Le Diable à Paris/Série 3/La Semaine de l’ouvrière

LA SEMAINE DE L’OUVRIÈRE
par taxile delord


« Bonjour, la gentille fermière qui passes sur le grand chemin ; que tu es heureuse d’être jeune et belle, puisque ta jeunesse et ta beauté sont à toi ! Moi, j’ai une maîtresse impitoyable, la misère… Entendez-vous la machine, le bruit de la machine ? »
Complainte des fileuses de Manchester.)

Les pauvres gens qui m’ont élevée ne peuvent plus garder une apprentie. Les affaires vont mal, il faut qu’ils nourrissent leurs enfants ; ils m’ont mis un métier entre les mains, comme ils disent, je suis d’âge à gagner ma vie. Allons ! je la gagnerai. Le messager m’emmènera ce soir, il m’a promis une place dans sa carriole ; c’est un si brave homme, et il m’a vue si petite.

Aujourd’hui je ne suis qu’une enfant, demain je serai une ouvrière. Ils manquent de bras à la ville, la grande filature a repris ses travaux ; comme je vais être heureuse à Paris !… N’est-ce pas la cloche du village que j’entends ? d’où vient qu’elle m’attriste le cœur ?

Voici mes compagnes qui vont à la messe avec leurs belles robes du dimanche. On dansera ce soir sous les tilleuls, j’irai ce soir danser pour la dernière fois… Non, je resterai ici à prier Dieu pour qu’il n’abandonne pas l’orpheline.

J’entends le bruit des roues, le messager fait claquer son fouet pour m’avertir. Comme j’ai prié longtemps ! Adieu, vous qui m’avez servi de père ; Jacques et Jacqueline, un baiser à votre sœur ; et vous, ma mère, ne pleurez point, je vous donnerai de mes nouvelles, et puis nous nous reverrons. Ne craignez rien pour moi, je suis forte et courageuse : le ciel me protégera !

La carriole file, nous passons à côté des tilleuls, j’entends le bruit des violons ; nous voici près du moulin, le bruit de l’eau me fait pleurer. Nous allons bien doucement, messager. Bon ! voilà la jument grise qui prend le grand trot ; le village est déjà loin, mon cœur est moins gros ; mes paupières se ferment. Je me trouve devant notre église ; monsieur le curé est sur son banc, il me fait signe d’approcher, et prononce quelques paroles en me menaçant du bout du doigt. « Non, monsieur le curé, je vous le jure, Pierre… » Au même instant, je me réveille. « Où sommes-nous ? — À Paris, mamzelle, répond le messager. — Nous sommes à Paris ! »

La bonne femme à laquelle on m’avait recommandée m’attendait à la barrière. Il faut que je me présente tout de suite à la filature ; demain peut-être il ne serait plus temps ; les bras, au lieu de manquer, seront trop nombreux. J’aperçois la noire fumée de la machine à vapeur ; me voici devant la porte d’entrée. Ce n’est plus la modeste filature de mon village : comme tout cela est grand ! quel mouvement ! quel tumulte ! Voici les petits garçons et les petites filles qui accourent en files nombreuses ; ils ont l’air bien tristes, bien malheureux, bien souffrants ; leur pâleur me fait songer aux joues fraîches de mon petit frère Jacques et de ma petite sœur Jacqueline.

Le contre-maître est un gros brave homme qui a souri en me voyant. Ma protectrice m’a recommandée à lui ; ce soir, elle viendra me prendre pour me conduire au logis ; en me quittant, elle m’a dit qu’il fallait bien travailler si je voulais que dimanche elle me fit voir toutes les belles choses de Paris. M’encourager au travail ! je n’en ai pas besoin !

Mes compagnes rient et chantent ; je ne sais pourquoi, mais leur joie m’attriste. Ces physionomies tantôt pâles et blêmes, tantôt rouges et couperosées, ces yeux éteints ou effrontés, ces voix, ces gestes, ont quelque chose qui m’effraye. Un moment la gaieté est devenue plus bruyante, on poussait de grands éclats de rire ; un enfant de dix ans, qui travaillait avec nous, venait d’achever une chanson sur un air extraordinaire. On m’a demandé pourquoi je ne riais pas comme les autres.

« Je ne comprends rien à cette chanson, ai-je répondu ; ce n’est pas ainsi que nous chantions au village.

— Tu comprendras ! tu comprendras ! » s’est-on écrié de toutes parts. En même temps, j’ai entendu une voix plus douce que les autres : « Tu comprendras ! »

Je regardai qui me parlait ainsi ; c’était ma voisine de métier, celle qui travaillait à mon côté. Elle semblait plus jeune que ses traits flétris ne l’annonçaient ; ses yeux bleus respiraient la douceur ainsi que son sourire. Je la considérai longtemps avec attention, sans qu’elle parut s’en douter. Sa pensée errait loin des lieux où nous étions, son visage restait immobile, son corps seul suivait les mouvements de son ouvrage.

Les travaux vont cesser ; l’heure du départ vient de sonner : tout le monde a quitté l’atelier. La vieille femme m’a conduite dans la chambre qu’elle a louée pour moi. Le contre-maître est content de mon habileté, je gagnerai vingt sous par jour. C’est une bonne nouvelle qu’elle m’apprend ; mais pourquoi faut-il qu’elle la gâte en m’annonçant qu’elle est obligée de quitter Paris pour plusieurs jours ! Bonne vieille, je l’aimais déjà. Allons, voilà ma première journée de passée ; voici le moment de prier Dieu. D’où vient qu’en m’endormant, je songe encore à ces mots, de ma voisine : « Tu comprendras ? »

Vis-à-vis de moi habite une jeune fleuriste ; j’ai aperçu ce matin son établi semé de fleurs parmi lesquelles se jouaient les rayons du soleil. J’ai reconnu des primevères et des pervenches.

La primevère et la pervenche,
L’une sourit, l’autre se penche ;
Toutes deux sont des fleurs d’avril.
Le bien-aimé quand viendra-t-il ?

Ce refrain de nos campagnes me fait pleurer malgré moi ; allons, du courage, un dernier regard à ces fleurs. Celle qui les fait est bien heureuse ! Elle est là, dans sa petite chambre, travaillant seule tout le jour, copiant les lis et les marguerites du bon Dieu, tandis que moi… Pourquoi mes parents ne m’ont-ils pas appris ce métier ? Hélas ! je n’ai plus de parents, et ceux qui m’ont élevée étaient trop pauvres pour cela. On n’a pas besoin de fleuriste au village.

L’air du matin que j’ai senti en venant ici était bien doux à respirer, et celui de l’atelier est bien lourd. Ma voisine n’a point encore paru ; je ne la connais pas, mais elle me manque. Les autres ont l’air si froides, si indifférentes ! Pendant que mon métier tourne, qui sait ce que l’on fait à la maison ? Bruneau est aux champs, Mathurine file, Jacqueline s’est emparée de mon rouet : elle est assez grande pour gagner de l’argent ; Jacques est à l’école ou sert la messe à monsieur le curé. Brave homme ! il ne m’a grondée qu’une fois dans sa vie, le jour où il crut que Pierre m’avait pris un baiser ; et moi je soutenais que non. Oh ! c’est un mensonge qu’il m’aurait bien pardonné. Pierre ne m’avait-il pas promis de m’épouser quand il serait riche ?

La primevère et la pervenche,
L’une sourit, l’autre se penche ;
Toutes deux sont des fleurs d’avril.
Le bien-aimé quand viendra-t-il ?

« Que nous chante-t-elle avec ses pervenches, la villageoise ?

— Ohé ! la villageoise, répète un peu cette chanson.

La villageoise, donne-moi l’adresse de celui qui t’a appris cet air ; je veux qu’on le chante à mon enterrement. »

Tout le monde se moque de moi ; on m’entoure, on rit, les petites filles elles-mêmes et les petits garçons ; et moi d’être confuse et de rougir. Tu ne sortiras plus de mes lèvres, douce chanson !

Sans le contre-maître, je ne sais pas comment cette scène aurait fini ; heureusement il est arrivé pour prendre ma défense ; chacun a repris sa place, on m’a laissée tranquille, et on ne m’a rien dit tout le reste de la journée. Seulement une ouvrière qui quittait la filature en même temps que moi, a dit, en me montrant à sa compagne :

« C’est à elle qu’il en veut maintenant. »

De qui voulait-elle parler ?

Le contre-maître est un bon cœur, je l’avais bien jugé. Ce soir, pendant que je soupais tristement toute seule, j’ai entendu qu’on frappait à ma porte.

« Qui est là ?

— Ouvrez ; c’est moi. »

J’ai reconnu la voix du contre-maître, et je l’ai fait entrer.

« Mon enfant, m’a-t-il dit, celle à qui vos parents vous ont recommandée m’a prié de la remplacer près de vous. J’ai accepté volontiers, parce que vous me paraissez sage…

— Je tâcherai de l’être toujours.

— Et puis vous êtes si jolie ! » Et son regard se fixa sur moi.

Je baissai les yeux sans répondre.

« Ce logement, ajouta-t-il, ne vous convient pas, nous en trouverons un autre ; si le travail vous fatigue, prenez du repos…

— Oh ! non, je veux travailler pour gagner ma vie !

— Vous n’en aurez pas besoin, si vous voulez. »

Il me regarda de nouveau avec une vivacité qui fit naître en moi un trouble dont je ne pus me rendre compte, mais dont il s’aperçut, car il reprit d’un ton calme.

« Vous avez raison, mon enfant, mais il ne faut pas vous tuer. Vous avez en moi un ami qui vous empêchera de faire cette sottise et qui veillera sur vous. Je vous quitte parce que je vois que vous êtes fatiguée, mais je reviendrai vous voir. »

Et il me laissa surprise autant qu’émue de cette visite.

C’est aujourd’hui le troisième jour de mon arrivée à Paris. Ce matin la fenêtre de ma voisine était fermée ; je n’ai pu voir ses fleurs. Le soleil est caché, un brouillard humide descend le long du toit. J’étais seule hier, maintenant j’ai rencontré un homme qui prend intérêt à moi, et pourtant je me sens plus triste que de coutume. Peut-être le travail chassera-t-il tous ces mauvais pressentiments.

La place de ma voisine est encore vide. La pauvre femme serait-elle malade ? Je demande pourquoi elle ne vient pas à l’atelier, si on n’a pas de ses nouvelles. Celle à qui je m’adresse me répond, d’un air distrait et étonné :

« De quoi va-t-elle s’occuper ? si Marie n’est pas là, c’est qu’elle fait la noce ! »

Je n’ose en demander davantage, on se moquerait de moi parce que je ne comprends pas.

Mais d’où vient ce bruit qui s’élève au fond de l’atelier ? Les enfants montent sur leur escabeau pour mieux voir ; les ouvrières quittent en foule leurs métiers ; on se pousse, on se heurte, comme pour jouir plus tôt d’un spectacle. Bientôt la masse reflue de mon côté. Une espèce de cortège s’est formé autour d’une femme, on l’entoure en poussant des cris et des éclats de rire ; elle promène autour d’elle un regard qui ne voit pas, un sourire sans vie ; ses jambes peuvent à peine la soutenir, elle s’écrie d’une voix haletante : « Mon métier ! je veux travailler ! ». Elle essaye de marcher, mais ses forces la trahissent ; elle tombe sans mouvement sur le sol.

J’ai reconnu ma voisine.

Au lieu de la secourir, l’atelier redouble de cris et de rires ; les huées recommencent de plus belle.

« Comment a-t-elle, pu retrouver le chemin de l’atelier, l’ivrogne, la fainéante ? Fais-nous un peu la morale, Marie ; deux jours de noce, rien que ça ! »

L’infortunée cependant restait toujours étendue ; personne ne songeait à la relever. Je m’avance ; je soulève sa tête appesantie. Ses yeux se rouvrent peu à peu, elle semble me reconnaître, elle se dresse lentement sur ses pieds, je l’entraîne en la soulevant vers son banc. Je crois entendre un remercîment sortir de sa bouche.

Pendant tout, le reste de la journée, Marie a fait les frais des railleries et des conversations de nos compagnes. Elle y restait insensible. Ramassant péniblement toutes ses forces, elle cherchait à faire mouvoir son métier avec une activité fébrile. « J’aurai faim demain, disait-elle tout bas, j’aurai faim : tourne, métier de malheur, tourne… »

Marie m’a suivie en quittant l’atelier.

« Tu es bonne, m’a-t-elle dit, il faut que je te parle. Je veux te raconter mes malheurs ; car ils seront les tiens si tu as du cœur. Tu n’y échapperas pas, ni tes enfants non plus, si tu as des enfants. Comme toi, j’ai été jeune, belle, naïve : regarde ce que je suis maintenant, et je n’ai pas trente ans !

« Quand mon père et ma mère moururent, j’étais en apprentissage. Personne ne pouvant plus payer mon entretien, on me dit de gagner ma vie. J’entrai dans cette fabrique maudite. J’étais jolie, le contre-maître me regarda comme son bien ; promesses, menaces, il employa tout pour me séduire. Je résistai, car j’aimais quelqu’un, un enfant du peuple comme moi, un pauvre soldat mort en Afrique. Quand j’appris cette nouvelle, le contre-maître redoubla d’instances ; mais je voulais rester vertueuse, et je quittai l’atelier.

« Alors j’essayai de tout pour gagner ma vie : je savais un peu coudre, je me mis à faire des chemises, à ourler des torchons ou des draps, à attacher des pattes de bretelles. J’étais habile, je me couchais tard et je me levais de bonne heure, et comme je ne pouvais faire plus de deux chemises, plus de deux paires et demie de draps, je ne gagnais que quinze à dix-huit sous par jour, et encore fallait-il retrancher de cette somme l’argent nécessaire pour acheter de la chandelle, du fil et du coton. Souvent l’ouvrage manquait, et quand j’allais en chercher, on me répondait que les prisons et les couvents travaillant à meilleur compte, on leur avait donné tout ce qu’il y avait à faire.

« Je ne pouvais me mettre en service, personne n’était là pour dire d’où je venais et pour répondre pour moi. Un jour vint où, sans pain, sans espérance, je me trouvai seule avec le désespoir. J’écoutai ses conseils sinistres : j’allumai un réchaud de charbon, et je m’endormis avec l’espoir de ne plus me réveiller. Pourquoi le ciel n’a-t-il pas voulu qu’il en fut ainsi ?

« Le contre-maître ne m’avait point perdue de vue : il guettait sa proie, et il comptait sur la misère ; il m’épiait et je n’en savais rien. Il apprit, je ne sais comment, ma funeste résolution ; et le lendemain, au lieu de me trouver dans les bras de Dieu, je me réveillai dans une autre chambre que la mienne ; un médecin était à mon chevet. Le premier mot que j’entendis fut celui-ci : — Sauvée !

« J’étais perdue, au contraire. Ce que la séduction n’avait pu m’arracher, je le donnai à la pitié ; je crus être aimée, et j’aimai. Trois mois après, une autre victime m’avait remplacée. Usée par un premier effort, je ne trouvai même plus de force dans le désespoir sur lequel je comptais comme sur un ami fidèle. Je m’estimai trop heureuse de trouver une place dans cette fabrique, où je viens tous les jours gagner un pain arrosé de larmes. J’ai pris peu à peu les habitudes de celles qui vivent avec moi. Ce que tu ne comprends pas encore, moi je le comprends ; honteuse, flétrie, je me console du malheur par un vice. Tu as vu aujourd’hui à quel prix je parviens à oublier.

« Prends garde, jeune fille, prends garde ; les mêmes dangers te menacent. Il te trouve jolie : regarde ce que je suis devenue et apprends à résister. »

Marie me quitta, et moi j’essuyai les larmes qui coulaient de mes yeux.

J’ai rencontré, devant la loge du portier, la fleuriste ; elle racontait qu’elle venait de recevoir une riche commande. Elle a pris sa lumière en chantant, et s’est mise à monter les escaliers d’une façon leste et joyeuse. Tout de suite elle va se mettre au travail. « C’est une brave fille, m’a dit la portière, pendant que je la suivais des yeux, toujours à l’ouvrage, et ne sortant que le dimanche avec son amoureux, qui doit l’épouser lorsqu’ils auront, tous les deux, réuni les économies nécessaires pour se mettre en ménage. »

Et-moi aussi j’avais un amoureux qui me conduisait le dimanche cueillir des fleurs dans les bois.

La primevère et la pervenche,
L’une sourit, l’autre se penche ;
Toutes deux sont des fleurs d’avril.
Le bien-aimé quand viendra-t-il ?

Voilà que je chante au lieu de faire ma prière. Comme je suis triste, ce soir ! Les paroles de Marie ont jeté comme un poids sur mon cœur. Non, non, son sort ne sera pas le mien. Je reverrai Pierre, mon village, et le vieux curé, et ceux qui m’ont élevée. J’irai encore danser sous les tilleuls ; je me promènerai dans les prés tapissés de violettes du printemps ; j’entendrai le bruit des cloches et le tic-tac du moulin ; je quitterai Paris, la fabrique, le contre-maître. Je puis être encore heureuse, n’est-ce pas, mon Dieu ?

lettre de rose à mathurine.
Paris, jeudi 10 février 1814.
« Ma bonne mère,

Vous vous portez bien depuis que je ne vous ai vue, et Bruneau de même, et les enfants aussi. J’ai fait tout ce que vous m’aviez recommandé. Je travaille assidûment, je suis sage et je prie Dieu ; mais je ne puis rester davantage à Paris. Je souffre, je ne suis pas heureuse ; je ne puis pas tout vous dire dans une lettre, mais j’ai peur de me perdre en vivant ici. Je ferai tout ce que vous voudrez au village ; je travaillerai à la terre, s’il le faut, plutôt que de continuer et à demeurer loin de vous. Si vous saviez, je suis bien malheureuse, allez ! Dites au messager de venir me prendre, il m’emmènera dans sa carriole, et bientôt je pourrai vous embrasser.

Votre dévouée fille,
Rose. »

Mon cœur est parti avec cette lettre ; je me sens gaie en allant à l’atelier. En me voyant à la fenêtre de ma mansarde, la fleuriste m’a souri : jamais ses fleurs ne m’ont paru plus jolies et plus fraîches que ce matin, c’est d’un heureux présage.

Le contre-maître m’a arrêtée un moment au passage pour me demander comment je me trouvais à Paris.

« Très-bien ! lui ai-je répondu avec une franchise qui l’a encouragé.

— En ce cas, vous me permettrez de remplacer votre protectrice, et de vous faire promener dimanche dans Paris ?

« Certainement ! » Et je l’ai laissé enchanté.

Dimanche je serai sur la route de mon village, et le messager, assis sur le devant de sa carriole, fera claquer son fouet en me disant les nouvelles du pays.

Mon premier soin en me réveillant a été de faire un petit paquet de toutes mes hardes ; je veux, que le messager me trouve prête quand il viendra me chercher. Puis je suis partie pour remplir ma journée ; mais la filature était fermée, les ouvriers stationnaient en foule devant la porte. On murmurait les mots de crise commerciale, de cessation de travaux. Une résignation stupide, mêlée à une consternation profonde, régnait sur tous les visages. Trois cents malheureux étaient là sur le pavé sans savoir où gagner le pain du jour.

Marie s’était assise par terre, cachant son front entre ses mains. Je m’approchai, elle releva la tête.

« Tu le vois, me dit-elle tristement, nous sommes sans ouvrage. Je suis habituée à ce malheur ; mais toi, que vas-tu devenir ? Tu commenceras aujourd’hui ta lutte contre la misère ; pauvre enfant, que je te plains !

— Rassurez-vous, lui répondis-je, je retourne dimanche au village. Mais vous ? »

Elle se mit à sourire amèrement.

« Moi, je demanderai l’aumône et l’on me mettra en prison ; au moins je trouverai de quoi vivre sans me souiller comme tant d’autres. En échappant à la misère, tu échappes aussi à la honte. Bénis deux fois le ciel. »

En ce moment, j’entendis une cloche. C’était la messe qui sonnait à l’église voisine ; j’y entrai, et, me mettant à genoux, je fis mentalement cette prière :

« Soyez clément, mon Dieu, pour la pauvre Marie, et pour toutes celles qui ont péché comme elle. Sa faute fut peut-être devenue la mienne ; je vous remercie de m’avoir inspiré le désir de partir. Cette semaine comptera dans mon existence ; je ne m’en souviendrai que pour vous bénir et pour vous prier sans cesse en faveur des infortunées qui n’ont pu se soustraire à la tentation. »

Le contre-maître m’attendait à la porte de la maison. Je ne sais si le souvenir de Marie en était cause, mais je trouvai sur sa physionomie un air de fausseté repoussante. Il me dit d’une voix caressante :

« Ne vous effrayez pas de la nouvelle que vous avez apprise ce matin, le chômage ne sera pas de longue durée ; d’ailleurs je pourvoirai à tous vos besoins, comme n’eût pas manqué de le faire celle qui est partie. Dans peu vous quitterez cette vilaine maison. En attendant, prenez ceci jusqu’à dimanche. »

Je sentis sa main qui glissait de l’argent dans la mienne.

« Jamais ! m’écriai-je, jamais ! en repoussant son offre avec indignation.

— Ne vous fâchez pas, reprit-il, ce que j’en faisais, c’était pour votre bien. Je croyais être votre ami. Vous accepterez quand vous me connaîtrez mieux ; je n’ai pas le temps de vous en dire davantage, il faut que je vous quitte. À dimanche. »

Il voulut s’emparer de ma main…

Oh ! oui, je la quitterai, cette vilaine maison, mais non pour te suivre ; je retrouverai ma chambrette de la chaumière avec ses rideaux blancs. Comme les heures s’écoulent lentement ! Enfin voici la nuit. Demain, samedi, je recevrai la réponse de ma mère. Le sommeil arrive ; je voudrais que ce fût déjà demain.

« Mamzelle, une lettre ! » Ce cri de la portière me réveille en sursaut. Je la prends, je la porte à mes lèvres. Je la lis tout haut.

réponse de mathurine à rose.
« Ma chère enfant,

Que de malheurs depuis que tu es partie ! Bruneau s’est blessé en faisant du bois à la forêt, Jacqueline est malade ; il faut vivre et payer le médecin, et nous n’avons pour cela que la journée de Jacques, qui s’est engagé pour servir les maçons. Il nous serait impossible de te recevoir. Monsieur le curé, qui nous a lu la lettre, dit que toutes les petites filles regrettent ainsi le village les premiers jours, qu’il faut que tu travailles, que tu es grande, et que si tu es sage, Dieu ne t’abandonnera point. C’est là ce qu’espère celle qui se dira toujours

Ta mère dévouée,
Mathurine. »

Je retombe anéantie sur mon lit. Ainsi donc plus d’espoir ; cette semaine sera donc pour moi la vie entière ! Point d’asile contre la honte ; que vais-je devenir ?

J’oubliais le réchaud de Marie !

Mourir si jeune, c’est affreux ! Et cependant la mort vaut mieux que l’existence que j’ai en perspective. Oh ! oui, je mourrai !

J’ai passé toute la nuit en prières. Ce matin, le soleil levant m’a fait voir deux têtes derrière le rideau de la fleuriste ; c’est dimanche, elle part pour la campagne avec son amoureux ; elle sera heureuse tout le jour, et elle rentrera sans remords.

Mais on frappe aussi à ma porte ; on vient me chercher. C’est lui ! Que le souvenir de Marie me protège ! N’est-ce pas, mon Dieu, que vous me donnerez le courage de ne pas ouvrir ?   .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .

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taxile delord.

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