieu de porter ma balle de village en village durant des heures, j’aurais trouvé des acheteurs ici, pour ainsi dire à chaque pas ; et puis, c’est aussi le pays des vrais patriotes. Ces gens-là, tout pauvres, tout minables qu’ils sont, tiennent à leurs droits avant tout ; le reste vient après.

Notre confrère Jacques a une de ses sœurs fruitière, rue du Bouloi, près du Palais-Royal ; c’est là que nous descendîmes. Tout le long de la route, depuis notre entrée dans le faubourg, nous n’entendions chanter qu’une chanson :

Vive le tiers état de France !
Il aura la prépondérance
Sur le prince, sur le prélat.
Ahi ! povera nobilita !
Le plébéien, puits de science,
En lumière, en expérience,
Surpasse et prêtre et magistrat.
Ahi ! povera nobilita !

Si l’on avait su que nous étions du tiers, on aurait été capable de nous porter en triomphe. Aussi pour abandonner un peuple pareil, il faudrait être bien lâche ! Et je vous réponds que si nous n’avions pas été décidés, rien que de voir ce courage, cette gaieté, toutes ces vertus, dans la plus grande misère, nous aurions pris du cœur nous-mêmes, et juré de remplir notre mandat, et de réclamer nos droits jusqu’à la mort.

Nous avons passé quatre jours chez la veuve Lefranc. Marguerite, avec mon confrère le curé Jacques, a vu tout Paris : le Jardin des Plantes, Notre-Dame, le Palais-Royal, et même les théâtres. Moi, je n’avais de plaisir qu’à me promener dans les rues, à courir ici, là, sur les places, le long de la Seine, où l’on vend des bouquins, sur les ponts garnis de friperies, de marchands de friture ; à causer devant les boutiques avec le premier venu ; à m’arrêter pour entendre chanter un aveugle, ou voir jouer la comédie en plein air. Les chiens savants ne manquent pas, ni les arracheurs de dents, avec la grosse caisse et le fifre ; mais la comédie au bout du Pont-Neuf est le plus beau ; c’est toujours des princes et des nobles qu’on rit ; ce sont toujours eux qui disent des bêtises. Deux ou trois fois j’en avais les larmes aux yeux, à force de me faire du bon sang.

J’ai visité la commune de Paris, où l’on discutait encore les cahiers. Cette commune vient de prendre une résolution très-sage : elle a laissé une commission en permanence pour observer ses députés, pour leur donner des avis et même des avertissements, s’ils ne remplissaient pas bien leur mandat. Voilà une fameuse idée, maître Jean ! et qu’on a malheureusement négligée dans d’autres endroits. Qu’est-ce qu’un député qui n’est surveillé par personne, et qui peut vendre sa voix impunément, en se moquant encore de ceux qui l’ont envoyé ? car il est devenu riche et les autres sont restés pauvres ; il est défendu par le pouvoir qui l’achète, et ses commettants restent avec leur bon droit, sans appui ni recours ! Le parti que vient de prendre la commune de Paris devra nous profiter ; c’est un des articles à mettre en tête de la constitution : il faut que les électeurs puissent casser, poursuivre et faire condamner tout député qui trahit son mandat, comme on condamne celui qui abuse d’une procuration ! Jusque-là, tout est au petit bonheur.

Enfin cette décision m’a fait plaisir ; et maintenant je continue.

Outre ma joie de voir ce grand mouvement, j’avais encore la satisfaction, de reconnaître que les gens ici savent très-bien ce qu’ils veulent et ce qu’ils font. J’allais, le soir, après le souper, au Palais-Royal, que le duc d’Orléans laisse ouvert à tout le monde. Ce duc est un débauché ; mais au moins ce n’est pas un hypocrite ; après avoir passé la nuit au cabaret ou bien ailleurs, il ne va pas entendre la messe et se faire donner l’absolution, pour recommencer le lendemain. On le dit ami de Sieyès et de Mirabeau. Quelques-uns lui reprochent d’avoir attiré dans Paris des quantités de gueux, chargés de piller et de saccager la ville ; c’est difficile à croire, parce que les gueux arrivent tout seuls, après un hiver aussi terrible ; qu’ils cherchent leur nourriture, et qu’on n’a pas-besoin de faire signe aux sauterelles de tomber sur les moissons.

Enfin la reine et la cour détestent ce duc, et cela lui fait beaucoup d’amis. Son Palais-Royal est toujours ouvert, et dans l’intérieur se trouvent des lignes d’arbres où chacun peut se promener. Quatre rangées d’arcades entourent le jardin, et là-dessous sont les plus belles boutiques et les plus élégants cabarets de Paris. C’est la réunion de la jeunesse et des gazetiers, qui parlent haut pour ou contre, sans se gêner de personne. Quant à ce qu’ils disent, ce n’est pas toujours fameux, et, la plupart du temps, cela vous passe par la tête comme dans un crible, le bon grain qui reste n’est pas lourd ; ils vendent plus de paille que de froment. Deux ou trois fois j’ai bien écouté, et puis, en sortant, je me demandais, tout embarrassé : « Qu’est-ce qu’ils ont dit ? » Mais, c’est égal, le fond est toujours bon, et quelques-uns ont tout de même beaucoup d’esprit.

Nous avons pris là, sous les arbres, une bouteille de mauvaise piquette très-chère. Les loyers sont chers aussi ; je me suis laissé dire que la moindre de ces boutiques se loue deux et trois mille livres par an : il faut bien se rattraper sur la pratique. Ce Palais-Royal est réellement une grande foire, et la nuit, quand les lanternes s’allument, on ne peut rien voir de plus beau.

Le 11, vers deux heures de l’après-midi, nous sommes repartis bien contents de notre voyage, et bien sûrs que la masse des Parisiens était pour le tiers état. Voilà le principal.

erckmann-chatrian.


Salle de la Chambre des députés en 1840