Le Devisement du monde/Texte entier

ne descouvrir aucune chose certaine en tout le pays d’Orient. Ilz disent à Rome avoir une nappe faicte de Sallemandre, en laquelle ilz gardent le sainct suaire de nostre Seigneur, & que autresfois elle a esté envoyée par un Roy des Tartares au Pape Romain.

Edition de E. Groulleau (p. 1-264).

LA

D E S C R I P T I O N   G E O-

GRAPHIQUE DES PROVINCES

& villes plus fameuses de l’Inde Orientale, meurs,
loix, coustumes des habitans d’icelles, mesme-
ment de ce qui est soubz la domination du grand
Cham Empereur des Tartares.


Par Marc Paule gentilhomme Venetien,
Et nouvellement reduict en
vulgaire François.

Marco Polo - Le Devisement du monde, couverture.png

À PARIS,

Pour Estienne Groulleau, demourant en la rue neuve Nostre
dame, à l’image sainct Jehan Baptiste.

1556.


AVEC PRIVILEGE DV ROY.

SOMMAIRE DU PRIVILEGE
du Roy.


lettrine Par grace & privilege du Roy a eſté permis à Vincent Sertenas marchant Libraire de la ville de Paris faire Imprimer, distribuer, & mettre en vente le preſent livre de Marc Paule gentilhomme Venetien, enſemble celluy de Loys Vartoman patricien Romain, juſques au temps & terme de ſix ans, à compter du jour qu’ilz ſeront parachevez d’imprimer, avec expreſſes inhibitions & defenſes à tous autres Libraires & Imprimeurs, & ſur les peines y contenues de non iceulx Imprimer, vendre, ne distribuer pendant ledit temps, ſans l’expres vouloir & conſentement dudit Sertenas. A voulu en outre qu’en mettant par icelluy Sertenas, ou l’Imprimeur ayant charge de luy, en brief le contenu es lettres du preſent privilege au commencement ou à la fin deſdictz livres, qu’icelles lettres ſoyent tenues pour ſuffiſamment ſignifiées, & venues à la cognoiſſance de tous. Leſdictes lettres données à Paris le deuxieſme jour de Decembre, Mil cinq cens cinquantecinq.


Signées   Par le Conseil.                    De Courlay.

À ADRIAN DE LAUNAY SEIGNEUR
de ſainct Germain le Vieil,
Viconte de ſainct Silvain,
Notaire & Secretaire du Roy
F. G. L.       S.


lettrine Encores n’ay je pas mis en oubly la promeſſe que Vous feis de la traduction preſente, lors que ſi avant entraſmes en propos, ſur les choſes admirables du pays de Tartarie, meſmement qu’il vous ſembloit incroyable, ce que Munster deſcrivant en ſa coſmographie la province de Mangi, diſoit qu’en la ville de Quinsai, entre autres ſingularitez y avoit douze mil pontz de pierre si hault eſlevez que ſoubz iceulx paſſoient facilement grans navires leurs mastz dreſſez a voilles tendues & deſployées. À quoy vous feis reſpondre qu’il n’en parloit que ſoubz l’aſſeurance de Marc Paule Venetien, qui ainſi long temps auparavant l’avoit deſcript, pour l’avoir veu, & demouré sur le lieu pluſieurs années eſtant bien receu & favoriſé du grand Cham Empereur des Tartares, ſoubz laquelle faveur continuee par dixſept ans entiers, il avoit eu le moien de recongnoiſtre grande partie des regions & provinces orientales, enſemble les meurs & couſtumes des habitans, natures & proprietéz des beſtes, qualité & condition de la terre, & autres choſes memorables que luy meſmes aſſeuroit avoir curieusement recherchees & deſcouvertes pour nous en faire participans. Ce qui vous cauſa une affection bien grande (encores que la langue Latine vous ſoit aſſez congneue) de veoir reduict en noſtre vulgaire François ce qu’en avoit deſcrit icelluy M. Paule, affin que par sa lecture voſtre eſperit deſireux, & affectionné en la congnoiſſance de telles choſes fuſt aucunement raſſaſié, comme auſſi par raiſon la vraye source donne plus de contentement que les ruiſſeaux qui en derivent : & de faict vous tournant vers moy, donnaſtes aſſez a congnoiſtre le deſir qu’aviez de m’en faire entreprendre la charge. Laquelle je receuz de vous auſſi affectueuſement, comme j’aurois bien le vouloir en pluſgrande choſe m’employer : & touteſfois premier que vous en faire ſi promptement la promeſſe, je devois eſprouver mes forces, & conſiderer que noſtre langue Françoise eſt pour le jourdhuy ſi ſuperbement illuſtrée & enrichie par tant de nobles eſperitz, que le mien foible & imbecille n’y pourroit non seulement attaindre, mais en approcher : encores craindrois beaucoup par ceſte peu adviſee entrepriſe leur avoir oſté l’occaſion & moien d’y mettre la main, & d’en encourir blaſme, n’eſtoit que le bon vouloir que j’ay de faire chose qui vous ſoit agreable me faict croyre que facilement ilz excuſeront & mon inſuffiſance, & mes affaires qui n’ont permis d’y pouvoir vacquer ſi exactament & avec telle diligence que l’œuvre le requiert. J’auray en oultre a reſpondre a la cenſure de pluſieurs nouveaulx eſperitz curieux de termes innovez ou empruntez des langues eſtrangeres, pour rendre la noſtre plus fertile & copieuſe, qui me taxeront d’avoir uſé de langaige trop vulgaire & trivial : meſmes de n’avoir obſervé l’orthographe des modernes. Ce que de propos deliberé j’ay voulu faire : me voulant pluſtost accommoder a la commune uſance de parler & eſcrire, pour a tous indefferemment ſatisfaire : qu’a telles nouvelles traditions & curieuſes ceremonies qui ne peuvent donner contentement ſinon a ceulx a qui elles plaiſent. Non que je vueille blaſmer leur invention, que pluſtoſt je l’eſtime digne de louange immortelle, comme choſe qui redonde grandement à la decoration de la langue Françoise. Or en advienne ce qui pourra advenir : car ce me sera aſſez, ſi ce peu de mon labeur vous eſt agreable, & me ſert en voſtre endroict pour acquict de ma foy & promeſſe. De Paris ce xviii. jour d’Aouſt 1556.


I N T E R   U T R U M Q U E.


PREFACE AU LECTEUR
par F. G. L.


lettrine Combien que ce monde habitable & tout ce qu’il contient ſoit bien peu de choſe, ſi on le confere à l’immenſité des corps celeſtes, Touteſfois en l’un & l’autre le grand ſpectacle de nature comme en une table vifve nous eſt amplement repreſenté avec argument certain de l’excellence du grand ouvrier, lequel voulant favoriſer ſa creature n’a rien obmis en ſon ouvrage qui ne ſoit plain de majeſté, dignité, & amplitude. Car en quelque endroict qu’on puiſſe tourner les yeux, ou divertir l’eſperit, ſe preſentent toujours choſes nouvelles plaines d’admiration avec certaine viciſſitude reciproque pour empeſcher que l’homme ne ſe puiſſe ennuyer, deſgouſter, ou raſſasier du plaisir qu’il en peult tirer. Ne voit on point chacun jour changement d’eſtoilles & planettes ? l’une vient à naiſtre, l’autre s’eſvanoyr : les jours & les nuictz ſont par ſaiſons diverſifiez, le chault & le froid ont par divers temps divers effectz, les années ſe renouvellent en telle varieté, qu’impoſſible eſt faire comparaiſon ou jugement de l’une à l’autre. Les pays, regions, & provinces ſont en telle difference les unes des autres, ſoit pour la qualité & nature de la terre, meurs & conditions des habitans, eſpeces, & figures des beſtes, diſpoſition ou temperature de l’air, qu’allant d’un lieu à autre, touſjours choſes nouvelles & eſtranges ſe preſentent. Et neantmoins par la brutalité ou ignorance des hommes peu de gens ſe treuvent qui ſoyent raviz en admiration de tels effectz de nature, aussi bien peu ont cognoiſſance de la ſublimité & puiſſance ſouveraine du Createur, duquel telles merveilles procedent. Encores que pour guerir ceſte maladie leur ſoyent par providence divine propoſees (comme medicine ſinguliere) des diſciplines mathematiques par le moyen deſquelles il est loyſible à l’homme non ſeullement vaguer & cheminer en eſperit & cogitation par tous les endroictz du ciel (choſe auparavant à luy impoſſible) mais auſſi tournoyer & circuyr des yeux toute la circonference de la terre, & amplitude des mers, en ſorte qu’il ne reste lieu qui ne luy ſoit ouvert & acceſſible. Ce qui a eſté cauſe que pour avoir cognoiſſance des choſes admirables de ce monde, aucuns ſe ſont adonnez avec ung labeur infatigable à la lecture des autheurs qui en ont deſcript, veoir & entendre la Coſmographie, & la practique d’icelle ſur les chartes & globes geometriques, ou figures chorographiques, dont ilz ont tiré quelque contentement à leur eſperit. Les autres adjouſtans plus de foy à la vive voix, ont trop mieux aymé s’en enquerir aux eſtrangers & ceulx qui avoient faict longues peregrinations, pour apprendre d’eulx ce que occulairement ilz avoient veu & deſcouvert, que par les livres eſquelz le pluſſouvent on entremeſle avec la verité pluſieurs choſes fabuleuſes. Mais encores y en a eu d’autres, auſquelz ne la lecture des livres, ne le rapport des eſtrangers n’ont eſté ſuffiſans pour eſtaindre leur ſoif, que pluſtoſt l’augmentoyent. Tellement que faiſans peu de compte de laiſſer & abandonner leur pays, leurs parens, femmes, enfans, voire un lieu de repos & tranquilité (qui ſont de grandes conſiderations à un homme de ſain jugement) ſe ſont bien vouluz ſoubzmettre à infiniz perilz & dangers, non ſeulement de leurs biens, mais de leur propre vie, pour deſcouvrir & veoir à l’œil, ce dont l’abſence pluſtoſt que l’ignorance paſſionnoient leurs eſperits, jugeans telles entrepriſes (que pluſieurs eſtiment actes d’hommes inſenſez) eſtre non ſeulement louables, mais neceſſaires à l’homme, & à eulx ſur toutes choſes ſoubhaitables. O divins eſperitz & de courage invincible, qu’on peult à bon droict eſtimer ſeulz dignes de ſe attribuer & referer la vraye & naifve nobleſſe, que nature a conferée à l’homme, pour ſe vendiquer (comme un droict hereditaire des premiers parens) la domination ſur la terre & ſur les mers, faiſans reluyre en eulx ceſte primitive vertu des anciens, qui pour avoir faict longues peregrinations, deſcouvert & reduict à culture pluſieurs terres au paravant inhabitees, voire pour moindre occaſion ont eſté appellez dieux : à deſcrire la louange deſquelz tant de nobles eſperitz ſe ſont empeſchez, meſmes ce grand poëte Homere en ſon Odiſſee, leur attribue la puiſſance d’enclorre & enfermer les vents dedans des ſacz ou peaulx de bouc pour les mener avec eulx & en dispoſer à leur plaisir. Combien faict il grand & admirable le navire appellé Argo ? auquel il attribue non ſeulement des aiſles pour voller & paſſer par tout, mais avoir ame, vie, & parler. Il le deſcript prompt & habile à ſe mouvoir, tourner, virer, advancer, reculer, arreſter : brief ſe jouer comme un daulphin ſur les grans flotz de la plaine mer : & au regard de ceux qui eſtoient dedans, les appelle heroïques & demydieux, ce qu’il faict en la faveur & louange de leur entrepriſe & navigation. Auſſi à la vérité on ne peult juſtement denyer la grande puiſſance conferée à l’homme pour commander à nature : car par ſerremens & ouſtilz il peult contraindre & forcer la terre, montaignes & rochers, par ponts & batteaux les grans fleuves & rivieres, par navires & galleres les grandes mers plaines de tempeſtes & orages, & par dispoſition de voiles reduyre en ſervitude les vents, meſmes à prendre en la face du ciel le cours de ſon chemin maritime, choſe admirable combien nature s’aſſubjectiſt & rend obeïſſante aux loix de l’homme. À ceſte cauſe à mon jugement ceulx la doivent eſtre eſtimez ſaiges & avoir grande congnoiſſance des ſecretz de nature, qui ont eſté autheurs par leurs voyages & navigations de cercher & deſcouvrir nouvelles terres, regions & provinces comme puiſnagueres en ont eſté deſcouvertes tant en terre ferme que iſles aux anciens incongneues, autant ou plus que monte noſtre Europe. Encores aurions nous plus grande certitude & experience des regions Orientales, si de tous ceulx qui en ont entrepris le voyage le retour euſt eſté heureux & à ſauveté : mais aux viateurs ſe preſentent en tant de divers pays & provinces infiniz perilz & dangers : car ou ilz tombent es mains des volleurs, brigans, pirates & courſaires, ou de quelques gens cruelz & inhumains, qui les tuent, ou reduyſent en perpetuelle ſervitude, ſinon rencontrent mers tempeſtueuſes, grans deſertz arides & ſablonneux qu’il leur convient paſſer, eſquelz on ne trouve à peine de l’herbe pour les beſtes, des eaues infectes & mortiferes dont à faulte de meilleure leur convient boire, challeurs ou froidures intollerables, perſecutions de beſtes ſauvages & cruelles, & autres innumerables perilz, en ſorte que bien peu nous ont eſté renduz ſains & ſauves, de tant de curieux explorateurs qui ſont partiz d’Europe pour deſcouvrir l’Aſie. Et ſi aucuns en ſont retournez, ilz ont eſté ſi affoibliz & exanimez de tant de labeurs & travaulx par eulx ſouffertz qu’ilz n’ont tenu compte de rediger par eſcript ce qu’ilz ont veu & deſcouvert, ou si quelque choſe en ont deſcriptz, ce a eſté en leur langage vulgaire pour congratuler à leurs concitoiens comme ont fait Loys Vartoman Bolognois, Marc Paule Venetien, & quelques autres Italiens & Eſpagnolz, des œuvres deſquelz à peine aurions congnoiſſance ſi aucuns notables perſonnages ne nous les euſſent reduitz & communiquez en la langue Latine. Encores je ſoubhaiterois que M. Paule euſt rencontré un meilleur interprete, ou que luymeſmes euſt deſcript son voiage en Latin, veu qu’il entendoit fort bien la langue Latine (comme en quelque endroit il le declaire) Car on ne trouveroit pas en son livre tant de termes eſtranges & barbares qui ne sont ne Latins ne Grecz, mais innovez à plaisir, & m’ont quelques fois arreſté tout court, en continuant la traduction preſente, en quoy je priray le lecteur bening m’excuſer s’il en rencontre quelques uns peu intelligibles. Ceſtuy M. Paule eſtoit filz de Nicolas Paule noble citoien de Veniſe, lequel ayant tournoyé grande partie de l’Orient avec un ſien frere Mathieu Paule par le temps de trois ou quatre ans, s’en retourna à Veniſe ou il trouva ſon filz M. Paule deſja grant & bien instruict aux lettres humaines, lequel il emmena avec luy en ſon ſecond voiage aux Indes, & le preſenta au grant Cham Cublai lors Empereur des Tartares qui le receut humainement, & le retint à ſa court, ou il demoura en ſon ſervice l’eſpace de dixſept ans eſtant employé en grans affaires & commiſſions en divers pays & provinces de l’obeïſſance du grand Cham, aumoyen dequoy a eu la commodité de veoir & deſcouvrir de grandes choſes & admirables, que par la lecture de ſes livres on pourra pluſamplement congnoiſtre.


I N T E R   U T R U M Q U E.


T A B L E   D E S   C H O S E S   L E S   P L U S   D I -
gnes de memoire, contenues en ce preſent li-
vre. La lettre a denote le premier coſté
du fueillet, b denote le ſecond.


A
lettrine AAbrajamin, enchanteurs de poiſſons. 104.a
Achalechmangi. 66.b
Aden province ou preſcha S. Thomas 117.a
Adoration des Tartares. 54.b
Admirable quantité de Soyes. 51.a
Adultere defendu en Tartarie. 34.b
Aigles privées. 55.b
Aiz de bois au lieu de tocſains. 89.a
Ambre en abondance en l’iſle de Madaigaſcar, prins des balaines. 115.a
Amu province abondante en beſtail, chevaux, bœufz, buffles, &c. 78.b
An de l’empire de Cublay 43.a
Anges noirs, & diables blans 108.b
Anthropophages 100.b
Arbre du Soleil 16.b
Arbres plantez pres les uns des autres pour adreſſe des chemins 62.a
Arbres portans ſoye 113.a
Archeveſché de Scoira 114.a
Argon roy des Indes 6.b
Argons 39.b
Armenie la grande 8.b
Armenie mineur 8.a
Armures des Tartares 35.a
Aſtrologues 28.b
Aſtuce des pirates de Gozurath 112.b
B
Baiam Chinſam capitaine 86.b
Bains naturels 15.b
Balaſces ou balays, pierres precieuſes 20.b
Bangala province abondante en ſoyes, cotton, & eſpicerie 77.b
Barlza roy de Tartarie 1.b
Barach roy de Perſe 1.b
Bataille du roy Mien contre les Tartares 75.b
Baudouin empereur de Conſtantinople 1.a
Beſtail vivant de poiſſons au lieu de fourrages 120.a
Beſtes & oyſeaux eſtranges 110.b
Beufz boſſuz tous blancs 13.a
Beufz en reverence 110.a
Bochare cité de Perſe 1.b
Bonne ruſe des Tartares 96.b
Breuvage de ris 62.b
Brius fleuve ou lon trouve de l’or en ſes arenes 70.b
Bruſlement de plat pays 98.a
Buffles privez 38.b
Bularguci, conſervateur des oyſeaux de proye eſgarez 57.b
Byrces 101.b
C
Cacauſu abondant en ſoyes 80.a
Caciamordim lieu des tentes & pavillons du grand Cham 57.b
Caigni 86.b
Calacie 39.a
Caliphe eveſque des Sarrazins riche avaricieux deffaict par ſon avarice 10.a.b
Cambalu ville du grand Cham 44.a
Caniclu 69.b
Caraiam province 70.b
Caromoran fleuve grand 65.a
Caromoran riviere fertile 81.a
Cautelle de marchands pour chaſſer les beſtes sauvages 67.b
Cendres des treſpaſſez gardees en Toloman 79.a
Cerfz privez 37.b
Chaſſe aux lyons 79.b
Chaſſe du grand Cham de beſtes apprivoiſees contre les ſauvages de leurs eſpeces & nature 55.b
Chaſteau de l’Empereur porté par elephans 45.a
Chatz ayans face humaine 119.a
Chevaux blans en eſtime 54.a
Chemin d’Aden en Alexandrie 119.a
Chevaux de Caraiam 72.b
Chevaux & aſnes de Perſe chers & excellens 12.a
Chevaux non ferrez 21.a
Chiens auſsi grans qu’aſnes 69.a
Chiens ſervans à tirer charettes 121;b
Chinchis premier roy des Tartares 32.a
Choſe admirable de braceletz 95.b
Choſe merveilleuſe de volleurs enchanteurs 13.b
Chreſtiens, Sarrazins, & Juifs marquez 117.a
Ciamba 98.a
Ciandu chaſteau de plaiſance ſumptueux, edifié par le grand Empereur Cublai 40.b
Cianfu excellente ville en draps d’or & de ſoye 65.b
Ciangli ville 80.b
Ciangui 81.a
Ciangian 91.b
Ciartiam abondant en pierreries 25.b
Cigingui 86.b
Cinq cens femmes du roy de Maabar 105.a
Clemenſu ville de Tartarie 5.a


Cloche ſonnant au ſoir pour ne ſortir hors les maiſons 50.b
Clou de giroffle 69.b
Commencement de l’annee des Tartares 53.a
Concha 91.b
Conigangui ville ou ſe fait le ſel artificiel 83.b
Conſervateur des choſes eſgarees 57.b
Convent de moines idolatres 42.a 86.b
Cordages de pavillons faits de ſoye 58.a
Cordes de roſeaux plus fortes que celles de chanvre 86.a
Corgangui 81.a
Cormoſe ville riche 14.a
Couleur noire la plus belle 108.a
Couſtume cruelle & inhumaine 97.b
Couſtume de dedier les filles aux idoles 105.a
Couſtume deteſtable & cruelle 72.b
Couſtume d’inſcrire aux portes les noms du maiſtre & de ſa famille 90.b
Couſtume eſtrange de mariage 25.a
Couſtume impudique 70.a
Cottau fertile en vignes & vers à ſoye 24.b
Cruelles funerailles 102.b
Cruelles ſuperſtition des Tartares, qui tuent tous les hommes & chevaux qu’ilz recontrent quand ilz portent leur roy en terre, avec les meilleurs chevaux de ſon eſcuyrie 34.a
Cublai dit le grand Cham, empereur des Tartares 2.b
Cugni 91.b
Cuirs excellens 113.a
Cynocephales 102.b

D
De n’aller de nuict ſans lumiere 50.b
Dens chauſſees de lames d’or 73.a
Deſcription de la forme & ſtature de l’Empereur Cublai, & de ſes femmes & concubines 48.a
Deſcription de licornes 100.a
Deſcription de la ville de Cambalu 50.a
Deſert de Belor 23.a
Deſert de Lop 26.a
Deſert d’Ezine 31.b
Deſert inhabité 16.a
Deſtroicts du Boſphore de Thrace 1.a
Diſcord entre moines 42.b
Diviſion des deux Indes 117.a
Doubte ſur la religion 3.a
Douze barons deputez pour les requeſtes d’impetrations d’offices 53.b
Douze barons gouverneurs en Tartarie 60.a
Douze faulbours alentour de Cambalu 50.b
Douze mille ponts de pierre en la ville de Quinzai 88.a
Drap qui ſe blanchiſt au feu 29.b
Draps d’eſcorce d’arbres au pays de Sinulgu 79.a
Droict d’aubeine en Cormoſe 14.a
Dueil des femmes veſues 15.a
E
Eaues chaudes 9.a
Eaues dangereuſes 16.a
Elephans du grand Cham 54.a
Encens blanc 119.b
Enchanteurs 33.a
Enfans adoptez 82.a
Engins pour jecter groſſes pierres 85.a
En la ville de Cambalu ne ſe fait jamais ſepulture, mais hors les faulbourgs 51.a
Enſeigne de faveur 47.b
Entreprinſe du voyage de Nicolas & Matthieu Paules 1.a
Eſcuyers ſervans au grand Cham la bouche couverte d’un linge, de peur d’halener la viande 52.b
Eſtrange cermonie en ſepulture 28.a
Eſtrenes des Tartares 54.a
Eveſque par force circuncis 118.a
Excellence & ordre des banquetz & feſtins du grand Cham 52.a
Excellens pons de pierre 92.a
Excuſe de l’auteur 93.a
F
Façon d’aſſoir idoles 30.b
Facfur roy de Mangi pacifique 81.b
Facfur royaume ou croiſt le camphre exquis 102.a
Farine tirée des arbres 102.b
Faulconnerie du grand Cham 56.b
Femmes laides & difformes 116.a
Femmes publiques pour les eſtrangers 51.a
Fiel de ſerpent medicinal 72.a
Filles proſtituées au paravant qu’eſtre mariées 68.a
Fontaine d’huille 9.a
Foreſtz de poyvriers au royaume de Coylum 110.a
Foreſtz de ſandaulx rouges 114.b
Forme de contracter 73.b
Forme de faire le ſel de terre en la cité de Cauglu 80.a
Forme de faire funerailles 27.a
Forme de faire la tuthie 16.a
Forme de monnoye 71.a
Forme de ſacrifice 41.a 42.a
Forme des navires des Indes 94.a
Forme eſtrange de chaſſer 56.a
Forme eſtrange de faire obſeques 89.b
Forme de trouver les perles orientales 104.a
Fourrures exquiſes 121.a
Fugui 91.b 92.b & 93.a
G
Gadderi beſtes portant muſc 69.a
Gardes du grand Cham 5.b
Geoguy ville ou on fait draps d’or, de ſoye & de linge excellens 63.b
Gengui 91.b
Gens adorans la premiere choſe qu’ilz rencontrent 100.a
Gens antropophages 91.b
Gens qui ſe tuent en l’honneur de leurs idoles par grace & permiſſion du Roy 106.a
Gens vivant de chair crue 71.a
Gens vivans beſtialement 122.a
Gerfaulx 38.a
Giraffes 116.a 118.b
Gogacal ambaſſadeur 3.a
Gogatim niepce du grand Cham 6.b
Gog & Magog 40.a
Glacia port d’Armenie 5.a, 8.a
Grand nombre de pauvres nourriz aux deſpens du grand Cham 62.a
Grues de cinq eſpeces 40.a
H
Haraz du grand Cham. 41.a
Harengue de Preſteian. 65.a
Harengue du grand Cham aux Chreſtiens & la defenſe qu’il fiſt aux Juifz & Sarrazins 47.a
Herbe pour faire teincture d’endice 110.b
Hereſie pour ne ſe laver deux fois le jour 106.b
Hiſtoire de Darius 64.a
Hommes ayans queues 102.b
Hommes faiſans la geſine 73.b
Hommes painctz en Cangigu 78.a
Hommes ſauvages 102.b
Horiach peuple jouyſſant de privilege royal 41.b
Hoſpitalité admirable & infame 28.b
Honneur a la terre 106.a
Huit royaumes en l’iſle de Java 99.b
I
Jaci ville capitale de la province de Caraiam 71.a
Janli, c’eſt le lieu de la poſte 60.b
Java iſle fertile en eſpiceries 98.a
Idolatrie 73.b
Idolatrie abominable 27.a
Idoles des Zipangrois 97.a
Illuſions de malings eſperitz 26.a
Incantations de navires 114.a
Inquiſition diabolique ſur l’evenement d’une maladie 74.a
Jour de la naiſſance du grand Cham Cublai 53.a
Iſle de Petam 99.a
Iſle des hommes ſeulz 113.b
Iſle feminine 113.b
Iſle gouvernée par magiſtratz 114.b
Juſtice de larrons & meurdriers 106.b
Juſtice des Tartares 37.a
L
La belle plaine 14.a
La cité de Crerman abondante en pierre precieuſes, nommées Turquoiſes, en armureries, & en lictz, mattelatz & orilliers 12.b
Lac ne produysant poiſſon qu’en Careſme 9.b
Lac ou on trouve des perles 69.b
La feſte des blancs, & commencement de l’année des Tartares eſt au commencement de Fevrier 54.a
Laict de jument breuvage des Tartares 35.b
La pierre lazule 40.a
La province de Mangi diviſee en neuf royaumes 89.b
Le beuf adoré pour dieu 105.a
Le fleuve de Puliſachniz. 63.a
Les habitans de la ville de Unchiam uſent d’or au poix en traffique de marchandiſe. 73.a
Le tribut de Quinſay vault au grand Cham huit cens mil eſcuz 90.b
Louange de l’iſle de Seylam 103.a
Lyons cruelz. 79.a
Lion privé couchant aux piedz du grand Cham en recongnoiſſance de ſeigneurie 55.a
Lyons rayez 55.b
M
Maabar province abondante en perles 103.b
Maiſons des Tartares 35.a
Maiſon de Cannes & roſeaux liée & ſouſtenue de cordes de ſoye 40.b
Magiciens 41.b
Mangala roy de Quenquinafu 65.b
Mangi 81.b
Maniere d’aller en poſte 61.a
Maniere de prendre les ſerpens 72.a
Maniere de vivre des Abrajamins 109.b
Mariages de preſtres idolatres 30.b
Mariages entre les deſfuncts 36.a
Mariages inceſtueux 34.b 111.a
Mariage ſans avarice 39.a
Marchans avares 23.a
Martres ſoubelines cheres en Tartarie 58.a
Mauvais traictement de malades 101.b
Meneſtriers jouans de haulbois quand l’Empereur prend ſa couppe pour boire 52.b
Mer Euxine 1.a
Merveilleuſe fineſſe et malheureuſe d’un tyran 17.a.b. & 18.a.b
Mines d’azur et d’argent 21.a
Miracle advenu en l’egliſe Sainct Thomas 108.a
Miracle d’une columne ſouſtenant le temple, laquelle maintenant eſt ſouſtenue en l'air, ayant la baſe de deſſoubz oſtee 24.a.b
Moines idolatres 22.a 30.b
Moiſſons en Mars 15.a
Monguth grand Cham 28.b
Monnoye de coural 69.a
Monnoye faicte de ſel 70.b
Monnoye d'eſcorce de meurier 59.a
Montaigne d’Alchai ſepulture des rois Tartares 34.a
Montaignes au royaume de Murſil ou l’on trouve diamants 109.a
Montaignes de ſel 20.a
Montaigne fort haulte 22.b
Montaigne royalle 49.b
Montaigne tranſferee de lieu en autre par miracle 11.a.b
Mort de Chinchis 33.b
Moutons grans au royaume de Murſil 109.b
Moutons grands comme aſnes 13.b
Moutons ſans aureilles 120.a
Muſc ſingulier 38.b
N
Naiam & Caidu nepveux du grand Cham Cublai rebelles 43.b 44.a.b
Natagai dieu des Tartares 120.b 35.b
Navires ſans fer ne cloux 14.b
Naufrage des Tartares 95.b
Necuram iſle peuplée d’arbres de ſandaulx 102.b
Neſcordim capitaine des Tartares 75.a
Noix Indiques 101.a Nouvelle maniere de mort 46.a
O
Oiſeau appellé Ruc, ayant les plumes longues de ſix toiſes, & groſſes à l’avenant : & le corps pareillement 115.a 115.b
Oiſeaux de diverſes couleurs, nommez Sincolines 13.a
Oiſiveté mere de vice 8.a
Or trouvé es arenes des fleuves 71.b
Ours privez 99.a
P
Pain biſcuit faict de poiſſons ſecz 120.a
Pays bien peuplé 66.a
Pays fort ſec & aride 19.a
Palais couvert d’or 94.b
Palays de Quinſai 90.a
Palays & lieu de plaiſance de la ville de Cambalu 48.b.49.a.b
Palays publics pour faire feſtes 88.b
Patriarche Jacelich 10.a
Pavillon de l’Empereur 58.a
Peim province abondante en jaſpes & caſsidoines 25.a
Perles rouges 94.b
Permutation d’or à l’argent 76.b
Phaiſans 39.a
Pianfu abondante en ſoyes 64.a
Pierres precieuſes en abondance en l’iſle de Seilam 103.a
Pierres ſervans pour chauffage au lieu de bois 62.b
Pieté du roy Facfur 82.a
Pillage ſoubz couverture ſuperſtitieuſe 111.b
Pirates de mer en grand nombre au royaume de Melibar 112.a
Plaine fertile 22.b
Poiſſons ſechez au ſoleil 120.a
Pont magnifique 63.a
Porcs eſpics dangereux eſtans chaſſez 20.a
Port de Zartem 93.a
Poſtes à pied 61.a
Poſtes exempts de tribut 61.b
Poulles ayans poil au lieu de plumes 92.b
Poulles & Auſtruches fort grandes 119.a
Preſage advenu 83.a
Preſents des vaſſaulx du grand Cham, pour recongnoiſſance de ſeigneur 53.b
Preſents du grand Cham à ſes barons & courtiſans 53.a
Preſteian 39.b
Prieres de tous les ſubjectz du grand Cham à leurs dieux pour la proſperité d’iceluy 53.b
Proſtitution de filles par les meres 68.b
Province des Ruſceniens 123.a
Proviſion de bleds 62.a
Proviſions de navires du grand Cham 81.a
Q
Queſitan chevaliers fideles à leur ſeigneur 51.b
Queue de mouton peſant trente livres 13.b
Quian riviere fort grande 85.b
Quianfu 67.a
Quinſai aſsiegée 82.b
Quinſai cité du ciel 88.a
Quinze milions ſix cent mil eſcuz de revenu au grand Cham pour le royaume de Quinſai 91.a
R
Region tenebreuſe 122.a
Remiſsion des tailles en temps d’adverſité 61.b
Repudiation permiſe 31.a
Rheubarbe prinſe es montaignes de Suchur 26.a
Rivieres ou on peut faire cuyre les œufz, tant le pays eſt chauld 110.b
Royaume de Gozurath 112.b
Roy de Maabar nud 104.b
Rubiz de grandeur admirable 103.b
Ruine du vieillard tyran, de ſes gens & de ſon chaſteau 18.b
Ruſe pour retirer les diamants d’un lieu inacceſsible 109.a
Ruſe de guerre 82.b
Ruſe pour ſortir d’un pays tenebreux 122.b
S
Sacrifices diaboliques 74.a
Saiſon pour peſcher les perles 104.b
Salle magnifique 49.b
Sallemandres 29.b
Sebaſte ville ou S. Baſile fut martyrizé 8.b
Sedition entre deux capitaines 95.a
Sel d’eaue de puis 71.a
Sepulture du roy de Mien 77.a
Serpens horribles 71.b
Service de concubines 48.b
Sianfu 83.a.84.b
Signe de fumée pour indice aux pirates 112.a
Sindacui cille ou on forge des armures 40.a
Sindinfu 66.b
Singes 100.a
Singes ayans forme humaine 111.a
Singes deſguiſez en petitz hommes 100.b
Singuinatu cité 80.b
Six mille ponts de pierre en la ville de Singui 87.b
Sobrieté des Tartares 36.b
Sogatu capitaine 98.a
Solicitude des femmes de Tartarie 34.b
Solicitude de l’Auteur 63.a
Sondur & Condur 99.a
Sopurgam cité 19.a
Sotte ſuperſtition es funerailles du roy de Var 105.b
Spectacle de deux verges de Canne 33.a
Sucres 92.b
Superſtition eſtrange 101.b
T
Tabernacle de l’Empereur 56.b
Table d’or pour ſaufconduit en Tartarie 3.a
Tadinfu cité 80.b
Tainfu abondant en vignes & bons ouvriers d’armures. 64.a
Tampingui 91.a
Tartares gens belliqueux 36.b
Tauris cité riche en pierreries 10.b
Tenduch province ſpacieuſe 39.b
Temir filz de Chinchis, filz aiſné de Cublai 44.a
Teſcaor, garde des oyſeaux de proye 57.a
Thebeth province deſtruicte 67.b
Thedalde Conte de plaiſance legat à Ancone ou Acre 4.a
Thedalde faict Pape, & nommé Gregoire dixieſme 4.b
S. Thomas appellé Avariiam 107.b
S. Thomas apoſtre 105.a
Tingui 84.a
Trahiſon des citoyens de Cingingui 87.a
Traiſneaux au lieu de charettes 121.b
Trois mille maiſons pour les baings publics 89.a
Turcs bergers 8.b
Turquoiſes 70.a
U
Vennerie du grand Cham 55.a
Vent ardent & perilleux 15.a
Verde montaigne 50.a
Vergettes d'or pour monnoye 70.b
Viandes immundes nourriture des Tartares 35.b
Victoire de l'empereur Cublai contre ſon neveu Naiam 46.a
Victoire de Chinchis 33.b
Victoire du roy d'Abaſie 118.a
Victoire des Tartares 76.a
Victoire d'Allau contre Barlza 1.b
Vin de dactiles 14.b
Vin tiré des arbres 10.a
Uſage de Patenoſtres aux Indes 104.b
Uſage de viandes immundes 88.b
Unquen 92.b
Uncham, autrement Preſteian 31.b
Ungrac nation abondante en belles femmes 48.a
Vocam 22.b
Voix horribles de malings eſprits 38.a
Y
Ydifa montaignes ou ſont grandes minieres d'argent 40.a
Yvoyre en abondance 114.b
Z
Zambillotz 99.b.40.a
Zanzibar, iſle habitée de petits hommes, mais ilz ſont fort gros & robuſtes 116.a
Zipangri 44.b


F I N   D E   L A   T A B L E .



A. S. F. R.

La fleur en l’arbre est argument de fruict,
__L’arbre ſans fleur est ſterile ou pery :
__Que direz vous ſi nature a produict
__Arbre ſans fruict, & en tout temps fleury ?



T A B L E   D E S   C H O S E S   L E S   P L U S
dignes de memoire, contenues en ce present livre.

La référence est celle du chapitre, sous la forme du numéro du livre (en chiffre romains) suivi du numéro du chapitre (en chiffres arabes). Par exemple "III-23" est le chapitre XXIII du troisième livre.


A
Abrajamin, enchanteurs de poiſſons III-23
Achalechmangi II-34
Aden province ou preſcha S. Thomas III-43
Adoration des Tartares II-15
Admirable quantité de Soyes II-11
Adultere defendu en Tartarie I-54
Aigles privées II-17
Aiz de bois au lieu de tocſains II-64
Ambre en abondance en l’iſle de Madaigaſcar, prins des balaines III-39
Amu province abondante en beſtail, chevaux, bœufz, buffles, &c. II-47
An de l’empire de Cublay II-1
Anges noirs, & diables blans III-28
Anthropophages III-16
Arbre du Soleil I-27
Arbres plantez pres les uns des autres pour adreſſe des chemins II-24
Arbres portans ſoye III-35
Archeveſché de Scoira III-37
Argon roy des Indes I-9
Argons I-63
Armenie la grande I-13
Armenie mineur I-11
B
Barach roy de Perſe I-1
Barlza roy de Tartarie I-1
Baudouin empereur de Conſtantinople I-1
Bochare cité de Perſe I-1
Breuvage de ris II-25
C
Chaſſe du grand Cham de beſtes apprivoiſees contre les ſauvages de leurs eſpeces & nature II-17
Chreſtiens, Sarrazins, & Juifs marquez III-43
Clemenſu ville de Tartarie I-6
Cublai dit le grand Cham, empereur des Tartares I-2
Cuirs excellens III-35
D
Destroicts du Bosphore de Thrace I-1
Division des deux Indes III-43
Doubte sur la religion I-4
E
Eaues chaudes I-13
En la ville de Cambalu ne ſe fait jamais ſepulture, mais hors les faulbourgs. II-11
Entreprinse du voyage de Nicolas & Matthieu Paules I-1
F
Femmes publiques pour les eſtrangers II-11
Fontaine d’huille I-13
Forme de trouver les perles orientales III-23
G
Glacia port d’Armenie I-6, I-11
Gogacal ambassadeur I-4
Gogatim niepce du grand Cham I-9
Grand nombre de pauvres nourriz aux despens du grand Cham II-24
I
Incantations de navires III-38
L
Lac ne produysant poiſſon qu’en Careſme I-14
Lac ou on trouve des perles II-38
Lyons rayez II-17
M
Mariages inceſtueux I-54, III-31
Mer Euxine I-1
O
Oiſeau appellé Ruc, ayant les plumes longues de ſix toiſes, & groſſes à l'avenant : & le corps pareillement III-40
Oiſiveté mere de vice I-11
P
Pierres ſervans pour chauffage au lieu de bois II-26
Presteian I-63
Provision de bleds II-24
S
Sebaste ville ou S. Basile fut martyrizé I-12
Sindinfu II-35
Singes ayans forme humaine III-32
Singes deſguiſez en petitz hommes III-15
Solicitude des femmes de Tartarie I-54
T
Table d’or pour saufconduit en Tartarie I-4
Teuduch province spacieuse I-63
Thedalde Conte de plaisance legat à Ancone ou Acre I-5
Thedalde faict Pape, & nommé Gregoire dixiesme I-6
Trois mille maiſons pour les baings publics II-64
Turcs bergers I-12
V
Victoire d'Allau contre Barlza I-1
Z
Zambillotz I-62
AU SEIGNEUR DE COURLAY,
Conſeiller Notaire & Secretaire du Roy, &
Controlleur de ſa Chancellerie.


Dedans l’enclos de la ronde machine
   L’homme a congneu mainte choſe admirable,
   Et n’y a lieu en ce monde habitable
Ou ſeurement il ne paſſe & chemine.
En son eſprit il compaſſe & rumine
   Ce qu’il ne peult attaindre de ſes yeulx,
   Ou bien l’apprend par le rapport de ceulx
Qui ont parfaict quelque voyage inſigne.
   Mais noſtre autheur ne s’est pas contenté
De telz rapportz, ne de charte ou peincture
Pour deſcouvrir l’Orient incongnu.
   Donc ſi ſon œuvre eſt à vous preſenté,
   Et qu’il y ayt plaiſir en ſa lecture,
Sera-il point vers vous le bien-venu ?


JAQUES HAMELIN LOCHOIS
au Traducteur.


     Il ne fault plus s’amuser aux practiques
De ces reſveurs Coſmographes antiques
Qui n’ont congneu la moitié de ce monde :
Car aujourdhuy ſoubz la machine ronde
Nouveaux pays & peuples tous divers
Par grand labeur ont eſté deſcouvers.
     Les Eſpagnolz de la terre Amerique
Sont jouiſſans, & y font leur trafique :
Iſles ſans nombre autrefois incongneues
Sont aujourdhuy en leurs mains detenues.
     Je donne los à Loys Cadamuste
D’avoir forcé d’un courage robuſte
Les grandes mers, le premier deſcouvert
Les flancs d’Affrique, & le chemin ouvert
Juſques en Inde & Calechut fameux.
     Le grand Colomb n’eſt pas moindre que ceux
Qui ſur les vents avoient telle puiſſance
De les reduyre en leur obeiſſance.
     Brief, nous voyons l’Affrique monstrueuſe,
Et ſes deſerts, & l’Arabie heureuse
Nouvellement eſtre mis en lumiere
Bien plus au vray qu’en la charte premiere.
     Quant à l’Aſie & l’Inde orientale,
Nous en avons la cognoiſſance egale
Par le diſcours de ta traduction,
Tant qu’à preſent n’y a plus de nation
Qui ne nous ſoit manifeſte & congneue :
Dont à Dieu ſeul la louenge en eſt deue.

entête
entête

LIVRE PREMIER
DES REGIONS DE
L’INDE ORIENTALE
.


L’entreprinſe du voyage de Nicolas & Matthieu
Paules
, freres Venetiens.
Chapitre I.


lettrine Lors que Bauldoyn Prince Chreſtien tant fameux & renommé tenoit l’Empire de Conſtantinople, aſſavoir en l’an de l’incarnation de noſtre Saulveur mil deux cens soixante & neuf, deux nobles & prudens citoyens de Venise, extraictz de la noble & ancienne lignée des Paules, apres avoir chargé un navire de diverses marchandiſes, d’un commun accord s’embarquerent & partirent de Veniſe, ayans choiſy le vent à gré, & ſoubz ceſte heureuse conduyte de Dieu paſſerent la mer myterraine, de laquelle entrans par les deſtroictz du Boſphore de Thrace, parvindrent à Conſtantinople, auquel lieu ilz ſejournerent quelque peu de temps pour ſe rafreſchir, en apres deſancrerent, & de rechef firent voile en la mer Euxine, tellement qu’ilz vindrent ſurgir à un havre d’Armenie, appellé Soldade, ou ilz prindrent port, & expoſerent en vente leurs marchandiſes, pendant lequel temps advertiz qu’en ce lieu eſtoit un Roy de Tartarie nommé Barlza, luy vindrent faire la reverence en ſon palais, & luy preſenterent aucuns de leurs joyaux les plus precieux. Lequel apres leur avoir fait bon recueil, accepta gracieuſement leurs preſens, & leur donna recompenſe de plus grande valeur ſans comparaison. Depuis ayans faict ſejour avec ce Roy par l’eſpace d’un an, propoſerent retourner à Venise. Mais pendant qu’ilz faiſoient leurs appreſts, ſ’eſmeut grande diſſention & cruelle guerre entre ce roy Barlza & un autre roy Tartare nommé Allau, de ſorte qu’apres avoir joint leurs forces en plaine bataille, l’armée de Barlza fut rompue & deſconfite, & demoura le roy Allau victorieux. Par le moyen deſquelles guerres & diſſentions ces deux freres Veniciens empeſchez en leur retour, eſtoient en diverſes opinions quel chemin ilz tiendroient, pour en ſeureté de leurs perſonnes retourner en leur pais. Finablement ſ’adviſerent de circuir & tournoyer le royaume de Barlza, & par les divers deſtroictz de chemins eſchapper, & eviter la fureur de la guerre. Ce qu’ilz firent, en ſorte qu’ilz parvindrent à une cité nommée Guthacque, de laquelle tirans oultre, paſſerent le fleuve de Tigris, & entrerent en un grand deſert, par lequel ilz cheminerent l’eſpace de dixſept journées, ſans trouver aucun village ne habitans, juſques à ce qu’ilz parvindrent à Bochare, l’une des fameuſes citez de Perſe, de laquelle eſtoit lors gouverneur le roy Barach, & en icelle demourerent par trois ans entiers.


Par quel moyen les deux freres vindrent à la court
du grand Empereur des Tartares.
Chap. II.



En ce temps un grand ſeigneur envoyé en ambaſſade de la part du roy Allau au grand Empereur des Tartares, en paſſant logea à Bochare, ou il trouva les deux freres Venetiens, qui deſja ſçavoient bien parler la langue Tartarique, dont il fut fort joyeux, & cherchoit les moyens de leur perſuader d’aller avec luy, ſçachant qu’il feroit une choſe treſagreable au grand Empereur de Tartarie, s’il luy pouvoit preſenter ces deux hommes Occidentaux, & nourriz entre les Latins : & pour ceſte cauſe les recevoit, & traictoit honnorablement en ſa compaignie, & leur faiſoit de grans preſens, meſmement apres avoir par longue frequentation congneu leurs meurs, qui luy eſtoient agreables. Adonc les deux freres congnoiſſans que difficilement & ſans grand danger de leurs perſonnes ilz ne pouvoient retourner en leurs maiſons, & voyans la bonne affection que leur portoit ceſt ambaſſadeur, ſe deliberent de ſuyvre ſa compagnie, & ſe mettent à chemin avec luy pour aller vers l’Empereur des Tartares, ayans en leur compagnie quelques autres Chreſtiens qu’ilz avoient amenez avec eulx de Veniſe. Et de faict partent enſemblement de Bochare. Et apres avoir employé pluſieurs mois en leur voyage, ilz arriverent finablement à la Court du grand & ſouverain roy des Tartares, lors nommé Cublai, autrement dit le grand Cham, c’eſt à dire le grand roy des rois. La cauſe d’avoir eſté ſi long temps par les chemins, fut à raiſon de ce que tirans vers le pays froid du Septentrion, ilz rencontrerent grande quantité de neiges & inundation d’eaux qui leur empeſcherent les chemins.


Du recueil que leur fiſt le grand Cham.
Chap. III.



Eulx arrivez en la court du grand Empereur Cham, & à luy preſentez, furent benignement receuz par luy, qui les interrogea de pluſieurs choſes, meſmement des regions Occidentales de l’Empereur de Romme, & autres Roys & Princes, & comment ilz ſe gouvernoient en l’adminiſtration de leurs Royaumes & affaires belliques, comment la paix, la juſtice & tranquilité eſtoient entre eulx obſervées, ſemblablement quelles meurs & manieres de vivre eſtoit entre les Latins, meſmement quelle eſtoit noſtre religion Chreſtienne, & quel eſtoit le Pape ſouverain gouverneur & moderateur d’icelle. À chaſcune deſquelles queſtions & demandes les deux freres Venetiens reſpondirent pertinemment & par ordre, de ſorte que l’Empereur priſt ſi grand plaiſir à leurs parolles, que voluntiers les eſcoutoit, & ſouventefois commandoit les faire venir par devers luy.


Comment les deux freres ſont renvoyez par le
grand Cham vers le Pape, & pour quelle occaſion.
Chap. IIII.



Certain jour le grand Cham par l’advis & deliberation des Princes & grands ſeigneurs de ſa court, pria ces deux Freres Latins d’aller en ſon nom, & en la compaignie d’un de ſes Barons homme prudent & ſage nommé Gogacal vers le Pape, & faire tant avec luy qu’il envoyaſt en Tartarie juſques au nombre de cent perſonnes doctes & bien aprins en la loy Chreſtienne, & qui ſceuſſent remonſtrer à ſes ſaiges de Tartarie que la foy Chreſtienne eſt la plus excellente & a preferer à toutes autres, & que c’eſt la ſeule voye de ſalut. Et au regard des dieux des Tartares ce n’eſtoient que Diables, qui abuſoient & decevoient les gens orientaux en leurs ſacrifices & venerations : car ceſt Empereur quand il eut entendu aucuns poinctz de noſtre foy catholique, & ce pendant apperceu comment ſes ſages s’efforçoient defendre leur foy, il demouroit perplex & en doubte en quelle part il pourroit ſeurement encliner ſon affection, & quelle voye luy ſeroit la plus vraye & aſſeurée. Eulx donc avec toute reverence & obeiſſance à l’Imperiale majeſté promettent d’accomplir fidelement ceſte charge, & de preſenter au Pape les lettres qui luy ſeroient adreſsées, & ſur ce l’Empereur commanda une table d’or, pourtraicte & engravée des armes & ſeing Imperial, ſelon la coustume du païs, leur eſtre baillée pour leur ſervir de ſaufconduict par tout ſon empire, & que la portans avec eulx ilz fuſſent menez & conduictz par les gouverneurs des villes & provinces à luy ſubjectes en ſeureté par tous paſſages & deſtroictz dangereux, meſmes pour leur administrer au nom de l’Empereur vivres, & toutes autres choſes neceſſaires pour l’expedition de leur voyage. Et d’avantage l’Empereur les pria de luy apporter à leur retour quelque peu de l’huille de la Lampe qui ardoit devant le ſainct Sepulchre en Hieruſalem, ayant ceſte perſuasion que cela luy ſeroit beaucoup proffitable, si ainſi eſtoit que Jeſus Chriſt fuſt le vray ſalvateur du monde. Donc apres avoir prins congé de l’Empereur ſe mirent à chemin pour executer ſon mandement, portans avec eulx les lettres & la table d’or. Et apres avoir chevauché par vingt journées, advint que Gogacal qui leur avoit eſté baillé par l’Empereur pour les accompaigner, tomba malade d’une griefve maladie, au moyen dequoy les deux freres adviſerent de le laiſſer & parachever leur voyage encommencé : ce qu’ilz firent : & par tout ou ilz paſſoient, eſtoient humainement receuz & bien traictez, à cauſe du ſeing Imperial qu’ilz portoient. Toutesfois en pluſieurs lieux ilz furent contrainctz s’arreſter & faire long ſejour, au moyen d’aucuns fleuves deſbordez, & grandes inundations d’eaues, en ſorte qu’ilz furent environ trois ans au paravant que pouvoir venir au havre d’Armenie nommé Galza, duquel ilz tirerent & prindrent leur chemin vers la ville d’Ancone, en laquelle ilz arriverent ou mois d’Avril, mil deux cens ſeptante deux.


De leur ſejour à Venise,
pour attendre la creation d’un nouveau Pape.
Chapitre V.



Estans arrivez en la ville d’Ancone oyrent nouvelles que le pape Clement quatriesme.Clement quatrieſme eſtoit peu au paravant decedé, & qu’aucun n’avoit encore eſté eſleu en ſon lieu, dont ilz furent fort contriſtez. Lors y avoit à Ancone un legat du ſainctAncone autrement Acre ou Ptolemaide. ſiege apoſtolique le ſeigneur Thedalde Comte de Plaiſance, auquel ilz deſcouvrirent leur charge & commiſsion, comment & pour quelle occaſion ilz eſtoient envoyez vers le Pape de la part du grand Cham de Tartarie, lequel leur conſeilla d’attendre l’election & creation d’un nouveau Pape, au moyen dequoy delibererent ce pendant ſe retirer à Veniſe pour veoir leurs parens & amys, & la demourer quelque temps, & juſques a ce qu’un nouveau Pape fuſt inſtitué. Eulx donc arrivez à Veniſe, Nicolas Paule trouva que ſa femme eſtoit au paravant decedée, laquelle à ſon partement il avoit delaiſſée groſſe & enceincte d’enfant : ſemblablement trouva un ſien filz nommé Marc Paule.Marc Paule (qui depuis a faicte ceſte deſcription) lequel avoit deſja attainct l’aage de quinze ans, & eſtoit ſain & en bonne diſposition : mais l’election du pape fut differée & retardée par deux ans entiers, pour aucuns ſciſmes qui ſurvindrent en l’Egliſe.


Du retour des deux freres
vers le grand Roy des Tartares
Chap. VI.


lettrine Deux ans eſtoient deſja paſſez que les deux freres eſtoient retournez en leur pays, qu’ilz s’adviſerent que le grand Empereur des Tartares attendoit leur retour. À ceſte cauſe craignans qu’il se faſchaſt de leur longue demeure, partirent de Veniſe & retournerent à Ancone vers le Legat, menans avec eulx le jeune Marc Paule pour leur faire compaignie en ce lointain voyage. Et apres avoir retiré du Legat lettres pour porter à l’Empereur des Tartares, par leſquelles eſtoient amplement deduictz & remonſtrez les poinctz principaulx concernans la foy catholique, ſe delibererent de rechef retourner au pays oriental, mais ilz ne furent gueres eſlongnez d’Ancone, que de la part des Cardinaulx arriverent les courriers vers le Legat, pour l’advertir qu’il avoit eſté eſleu Pape & ſouverain eveſque de Rome, qui depuis fut appellé Gregoire, lequel ces nouvelles oyes incontinent envoya gens apres les deux freres Venetiens pour les faire retourner, les admonneſtant de ne partir que premierement ilz ne portaſſent autres lettres au grant ſeigneur de Tartarie. Ce qu’ilz firent, & leur bailla pour leur faire compaignie deux religieux freres predicateurs, gens doctes & de bonne vie, l’un deſquelz eſtoit nommé Nicolas, l’autre Guillaume Tripolitain, leſquelz demouroient lors à Ancone. Ainſi partirent enſemblement d’Ancone, & firent tant qu’ilz arriverent à un port d’Armenie nommé Glacia. Mais pource que le Souldam de Babylone eſtoit lors entré en païs, & venu avec groſſe armée aſſaillir les Armeniens, les deux religieux de ce advertiz, commencerent à ſ’effrayer & craindre que plus grande infortune ne leur advint pour la difficulté des chemins, perilz & inconveniens de la guerre, au moyen dequoy s’arreſterent en Armenie chez un maiſtre du temple, car ilz s’eſtoient deſja trouvez en pluſieurs perilz & dangers de mort : mais au regard des Venetiens, paſſerent oultre, exposans leurs perſonnes & vie à tous perilz & fortunes, en ſorte que avec grandiſſimes peines & travaulx, en fin parvindrent juſques en la cité de Clemenſu, en laquelle eſtoit lors le grand Empereur de Tartarie. Combien que leur voyage ayt eſté bien longuement retardé, tant à l’occaſion du temps d’hyver, que par le moyen des neiges, froidures, & grandes inundations d’eaues. Qui fut cauſe que le grand Empereur Cublay eſtant adverty de leur retour en ſes païs, encores qu’ilz fuſſent fort eſloignez de luy, envoya gens au devant d’eulx plus de quarante journées pour les conduire & leur administrer toutes choſes neceſſaires par les chemins.


Du bon recueil que le grand Empereur de Tartarie
feit aux Venetiens à leur retour.
Chap. VII.



Or eſtans les trois Venetiens arrivez en la court de l’Empereur, & preſentez à ſa majesté, ſe proſternerent devant luy, inclinans leur face contre terre, luy faiſans la reverence à la mode accouſtumée, lequel les receut fort humainement, leur commandant ſe lever : & oultre leur commanda faire recit du diſcours de leur voyage, & comment ilz avoient peu eſchapper les grandes difficultez des chemins, & ce qu’ilz avoient executé de leur charge envers le Pape & ſouverain Eveſque de Rome. A quoy ilz rendirent reſponſe pertinente & par ordre, & luy preſenterent les lettres du Pape qu’ilz avoient apportées, dont l’Empereur fut merveilleuſement joyeux, & priſa beaucoup leur fidelle ſolicitude. Semblablement il receut d’eulx agreablement l’huille de la Lampe ardente devant le ſainct Sepulchre de noſtre Seigneur qu’ilz luy avoient apporté & preſenté, lequel il commanda eſtre gardé & ſerré en grand honneur & reverence. Puis apres avoir entendu que le jeune Marc Paule eſtoit filz de Nicolas, il luy fiſt bon recueil & affable comme auſsi il faiſoit ordinairement bon viſaige aux deux freres leſquelz il tenoit en tel honneur & reputation, que de la en avant les autres grandz ſeigneurs de ſa court leur porterent grand honneur & reverence.


Combien M. Paule a eſté
en la grace du grand Empereur de Tartarie.
Chap. VIII.



Ainſi M. Paule ayant en peu de temps aprins en la court du grand Cham les meurs des Tartares, enſemble les quatre diverſes langues du pays, leſquelles non ſeulement il ſçavoit lire mais ſemblablement bien eſcrire, eſtoit de tous aymé & eſtimé, & meſmement de l’Empereur, lequel afin de deſcouvrir plus amplement la prudence de ce jeune Venetien, luy donna la charge de l’expedition de quelques grans affaires qu'il convenoit executer en loingtaine region, & en laquelle à peine il euſt peu aller dedans ſix mois. Toutesfois luy ſe gouvernant prudemment en toutes choſes, executa la charge commiſe, non ſans grande louange & faveur du prince. Encores luy congnoiſſant l’Empereur ſe delecter & prendre plaiſir en nouveaultez, par toutes les contrées ou il paſſoit, il s’enqueroit diligemment des couſtumes & meurs des habitans, les natures & conditions des beſtes, & de tout en faiſoit veritable rapport, dont il acquiſt ſingulierement la grace du Prince, en ſorte que meſmes es grans & urgens affaires de l’Empire il eſtoit par luy employé. Et en telle reputation fut avec luy l’eſpace de xvii ans, eſtant ſouventesfois envoyé en diverſes contrées de ce grand Empire : eſquelles non ſeulement il executoit les affaires de l'Empereur, mais auſsi exactement recongnoiſſoit & recherchoit les proprietez des terres, conſideroit les ſituations des provinces & citez, & les choſes dignes d'admiration, qui au paravant y eſtoient advenues, ou encores pour lors s'y trouvoient les redigeoit par eſcript : dont par apres à nous peuples occidentaulx il en a donné congnoiſſance, comme par ſon ſecond livre eſt amplement declairé.


Comment les Venetiens apres certaines années
obtindrent congé pour retourner en leur pays.
Chap. IX.



Les Venetiens apres avoir aſſez longtemps demouré en la court du grand Cham, ayans grant deſir & naturelle affection de retour en leur pays, demanderent congé à l’Empereur d’eulx retirer, ce que difficilement leur voulut accorder : car il eſtoit fort ayſe de les avoir en ſa court. Advint toutesfois que ce pendant un Roy des Indes nommé Argon envoya trois de ſes gentilzhommes, les noms deſquelz ſont Culatai, Ribuſca & Coila par devers le grand Cham, pour le prier de luy donner en mariage quelque fille qui fuſt de ſa lignée, par ce que ſa defuncte femme nommée Balgava avoit ordonné par ſon teſtament, & faict promettre par ſerment à ſon mary, qu’il ne prendroit aucune à femme & eſpouſe s’elle n’eſtoit de la maiſon & famille du grand Cham. A quoy facilement le grand Roy Cublai ſe condeſcendit, & leur bailla une jeune fille de l’aage de dixſept ans nommée Gogatim, laquelle eſtoit iſſue de ſa race & lignée, qu’il deſtina pour femme au dict Roy Argon. Eſtans donc ces ambaſſadeurs ſur leur partement pour emmener la jeune Royne, furent advertiz de la grande affection qu’avoient les Venetiens de retourner en leur pays, prierent l’Empereur Cublai que pour l’honneur de leur Roy Argon il permiſt aux Venetiens de s’en aller avec eulx, & faire compaignie à la nouvelle Royne juſques en Inde, & que dela ilz s’en retourneroient en leur pays : ce que l’Empereur aucunement vaincu par les prieres des ambaſſadeurs à grande difficulté, & quaſi contrainct leur accorda.


De leur retour à Veniſe.
Chap. X



Donc en ceſte compaignie ſe departirent de la court du grand Empereur Cublai, equippez de quatorze grans navires ſuffiſamment garnies de toutes choſes neceſſaires, chaſcune deſquelles eſtoit de quatre maſtz & autant de voiles : & à l’ambarquement leur furent baillés par l’Empereur deux tables d’or, eſquelles eſtoient les armes & enſeignes Imperialles, pour leur ſervir de ſaufconduict, afin que par tout ſon Empire, & tant de provinces qu’ilz avoient à paſſer, en monſtrant ces tables aux gouverneurs du pays, on leur adminiſtraſt vivres & autres choſes neceſſaires. Oultre envoya avec eulx certains ambaſſadeurs vers le Pape, & à aucuns Roys Chreſtiens. Ce faict firent voile en mer tellement que trois moys apres ilz arriverent à une Iſle qu’on appelle Java. Et de la voguant par la grand mer Indique par long temps, parviennent finablement au palais du Roy Argon, auquel ilz preſentent la jeune fille qu’ilz luy avoient amenée pour femme, laquelle toutesfois il ne print pour luy, mais la bailla en mariage à un ſien filz. Or de ſix cens hommes qu’il avoit envoyé en Tartarie pour amener la pucelle, s’en trouva grande quantité deffaillir, leſquelz par les chemins tant à aller qu’au retour eſtoient decedez. Au ſurplus les Venetiens avec les ambaſſadeurs ſe departirent de ce lieu, & paſſans par un autre Royaume, duquel eſtoit gouverneur un Viceroy nommé Acaca, au lieu d’un jeune enfant Roy d’iceluy, duquel ilz receurent Tablettes pour ſaufconduyt.deux tables d’or portans faveur & recommandation ſelon la couſtume du pays, par le moyen deſquelles en grand honneur & ſeureté ilz furent conduictz juſques aux limites du Royaume. Et depuis apres pluſieurs labeurs & travaulx par long temps ſouffertz moyennant la grace de Dieu parvindrent en Conſtantinople, & de la retournerent à Veniſe en bonne diſpoſition, bien accompaignez & garniz de grandes richeſſes, en l’an de noſtre Seigneur mil deux cens quatre vingtz & quinze, ou ilz rendirent graces à Dieu qui les avoit delivrez de tant de perilz & dangers, & renduz à ſauveté en leur pays.

J’ay bien voulu au commencement de ce livre en brief & ſommairement deſcripre ce L’excuse de l’autheur. diſcours, afin que le Lecteur congnoiſſe comment & par quelle occaſion Marc Paule Venetien autheur de ce livre a peu rechercher & deſcouvrir ce que cy apres ſera declaré, pour en faire fidele deſcription.


De la petite Armenie.         Chap. XI.



La generale deſcription de noſtre voyage premiſe, maintenant nous viendrons à la particuliere, & retournans par chacune des regions qu’en paſſant avons recongneues, nous declarerons tout ce qu’en icelles avons veu & experimenté. Donc Armenie la mineur en laquelle premierement sommes entrez conſiſte & eſt ſouſtenue par le moyen des bons gouverneurs d’icelle & grande obſervation de juſtice. En ce Royaume y a pluſieurs belles villes, & grand nombre de bourgades, la terre y eſt fertile, tellement que le pays n’eſt indigent d’aucune chose neceſſaire. La chasse des beſtes & oyſeaux n’y manque point, meſmes l’air y eſt fort ſalubre, & n’eſt infect d’aucune corruption. Les habitans du pays qui au temps paſſé eſtoient fort bien aguerriz & adextres aux armes, ſont de preſent par longue oyſiveté devenuz laſches & effeminez, & ne s’adonent qu’a delices & voluptez. Il y a en ce Royaume une ville située pres la mer, appellée Glacia, ayant le havre tres bon & commode, ouquel plusieurs marchands de diverses contrées abordent, meſmes de Venise & Gennes : à l’occasion des diverses marchandises qu’on y apporte, comme de toutes ſortes d’eſpiceries & autres precieuſes marchandiſes, qui des regions orientales y ſont amenées à cause de la trafficque : car ce lieu est comme une porte ou entrée du pays oriental.


De la province de Turquie.         Chap. XII.


Turquie eſt une province de gens ramaſſez, compoſée de divers peuples, comme Grecz, Armeniens & Tartares. Toutesfois les Turcz ont leur langue propre & particuliere, & vivent ſoubz la loy du deteſtable Mahumet. Ce ſont gens ignares, rudes & agreſtes, qui habitent es montaignes & vallées, & principalement es lieux de paſturages : car il ont de grans trouppeaux de jumentz, & porcz, ilz ont auſsi des muletz, mais ilz ſont chers, & de grande valeur. Quant aux Grecz, & Armeniens qui habitent entre eulx, ilz font leur demorance aux villes & bourgades, & s’appliquent antierement aux ouvraiges de ſoye, ilz ont pluſieurs villes entre leſquelles ſont les principales & plus fameuſes, Gomo, Ceſarée, & Sebaſte, ou le benoiſt ſainct Baſile fut martyrizé pour la foy de Jeſus Chriſt, ilz recongnoiſſent un des Roys de Tartarie pour leur ſeigneur.


De la grande Armenie.         Chap. XIII.



La grande Armenie eſt une province de grande eſtendue, elle eſt tributaire aux Tartares & contient grand nombre de belles villes & bourgades, dont la principale & metropolitaine s’appelle Arzinga, en laquelle ſe faict du bougran ſingulier & excellent. Auſsi y a des ſources d’eaues chauldes fort commodes pour baigner & laver les corps humains, & ſervent grandement a medecine. Les autres villes plus fameuſes apres la metropolitaine ſont Argiron, & Darzirim, eſquelles pluſieurs Tartares au temps d’eſté ſe retirent avec leurs trouppeaulx & beſtail, a cauſe de la fertilité des paſturaiges. Et quand l’hyver vient, pour la grande abondance des neiges, ilz s’en retournent ailleurs pour quelque temps. Es montaignes de ceſte Armenie s’arreſta l’arche de Noë apres le deluge. La province des Zorzaniens leur eſt prochaine, & voyſine du coſté d’orient. Semblablement en ce pays ſur la coſte de Septentrion, L’on trouve une grande fontaine jectant de ſa ſource une liqueur ſemblable a huille, lequel combien qu’il ſoit inutile pour l’uſaige de l’homme, toutesfois il ſert & eſt de grand profit pour l’entretenement des lampes & lumieres, & pour oindre toutes choſes. Au moyen de quoy les nations voyſines y accourent, & eſpuiſent telle liqueur de ceſte fontaine, pour l’uſaige de leurs lampes. Et néantmoins ceſte fontaine decoulle ſans ceſſe, & en telle abondance qu’on en charge pluſieurs navires, pour le tranſporter en autres contrées.


De la province de Zorzanie.         Chap. XIIII.



La province de Zorzanie eſt tributaire au Roy de Tartarie, & le recongnoiſt à ſeigneur. Les Zorzaniens ſont beaulx hommes, fort belliqueux, & adextres à tirer de l’arc. Ilz ſont tous Chreſtiens, obſervans les ceremonies de l’egliſe Grecque. Et portent cheveux cours comme les clerz occidentaulx, leur pays eſt de difficile entrée, meſmement du coſté d’orient, car le chemin y eſt fort eſtroict, ayant d’un coſté la mer, & de l’autre les montaignes, & par tel chemin fault aller l’eſpace de quatre lieues au paravant que d’entrer en pays : en ſorte qu’une petite trouppe de gens pourra empeſcher, & defendre l’entrée contre une groſſe armée. Les habitans du pays ont pluſieurs belles villes & chaſteaulx, & ont Ouvriers de soyes.grande quantité de ſoyes dont ilz font les velours excellens. Les aucuns d’eulx s’employent au labeur de leurs mains, les autres a la traffique, & a debiter les marchandiſes, la terre de ſoy y eſt aſſez fertile. Ilz dient avoir en ce pays une choſe digne d’admiration, c’eſt qu’il y a un Lac admirable, peult estre La mer Caspie.grand lac qui eſt faict des eaues qui decoullent des montaignes, & l’appellent la mer Chelucele, ayant de tour & circuyt environ troys cens lieues. Ce lac tout le long de l’année ne produict aucuns poiſſons, fors le temps de Careſme, & juſques au jour du ſabmedy de la ſepmaine ſaincte. Il eſt eſloigné des autres mers à diſtance de douze journées. Aucuns dient que le fleuve Euphrates & autres grandes rivieres viennent tumber en ce lac.


Du royaulme de Moſul.         Chap. XV.



Le royaulme de Moſul eſt aſsis vers l’orient, faiſant frontiere à la grande Armenie. En icelluy habitent Arabes Mahumetiſtes, & pluſieurs Chreſtiens Neſtorians, & Jacobins, ſur leſquelz preſide un grand Patriarche Jacelich.Patriarche qu'ilz appellent Jacelich. En ce lieu se font d'excellens draps d'or & de soye, mais aux montaignes repairent certaines gens qu'ilz appellent Cardiz , donc les autres sont Nestorians, autres Jacobins, & autres Mahumetistes, & neantmoins grands volleurs & brigantz.


De la cité de Baldach.         Chap. XVI.



En ceste contrée y a une cité bien fameuse, nommée Baldach, autrement appellée en la saincte escripture Suses, en laquelle reside le grand prelat & souverain Evesques des Sarrazins, qu'ilz nomment Caliphe, & ne se trouve en tout le pays cité plus noble, ne mieulx renommée que celle de Baldach. En icelle on faict grande quantité d'excellens draps d'or, & de soye, & de diverses façons. Histoire.En l'an de l'incarnation de nostre Seigneur mil deux cens cinquante, le grand Roy de Tartarie nommé Autrement appellé Haslon.Allau l'assiegea, & tellement la pressa qu'il la print d'assault, lors y avoit dedans plus de cent mil hommes en armes, mais Allau estoit encores sans comparaison le plusfort. Or le Caliphe qui estoit seigneur de la ville, avoit en une des tours d'icelle grande quantité d'or, d'argent, pierres precieuses, & autres joyaulx de grand pris, mais aveuglé d'avarice ne voulut jamais aucune chose en distribuer & departir aux soldatz & gens d'armes, qui fut cause que luy & la ville tumberent en cest inconvenient. Contre les seigneurs avares.Donc le Roy Allau victorieux, apres la ville prinse fist resserrer & enfermer le Caliphe dedans la tour en laquelle estoient les tresors dessusdictz, avec deffenses de luy bailler à boire ne menger, luy disant, Si tu n'eusses point esté si affectionné à la conservation de ces tresors, tu avois moyen de delivrer & saulver & toy & ta cité : Or maintenant use de tes richesses que tu as tant aymées, & en menge & boy à ton plaisir. En ceste maniere le pauvre miserable mourut de faim pres de son tresor. Au travers de ceste ville passe une grande riviere qui descend en la mer Indique, à dixhuict journées de distance, & par la boucle d'icelle infinies marchandises y peuvent estre amenées des Indes sans grandes incommodité, oultre que ceste riviere prend son origine de la Chisi.ville de Chisi : entre laquelle & celle de Baldach y a une Bascia.autre belle ville nommée Bascia, qui est environnée d'une grande forest de palmiers, dont on retire grande quantité de dactiles.


De la cité de Tauris.         Chap. XVII.



Semblablement en ceste contrée est la noble cité de Tauris, en laquelle se faict grande trafficque de diverses marchandises : car il s'y trouve grande quantité de pierres precieuses, de draps d'or, de soye, velours, & autres especes de marchandises. Et pource que la ville est en bonne assiette, y viennent de diverses parties du monde infiniz marchands comme des Indes, de Baldach, de Mosul, de Cremosor, mesmes du pays des Latins, aucuns y vont en marchandise : car les marchands trouvent en icelle de grands moyens pour soy enrichir en peu de temps. Les citoyens d'icelle sont Mahumetistes, combien qu'il s'en trouve aucuns Nestorians & Jacobins. A l'entour de la ville y a de tresbeaulx jardins, & lieux de plaisance, dont toutesfois les habitans recueillent grande quantité de bons fruictz.


Comment une montaigne fut miraculeusement transportée d'un lieu en autre.
Chapitre XVIII.



En ce pays y a une montaigne qui n'est gueres distante de la cité de Tauris, laquelle autresfois a esté par la vertu divine transferée de son lieu en autre, pour l'occasion qui s'ensuit. Histoire miraculeuse.C'est que les sarrazins voulans calumnier l'Evangile de Jesus Christ, & improperer aux Chrestiens que c'estoit une doctrine vaine & frivole, disoient : Il est escript en vostre Evangile, que si vous avez de la foy à la quantité d'un grain de moustarde, & vous dictes à ceste montaigne qu'elle voyse d'un lieu en autre, elle s'y transportera, & rien ne vous sera impossible. Or maintenant si vostre foy est si excellente & sans erreur, comme vous dictes, faictes partir ceste montaigne de son lieu, & eprouvez la vertu de vostre Evangile. Et à ce faire ces infideles Mahumetistes s'esforcerent contraindre les pauvres Chrestiens soubz couleur de la tyrannie & domination qu'ilz avoient sur eulx, ou bien de se reduire en leur loy de Mahumet, ou sinon les menassoient de les faire mourir & mettre en pieces. Alors un des Chrestiens fervent en l'amour & foy de Jesus Christ, reconforta les autres pauvres Chrestiens infirmes. Et apres avoir faict son oraison au Seigneur, avec une grande confiance, dist à la montaigne : Va ten hors d'icy, Ce qu'incontinent fut faict en la presence & veuë de tout le peuple qui y estoit assemblé, en sorte que par tel miracle grand nombre de sarrazins furent convertiz à la foy, & commencerent à confesser Jesus Christ.


Du pays de Perse.         Chap. XIX.



Perse est une grande province & ample, & qui autresfois a esté noble & de grant renom, mais maintenant qu'elle a esté gastée & destruicte par les Tartares, elle est plus infime & abaissée que jamais. Toutesfois le nom d'icelle est encore espandu jusques en toutes les provinces prochaines & adjacentes, en sorte qu'aujourdhuy le pays de Perse contient huict royaulmes. Le premier desquelz est appellé Chasum, le second Churdistam, le troisiesme Lor, le quatriesme Cielstan, le cinquiesme Justanich, le sixiesme Zerazi, le septiesme Sochan, le huictiesme Timochaim, lequel est sur le frontieres de Perse, & iceluy y a de Chevaulx de Perse. beaux grandz chevaulx & de grand pris, tellement qu'aucunesfois un cheval y est vendu la valeur de deux cens livres tournois. Les marchands les menent communement es villes de Chisi & Curmose, qui sont sur les havres de mer, & de la sont transportez & venduz es Indes. Semblablement il y a de Grans asnes. beaux grandz asnes qui sont chers & bien requis, car aucunesfois un asne sera vendu trente marcz d'argent, mais les habitans y sont meschantz, querelleurs, larrons, voleurs, & grandz assassinateurs, tenans la loy de Mahumet : les marchandz y sont de tous costez tuez & meurdriz par ces brigantz, d'ilz ne sont par les chemins en bonne trouppe & compaignie : toutesfois es villes y a de fort bons artizans qui font d'excellens ouvraiges en or & soye, mesmement sont singuliers en retz & instrumentz à prendre oyseaux. Le pays est fertile & abondant de cotton, froment, orge, mil, & autres especes de bled, aussi y provient grande quantité de vin & de fruictz.


De la cité de Jasdi.         Chap. XX.



La cité de Jasdi est une des plus fameuses du pays, en laquelle se font grandes traffiques de marchandise, & en icelle y a semblablement de subtilz ouvriers qui besongnent en soye, ilz tiennent la loy de Mahumet. Oultre Jasdi par sept journées ne se trouve aucun lieu habité d'hommes jusques à la ville de Crerman, mais sont tous lieux champestres & bocaiges fort commodes pour la chasse & vennerie, aussi on y trouve grande quantité de connilz, plus grands sans comparaison que les nostres.


De la cité de Crerman.         Chap. XXI.



Crerman est une cité de belle merque & bien renommée, es montaignes de laquelle se trouve grande quantité de pierres précieuses, qu’on appelle turquoyses. Andavicum pour bronze, ex Munstero. Aussi y a des mines d’acier & de bronze : semblablement on y trouve des faulcons excellens, & qui volent de grande vivacité, & vistesse, toutesfois ilz sont pluspetitz que les faulcons passagers. En Crerman y a plusieurs artizans, mesmes armuriers de toutes sortes d’armes, qui forgent & fabriquent freins, esperons, selles, espées, arcs, trousses & autres harnois, selon l’usaige du pays. Les femmes sont destinées à autres ouvraiges, mesmement à la plumasserie dont elles font de braves lictz, mattelatz, oreillers, traversins & choses semblables de grande excellence. A l’issue de la ville de Crerman, tirans oultre, on trouve une grande plaine qui contient environ sept journées de chemin, & jusques à ce qu’on vient à une grande vallée qui ne peult estre passée en deux jours entiers que tousjours lon ne voyse en devallant. Or en ceste plaine qui est fort habitée on trouve grande quantité de perdrix, & y a de beaux chasteaulx & bourgades, mais en la vallée aucun n’habite sinon quelques bergers du pays, encores qu’elle soit belle & umbrageuse, & peuplée de plusieurs sortes d’arbres fructiers. Ceste contrée en temps d’hyver est subjecte à grandes & intolerables froidures.


De la cité de Camandu & region de Reorbarle.
Chapitre       XXII.



De la on vient en une grande campaigne, en laquelle est située une ville appellée Camandu, qui autresfoys a esté grande & populeuse, mais maintenant est ruynée & destruicte par les Tartares, toutesfoys le pays retient encores a cause d’icelle sa denomination. On y trouve grande quantité de dactiles, pistaches, pommes de paradis, & autres divers fruictz qui ni proviennent point en noz pays de deça. Semblablement y a des Syncolines oyseaux. oyseaulx appellez Syncolines, qui sont de diverses couleurs, assavoir de blancz & noirs, & ont les piedz & le bec rouges. Aussi y a de grands beufz qui sont totallement blancz, ayans en la teste petites cornes qui ne sont point agues, & Beufz bossuz. sur le doz ont une bosse comme les chameaulx, au moyen de quoy sont si fortes que commodement on leur peult faire porter de gros & pesantz fardeaulz. Et quand on leur mect le bas & la charge sur le doz, ilz fleschissent & courbent les genoulx comme le chameau, en apres estans chargez se relevent, & en ceste maniere sont appris par les hommes du pays. Les Moutons grands comme asnes.moutons ne sont moins grands que noz asnes, ayans la queue tellement longue & large, que le plussouvent elle poise trente livres. Ilz sont beaulx & grands, & forts bons & savoureux à manger. Oultre en ceste plaine, y a plusieurs villes & bourgades dont les murailles ne sont faictes que de terre, encores sans aucune forme, & toutesfois sont fortes, comme aussi en ont grand besoing : Car il y a beaucoup de brigands & volleurs au pays qu'ilz appellent Caraons, lesquelz ont un Roy sur eulx. Chose esmerveillable de volleurs.Ces volleurs usent d'enchantemens, & quand ilz font leurs courses, ilz ont moyen de faire par leur art diabolique, que l'air sera par longue espace de temps si obscur & tenebreux, que personne ne les peult veoir, & se donner garde d'eulx. Et font durer ce brouillardz & tenebres aucunesfoys par cinq jours, autresfoys par sept, & ce pendant ilz courent & tiennent les champs en grand nombre, en sorte que quelquesfoys leur trouppe sera de dix mille volleurs, & se rengent en ordre de bataille comme font les gendarmes, & en telle forme marchent & s'espandent par le pays, & tout ce qu'ilz rencontrent, hommes bestail, & autres choses, ilz le prennent. quant aus jeunes hommes ilz les vendent, les vieulx ilz les tuent. Et moy Marc Paule qui cecy escriptz fuys tumbé dedans ces brouillardz, mais pource que je n'estois pas fort loing d'un chasteau appellé Canosalim, auquel soubdainement je me retiray, facilement j'evaday le peril & danger. Toutesfoys il y en eut plusieurs de ma compaignie qui tumberent dedans ces laqz diaboliques, partie desquelz furent venduz, les autres tuez & occis.


De la cité de Cormos, & belles campaignes
d'icelle.         Chap. XXIII.



La plaine de laquelle cy dessus ay parlé, s'estend vers le midy environ sept journées, & à la fin d'icelle le chemin commence à decliner & reduyre en vallée, qui dure environ dix lieues, tousjours en devallant, mais le chemin en est tresmauvais & dangereux à cause des brigans & voleurs, qui y frequentent. De là on vient en une belle campaigne, qui a environ deux journées d'estendue, pour ceste cause on l'appelle, La belle plaine.la belle plaine. Aussi elle est arrousée de plusieurs ruisseaux, & fertile en arbres de palmes : semblablement y a grande quantité de diverses sortes d'oyseaux, mesmement de papegays ou perroquetz, lesquelz ne sont encores congneuz deça la mer. Passant oultre on vient a la mer appellée Creane, aux rivaiges, de laquelle est assise la ville de Cormose.Cormose, ayant tresbon havre, ou arrivent beaucoup de marchands, mesmes des Indes, qui y apportent des espiceries, perles, pierres precieuses, draps d'or, de soye & velours, yvoire & autres choses de grand pris. Ceste ville est Royalle, ayant soubz soy plusieurs autres villes & chasteaux : mais la region est fort chaulde & subjecte a maladies, toutesfois Droict d'aubeyne en cormose. quand quelque marchand estrangier y decede, le Roy du pays confisque & applique a soy tous ses biens. On y faict du Vin de dactiles. vin de dactiles & autres bonnes espiceries, toutesfois ceulx qui ne sont accoustumez a boire telz breuvaiges, du commencement en souffrent le flux de ventre, mais apres y estre accoustumez cela les engresse merveilleusement. Les habitans du lieu ne vivent pas de pain & de chair comme es autres pays, mais de dactiles, de poissons sallez & d’oignons. ilz ont Navires sans fer ne cloux. certaines especes de navires qui ne sont gueres asseurées, car elles ne sont joinctes avec cloux & bandes de fer comme les nostres, ains seulement de chevilles de bois, & quelques fiscelles qu’ilz font des escorces des noix Indiques. Ces escorces sont preparées & courroyées comme on faict les cuyrs : & d’icelles on en retire les filetz, desquelz on faict de fortes cordes, qui peuvent soustenir & resister a la violence de leaue, sans pouvoir estre facilement brisées ne rompues. Ces navires n’ont qu’un mast, un voyle, & un gouvernail, aussi n’ont qu’un plancher. Elles ne sont poissées mais oinctes de gresse de poisson. Aussi quand ilz fretent es Indes, ayans chevaulx & autres charges en leurs navires, ilz font souventesfois naufrage, & perdent beaucoup de navires, par ce que ceste mer est fort subjecte a tempestes, & que leurs navires ne sont garnies de fer pour y resister. Les habitans du pays sont noirs observans la loy de Mahumet. En temps d’esté que la chaleur est intollerable, ilz ne font leur demourance es villes, mais se retirent en des jardins qu’ilz ont aux champs, esquelz par canaulx & conduicts ilz font destourner l’eau & arrouser les jardins à leur plaisir. Et là demeurent quelque temps pour aucunement eviter la grande ardeur du soleil. Aucunesfois advient que du costé d’un desert prochain, ouquel n’y a que sablons, s’eslevera un Vent ardent & perrilleux. vent si ardent, & vehement, que si les habitans du pays ne se sauvoient à la suyte, ilz seroient de la grande chaleur extainctz & suffoquez, mais si tost qu’ilz apperçoyvent que ce vent commence à s’eslever, incontinent se retirent & cachent es lieux aquatiques, & humides, tant que ce vent ayt faict son cours, & par ce moyen se sauvent de la grande ardeur qui procede de ces desertz sabloneux. De la provient qu’ilz ne font leurs semences qu’au mois de Novembre & la Moissons en Mars. moisson en Mars, auquel temps les autres fruictz sont semblablement venuz à maturité, & sont recueilliz : car apres le mois de Mars toutes les fueilles des arbres & les herbes a cause de la grande chaleur sont incontinent deseichées, tellement que tout le temps d’esté vous n’y trouveriez une seule fueille verte, si ce n’estoit le long des eaues. La coustume du pays est que quand un chef de maison, & pere de famille est decedé, que sa Dueil des femmes veusves. veusve en face le dueil par quatre ans entiers & continuelz, & qu’une fois par chascun jour elle face les pleurs & doleances, & lors s’assemblent en la maison du defunct les parentz & voysins, qui semblablement avec grandz cris & lamentations deplorent sa mort, & en font grandes complainctes.


Description du pays qui est entre les villes de Cremes & Crerman.         Chap. XXIIII.



Afin que je descrive aussi les autres provinces, je delaisseray à present l’Inde, & retourneray à Crerman, afin que de la je vienne le droict chemin & par ordre, aux regions que j’ay passées & recongneues. Or donc si tu prens le chemin tirant de Cremes a Crerman, tu trouveras une belle & grande plaine entredeux, en laquelle rien ne deffault de ce qui est necessaire pour la vie de l’homme, mesmement est fertile en bledz, toutesfois le pain qui en est faict est fort difficile a menger à ceulx qui ne l’ont acoustumé, tant il est amer a cause de l’eaue dont il est paistry qui est fort amere. Semblablement les Paysans ont grande abondance de dactiles & autres fruictz savoureux, mesmes ont des Bains naturelz. baings naturelz de grande efficace pour la guarison des galles, roignes & plusieurs autres maladies.


De la region d’entre Crerman & Cobinam.
Chapitre       XXV.



De Crerman allant vers la cité de Cobinam se presente un chemin fascheux & ennuyeux, attendu mesmement que par icelluy on chemine sept journées sans trouver que bien peu d’eaue, encores salée & amere, & de couleur verde, comme si c’estoit just d’herbes. Et Eaues dangereuses. quiconques en boyt tant soit peu, ne se peult saulver qu’il n’en ayt le flux de ventre. En semblable advient si aucun gouste du sel qui est faict de ceste eaue. Parquoy il est de necessité que ceulx qui veullent passer ce chemin facent provision d’autre eaue, autrement sont en danger de mourir de soif, mesmes les bestes ont en horreur de boire de telle eaue. Et s’il advient qu’elles soient contrainctes d’en boire, en souffrent semblablement flux de ventre. Pour ceste cause, & qu’on n’y trouve que boire ne repaistre, ce
Desert inhabité.
desert n’est aucunement habité ne frequenté soit d’hommes, ou de bestes, sinon qu’on y rencontre quelquesfois des asnes saulvages.


De la cité de Cobinam.         Chap. XXVI.



La cité de Cobinam est grande & spacieuse, & abondante en grande quantité de fer, d’acier & bronze. On y faict de beaux & grands miroirs d’acier. Semblablement on y faict la tuthie fort medicinable pour les yeulx, & l’espondium Forme de faire la tuthie. en ceste maniere. Il y a au pais des mynieres, desquelles on tire une espece de terre, que apres ilz font cuyre en fornaise ardente, & au dessus mettent un gril ou treilliz de fer pour arrester la vapeur qui en procede, laquelle vapeur qui s’attache et conglutine au fer, s’appelle Tuthie, & la grosse matiere qui demeure de reste dedans le fourneau s’appelle Espondium. Les habitans du pays sont sectateurs de la loy Mahumetique.


Du royaulme de Timochaim, & de l’arbre du soleil, autrement appellé par les Latins, l’arbre sec.
Chapitre       XXVII.



En laissant derrière la cité de Cobinam, se presente un autre desert ayant de longueur dix journées en grande aridité & secheresse. Il n’y a aucuns arbres ne fruictz, & les eaues qu’on y trouve sont fort ameres, en sorte que les bestes n’en veullent boire, & fault que ceulx y passent, portent avec eulx leur eaue, autrement seroient en danger de mourir de soif. Mais apres avoir passé ce desert on vient au royaulme de Timochaim, ouquel y a plusieurs villes & chasteaulx, & est limitrophe du pays de Perse du costé de Septentrion. En la plaine de ce royaulme y a un grand arbre, appelléL'arbre du soleil l’arbre du soleil, que les Latins appellent l’arbre sec, lequel est fort gros, & a ses feuilles blanches d’un costé, & de l’autre verdes. Il ne porte aucun fruict fors de petites pomettes de couleur de bouys, en forme de chastaigne. Ceste plaine de toutes parts s’estend en grand circuyt & distance, sans y trouver aucun arbre. On dict qu’en ce lieu fut la bataille d’entre Alexandre le grand, & le Roy Daire. Tout le pays est dependent du royaulme de Timochaim, aumoins ce qui est habité : & est fertile & abondant de plusieurs choses necessaires a la vie humaine, mesmement l’air y est salubre & temperé. Aussi y a de beaulx hommes, & encores de plusbelles femmes. Ilz vivent soubz l’observance de la loy & religion de Mahumet.


D’un grand tyran qui a regné au pays, & de ses adherens.         Chap. XXVIII.



En ce pays y a une province appellée Mulete, en laquelle n’agueres regnoit un meschant & cruel Seigneur, qu’ilz appelloient le vieillard des montaignes, duquel on m’a dict & referé beaucoup de choses estranges, mesmement ce que j’en diray cy apres, je l’ay appris & entendu des habitans du pays qui me l’ont affermé & asseuré veritable. Assasmes, je croy que de la vient ce mot assasiner, qui signifie tuer & meurdrir. Et assasinateurs, qui sont volleurs et homicidiaires. Ce seigneur avec tout le peuple à luy subject, tenoit la perverse loy de Mahumet. Un jour il s’advisa d’une grande & indicible malice, Car il print a sa suyte grande compaignie de spadassins & gens abandonnez, qu’ilz appellent vulgairement Assasmes, par la grande audace & licence effrenée, desquelz, il faisoit meurdrir & tuer tous ceulx qu’il vouloit, en sorte qu’en peu de temps il fut crainct & redoubté de tous. Or pour y parvenir il feit la finesse & cautelle qui s’ensuyt. Il y a au pays une vallée fort plaisante & delectable, environnée de toutes partz de haultes montaignes. En icelle il feit planter & dresser un beau & grand jardin, plein d’arbres & de fleurs odoriferantes, fruictz savoureux, & autre herbes verdoientes & recreatives. Aussi feit bastir en ce jardin un brave & sumptueux Palays contenant plusieurs mansions, le tout enrichy de peinctures singulieres, & y feit mettre toutes choses qui pouvoient servir à la decoration d’iceluy. Brief sans en faire plus long recit, de toutes choses qui peuvent servir a donner plaisir & volupté à l’homme, rien n’y deffailloit : mesmes y avoit petits ruysseaux decoulants eaue, miel, vin & laict, diverses sortes d’instrumentz de musique, danses, bal, luictes, & autres jeux d’exercice, vestements precieux, & toutes choses pour donner delectation y estoient prestes & appareillées : desquelles les jeunes gens mettoit dedans ce jardin de plaisance pouvoient user à leur desir & affection, & lesquelz ne faisoient autre chose que mener ceste vie heureuse, sans prendre aucune tristesse ne melancholie. A l’entrée duquel jardin y avoit un fort chasteau bien equippé de gardes & munitions, par lequel seullement, & non ailleurs, on pouvoit entrer ou sortir du jardin. Or ce vieillard des montaignes (le propre nom duquel estoit Alardin) avoit des jeunes gens fortz & robustes, promptz & hardiz à tout service, lesquelz il entretenoit & destinoit seullement pour executer ses malheureuses & detestables entreprinses, les faisant premierement instituer en la loy de Mahumet, d’autant qu’elle promet de grandes voluptez charnelles en l’autre monde à ceulx qui l’observeront, & garderont en leur vie. Et affin de les rendre plus obeissans & promptz à executer sans peur, ne craincte toutes entreprinses, il leur faisoit, ou à aucuns d'eulx quand bon luy sembloit, bailler certain breuvaige à boire, par le moyen duquel ilz estoient incontinent troublez de leur esperit, & venoient à dormir profondement, ce pendant il les faisoit transporter en ce beau jardin de plaisance, ouquel apres leur repoz finy qu'ilz se reveilloient, se voyans en si grans delices & plaisirs, se estimoient estre ravyz & transmis en paradis, vivre avec Mahumet leur legislateur, & joyr plainement des joyes qu'il leur à promises en sa loy. Que diray-je plus ? Ilz estoient merveilleusement ayses d'estre hors des miseres du monde, & desja gouster les plaisirs de l'autre vie eternellement heureuse. Mais apres y avoir esté quelque peu de temps, ce vieillard leur faisoit de rechef bailler de ce breuvaige pour les hebeter de leur sens & endormir, puis les faisoit mettre hors de ce paradis. Alors eulx retournans à leur bons sens, & ayans souvenance des grandes joyes & plaisirs dont ilz avoient par cy peu de temps jouy, estoient merveilleusement contristez & faschez, qu'il ne leur avoit esté loisible d'en user à jamais, & soubzhaittoient la mort, à laquelle voluntairement se presentoient, affin de vivre à tousjours en ces delices que par cy peu de temps ilz avoient esprouvées. Et lors ce vieillard tyran (qui leur faisoit croire qu'il estoit prophete de Dieu) leur disoit : Oyez moy mes enfans, & ne vous contristez, si vous estes prestz & appareillez de souffrir la mort pour moy en obeyssant à mon commandement quand le cas s'y offrira, je vous asseure que serez participans des joyes que puisnagueres avez veuës. Au moyen de quoy ces pauvres malheureux reputoient la mort leur estre grand gain & proffit, & ne leur estoit enjoinct chose si difficile & hazardeuse, que voluntairement ilz n'entreprinssent pour parvenir à ceste grande felicité & beatitude. Parquoy ce tyran abusoit & s'aidoit de ces jeunes hommes hardyz & desesperez, pour executer infiniz meurdres & homicides, car ilz abandonnoient leur vie, & mesmes ne tenoient compte de mourir, & en telle sorte par le commandement du vieillard couroient & pilloient de tous costez, estans de tous crainctz & redoubtez, & sans que aucun osast resister à leurs entreprinses, en ce faisant advenoit que de plusieurs endroictz les seigneurs estoient contrainctz se faire tributaires à luy. Ruyne du tyran & de ses gens. Toutesfoys en l'an mil deux cens soixantedeux Allau Roy des Tartares vint assieger le chasteau de ce tyran, affin de chasser & exterminer de son pays ceste dangereuse vermine. Et apres l'avoir poursuivy par troys ans, finablement le print avec tous ses assasmes par famine, lors que tous les vivres leur furent defailliz, lesquelz il feit mourir, & leur lieu & habitation totallement destruicte & raser, en sorte qu'a present n'en reste plus que les vestiges de la ruine d'un si beau lieu de plaisance.


De la cité de Sopurgam & de ses limites.
Chapitre     XXIX.



Sortans de ceste province, on entre en une autre assez delectable, par ce qu’il y a coustaulx, campaigne & bons pasturaiges, & oultre grande quantité de bons fruictz, Car la terre y est fertile, & n’a indigence d’autre chose fors d’eaue, mais Pays fort sec & aride. il fault cheminer vingcinq ou trente lieues au paravant que trouver quelque peu deaue : & si les passans ne portoient avec eulx leur eaue, ilz seroient en danger de souffrir grande soif, ce que advient mesmes aux chevaulx & bestail : pour ceste cause fault en grande diligence cheminer par ce pays, & mesmement a l’endroict ou la terre est ainsi aride. Oultre ceste grande secheresse, le pays contient beaucoup de villes & bourgades, dont les habitans recongnoissent Mahumet. De la on vient à la cité de Sopurgam. Sopurgam, en laquelle on trouve grande quantité de toutes sortes de vivres, mesmement de melons, lesquelz ilz departent avec des filetz comme on faict les courges, & apres les avoir faict dessecher, les portent vendre es lieux circonvoysins qui en font grande estime, car ilz ont presque aussi grande doulceur comme le miel : il y a semblablement en ce pays belles chasses, tant de vennerie que faulconnerie pour les bestes & oyseaulx.


De la cité de Balac.         Chap.   XXX.



En passant oultre, nous vinsmes en une ville appellée Balac, laquelle estoit jadis grande & fameuse ayant de sumptueux edifices de marbre, mais maintenant elle est destruicte & ruinée par les Tartares : ilz dient qu’en ceste ville Alexandre le grand espousa la fille du Roy d’Aire. Elle est limitrophe de Perse sur la coste de Septentrion, & si on part de là tirant entre Orient & Septentrion, on ne trouvera de deux journées aucune maison ne habitation. Car les paysans sont si molestez & affligez par les brigans & larrons, qu’ilz sont contrainctz se retirer es montaignes pour leur refuge & seureté. On y trouve de l’eaue en assez grande abondance, semblablement grande quantité de bestes rousses & autres de chasse, mesmement des lyons. Ceulx qui vont par pays pour autant qu’ilz ne trouvent en chemin aucuns vivres, sont contrainctz en porter & faire provision pour le moins pour deux journées.


Du royaume de Taiquam, & de ses limites.
Chapitre   XXXI.



Apres avoir cheminé ces deux journées on rencontre un chasteau appellé Taiquam, ouquel y a grande abondance de froment, le pays est beau & fertile. Pres d’iceluy sur la coste de Midy y à de grandes montaignes de sel si amples & spacieuses, qu’elles seroient suffisantes pour fournir de sel tout le monde, lequel sel est si dur, qu’il ne peut estre tiré des montaignes sinon avec marteaux & oustilz de fer. Et si on passe oultre en tirant entre Orient et Septentrion, comme dict est, on trouvera à trois journées de là une Scassem.ville appellée Scassem. Combien que par les chemins on trouve plusieurs autres bourgades. Tous les habitans de ce pays sont Mahumetistes qui boyvent vinMahumetistes, toutesfois ilz boivent du vin (dont le pays est autant fertile que de bledz) voire si excessivement que tout le jour ne s’employent qu’a boire & yvrongner. Leur vin est cuict & tresbon mais les hommes sont meschans, & de mauvaise nature, toutesfois ilz sont bons chasseurs : car au pays y a grande quantité de bestes sauvaiges, ilz vont communement tous la teste nue, fors les hommes qui ont une petite cordelette ou lasset de longueur de dix ampans dont ilz lient & entourent leur teste, & des bestes sauvaiges qu’ilz prennent à la chasse, ilz font leurs vestemens, voire jusques aux chausses & souliers, & n’ont autre vesture.


De la cité de Scassem.         Chap.   XXXII.



La cité de Scassem est assise en une plaine, es environs de laquelle y a des montaignes ou sont plusieurs chasteaux. Au travers d’icelle passe un grand fleuve. En ce pays se trouve Porcz espicz.grande quantité de porcz espicz, la chasse desquelz est dangereuse, pource qu’ilz blessent le plussouvent de leurs poinctes & les hommes & les chiens : car quand les chasseurs ont delasché sur eulx leurs chiens, & qu’ilz viennent a les esmouvoir & eschauffer, ilz composent leurs eschines en telle sorte, que quand ce vient a approcher d’eulx ilz delaschent & dardent leurs poinctes de telle vehemence, qu’ilz blessent grandement les hommes, & les chiens qui se rencontrent a l’entour d’eulx. Les habitans ont leur langaige particulier, les bergers habitent es montaignes, & n’ont autres maisons que les basmes & creux des rochers. De la on vient en trois journées à la province de Balascie, sans que par les chemins on trouve aucune habitation. Parquoy pour y aller est necessaire porter avec soy des provisions pour vivre.


De la province de Balascie.       Chap.   XXXIII.



Balascie est une grande province, les habitans de laquelle sont Mahumetistes, & ont langaige particulier. Les Roys du pays succedent l’un à l’autre par droictz d’heredité & succession, & se disent estre extraictz de la lignée d’Alexandre le grand. Le pays produict certaines Balasces ou balays.pierres precieuses de grand valeur, qui du nom d’icelluy sont appellez balasces, ou balays. Et n’y a aucun habitans qui ose (sur peine d’avoie la teste trenchée) tirer de terre, ne transporter hors du pays aucune de ces pierres precieuses, sans l’expres vouloir & permission du Roy du païs, auquel alles appartiennent, pour en disposer à son bon plaisir : au moyen de quoy les envoye ou donne à qui luy plaist. Aucunefois les baille en payement de son tribut, autresfois les change pour de l’or & argent, & toutesfois il y a au pays si grande quantité de ces pierres, que s’il estoit permis à un chascun de les tirer de terre, & de les transporter ou vendre, le Roy n’en retireroit aucun proffit, & si on n’en tiendroit compte. En ceste contrée y a une montaigne qui produict une Azur de mine.miniere, dont lon faict le meilleur azur qui soit en tout le monde. Et se tire des mines comme on faict le fer : Semblablement on y trouve des mines d’argent. La region est bien froide. On y trouve grande quantité de bons Chevaulx non ferrez.chevaulx, qui sont grands & legiers, & ont le quartier du pied si dur & fort, qu’ilz n’ont besoing d’estre ferrez, encores qu’ilz courent ordinairement par montaignes & lieux pierreux. Oultre ce le pays est fort commode pour la chasse & le vol. Aussi y a grande quantité de bestes saulvaiges : semblablement de bons faulcons. Il y croist grande quantité de bledz, froment, orge, millet. Ilz n’ont aucunes olives, mais ilz font leur huille de noix & de sosime. Les habitans ne craignent aucunement les estrangiers, car il seroit difficile d’entrer en armes dedans le pays, pour les passaiges qui sont si estroictz, que eulx mesmes n’en peuvent facilement sortir pour courir sus à leurs ennemys. Leurs villes & chasteaulx sont fortifiez par artifice & par nature. Ilz ont de bons archers & bons veneurs pour la chasse. Ilz sont habillez le plus communement de cuyrs. Les vestemens de laine ou de toille n’y peuvent estre apportez sans grans fraiz : toutesfois les femmes nobles y portent habillemens de lin & de cotton.


De la province de Bascie.       Chap.   XXXIIII.



La province de Bascie est à distance de celle de Balascie de dix journées, & le pays y est fort chauld, au moyen dequoy les habitans sont noirs, toutesfois sont mauvais & cauteleux, ilz ont langaige particulier, & portent aux oreilles des perles & autres petitz joyaulx d’or & d’argent, ilz vivent de chair & de riz, & sont grandz idolatres, s’appliquans aux enchantemens & invocations des malings esperitz.


De la province de Chesimur.       Chap.   XXXV.



Chesimur est distante de Bascie environ sept journées. Les habitans ont langaige apart, & sont grandz idolatres faisans leurs requestes, & prieres aux idoles, desquelles ilz ont response. Semblablement ilz font par art diabolique troubler l’air & remplir de brouillardz quant bon leur semble : ilz sont gens bruns tirans sur le noir, car la region est assez temperée, ilz vivent de chair & de riz, & toutesfois sont fort maigres, ilz ont beaucoup de villes & bourgades, leur Roy n’est tributaire à aucun, aussi ilz ne craignent personne, car ilz sont envirronez de desertz, en sorte qu’il est difficile de les affaiblir. En ceste province y a Moynes idolatres.certains hermites qui habitent en monasteres, & petites cellules, esquelles ilz servent & honorent leurs idoles, vivans en grande abstinence de boire & de manger, & soubz telle religion reverent & adorent leurs faulx dieux, avec grandissime crainte de les offenser, pour n’accomplir leurs commandemens : qui est cause que le peuple les a en grand honneur & recommandation.


De la province Vocam, & des haultes montaignes d’icelle.         Chap.   XXXVI.



Si je voulois continuer le premier chemin, je rentrerois es Indes, mais pource que j’ay determiné en faire la description au troisiesme livre, a present je prendray autre chemin, & a ceste fin retourneray à la ville de Balascie, de laquelle reprendray le chemin tirant entre la coste Septentrionale & l’orientale. Par lequel chemin continuant deux journées on parvient a une riviere, a lentour de laquelle y a plusieurs chasteaux & villaiges, Les habitans du pays sont de bonne nature, & neantmoins belliqueux, & adextres aux armes, & tiennent la loy Mahumetique. Oultre à deux autres journées dela on parvient à une province appellée Vocam.Vocam, qui est subjecte au Roy de Balascie, laquelle contient en longueur, & largeur trois journées. Les habitans ont langaige particulier, & sont Mahumetistes, sont aussi bien adextres aux armes, & à la chasse : car le pays est abondant en bestes sauvaiges. Partant de ce lieu, si tu prens le chemin vers Orient, te conviendra monter par trois journées, jusques à ce que parviennes à Montaigne fort haulte.une si haute montaigne, qu'en tout le monde ne s'en trouve point telle haulteur. Semblablement en ce lieu se trouve entre deux montaignes une grande plaine, au mylieu de laquelle passe une belle riviere qui rend le lieu fort delectable & commode pour les pasturaiges, en sorte qu'un cheval ou beuf tant maigre soit il, y peult estre refaict & remis en gresse en moins de dix jours. Aussi y a grande quantité de bestes sauvaiges, mesmement on y trouve de grandz moutons sauvaiges ayans grandes & longues cornes, desquelles on faict diverses sortes de vases. Ceste plaine est appellée Pamer.Pamer, & contient en longueur douze journées de chemin : & si tu voulois passer oultre, se presenteroit un pays desert ouquel n'y a aucune habitation humaine, ny mesmes aucune herbe verdoyante : & sont contrainctz ceulx qui y passent de porter ce qui leur est necessaire pour leur vivre, car mesmes on n'y trouve aucun oyseau tant pour la grande froidure, que pour l'exaucement de la terre de toutes partz descouverte, en sorte qu'elle ne produict aucun pasturaige pour le bestail : & si on y allume du feu, il ne sera de telle lumiere ne de telle efficace en son action, obstant la grande froidure du pays, comme es autres lieux plus bas. En passant oultre & tirant entre l’Orient & Septentrion, on chemine par montaignes, coustaulx & vallées ou lon trouve plusieurs rivieres, toutesfois Le desert de Belor.n’y a aucune herbes, & s’appelle ceste region Belor, laquelle en tout temps porte figure & face de l’hyver, & continue en ceste triste superficie la distance de quarante journées de chemin, pendant lesquelles il est necessaire de porter avec foy bonne provision de vivres afin d’y passer seurement : toutesfois on descouvre en aucuns endroictz quelques maisonnettes & habitations d’hommes, sur les crouppes des plus haultes montaignes, mais les habitans d’icelle sont meschantz tout oultre, & cruelz, adonnez à l’idolatrie, qui ne vivent que de proye & chasse, & sont vestuz de peulx de bestes sauvaiges.


De la province de Cassar.         Chap.   XXXVII.



En continuant ce chemin on vient à la province de Cassar, laquelle est tributaire au grand Cham. En icelle y a vignes, jardins, arbres fructiers, cottons, & terres labourables : las habitans ont langaige particulier & different des autres : sont communement Marchans avares.marchandz & artisans, qui courent & traffiquent par toute la province pour gaigner & proffiter : ilz sont tant affectionnez à acquerir richesses, qu’ilz n’osent à peine menger de ce qu’ilz ont gaigne & acquis, ilz font subjectz à la loy Mahumetique. Combien qu’il s’y trouve quelques Chrestiens Nestorians, qui ont des Eglises particulieres, & contient ceste province cinq journées d’estendue.


De la cité de Samarcham, & du miracle de la colomne, faict en un temple des Chrestiens.
Chapitre           XXXVIII.



La cité de Samarcham est belle & grande, & la principale du pays, tributaire au nepveu du grand Cham. En icelle habitent indifferemment les Chrestiens, & les Sarrazins mahumetistes, mais puisnagueres y est advenu par la volonté divine une chose grandement miraculeuse, C’est que Cigatai.le frere du grand Cham (nommé Cigatai) estant gouverneur de ceste province à la persuasion des Chrestiens print le sacrement de baptesme, Dont les Chrestiens fort joyeulx, pour aucunement luy congratuler, firent bastir en sa faveur un beau temple & sumptueux, en la ville de Samarcham, & iceluy dedier en l’honneur de sainct Jehan Baptiste. Or les manouvriers l’avoient si ingenieusement basty & composé, que toute la voulte d’iceluy estoit soustenue par une colonne de marbre qui estoit assise au mylieu du temple : les Sarrazins du lieu avoient une grande pierre qui estoit totalement propre & commode pour servir de base à soustenir la colomne, les Chrestiens ayans la faveur du prince prennent ceste pierre, & la font asseoir au fondement de la colomne, dont les Sarrazins furent faschez, toutesfois dissimulerent, car ilz n'en osoient parler, au moyen que le prince l'avoit permis & accordé aux Chrestiens. Il advient que certain temps apres ce prince deceda, au lieu duquel succeda son filz au royaulme, & non pas en la foy, car il fut Mahumetiste. Lors les Sarrazins obtindrent de luy que les Chrestiens fussent contrainctz de leur rendre & restituer la pierre qui estoit assise dessoubz la colonne. Et combien que les Chrestiens leur fissent offre de grande somme de deniers trop plus que suffisante pour la valeur de la pierre, Neantmoins les Sarrazins malicieusement persisterent, qu'ilz ne vouloient autre chose que leur pierre, ce quilz faisoient captieusement, & de propos deliberé, afin que ladicte pierre ostée, tout le temple des Chrestiens qui n'estoit soustenu que de la colomne susdicte tombast par terre, & fust destruict & ruiné. Les Chrestiens voyans qu'ilz ne pouvoient autrement remedier ne resister au vouloir du Prince, ne sceurent que faire sinon avoir recours à Dieu, & à sainct Jehan Baptiste, lesquelz à grandz pleurs, gemissemens & lamentations, ilz commencerent a invoquer a leur ayde. Et advenant le jour que la pierre debvoit estre tirée de dessoubz la colomne, & par mesme moyen le temple ruiné, Chose miraculeuse.il advint par le vouloir de Dieu autrement que les infideles Sarrazins n'esperoient : car la colomne se trouva tellement eslevée par dessus son base, qu'il y avoit pres d’un pied de distance entre deux, en sorte que la colomne ne portoit plus la voulte, mais au contraire, la voulte portoit & tenoit pendent en l’air la colomne. Ce qu’on y voit encores a present.


De la province de Carcham.         Chap.     XXXIX.



En passant oultre Samarcham apres avoir cheminé environ cinq journées on vient en la province de Carcham, laquelle est copieuse & abondante de toutes sortes de vivres, & est semblablement subjecte au nepveu du grand Cham. Les habitans d’icelle sont Mahumetistes, combien qu’avec eulx demeurent aucuns Chrestiens Nestorians.


De la province de Cottam.         Chap.     XL.



Pres d’icelle on rencontre subsecutivement la province de Cottam, située entre l’orient & Septentrion, qui est aussi subjecte au nepveu du grand Cham. Elle contient plusieurs villes & bourgades, dont la principalle & plusfameuse s’appelle Cottam. Le pays s’estend en longueur dix journées, & n’y a deffault d’aucune chose necessaire pour la vie humaine. Ilz ont grande quantité de vers a soye, semblablement de bonnes vignes & beaucoup, mais les hommes sont timides & pusillanimes : toutesfois bons artisans & negotiateurs, recongnoissans la loy de Mahumet.


De la province de Peim.         Chap.     XLI.



Ayans passé ceste province, s’en presente une autre appellée Peim, qui contient dix journées d’estendue en longueur, laquelle est subjecte au grand Cham. En icelle y a plusieurs villes & chasteaux, dont la plus fameuse & apparente s’appelle Peim, au pres de laquelle passe un fleuve, ou lon trouve des pierres precieuses, mesmement Jaspes, Cassidoines.jaspes & Cassidoines. Les habitans sont Mahumetistes, fort bons artisans & negotiateurs : aussi ont grande abondance de soyes, & de vivres. Il y a une Estrange coustume.coustume au pays, que quand un mary pour quelque cause s’absente & va en autre lieu, sans retourner en sa maison dedans le vingtiesme jour, il est loisible & permis à sa femme le delaisser, & prendre un autre mary. Le semblable est permis au mary apres qu’il sera retourné, de contracter (sans offense) mariage avec une autre femme.


De la province de Ciartiam.         Chap.     XLII.



Apres on vient à la province de Ciartiam, qui est soubz la domination du grand Cham, & contient plusieurs villes & chasteaux, desquelles la principalle & qui donne denomination au païs s’appelle Ciartiam. On y trouve es fleuves & rivieres plusieurs pierres precieuses, mesmement jaspes & cassidoines, lesquelles sont transportées par les marchans en la province de Cathai. Le païs de Ciarthiam est fort sabloneux, auquel y a plusieurs sources d'eaues ameres, qui est cause de rendre la terre maigre & sterile. Quand une armée estrangere passe par ceste province, tous les habitans d'icelle avec leurs femmes, enfans, famille, bestail & autres meubles s'en fuyent & retirent en une contrée voysine, ou ilz trouvent de bonnes eaues & pasturaiges : & y font leur sejour jusques à ce que toute l'armée de leurs ennemys soit passée. Et quand ilz fuyent ainsi devant leurs ennemys, le vent efface tellement l'impression de leurs piedz & vestiges à cause que le pays est sabloneux, qu'il est impossible de les suyvre à la trace. Mais si l'armée des Tartares y passe, attendu qu'ilz sont en leur subjection & obeissance, ilz ne s'en fuyent point, ains seullement destournent leur bestail, au moyen que les Tartares ne payent rien de leurs vivres, quand ilz marchent par pays en armes. Sortans de ceste province convient pieter le sablon l'espace de cinq journées, ou lon ne trouve que bien peu d'eaue qui ne soit ameres, & jusques à ce qu'on vienne à une ville appellée Lop. Et fault noter que toutes les provinces cy dessus declairées, assavoir Cuscar, Carcham, Cottam, Peim, & Ciartiam, jusques à la ville de Lop, sont situées & assignées au dedans des limites de la grande Turquie.


De la cité de Lop, & du grand desert.
Chapitre     XLIII.



La cité de Lop est ample & spacieuse, située à l’entrée d’un grand desert entre Orient & Septentrion, les habitans sont Mahumetistes. Quand les marchandz estrangers veullent passer ce desert, ilz font provisions de toutes choses necessaires en la ville de Lop, ou ilz sejournent quelque temps pour ce faire, mesmement leur convient recouvrer de puissans asnes & chameaulx, lesquelz ilz chargent de vivres, & choses necessaires pour le chemin. Et quand emmy le desert les vivres leur commencent à defaillir, ilz tuent leurs asnes, ou les delaissent par les chemins, pour ce qu’ilz ne peuvent recouvrer aucuns fourrages à suffire pour les nourrir jusques a la fin du desert, mais gardent plus voluntiers les chameaulx, d’autant qu’ilz ne sont pas de si grande nourriture, & neantmoins portent de plus gros fardeaux. Description du desert de Lop.On trouve aucunesfois en ce grand desert des eaues ameres, mais le plussouvent s’en trouve de doulces, & n’est gueres journée (combien qu’a peine il puisse estre passé en trente journées) que lon ne trouve quelque peu d’eaue fresche, je diz peu, car quelque fois ne s’en trouve à suffire pour rassasier une compaignie de marchands qui y passera. Ce desert est fort montueux, & quand on vient à entrer en la plaine, on ne trouve que sablons, il est entièrement sterile & desplaisant, & ne s’y trouve aucune habitation d'hommes ne bestes, d'autant qu'il ne produict aucunes herbes ne pasturaiges. Illusions de malings espritz.C'est chose admirable qu'en ce desert on voit & oyt de jour, & le plus souvent de nuict diverses illusions & fantosmes de malings espritz, au moyen dequoy est besoing à ceulx qui y passent sur tout se donner garde d'eslongner la trouppe, & s'escarter de la compaignie, autrement à cause des montaignes & coustaulx ilz perdroient incontinent la veüe de leurs compaignons, & seroit bien difficile de les attaindre, mesmement qu'on oyt des voix de malings espritz, qui s'adressent à ceulx qui se sont ainsi distraictz & separez de leur compaignie, & les appellent par leurs propres noms, faignans la voix d'aucuns de la trouppe, & par ce moyen les destournent & divertissent de leur vray chemin, & les meinent à perdition, tellement qu'on ne sçait qu'ilz deviennent. On oyt aussi quelquefois en l'air des sons & accords d'instrumentz de musique, & le plussouvent de bedons & tabourins. Et pour ceste cause ce desert est fort dangereux & perilleux à passer.


De la cité de Sachion, & forme de leurs funerailles.         Chap. XLIIII.



Le desert passé on vient à la cité de Sachion, qui est située à l'entrée de la grande province de Tanguth, ou les habitans sont presque tous Mahumetistes, & y à bien peu de Chrestiens entre eulx, encores sont Nestorians. Semblablement on y trouve beaucoup d'idolatres, qui ont leur langaige particulier. Les habitans de ceste cité ne se mestent d'aucune traffique de marchandises, & seulement vivent des fruictz de la terre. Il y a aussi en la ville de Sachion plusieurs monasteres dediez à diverses idoles, ausquelz on faict de grans sacrifices & oblations, & Idolatrie abominable. à telz idoles diaboliques le pauvre peuple infidele porte reverence incroyable : Car quand à quelcun naist un enfant masle, le pere incontinent le recommande à un de leurs idoles, en l'honneur duquel deslors il nourrist en sa maison un mouton, puis apres & l'an revolu du jour de la nativité de l'enfant à la prochaine feste de l'idole, il presente avec grandes ceremonies & reverences ce mouton avec son enfant à l'idole, puis apres ayant tué & sacrifié le mouton, il le faict cuyre, & de rechef faict ses offrandes de la chair cuyte à l'idole, devant lequel elles demeurent pendues, jusques à ce que leurs iniques prieres & oraisons qu'ilz ont selon leur mode, accoustumé marmonner, soient dictes & finies. Et principalement le pere prie instamment l'idole d'avoir son fils en specialle recommendation, & de le conserver soubz sa garde & protection. Les prieres finies ilz prennent les chairs immolées & sacrifiées, lesquelles ilz portent en certain autre lieu, ou tous les parens s'assemblent, & avec grande devotion & solennité, mengent ces chairs. Et au regard des os, les gardent soigneusement en certain vaisseau propre & convenable.Forme de faire funerailles. Quant aux sepultures & funerailles des trespassez, ilz usent d'autres ceremonies : les proches parens donnent ordre de faire brusler les corps des desfunctz en ceste maniere : Premierement ilz demandent aux astrologues quand il est besoing jecter le corps mort au feu. Astrologues. Lesquelz s'enquierent de l'an, du moys, du jour, & de l'heure que aura esté né le desfunct, & sur ce ayans consideré sa constellation, ilz declairent le jour qu'il les conviendra brusler, les autres gardent en leurs maisons le corps mort, aucunesfois sept jours, aucunesfois un moys, quelque fois demy an. L'ayans enclos en un coffre, ou biere si ingenieusement joincte & assemblée, qu'il n'en peult sortir ne exhaller aucune mauvaise odeur, mesmes ilz embasment le corps d'espices aromatiques, & font peindre elegamment la biere, puis la couvrent d'un drap precieux, & par chascun jour qu'ilz tiennent le corps mort en leur maison, ilz font à l'heure du disner preparer une table au pres la biere, laquelle ilz font garnir de vins & viandes par l'espace d'une heure, estimans que l'ame du desfunct prend sa refection des choses apposées sur la table. Et quand il fault oster le corps pour le porter au feu, ilz demandent conseil aux astrologues par quel endroit ilz le doibvent mettre hors la maison. Car s'il y a quelque porte en la maison, qui des son commencement n'ayt esté construicte avec sa destinée heureuse selon leur mode, ilz le congnoissent, & declairent incontinent qu'elle n'est pas suffisante ne idoine, par laquelle on doibve passer le corps mort, mais les advertissent du lieu plus commode, ou commandent faire une autre porte & ouverture en la muraille. Et lors que le cadavre est porté par la ville, ilz font dresse par certains endroiz des tentes & pavillons couvertz de draps d’or & de soye, ou autres choses selon les facultez de defunct. Et quand on vient à passer par devant, ilz respendent en terre du vin & viandes delicates, ayans ceste folle persuasion que le defunct en l’autre monde sera grandement resjouy de telles choses. Oultre font cheminer devant le corps plusieurs menestriers jouans de diverses sortes d’instrumentz de musique en grande doulceur & harmonie. Estranges ceremonies en sepultures. Et quand ilz sont venuz au lieu destiné pour le brusler, ilz escripvent & peignent sur du papier & petites tablettes des figures d’hommes & femmes, ensemble de plusieurs deniers & richesses, lesquelles ilz font brusler avec le corps, & dient que le defunct aura en l’autre monde autant de serviteurs, & chambrieres, de bestail, deniers, & richesses, comme on aura faict brusler avec luy en peinture, & que en telles richesses & honneurs il vivra eternellement. Ceste damnable coustume & superstition est observée quasi par tous les Payens orientaulx quand ilz font brusler les corps morts.


De la province de Camul.         Chap. XLV.



Camul est enclose audedans la grande province de Tanguth, & est subjecte à l’Empire du grand Cham. Elle contient plusieurs citez & bourgades, & se joinct de deux costez à deux deserts : asçavoir le grand deſert duquel avons cy dessus parlé, & un autre qui est moindre. Le pays est assez fertile & abondant en toutes choses necessaires pour la vie humaine. Les habitans ont langaige particulier, & semble qu’ilz ne sont nez, sinon pour eulx employer aux jeux, danses & esbatemens. Ils sont grans idolatres, fort adonnez au service des malings espritz, par la persuasion desquelz ilz observent telle coustume, que Hospitalité admirable. si aucun viateur passant par le pays s’arreste pour loger en la maison d’aucun d’entre eulx, incontinent le chef de la maison le reçoit à grand joye, & commande à sa femme, serviteurs, & famille, luy faire bonne chere, & luy obeir en toutes choses tant & si longuement qu’il vouldra sejourner en leur maison, puis se depart & ne retournera en son logis tant que son hoste en soit party, & ce pendant la femme obeist en toutes choses à cest hoste comme à son propre mary. Or les femmes du pays sont fort belles, & leurs mariz sont tellement abusez par leurs dieux qu’ilz estiment une chose digne de gloire & louenge de prostituer & abandonner leurs femmes aux estrangiers passans par le pays. Mais du temps que le Monguth grant Cham. grand Cham Monguth regnoit sur toute la Tartarie, apres avoir entendu ceste grande folie du peuple de Camul, leur manda qu’ilz n’eussent plus à observer & garder ceste coustume infame & deshonneste, mais plustost à conserver la pudicité de leurs femmes & n’en faire des hostelleries publiques, pour recevoir tous passans & viateurs, & que leur province ne fust plus infectée de si grande turpitude & infamie, dont les dessusdictz habitans de Camul ayans receu le mandement & vouloir de leur prince, furent grandement faschez & contristez, & par prieres, ambassades, & grands presens importunerent tellement le grand Cham qu’il revoqua son edict, luy faisans remonstrer qu’ilz avoient ceste tradition & coustume de leurs predecesseurs inviolablement observée & continuée : d’avantage qu’ilz s’asseuroient que par telle hospitalité & gracieuseté qu’ilz faisoient aux viateurs, ilz acqueroient la grace & bienveillance de leurs dieux, en sorte qu’ilz s’apercevoient leurs terres & possessions en prosperer, & estre plus fertiles. A cette cause le Roy Monguth ouyes leurs complainctes & remonstrances, leur accorda ce qu’ilz demandoient, en revoquant son edict, & leur manda Lettres du grand Cham. telles lettres en substance. « Pourtant qu’il me touchoit je vous avois mandé de supprimer ceste coustume detestable, & dont en tout le monde n’est mention de semblable. Mais puis que reputez à honneur vice, injure, & infamie, ayez entre vous ceste infamie comme la desirez. » Ces nouvelles avec lettres derogatoires au premier mandement furent receues à grande joye & festivité par tout ce peuple, lequel encores ce jourdhuy garde & observe ceste coustume.


De la province de Chinchintalas.         Chap. XLVI.



Oultre Camul, on vient en la province de Chinchintalas, laquelle du costé de Septentrion joinct à un desert, & contient en longueur six journées, elle est bien peuplée de Citez & Chasteaux soubz la dition & seigneurie du grand Cham. Les habitans sont divisez en trois sortes, aucuns & bien peu, recongnoissent la foy Chrestienne, & sont Nestorians : autres sont Mahumetistes, les autres adorent les idoles. En ceste province y a une montaigne, en laquelle on trouve des mines d'acier & de bronze. Semblablement s'y trouvent des Sallemandres, desquelles par artifice ilz font du drap de telle proprieté, que s'il est jetté au feu il ne bruslera point : & se faict tel drap avec de la terre en ceste maniere, comme je l'ay aprins d'un de mes compaignons nommé Curficar, natif de Turquie, homme ingenieux & de grande industrie, & qui avoit la charge & superintendence des minieres du pays. On trouve en ceste montaigne une certaine mine de terre entremeslée de petitz filetz en forme de laine, laquelle ilz font desseicher au soleil, puis la broyent en un mortier de cuyvre, & la lavent afin que toute la terrestreité en sorte hors, & que les filetz par tel moyen soient purgez & nettoyez de toute immundicité : en apres les filent ainsi qu'on faict la laine, & font des draps, & quand ilz les veulent blanchir les jettent dedans un grand feu par l'espace d'une heure, puis les en retirent plus blancz que la neige sans estre aucunement endommagez, & en ceste maniere les nettoient & reblanchissent quand ilz sont salles & tachez, & ne leur fault autre lessive que le feu. Je ne veulx point en cecy parler de la Sallemandre qui est une espece de serpent ou lezard, qu'on dict vivre dedans le feu : car de cest animal je n'ay peu trouver


De la province de Suchur.
Chap. XLVII.



Delaissans ceste province de Chinchintalas derriere, & tirans vers Orient, on trouve un chemin fascheux & qui se continue par dix journées entieres, sans rencontrer maison ne habitation, qu’en peu de lieux, mais iceluy passé on entre en la province de Suchur laquelle est bien peuplée de villages & bourgades, dont la principale ville est appellee Suchur, qui baille denomination à toute la province. On y trouve bien peu de Chrestiens, car les habitans sont presque tous idolatres, & sont subjectz & tributaires au grand Cham : ilz ne se mestent point de traffiques, mais vivent seulement des fruictz de la terre. En toutes les montaignes du pays se trouve quantité de la racine appellée RheubarbeRheubarbe, laquelle extraicte d’icelles montaignes, est transportée en diverses regions par les marchandz.


De la cité de Campition.         Chap.     XLVIII.



La cité de Campition eſt grande & fameuſe, & la principale de la province de Tanguth : En icelle habitent Chreſtiens, Mahumetiſtes, & idolatres, mais les idolatres ont pluſieurs monaſteres eſquelz ilz adorent & font ſacrifices à leurs idoles qui ſont faictz, ou de pierre, ou de bois, ou de terre, & dorez par deſſus. Les aucuns d’iceulx idoles ſont ſi grans qu’ilz contiennent dix pas en longueur, & ſont couchez & renverſez par terre, comme ſ’ilz repoſoient : aupres deſquelz y en a d’autres petitz proſternez comme pour faire honneur & reverence aux grandz. Ces idoles ont auſsi leurs preſtres & religieux particuliers, qu’on eſtime vivre plus honneſtement & ſainctement que les autres : car les aucuns obſervent chaſteté, & ſoigneuſement ſe gardent d’enfraindre & tranſgresser la loy de leurs dieux. Ilz comptent le cours de l’année par les lunes, & n’ont autres mois ne ſepmaines que ſelon le cours de la lune : en chacune lune ilz obſervent & feſtent cinq jours continuelz, pendant leſquelz ilz ne tuent aucune beſte ne oyſeau, & ne mangent chair, mais vivent plus ſobrement & honneſtement que es autres jours. Les idolatres de la ville de Campition ont telle couſtume que chacun d’eulx peult avoir en mariage trente femmes, voire plus ſi tant en peut nourrir, toutesfois la premiere eſpouſée ſera touſjours eſtimée la plus digne & plus legitime. Le mary ne reçoit aucun dot de sa femme en faveur de mariage, mais au contraire luy baille & assigne dot & avancement pour l’avoir en mariage, ou en bestail, ou en serviteurs, ou argent selon sa puissance & faculté. Si la femme est odieuse, & qu’il la desdaigne, il luy est loysible la repudier à son plaisir & vouloir. Aussi prennent à femmes de leurs parentes jusques au second degré, mesmes leurs belles meres, & plusieurs autres choses leur sont loysibles & permises que par deça nous reputons à grand peché & offense, ilz vivent en plusieurs choses quasi comme bestes, ce que je puis bien asseurer pour avoir congneu leurs meurs & manieres de vivre : car j’ay demouré en ceste ville de Campition avec mon pere & mon oncle l’espace d’un an entier pour aucuns affaires.


De la cité d’Ezine, & d’un autre grand desert.
Chapitre             XLIX.



De la cité de Campition y a douze journées jusques à la ville d’Ezine, qui est contigue du costé de Septentrion a un grand desert sablonneux. En ce pays y a grande quantité de chameaux, & autre bestail, & oyseaux de toutes sortes, mais les habitans sont idolatres, vivantz de leur revenu, & des fruictz de la terre, sans aucunement se mesler de marchandise. Toutesfois ceulx qui veulent passer le grand desert qui tire vers Septentrion, sont contrainctz faire leurs preparatifz en ceste ville d’Ezine : car ce desert dure bien quarante journées au paravant qu’il soit passé. Et ne se trouve en icelluy aucune herbe verde ne habitation, sinon en quelques coustaulx & vallées, ou bien peu de gens se retirent en temps d’esté, & en quelques endroitz on trouve des bestes saulvaiges : mesmement des asnes saulvaiges qu’on y voyt à grands trouppeaulx. Toutes lesquelles villes & provinces sont & dependent de la grande province de Tanguth.


De la cité de Carocoram, & de l’origine de la seigneurie des Tartares             Chap. L.



Ayans passé ce grand desert, on vient à la cité de Carocoram, qui est située sur la coste de Septentrion, de laquelle à pris source & origine la premiere domination & seigneurie des Tartares : Car des leur commencement, & au paravant que d’eux on eust aucune congnoissance, ilz habitoient es campaignes de ceste contrée, n’ayans villes ne bourgades, mais seulement cherchans les pasturaiges & rivieres pour nourrir leur bestail, & n’avoient aucun chef ne capitaine de leur nation, mais estoient tributaires à un grand Roy & seigneur nommé Uncham, lequel aujourdhuy on appelle vulgairement Presteian. Or eulx venans à croistre & multiplier de jour en jour, ce Roy Unchan voyant que leur puissance excedoit la sienne, commença à craindre qu’ilz ne se fortifiassent contre luy, & veinssent à se rebeller. Au moyen dequoy afin de diminuer leur puissance, s’advisa qu’il seroit tres expedient & à son grand advantage de les diviser & separer, & envoyer prendre nouvelles habitations en diverses contrées. Ce que il s’efforça faire, mais ilz ne voulurent permettre d’estre ainsi rompuz & desassemblez, mais au contraire se retirerent ensemblement en un desert prochain & sur la coste de Septentrion, ou ilz occuperent grand pays, vivans en seureté, & sans craincte de leur Roy, auquel deslors & depuis refuserent payer aucun tribut.


Les Tartares eslisent un Roy d’entre eulx, & de la guerre qu’il eut contre Uncham.
Chapitre           LI.



Peu de temps apres les Tartares d’un commun accord & consentement esleurent pour leur chef & Roy, un homme d’entre eulx qu’ilz jugerent estre le plus prudent & saige, nommé Chinchis. Ce fut en l’an de nostre Seigneur, Mil cent quatrevingtz & sept, auquel ilz baillerent la couronne royalle, & de toutes partz s’assemblerent vers luy pour luy presenter leur obeissance & subjection avec promesse de fidelité. Or luy qui estoit homme de grande prudence, sceut si bien & discrettement gouverner ses subjectz, qu’en peu de temps conquist huict provinces, qu'il annexa à son royaulme. Et quand il prenoit quelque ville ou chasteau, jamais ne permetoit tuer aucun, ne le spolier de ses biens, qui voluntairement se fust rendu & submis à sa subjection, ou qui luy eust donné confort & ayde à subjuguer les autres citez, par quoy usant de telle humanité, se feit aymer & priser de tous. Donc se voyant desja eslevé en si grande gloire et puissance, envoya ses ambassadeurs vers le Roy Uncham, auquel au paravant il avoit esté tributaire, pour luy demander sa fille en mariage. Ce que le Roy Uncham prenant à grande injure, leur auroit par indignation respondu, j'aymerois mieulx avoir fait brusler ma fille, que l'avoir mariée à mon serviteur. Et en dechassant les ambassadeurs de Chinchis, leur dist : Dictes à vostre maistre, Pource que tu es parvenu à si grand orgueil & presumption, que tu as osé entreprendre de demander à femme la fille de ton seigneur, pour empescher que tu ne joysse de tes desirs, je la feray mourir de male mort.


De la victoire des Tartares contre le Roy Uncham       Chap.   LII.



Ayant le Roy Chinchis entendu l'outrageuse response du Roy Uncham, duquel il estoit ainsi mesprisé, assembla ses forces, & feit marcher son armée contre luy, en deliberation de se venger de tel outrage, & vint asseoir son camp en une grande plaine appellée Tanduc, puis envoya ses heraulx vers le Roy Uncham luy denoncer la guerre mortelle, & qu’il eust à se defendre, lequel aussi de sa part assembla grande armée, avec laquelle il se mist en la campaigne & vint camper au plus pres du camp de ses ennemis. Lors Chinchis Roy des Tartares commenda à ses enchanteurs, & astrologues, de luy declairer quel evenement il devoit avoir de la bataille, lesquelz prindrent une canne ou rouseau, qu’ilz diviserent en deux moytiez de sa longueur, & misrent les deux pieces en terre, l’une desquelles ilz nommerent Chinchis, & lautre Uncham, & dirent au Roy : Ce pendant que nous lirons les invocations de noz dieux, il adviendra par leur vouloir & permission, que ces deux verges de canne se batailleront l’une contre l’autre, & celle qui viendra à surmonter l’autre, & se mettre dessus, le Roy duquel elle porte le nom, gaignera la bataille & obtiendra victoire. Estant donc le peuple assemblé pour veoir le spectacle des deux verges, les astrologues commencerent à faire leurs invocations, & lire leurs enchantemens, Et lors s’esbranlerent soubdainement les deux parties de la ronce, se heurtans l’une contre l’autre jusques à ce que finablement celle qui tenoit le nom & parry de Chinchis, monta dessus celle du Roy Uncham : duquel spectacle les Tartares furent fort joyeux, s’asseurans de la victoire future. Trois jours apres fut donnée la bataille, qui fut cruelle, & furent tuez en icelle plusieurs personnes d’une part & d’autre. Toutesfois à la fin Chinchis eut le champ & demoura victorieux. Au moyen de laquelle victoire il subjuga entierement le royaulme de Uncham, & le rendit tributaire. Apres la mort de Uncham, Chinchis regna seulement par six ans, pendant lesquelz il conquist plusieurs provinces, mais estant devant un chasteau qu’il tenoit assiegé, & luy faisant donner vivement l’assault, s’estant approché trop pres d’iceluy, fut attainct d’une flesche au genoil, duquel coup il mourut peu apres, & fut ensepulturé au mont Alchai, auquel lieu tous les autres ses successeurs Roy des Tartares, & ceulx qui sont de leur race & lignée, sont inhumez, encores qu’il fust besoing y apporter le corps de cent lieuës loing.


Description des Roys de Tartarie & de leur sepulture au mont Alchai
Chap.     LIII.



Le premier Roy des Tartares estoit nommé Chinchis, le second Occhin, le trosiesme Barchim, le quatriesme Allau, le cinqiesme Monguth, le sixiesme Cublai, qui est à present regnant, la puissance & seigneurie duquel est plus grande que de tous ses predecesseurs, mais (qui plus est) si tous les royaulmes des Chrestiens & Sarrazins estoient tous ensemble, à peine seroient à comparer à l’Empire des Tartares : ce que plusamplement je donneray à congnoistre lors que je descripray leur grande puissance & domination. Or quand il advient qu’on porte le corps d’un grand Cham decedé pour ensepulturer en la montaigne d’Alchai. Ceulx qui le conduysent, tuent indifferemment toutes les personnes qu’ilz rencontrent par les chemins, leur disans : allez & servez en l’autre monde nostre seigneur & Roy : car ilz sont si abusez des folles persuasions de leurs faulx dieux, qu’ilz croyent fermement que ceulx qu’ilz font ainsi mourir, sont destinez au service de leur Roy en l’autre monde. Et non seulement ilz usent de ceste furie & cruaulté envers les hommes, mais aussi envers les chevaulx qu’ilz trouvent par les chemins, lesquelz avec les meilleurs chevaulx de l’escuyeris du Roy ilz font mourir, estimans qu’ilz seront destinez pour l’usaige de leur Roy en l’autre monde. Quand le corps du grand Cham Monguth predecesseur de cestuy qui à present regne fut porté inhumer en la montaigne d’Alchai, les gendarmes, qui le conduysoient, tuerent par les chemins (comme j’ay entendu) environ vingt mil hommes, pour ceste seule occasion & malheureuse superstition.


Des meurs & coustumes des Tartares en general.
Chapitre     LIIII.



Les femmes des Tartares sont entierement fideles à leurs mariz. Aussi ilz reputent entre eulx abominable, & vice intolerable, si aucun ose attenter contre la pudicité de la femme de son prochain, & rigoreusement est entre eulx defendu & prohibé, qu’en cela l’un ne face injure à l’autre. Toutesfois ilz estiment chose honneste & licite, que chascun puisse espouser autant de femmes qu’il en peult nourrir, combien que la premiere soit tousjours reputée la principale & plus honnorable. Hors mis leurs sœurs ilz peuvent espouser toutes leurs parentes en quelque degré qu’elles soient, en ligne collaterale, mesmes leur belle mere apres le deces de leur pere, aussi le frere peult espouser la veuve de son frere. Les hommes ne reçoivent aucun dot de leurs femmes, mais au contraire leur en assignent, & à leurs meres. A cause du nombre des femmes, les Tartares ont plusieurs enfans, & toutesfois la grande multitude de femmes ne leur est point trop griefve & onereuse, car elles travaillent & de leur labeur gaignent beaucoup. Oultre ce, elles sont fort curieuses & soigneuses pour le gouvernement de leur famille, & appareiller le boire & le manger de leurs mariz. Et n’ont pas moins de solicitude pour l’entretenement de la maison & choses domestiques. Quant aux hommes ilz s’employent à la chasse aux bestes saulvaiges, & au vol des oyseaulx, ou à l’exercice des armes. Les Tartares nourrissent de grands trouppeaulx de beufz, moutons, & autre bestail, avec lesquelz ilz demourent es lieux de pasturaige, assavoir en esté es montaignes & lieux plus froidz, esquelz ilz trouvent du boys, & bons pasturaiges pour leur bestail, & en hyver ilz se retirent es pays chaulx, esquelz ilz trouvent des fourrages pour leurs bestes. Ilz ont de petites maisonnettes en forme de Maisons des Tartares.tentes couvertes de feultres, qu’ilz portent avec eulx la part ou ilz vont : Car ilz les peuvent ploier & estendre, lever & oster facilement. Ilz ont tousjours leur huys & ouvertures au contraire du midy, semblablement ilz ont des chariotz couvertz de feultres, qu’ilz font tirer & mener par chameaux, dedans lesquelz ilz mettent leurs femmes, enfans, & utensilles necessaires, lesquelz par le moyen de telle couverture ilz saulvent & defendent contre la pluye & autres injures du temps.


Des armes & vestemens des Tartares.
Chapitre       LV
.



Les armes & acoustremens de guerre dont usent les Tartares ne sont pas de fer comme les nostres, mais sont faictz d’un cuyr fort & dur, comme est le cuyr de buffles & autres bestes qui ont la peau dure. Ilz sont fort bons archers, aussi des leur premiere jeunesse on les accoustume & exercite à tirer de l’arc. ilz usent aussi de massues & espées, mais bien peu. Ceulx qui sont les plus riches & opulens usent d’habillemens de soye & de drap d’or, fourrez de peaulx delicates, comme de regnardz, armelines & autres bestes, mesmes de celles qu’on appelle Soubellines, & autres peaulx qui sont estimées les plus riches & precieuses.


De leur vivre.         Chapitre     LVI.



Ilz vivent de grosses viandes, mesmement de chair, laict & fromaige, & sont autant affectionnez à la chasse des Viandes immondes.bestes viles & immondes, comme des autres qui sont nettes & bonnes à manger : Car indifferemment ilz mangent & chiens & chevaux, couleuvres & semblables bestes reptiles, dont il se trouve grande quantité au pays. Ilz beuvent le Laict de jumens.laict des jumens, lequel ilz preparent en telle sorte qu’il ressemble vin blanc, & n’est pas beaucoup fade & insipide à boire. Ilz appellent ce breuvaige, Chuinis.


Des erreurs & idolatrie des Tartares.
Chapitre     LVII.



Les Tartares adorent & reverent pour Dieu un certain Demon, qu’ilz ont d’eulx mesmes faict & inventé, & le nomment Nagatai, dieu des Tartares.Natagai, lequel ilz estiment estre Dieu de la terre, & avoir la solicitude d’eulx, leurs femmes, & enfans, ensemble des fruictz de la terre, & tout leur bestail. Ilz ont ce dieu en tel honneur & reverence, qu’il n’y a aucun d’eulx qui n’en ayt en sa maison l’imaige & figure. Et pource qu’ilz croyent asseurement leurs femmes & enfans estre en la charge & tutelle de ce dieu Natagai, ilz font mettre au pres de son imaige d’autres petites figures pour representer leurs femmes & enfans, assavoir leurs femmes a la main dextre, & les enfans devant la face de l’idole. Oultre leur font grande reverence, quand ilz vont prendre leur repas : Car devant que boire ne manger, ilz oignent & frottent la bouche de leurs images, avec la gresse de leur chair cuicte. Et font mettre une portion de leur disner ou soupper en certain lieu hors du logis, estimans que leurs dieux en prennent refection. Cela faict ilz se mettent à table pour prendre leur repas. Mariages entre les deffunctz.Si le filz d’aucun des Tartares decede avant que d’estre marié, & semblablement la fille d’un autre sans estre mariée, les parens des deux costez s’assemblent & accordent le mariage d’entre les deffunctz, comme s’ilz estoient vivans, & en font expedier lettres de leurs conventions matrimonialles, puis font peindre en un tableau la figure du jeune homme deffunct, ensemble de la fille, lequel tableau avec certaine somme de deniers, meubles & utensilles, ilz jectent dedans le feu de leur sepulture, croyans fermement qu’ilz seront ainsi conjoinctz par mariage en l’autre monde. Et pour raison de telles nopces, font de grands festins & bancquetz, mesmement font jecter & respendre portion des viandes dedans le feu de leur sepulture, estimans que les espousez en feront semblable solennité. En ce faisant les parens des deffunctz pensent avoir contracté entre eulx affinité, tout ainsi que si les nopces avoient esté faictes & celebrées du vivant des deux mariez.


De l’industrie & dextérité des Tartares.
Chapitre     LVIII.



Les Tartares sont gens belliqueux, & adextres aux armes, promptz & hardiz à entreprendre toutes choses, sans craincte ne timidité. ilz ne sont point effeminez, delicatz, ne adonnez aux delices & voluptez, mais au contraire de Sobriété des Tartares.grande patience & magnanimité, pour endurer labeur, faim & soif. Il advient aucunesfois qu’ilz seront un mois entier, sans boire ne manger autre chose que laict de jumentz, & chairs des bestes qu’ilz prennent à la chasse, mesmes leurs chevaulx quand ilz vont à la guerre ne sont nourriz que de l’herbe qu’ilz paissent par les champs, ilz sont aucunesfois toutes nuict à cheval armez. Et neantmoins ce pendant leurs chevaulx paissent es lieux ou ilz rencontrent bons pasturages. Quant à eulx ilz se contentent de peu de viande, quelque grand labeur & travail qu’ilz ayent prins. Ilz usent de grandes ruses & finesses, pour prendre une ville ou quelque forteresse. Et quand ilz dressent une armée, & font leurs apprestz pour aller à la guerre en pays loingtain, ilz ne portent avec eulx sinon leurs armes, & quelques petitz pavillons pour se couvrir en temps de pluye. Oultre un chacun porte deux petitz vaisseaux que nous appellons bouteilles ou flascons, lesquelz ilz remplissent de laict, dont ilz boyvent par pays. Aussi ont un petit pot pour faire cuyre leur chair. Et quand ilz sont pressez de partir pour aller encores plus loing, ilz prennent seulement pour porter avec eulx du laict caillé & endurcy, comme paste seiche, lequel en apres ilz broyent & destrampent avec de l’eaue, & leur sert de viande & breuvage.


De la Justice des Tartares.       Chap.     LIX.



Ilz punissent les malfaicteurs en ceste maniere, Si quelqu’un à desrobé une chose de peu de valeur & ne merite d’estre faict mourir, ilz le font fouetter par sept fois, ou dixsept fois ou vingtsept, ou quarante sept, selon la gravité du delict, adjoustant dix, & jusques à cent. Justice des des Tartares.Et quelque fois advient que les aucuns ainsi fustiguez en meurent. Et si quelqu’un desrobe un cheval, ou autre chose pour laquelle il doybve souffrir mort, ilz luy font donner un coup despée au travers du ventre, tellement qu’il en meurt. Mais s’il veult racheter sa vie, il fault qu’il rende neuf fois la valeur de la chose furtivement prinse. Ceulx qui ont des chevaulx, beufz & chameaux. ilz leur merquent le poil de certain signe qu’ilz font avec du feu, & les envoyent sans gardes paistre aux champs. Toutesfois au menu bestail ilz ont gardes & bergiers. Telles ont esté les premieres meurs & coustumes des Tartares, mais depuis qu’ilz sont venuz à se mesler & converser avec divers peuples, ilz ont aucunement degeneré de leurs premieres meurs & coustumes, & se sont accommodez aux meurs des peuples avec lesquelz ilz ont conversé & prins alliance.


Des campaignes de Bargu, & des dernieres Isles de la coste de Septentrion.
Chap.     LX.



Je me suys aucunement amusé à descrire les meurs & coustumes des Tartares, mais maintenant je retourneray à declarer les provinces de la region Orientale, selon l’ordre dont j’ay usé cy dessus. Donc laissans la cité de Carocaram, & tirans du mont d’Alchai vers Septentrion, on vient es campaignes de Bargu, qui ont quarante journées de longueur, les habitans d’icelles sont appellez Medites.Medites, & sont subjectz au grand Cham, vivans soubz mesmes meurs & coustumes que les Tartares. Ce sont gens sauvaiges & ruraulx, qui vivent des bestes qu’ilz prennent à la chasse, mesmement des cerfz, dont y a grande quantité au païs, & Cerfz privez.les sçavent si bien apprivoiser, qu’ilz s’en servent & les chevauchent comme on feroit des chevaulx, ou des asnes. Ilz n’ont point de bled ne vin. En esté ilz font de grans chasses & prinses, tant de bestes sauvaiges, que d’oyseaulx, dont ilz font leurs provisions pour vivre en hyver. Car toutes bestes & oyseaulx, approchant l’hyver, se retirent ailleurs, au moyen que le pays y est extremement froid en hyver. Apres avoir cheminé les quarante journées dessusdictes par ces campaignes, on parvient aux rivaiges de la grand mer Occeane, sur la coste de laquelle es montaignes d’icelle les faulcons, que nous appellons passagiers font leurs aires, lesquelz sont apportez de ce lieu en la court du grand Cham. On ne trouve esdictes montaignes autres oyseaulx que faulcons, sinon certain petitz oyseletz qui ne servent que de nourriture aux faulcons. Bien se trouve es Isles de cest Occean, grande quantité de Gerfaulx.gerfaulx, qu’on transporte semblablement en la court du grand Cham. Au moyen dequoy ne fault estimer que de ceulx qu’on apporte des terres des Chrestiens en Tartarie, il en vienne aucun jusques au grand Cham, car on n’en tiendroit compte, d’autant qu’ilz en ont grande abondance, mais ilz demeurent en la Tartarie qui est voysine & limitrophe d’Armenie, & Cumanie. En ceste coste y a des Isles si eslongnées & tirans vers Septentrion, que le pol artique y semble decliner vers Midy.


De la province d’Ergimul, & ville de Singui.
Chapitre       LXI.



Or à present nous fault retourner à la cité de Campition, de laquelle avons cy dessus parlé, afin de reprendre de là un autre chemin, pour aller es autres provinces que n’avons encores declarées. Donc si de la cité de Campition. Campition en tirant vers Orient on chemine par cinq journées. On oyt de nuict par les chemins, des Voix horribles de malings esperitz.voix horribles de malings esperitz qui effraient grandement, & cela continue jusques a ce qu’on entre es Royaumes d’Orgimul, & de Cerguth, qui sont deux Royaumes subjectz & tributaires au grand Cham. En iceulx on trouve des Chrestiens, Nestorians, des Mahumetistes, & semblablement des idolatres. Aussi y a plusieurs villes & chasteaulx. Si de la on passe oultre, prenant le chemin entre Orient & Midy, on vient en la province de Cathay. Toutesfois entre le Royaume de Cathay, & celuy de Cerguth, y a une belle ville appellée Singui.Singui, les habitans de laquelle sont des trois sectes cy dessus mentionnées. On y trouve aussi des beufz sauvaiges, autrement buffles, qui sont merveilleusement grandz, & quasi autant qu’elephans, ilz sont blancz & noirs, ayans le poil long de trois paulmes. De ces buffles y en a Buffles privez.plusieurs qui ont esté apprivoisez, & servent à porter de grandes charges, les autres sont mis à la charrue, qui en peu de temps labourent grande quantité de terre, ilz ont en ceste province Musq singulier.du meilleur musch qu’on puisse trouver en tout le monde, car ilz ont au pays une certaine espece de beste de la grandeur d’un chat, ayant le poil rude comme de cerf, les ongles assez grandz, & quatre dentz seulement, asçavoir deux dessus & autant dessoubz, aupres du nombril entre le cuyr & la chair, elle a une vessie plaine de sang, qui est le vray musch, dont procede une odeur tant souefve & doulce. Les habitans de ceste contrée sont idolatres, grandement adonnez à luxure, ilz sont gras par le corps, ayans le nez court, & force poil & moustaches au tour de la bouche, Les femmes sont fort belles & blanches : & Mariage sans avarice.quand les hommes se veulent marier, ilz choisiront & prendront plustost une femme qui soit belle, que noble ou riche. Dont advient que bien souvent un grand & noble personnaige prendra en mariage une pauvre femme qui sera belle, & pource assignera douaire à sa mere. On y trouve beaucoup de marchandz negociateurs & artisans. La province est grande, ayant d’estendue en longueur vingt cinq journées, & est bien fertile. Il y a des Phaisans.phaisans merveilleusement grans, ayans le plumaige de la queuë long de deux piedz & demy ou environ. On y trouve aussi grande quantité d’aucuns oyseaulx qui sont de tresbeau plumaige & de diverses couleurs fort plaisantes, que n’avons acoustumé veoir en ces pays.


De la province d’Egrigaie.         Chap.       LXII.



Allans plus oultre vers Orient, & ayant cheminé sept journées, on entre au pays d’Egrigaie, auquel on trouve plusieurs villes & chasteaux, & depend de la grande province de Tanguth, dont la ville capitalle est appellée Calacie.Calacie. Les habitans sont idolatres, fors qu’il y a quelques Chrestiens Nestorians, lesquelz y ont trois Eglises, & sont tous subjectz au grand Cham. On trouve en la cite de Calacie des draps qu’ilz appellent Zambillotz, faictz de laine blanche, & poil de chameau, & ne s’en trouve point de plus beaulx au monde. A ceste cause les marchans les transportent vendre en diverses contrées.


Des provinces de Teuduch, Gog, & Magog, & de la ville des Cianiganiens.   Chap.     LXIII.



De la province d’Egrigaie tirant vers l’Orient, le chemin conduict en la province de Teuduch, qui est bien habitée, & contient plusieurs villes & chasteaulx, & en laquelle avoit de coustume resider ce grand Roy & tant renommé par tout le monde, vulgairement appellé Presteiehan. Mais maintenant elle est subjecte & tributaire au grand Cham, ayant toutesfois un Roy qui est de la lignée de Presteiehan. Et depuis que le Roy Chinchis eut vaincu & occis en bataille le Roy Presteiehan, tousjours les grands Cham ses successeurs ont baillé leurs filles en mariage aux Roys de ceste province. Et combien qu’en icelles y ayt quelques idolatres, & aussi des Mahumetistes, toutesfois la plus grande partie de la province tient en la foy & religion Chrestienne. Et y sont les Chrestiens superieurs : mesmement y a entre eulx une maniere de gens qu’ilz appellent Argons, qui sont estimez & reputez plus discretz & magnifiques que les autres habitans. En ceste contrée est la province de Gog, & Magog, lesquelz ilz appellent Lug & Mungug. On trouve en ce pays La pierre lazule.la pierre lazule, de laquelle on faict le fin azur. Semblablement on y faict de bons zambillotz de poil de chameaulx, & aussi des draps d’or & de soye de diverses façons. Il y a une ville appellée Sindacui.Sindacui, en laquelle on faict de braves armeures, fort bonnes, & de toutes sortes, pour la commodité de la guerre. Es montaignes du pays se trouvent de grandes minieres d’argent, semblablement y a de belles chasses pour les bestes saulvaiges, & appellent ce lieu de montaignes Ydifa.Ydifa. De ceste ville de Sindacui, y a trois journées jusques à la cité des Cianiganiens, en laquelle y a un beau grand Palays pour le sejour du grand Cham quand il vient au pays. Ce qu’il faict bien souvent, aumoyen que pres de la cité y a plusieurs grands marays esquelz on trouve de toutes sortes d’oyseaulx & gibier, mesmement des grues, faisans, perdrix & autres semblables qui se prennent avec gerfaulx, faulcons, & autres oyseaulx de proye, en quoy le grand Cham prend grand plaisir & delectation. Il y a en ce pays des Grues de cinq especes.grues de cinq sortes, les unes ont les aesles noires comme corbeaux, les autres sont fort blanches, ayans en leur plumaige des yeulx de couleur d’or, comme sont les queues de noz paons. Y en a d’autres semblables aux nostres, & d’autres qui sont plus petites, mais elles ont les plumes fort longues & belles, entremeslées de couleurs rouge & noir. La cinqiesme espece sont grises, ayans les yeulx rouges & nois, & ceulx la sont fort grandes. Pres de ceste cité y a une vallée ou sont plusieurs logettes, esquelles on nourrit grand nombre de perdrix, reservées & destinées pour le Roy, quand il viendra pour quelque temps au pays.


De la cité de Ciandu.       Chap.   LXIIII.



De la cité des Cianiganiens y a trois journées en tirant vers Septentrion, jusques a la ville de Ciandu, laquelle à este construicte par le grand Cham Cublay, qui y à faict bastir un beau, grand & Palays sumptueux.sumptueux Palays, de pierres de marbre, & enrichy d’or. Au pres de ce Palays est le beau parc royal, tout enclos de murailles, ayans sept lieuës & demie de circuyt. Dedans ce parc y a le beau bocaige, plusieurs fontaines & ruysseaux, belles prairies, & diverses sortes de bestes saulvaiges, comme cerfz, dains, chevreulx, & autres bestes qui sont gardées & reservées, pour donner plaisir au Roy quand il y vient pour quelque temps s’esbatre. Ce qu’il faict souventesfois, & y vient chasser, estant monté à cheval menant avec luy un leopard privé, lequel il lasche apres les cerfz & les dains, & quand quelque beste est prise, il la faict presenter à ses gerfaulx & oyseaulx de proye, à quoy il prend grand plaisir. Au meilleu du boys y a une belle Maison de cannes & roseaulx.maison de plaisance, faicte de cannes & roseaulx, laquelle est toute dorée par dedans & dehors, avec enrichissement de plusieurs belles peinctures, & est construicte de tel artifice, que la pluye ne luy peult faire aucun dommage. Oultre ceste maison se peult (tout ainsi qu’un pavillon) deffaire & mettre par pieces, & incontinent remettre sus : & quand elle est dressée, il y a environ deux cens cordes de soye dont elle est lyée & soustenuë. D’avantaige les roseaux dont elle est faicte, ont bien quinze pas de longueur, & trois paulmes d’espesseur, au moyen dequoy ilz en font non seullement des pilliers, des ayz & cloysons, mais aussi des lambriz & planchers. Et pour faire les couvertures de maison, ilz divisent chascun roseau par les neudz, puis les fendent en deux en forme de tuylles & festeaux, dont ilz couvrent les maisons. Le grand Cham à de coustume sejourner en ce lieu de plaisir trois moys l’année, assavoir en Juing, Juillet & Aoust, par ce que l’air y est fort salubre & tempéré, & n’est point le lieu subject aux ardeurs du soleil. Pendant ces trois moys la maison est tousjours dressée, & preparée dans le boys, mais le reste du temps elle est serrée & gardée soigneusement en autre lieu, apres l’avoir deffaicte & mise par pieces. Car des le vingthuytiesme jour d’Aoust le Roy part de la cité de Ciandu, pour aller en un autre lieu faire sacrifice solennel à ses dieux, par lesquelz ilz croit & espere la vie & santé luy estre concedée, ensemble à ses femmes, enfans & Haraz du grand Cham.bestes qu’il à en sa possession : Car il a un grand haraz de chevaulx & jumens blanches, qu’on estime exceder le nombre de dix mil bestes chevalines. Or en ceste solennité que le Roy Forme de sacrifice.festoye ses dieux on prepare en certaines vaisseaux convenables du laict de jument, lequel le Roy de ses propres mains respand ça & la en l’honneur de ses dieux, estimant (comme ses saiges luy donnent à entendre) que les dieux boyvent le laict respandu, & par ce moyen ont grand besoing & solicitude de conserver tous les biens & possessions du Roy. Apres ce damnable sacrifice le Roy boit du laict de ses jumentz blanches, & n’est permis à aucun autre de tout ce jour en boire, s’il n’est du sang royal, fors toutessois un certain peuple qu’ilz appellent Horiach.Horiach, qui joyst de semblable privilege, à cause d’une grande victoire qu’il obtint pour le grand Cham Chinchis. Donc ceste coustume ceremonieuse est perpetuellement observee par les Tartares en grande reverence & solennité par chascun an le vingthuitiesme jour d’Aoust : de la vient que le peuple tient en grand estime & honneur les chevaulx blance & jumentz blanches. Oultre en ceste province ilz mangent la chair des hommes qui par jugement publiq sont condamnez à mourir. Le grand Cham à des saiges & Magiciens.Magiciens, qui par art diabolique troublent l’air, & le reduysent en tenebres & obscurité quand ilz veulent, hors mis le Palays royal, sur lequel la lumiere demoure claire et entiere. Semblablement ces Magiciens se vantent de faire par leur art diabolique, que le Roy estant assis à table, les couppes d’or qui sont sur son buffet (lequel ordinairement est assis au milieu de la table) saufteront plaines de vin ou autre breuvage, jusques sur la table devant le Roy : ce qu’ilz dient faire par artifice secret. Et quand ilz celebrent les Forme de sacrifice.festes de leurs idoles, le Roy leur donne quelque quantité de moutons beliers, lesquelz avec boys d’aloés & encens ilz offrent à leurs dieux, estimans que ce leur soit agreable & odoriferant sacrifice. Puis apres les avoir faict cuyre, ilz leur en présentent la chair, avec chansons & grand Voyez pour scelle manger. Et le potaige ilz le respandant devant l’idole, duquel ilz célébrent la feste, & afferment par tel moyen acquerit & meriter leur grace, tellement qu’ilz envoyent l’abondance & fertilité de toutes choses sur la terre.


D’aucuns moynes idolatres.
Chapitre.   LXVI.



En ce pays on trouve plusieurs moynes, destinez au sacrifice des idoles, lesquelz ont un Couvent de moynes idolatres.monastère aussi grand comme une bonne bourgade, car en sceluy habitent environ deux mille moynes que servent ordinairement aux idoles, & sont différens des gens laiz, par la teste raze, & l’habillement monachal, car ilz portent tous la teste & la barbe raze, & l’habillement d’un religieux. Ces moynes en faisant les festes & solennitez de leurs idoles, chantent à hausse voix, & allument en leur temple grande quantité de lumieres, & sont plusieurs autres sott$s & ridicules ceremonies. Il y a encore s’en autres lieux des moynes, & divers idolatres, les aucuns desquelz ont pluſieurs femmes, les autres en l’honneur de leurs dieux vivent chaſtement, menans vie auſtere, car ilz ne mangent autre choſe que du ſon detrempé avec de l’eaue. Et ſont auſsi veſtuz de gros draps & rudes, & de couleur laide & contemptible, & repoſent au lieu de lictz ſur fagotz de ſerment. Diſcord entre moines. Toutesfois les autres moynes du pays qui ne vivent pas ſi eſtroictement s’en mocquent, & dient que ceulx qui menent vie ſi auſtere ſont heretiques, & ne ſervent pas aux dieux, ſelon la vie convenable & requiſe.


FIN DU PREMIER LIVRE.

LIVRE DEUXIESME,
DES REGIONS ET PROVINCES
DE L’INDE ORIENTALE
.


De la puiſſance & magnificence de Cublai
grand Cham de Tartarie.
Chapitre I.



En ce ſecond livre j’ay determiné deſcrire la ſumptueuse magnificence, ſingularitez, puiſſance & richeſſes, avec le gouvernement & adminiſtration de l’Empire du grand Cham, Empereur des Tartares, nommé Cublai à present regnant, Car en magnificence & ample domination il surpaſſe ſans comparaiſon tous ſes predeceſſurs, auſſi il a tellement eſtendu les limites, & frontieres de ſon Empire, qu’il à preſque reduict tout l’Orient en sa puiſſance & ſubjection. Ce grand ſeigneur Cublai eſt deſcendu de la lignée de Chinchis premier Empereur de Tartarie, & le ſixieſme en ordre, qui commença à regner des l’an de l’incarnation de noſtre Seigneur mil deux cens cinquante ſix, gouvernant ſon peuple avec grande ſageſſe & gravité. Il eſt bel homme, bien adextre & exercité aux armes, robuſte & bien diſpos de ſes membres, avec promptitude d’eſperit, pour entreprendre & executer grandes choſes, toutesfois avec conſeil, uſant de grande providence & diſcretion au gouvernement de ſon peuple, car au paravant qu’il parvint à l’Empire, il s’eſt pluſieurs fois porté vaillamment en guerre, ayant reputation de prompt & hardy capitaine, & en toutes autres choſes s’eſtoit demonſtré prudent & diſcret. Toutesfois depuis qu’il a eu le gouvernement de l’Empire, il ne s’eſt trouvé qu’une fois en bataille : car il y a touſjours commis ſon lieutenant, ou l’un de ſes enfans, ou quelque autre grand ſeigneur de ſa court.


De la rebellion que fist Naiam contre Cublai.
Chapitre II.



Nous avons dict cy deſſus que l’Empereur Cublai ſ’eſt trouvé ſeulement une fois en bataille pendant ſon regne, mais maintenant en dirons la cauſe. En l’an mil deux cens quatre vingtz & ſix, un de ſes neveux nommé Naiam jeune homme de l’aage de trente ans, eſtant gouverneur en pluſieurs provinces & ſur divers peuples, eſmeu par temerité & preſumption, s’eſleva contre ſon oncle & ſeigneur ſouverain l’Empereur Cublai, dreſſant & mettant ſus alencontre de luy une groſſe armée. Et afin de mieulx s’aſſeurer de la victoire pour eſtre le plus fort, trouva moyen d’aſſocier en ceſte rebellion un autre Roy nommé Caidu nepveu du grand Cham.Caydu, qui ſemblablement eſtoit nepveu de l’Empereur Cublai, mais avoit conceu alencontre de luy inimitié & malveillance mortelle. À quoy facilement ſ’accorda de luy donner confort & ayde en ceſt affaire, meſmes luy promist de ſ’y trouver en personne, & mener avec luy cent mil hommes en armes. Eulx donc ſuyvant leurs deſſeinctz, delibererent d’eulx aſſembler avec leurs forces en une certaine campaigne, pour de la entrer en pays, & courir ſus à l’Empereur. Et deſlors Naiam avoit en ſon camp environ Je croy que il y a icy faulte, & qu’on y a mis quadringenta pour quadraginta, c’est 400000 pour 40000.quatre cens mil hommes en armes.


Comment l’Empereur prevint & ſe fortifia
contre ſes ennemis.
Chap. III.



Ceſte entreprinſe fut incontinent deſcouverte à l’Empereur Cublai, & de quel couraige ſes nepveuz de conſpiration publique s’eſtoient eſlevez contre luy. Au moyen dequoy il jura par ſon chef, & ſa couronne Imperialle qu’il ſe defendroit d’eulx, & oultre ſe vengeroit de l’audace & temerité de ſes ennemis. Et de faict en moins de vingtdeux jours il aſſembla tumultuairement & ſelon l’exigence de l’entreprinſe une aſſez groſſe armée, aſçavoir de Not. qu’il y a 360000 pour 36000.trenteſix mille chevaulx, & cent mille hommes de pied, & ce des environs de la cité de Cambalu ſeulement. Et combien qu’il euſt peu aſſembler & mettre ſus une plus groſſe armée, eu eſgard à ſa puiſſance, & grandeur de ſon Empire. Toutesfois voulant ſurprendre & charger à l’improviſte ſon ennemy, ne voulut s’arreſter à faire pluſgrand amas de gens, de peur que ſon entreprinſe fuſt deſcouverte à ſes ennemis, & que advertiz de ce, ilz prinſſent la fuyte, ou ſe retiraſſent avec leur armée en quelque fortereſſe, en laquelle ilz ne peuſſent facilement eſtre rompuz & deſconfictz, joinct auſſi que l’Empereur Cublai avoit lors d’autres armées en campaigne, qu’il avoit envoyées en diverſes provinces pour les ſubjuguer & conqueſter, leſquelles il ne voulut revoquer, & faire retourner, pour ne donner à congnoiſtre ſon intention, ains commanda Bons ſtratageme de guerre.d’obſerver ſoigneuſement & prendre garde ſur les chemins, paſſaiges, & frontieres, qu’aucun ne portaſt nouvelles à Naiam de ſon entrepriſe, & qu’il ne peuſt eſtre preadverty de ſa venue, au moyen dequoy tous allans & venans eſtoient arreſtez par les gardes à ce commiſes, de peur que Naiam en ſceuſt ſeulement le bruit. Les choſes ainſi diſpoſées, l’Empereur Cublai demanda l’advis & conſeil de ſes aſtrologues ſur l’evement de ceſte guerre, & en quel temps & quelle heure il debvoit partir & marcher en bataille contre l’ennemy, pour ſelon les diſpoſitions fatalles heureuſement ſucceder, leſquelz luy predirent tous d’un commun accord l’heureux ſucces de la guerre & qu’il eſtoit temps de partir pour obtenir victoire de ſes ennemis.


De la victoire de Cublai contre Naiam.
Chap. IIII.



Donc l’Empereur Cublai fiſt diligemment marcher ſon armée, tellement qu’il parvint en brief temps juſques aupres d’une grande plaine, en laquelle Naiam s’eſtoit campé, attendant le Roy Caydu, qui venoit à ſon ſecours. Or pour ceſte nuict l’Empereur Cublai aſsiſt ſon camp, & le fiſt repoſer ſur un petit couſtau aſſez pres des ennemis ſans rien eſmouvoir ne faire aucun bruit. Alors les gens d’armes & ſoldatz de Naiam, ne ſe doubtans de riens, comme ne ſachans la venue de leur ennemy, vagoient ça & là deſarmez par la campaigne, faiſans grande chere ſans ſoucy, ne craincte d’aucun. La nuict paſſée, & ſi toſt que le jour commença à poindre l’Empereur Cublai à la deſcente du couſtau, miſt en ordre ſon armée, laquelle il diviſa en douze bataillons en chacun deſquelz il miſt trois mille hommes de cheval. Et au regard des gens de pied, ilz eſtoient mis en tel ordre, qu’en plusieurs endroictz à chacun homme de cheval il y avoit deux hommes de pied de chacun coſté, ayans lances, & bois long pour les ſervir. Quand à l’Empereur il eſtoit aſsis en un Chaſteau de l’Empereur, porté par elephans.chaſteau porté par quatre elephans (choſe admirable) auquel eſtoit ſemblablement l’enſeigne imperialle. Or quand ceulx de l’armée de Naiam eurent aperceu les enſeignes deſployées & l’Empereur Cublai & ſes bataillons marchans contre eulx en bataille rangée, ilz furent grandement effrayez, car ilz attendoient encores le ſecours du Roy Caydu, auquel ilz avoient leur pluſgrande fiance : & ſoubdainement coururent au pavillon de Naiam pour l’en advertir, lequel ilz trouverent couché avec une concubine qu’il avoit amenée avec luy. Lors Naiam promptement ſe reſveille, & en la plus grande diligence qu’il peult, miſt ſes gens en ordre, & par bandes. Or tous les Tartares ont de couſtume au paravant que d’entrer en bataille, de premierement ſonner les trompettes, tabourins, phiffres, & autres inſtrumens de guerre, & oultre chanter à haulte voix, & juſques à ce que le Roy leur ayt baillé ſigne de marcher & courir ſus à l’ennemy. Ainſi apres que les deux armées eurent finy leurs ſons & clameurs, l’Empereur commanda ſonner l’alarme & Bataille.donner dedans les ennemis : ce que promptement fut faict, & commencerent à tirer de leurs arcz de telle furie que les fleſches & ſagettes tumboient du ciel druz comme greſle. Et apres que le traict fut ceſſé, prindrent leurs lances & eſpées & vindrent à eulx joindre & approcher, recommençans la bataille plus furieuſement que devant : & lors y eut grande occiſion & tuerie d’une part & d’autre. Or ce Naiam eſtoit Chreſtien de nom, & profeſsion, combien qu’il fuſt mauvais obſervateur de la foy Chreſtienne, & en fiſt mal les œuvres, ce neantmoins avoit faict mettre en ſon principal guidon & enſeigne, le ſigne de la croix & avoit grand nombre de Chreſtiens en ſon camp. La bataille dura depuis le poinct du jour juſques à midy fort aſpre & cruelle, & y fut tué grand nombre de gens d’une part & d’autre. Et juſques à ce que finablement Victoire de Cublai.l’armée de Naiam commença à decliner, ſe rompre, & mettre en route, l’Empereur Cublai eſtre ſuperieur & victorieux. Entre ceulx qui ſe misrent en fuyte fut prins Naiam prisonnier, & grande multitude de ſes gens occis en fuyant.


Comment Naiam fut faict mourir.
Chapitre V.



Donc le Roy Cublai ayant en ſes mains ſon adverſaire priſonnier, commanda incontinent qu’on le feiſt mourir, pour ſa grande temerité d’avoir excité ceſte rebellion, & prins les armes contre ſon seigneur. Mais pour autant qu’il eſtoit yſſu de ſa lignée, il ne voulut point que la terre fuſt arrouſée du ſang royal, ou que l’air & le ſoleil veiſſent aucun deſcendu de royalle lignée, ainſi malheureuſement mourir. Nouvelle manière de mort.Au moyen de quoy il commanda qu’il fuſt lyé & enveloppé dedans un tapiz, & par tant de foys & ſi long temps ſecoux, remué, tourné & viré, que finalement à fault de reprendre halaine il fuſt eſtouffé & ſuffoqué. Apres la mort de Naiam, tous les principaux chefz & capitaines de ſon armée, enſemble les ſoldatz & gendarmes, qui s’eſtoient eſchappez de la bataille, & ſaulvez à la fuyte, ſe vindrent rendre & ſubmettre à la ſubjection & obeyſſance de l’Empereur Cublai. Et deſlors accreurent à ſa ſeigneurie & Empire quatre provinces, aſſavoir Funoria, Cauli, Barſcol, & Sinchintinguy.


La reprimende que feist Cublai aux Juifz & Sarrazins,
qui blaſmoient & meſpriſoient le ſigne de la croix de Jeſus Chriſt.
Chapitre VI.



Or les Juifz & Sarrazins qui eſtoient en l’armée de Cublai, soubz pretexte de telle victoire, commencerent à dire pluſieurs injures & parolles oultrageuses aux Chreſtiens, qui avoient eſté au camp de Naiam, leur diſant que le Chriſt duquel le signe eſtoit pourtraict au guidon de Naiam, n’avoit peu les ayder & ſecourir, & chacun jour leur en faiſoient de grands reproches & contumelies, au grand ſcandale, meſpris & deriſion de la puiſſance de Jeſus Chriſt, qu’ilz diſoient eſtre vaine & frivolle. Au moyen dequoy les Chreſtiens qui s’eſtoient renduz à l’obeiſſance & ſubjection de l’Empereur Cublay, eſtimans eſtre choſe indigne d’un Chreſtien, de ſupporter & endurer un tel blaſpheme, à la diminution de la gloire & honneur de Jeſus Chriſt, en feirent leur plainctif à l’Empereur, luy remonſtrans de quel poix & conſequence leur eſtoient telles contumelies. Alors l’Empereur feit appeller & aſſembler devant luy les Juifz, Sarrazins & Chreſtiens. Et premierement se tournant vers les Chreſtiens leur diſt : Harengue du grand Cham aux Chreſtiens.Voſtre Dieu par ſa croix n’a pas voulu donner aucun ſupport, n’ayde à Naiam, mais pour cela n’en debvez avoir honte ne faſcherie : car le dieu bon & juſte n’a pas voulu favoriſer à une telle injuſtice & iniquité. Naiam a eſté traiſtre & deſloyal envers ſon ſeigneur, & contre tout droict & equité, luy à ſuſcite guerre & rebellion, puis en ſa meſchanceté & felonnie à imploré l’ayde de voſtre Dieu, mais luy comme bon Dieu, juſte & droict, ne luy a voulu porter faveur en ſes malverſations. Et au regard des Juifz & Sarrazins qui ainſi detractoient & ſugilloient l’honneur des Chreſtiens, l’Empereur leur defendit expreſſement, que dela en avant aucun ne preſumaſt blaſphemer ne detracter contre le Dieu des Chreſtiens, ne ſa croix. Ainsi furent contrainctz eulx taire. Donc Cublai ayant appaiſé & pacifié ceſte diſſenſion, s’en retourna victorieux & en grande joye en ſa cité de Cambalu.


En quelle maniere le grand Cham recompenſe
ſes genſdarmes apres la victoire obtenue.
Chapitre VII.



Quand l’Empereur Cublai retourne victorieux de quelque guerre, il recongnoiſt & remunere ſes Capitaines, chefz de bandes, & caporaulx en ceſte maniere. Celuy qui au paravant n’eſtoit que centenier, l’eſlevera en plus haut degré, & luy baillera charge de mil hommes, & ainſi par ordre & degrez il eſlevera chacun des chefz, Ducz & capitaines en plus hault eſtat & dignité : leur faisant en oultre pluſieurs preſentz de vaiſſelle d’or & d’argent, & leur octroyant pluſieurs privileges & immunitez, leſquelz privileges ſont inſcriptz & engravez en certaines tables, ou lames de cuyvre, d’un coſté deſquelles ſont contenuz ces motz : Pour la vertu du grand dieu, & pour la grace indicible qu’il a conferée à l’Empereur, le nom du grand Cham soit beneiſt. De l’autre coſté est engravée l’image d’un lyon, avec le soleil, & la lune, ou la figure d’un gerfault, ou de quelque autre beſte. Enſeigne de faveur. Et ceulx qui ont ces tablettes merquées du lyon avec le ſoleil & la lune, ilz les portent sur leurs veſtemens quand ilz vont par la ville, & en lieu public, en ſigne de grande authorité. Mais celluy qui porte l’image du gerfault, peult d’un lieu en autre mener & conduyre toute l’armée de quelque Prince, ou Roy de Tartarie. Ainſi toutes choſes ſont diſtribuées ſelon leur ordre, & par ces tables eſt demonſtré à qui on doibt porter reverence & obeyſſance. Et s’il y a aucun qui ſoit refuſant d’obeyr & faire ſon debvoir, ſelon la demonſtrance qui luy eſt faicte par ces tables, & qu’il ne tienne compte de l’auctorité d’icelles, incontinent on le faict mourir comme rebelle à l’Empereur.


Deſcription de la forme & ſtature
de l’Empereur Cublai,
& de ſes femmes & concubines.
Chap. VIII.



L’Empereur Cublai est fort bel homme, de mediocre stature, ne trop gras ne auſſi trop meigre. Il a la face un peu rouge, entremeſlée de blanc, les yeulx grandz, beau nez, & tous autres delineamentz de ſon corps bien & devëment proportionnez. Il a quatre femmes qu’il repute legitimes, de la premiere deſquelles le filz aiſné luy ſuccede au royaulme. Et chaſcune de ces quatre femmes a ſon train apart, & tient maiſon comme Royne, au meſme Palays de l’Empereur, ayant chacune environ troys cens damoiſelles d’eſlite en ſon ſervice, & pluſieurs ſerviteurs qui ſont chaſtrez, & grand nombre d’autres ſerviteurs domeſtiques. Oultre cela le Roy a pluſieurs concubines : car entre les Tartares y a certaine nation particuliere qui est appellée Ungrac.Ungrac, en laquelle y a des femmes belles par excellence, de bonne grace, & bien appriſes, entre leſquelles l’Empereur en faict prendre & choiſir des plus belles, qu’il entretient ordinairement en ſon Palays, juſques au nombre de cent, & leur baille des gouvernantes, qui n’ont autre charge que de les traicter, & ſoigneusement prendre garde qu’elles ne tumbent malades, ou quelque tache leur ſurvienne : car autrement elles n’oſeroient coucher avec l’Empereur. De ces concubines on en prend ſix, qui sont deputées pour gardes de la chambre Imperialle par trois jours & trois nuyctz. Service de concubines.Et quand le Roy s’en va coucher, ou que au matin il ſe leve du lict, incontinent elles ſe preſentent à luy comme ſervantes, & couchent en ſa chambre. Le quatrieſme jour, ſix autres ſuccedent à ceſte charge, & par trois autres jours & autant de nuictz font le ſervice de la chambre. Et ainſi ſucceſſivement les unes apres les autres, y ſont commiſes, & continuent leur ordre jusques à ce que tout le nombre des cent concubines ayt eſté employé au ſervice de l’Empereur. Or des quatre femmes legitimes l’Empereur a eu vingtdeux enfans maſles. Le filz aiſné de la premiere d’icelles fut nommé Chinchis, & devoit ſucceder à l’Empire, mais il deceda au paravant ſon pere, toutesfois il delaiſſa un filz nommé Temir.Temir, qui est homme magnanime & prudent, & fort adextre aux armes : celuy doibt ſucceder a l’empire de son ayeul, par repreſentation de ſon deffunct pere. Au ſurplus l’empereur Cublai a eu de ſes concubines & chambrieres vingtſept enfans, qui ſont tous grandz seigneurs & barons en ſa court.


Du palays & lieux de plaiſance
de la ville de Cambalu.
Chap. IX.



Trois mois de l’année, aſçavoir Decembre, Janvier & Febvrier l’Empereur Cublai faict ſa reſidence en ſa ville royalle de Cambalu, ou il y a un palays ſumptueux & baſty de grand artifice. Il a de circuit environ deux lieues lieues, ayant mil pas de longueur en chaſcune quadrature, les murailles d’iceluy ſont de groſſe eſpeſſeur, ayans de haulteur cinq toiſes, les paremens deſquelles par le dehors ſont des couleurs blanc & rouge. En chacune encoigneure des quatre murailles, y a un palays beau & grand, enfermé de quatre tours pour ſervir de fortereſſes. Et au mylieu de chaſcune des quatre murailles y a semblablement un palays brave & ſumptueux, tellement que ce ſont en tout huict palays, eſquelz on retire & garde les armes, artillerie, inſtrumens & munitions de guerre, comme arcs, fleſches, trouſſes, eſperons, freins, lances, maſſues, cordes darc & autres choses neceſſaires pour la guerre, & chaſcune eſpece d’armes sont diviſement & par ordre en chaſcun palays. Or du coſté du palays qui regarde vers midy, y a cinq portes & entrées, deſquelles celle du mylieu eſt la pluſgrande, & n’eſt jamais ouverte, ſinon pour l’entrée de l’empereur. Car il n’eſt permis à aucun d’entrer par icelle, sinon à l’empereur, mais il y a de chaſcun coſté deux autres portes, par leſquelles entrent tous ceulx qui ſuyvent l’empereur. Et au regard des autres trois pentes & coſtez de muraille, n’y a qu’une porte en chacune, par laquelle peult entrer au palays qui veult, mais entre ces premieres murailles, & au dedans d’icelles, y a un autre mur faict comme le premier, ayant en chaſcune encongneure & sur le mylieu de la muraille huict autres palais, eſquelz on retire la vaiſſelle & joyaulx precieux de l’Empereur. Et sur le mylieu de ceſte cloſture est le palais Royal, auquel l’Empereur faict sa demeure. En ce palais n’y a qu’un estage, car de plancher par dessus n’y en a point, mais aussi le paviment d’iceluy est eslevé, & plus hault de dix paulmes que l’ayre de la court. Le lambriz en est fort hault, enrichi de diverses painctures, les murailles & cloisons des chambres sont reluysantes de l’or & argent dont elles sont enrichies. En tous endroictz on y void de singulieres painctures, & histoires de guerres memorables, figurées de vive couleurs, enrichies d’or. En la Salle magnifique.grande salle se peuvent asseoir à table ensemblement, environ six mille hommes. Entre ces grandes & premieres murailles qui environnent tout le chasteau, y a plusieurs jardins, & preaux plantez de diverses sortes d’arbres fruictiers, esquelz semblablmeent on veoid courir infinies bestes sauvaiges, comme cerfz, les bestes qui portent le musc, chevreux, dains & autres especes de bestes. Sur la coste de Septentrion y a des viviers esquelz on nourrist des meilleurs poissons qui se puissent trouver, & pour les remplir d’eaua y passe un petit fleuve, l’entrée & sortie duquel sont garnies de grilles de fer pour empescher que le poisson ne sorte hors, & suyve le cours de l’eaue. Hors ce palais à distance environ d’une lieue, y a un Montaigne Royalle.coustau de haulteur de cent pas, qui a de tour & circonference environ mille pas, lequel est planté d’arbres en tout temps verdoyantz. En ceste motte l’Empereur faict apporter de toutes pars arbres exquis & singuliers, les faisans charger sur des elephans, & transporter de païs loingtain, avec les racines pour les y transplanter. Et pource que ce coustau est tousjours verd, on l’appelle La verde montaigne.la verde montaigne, au sommet duquel y a un beau palais, tout painct de verd, auquel le grand Cham va souvent prendre son plaisir. Aupres du palais dessusdict, y en a un autre magnifique & sumptueux, auquel demoure Temir le filz aisné, celuy qui doibt succeder à l’Empire, qui y tient son train, & vit royallement & magnifiquement avec ses gentilz hommes & ceulx de sa maison. Car il a tresgrande authorité & puissance, mesmes a le seau Imperial, toutesfois il est subject au grand Cham comme à son seigneur.


Description de la ville de Cambalu.
Chap. X.



La ville de Cambalu est située en la province de Cathay, aupres d’une grosse reiviere. De tout temps & ancienneté elle a esté ville royalle & fameuse, aussi le mot Cambalu signifie la cité du seigneur. Ceste ville a esté transferée par le grand Cham de l’autre costé de la riviere. Car il avoit entendu par ses astrologues & divinateurs, qu’elle devoit estre au temps à venir rebelle à l’empire. La ville est construicte en quadrature egalle, & a de circuit vingtquatre mille, qui peuvent estre huict lieues françoises : car en chascune quadrature elle à six mille. Les murailles en sont blanches, de la haulteur de dix toyses, & de largeur cinq, toutesfois ceste espesseur en montant est beaucoup diminuée & amoindrie. En chacun quarre y a trois portes principales, qui sont en nombre douze, chascune garnie de portaulx magnifiques, & sumptueux. Il y a aussi aux encoigneures des murailles, de beaux palais ou les armeures de la ville sont gardées. Les rues & places de la ville sont si droictes qu’on peult aisément, & sans aucun empeschement veoir d’une porte à l’autre opposite, aussi les maisons d’une part & d’autre y sont magnifiquement basties, & semble que ce soient petitz palais. Au mylieu de la ville y a une maison sumptueusement bastie, au feste de laquelle est pendue une grosse cloche, de laquelle sur le soir on sonne par trois fois : & apres le troisiesme coup sonné, il n’est permis à aucun sortir hors de sa maison jusques au lendemain, si ce n’estoit pour cause urgente comme pour malades ou proches parens : encores ceulx qui par telle necessité sont contrainctz aller par la ville, De n'aller de nuict sans lumiere.fault qu’ilz portent avec eulx de la lumiere. Chascune des portes de la ville à mille hommes commis pour la garde d’icelle, non point pour craincte qu’ilz ayent des ennemis, mais pour les larrons & volleurs, car sur tout le Roy veult donner ordre de chasser & punir les brigans & larrons, a ce que son pays n’en soit infecté.


Des faulxbourgs de la ville de Cambalu,
& marchans y demourans.
Chap. XI.



A l'entour de la ville de Cambalu y a douze grandz faulxbourgs, situez & joignans chacune des douze portes de la ville, esquelz y a grande affluence de marchands & autres gens estrangiers : Car tant à l’occasion de la court de l’Empereur, que pour les diverses traffiques de marchandises, une infinité de peuple y arrive, qui toutesfois s’arreste es faulxbourgs pour faire & expedier leurs traffiques. Aussi ne sont les faulxbourgs moindres en magnificence & sumptuosité de maisons, que la ville, hors mis le Palais royal. Au dedans de la ville jamais ne se faict sepulture ou funerailles d’aucun corps mort, mais hors les faulxbourgs, assavoir on fait brusler les corps de ceulx qui adorent les idoles, & des autres sectes, ilz sont inhumez & enterrez. Et pource qu’en tout temps en ce lieu y a grande affluence de gens estrangiers, y a aussi dedans les faulxbourgs ordinairement environ vingt mille putains, mais dedans l’enclos de la ville jamais on n’en souffre aucune. Il est impossible de declairer la quantité des marchandises & richesses qui de toutes partz sont apportées en ceste ville : Car on estimeroit y en avoir à suffire pour tout le monde. On y apporte des pierres precieuses, perles, soyes, & diverses espiceries des Indes, de Mangi, Cathay, & autres regions. Car ceste ville de Cambalu semble estre le centre & mylieu de toutes les regions & provinces circonvoisines. Et ne se passe jour en l’année qu’on n’y ameine par les marchans estrangers environ mille charrettes chargees de soyes, desquelles sont faictz par les ingenieux artizans de la ville de fort singuliers draps, & habillemens.


Des gardes du corps du grand Cham
qu’il a ordinairement en ſa compaignie.
Chapitre XII.



Le grand Cham à en ſa court douze mille chevaliers qui ſ’appellent Queſitan.Queſitan, c’eſt à dire Chevaliers fideles à leur ſeigneur, leſquelz ſont commis à la garde de ſon corps : & ont quatre capitaines, chacun deſquelz à la charge de trois mil chevaliers. Leur office eſt de ſuyvre la perſonne de l’Empereur, & eſtre ſubjectz de le garder jour & nuict, auſſi ilz font à ſes gaiges. Et diviſent leur ſervice en tel ordre, que quand un capitaine de trois mil chevaliers aura avec ſe acompaignie ſervy, & faict la Gardes du Grand Chamgarde dedans le Palais de l’empereur par trois jours entiers, les autres trois jours ſubſequentz un autre capitaine (qui ce pendant ſe ſera repoſé) luy ſuccedera, & ſervira par meſme eſpace de temps avec trois mil autres chevaliers, puis trois jours apres un autre avec ſemblable nombre de chevaliers. Ainſi continuent leur ſervice ſucceſſivement par toute l’année, non point qu’il ſoit beſoing à l’empereur de ſi grandes gardes, pour qu’il ſoit en danger de ſa personne, mais affin que ſa magnificence ſoit plus apparente et plus grande.


De l’excellence des bancquetz & festins du
grand Cham.         Chap.     XIII.



La magnificence qui est observée es banquetz de l’empereur, est en ceste maniere ordonnée. Quand l’empereur a l’occasion de quelque feste ou pour autre cause raisonnable, veult faire banquet en sa grande Salle, sa table sera eslevée par dessus toutes les autres, & assise en l’endroit de la salle le plus apparent, tirant vers Septentrion, en sorte que l’empereur estant assis à table aura la face tournée vers Midy, & pres de luy à main senestre sera asisse la principale & mieulx favorisée de ses femmes, & a la main dextre seront assis ses enfans, & nepveuz, & ceulx qui seront du sang royal : toutesfois leur table sera dressée plus bas, tellement que leur teste a peine pourra toucher aux piedz de l’Empereur. Les autres grandz seigneurs, barons & chevaliers, seront encores en une table plus basse, ayans chacun leurs femmes assises pres d’eulx a costé senestre, en maniere que chacun duc, chevalier ou gentilhomme, tient son ordre & degré, comme aussi sont leurs femmes. Car tous les gentilz hommes qui doivent assister au festin & banquet de l’Empereur, y ameinent avec eulx leurs femmes : & lors l’empereur estant assis au lieu plus eminent, peult regarder tous ceulx qui sont assis a table en la salle. Oultre ceste grande salle royalle, y a encores d’autres sallettes a costé d’icelles, esquelles en ces jours de feste on traicte quelquesfois bien quarante mil hommes, desquelz la pluspart sont gens de sa court, ou autres qui viennent renouveller leurs foy & hommaiges à l’empereur. OUltre y a une infinité de farseurs & bastelleurs, qui s’y trouvent. D’avantaige y a au milieu de la grande salle royalle un grand vase d’or, en forme de fontaine qui produict & distille incessament vin, ou autre breuvaige excellent, lequel tumbe, & est receu dedans quatre autres vaisseaux d’or, esquelz on l’espuise en grande abondance, pour servir & distribuer à ceulx qui sont assiz à table, lesquelz semblablement ne sont serviz, & ne boivent point en d’autres vaisseaulx que de fin or. Brief, il seroit impossible d’exprimer la grande magnificence & sumptuosité, soit en vaisselle ou autres meubles & utensilles, dont on use quand le grand Cham mange publiquement en sa salle royalle. Et au regard des escuyers qui servent l’empereur à table, ilz ont tous la bouche couverte d’un taffetas, ou linge delié, de peur de jecter leur halaine sur le boire & manger préparé pour la bouche de l’empereur. Et quand l’empereur prend sa couppe pour boire, tous les haulxbois & menestriers commencent à sonner de leurs instrumentz fort melodieusement : & ce pendant tous les autres serviteurs de salle se mettent à genoulx. Il n’est besoing au surplus de declairer la quantité de viandes qui sont portées & apposees à sa table, ne combien elles sont exquises & delicates, & de quelle pompe & magnificence elles luy font presentées. Le disner finy, viennent les musiciens & joueurs d’instrumentz harmonieux, semblablement les farceurs & nigromanciens, lesquelz tant par leurs chantz & sons melodieux, que par leurs gestes & bastelleries, qu’ilz font devant l’empereur, le resjouyssent merveilleusement, & luy donnent grand plaisir & passetemps.


Quelle magnificence on observe au jour natal de l’Empereur.
Chapitre     XIIII.



Tous les Tartares observent ceste coustume de celebrer en grand honneur & magnificence le Jour de la naissance du grand Cham.jour natal de leur seigneur. Or le jour de la nativité du grand Cham Cublay est le vingthuitiesme Septembre, & n’ont point de jour plus solennel & ferial en toute l’année, hors mis la solennité des Calendes de Febvrier, esquelles Commencement d’année des Tartares.ilz commencent leur année. Donc en ce jour de sa nativité l’empereur sera vestu d’une precieuse robe de fin drap d’or, & semblablement tous de sa court seront vestuz de leurs meilleurs & plus riches habillemens, & à chacun d’eulx l’empereur donne une ceinture d’or de grand prix & valeur, & des souliers faictz de chamoys, cousuz de fil d’argent, de sorte que chacun tasche de s’acoustrer & parer ce jour le plus bravement qu’il peult en l’honneur de leur prince, qu’il semble à les veoir que ce soient petitz Roys. Et non seulement au jour natal de l’Empereur ceste braveté est observée, mais aussi aux autres festes que les Tartares celebrent par chacun an, qui sont en nôbre treze, esquelles l’empereur faict present aux gentilz-hommes de sa court de robes precieuses enrichies d’or, de perles, & autres pierreries singulieres, auec leurs ceinctures & souliers telz que cy dessus auôs dict, & ne sont telles robes de couleur differête à celle de l’empereur. Oultre est obseruée vne autre coustume entre les Tartares, que au jour natal du grand Cham, tous les Roys, princes & seigneurs qui sont subiectz & tributaires à l’empereur, luy envoyent leurs presentz, enrecognoissance de sa maiesté imperialle. Et ceulx qui veulent impetrer de luy quelque charge, administration, ou offices, ilz presentent leurs requestes à douze Barôs, qui à cela sont cômis & deputès, & ce qui est par eulx ordonné & accordé, est valable comme si l’empereur de sa bouche l’auoit commâdé & ordonné. Semblablement sont contrainctz tous les peuples à luy subiectz de quelque sorte, foy ou nation qu’ils soient, Chrestiês, Juifz, Sarrazins, Tartares, & tous autres Payens, de inuoquer & de faire prieres solênelles à leurs dieux, chacun en son endroict, pour la vie, prosperité & santé du grand Cham.


De quelle solennité les Tartares celebrent le commencement de l’année. Chapitre XV.


Le iour des Calendes de Feburier, qui est le premier iour du moys, & le cômencemêt de l’année en toute la Tartarie, le grand Cham, & tous les Tartares en quelque pays qu’ilz soient, celebrent vne grande feste & solennité, & tous vnanimemêt, tant hômes que femmes, curieusement s’estudient d’estre parez & vestus dacoustremens blancz, & appellent ce jour ferial la feste des Blancz : car ilz se persuadent le vestement blanc leur porter bon heur, & que toute l’année la fortune leur sera propice & favorable, si le commencement d’iclle ilz sont vestus d’habillements blancz. Or les Lieuxtenans & gouverneurs des villes & pruinces, pour le deu de leurs estatz & offices, envoyent ce jour ferial leurs presentz à l’empereur, comme d’or, d’argêt, perles, pierres precieuses, & draps excellens : & principalement des cheuaulx blancz auoir esté ce iour presentez, & offerts à l’Empereur. Semblablement les Tartares s’enuoyent des presens l’vun à l’autre au commencement de l’année. Oultre à ceste feste tous les elephans de l’Empereur (qui sont en nombre cinq mil) sont amenez à la court, couuertz de riches tapisseries, esquelles sont figurées & depainctes toutes sortes de bestes & oyseaulx, & sont ces elephans chargez sur le doz de grands bahuz pleins de la vaisselle d’or & d’argent, & autre vtensilles dont ilz ont afaire pour magnifiquement celebrer la feste des blancz. Aussi y sont amenez plusieurs chameaux couuertz d’excellentz tapiz, qui apportent les autres prouisiôs necessaires pour vn tel bâquet. Or des le poinct du jour de la feſte des blancz, tous les Roys, Ducz, Barons, Chevaliers, Medecins, Aſtrologues, les gouverneurs des provinces, capitaines & chefz de guerre, & autres officiers de l’Empereur, s’aſſemblent en la grande ſalle Royalle, & ceulx qui n’y peuvent entrer, à cauſe que le lieu n’eſt pas capable pour recepvoir ſi grande multitude, ſe retirent es autres ſalles qui ſont à coſté. Eſtans donc aſsis chacun en ſon ordre, & degré ſelon ſa dignité, & office, quelqu’un ſe levera au mylieu d’entre eulx, qui dira à haulte voix : Enclinez vous & adorez. Et lors un chaſcun ſe levera ſoubdainement de ſon ſiege, ſe proſternant & baiſſant la face en terre, comme ſ’ilz adoroient Dieu, & font cela par quatre fois. L’adoration finie, ilz vont tous en leur ordre à l’autel, qui eſt préparé au mylieu de la ſalle, ſur une grande table paincte de couleur rouge, en laquelle eſt eſcript le nom du grand Cham, & prenans l’encenſier, qui eſt fort riche & ſumptueux, ilz y mettent des gommes aromatiques & odoriferentes, dont avec grande reverence ilz perfument la table & l’autel en l’honneur du grand Cham, puis chacun ſ’en retourne en ſa place. Ayans parachevé & finy leurs ceremonies, chacun ſe preſente à l’Empereur, & luy offre ſon preſent, (comme cy deſſus avons dict.) Puis apres que tout ce eſt faict & acomply, on dreſſe les tables, & lors ſe faict un banquet magnifique, auquel ilz ſont traictez ſumptueuſement en grande joye, & au contentement de tous. Les tables levées, & le diſner finy, viennent les chantres & haulxbois, enſemble les farceurs, leſquelz chacun en son regard, de leur harmonie & jeux resjouissent toute la compaignie. Oultre on ameine a l’Empereur un lyon privé, lequel se couche à ses piedz aussi doux & paisible qu’un petit chien, & le recongnoist comme son seigneur.


Des bestes sauvaiges qui de toutes pars sont envoyées au grand Cham.       Chap.     XVI.



En ces trois mois, pendant lesquelz l’Empereur (comme j’ay dict cy dessus) faict sa demeure & sejour en la ville de Cambalu, asçavoir Decembre, Janvier & Febvrier, tous les veneurs qu’il a en chacune des provinces voysines & adjacentes au royaume de Cathay, ne font autres chose que s’employer à la chasse, & toutes les grosses bestes rousses qu’ilz prennent, comme cerfz, ours, chevreux, sangliers, dains, & semblables bestes sauvaiges, ilz les presentent à leurs gouverneurs, & capitaines, lesquelz (s’ilz ne sont plus loing de trente journées de distance de la court de l’Empereur) envoyent les bestes prinses, ou par navires ou chariotz vers l’Empereur, apres toutesfois en avoir faict la curée. Mais s’il y a plus de trente journées de chemin jusques à la court, ilz envoyent seulement les peaulx, lesquelles servent, & sont propres pour faire armeures.


Comment le grand Cham prent les bestes sauvaiges, avec autres bestes sauvaiges apprivoysées.
Chap.     XVII.



Le grand Cham faict nourrir à sa court diverses bestes sauvaiges, lesquelles apres qu’elles sont apprivoysées & domptées, il mene avec luy à la chasse, ou il prent grand plaisir & recreation, quand il voit la beste apprivoysée combatre la sauvaige : & principalement il a des leopardz qu’il a faict dompter, qui sont merveilleusement bons à la chasse, & prennent grand nombre de bestes. Il a aussi des onces, qui ne sont moins promptz, & habilles à la chasse. Semblablement il a de fort beaux & grans lyons, plus grans certainement que ceulx qui sont en Babylone, ilz ont en leur poil de petitz rayons de diverses couleurs, asçavoir de blanc, noir & rouge, & ceulx la sont aussi aprins à la chasse & vennerie, mesmement ilz sont grandement commodes & habilles à prendre les sangliers, les ours, cerfz, chevreux, asnes sauvaiges & buffles, ilz ont de coustume de mener deux lyons en une chariotte, quand ilz vont à la chasse & un petit chien qui les suyt. Oultre ce l’Empereur a plusieurs aigles privées, qui sont si aspres & ardentes au vol, qu’elles arrestent, & prennent les lievres, chevreux, dains, & renardz, mesmes y en a d’aucunes de si grande hardiesse & temerité, qu’elles osent bien assaillir & impetueusement se ruer sur le loup, auquel elles font tant de vexation & molestation, qu’il pourra estre pris facilement & sans grand labeur ne peril par les hommes.


De l’ordre que tient le grand Cham quand il chasse.         Chap.     XVIII.



Il y a deux barons en la court de l’Empereur qui ont la charge & superintendence sur toute sa vennerie, chascun desquelz a soubz luy deux mil hommes qui donnent ordre à toutes choses necessaires pour la vennerie, & nourrissent de toutes sortes de chiens, lesquelz ilz dressent & façonnent pour la chasse. Et quand le grand Cham en veult avoir le plaisir, & demonstrer quelque spectacle singulier : ces deux barons cy dessus mentionnez amenent avec eulx leurs vingt mil hommes avec grande quantité de chiens qui sont le plus communement en nombre environ cinq mil, & se mettans avec l’Empereur aux champs es lieux ou ilz veulent chasser aux bestes, apres avoir tendu leurs cordes, ilz commencent leur chasse en ceste maniere : L’Empereur sera avec ses gentilzhommes au mylieu de la plaine estant costoyé d’une part & d’autre par ces deux capitaines de sa vennerie avec Forme estrange de chasser.leurs gens, dont les ungs seront vestuz d’acoustremens rouges, & les autres de couleur inde ou azuré. Or ilz sont tous arrengez comme dedans une ligne, estans l’un à costé de l’autre directement, en sorte qu’ilz occupent en ceste maniere si grande estendue de pays que d’un bout jusques à l’autre y auroit presque une journée de chemin ilz ont avec eulx tous les chiens dessusdictz, lesquelz apres s’estre ainsi rengez en bon ordre, ilz laschent & provoquent à la chasse, & neantmoins ilz cheminent tousjours tenans cest ordre, & occupans grand pays : en sorte qu’ilz prennent grand nombre de bestes sauvaiges, car il y en a grande quantité au pays qui ne peuvent pas facilement eschapper de leurs cordes, penthes, & chiens.


De la faulconnerie du grand Cham.       Chap.   XIX.



Advnant le mois de Mars le grand Cham desloge, & part de la ville de Cambalu, pour se retirer es campaignes, qui sont à la coste de la mer Occeane, menant avec luy ses faulconniers, qui sont quelquefois en nombre dix mil, ayans faulcons, espreviers, gerfaulx & autres oyseaulx de proye, fort legiers & bien adextres à la vollerie.Ces faulconniers s’escartent par le pays, & ayans trouvé leur gibier, laschent leurs oyseaulx apres la proye, dont il y a grande quantité au pays, & de ce qui est prins la plusgrand part est portée à l’Empereur, lequel ce pendant est assis sur un Tabernacle de l’empereur.Tabernacle faict de boys, porté par quatre elephantz, & couvert de peaulx de lyon & par le dedans doré & paré richement, ayant avec luy pour l’accompaigner & donner plaisir & recreation aucuns Ducz ou Barons, & douze oyseaulx de proye d’eslite les plus singuliers, & à l’entour des elephans qui portent le tabernacle ou l’Empereur est assis, sont plusieurs gentilz hommes & chevaliers montez sur leurs chevaulx, qui tousjours costoient l’Empereur, lesquelz quand ilz apperçoivent quelques grues, phaisans ou autres oyseaulx volans en l’air, incontinent les demonstrent aux faulconniers qui sont pres l’Empereur, qui semblablement l’en advertissent & descouvrent son tabernacle, puis laschent leurs faulcons & oyseaulx de proye, desquelz l’EMpereur assis en sa lictiere regarde le combat & passetemps. Oultre ce y a autres dix mil hommes qui pendant ceste volerie courent ça & la par les champs pour prendre garde quelle part vollent les faulcons & autres oyseaulx, & si besoing estoit pour les secourir, lesquelz s’appellent en langue Tartarique Toscaor.Toscaor, c’est a dire gardes, qui sçavent par un certain sifflement qu’ilz font, appeller les oyseaulx qu’on a laschez apres la proye. Et n’est point de besoing que le faulconnier qui a lasché son oyseau le suyve : car ces Toscaors dessus mentionnez prennent soigneusement garde de les poursuyvre, pour obvier qu’ilz ne soient perduz, ou blessez, & les reprennent incontinent : & ceulx qui se trouvent les premiers a la rencontre de l’oyseau qui est en dangier, sont tenuz de le secourir promptement. Or chascun oyseau de proye porte en l’un de ses piedz une petite tablette, ou vervelles d’argent aux armoiries & enseignes du seigneur, ou de son faulconnier, affin que s’il est esgaré, on le puisse rendre a qui il appartient. Et si la merque & enseigne ne se peult congnoistre es vervelles, on baillera l’oyseau a Bularguci.un certain baron a ce deputé, & qui pour ceste cause est appellé Bularguci, cest a dire Conservateur des choses esgarées.conservateur des oyseaulx esgarez:car il est commis pour garder tous les oyseaulx de proye qui luy sont apportez, jusques a ce qu’ilz soient recongneuz & demandez par leurs maistres. AUtant en faict des chevaulx & autres choses qui sont perdues ou adirées à la chasse. Et s’il advient que quelcun ayt trouvé aucune chose allant a la chasse, & ne l’apporte incontinent a ce conservateur, mais la retienne quelque temps, il sera reputé & puny comme larron. Au moyen de quoy ce Prevost ou commissaire des choses perdues, pendant les chasses & venneries se tient en lieu assez eminen, tau quel il a son enseigne desployée, affin d’estre recongneu en si grande quantité de peuple, & que plus aysement les choses trouvées luy soient apportées, ou de luy repetées, par ceulx qui les ont perduës.


De la magnificence des tentes & pavillons du
grand Cham.       Chap.   XX.



En chassant, & prenant ainsi le plaisir du vol des oyseaulx, on vient jusques a la grande plaine de Caciamordim.Caciamordim, ou sont tenduz & preparez bravement environ dix mil tentes & pavillons pour le grand Cham, & tous les gentilzhommes de sa court, lesquelz pavillons sont dressez & disposez en l’ordre que sensuyt. Le premier & plus apparent est fort grand & spacieux, soubz lequel peuvent commodement loger mil hommes, ayant son ouverture & entrée vers Midy. En iceluy logent les barons, chevaliers & gentilzhommes, pres duquel sur la coste d’Occident y a un pavillon assez ample qui sert de Pavillon de l’empereur.salle pour l’Empereur, quand il veult parler a ceulx qui ont affaire a luy, & jouxte laquelle est dressée une autre tente ou l’Empereur couche & repose. Et a l’entour de ces troy stentes y a d’autres sallettes & chambres joignantes & contigues pour entrer de l’une en l’autre. Mais les tentes ordonnées pour la personne de l’Empereur, ensemble ce grand pavillon pour ses nobles, sont dressez & disposez en ceste façon. Elles sont eslevées sur trois colonnes faictes de boys fort odoriferant, & taillées a lentour de divers & magnifiques ouvraiges. Oultre sont couvertes de peaulx de lyons rouges, & noires : car on trouve au pays grande quantité de lyons de diverses couleurs, & ne peuvent les tentes ainsi couvertes estre aucunement endommagées par pluyes, ne par ventz : Car le cuyr de telles peaulx est si fort & dur, qu’il ne peult estre facilement percé ne entamé. Et le dedans des tentes est tout doublé de belles & riches peaulx d’armynes, & Martes soubelines cheres en Tartarie.martes souz belines, combien que mesmes en ce pays elles soient fort requises & precieuses, & que la fourrure d’une robe de telles peaulx coustera bien quelquefois deux mil florins. Et au regard des cordages qui soustiennent ces troys tentes, ilz sont de fine soye. Il y a plusieurs autres pavillons dressez a l’ entour de ces troys, esquelz sont logez les femmes, enfans & damoyselles du grand Cham. En apres y a d’autres pavillons, qui ne sont destinez que pour les faulcons, espreviers, aultours, tierceletz, gerfaultz, & autres oyseaulx de proye. Brief il y a si grande quantité de tentes & pavillons, qu’a les veoir de loing on jugeroit en ceste plaine estre assise une grosse ville, joinct que oultre les serviteurs domestiques, & la suytte de l’Empereur, y a grand nombre de gens oyseux, qui pour leur plaisir suyvent la court affin d’avoir le passetemps de la chasse, lesquelz font dresser leurs tentes, & y sont habituez, & appropriez aussi bien, que s’ilz estoient dedans la ville de Cambalu, mesmes y a grand nombre de medecins, astrologues & philosophes. En ceste belle campaigne l’Empereur sejourne tout le moys de Mars, & ce pendant prend a la chasse & au vol, infinies bestes & oyseaulx. AUssi n’est permis ne loysible a aucun, pendant ce moys d’aller a la chasse en toute ceste province, au moins au dedans de vingt journées a lentour : & mesmes de nourrir & avoir en sa maison aucun chien de chasse, ne oyseau de proye, & principalement depuis le commencement du moys de Mars, jusques au moys d’Octobre, cela leur est interdict & deffendu, & n’oseroient en quelque maniere que ce soit prendre cerfz, dains, chevreulx, lievres & semblables bestes de chasse. De la vient que le pays est si abondant & plein de bestes rousses, qu’elles sont si privées, que pour estre rencontrées par les hommes, elles ne daigneroient fuyr, ne se destourner. Apres avoir finy ceste chasse, l’Empereur se retire en son Palais, ou par trois jours entiers il tient maison ouverte a tous, mesmes a ceulx qu’il avoit appellez pour luy faire compaignie a la chasse, ausquelz en apres il donne congé d’eulx retirer en leurs maisons.


De la monnoye & grandes richesses du grand Cham.
Chapitre     XXI.



La monnoye du grand Cham n’est faicte d’or, d’argent, ne autre metal : mais ilz prennent Monnoy d’escorce de Meurier.l’escorce du mylieu de l’arbre appellé meurieur, laquelle ilz assemblent & conjoignent puis la divisent & taillent en diverses pieces rondes, les unes grandes, autres petites : puis en icelles impriment les characteres & armoyries de l’empire. La moindre piece vault un petit tournois, les autres un peu plus grandes valent deux gros de Venise, autres cinq, autres dix : il y en a qui valent un escu, autres deux, autres cinq. Au moyen dequoy l’Empereur faict monnoyer en sa ville de Cambalu si grande quantité de pecune de ceste matiere vile, qu’il y en à a suffire pour tout son empire. Et n’est loysible a aucun en tous ses royaumes, pays, terres & seigneuries, sur peine de la vie, de fabriquer ne employer autre monnoye, ne aussi la refuser aucunement. Et si quelqu’un vient d’autre pays, ou royaume qui n’est ſubject au grand Cham, il n’oseroit en tout l’empire mettre ne employer autre monnoye : en sorte que bien souvent les marchandz venans de pays loingtain & regions estranges, en la ville de Cambalu, combien qu’ilz ayent grande quantité d’or, d’argent, perles, & autres pierreries, sont contrainctz neantmoins les bailler, & prendre pour iceulx en payement de la monnoye dessusdicte. Et pour autant qu’ilz n’en pourroient faire leur proffit en leur pays, quand ilz s’en veullent retourner, sont encore contrainctz la changer ou en achepter de la marchandise, qu’ilz emportent avec eulx en leur pays : mesmes quelquefois l’Empereur mande aux habitans de Cambalu que ceulx qui ont de l’or, de l’argent ou pierres precieuses, qu’ilz ayent incontinent a les porter & bailler a ses officiers, pour en avoir & retirer d’eulx de la monnoye Imperialle jusques a la concurrence de la valeur & estimation d’icelles. Par ces moyens advient que les bourgeois & marchandz ne souffrent aucune perte de dommaige, & neantmoins l’Empereur tire a soy tout l’or & l’argent de son pays, qui luy cause un tresor inestimable. De celle mesmes monnoye il paye les gaiges de ses officiers, la soulte de ses gensdarmes & soldatz, & pour toutes choses qu’il a besoing pour sa court, il n’employe que ceste monnoye. Veu donc que de neant & matiere vile il faict monnoyer si grande quantité de pecune, par le moyen de laquelle il retire une infinité d’or & d’argent de ses pays terres & seigneuries, & oultre n’employe autre chose pour les provisions de sa court, payement d’ officiers, & soulte de gendarmes, il est facile a conjecturer qu’il n’y a Prince ne Roy en tout le monde qui le surmonte en richesse & opulence.


Des douze gouverneurs des provinces de l’empire, & de leur charge & office.       Chap.   XXII.



Le grand Cham a en sa court Douze barons gouverneurs en Tartarie.douze barons, qui sont ses lieuxtenans sur trantequatre provinces, l’estat & office desquelz est de commettre en chascune province deux gouverneurs pour donner ordre & pourveoir de toutes choses necessaires aux armées, bandes & garnisons es lieux & endroictz ou elles sont arrestées, & de ce qu’ilz ordonnent, ilz advertissent l’empereur, qui de son auctorité & majesté Imperialle confirme ce que par eulx à esté determiné & ordonné. Ces douze barons peuvent donner & ottroyer beaucoup de privileges, franchises & immunitez, au moyen dequoy le peuple leur porte grand honneur & reverence, & capte leur faveur & bonne grace. Ilz font leur demeure & residence en un grand palais, assis dedans la ville de Cambalu, qui pour le regard de l’office leur est deputé & affecté, & en iceluy ont plusieurs salles & chambres, pour eulx & leur train & serviteurs. Il zont avec eulx des lieuxtenans & assesseurs, pour servir de conseil & des secrétaires pourc songneusement rediger par escript, ce qui est par eulx faict & ordonné.


Des postes & courriers du grand Cham, & de leur demeure & assiette.
Chap.     XXIII.



Hors la cité de Cambalu y a plusieurs voyes & chemins tendans aux provinces circonvoysines, en chascun desquelz a huict lieues ou environ de distance de la ville de Cambalu, sont assises les postes, qui sont petitz chasteaulx ou maisons magnifiquement basties, esquelles se retirent & logent les heraulx & courriers en passant, & sont appellées en leur langue Janli.Janli, c’est a dire la demeure des chevaulx : car en chascune d’icelles y à trois ou quatre cens chevaulx tousjours prestz, attendans les courriers. De là passant oultre a huict lieues, on trouve l’autre poste, qui n’est en rien differente a la premiere, & consecutivement & en pareille distance se continuent les autres postes, jusques aux frontieres & limites de l’empire, en sorte qu’en tout l’empire sur les grandz chemins publicqs se trouvent environ dix mil postes assisses. Et au regard du nombre des chevaulx qui sont esdictes postes entretenuz & destinez pour les courriers, y en a environ deus cens mil, mesmes dans les forestz & lieux desertz ou n’y à aucune demeure ne habitation humaine, se trouveront neantmoins de semblables postes : toutesfois a distance de dix ou douze lieues l’une de l’autre. Et fault que les villes circonvoysines & habitans du pays, au dedans duquel les postes sont assises, fournissent et administrent le fourraige pour les chevaulx, & les vivres pour ceulx qui les gardent. Mais a celles qui sont assises dedans les bois & desertz, toutes choses necessaires leur sont administrées par les officiers de l’Empereur, lequel par ce moyen quand il velt sçavoir & entendre quelques nouvelles faictes en pays loingtain, incontinent faict depescher les courriers qui en grande diligence executans son mandement feront en un jour quatre vingtz ou cent lieues, tellement qu’en bien peu de temps ilz expedieront un grand païs. Ce qui se faict en Maniere d’aller en poste.ceste maniere : On envoye deux courriers, lesquelz ne cesseront de picquer tant qu’a grande course de cheval ilz soient arrivez a la premiere poste, a laquelle ilz lairront leurs chevaulx las & en prendront deux autres frais & reposez, sur lesquelz en pareille course & diligence, ilz ?endront a l’autre poste, & continuent ainsi leurs courses, allans & venans, sans intermission ne demeure, portans les pacquetz & mandemens de l’Empereur en peu de jours jusques aux limites de l’Empire. Et par mesme moyen en rapportent response, ou autres nouvelles certaines a l’Empereur. Oultre ce y a encores entre les susdictes postes, d’autre maisons & hostelleries d’une ou deux lieues de distance l’une de l’autre, esquelles se retirent & logent les Postes a pied.messagiers de pied, chascun desquelz a une ceinture garnie de ssonnettes, & sont tousjours pretz, pour quand quelques pacquetz ou lettres de l’Empereur leurs sont presentées, de les porter en toute diligence a la premiere hostellerie. Et devant qu’ilz y arrivent on entend de loing le bruit des sonnettes du messagier, au moyen dequoy les autres se tiennent prestz, attendant sa venue. Et le pacquet receu, incontinent le portent a l’autre hostellerie, ainsi le pacquet est porté de main en main, sans aucune retardation jusques au lieu ou ile est envoyé : dont souventesfois advient qu’en moins de trois jours l’Empereur sçaura des nouvelles, ou recevra quelque nouveauté de fruictz d’un lieu qui sera distant de dix grandes journées de sa court. Or tous ces courriers & messagers tant de pied que de cheval, sont exemptz de tous tributz, tailles & subsides, & oultre reçoyvent gros gaiges & sallaires par les tresoriers des finances de l’Empereur.


De la providence de l’Empereur au temps de cherté.
Chapitre     XXIIII.



Tous les ans le grand Cham a de coustume envoyer ses courriers en diverses provinces subjectes a son empire, pour s’enquerir si les bledz ont esté gastez, ou aucunement endommagez, par les saultereaux ou autre vermine, ou si quelque pestilence, ou autre injure de temps auroit causé au pays sterilité. Et quand il est certioré que quelque ville ou province en souffre frande disette ou famine, Remission de tailles.il remet au peuple les tailles & tributz pour ceste année, & leur envoye grande quantité de bledz tant pour leur vivre, que pour ensemencer la terre. Car au temps de fertilité & abondance de bledz, l’Empereur en faict faire grand amas & provision, qu’il faict soigneusement garder par trois ou quatre années en ses greniers, affin que s’il en advient disette au pays, il y puisse subvenir, & supplier le deffault par telles provisions. Et lors ilfaict vendre son bled a petit & vil pris, en sorte que le muyd sera vendu des quatre partz moins que si on l’acheptoit d’un autre. Semblablement si quelque peste ou maladie contagieuse est tumbée sur le bestail, il remet pour ceste année son tribut ordinaire, & leur faict vendre & delivrer d’autre bestail. D’avantaige pour obvier a ce que les courriers ou autres passans par la province de Cathay ne s’esgarent ou fourvoient de leur chemin, ce saige & prudent Empereur y à pourveu en ceste maniere : Par les grandz chemins il à fait planter grande quantité d’arbres, bien peu distans & eslongnez l’un de l’autre, & rengez de tel ordre, qu’ilz demonstrent comme au doigt, le vray & droict chemin par lequel il faut aller ou lon pretend. Au reste quant au grand nombre de pauvres, qui sont par luy nourriz toute l’année, & quelles aumosnes il faict ordinairement en pain, bledz & froment on le reputeroit incroyable, si je m’arrestois a le declairer, mais je peuz bien asseurer pour verité, que par chacun jour de l’année il nourrist de pain environ trente mille pauvres, & ne veult souffrir son pain estre denyé a quelque personne que ce soit, au moyen de quoy ses subjectz l’estiment & reputent comme Dieu.


De quelz breuvages uſent ceulx de Cathay au lieu de vin.       Chap.     XXV.



Les habitans de la province de Cathay ont une maniere de breuvage faict de riz, avec diverſes eſpiceries, qui a le gouſt & ſaveur plus excellent & delicieux que le vin : & ceulx qui en boivent oultre meſure, & plus que leur naturel ne peult porter, & qu’ilz en ont beſoing, en ſeront pluſtoſt enyvrez, que ſ’ilz avoient beu du vin.


Des pierres qui bruſlent comme boys.
Chapitre       XXVI.



Par toute la province de Cathay es montaignes d’icelle ſe tirent certaines pierres noires, leſquelles miſes au feu bruſlent comme boys, & conſervent le feu aſſez long temps : en sorte que ſi au ſoir elles ſont embraſées, elles retiendront toute la nuict leur feu & braſier vif. Et pource qu’en pluſieurs endroictz ilz ont faulte de boys, la pluſpart des habitans d’icelle province ſe ſervent & uſent de ces pierres pour leur chauffaige au lieu de boys.


De la riviere de Pulisachniz, & d’un pont magnifique qui est sur icelle.
Chap.     XXVII.



Jusques icy en ce second livre nous avons descript l’assiette, grandeur & trafficque de la cité de Cambalu, ensemble avons incidemment & en passant, quelque peu traicté de la magnificence, pompe & opulence, du grand Cham. Maintenant l’ordre des choses requiert que nous declairions l’estat des regions circonvoysines, affin de descouvrir en peu de parolles les choses memorables d’icelles, & ce qui y est faict & trouvé. Or ainsi que moy Marc Paule estois par le commandement & commission du grand Cham, envoyé pour aucuns affaires concernans l’Empire, en certaines parties loingtaines, ou je fuz detenu par les chemins l’espace de quatre mois, en allant & venant j’ay curieusement recherché, Sollicitude de l’autheur. consideré & noté ce que je rencontrois par les chemins digne de memoire : & mesmement depuis mon partement de la ville de Cambalu a trois ou quatre lieues pres d’icelle, je trouvay un beau grand fleuve appellé Pulisachniz, qui se desgorgeLe fleuve de Pulisachnitz en la grand mer Occeane, & par la bouche d’iceluy plusieurs navires chargées de marchandises montent a mont, & entrent dedans le pays. Pont magnifique Aussi y trouvay un beau & sumptueux pont faict de marbre, de la longueur de trois cent pas, & huict de large, assis sur vingtquatre belles grandes arches bien voultées, & le dessus aorné & enrichy d’ouvraiges, mesmes de grans lyonseslevez en bosse d’une part & d’autre.


Des places situées oultre la riviere de Pulisachniz.
Chapitre       XXVIII.



Ayans passé ceste riviere oultre le pont de marbre, on trouve continuellement jusques a dix lieuës en avant, de beaulx chasteaulx & maisons de plaisance, ensemble des vignes & terres labourables, & jusques a ce qu’on vient a la ville de Geoguy, qui est une belle & grande ville, en laquelle y a plusieurs monasteres dediez aux idoles. On y faict d’excellens draps d’or & de soye, & des linges deliez fort exquis. Oultre en ceste ville y a plusieurs hostelleries publiques pour recevoir les estrangers & passans. Les habitans sont marchadz & artizans. Hors de la ville on trouve un carrefour ou le chemin est separé en deux, l’un tirant vers la province de Cathay, l’autre vers le pays de Mangy sur la coste de la mer. Au chemin qui tend en la province de Cathay on trouve plusieurs villes, chasteaux, jardins & bonnes terres bien fertiles, desquelles la pluspart des habitans sont marchandz & ingenieux artizans, oultre qu’ilz sont fort humains & affables aux estrangers, ne se ressentans aucunement de la ferité des autres Tartares.


Du royaulme de Tainfu.       Chap.     XXIX.



Apres avoir cheminé par dix journées depuis la ville de Geoguy, on entre au royaume de Tainfu, lequel est grand, bien peuplé & cultivé, & y a grande quantité de vignes : combien qugen la province de Cathay ne croist aucun vin, mais on y en mene & transporte du royaume de Tainfu : auquel s’exercent plusieurs autres traffiques, mesmement y a de bons artisans & armeuriers, & toutes les armeures & instrumentz de guerre dont use le grand Cham en ses batailles y sont faictes & fabriquées. De la passans oultre, & tirans vers occident, on vient en une province plaisante & delectable, en laquelle y a plusieurs villes & chasteaux, ou lon faict de grandes traffiques de marchandise. Encores tirans oultre apres avoir cheminé sept journées, on vient en une belle grande cité appellée Pianfu.Pianfu, en laquelle y a grande abondance de soyes.


Du chasteau de Chincuy, & de la prinse du Roy d’iceluy.       Chapitre     XXX.



De la ville de Pianfu y a deux journées jusques a un beau & brave chasteau appellé Chincuy, lequel a esté construict & basty par un nommé Darius.Darius, qui estoit ennemy de ce grand seigneur qu’on appelle Prestejehan. Ce chasteau est si bien fortifié par art & par nature, que Darius estant dedans ne craignoit aucun, quelque puissant Roy ou seigneur que ce fust : dont Histoire. plusieurs grandz seigneurs & gouverneurs des provinces voisines se complaignoient, qu’il ne se trouvoit aucun qui le peult vaincre & surmonter. Or ce grand Roy Prestejehan avoit en sa court sept jeunes gentilz hommes vaillantz & hardiz a tout faire, lesquelz par serment solennel luy promisrent de luy livrer en ses mains ce Roy Darius, lequel semblablement leur promist de grandz biens en recompense, s’ilz accomplissoient leur promesse. Ce faict ilz partent & viennent a la court du Roy Darius, & luy presentent leur service, dissimulans leur malicieuse affection : lequel ne se donnant garde de leur cautelle & meschanceté, les receut en son service comme bons & fideles serviteurs, & toutesfois par deux ans entiers ne sceurent executer ce que de si long temps ilz avoient entreprins & deliberé. Or ce Roy desja se confiant en eulx, comme les ayant esprouvé fideles par le temps de deux ans, voulut aller s’esbatre & resjouyr aux champs, & sortit de son chasteau jusques à demie lieuë pres, ayant en sa compaignie seulement les sept jeunes hommes avec quelque petit nombre d’autres soldatz. Lors eulx voyans l’heure commode & opportune pour descouvrir leur trahison de long temps excogitée, desgainerent leurs espées sur luy, & finablement le prindrent captif, & l’amenerent à Prestejehan pour satisfaire a leur promesse, lequel en fut merveilleusement joyeulx, & le commist pour estre berger & gardien des bestes, & pour l’y contraindre, luy bailla bonnes gardes. Ayant ce Roy vescu l’espace de deux ans entre les bergers & pasteurs, Prestejehan commanda qu’on l’habillast de vestementz royaulx, & qu’en tel accoustrement il fust amené devant luy, auquel il dist : Harengue de Prestejehan.je cognois maintenant par experience combien est petite ta puissance, veu que je t’ay faict prendre en ton royaulme, & par deux ans faict vivre entre le bestail comme berger, & maintenant si je veulx je te puis faire mourir, & n’y a homme vivant qui te peust saulver de mes mains. A quoy il respondit qu’il disoit verité, & que ainsi estoit. Lors Prestejehan luy dict : Pource que t’es tant humilié que ne t’estimes rien au regard de moy, je veulx d’oresenavant te recognoistre pour amy : & pour toute victoire il me suffist d’avoir eu la puissance de te faire mourir si j’eusse voulu : & lors luy feit delivrer chevaulx & compaignie honorable pour le mener & conduire jusques en son chasteau. Et deslors ce Roy Darius tant qu’il à vescu à tousjours porté honneur & reverence a Prestejehan, & obey a tout ce qu’il luy à voulu commander.


Du grand fleuve de Caromoran & pays circonvoisin.       Chapitre     XXXI.



Oultre le chasteau de Chincuy a sept ou huict lieuës on trouve le fleuve de Caromoram, lequel pour sa grande largeur & profondité n’a aucuns pontz, & vient tumber dedans la grande mer Occeane. Sur les rivages d’ iceluy sont basties & edifiées plusieurs belles villes & chasteaulx, esquelles s’exercent de grandes traffiques de marchandise : car le pays est fertil & abondant en gingembres, soyes & oyseaulx, mesmement de phaisans. Ce fleuve passé (apres avoir cheminé deux journées) on vient en la ville de Cianfu.Cianfu, qui est belle & gentille, & ou lon faict d’excellens draps d’or & de soye. Tous les habitans de la ville (comme semblablement de toute la province de Cathay) sont idolatres.


De la cité de Quenquinafu.       Chap.   XXXII.



Tirans oultre par dix journées, on trouve par les chemins plusieurs villes & bourgades, belles campaignes & jardins de plaisir. La region est abondante & copieuse en soyes : aussi y a de belles chasses pour les bestes & oyseaux. Et si tu passe oultre par huict journées tu parviendras a une grande cité appellée Quenquinafu.Quenquinafu, qui est la principale & capitale ville du Royaume, lequel du nom de ceste ville prend sa denomination, ayant esté anciennement fort riche & opulent, & de grand renom : à present le filz du grand Cham nommé Mangala en est roy & gouverneur. Ceste region produict grande quantité de soye, & toutes choses necessaires pour la conservation de la vie humaine. Il s’y faict plusieurs traffiques de marchandises : les habitans sont idolatres. Hors la cité en une belle plaine est situé le Palais Royal, ouquel Mangala avec ses gens & courtisans faict sa demourance. Semblablement au mylieu de la ville y a un autre beau & sumptueux palais, duquel les murailles & cloisons par dedans sont toutes dorées. Le Roy s’exerce ordinairement a la chasse & vennerie des bestes rousses, & au vol des oyseaulx, par ce qu’il y en a grande abondance au pays.


De la province de Cunchy.       Chap.   XXXIII.



Sortant de ceste ville & palays d’icelle, apres avoir cheminé par trois journées, on trouve une belle grande campaigne, en laquelle y a plusieurs villes & chasteaux, & grand abondance de soyes. Ceste campaigne à son estendue jusques on soit venu a un pays montueux, Pays bien peuplé.tellement peuplé que non seulement sur les coustaux on y trouve situées de belles villes & chasteaux, mais aussi es vallées & fondrieres d’icelle, & sont de la province de Cunchy. Les habitans sont idolatres & bons laboureurs. Il y a aussi en ce pays des chasses aux bestes saulvages, comme lyons, ours, cerfz, chevreux, dains & semblables bestes. Ceste province a d’estendue vingt journées, tant montaignes que vallées, & plusieurs forestz, toutesfois en tous endroictz se treuvent hostelleries pour recevoir & loger les passans, en sorte que par le chemin ilz ne seuffrent aucune incommodité de vivres.


De la province Achalechmangi. Chap.   XXXIIII.



A Cunchy est contigue & joignante une autre province appellée Achalechmangi, qui est sur la coste d’Occident, & contient plusieurs citez, villes & chasteaux, mais la capitale est appellée Achalechmangi, pour ce qu’elle est limitrophe de la province de Mangi. Ceste province à une grande plaine, contenant troys journées de chemin, apres laquelle on trouve plusieurs montaignes & vallées, ensemble quelques forestz : & contient vingt journées d’estendue, assez bien peuplée de villes & chasteaux. Au demourant n’est en rien differente a l’autre province de Cunchi : car il y a aussi des marchands, artisans, laboureurs, & des venneurs aux bestes sauvages. Oultre y a des bestes qui portent le musq : d’avantage le gingembre y croist en aussi grande abondance comme le bled & le riz.


De la province de Cindinfu. Chap. XXXV.



Semblablement à ceste derniere province est voisine & contigue la province de Sindinfu qui aussi est limitrophe à la province de Mangi. La ville capitale d’icelle s’appelle Sindinfu, laquelle autres fois a esté grande & opulente, ayant six lieuës de tour. Aussi avoit un Roy fort riche & puissant, lequel de laissa trois enfans ses heritiers & successeurs en son royaulme, qui diviserent en trois parties ceste ville de Sindinfu, faisans clorre de haultes murailles chascune portion de la ville, combien que le tout fust dedans l’enclos des premiers murailles : mais le grand Cham à depuis reduict & assubjecty a son empire & la ville & le royaulme. Au travers de la ville passe un Le fleuve Quianfu.fleuve appellé Quianfu, qui a de largeur environ un quart de lieuë, & est fort profond & de bonne pescherie. Sur les rivages d’iceluy sont assiz plusieurs villes & chasteaux. La bouche de ce fleuve des l’endroict ou il se desgorge en la mer est a distance de la ville de Sindinfu de quatre vingtz dix journées : au moyen de quoy par iceluy grande quantité de navires chargées de marchandises sont conduictes à mont. Aussi y à sur iceluy en la ville de Sindinfu un pont de pierre, ayant de longueur un grand quart de lieuë & plus, & de largeur quatre toises : sur lequel au matin les artisans dressent plusieurs estaux & boutiques, lesquelles sur le soir ilz ostent & transportent. Bien y à sur iceluy une maison bastie, en laquelle demeurent les officiers de l’Empereur qui reçoivent des passans les portz & peages. En passant oultre par cinq journées on trouve une belle grand plaine, en laquelle il y à plusieurs villes chasteaux & villaiges, dont les habitans font trafique de grande quantité de linges deliez : on y veoit aussi grand nombre de bestes sauvages.


De la province de Thebeth. Chap. XXXVI.



Apres ceste grande plaine dont j’ay parlé, icelle passée on vient en la province de Thebeth, province destruicte.Thebeth, laquelle le grand Cham a gastée & destruicte, car il y a plusieurs villes ruynées & chasteaulx rasez. Elle contient en longueur l’espace de vingt journées de chemin. Et pource que maintenant a cause de ces ruynes elles est totalement deserte & non habitée, il est necessaire à ceulx qui y passent de porter avec eulx des vivres à suffire pour vingt journées de chemin. Oultre ce que depuis qu’elle a esté delaissée & abandonnée des hommes, les bestes sauvaiges s’y sont retirées & y repairent à present en si grande quantité qu’elles rendent le chemin fort perilleux & dangereux aux passans, mesmement de nuict. Toutefois pour remedier a ce danger les marchandz & autres viateurs ont inventé ceste Cautelle des marchandz.cautelle. En ce pays croissent de grandz rouseaux qui ont sept ou huict toyses de longueur, & de grosseur tant qu’on peult circuir de trois empans, & ont trois autres empans de distance entre les deux neudz. Donc quand les marchandz & autres se veulent reposer de nuict, ilz font de gros fagotz de ces rouseaux qu’ilz assemblent en un tas, ou apres ilz mettent le feu : & si tost qu’ilz viennent à sentir le feu ilz commencent à peter & faire si grand bruit qu’on le peult entendre d’une grande demye lieuë alentour : tellement que les bestes sauvaiges oyans ce bruit en sont si espouventées, qu’elles ne cessent de fuir tant qu’elles ne l’oyent plus : par ce moyen les marchandz & viateurs ayans ainsi abusé les bestes, peuvent en seureté reposer & passer toute ceste province : mesmes les chevaux & autres bestes dont s’aydent les marchandz en leur voyage s’effrayent merveilleusement de ce bruit : dont est advenu que aucunes se sont mises en fuitte & ont esté perdues : mais les prudens viateurs sçavent bien a cela remedier en mettant des entraves es jambes de leurs bestes affin de les retenir par force, & empescher qu’elles ne s’enfuyent.


D’une region qu’on trouve oultre Thebeth, &
des villaines coustumes d’icelle.
Chap.     XXXVII.



Ayans cheminé par vingt journées, & passé ceste province de Thebeth, on trouve plusieurs villes & villages : esquelz à l’occasion de leur grande idolatrie est observée une tresvillaine & meschante coustume : car il n’y a homme au pays qui jamais espouse & prenne à femme une Filles prostituées au paravant qu’estre mariées.fille pucelle : mais s’il se veult marier à quelqu’une, il fault premierement qu’elle ayt esté violée par plusieurs hommes : car ilz disent qu’une fille n’est bonne à marier si premierement elle n’a esté despucellée : pour ceste cause quand a quelques marchandz ou gens estrangers leur chemin s’adonne a passer & loger en ceste contrée, les femmes du pays qui ont des filles à marier, Prostitution de filles.les amenent à ces hostes estrangers, aucunesfois vingt, quelques fois trente ou plus, selon le nombre des hostes : lesquelz elles prient affectueusement que chascun d’eulx prenne une de leurs filles, & de coucher avec elles, & en faire a leur plaisir tant qu’ilz delibereront sejourner au pays. A quoy les hostes vaincuz par les prieres de ces honnestes matrones, facilement obtemperent, & choisissent chascun une jeune fille à leur gré, quilz rendent apte & idoine pour estre mariée : & quand ilz s’en veullent aller on ne leur permet jamais d’en emmener aucune, mais fidelement les fault rendre à leurs parens. Bien prendra la fille quelque petit don ou joyau de celuy qui l’aura despucellée pour luy servir d’enseigne & indice à monstrer qu’elle n’est plus vierge. Et celle qui aura esté aymée & violée par plus grand nombre d’amoureux, & qui pourra monstrer à ceulx qui la demandent en mariage plus grand nombre de telz joyaux, sera estimée la plus noble, & en sera plus haultement & honorablement mariée. Et si une fille se veult bravement parer pour se monstrer en compaignie, elle pendra a son col tous les presens & joyaulx que luy ont donnés ses amoureux : & d’autant qu’elle a esté agreable & aymée de plusieurs personnes, d’autant sera jugée de plus grand honneur & louenge. Mais aussi depuis qu’elles sont entrées au lien de mariage, il ne leur est plus permis d’avoir aucune communication ne accointance avec les estrangers, mais sont contrainctes garder leur foy inviolable à leurs mariz. Et sur toutes choses les hommes du pays se donnent garde de se faire tort en cela l’un a l’autre. Ce sont gens idolatres & fort cruelz, qui n’estiment faire peché ne offence s’ilz pillent & desrobent. Ilz vivent des chasses & des fruictz de la terre. Ilz ont en leur pays grande quantité de bestes qui portent le musc, qu’ilz appellent Gadderi bestes portans musc.Gadderi. Ilz chassent souvent a ces bestes & les prennent avec leurs chiens, au moyen de quoy ilz ont grand abondance de musc. Ilz ont langaige propre & distinct des autres, & leur monnoye particuliere, & sont habillez de peaulx de bestes ou de gros chanvre rude. Ceste contrée est de la province de Thebeth, qui est une ample province & de grand estendue, divisée en huict royaulmes assez bien peuplez de villes & bourgades. Le pays est bossu & montueux. On y trouve de l’or en quelques endroictz, mesmes en certaines rivieres. Ilz usent pour leur Monnoye de coural.monnoye de certaines pieces de coral, qui est une pierre fort exquise & de grand pris entre eulx : mesmes les femmes en sont des chesnes & carquans alentour de leur col, & en parent leurs idoles comme de chose singuliere & precieuse. En ce païs y a des chiens aussi grans que asnes, & servent a la chasse des bestes sauvages : aussi y à grand nombre de faulcons & autres oyseaulx de proye. Il y croist grande quantité de canelle & autres espiceries aromatiques. Ceste province est subjecte & tributaire au grand Cham.


De la province de Caniclu, & de la coustume infame des habitans d’icelle.
Chap. XXXVIII.



A la province de Thebeth sur la coste d’Occident est voisine & contigue la province de Caniclu, qui a son Roy particulier, lequel toutesfois est tributaire au grand Cham. En icelle y a un Lac ou lon trouve des perles.lac, auquel on trouve si grande quantité de perles, que s’il estoit permis a un chacun les transporter a son plaisir, on n’en tiendroit plus aucun compte. A ceste cause il est deffendu sur peine de la vie, que aucun ne pesche en ce lac, & en tire des perles sans l’expres vouloir & permission du grand Cham. Il y a aussi en ceste province des bestes appellées Gadderi, qui portent le musc en grande abondance, Oultre ce lac auquel on trouve si grande quantité de perles est fort peuplé de poissons, & la region pleine de bestes sauvages, comme lyons, ours, cerfz, dains, onces, chevreux, & de diverses sortes d’oyseaux. Il n’y croist aucun vin, mais au lieu de vin ilz font de tres-bonnes boitures de froment, riz & autres diverses espiceries. On y trouve le Clou de girofle.clou de girofle en grande abondance, lequel est recueilly de certains arbres qui ont petites branches, & portent fleur blanche qui produict un fruit, dedans lequel est encloz comme petitz grains le clou de girofle. Semblablement y croist le gingembre en grande quantité, la canelle & autres espiceries, qui ne sont point transportées jusques en nostre pays d’Occident. Encores on trouve es montaignes de ceste contrée des pierres precieuses appellées Turquoyses.Turquoises qui sont fort belles, mais on n’en ose transporter hors du pays sans le congé & permission du grand Cham. Les habitans du pays adorent les idoles, par lesquelz ilz font tellement abusez, qu’ilz pensent leur faire chose agreable & digne de remuneration, de prostituer & abandonner leurs femmes & filles à tous venans pour en faire leur plaisir. Coustume impudique.Car si quelques estrangers en passant vont loger en leurs maisons, incontinent le chef du logis appellera sa femme, ses filles, & autres femmes & chamberieres qu’il aura en sa maison, & leur commandera d’obeyr en toutes choses à ses hostes : & quant a luy s’en yra dehors, laissant en sa maison ses hostes & leurs compaignons, & n’y retournera jusques a ce qu’ilz en soient partiz. Et ce pendant le principal hoste estranger qui loge en ceste maison estendra son manteau ou autre enseigne devant la porte du logis : & quand le maistre de la maison retourne, & il cognoist par ce signe que ses hostes ne sont encores partiz, il n’entrera point en sa maison, mais retournera aux champs en attendant qu’ilz soient deslogez : par ce moyen l’estranger peult sejourner en une maison par deux ou trois jours. Telles coustume (encores qu’elle soit infame) est observée par toute la province de Caniclu, & n’y a aucun qui impute à deshonneur d’abandonner sa femme ou sa fille à un estranger passant par le pays, ains estiment le faire pour la gloire de leurs dieux, lesquelz par ce moyen ilz esperent leur estre plus propices & favorables. Pour leur monnoye ilz ont de petites vergettes d’or pour monnoye.vergettes d’or de certain poix, selon lequel est la valeur de la monnoye, & celle la qui est de vergettes d’or, est la plus grande & de plus hault prix : mais il y en a d’autre de moindre valeur qu’ilz font en ceste maniere : Ilz font cuyre du sel en un chaudron sur le feu, duquel ilz font en certains moulles de petites masses qu’ilz r’assemblent & soudent ensemble, puis les exposent pour monnoye. Laissans ceste province on chemine par dix journées, ou lon trouve en chemin plusieurs chasteaux & villages, les habitans desquelz vivent soubz mesme coustume que ceulx de Caniclu. Finablement on vient a un fleuve appellé Brius fleuve ou lon trouve de l’or en ses arenes.Brius, qui faict un des limites de la province de Caniclu. En ce fleuve on trouve dans les arenes grande quantité d’or, qu’ilz appellent Paglola : semblablement sur les rivages d’iceluy croist la canelle en grande abondance.


De la province de Caraiam.   Chap.   XXXIX.



Oultre le fleuve de Brius se presente la province de Caraiam, qui contient sept royaulmes, & est subjecte & tributaire au grand Cham, l’un des enfans duquel nommé Esentemur estoit lieutenant & gouverneur de la province du temps que j’estois en ce pays. Les habitans d’icelle sont idolatres. Elle produict de fort bons chevaulx, & à son langaige propre & particulier, & toutesfois difficile & fascheux à prononcer. La ville capitale d’icelle est appellée Jaci ville capitale.Jaci, qui est grande & bien fameuse, & en laquelle se font plusieurs foires & traffiques de marchandise. Aussi y habitent quelque peu de Chrestiens Nestorians, & plusieurs Mahumetistes. Ilz ont grande quantité de froment & de riz, combien qu’ilz n’usent point de pain de froment, car ilz ne le pourroient digerer sans grande douleur & debilitation d’estomach : mais ilz font le pain de riz. Semblablement ilz font leurs boitures de diverses espiceries, lesquelles toutesfois les enyvrent plus facilement que le vin. Forme de monnoye.Ilz usent en lieu de monnoye de petites pieces qui se trouvent en la mer, dont les aucunes sont dorées, les autres blanches. En ceste ville ilz font grande quantité de Sel d’eaue de puys.sel de l’eaue des puyz : duquel le Roy tire de grandz proffitz & emolumens. Les gens du pays sont si lourdaulx & stupides, qu’ilz ne se soucient point si on faict l’amour à leurs femmes, pourveu qu’elles le vueillent bien. Il y a en ce pays un lac bien commode pour les pescheries, lequel contient de circuyt plus de trente lieuës. Les paysans mangent la Gens vivans de chair crue.chair cruë, mais ilz la preparent en ceste maniere : premierement ilz la hachent bien menu, puis la font confire dedans des huilles odoriferantes & de bonnes espices, en apres la mangent ainsi accoustrée.


De certain endroict de la province de Caraiam auquel y a serpens de grandeur incroyable.
Chapitre     XL.



Partant de la cité de Jaci apres avoir cheminé par dix journées on vient en un autre royaume duquel la ville capitale est appellée Caraiam, & d’iceluy estoit lors Roy & gouverneur Cogracam l’un des enfans de l’Empereur Cublai : ceste ville de Caraiam à baillé le nom a toute la province. Or trouvé es arenes des fleuvesEs fleuves du pays se trouve grande quantité d’or, qu’ilz appellent Paglola : on en trouve semblablement en quelques mares, & es montaignes : mais il est d’autre espece. Les habitans sont idolatres. La region produict en certains endroictz de Serpens horribles.grandz serpens dont les aucuns ont dix pas de longueur, & en la circonference de leur grosseur dix empans. Les aucuns n’ont point de piedz sur le devant, mais au lieu d’iceulx ont de grands ongles comme d’un lyon ou d’un faulcon. Leur teste est fort grosse & leurs yeulx grandz comme de la capacité de deux pains : ilz ont en oultre l’ouverture de la gueule si grande & espoventable qu’ilz peuvent engloutir & devorer un homme entier : il ne fault point s’enquerir si leurs maschoueres sont bien garnies de dentz fort grandes & agues : car il n’y a homme ne beste qui les puisse sans grande frayeur regarder, tant s’en fault qu’il en ose approcher : & toutesfois on les prend en ceste maniere Ce serpent a de coustume Maniere de prendre les serpens.se latiter de jour es cavernes soubz terre ou dans la concavité de quelques montaignes ou rochers, & de nuict il sort & se pourmene par pays cherchant le repaire des autres bestes pour trouver dequoy se repaistre, car il ne craint quelque beste que ce soit tant grande soit elle : il devore les grandes & petites, soit lyons, ours, ou autres bestes, & apres s’en estre bien repeu & avoir remply son ventre, il retourne en sa caverne & taisniere. Et au moyen de ce que le pays est fort sablonneux, c’est chose admirable a veoir la place ou il s’est veautré & quelz vestiges de son corps il imprime dedans le sablon : on diroit un tonneau plein de vin y avoir esté roullé & tournoyé. Or les chasseurs qui taschent a le prendre fichent de jour dedans le sable plusieurs gros pieux, fors, roides & bien ferrez par le bout en forme de dentz agues, lesquelz ilz couvrent de sablon de peur qugilz soyent apperceuz par le serpent, & en mettent ainsi grande quantité dedans la terre, mesmement aux endroictz & pres le lieu ou ilz sçavent que le serpent se retire. Et quand il vient à sortir de nuict à sa maniere acoustumée pour chercher sa proye & qu’il traine ceste grande masse de corps par dessus le sablon qui obeist, il advient quelques fois que la beste s’enferre & se fiche les pieuz poinctuz dedans son estomach, tellement que d’elle mesmes se tue ou blesse grandement : & lors les chasseurs sortent de leurs cachettes & tuent la beste si elle est encores vivante : de laquelle ilz arrachent le Fiel de serpent medicinal.fiel qu’ilz vendent bien cherement, car il est bien medicinal. Et si aucun qui soit mors d’un chien enragé en boit tant soit peu & comme le poix d’un denier il sera incontinent guery. Semblablement une femme estant en travail d’enfant si elle en prend quelque peu son enfantement sera grandement advancé. Et si quelqu’un souffre les hemorroides ou mal de broches au fondement, en oignant le lieu de la douleur avec un peu de ce fiel, il sera en peu de temps guery entierement. Et au regard de la chair du serpent ilz la vendent, car les habitans du pays en mangent voluntiers. On y trouve aussi de fort bons Chevaulx de Caraiam.chevaulx que les marchandz menent vendre en Indie, & ont de coustume leur oster deux ou trois neudz de la queue, pour obvier qu’ilz n’en frappent ceulx qui sont montez dessus, & qu’ilz ne puissent jouer de leur queue deça & dela, car ilz estiment cela deshonneste. Ilz usent en guerre de pavois & d’armeures faictes de cuyrs de buffles : & toutes leurs lances dardz & flesches sont empoisonnées. Or au paravant que le grand Cham Cublay eust reduict ceste province en sa subjection, ilz observoient entre eulx une Coustume detestable & cruelle.malheureuse & detestable coustume : que si quelque personne d’estrange pays qui fust vertueux & de bonnes meurs, prudent en faict & en parolles, brief excellent en toute honnesteté, logeoit en leur pays, de nuict ilz le faisoient mourir, soubz umbre d’une folle persuasion qu’ilz avoient que ses bonnes meurs, prudence, honnesteté, graces, mesmes l’ame du defunct demouroient à perpetuité en ceste maison : & ceste desloyauté & detestable crudelité à esté cause que pluſieurs gens de bien y ont esté meurdriz & occis. Mais le grand Cham si tost qu’il a subjugué le pays, & reduict a son empire, il a exterminé totalement ceste impieté & folie extreme.


De la province d’Arcladam & des sacrifices & idolatries des habitans.       Chap.   XLI.



Tirans oultre Caraiam (apres avoir cheminé par cinq journées) arrivasmes en la province d’Arcladam, qui pareilement est subjecte au grand Cham. La principale ville d’icelle est appellée UnchiamUnchiam.. Les habitans traffiquent & usent en lieu de monnoye de l’or au poix : car d’argent en tout ce pays, ne autres regions circonvoysines ne s’en trouve point. Mais ceulx qui y en portent, le changent facilement pour de l’or, & y gaignent beaucoup. Leur boyture est artificielle, composée de riz avec diverses espiceries, comme cy dessus avons dict. Les hommes & les femmes du pays couvrent leurs dentz de petites lames d’or bien tenues, lesquelles ilz scavent si bien approprier qu’il semble que leurs dentz soient enchassées en or. Les hommes sont expers a la guerre, aussi n’ont autre exercice que de la guerre & de la chasse, tant aux bestes qu’aux oyseaulx. Au regard des femmes, elles ont le soing du mesnage, ayans des serviteurs esclaves acheptez, qui sont perpetuellement astrainctz à leur service. Oultre en ceste province y a une couſtume que quand une femme est accouchée d’enfant, elle releve le plustost qu’elle peult pour soigneusement prendre garde aux affaires de la maison, & lors Les hommes en gezine.le mary tiendra au lict la place de l’accouchée, prenant garde à l’enfant : & ne faict la mere autre chose alendroict de son enfant, sinon luy bailler la mammelle quand il en est besoing : & ce pendant les parens & amys viennent visiter le mary estant au lict couché, tout ainsi que pardeça on va visiter les commeres : car ilz dient que c’est chose bien raisonnable que la femme qui a eu tant de peines & travaulx a porter l’enfant en son ventre & le mettre sur terre qu’elle soit par quarante jours sans avoir charge ne prendre peine apres l’enfant, toutesfois elle traicte son mary au lict. En ceste province n’y a point d’autres Idolatrie.idoles sinon que chacune famille adore son pere : leur demourance est le plus communement es lieux de bocages & montaignes, mais les estrangers ne montent point en leurs coustaux, car ilz ne pourroient souffrir l’air qu’on dict y estre fort corrumpu. Ilz n’ont aucunes lettres ne characteres, mais Forme de contracter.ilz font leurs contractz & obligations par petites tablettes qu’ilz divisent par moictié, & chacun des contrahans en garde une moitié, lesquelles ilz viennent apres a conferer ensemble & rapporter leurs signes & merques l’un contre lautre, & par ainsi recongnoissent la cause de tel contract. Il n’y à point en ce pays de medecins non plus qu’es provinces de Caniclu & Caraiam : mais quand quelqu’un est malade ilz assemblent leurs sages qui sont les ministres de leurs idoles, ausquelz le patient declaire sa maladie : laquelle entendue Inquisition diabolique sur l’evenement d’une maladie.ilz se mettent a danser, & jouent de certains instrumentz chantans & hurlans a haulte voix en l’honneur de leurs dieux, jusques a ce que l’un d’entre eulx en saultant, jouant, & chantant, tumbe par terre surprins & possedé du diable : lors les sages cessent leur danse, & viennent a leur compagnon demoniaque estendu par terre, & luy demandent la cause de la maladie du patient, & quel remede sera expedient pour sa guarison : A quoy le malin esperit par la bouche du demoniaque respondra, pource qu’il à faict ou cecy ou cela, ou qu’il à grandement offensé un tel dieu ou un tel, il est tumbé en telle maladie. Alors les sages prient affin que ce dieu luy remette & pardonne l’offence, luy faisant promesses & veux que si le pacient vient a convalescence, il luy fera sacrifices & oblations de son propre sang. A quoy le maling esperit s’il veoit que la maladie soit si extreme & dangereuse que le patient n’en puisse estre guery, repondra : cestuy à si griefvement offensé tel dieu, que par nulles oblations ne sacrifices ne peut aucunement estre appaisé. Mais s’il doibt venir a convalescence de telle maladie, il luy commandera de luy faire sacrifice de tant de moutons, ayans les cornes noires, & d’apprester telle quantité de telz breuvages & assembler tel nombre de sages & autant de leurs femmes, par les mains desquelz soit faict & presenté le sacrifice, pour appaiser l’ire de ce dieu. Ouye laquelle response les proches parens du malade le plustost qu’ilz peuvent, donnent ordre Sacrifices diaboliques.d’accomplir entierement ce que l’esperit maling à commandé, & tuent autant de moutons & en gettent, & respondent le sang contre le ciel, puis convoquent & assemblent les sages & leurs femmes, qui allument de grandz flambeaux & perfument toute la maison d’encens, ensemble de fumée de bois d’aloes : & la decoction des chairs sacrifiées gettent par l’air avec certains breuvages composez d’espiceries aromatiques. Apres lesquelles choses deuëment parachevées, ilz se mettent de rechef a danser en l’honneur de cest idole qu’ilz estiment avoir rappaisé, & rendu propice & favorable au malade, en chantant de voix horrible & espoventable. Ce faict, ilz interroguent encores leur compaignon demoniaque sçavoir si par leurs œuvres l’idole est appaisé. S’il respond que non, incontinent se preparent pour accomplir ce que d’abondant leur sera commandé. Mais s’il respond qu’il est content & satisfaict, tous ces ministres & enchanteurs se mettent a table & mangent a grande joye la chair des bestes immolées & sacrifiées, & boyvent les breuvaiges composez & presentez en sacrifice a leurs dieux. Apres le disner finy & parachevé chacun se retire chez soy. Et au regard du malade s’il advient que par telle diabolique providence il soit delivré de la maladie, & vienne a convalescence, ces pauvres gens aveuglez en rendent graces a leurs idoles diaboliques, & non au vray Dieu, duquel ilz n’ont aucune congnoissance.


De la bataille qui fut entre les Tartares, & le Roy de Mien.       Chap.   XLII.



En l’an de nostre salut mil deux cens quatrevingtz & deux, s’esmeut grande fuerre pour le royaume de Caraiam, duquel avons cy dessus parlé, & le royaume de Botiam : qui fut cause que le grand Cham envoya un des princes de sa court nommé Nescordim avec douze mil chevaulx pour secourir & defendre la province de Caraiam de toutes molestations & entreprinses. Or ce Nescordim estoit homme prudent & hardy, ayant en sa compaignie de braves & vaillans hommes, & bien experimentez aux armes. De la venue duquel les Roys de Mien & Bangala advertiz furent grandement effroyez, estimans qu’il fust venu pour les assaillir, & conquester leurs royaumes : au moyen dequoy pour luy resister feirent amas de gens, & assemblerent leurs forces jusques au nombre de soixante mil hommes, tant de pied que de cheval, & oultre deux mil elephans portans chasteaux, en chacun desquelz estoient douze, ou quinze, ou seize hommes en armes bien equippez. Le Roy Mien ayant dressé ceste armée la feit marcher vers la cité de Vociam, pres de laquelle s’estoient campez les Tartares, & desja par trois jours entiers y avoient sejourné en la campaigne. De telle entreprinse Nescordim adverty, & que si grosse armée marchoit contre luy, fut aucunement estonné, combien qu’il dissimulast sa peur & craincte le plus qu’il pouvoit : & toutesfois se consjoit & asseuroit grandement, en ce qu’il avoit en sa compaignie de braves hommes, vaillans & adextres aux armes, encores qu’ilz fussent beaucoup moindres en nombre. A ceste cause se deliberant recevoir virillement son ennemy, si l’occasion s’y presentoit d’un grand & hardy courage les meist aux champs, & s’en vint camper pres d’un boys fort espes de grandz arbres & buissons : s’asseurant que les elephans avec leurs tours & bhasteaux n’eussent peu y entrer, ne les endommager. Incontinent que le Roy Mien sentit approcher les Tartares, se delibera les devancer & premier les assaillir : mais les chevaulx des Tartares ayans apperceu les elephans (qui estoient ordonnez & constituez en l’avantgarde) furent tellement espouventez, qu’ilz commencerent a reculer, & ne peurent pour picquer n’autrement estre espeuz de passer oultre contre les elephans : en sorte que les hommes de cheval furent contrainctz mettre pied à terre, & attacher leurs chevaulx aux arbres, puis venir assaillir vertueusement les elephans. Et pource qu’ilz avoient mis a la poincte tous leurs archers & arbalestriers (qui estoient bien adextres a tirer) ilz commencerent a charger leurs ennemys de si grand nombre de fleches, que les elephans blecez en plusieurs endroictz ne peurent soustenir tel effort, & se meirent en fuitte, prenantz surieusement leurs courses vers les forestz prochaines, & n’en peurent estre aucunement destournez par leurs gouverneurs, quelque peine, industrie ou diligence qu’iz sceussent y mettre, mais couroient ça & la, & a l’entrée des boys rompoient leurs chasteaulx, & renversoient par terre les hommes armez qui estoient dedans, qui causa un grand desordre & confusion. Ce que voyans les Tartares, incontinent retournent a leurs chevaulx, sur lesquelz ilz montent, & de grande violence & impetuosité se ruent sur leurs ennemys : lesquelz desja estonnez dont leur avantgarde estoit renversée, & leurs elephans destournez, se deffendirent le mieulx qu’ilz peurent, & viennent & eulx joindre & batailler a la main, & lors se renouvella la bataille fiere & cruelle, tellement qu’il en tumba beaucoup d’une part & d’autre, & toutesfois le Roy Mien fut finablement mis en route, & se saulva a la fuyte avec quelque peu de ses gens. Lors les Tartares les poursuyvirent, & en tuerent grande quantité, en sorte qu’ilz demourerent victorieux. Apres laquelle Victoire des Tartares.victoire, ilz se jecterent dedans la forest a la poursuitte des elephans qui s’estoient enfuyz de l’avantgarde des ennemys, mais sans l’ayde d’aucuns de leurs captifz & prisonniers, jamais n’en eussent peu prendre aucun, tant ilz estoient effarouschez, toutesfois ilz en prindrent environ deux cens. Depuis ceste bataille & deslors en avant le grand Cham à commencé user & soy ayder en guerre d’elephans, dont au paravant il ne s’estoit jamais servy pour cest usage, & n’en avoit aucuns qui a ce fussent instruictz & aguerriz, Peu apres le grand Cham conquesta par armes tout le pays & terres du Roy Mien, lesquelles il annexa à son empire.


De la province de Mien, & des bocaiges d’icelle.
Chapitre         XLIII.



Sortans de la province de Caraiam, on vient en une grande vallée qui dure pres de trois journées, tousjours en devallant, & sans y trouver aucune habitation, encores qu’il y ayt une belle plaine, en laquelle par trois jours en la sepmaine on faict de grandes traffiques, & y a une grande assemblée de peuple comme en une foire. En icelle descendent des haultes montaignes du pays plusieurs personnes qui apportent de l’or pour le Permutation d’or a l’argent.changer & permuter avec de l’argent, & baillent ordinairement une once d’or pour cinq once d’argent. Au moyen de quoy plusieurs marchans des nations, & pays estranges y viennent pour y faire telles traffiques & permutations de l’argent avec l’or. Mais au regard de ces haultes montaignes, les paysans qui y demourent, & recueillent l’or dessusdict, y vivent en grande seureté, & sans crainte d’estre molestez. Car elles sont inaccessibles aux estrangers, pource que les chemins en sont si falcheux & difficiles, que plustost on s’y egare, que de rencontrer les cachettes de ces paysans. De la on vient a la province de Mien, laquelle sur la coste de Mydi est limitrophe des Indes, & contient plusieurs grandz boys & foretz esquelz repairent infiniz elephans, licornes, & autres bestes sauvages : au reste le pays est desert & non habité d’aucuns hommes.


De la cité de Mien, & sepulture du Roy.
Chapitre       XLIIII.



Ayant cheminé par quinze journées, on vient a trouver une cité appellée Mien, qui est grande & fameuse, aussi elle est capitale de tout le royaulme, subjecte & tributaire au grand Cham. Les habitans d’icelle ont langaige particulier, & sont idolatres. En ceste cité autresfois y a eu un Roy fort riche & opulent, lequel estant sur la fin de ses jours commanda un sepulchre luy estre edifié & construict en ceste forme : qu’en chacune encoigneure de son tumbeau on feist une tour de marbre de la haulteur de cinq toises, en observant l’espesseur selon la proportion de la haulteur, lesquelles tours fussent rondes en leur summité, & l’une d’icelles entierement couverte d’or, au feste de laquelle fussent pendues plusieurs petites clochettes d’or, afin qu’estans esbranlées par le vent, rendissent un son doulx & armonieux. Semblablement une autre tour couverte d’argent, ayant aussi de petites clochettes d’argent suspendues en sa summité pour rendre autre son par l’agitation du vent. Lequel sepulchre ce Roy feit construire en l’honneur de son nom, & pour perpetuer sa memoire envers les hommes. Et lors que le grand Cham subjuga la province de Mien, il defendit expressement aux gensdarmes de demolir & ruyner cette sepulture qui avoit esté erigée en l’honneur du nom de ce Roy. Joinct que les Tartares (encores qu’ilz soient fort cruelz & sans pitié) ne veulent jamais violer les sepultures, n’autres choses qui concernent les trespassez. En ceste province y a grande quantité d’elephans, & de beaulx & grandz buffles, cerfz, dains & autres diverses especes de bestes saulvages.


De la province de Bangala.       Chap.   LV.



La province de Bangala sur la coste de Midy, est prochaine & contigue a l’Inde, laquelle n’avoit encores esté conquestée par le grand Cham lors que je demourois en sa court : toutesfois il avoit dressé & envoyé une grosse armée pour la subjuguer & rendre tributaire. Ceste region à son Roy & langaige propre & particulier. Tous les habitans d’icelle sont idolatres, qui vivent de chair, de riz & de laict. Ilz ont grande quantité de soyes & cotton, a cause desquelz se font au pays plusieurs grandes foires & marchez. Aussi y a grande abondance de spicnarde, galange, gingembre, sucres, & autres diverses espiceries. Oultre y a de grandz beufz, & aussi gros qu’elephans, mais non du tout si grandz. Ilz ont une tresmauvaise coustume de chastrer les enfans, pour en apres les vendre aux marchandz qui les transportent en diverses provinces.


De la province de Cangigu.
Chap.   XLVI.



Apres avoir passé la province dessusdicte en tirant vers Orient, se presente la province de Cangigu, laquelle semblablement à son Roy & langaige particulier, & les habitans d’icelle sont idolatres, subjectz & tributaires du grand Cham. Leur Roy à environ trois cens femmes. On trouve en ceste province grande quantité d’or, & espiceries aromatiques, mais elles n’ont point de traicte, & ne se peuvent facilement transporter, au moyen de ce que le pays est fort eslongné de la mer. Oultre y à grand nombre d’elephans, & de belles chasses aux bestes sauvages. Les habitans vivent de chair, laict, & riz comme ceulx de Bangala. Ilz n’ont aucun vin, mais ilz font une boiture excellente, composée de riz & d’espiceries. Les hommes & femmes indifferemment ont de coustume se paindre le visaigne, le col, les mains, le ventre, & les cuisses, y imprimans & engravans avec des eguilles plusieurs figures, comme de lyons, dragons, oyseaux & autres animaulx, lesquelles y tiennent si fermement qu’il n’est pas facile les oster & effacer : & tant plus ilz ont sur leurs corps de telles figures & images imprimées, tant plus ilz sont estimez beaux.


De la province Amu.     Chap. XLVII.



La province d’Amu est assise sur la coste d’Orient, subjecte au grand Cham, les habitans de laquelle adorent les idoles, & ont langaige peculier. Il zont de grandz trouppeaulx de bestail & abondance de vivres. Oultre ont grand quantité de beaux chevaulx que les marchandz tirent du pays pour mener en Inde. Aussi y à force beufz & buffles, car les pasturages y sont fort bons. Tant les hommes que les femmes portent en leurs bras certains joyaulx & braceletz d’or ou d’argent de grand valeur.


De la province de Tholoman.     Chap. XLVIII.



En tirant vers Orient se presente la province de Tholoman a distance d’Amu de huict journées : laquelle est aussi de la dition & seigneurie du grand Cham, ayant langaige propre, & les habitans d’icelle adnnez au service des idoles. Les hommes & femmes du pays sont de belle stature, encores qu’ilz soient bruns. La terre y est fertile & bien cultivée, & le païs bien peuplé, & garny de belles villes, chasteaulx, & forteresses. Les hommes sont fort adextres aux armes, pource qu’ilz sont ordinairement exercitez a la guerre. Ilz font brusler les corps de leurs propres parens trespassez, & le reste de leurs os & cendres ilz enferment soigneusement en des boistes qu’ilz cachent dedans quelque creux de montaignes, de peur qu’ilz ne puissent estre trouvez, & attainctz par les hommes ne par les bestes. Il se trouve en ce pays grande quantité d’or : & toutesfois au lieu de monnoye ilz usent de petitz grains d’or qu’ilz trouvent dedans les arenes de la mer.


De la province de Ginguy.       Chap.   XLIX.



De Tholoman tenant encores le chemin vers Orient, on parvient a la province de Ginguy : toutesfois on chemine par douze journées le long de une riviere, jusques a ce qu’on arrive a une grande villasse appellée Sinulgu.Sinulgu. Tout le pays est subject & tributaire au grand Cham, & les habitans d’iceluy idolatres. On y faict d’excellens Draps d’escorces d’arbres.draps d’escorces d’arbres, dont ilz s’abillent en temps d’esté. Oultre y à si grande quantité de lyons, que pour la crainte d’iceulx ilz n’osent sortir de nuict hors de leurs maisons, car ilz sont si Lyons cruelz.cruelz, que tout ce qu’ilz rencontrent ilz despecent & devorent. Mesmes les navires & basteaulx qui montent & descendent aval la riviere ne sont jamais attachez aux rivaiges d’icelle pour la crainte des lyons, mais sont arrestez au mylieu du fleuve par le moyen des ancres : autrement s’ilz estoient garrez au bort de l’eaue, les lyons viendroient de nuict en grand nombre qui entreroient dedans, & tous ceulx qu’ilz rencontreroient les deschireroient & mangeroient. Et combien que les lyons y soient fort grandz, fiers & cruelz, toutesfois nature à pourveu au pays de chiens qui sont si fors & hardiz qu’ilz ne craignent d’assaillir les lyons : au moyen de quoy advient souventesfois qu’un homme qui sera bon archer, monté sur son cheval avec deux chiens renversera un lyon & le fera mourir : car les chiens quand ilz sentent approcher le lyon, avec grand abboy & clameur l’assaillent, mesmement quand ilz se voyent secouruz par l’ayde de l’homme, & ne cessent de mordre le lyon es parties de derriere & soubz la queuë combien que le lyon se revanche fierement, ouvrant la gueule pour espoanter les chiens, leur presentant & la dent & les ongles, & se retournant habillement d’une part & d’autre affin de les abbatre & desmembrer : neantmoins les chiens usent de grande ruse, & prevoient si bien que facilement le lyon ne les peult attaindre & blecer : joinct que l’homme de cheval luy presente le traict sur l’arbaleste bandée, ou la fleche sur l’arc tendu quand il s’efforce envahir les chiens. Et toutefois le lyon à de coustume fuyr quand il se voit ainsi assailly, craignant que par le grand bruit & abboy des chiens ne surviennent & soient provoquez sur luy d’autres hommes & chiens, ou bien s’en va acculer contre quelque arbre, ou il se fortifie, s’asseurant du derriere, & lors tournant la gueule ouverte contre les chiens, de toute sa force se defend d’eulx : mais ce pendant l’homme qui est a cheval ne cesse de tirer sur luy & le charger de fleches, tant qu’il l’ait renversé & faict mourir : aussi que les chiens luy donnent tant d’affaires, & le pressent si fort, qu’il n’apperçoit point les coups de traict jusques a ce qu’il tumbe. Il y à grande abondance de soyes en ce pays, lesquelles les marchandz transportent en diverses contrées.


Des villes de Cacausu, Canglu, & Ciangli.
Chapitre     L.



Oultre la province de Ginguy on trouve par pays plusieurs villes & chasteaulx, & jusques apres avoir cheminé par quatre journées, on parvient a la noble & renommée cité de Cacausu, qui est de la province de Cathay, située sur la coste de midy : en laquelle y à grande abondance de soyes, dont on faict d’excellens draps & taffetas entremeslez de fil d’or. De la passant oultre a trois journées vers Midy, se presente une autre grande cité appellée Canglu, en laquelle se trouve grande quantité de sel, car la terre y est fort sallée, & en tirent le sel de ceste maniere. Ilz font un grand amas de terre en forme d’une motte, puis guettent par dessus de l’eaue, affin qu’elle tire & emmene avec soy la saumure de la terre, laquelle eaue se reçoit dans un fossé au pied de la motte, duquel ilz l’espuisent & la font bouillir sur le feu, tant qu’elle se congelle en sel. A cinq journées de ceste ville de Canglu se trouve une autre ville appellée Ciangli, par le mylieu de laquelle passe une grosse riviere qui porte navires & basteaux chargez de marchandise : qui cause qu’en ce lieu y à de belles foires & grandes traffiques de marchands.


Des villes de Tadinfu & Singuimatu.     Chap.   LI.



Passans encores oultre par six journées en tirant vers le Midy, on vient a la grande cité de Tadinfu, en laquelle y avoit un Roy au paravant qu’elle eust esté subjuguée, & faicte tributaire au grand Cham : & d’icelle dependent quarante autres villes, qui luy sont subjectes & ressortissantes, esquelles y à d’excellens jardins, car le pays est plaisant & delectable. Encores oultre icelle a trois journées vers Midy se presente une autre belle cité appellée Singuimatu, en laquelle descend de la coste meridionalle une grosse riviere, que les habitans ont divisée & separée en deux, dont l’une tire en Orient vers la province de Mangi : l’autre à son cours en Occident vers Cathay. Par ces deux bras d’eaue sont amenez a mont la riviere infiniz basteaux chargez de marchandises. De Singminatu, si tousjours vous tirez vers Midy cheminant par douze journées, cous trouverez continuellement par les chemins plusieurs villes & bourgades, bien peuplées & frequentées de marchandz, & ou il se faict de grandes traffiques. Les habitans sont idolatres & subjectz au grand Cham.


Du grand fleuve de Caromoran, & des villes de Corgangui & Caigui.     Chap.   LII.



En continuant le premier chemin, on rencontre une grosse riviere appellée Caromoran, qu’on dict avoir sa source & origine du royaume de Prestejan. Elle tient de largeur plus d’un grand quart de lieuë, avec une telle & si grande profondité, que les gros navires chargez y peuvent aisement monter & avaller : oultre elle est fort abondante & copieuse en poissons, dont on faict de belle pescheries. Assez pres de la bouche de ce fleuve, a l’endroict ou il se desgorge en la grand mer Occeane, y a environ de quinze mil navires que le grand Cham facit tenir tousjours prestes & garnies de toutes munitions, affin que si le cas advient qu’il soit necessaire passer son armée es Isles de la mer circonvoisines, cela puisse estre facilement & promptement executé. Les aucuns de ces navires sont si grandz, qu’ilz sont capables de recevoir & loger quinze chevaulx, & autant d’hommes, avec tous leurs vivres & fourrages necessaires. Et en chacun navire y a environ de vingt nautonniers & pilotes. Sur les rivages de ceste riviere, & pres l’endroit de la station des navires y a deux belles villes, l’une appellée Corgangui, & l’autre Caigui. Ceste riviere passée, on entre incontinent en la noble province de Mangi : les louanges & singularitez de laquelle seront declairez es chapitres subsequens.


De la province de Mangi, & de la debonnaireté & justice du Roy d’icelle.       Chapitre   LIII.



La province de Mangi a eu autresfois un Roy nommé Facfur, qui estoit si riche & puissant, qu’il n’avoit en tout le pays son superieur en puissance, hors mis le grand Cham. Son royaume estoit si bien fortifié, qu’on l’estimoit invincible, au moyen dequoy nul ne l’osoit assaillir, ne s’attacher a luy : ce qui fut cause que tant le Roy, que son peuple delaisserent & misrent en nonchallance l’usage & exercice des armes. Chacune des villes estoit ceincte & environnée de grandz & larges fossez remplis d’eaue, toutesfois ilz n’avoient point de chevaulx, car ilz ne craignoient ame : Telle asseurance a esté moyen & occasion que le Roy s’est donné du bon temps, prenant continuellement ses plaisirs & delices. Il avoit ordinairement a sa court mil gentilzhommes, sans son train de ses serviteurs & officiers, qui estoit grand & honorable. Toutesfois il avoit en singuliere recommendation la justice : il aymoit la paix & tranquilité, & estoit fort misericordieux. Nul n’osoit offenser, & faire tort a son prochain, ou troubler la tranquilité publique, autrement il estoit puny. Brief son royaume estoit en telle franchise & asseurance, que souventesfois les artisans laissoient de nuict leurs boutiques ouvertes, & neantmoins ne se trouvoit aucun qui osast y entrer. Les estrangers & viateurs paſſans le pays y pouvoient aller & de jour & de nuict en grande seureté, & sans crainte d’homme vivant. Aussi le Roy estoit fort debonnaire, & charitable envers les pauvres, & ne delaissoit jamais ceulx qui estoient en urgente necessité, ou souffreteux & indigens. Oultre par chacun an il retiroit & amassoit grand nombre d’enfans exposez, & qui estoient delaissez & abandonnez de leurs meres, lesquelz quelquesfois revenoient jusques au nombre de vingt mil, qu’il faisoit nourrir & entretenir a ses despens : Car en ce pays les pauvres femmes communement dejectent & abandonnent leurs enfans, affin qu’ilz soient receuz & nourriz par autres. Toutesfois des enfans que le Roy faisoit ainsi recueillir, il en departoit aux plus riches & plus apparens de son royaume, mesmement a ceulx qui n’avoient point d’enfans, & leur commandoit les adopter & recevoir pour leurs enfans. Et au regard de ceulx qu’il eslevoit & entretenoit, il les marioit par apres aux filles de mesme condition, & qui semblablement avoient esté des leurs enfance abandonnées de leurs parens, & leur bailloit quelque revenu pour eulx vivre & entretenir.


Comment Baiam chef de l’armée du grand Cham conquesta la province de Mangi
Chapitre     LIIII.



En l’an de nostre salut mil deux cens soixantehuict, le grand Cham Cublai estant affectionné de joindre a son empire la province de Mangi, la conquesta & assubjectit a sa seigneurie en ceſte maniere. Il dressa une grosse armée tant de gens de cheval que de pied, de laquelle il feit son lieutenant & capitaine un nommé Baiam Chinsam capitaine.Baiam Chinsam, (qui signifie en leur langue la lumiere de cent yeulx) & l’envoya avec ceste armée en la province de Mangi : en laquelle de premiere arrivée il vint assieger la ville de Coniganhuy, & feit sommer les habitans d’icelle de se rendre, & prester fidelité & obeissance a l’Empereur Cublai, ce qu’ilz refuserent faire : au moyen de quoy leur response oye, il leva le siege, & se departit sans leur faire aucun desplaisir ne molestation. Puis en feit autant a l’autre prochaine ville, qui semblablementfeit pareil refuz. Ruze de guerre.Passant oultre feit sommer les trois, quatre & cinqiesmes villes, qui toutes furent reffusantes. Mais venant a la sixiesme il l’assaillit de grande furie, & tellement la pressa, qu’il la print d’assault. Ce faict se retourna contre les autres villes, lesquelles semblablement il print d’assault : en sorte qu’en peu de temps il subjuga & print douze villes : car il avoit en son armée de fort braves & vaillantz hommes, tous gens d’eslite, hardiz & bien adextres aux armes. Oultre que le grand Cham luy envoya recharge d’une autre armée non moins grande que la premiere. Qui fut cause de donner grand crainte, voire desespoir a ceulx de Mangi, tellement que le cueur leur commença a deffaillir. Ce pendant Baiam s’en alla droictement camper devant La ville de Quinsai assiegée.la ville de Quinsay, qui estoit la capitale & metropolitaine de la province, & en laquelle estoit la court du Roy de Mangi : Lequel cognoissant la force & vaillance des Tartares, & voyant leur grand audace fut merveilleusement estonné : au moyen de quoy se meit sur mer, avec la plus grande compaignie qu’il peust assembler, & se retira en certaines Isles imprenables, ayant avec soy environ mil navires, & laissant la garde de la ville de Quinsay en la disposition de la Royne sa femme, comme si en elle y eust eu grand support & defense. Toutesfois la Royne prenant courage viril, s’y porta prudentement, ne delaissant riens en arriere de ce qui estoit necessaire pour la tuition & deffense de la ville. Mais quand elle eut entendu que le chef de l’armée des Tartares estoit nommé Baiam Chinsam, (c’est a dire cent yeulx) elle fut grandement effrayée, & perdit toute force & vertu : mesmement qu’elle avoit este advertie par ses astrologues & magiciens, que la cité de Quinsay ne pouvoit jamais estre prinse, que par un homme qui eust cent yeulx. Ce qu’elle estimoit estre impossible & contre nature, qu’un homme eust cent yeulx. Toutesfois oyant que ce presage quadroit a ce capitaine, elle ne voulut resister aux destinées & fatales dispositions : ains feit appeller le capitaine de l’armée des Tartares : auquel apres avoir parlamenté, elle rendit liberallement & la ville, & tout le royaume. Ce que entendu par les bourgeois & citoiens d’icelle, & autres habitans du royaume, voluntairement presterent le serment de fidelité & obeissance au grand Cham. hors mis toutesfois une ville appellée Sianfu, laquelle s’oppiniastra, & soustint le siege par trois ans au paravant que de se rendre, comme cy apres sera descript. Quant a la Royne elle se retira en la court du grand Cham, qui la receut & traicta honorablement. Et au regard du Roy de Mangi son mary, continuant sa demeurance es Isles, il y fina ses jours, & le reste de sa vie.


De la ville de Conigangui.     Chap.   LV.



La premiere ville qu’on trouve a lentrée de la province de Mangi est appellée Conigangui, qui est bien fameuse, grande & opulente en tous biens, assise sur la riviere de Caromoran, qui y faict un beau port, auquel arrivent grande quantité de navires. En ceste ville se faict artificiellement si grande quantité de sel, qu’il suffist pour fournir quarante villes, dont le grand Cham retire grand profit & emolument. Les habitans de la ville, ensemble tous les païsans d’alentour sont idolatres, font brusler les corps des defunctz au lieu de sepulture.


Des villes de Panchy & Cain.     Chap.   LVI.



Oultre Conigangui a une journée d’icelle, en tirant vers le vent Siroch est située la ville de Panchy, qui est grande &fameuse pour les negociations & traffiques de marchandise qui s’y exercent. En icelle se trouve grande quantité de soye, semblablement des vivres en grande abondance, joinct qu’elle est en bonne assiette & sur le grand chemin par lequel passent toutes les finances qui sont apportées de la province de Mangi au grand Cham. Aussi le chemin qui est depuis Conigangui jusques a Panchi est entierement pavé de belle pierre, & n’y à autre chemin ne endroict par lequel on puisse entrer en la province de Mangi que cestuy la. Oultre Panchi a distance d’une journée se descouvre la ville de Cain, laquelle semblablement est belle & de grand renom : alentour d’icelle y à de belles percheries, & chasses, tant de bestes rousses que d’oyseaux, mesmement de phaisans, qu’on y trouve en grande quantité.


De la cité de Tingui.     Chap.   LVII.



De la tirant oultre, a une journée de chemin on parvient en la ville de Tongui, laquelle encores qu’elle ne soit pas grande, toutesfois est bien garnie & abondante de toutes sortes de vivres. En icelle y a assez bon port auquel plusieurs navires viennent surgir, a cause qu’il n’y a pas grande distance jusques a la pleine mer : & oultre y a plusieurs salines, pres desquelles est située & assise la ville de Tingui. A une autre journée de laquelle en tirant vers le Siroch, se presente une autre belle & plaisante ville, assise en bon pays & doulx territoire. Soubz le gouvernement & jurisdiction de laquelle dependent plusieurs autres villes & jusques au nombre de vingtsept comme moy Marc Paule puis certainement asseurer, pour en avoir esté gouverneur l’espace de trois ans par le commandement du grand Cham.


Par quelz moyens la ville de Sianfu fut prinse par les Tartares.     Chap.   LVIII.



Sur la coste d’Occident se descouvre une province appellée Nauiguy, qui est opulente & riche, située en beau paisage, & en laquelle on faict des riches draps d’or, & de soye : semblablement y croist le bled froment en grande abondance. La ville principale de ceste province est appellée Sianfu, & d’icelle dependant douze autres villes ses subjectes & justiciables. Ceste ville de Sianfu a esté tenue assiegée par les Tartares l’espace de trois ans pendant le temps qu’ilz subjuguerent & conquirent la province de Mangi, sans que toute l’armée, ne les forces des Tartares y peussent riens faire : car elle est de toutes pars environnée d’eaue, & de grans lacz, en sorte qu’elle ne peut estre assaillie, & n’y a moyen d’entrer que par le costé de Spetentrion : au moyen dequoy les habitans d’icelle tenoient si peu de compte des Tartares que pendent leur siege ilz faisoient ordinairement sortir & entrer dedans le port plusieurs navires chargées de vivres & munitions sans empeschement ne resistence aucune : ce qui faschoit & contristoit grandement le grand Cham dont il ne pouvoit venir a chef de son entreprinse. En ce temps mon pere, mon oncle & moy estions a la court & suitte de l’Empereur, auquel remonstrasmes, que s’il luy plaisoit nous entendre & acquiescer a ce que luy conseillerions faire, que luy baillerions des moyens par lesquelz en brief la ville pourroit estre prinse & reduicte en son obeissance. Assavoir de certains engins artificielz, dont au pays ilz n’avoient encores eu l’usage, ce que voluntiers il accorda. Au moyen de quoy nous fismes dresser par aucuns charpentiers Chrestiens qu’avions en nostre compaignie, trois instrumentz & engins pour jecter pierres de telle grandeur, que chacun engin chassoit une pierre de trois cens livres pesant. Ces engins furent incontinent chargez en deux navires, & envoyez au camp. Et apres les avoir dressz contre la ville de Sianfu, on commença a charger & jecter de gros moilons & quartiers de pierre dedans la ville, dont la premiere tumba sur une maison, de telle violence & impetuosité, qu’elle fouldroya & abbatit la plus grand part d’icelle. Ce que voyans les Tartares, mesmes ceulx qui assiegeoient la ville, furent merveilleusement estonnez & esbahys. Et au regard de ceulx qui estoient dedans la ville plus grandement effraiez de ces nouveaux assaultz, & congnoissans en quel danger & extremit& ilz estoient reduictz par leurs ennemys, en sorte que mesmes dedans leurs maison ils n’estoient en seureté, pour obvier que la ville par le moyen de la violence de telles pierres fust demolie & ruynée, & les habitans affolez, demanderent a parlamenter & se rendre a la subjection & obeissance du grand Cham : a quoy ilz furent receuz.


De la ville de Singui, & du fleuve de Quiam, sur
lequel elle est assise.       Chap.   LIX.



De la ville de Sianfu a distance de cinq grandes lieuës, on parvient en la ville de Singui, en laquelle (combien qu’elle ne soit de grande estendue) arrivent neantmoins grande quantité de navires chargez de marchandises : car elle est située sur le rivage d’une grosse riviere appellée Quiam, qui veritablement est l’une des plus grosses rivieres qui soit en tout le monde, & ne pense qu’elle ayt la pareille, car en quelques endroictz elle à plus de trois grandz lieuës de largeur, en autres peu moins, & le plus communement deux lieuës. Son cours s’estend en longueur le chemin de cent journées. En icelle font voille infiniz navires, tellement qu’on jugeroit estre impossible en pouvoir encor autant trouver en tout le monde. Brief ceste ville est fort renommée pour les grandes traffiques, foires & negociations qui s’y exercent, a cause de la grande quantité de marchandise qu’on y apporte par le moyen de ceste grosse riviere. Oultre y a plusieurs autres villes assises sur les rivages de ce fleuve, & jusques au nombre de deux cens : car il passe & faict son cours par les limites & destroictz de seize provinces, la moindre desquelles faict voguer sur iceluy le nombre de cinq mil navires. Or les plus grandes naufz du pays ne contiennent qu’un estage, & n’ont qu’un mast pour soustenir & estendre la voille. Ilz n’usent point de cordes de chanvre, sinon pour le mast & la voille, mais ilz s’aydent de certains pilorches ou cordes faictes de grandz rouseaux, dont quelquesfois ilz se servent a tirer le long du fleuve leurs navires, & les font en telle maniere : Ilz fendent & divisent en pieces ces grandz rouseaux, dont les aucuns ont sept ou huict toyses de longueur, les boutz desquelz ilz lient les uns aux autres, & les retortent en telle façon, qu’ilz en font de grandes & longues cordes, & jusques a la longueur de cent cinquante toises, lesquelles sont plus fortes, que celles du chanvre.


De la ville de Caigui.     Chap.   LX.



La ville de Caigui est petite, assise sur le bord de ce gros fleuve de Quiam, vers la coste du vent de Syroch, au territoire de laquelle croist si grande quantité de bled & de riz, que de la on le transporte jusques a la court du grand Cham. Aussi qu’au chemin qui traverse d’un lieu en autre y à plusieurs grandz lacz & fleuves, lesquelz estoient si proches & a peu de sitance les uns des autres, que facilement le grand Cham les à faict joindre & assembler en un, en sorte qu’ilz sont a present capables pour porter & donner passaige aux navires, pour commodement aller & venir aux provisions : combien qu’en aucuns endroictz (pource qu’on n’a encores entierement retranché les terres moytoiennes) on soit contrainct descharger les navires, & faire charger & porter par terre les bledz a un autre lac, ou lon trouve d’autres navires prestz pour les recevoir & transporter oultre. Pres la ville de Caigui y à une isle au mylieu du fleuve, dedans laquelle est erigé un grand monastere remply de moynes qui servent aux idoles, lequel est le chef & superieur de tous les autres monasteres du pays dediez au service des idoles.


De la ville de Cingianfu.     Chap.   LXI.



Cingianfu est une ville située en la province de Mangi, en laquelle on faict plusieurs beaux ouvrages d’or & de soye. En icelle y à quelques eglises de Chrestiens Nestorians, lesquelles ont esté edifiées & basties par Marsarus Nestorian, au temps qu’il estoit gouverneur de ceste ville soubz le grand Cham, asçavoir en l’an de nostre salut mil deux cens quatre vingtz & huict.


De la ville de Cingingui, & de l’occision des citoyens d’icelle.     Chap.   LXII.



Sortant de la ville de Cingianfu apres avoir cheminé par trois journées on parvient en la ville de Cingingui, combien que par les chemins se trouvent plusieurs petites villes & bourgades eſquelles s’exercent plusieurs traffiques de marchandise & de beaux ouvrages ingenieux. Or la ville de Cingingui est grande & opulente, tant en richesses que toutes sortes de vivres. Quand Baiam chef de l’armée des Tartares estoit a la poursuite & conqueste de la province de Mangi, il envoya quelques bandes de Chrestiens qu’on appelle Alains, pour assieger ceste ville de Cingingui, lesquelz apres l’avoir sommée de se rendre la presserent & assaillirent si vifvement que les citoyens d’icelle furent contrainctz de se rendre librement. Eulx donques entrez dedans la ville ne blecerent & ne firent oultrage ne desplaisir a aucun des habitans, au moyen de ce que de leur bon vouloir & sans contraincte, ilz s’estoient renduz a l’obeissance du grand Cham. Toutesfois ayans trouvé dedans la ville de fort bon & excellent vin, & en grande quantité, ilz en beurent si largement qu’ilz en furent tous enyvrez : au moyen dequoy la nuict ensuyvant pressez & chargez de sommeil ne tindrent compte d’asseoir ne faire aucun guet. Ce que voyans les citoyens de la ville qui au paravant les avoient receuz pacifiquement, prenans occasion d’executer leur mauvais vouloir, se ruerent sur eulx ainsi endormiz, & les tuerent tous, sans qu’aucun d’eulx se peult sauver ne evader. Toutesfois Baiam depuis adverty de ceste insolence & infidelité envoya une autre grosse armée contre les habitans de Cingingui, qui en peu de temps l’emporterent d’assault, & prindrent telle vengeance de leur trahison & infidelité, qu’ilz les mirent tous a mort sans aucun excepter.


De la cité de Singui.
Chap.   LXIII.



Singui est une fort belle cité grande & bien fameuse, qui contient de tour environ vingt lieues. En icelle y à grande multitude d’habitans, comme aussi toute la province de Mangi est fort bien peuplée de gens, lesquelz toutesfois ne sont belliqueux, ains font presque tous marchadz & artisans : Aussi y à plusieurs medecins & philosophes. En ceste cité de Singui y à environ six mille pontz de pierre, dont les arches sont si haultes que les grandz navires peuvent aisement passer par dessoubz sans abaisser ou courber le mast.Es montaignes qui sont alentour de la cité croist grande quantité de rheubarbe & de gingembre. Ceste cité à soubz sa jurisdiction seize autres belles villes subjectes & resortissantes, esquelles on exerce plusieurs trafiques de marchandises : aussi y à grand nombre d’artisans qui y s=font d’excellens ouvrages. Les citoyens de Singui sont communement accoustrez de vestemens de soye & taffetas, car on y faict grande quantité de draps de soye. Or ce mot de Singui est autant a dire en leur langue comme la cité de la terre : comme aussi ilz ont une autre ville appellée Quinsai, cestadire cité du soleil, pour autant que ces deux villes sont les plus nobles & plus excellentes de tout le pays d’Orient.


De la cité de Quinsai.     Chap.   LXIIII.



A distance de cinq journées de Singui est située une autre belle ville & de grand renom appellée Quinsai, qui signifie en leur langue cité du ciel, laquelle est si grande & spacieuse qu’a mon jugement elle n’a sa pareille en grandeur en tout le monde : ce que moy Marc Paule puis asseurer pour y avoie esté, & diligemment recherché toutes les choses memorables d’icelle, mesmement les coustumes & meurs des habitans, & tout ce que j’en ay peu veoir & congloistre briefvement & fidelement je le declaireray. La ville de Quinsay contient de tour & circuit environ trentequatre lieues : en icelle y a douze mille pontz de pierre si hault voultez & eslevez que les grandz navires avec le mast dressé & voiles tendues y peuvent facilement passer. Or l’assiette de la ville est en lieu marécageux, comme peult estre la ville de Venise : au moyen dequoy sans les pontz dessusdictz on ne pourroit aller d’une rue en autre. En icelle y à infiniz artisans & marchadz, tellement que ce seroit chose incroyable si j’en voulois assigner le nombre certain. Les maistres ouvriers ne travaillent point a la besongne, mais ont des serviteurs a ce destinez & ordonnez. Les citoyens vivent en grandz delices & voluptez, mesmement les femmes : au moyen dequoy elles y sont plus belles & braves qu’en nul autre pays. Sur la coste de Midy au dedans les clostures de la ville y a un grand lac qui à de circuit environ dix lieues : sur les rivages duquel sont basties plusieurs maisons excellentes des nobles du pays, lesquelles sont par dedans & dehors fort magnifiques & sumptueuses : aussi y à quelques temples consacrez aux idoles. Et au mylieu de ce grand lac y à deux petites isles, en chacune desquelles y à un beau grand palays ou chasteau, esquelz sont gardez & soigneusement conservez tous les parementz, vaisselle & appareilz necessaires pour la celebration des nopces & autres festins & banquetz solennelz. Et si quelqu’un des citoyens de la ville veult faire quelque festin magnifique, il mene les invitez en l’un de ces palays, ou ilz sont traictez & receuz honorablement. En ceste ville de Quinsai y à de fort belles & sumptueuses maisons : oultre par les rues y à certaines tournelles publiques, esquelles en temps de feu les voysins transportent leurs boens pour les sauver de la violence du feu : car il y à grande quantité de maisons en la ville qui ne sont faictes que de bois : au moyen de quoy advient bien bien souvent que le feu s’y prend, & sont bruslées & consommées. Les habitans de la ville adorent les idoles, & mangent indifferemment la chair des chevaulx, chiens, & autres bestes ordes & immundes. Ilz usent de la monnoye du grand Cham : lequel pour obvier aux rebellions y à tousjours groose garnison, mesmement pour empescher & reprimer les meurdres & larrecins : en sorte que tant de jour que de nuict y à sur chacun pont dix hommes establiz pour la garde d’iceluy. Au dedans les murailles de la ville y à une montaigne ſur laquelle eſt baſtie & erigée une haulte tour, au plus hault de laquelle ſont dreſſez certains aiz de bois en telle ſorte, que les touchans d’un marteau ilz rendent un grand bruit, ce qu’ilz reſervent pour tel uſage, que ſi le feu ſe prend en quelques endroitz de la ville incontinent que les guettes qui ſont eſtabliz en ceſte tour l’apperçoivent font à coups de marteaux reſonner ces aiz, le bruit deſquelz eſt facilement entendu par les habitans, qui alors courent la part ou eſt le feu pour l’eſteindre. On faict auſsi reſonner ces aiz quand il advient quelque ſedition, tumulte ou eſmotion populaire en la ville. Toutes les rues & places de la ville ſont entierement pavées de pierre, qui eſt cauſe qu’elle eſt en tout temps nette. On trouve dedans la ville environ trois mille maiſons publiques deſtinées pour les baings & eſtuves eſquelz les habitans ſe vont publiquement baigner, & nettoyer le corps, choſe qu’ilz ont en ſinguliere recommendation, de ſe tenir nettement de leur corps. Ceſte ville n’eſt a diſtance de la grand mer Occeane que d’environ huict ou dix lieues, meſmes juſques alendroict ou eſt ſituée la ville de Canfu, qui eſt ſur le rivaige de la mer, ayant un havre fort commode, auquel viennent ſurgir infiniz navires, tant des Indes qu’autres regions. Oultre que la riviere qui paſſe par Quinſai deſcend & ſe vient deſgorger en la mer alendroict de ce port de Canfu, au moyen dequoy infinies marchandiſes y ſont tranſportées. La province de Mangi a cauſe qu’elle eſt de grande eſtendue à eſté diviſée par le grand Cham en neuf Royaumes, & a chacun d’iceulx commis & estably un Roy : lesquelz Roys sont tous riches & puissantz, toutesfois subjectz au grand Cham, auquel par chacun an ilz payent certain droict & tribut du revenu de leurs Royaumes, & dont ilz rendent compte. L’un d’iceulx faict sa demeure en la ville de Quinsay, lequel à soubz sa jurisdiction & gouvernement cent quarante villes qui dependent de son Royaume. Or toute la province de Mangi contient environ douze cens villes & citez : en chascune desquelles le grand Cham à estably & assigné garnisons pour obvier aux revoltes & rebellions qui pourroient survenir : lesquel les garnisons sont dressées de plusieurs sortes de gens ramassez & de diverses nations, mesmement de soldatz & stipendiaires tirez de plusieurs bandes de l’armée du grand Cham. Ilz ont en ce pays, signamment en la province de Mangi une curieuse & diligente observation des mouvemens celestes, jusques a observer soigneusement l’horoscope & ascendent de la naissance de chacun enfant, & le jour & l’heure de la nativité, & quelle planette estoit lors dominant. Ainsi le gouvernent en toutes les œuvres, voyages & entreprises par le conseil & jugement de leurs astrologues. Encores y à une coustume au pays que quand quelqu’un meurt ses parentz couvertz de grandz sacz de toille de chanvre enlevent & portent en sepulture le corps mort, chantans & crians a haulte voix : & depaignent en des tablettes les pourtraictz & figures de leurs serviteurs & chambrieres, chevaulx & richesses, & le tout font brusler avec le corps mort : se persuadans que le defunct en l’autre monde sera jouïssant de toutes ces choses, & aura autant de serviteurs en son service. En apres ilz font resonner certains instrumentz musiquaulx, estimans que leurs dieux reçoyvent le defunct en telle & semblable pompe & honneur, comme ses parentz, en faisant ses obseques & funerailles, en font. En ceste ville de Quinsai y à un brave & magnifique palays, auquel Facfur (paravant Roy de la province de Mangi) tenoit ordinairement sa court. La derniere muraille qui clost & environne en quarré le chasteau, contient de tour plus de trois lieues, estant eslevée a juste haulteur à l’equipolent. Au dedans l’enclos de ceste muraille y à des jardins excellens avec toutes forces d’arbres & fruictz singuliers. Oultre y a de belles fontaines & viviers bien peuplez de poisson : & au mylieu est assis le palays Royal fort ample & spacieux : le pareil duquel, soit en sumptuosité ou magnificence, a peine se trouveroit en tout le monde. En iceluy y à vingt salles de semblable grandeur : en chacune desquelles on peut faire assiette & commodement traicter dix mil hommes ensemblement : oultre que toutes ces salles sont painctes & tendues de tepisseries a la mode Royalle. Au rest on estime que dedans la ville de Quinsay y à six cens mil feuz ou familles, telles que peut constituer un homme avec sa femme enfans & serviteurs. En icelle y à seulement une eglise de Chrestiens, encores Nestorians. Oultre y à une coustume en la ville, & mesmes en toute la province de Mangi que chacun chef de maison faict inscrire sur l’entrée & huisseries de sa maison son nom, & celuy de sa femme, ensemble de toute sa famille, & jusques au nombre de ses chevaux. Et quand aucun de sa famille decede ou qu’il change de logis, on efface son nom, & au lieu d’iceluy on met le nom de l’enfant nouvellement né, ou d’un autre serviteur nouvellement receu en service : & par tel moyen sans grande difficulté on peut sçavoir le nombre de tous les habitans de la ville. Semblablement les hostelliers & taverniers escrivent en des tableaux affichez contre leurs portes les noms de leurs hosyes & passans estrangers qui se sont retirez pour loger en leurs maisons, & le jour & le mois qu’ilz y son entrez.


Du grand tribut & revenu que le grand Cham retire chacun an de la ville de Quinsay, & province de Mangi.       Chap.   LXV.



Le grand Cham exige par chaucn an sur le sel qui se faict en la ville de Quinsay, & es environs, le nombre de huict cens mil escuz. Des autres choses, mesmement des marchandises, en retire si grandz deniers, qu’a peine on les pourroit nombrer. En ceste province se trouve grande quantité de sucres, & plusierus autres espiceries aromatiques : desquelles le grand Cham prend trois & demy pour cent, & autant en faict de tous les autres bien & facultez des marchans. Semblablement du vin qui se faict artificiellement avec du riz, & autres espiceries, il en retire grand revenu. Oultre des artisans, mesmement des douze mestiers, en retire grand proffit. Quant aux soyes (dont en la province de Mangi y a grand quantité & abondance) de cent aulnes en prend dix pour son droict. Et moy Marc Paule j’ay oy quelquesfois faire supputation de tous & chacuns les revenuz & subsides, qui par chacun an estoient tirez par le grand Cham du royaume de Quinsay, (qui ne faict que la neufiesme partie de la province de Mangi) & fut trouvé en somme (sans y compter le sel) qu’ilz excedoient le nombre de quinze milions sixcens mil escuz.


De la ville de Tampingui.       Chap.   LXVI.



En passant oultre la ville de Quinsay, tirant vers le Siroch, on trouve continuellement de beaux vergers & jardins bien cultivez : &jusques a une journée d’icelle on parvient a la ville de Tampingui, qui est fort belle & bien fameuse. Oultre laquelle par trois journées tenant le mesme chemin on trouve plusieurs villes & chasteaux en si grand nombre, que les voyans de loing, on jugeroit que c’est une ville composée de ces chasteaux, tant ilz sont bastiz les uns pres des autres. On y trouve aussi grande abondance de vivres. Les cannes & rouseaux y croisent si grandz, que les aucuns ont sept & huict toyses. de longueur, & en leur grosseur & circonference quatre empans. Allant plus oultre le chemin de trois journées, se presente la ville de Gengui, qui est grande & belle: oultre laquelle tenant tousjours le chemin vers le vent Syroch, se descouvrent par pays plusieurs villes & chasteaux. En ceste contrée y a grand nombre de lyons qui sont grandz & cruelz. On n’y trouve point de moutons, non plus qu’en toute la province de Mangi : mais des boeufz, chevres, boucz & porcz y en a grande quantité. Tirant encores oultre par quatre journées, on vient en une autre belle ville, appellée Ciangian, qui est située sur la crouppe d’une montaigne sui divise & separe une grosse riviere en deux, & de la en avant s’estend en deux diverses contrées. Encores plus oultre a trois journées on trouve la ville de Cugui, qui est la derniere & limitrophe du royaume de Quinsai.


Du royaume de Concha.     Chap.   LXVII.



Laissant derriere la ville de Cugui, & passant oultre, on entre au royaume de Concha, duquel la ville capitale est appellée Fuguy : auquel cheminant par six journées, on trouve le pays fort bossu, se continuant en coustaux & vallées, ou toutesfois lon trouve plusirus villes & chasteaux. Le pays est abondant en victuailles : mesmement y a plusieurs belles chasses & volleries aux bestes & oyseaux. Oultre y a grand’ quantité de lyons : le gingembre y croist en grande abondance : semblablement y croist une certaine fleur, qui ressemble au saffran, & toutesfois est d’autre espece, encores qu’elle soit mise en usaige pour saffran. Les habitans du pays mangent de grande affection la chair humaine, pourveu que ce ne soit d’un homme mort par quelque maladie. Quand ilz vont a la guerre chacun imprime en son front avec un fer chault certaine merque : & n’y à aucun d’entre eulx qui osast mener un cheval a la guerre, sinon le chef & capitaine de l’armée. Ilz usent pour armes d’espées & lances ou javelotz : & de ceulx qu’ilz tuent en guerre, ilz boivent le sang, & en mangent la chair : aussi ce sont gens trescuelz & inhumains.


Des villes de Quelinfu & Unquen.
Chapitre     LXVIII.



Apres avoir cheminé dedans le royaume de Concha par les six journées dont dessus avons parlé, on parvient a la ville de Quelinfu, qui est grande & bien renommée, assise sur une belle riviere qui l’environne & circuyt tout a l’entour, avec trois grandz pontz de pierre de taille, dont le parement de dessus est aorné de belles colomnes de marbre. Chascun pont contient de largeur quatre toyses, & de longueur cinq cens. En ceste ville y a grande abondance de soyes, ensemble de gingembre & galange. Les habitans d’icelle hommes & femmes sont fort beaux personnages. On y trouve des Poulles ayans poil au lieu de plumes.poulles lesquelles au lieu de plumage ont du poil comme les chatz, & sont communement noires, toutesfois elles pondent de tresbons œufz. Et pource qu’en ceste contrée y a grande multitude de lyons, il faict dangereux & perilleux y passer. A cinq lieuës de ceste ville est située une autre ville, appellée Unquen.Unquen, en laquelle se faict grande quantité de sucres.sucre, qu’on tire des cannes qui croissent a l’entour d’icelle & de la est transporté jusques a la court du grand Cham, qui est ordinairement en la ville de Cambalu.


De la ville de Fugui.       Chap.   LXX.



Poursuyvant oultre par cinq autres lieues, se presente la ville de Fugui, qui est capitale & metropolitaine du royaume de Concha, lequel est l’un des neuf royaumes, esquelz la province de Mangy fut divisée. En ceste ville y a grosses garnisons, & grande compagnie de gens de guerre pour le grand Cham, afin de tenir la province en seureté, & la defendre de toutes incursions d’ennemis, & oultre, pour reprimer les seditions & tumultes qui se pourroient esmouvoir, & causer rebellion contre l’Empereur. Au travers de ceste ville passe une grosse riviere, le cours de laquelle s’estend en largeur presque demie lieue. Et d’autant que ceste ville est assez prochaine de la pleine mer, en laquelle ceste riviere se deſgorge, & par la bouche d’icelle y sont amenées des Indes plusieurs marchandises, mesmement des perles & autres pierres precieuses. La ville est fort marchande, & s’y fait de grandes trafiques : oultre qu’en icelle y a grande quantité de sucres, & des vivres à suffisance.


Des villes de Zartem & Figui.     Chap. LXV.



Oultre ceste riviere on chemine par cinq journées jusques à la ville de Zartem, & ce pendant par pays on rencontre plusieurs villes & chasteaux, & grande abondance de vivres : ensemble y a plusieurs montagnes et forests, des arbres desquelles on tire grande quantité de poix. La ville de Zartem est fort grande, assise sur un port de mer bien commode, & auquel arrivent infinis navires des Indes, chargées de marchandises. Aussi ceste ville est autant marchande que ville qui soit au monde : par le poivre & autres espiceries aromatiques que les marchands occidentaux tirent de la ville d’Alexandrie, y sont premierement apportées des marchez & foire de Zartem. De ceste ville le grand Cham retire un tribut infiny : car aucun navire n’entre au port d’icelle qui ne luy paye groose somme, ou qu’il n’en retire gros profiit pour ses droictz, & peu s’en fault que de chascune sort d’espicerie il n’en exige la moitié. En ceste region y a une autre ville, appellée Figui, qui est de grand renom au pays, à cause des belles escuelles & vaisselles qu’on y fait. Les habitans d’icelle ont langage particulier. Ce que dessus est dit de la province de Mangi suffira quant a present. Et combien que des royaumes d’icelle n’en ayons descript que deux, toutefois de propos deliberé avons omis les autres, pour rendre à la description de l’Inde, en laquelle avons sejourné quelque temps, & en icelle veu ocuairement beaucoup de choses memorables qu’on y trouve, dignes de grande admiration, que (par maniere de dire) nous avons maniées & de noz mains touchées.


F I N   D U   S E C O N D   L I V R E .

TROISIESME LIVRE
DE MARC PAULE VENETIEN
DES REGIONS DE L'INDE
ORIENTALE
.


Quelles Navires ſont es Indes.
Chapitre premier.



En ce troiſieſme livre de noſtre deſcription des Indes, nous commencerons à parler de la forme de leurs navires. Les plus grandes naufz dont uſent les Indois ſur mer, ſont communement faictes de bois de Sapin, & n’ont qu’un ſeul plancher, que noz Pilotes appellent tillac, deſſus lequel ſont dreſſées environ quarante petites loges pour retirer les marchans. Chacun navire à ſon gouvernail, quatre maſtz & autant de voiles. Les aiz du navire ſont joinctz & laſſez avec gros cloux de fer, & les joinctures remplies & calfeutrées d’eſtoupes. Et pour autant qu’ilz n’ont la commodité de la poix au lieu d’icelle ilz enduiſent leurs navires d’une huille extraicte de certain arbre, entremeſlée & compoſée avec de la chaulx. En chacun grand navire ſont deſtinez environ deux cens forſatz pour le conduire en pleine mer a force de rames & avirons. Auſsi en chacun d’iceulx peut contenir ſix mille hottées de poyvre. Il y à pluſieurs autres petitz vaiſſeaux qui ſuyvent & ſont attachez a ces grandz navires pour les ſoulager, conduire les ancres, & ſervir a la peſcherie quand beſoing en eſt.


De l’iſle de Zipangri.     Chap.   II.



L’Iſle de Zipangri eſt fort ſpacieuſe, & de grande eſtendue, ſituée en la haulte mer, a diſtance des havres de la province de Mangi de cinq cens lieues ou environ. Les habitans d’icelle ſont blancz & d’aſſez belle ſtature, adonnez au ſervice des idoles : ilz recongnoiſſent un Roy ſeul & particulier en leur pays, & ne ſont a aucun autre tributaires. En ceſte iſle y à de l’or en grande abondance, toutesfois le Roy ne le permet facilement tranſporter hors du pays : ce qui eſt cauſe que bien peu de marchandz frequentent & traffiquent en ceſte province. Le Roy à un palays ſumptueux & magnifique duquel la couverture eſt entierement de lames d’or, tout ainſi que pardeça les grandes maiſons ſeigneurialles ſont couvertes de plomb ou de cuyvre. Semblablement les planchers des ſalles & chambres de ce palays ſont lambriſſez & couvertz de lames d’or (comme lon dict.) On trouve en ceſte iſle grande quantité de perles fort excellentes & ſingulieres, tant en groſſeur que rotondité, & ſont de couleur rouge, qui ſont en plus grand pris, eſtime & valeur ſans comparaiſon, que ne ſont les blanches. Et oultre y à pluſieurs pierres precieuſes, leſquelles avec l’abondance de l’or rendent l’iſle ſur tout riche & opulente.


De l’effort & entreprise que feit le grand Cham pour conquester l’isle de Zypangri.     Chap.   III.



Le grand Cham Cublai estant adverty de l’opulence & grandes richesses qui estoient en l’isle de Zipangri; meist en deliberation de la subjuguer & reduire a sa puissance : & a ceste fin expedia deux de ses capitaines de guerren l’un nommé Abatan, & l’autre Nonsachun, & deux armées bien accoustrées & fournies de toutes choses necessaires pour subjuguer l’isle de Zipangri. Lesquelz desbarquans des portz de Zarten & Quinsay, avec grand nombre de navires bien equippées de gens, tant de pied que de cheval, feirent voille vers l’isle de Zipangri : en laquelle prenans terre a l’improviste, feirent plusieurs ravages, degastz, & depopulations es villages & chasteaux du plat pays. Mais avant que d’entrer plus oultre, & gaigner l’isle, s’esmeut une querelle & discord entre les deux capitaines, qui fut de grand poix & consequence : Car ilz ne vouloient obeyr ne s’accomoder aux desseinctz & entreprinses l’un de l’autre : qui fut cause que rien ne leur pouvoit heureusement succeder : tellement qu’ilz ne peurent prendre & avoir victoire d’aucune cille ou chasteau, fors d’un seul chasteau seulement. Apres la prinse duquel tous ceulx qui furent trouvez dedans y avoir esté commis par le Roy pour la garde d’iceluy furent saccagez & mis au fil de l’espée par le commandement du capitaine. Entre leſquelz toutesfois furent trouvez huict personnes de la garnison de ce chasteau, lesquelz portoient Chose admirable de braceletz.en leurs braceletz certaines pierres precieuses enchassées, qui estoient de telle efficace & vertu (par incantations diaboliques) qu’ilz ne pouvoient aucunement estre blecez ou navrez par ferrement quelconque tandis qu’ilz portoient sur eulx les pierres susdictes : au moyen de quoy fut advisé de les assomer a coups de bastons, ce qui fut faict.


De l’infortune des navires des Tartares qui furent enfondrez & rompuz, & plusieurs submergez.         Chapitre     LVIII.



Or il advint certain jour qu’une grande tempeste s’esleva sur mer de telle impetuosité, que les navires des Tartares par la force des ventz & orages se heurterent si rudement les uns contre les autres, qu’ilz furent jectez contre les havres a demy cassez & rompuz. Lors fut advisé entre les Pilottes & nautonniers d’esloigner le plus qu’on pourroit de terre les navires, esquelz estoient les gens de guerre des deux armées. Ce qui fut faict : mais s’augmentant de plus en plus la furie de la tempeste, plusieurs navires commencerent a s’entrouvrir & enfondrer, dont plusieurs furent Naufrage des Tartares.noyez & submergez, les autres avec l’ayde de certaines tables & planches de boys que selon la fortune ilz rencontrerent en nageant, se saulverent en une petite isle qui est proche & contigue de Zipangry. Et quant aux autres dont la navires estoient encores entieres, ilz se retirerent en leur pays. Or de ceulx qui apres leurs navires brisées & rompues s’estoient peu saulver en ceste petite isle, se trouverent en nombre environ trente mil hommes, lesquelz toutesfois estoient en desespoir de leurs vies, & n’attendoient autre chose que la mort, par ce qu’ilz n’avoient aucuns navires pour se retirer & mettre hors de l’isle, & qu’ilz n’y trouvoient aucuns vivres, d’autant qu’elle estoit inhabitée & deserte.


Comme les Tartares eschapperent le peril de la mort, & retournerent en l’isle de Zipangri.       Chap. V.



Ceste fureur & tempeste de la per rappaisée, les Zipangrois advertiz que les Tartares en grand nombre s’estoient sauvez, en nageant en ceste petite isle, vindrent en armes avec grande quantité de navires & gens de guerre assaillir ses pauvres gens desarmez & presque au desespoir en ceste isle, afin de les saccager & du tout exterminer, sachans qu’ilz estoient abandonnez & destituez de tout secours. Eux arrivez au port, prenent terre & entrent asseurement en pays pour chercher les Tartares qu’ilz estimoient vaguer dedans l’isle confusément & comme gens desesperez. Lesquelz toutesfois ayas aperceu leur venue & se destournans sagement de leur veuë (craignans qu’ilz fussent recongneuz & descouvertz) se cacherent & latirerent le long des rivages de la mer, assez pres du lieu ou les Zipangrois avoient prins port & laissé leurs navires, se tenans coyement en leur embusche, jusque a ce qu’ilz apperceurent les Zipangrois espartz par toute l’isle pour leur recherche, & fort eslongnez de leurs navires. Alors les Tartares s’emparent subitement des navires, entrent dedans, & font voile vers l’isle de Zipangri, joyeux de leur delivrance, delaissez les Zipangriens en leur lieu dedans l’isle. Eulx entrez en l’isle de Zipangri, prennent les enseignes & guidons des Zipangriens qu’ilz trouverent es navires, & prennent leur chemin vers la principale ville de toute l’isle : les habitans de laquelle voyans les enseignes de leurs gens, estimans qu’ilz retourneroient victorieux, sortirent au devant d’eulx & reçoyvent imprudemment leur ennemy, & l’introduysent dedans la ville : de laquelle se voyans les Tartares superieurs, dechasserent tous les habitans fors quelques femmes qu’ilz retindrent.


Les Tartares sont depuis dechassez de la ville par
eulx gaignée.     Chap.   VI.



Estant le Roy de Zipangri adverty de ce discours, & de la ruse dont advoient usé les Tartares, equippe & met sus d’autres navires pour retirer ses gens qui estoient demourez en l'isle, puis vient assieger la ville que les Tartares avoient prinse & occupée, & de telle diligence faict observer les passages, destroictz & entrées de la ville qu’aucun n’en pouvoit sortir ou entrer. Car il advisa que sur tout il convenoit donner ordre & prendre songneusement garde que les Tartares assiegez ne peussent advertir & certiorer le grand Cham leur seigneur de ce qui estoit advenu, autrement que cestoit faict que de luy & de son royaume. A ceste cause les Tartares demeurent encloz, assiegez & enfermez par sept mois entiers : apres lesquelz se voyans estre destituez & sans esperance d’aucun secours, rendent la ville au Roy de Zipangri, a telle condition qu’ilz s’en retourneroient en leur pays leurs vies, & bagues sauves. Ce qui fut faict en l’an de nostre salut mil deux cens quatre vingtz & neuf.


De l’idolatrie & cruaulté des habitans de Zipangri.       Chap.   VII.



Les Zipangrois adorent diverses formes d’idoles : les uns ont teste de beuf : autres de porc, aucuns de chien, & de diverses autres bestes : aucuns y à qui ont quatre visaiges en une mesme teste : autres trois testes, l’une eslevée sur le col, & les deux autres sur les espaules. Oultre y en à qui ont quatre mains, autres vingt, autre cent : & d’autant qu’ilz ont plus de mains sont reputez avoir plus de puissance & vertu. Et quand on s’enquiert des habitans de qui ilz retiennent telles ceremonies & traditions, respondent communement qu’ilz ensuyvent en cela leurs peres : & qu’ilz ne doibvent croire ne avoir foy sinon a ce qu’ilz ont receu & aprins d’eulx. Semblablement y à une coustume detestable en Zipangri, que quand ilz prennent un homme estranger, s’il peut payer rançon & se rachepter par argent, ilz le laissent aller : sinon & qu’il n’ait le moyen de se rachepter ilz le tuent, le font cuire & le mangent en un banquet qu’ilz font pour ceste cause, auquel ilz invitent tous leurs parens & amys.


De diverses Isles de ceste contrée, & des fruictz qui y proviennent.     Chap.   VIII.



Es rivages de la grande mer occeane sur la coste ou se termine vers Orient la province de Mangi, a lentour de l’isle de Zipangri, se trouvent plusieurs autres petites isles, que les pilottes estiment estre en nombre de sept mil quatre cens quarantehuict, la plusgrande part desquelles est habitée & cultivée : & n’y en à aucune ou ne croissent & viennent grandz arbres & petitz bocages fort odoriferens : aussi on y trouve des espiceries en grande abondance : toutesfois les marchandz estrangers n’y frequentent point, sinon les habitans de la province de Mangi, qui en hyver y vont traffiquer, puis s’en retournent en esté : car en ce destroict y à seulement deux ventz lesquelz soufflent a l’opposite l’un de l’ autre, a sçavoir l’un à son cours en esté & l’autre en hyver. Mais pource que je n’ay esté es isles dessusdictes je n’ay deliberé d’en parler plus avant, ains retourneray au port de Zarten, pour de la tirer en autres regions & provinces.


De la province de Ciamba.     Chap.   IX.



Levans les ancres du port de Zarten, & faisans voile sur la coste de Garbin, on parvient en la province appellée Ciamba, qui est eslongnée & distante du port dessusdict de cinq cens lieuës. Ceste province est grande & spacieuse, abondante en richesses, & de laquelle les habitans sont idolatres, ayant langaige particulier. En l’an de l’incarnation de nostre seigneur mil deux cens soixante huict, le grand Cham envoya un de ses capitaines & lieutenant general, nommé Sogatu avec grosse armée, pour subjuguer & reduire a son empire cest province. Mais quand il fut entré quelque peu avant dans le païs, & recongneu les villes & chasteaulx d’icelle avec leurs munitions, forteresses & garnisons, il les jugea imprenables quelque violance ou assault qu’on y peult faire. A ceste cause s’advisa de gaster le plat pays, brusler villages, coupper les bois, & faire si grandes ruines, degastz & demolitions au pays, que le Roy n’osant se mettre en campaigne & advanturer sa fortune se rendit volontairement tributaire au grand Cham, moyennant que ce capitaine Sogatu se departist & retirast de son pays. Et furent les conventions de paix arrestées, a la charge de bailler par chacun an par le Roy de Ciamba au grand Cham le nombre de vingt Elephans beaux & singuliers pour tribut annuel. Et moy Marc Paule ay esté en ceste province, de laquelle le Roy avoit lors si grande quantité de femmes, qu’il en avoit trois cens vingt six enfans que filz que filles, & dont y en avoit desja cent cinquante qui pouvoient porter armes. En ceste contrée on trouve grande quantité d’elephans, grande abondance de bois d’Aloes, & semblablement des foretz de bois d’ebene.


De l’isle de Java.     Chapitre.   X.



Oultre la province de Ciamba tirans encores vers le Garbin par cinq cens lieuës, on parvient a une grande isle, appellée Java, qui contient en circuit environ mille lieuës. Le Roy d’icelle n’est tributaire a aucun. Il y a grande abondance de poyvres, muscades, gingembres & autres espiceries : au moyen de quoy les marchans y frequentent fort pour le gaing & proffit qu’ilz retirent de la traffique des espiceries. Les habitans sont grandz idolatres, & n’ont encores a present peu estre assubjectiz & renduz tributaires au grand Cham.


De la province de Boeach.       Chap.   XI.



Faisant voille oultre l’isle de Java, on trouve a deux cens lieuës de distance deux isles appellées Sondur & Condur : Oultre lesquelles en tirant encores vers le Garbin se descouvre la province de Boeach, a distance de cent cinquante lieuës, qui est grande & opulente en richesses. En icelle y a Roy particulier, & langaige distinct & separé. Ilz sont grandz idolatres. Les ours y sont privez & domestiques, encores qu’ilz soient grans comm lyons. On trouve au pays grande quantité d’elephans, & abondance d’or. Il y a bien peu de gens estrangers qui frequentent en ceste province, au moyen de la cruaulté & inhumanité des habitans d’icelle.


De l’isle de Petan.       Chap.   XII.



De la province de Boeach tirant vers le Midy, a cent cinquante lieuës de distance on descouvre l’isle de Petan, qui se consiste la pluspart en forestz & bocages, dont les arbres sont fort odoriferens, & desquelz on tire grand proffit. Entre Boeach & Petan on trouve vingt lieuës de mer si basse, que les nautonniers sont contrainctz retirer & lever les gouvernaulx : car on y trouve le gué si apparent, que sa profondité n’excede point deux toyses. De la on va au royaume de Maleteur, auquel y a grande abondance d’espiceries & drogues aromatiques, & ont les habitans d’iceluy langage particulier.


De l’isle appellée Java la mineur.     Chap.   XIII.



Oultre l’isle de Petam, faisant voile selon le cours du vent Syroch, se recongnoist a trente lieuëes de distance l’isle de Java, appellée la mineur, qu’on estime avoir de tour & circuyt de six a sept cens lieuës. L’isle est divisée en huict royaumes, usans toutesfois d’un mesme langage. Elle produit diverses sortes d’espiceries, qui n’ont encore esté veuës ny cogneues en ces pays d’Occident. Les habitans adorent les idoles. Ceste isle s’estend si avant vers Midy, que lon n’y recongnoist point le pol artique, n’aucunes des estoilles circumadjacentes. Ce que moy Marc Paule puis asseurer pour avoir esté en ceste isle, rfequenté, circuy, & tournoyé les six royaumes d’icelle, assavoir Ferlech, Basmam, Samara, Dragoian, Lambri, & Fanfur. Quant aux deux autres royaumes, je n’y ay point esté.


Du royaume de Ferlech.     Chap.   XIIII.



Les habitans du royaume de Ferlech pour le regard de ceulx qui se retirent & habitent es montaignes, n’ont aucune loy ne civilité, mais vivent brutallement : & adorent la premiere chose qu’ilz rencontrent, & se preſente a eulx le matin. Oultre mangent la chair de toutes sortes de bestes indifferemment, soient des bestes immundes & salles, ou autres : mesmes mangent chair humaine. Et au regard de ceulx qui sont demeurans sur les rivages de la mer, ilz tiennent & observent la loy de Mahumet, laquelle ilz ont apprinse des marchans Sarrazins qui vont traffiquer en ces parties.


Du royaume de Basmam.       Chap.   XV.



Au royaume de Basmam le langaige est quelque peu different des autres : les habitans vivent bestiallement, & recognoissent le grand Cham pour souverain Seigneur, toutesfois ne luy payent aucuns tributz, sinon que quelquesfois ilz luy font present de bestes saulvages. On trouve en leur pays des Elephans & Licornes en grande quantité : lesquelles licornes sont quelque peu moindres en grandeur que les elephans : elles ont le poil comme un buffle, & les piedz comme l’elephant, la teste comme un porc sanglier : aussi elles se veaultrent voluntiers dedans les fanges & autres immundices a la maniere des porcz : Au mylieu du front elles portent une corne, assez grosse & noire, leur langue est fort rude & poignante, & de laquelle ilz blecent & les hommes & les bestes. Semblablement on trouve en ceste contrée diverses especes de singes, de grandz & petitz fort retirans a la semblance humaine. Les veneurs les prennent a la chaſſe, & leur oſtent entierement le poil de deſſus le corps, excepté es lieux de la barbe, & es parties honteuses : ce qu’ilz font de propos deliberé, pour plus amplement les faire repreſenter la figure humaine. Et les ayant ainſi du tout nettoyez de leur poil les embaſment avec drogues aromatiques, puis les font deſecher au ſoleil, & les vendent aux marchandz eſtrangers, qui les tranſportent en diverſes contrées & regions du monde, perſuadans & faiſans a croire que ce ſont eſpeces de petitz hommes qu’on trouve es iſles de la mer.


Du royaume de Samara.     Chap.   XVI.



En ce royaume de Samara, moy Marc Paule avec mes compaignons ay ſejourné, non ſans grand ennuy & faſcherie par l’eſpace de cinq moys, en attendans le temps opportun pour fairevoile en mer : car les habitans du pays ſont gens beſtiaux, vivans fort brutallement, oultre qu’ilz ſont cruelz & accouſtumez a manger chair humaine. Au moyen dequoy pour eviter leur frequentation & compaignie, nous dreſſaſmes ſur la coſte & rivage de la mer quelques loges faictes de bois que nous fortiffiaſmes de rempars & foſſez pour nous tenir ſur noz gardes & en ſeureté des habitans. En ce royaume on ne veoit point l’ourſe mineur ne la majeur qu’on appelle le grand chariot, tant ceſte iſle est pendente ſur le Midy, & reculée de septentrion. Les habitans sont idolatres. On y pesche de bons poissons, & en grande quantité. Il n’y provient aucun froment, mais ilz font leur pain avec la semence de riz. Semblablement ilz n’ont aucunes vignes, mais ilz font leur boyture d’une liqueur qu’ilz extrayent de certains arbres en ceste maniere. Ceste isle est peuplée de grande quantité de petitz arbres portans chacun quatre branches, lesquelles en certaine saison de l’an ilz incitent & en reçoyvent en quelque vaisseau une liqueur qui en decoulle en si grande abondance, que de chacune branche en moins d’un jour & d’une nuict ilz en recueillent un plein seau, lequel ilz vuident ou en remettant un autre, & consecutivement l’emplissent par tant de fois jusques a ce que la branche cesse de distiller, voyla leur maniere de vendanger. Oultre ilz provoquent les arbres a rendre & distiller ceste liqueur en plusgrande abondance en les arrosant d’eaue souventesfois, laquelle ilz repandent au pied & sur les racines de l’arbre, quand ilz voyent que bien peu & lentement il degoutte : toutesfois ceste liqueur forcée n’est pas si savoureuse, que celle qui distille naturellement de l’arbre. On y trouve encores en ceste contrée des noix Indiques en grande abondance.


Du royaume de Dragoiam.     Chap.   XVII.



Au Royaume de Dragoaim habitent gens brutaulx & saulvages qui adorent les idoles, & ont leur Roy particulier, & le langage different & separé. Ilz observent une coutume & usance, que quand aucun d’eulx tumbe en grande infirmité de maladie, ses voisins & parentz assemblent les Magiciens & enchanteurs, & s’enquierent d’ulx si le malade doibt recouvrer guarison : a quoy ilz repondnt ce qu’ilz en sçavent par la suggestion des diables : & s’ilz dient que le malade ne peult venir a convalescece, ains qu’il luy convient mourir de telle maladie : incontinent ilz s’approchent du malade, & luy ferment la bouche, en telle sorte qu’il ne pisse respirer, ainsi le suffoquent & font mourir au paravant que la maladie l’ayt grandement attenué, puis le divisent en pieces qu’ilz font cuyre, & le mangent en grande solénité, y assmblans tous les voisins & prochains parens du defunct. Car ilz dient que si la chair estoit par longue maladie reduicte a putrefaction, elle se convertiroit en vers, lesquelz finablement se consumeroient & mourroient de faim, dont l’ame du defunct souffriroit griefves peines & tormens. Et au regard des os du defunct ilz les ensepvelissent& enferment dans les creux des montaignes, ou les hommes ne bestes ne puissent attaindre. Et s’il advient qu’ilz prennent quelque homme d’estrange nation, s’il n’a a puissance de paye sa rançon & se rachepter par argent, ilz le tuent & mangent.


Du royaume de Lambri.   Cha. XVIII.



Il y a en ceste isle un autre royaume appellé Lambri, auquel provient grande quantité d’espiceries : mesmement certaines plantes qu’ilz appellent Byrces croissent en grande fertilité & abondance, lesquelz apres qu’ilz sont creuz, ilz transplantent & les laissent par trois ans en terre, puis les arrachent avec leurs racines. De ces byrces moy Marc Paule en apportay quelques uns en Italie, lesquelz je feiz semer soigneusemenet, mais a faulte d’avoir terre propre & commode selon la chaleur de la region, ilz ne peurent croistre. Les habitans de ce royaume sont semblablement idolatres. On y trouve aussi quelques habitans qui ont des queuës comme les chiens de la longueur d’une paulme, mais ceulx la n’habitent point en ville, ains se retirent es montaignes. Semblablement on y trouve des licornes, & plusieurs autres diverses especes de bestes sauvages.


Du royaume de Fanfur.     Chap.   XIX.



Au royaume de Fanfur croist le Camphre fort exquis & singulier, tellement qu’on l’estime au pris de l’or. Les habitans ne font leur pain que de riz, par ce qu’ilz ne recueillent aucuns bledz. Ilz extrayent leur boiture des arbres en la forme cy dessus descripte. On trouve en ceste region certains gros arbres qui ont l’escorce tendre & deliée, soubz icelle se trouve une farine blanche & de bon goust avec laquelle ilz apprestent leurs viandes fort delicatement, & moymesmes ay quelquesfois prins plaisir a en manger, & en trouvoys la viande plus savoureuse.


De l’isle de Necuram.     Chapitre XX.



De l’isle de Java a cinquante lieües de distance on descouvre deux isles, assavoir Necuram & Anganiam. Les païsans de Necuram vivent fort brutallement. Ilz n’ont aucun Roy ne gouverneur sur eulx. Ilz vont tous nudz tant les hommes que les femmes, sans couvrir aucune partie de leurs corps. On trouve en ceste isle de grandes forestz peuplées d’arbres de sandaulx rouges, noix Indiques, & cloux de girofle : aussi y a grande abondance de byrces, é autres diverses espiceries aromatiques.


De l’isle d’Anganiam.     Chapitre   XXI.



L’isle d’Anganiam est de grande estendue, peuplée de gens fort cruelz & sauvages, vivantz en grande brutalité. Ilz adorent les idoles, & se nourrissent de riz, laictages & chairs, mesmement humaines. Ce sont gens difformes & hodeix a veoir, car ilz ont la teste quasi formée comme celle d’un chien, ayant les dentz & les yeulx entierement semblables a ceulx d’un chien. En ceste isle y a merveilleuse abondance de toutes sortes d’espiceries aromatiques, & diverses especes d’arbres, portantz fruictz estranges, & dont n’avons congnoissance es pays occidentaulx.


De la grande Isle de Seylam.     Chap.   XXII.



De ceste isle tirant selon le cours du vent de Garbin, jusques a la grande isle de Seylam, on y trouve de distance environ trois cens quarante lieuës. Laquelle isle de Seylam est estimée l’une des meilleures & plus fameuses isles du monde, ayant de tour & cricuit de six a sept cens lieuës, encores que autresfois elle ayt esté plus grande & spacieuse : car le bruit commun est au pays que au temps passé elle contenoit douze cens lieuës de circuit : mais que le vent septentrional par plusieurs années tellement esmeu la mer circonvoisine, que par les undes & flotz impetueux, elle à par succession de temps miné & retranché les rivaiges de l’isle, en sorte que mesmes les haultes montaignes ont esté ruinées & precipitées en l’eaue, & que de jour a autre grande espace de terre est abismée en la mer. Ceste isle est gouvernée par un Roy fort riche & opulent, & qui n’est tributaire ne subject a aucun. Les habitans sont idolatres, & vont tous nudz comme bestes, hors mis qu’ilz couvrent leurs parties honteuses d’un linge. Ilz n’ont aucuns bledz fors du riz dont ilz font leur pain, duquel vivent é de laictages. Ilz ont grande abondance de graine de Sosyme de laquelle ilz font de l’huille. Et au regard de leur vin & boytures ilz l’extrayent des arbres en la maniere cy dessus descripte. De ceste isle proviennent infinies pierres precieuses, comme rubis, saphirs, topases, amethistes & autres pierres exquises & de grand valeur. Le Roy du païs à un ruby qu’on juge n’avoir son pareil en prix & valeur en tout le monde : car il est grand comme la paulme de la main, & à d’espesseur trois doigtz, sans aucune tache ne macule, & reluist comme un charbon ardent. Le grand Cham luy à quelquefois présenté pour ceste noble pierre une belle & grande ville de son pays, laquelle toutesfois il à refusée, mesmement pource qu’il l’avoit comme par droict successif de ses predecesseurs. Les habitans de l’isle ne sont pas fort aguerris ne adextres aux armes : mais quand il leur convient mener guerre, ilz soldoyent gens estrangers pour ce faire : mesmement des Sarrazins.


Du royaume de Maabar situé es haultes Indes.
Chap.     XXIII.



Oultre Seylam a vingt lieuës de distance est la province de Maabar, qui autrement est appellée Inde la majeur, qui est en terre ferme & non point esle. En ceste province y à cinq Roys, chacun desquelz est riche & opulent. Au premier royaume d’icelle, nommé Var, est Roy & gouverneur un nommé Senderba : en ce royaume de Var le Roy à moyen de recouvrer quand il luy plaist grande quantité & abondance de perles, car en ceste province passe & reflue entre la terre ferme & une isle voysine un petit bras de mer, qui se peut quasi passer a gué car la plusgrande profondité d’iceluy n’est que de cinq toises, & ordinairement n’a qu’une toise ou toise & demie, & en ces endroictz on pesche les perles. Et pour ceste cause les marchandz estrangers s’y transportent & frequentent souvent, & en grand nombre, & conduisent leurs navires & basteaux en ce destroict, puis conviennent avec des paisans qu’ilz louent & salarient moyennant certain pris, & les font plonger en la mer & pescher les grandes huistres, dedans lesquelles ilz trouvent les perles. Or ces pescheurs apres avoir esté quelque espace soubz l’eaue quand ilz ne rencontrent riens, & ne peuvent plus soustenir l’eaue sans prendre vent, retournent sur l’eaue pour reprendre haleine, puis de rechef se plongent & precipitent en mer, & cela reiterent par plusieurs fois le jour jusques a ce qu’ilz ayent trouvé ce qu’ilz demandent. Semblablement en ceste isle de mer se trouvent de grandz poissons qui facilement submergeroient & tueroient les hommes, s’ilz n’avoient l’industrie d’y obvier & eviter le peril en ceste maniere. Les marchandz qui font ceste pesche & traffique s’adressent a certains enchanteurs qu’ilz appellent. Abraiamin, & moyennant certains pris qu’ilz leurs donnent, par leurs enchantemens & art diabolique conjurent ces poissons, en sorte qu’ilz n’ont la puissance de nuyre ne blesser aucune personne. Mais quand la nuict s’approche & qu’on remet la pescherie au lendemain, les enchanteurs relaschent & font cesser leur conjuration pour obvier a ce que pendant la nuict ne viennent aucuns larrons se plonger dans la mer sachans le peril en estre hors, & transporter les huistres avec leurs perles & en frustrer les marchandz. Et d’avantaiges n’y à en tout le pays gens qui puissent enchanter ces poissons, ne qui sachent les motz de la conjuration, sinon les magiciens appellez Abraiamin. Telle pescherie ne se faict pas en toutes les saisons de l’annee, ains seulement es moys d’Apvril & May. Toutesfois en ce peu de temps on en retire une infinité de perles. Et au regard des marchandz ilz en payent au Roy du pays dix pour cent, qui est la dixiesme partie : mais aux enchanteurs ilz en baillent la vingtiesme partie : & aux pescheurs aussi en baillent portion raisonnable. Or depuis la my may ne se trouvent plus en cest endroict ne d’huistres ne de perles, mais en certain autre lieu qui est a distance de cent lieuës on en pesche es moys de Septembre & Octobre. Les habitans de ceste province cheminent en tout temps nudz, sinon qu’ilz couvrent de quelque linge leurs parties honteuses. Le Roy mesmes va tout nud comme les autres, ayant en son col une chesne d’or enrichie de plusieurs saphirs esmerauldes, rubis & autres pierres precieuses. Oultre a pendu a son col le nombre de cent quatre grosses perles enfilées en un cordon de soye, en forme de patenostres, pour l’advertir & admonnester de dire par chacun jour cent quatre oraisons en l’honneur & reverence de leurs dieux, & les barboter tant au matin qu’au soir : d’avantage il porte en ses deux bras & es deux cuisses des brasseletz & cercles d’or, esquelz sont enchassez plusieurs & diverses pierres, precieuses & de grabd valeur. Encores es doigtz des mains & des piedz il porte plusieurs anneaux & joyaux d’or, garniz & enrichiz de pierres exquises & de grand pris. Il a environ cinq cens femmes, mesmes dernierement il osta & ravit la femme d’un de ses freres : lequel toutesfois n’a osé contredire, mais fut contrainct dissimuler l’injure.


Du royaume de Var, & des erreurs des habitans d’iceluy.     Chapitre   XXIIII.



Les habitans du royaume de Var sont tous idolatres, & la plupart d’entre eulx adorent un beuf comme une chose sacrée & saincte, au moyen de quoy jamais ne tuent aucun beuf. Et quand il advient qu’un beuf meurt, ilz frotent & enduisent leurs maisons de sa gresse. Toutesfois y en à aucuns qui ores qu’ilz ne voulsissent tuer un beuf, neantmoins ne delaissent a en manger, si par autres ont esté tuez. Ilz disent que le benoist sainct Thomas apostre a esté martyrizé en ce pays, & que son corps est encores soigneusement gardé en certaine eglise du pays. En ceste province y a grande quantité de Magiciens & enchanteurs, s’adonnans entierement a pronostiquer & predire les choses futures. Semblablement y a plusieurs monasteres, esquelz on faict sacrifices & adorations aux idoles. En iceulx aucuns habitans dedient & consacrent leurs filles, lesquelles toutesfois ilz retiennent en leurs maisons : mais quand les prestres & sacrificateurs des idoles veulent celebrer quelques festes & sacrifices, ilz y appellent les filles qui y ont esté consacrées, & avec elles font des danses & tripudiations en la presence de leurs idoles, chantans & crians a haulte voix sans ordre ne mesure. D’avantage ces filles portent avec elles des viandes, qu’elles dressent & apprestent sur une table devant leur idole, mesmement respandent devant luy le just & potage de la chair, estimans qu’en cela il en soit merveilleusement contenté & resjouy. Ces ceremonies parachevées les filles retournent en la maison de leurs parens, & servent en ceste maniere aux temples des idoles jusques a ce qu’elles soient mariées. Oultre est observée telle coustume en ceste province, que quand le Roy est decedé, & son corps porté au feu pour brusler (qui est la forme de leur sepulture) plusieurs chevaliers qui ont esté en sa grace, & de son vivant conservé familierement avec luy, se jectent tous vifz apres luy dedans le feu, estimans que telle amytié se continuera en l’autre monde sans aucune separation. Autant en font les femmes quand on brusle le corps de leurs mariz defunctz, soubz espoir qu’elles ont d’estre encores leurs femmes en l’autre monde : & celles qui ne veulent ce faire sont dejectées, & en nulle estime & reputation entre eulx. Encores y a une autre coustume detestable en ce pays : que quand aucun pour faultes & delictz par luy commis est punissable, & en voye d’estre condemné a mourir publiquement par juſtice, il repute qu’on luy faict grand grace & misericorde, si le Roy luy permet de se faire mourir en l’honneur de quelqu’un de leurs idoles. Et si telle grace luy est octroyée par le prince, incontinent ses proches parens s’assemblent, viennent au criminel, & luy pendent au col dix ou douze cousteaux bien aguz & acerez, puis le mettent en une chaire, & le pourmenent en tous les endroictz de la ville crians a haulte voix : cest homme icy, en l’honneur d’un tel, ou tel dieu se doibt au jourd’huy faire mourir : puis le menent au lieu auquel se faict la justice & execution des malfaicteurs : auquel arrivez, le criminel tenant en sa main l’un de ces cousteaux dira a haulte voix : Cest moy qui pour l’honneur & reverence d’un tel dieu me tue presentement, & lors se frappera d’un cousteai dedans le corps, puis en prendra un autre, duquel semblablement il se blecera, & consecutivement se donnera tant de coups, que finablement il tumbera mort : & fault que pour chacun coup il prenne nouveau cousteau, sans se frapper deux coups d’un mesme cousteau. Puis les parens prennent le corps mort, & en grand joye le bruslent & reduisent en cendre. Oultre les habitans du pays sont si ordz & abominables en leurs vilaines affections de paillardise, qu’ilz ne reputent a peché aucune espece de luxure.


De plusieurs autres coustumes du royaume de Var.
Chapitre     XXV.



Outre coustume y à en ceste province de Var, que tant le Roy que ses subjectz & habitans du pays, soit pour eulx reposer, ou prendre leur refection, s’assient tousjours en terre : & s’il advient qu’on les en repregne, ilz dient & respondent qu’ilz sont nez de la terre, & doibvent retourner en la terre : pour ceste raison veullent honorer la terre. Ilz ne sont aucunement belliqueux ne usitez aux armes : & quand ilz vont a la guerre, ilz ne se couvrent d’aucuns vestemens ou armeures, mais seulement portent sur eulx leurs targes & javelotz. Ilz ne veullent tuer aucunes bestes, mais s’ilz veullent manger de la chair ilz la feront tuer par quelque autre qui ne sera de leur nation. Tant les hommes que les femmes se lavent le corps deux fois par chacun jour, & s’ilz avoient obmis a ce faire, ilz seroient tenuz & reputez pour heretiques. Ilz punissent rigoreusement les larrons & meurdriers. L’usage du vin leur est totalement defendu. Et si quelqu’un se treuve avoir beu du vin, cela verifié on le repute infame, & jamais n’est receu a porter tesmoignage en justice. Semblablement ilz estiment reprochables & indignes se porter tesmoignage ceulx qui se sont adventurez d’aller en navires sur mer : car ilz dient que ce sont gens desesperez, & qu’ilz n’ont l’esperit certain & asseuré.


De quelques autres manieres de faire des habitans du royaume de Var.
Chap.   XXVI.



Le royaume de Var ne produist aucunes bestes chevalines : au moyen dequoy le Roy d’iceluy comme semblablement les autres quatre Roys de la province de Maabar exposent & emploient chacun an gros deniers pour fournir leurs escuyries de chevaulx. Car ordinairement par chacune année ilz acheptent environ dix mil chevaulx qui leur sont admenez par les marchandz & maquignons des provinces de Curmos, Chisi, Durfar, Ser & Edon qui en retirent d’eulx grand proffit & emolument. Oultre que par chacunes années ilz sont contrainctz ou les changer & troquer, ou en achepter d’autres : car en ceste contrée les chevaulx n’y peuvent vivre longuement : on ne scait si cest par l’inclemence de l’air, ou faulte de ceulx qui les traictent qui n’entendent le moyen de leur subvenir s’ilz tumbent malades. Mesme s’il advient qu’aucunes jumens facent leurs poullains en ce pays, ou elles abortivent, ou leur poullain aura les piedz tors, ou quelque autre deffault naturel, qui le rendra inhabille a chevaucher. Joinct qu’en ceste province ne croist aucune espece de bled, fors du riz, qui cause qu’ilz n’ont le moyen d’avoir fourrages, ne de pouvoir nourrir chevaulx : sinon qu’ilz leur presentent de la chair cuitte avec du riz. En cest pays faict merveilleusement chault, pour ceste cause les habitans cheminent en tout temps nudz, & jamais n’y pleut, sinon es moys de Juing, Juillet & Aoust. Mais s’il avoit cessé de pleuvoir en ces trois mois a suffire pour refraischir & temperer l’air, il ne s’y trouveroit aucun homme qui peust y vivre & converser, a cause de la grande & extreme chaleur. On y trouve grande quantité d’oyseaulx, & de diverses sortes, qui sonf par deça incongneuz.


De la ville en laquelle repose le corps de sainct Thomas Apostre.     Chap.   XXVII.



En la province de Maabar qui est en la hault Inde est conservé curieusement le corps de sainct Thomas apostre, qui peu de temps apres la passion de nostre Seigneur Jesuschrist y fut pour le soustenement & publication de la foy martyrisé : le corps duquel repose en une petite ville, en laquelle y à grand nombre de Chrestiens, mesmes des Sarrazins qui observent le corps sainct en grans honneur & reverence : encores qu’en ce lieu peu de marchandz y frequentent, car il y à bien peu de traffiques de marchandises. Les habitans du pays dient que ce sainct Apostre à esté un grand prophete, & l’appellent Avarijam, c’est a dire homme sainct. Et les Chrestiens qui viennent de loingtain pays visiter en pelerinage le corps sainct, emportent avec eulx de la terre, en laquelle on dict le benoist apostre avoir esté occis, & d’icelle font certains breuvages pour les bailler aux malades, qu’ilz croyent par ce moyen venir a convalescence & estre delivrez de leurs infirmitez. Oultre ilz dient qu’en l’an de nostre Seigneur mil deux cens quatre vingtz & sept, advint tel miracle au lieu de sa sepulture : que le gouverneur du païs ayant ceste année recueilly grande quantité de riz, & n’ayans granges & lieux suffisans pour le retirer, print & occupa les maisons & eglise de sainct Thomas, esquelles malgré les ministres conservateurs d’icelles, il en fist serrer & retirer grande quantité. Advint que peu de temps apres ce gouverneur prenant son repos de nuict, s’apparut a luy le benoist Sainct, tenant une fourche fiere en sa main qu’il presentoit contre la gorge du gouverneur le menassant de le faire mourir, luy disant : Si tu ne vuides incontinent & sans delay mes maisons que tu as usurpées & empeschées tu mourras de male mort. Lequel resveillé fist en toute diligence vuider & nettoyer lesdictes maisons, selon l’admonition & advertissement de l’Apostre. Et d’icelle vision les Chrestiens advertiz, en grande joye & solennité rendirent graces a Dieu, & au benoist sainct.


De l’idolatrie des paysans de ce royaume. Chap. XXVIII.



Tous les habitans de la province de Maabar, tant hommes que femmes, sont fort noirs, aussi par moyens artificielz ilz sçavent appliquer ceste couleur noire a leur corps : car la couleur de noir extreme soit en homme ou en femme leur semble extreme beaulté. Pour ceste cause ilz oignent leurs petitz enfans trois fois la sepmaine d’huille de sosime, qui les rend noirs perfaictement : & d’autant qu’un d’entre eulx est le plus noir, il est estimé le plus beau. Aussi les idolatres d’entre eulx peignent leurs images les plus noires qu’il est possible : & dient que les dieux & sainctz sont tous noirs. Et au regard des diables ilz les peignent blancz : affermans que les mauvais esperitz son fort blancz. Et quant a ceulx qui adorent les beufz, s’ilz vont d’adventure a la guerre, ilz porteront sur eulx du poil de quelque beuf sauvage, ou l’attachent aux creins de leurs chevaulx, sur lesquelz ilz seront montez : & les gens de pied les attachent a leurs targues ou a leurs cheveulx, s’asseurant par ce moyen d’estre exemptz de tout peril & danger, car ilz ont le beuf sauvage en grande reverence, croyans qu’en luy y à grande saincteté.


Du royaume de Mursil auquel on trouve les diamantz.     Chap.   XXIX.



Oultre le royaume de Maabar, a distance de soixante ou quatre vingtz lieuës est le royaume de Mursil, qui n’est subject ne tributaire a aucun. Les habitans d’iceluy vivent de laictages, chairs, & riz, & sont idolatres. En aucunes montaignes de ce royaume on trouve des diamantz : car quand il à pleu les paysans viennent aux lieux des ruisseaux & ravines d’eaues qui descendent des montaignes ou ilz recueillent dedans l’arene & sablon grande quantité de diamantz. Mesmes en esté ilz grimpent sur les crouppes & sommetz des montaignes, pour chercher les diamantz qu’ilz trouvent entre les collynes & concavitez des courrances de l’eaue, ce qui ne se faict sans grande difficulté & labeur, tant pour l’extreme chaleur qui les moleste, que pour le danger ou ilz s’exposent a cause des grans serpens qui y repairent en grand nombre. Et quelquefois advient qu’ilz y recueillent grande quantité de diamantz en ceste maniere : Il y à certains aigles blancz qui se retirent & font leurs aires en ces haultes montaignes inaccessibles, & se repaissent des serpens dessusdictz. Et quand les paisans qui sont accoustumez de grimper en ces montaignes, & rechercher les susdictes pierres, rencontrent quelques rochers eminens, qui les empeschent de passer oultre pour parvenir a quelque petite bute ou colline, au fond de laquelle ilz jugent y avoir des diamantz, incontinent prennent une piece de chair fresche & la gettent en cest endroict a la veuë des aigles qui se ruent incontinent dessus & la transportent : ce qui ne se peut faire sans qu’il y ayt quelques diamantz, joinctz & adherens a la chair : ce que les paysans sçavent bien poursuivre : car ilz regardent en quel endroict l’aigle portera la piece de chair, & courent apres tellement qu’ilz luy font lascher la piece, autour de laquelle ilz trouvent les pierres adherentes. OU bien si l’aigle mange sur le lieu la chair ilz adviseront l’endroict de son giste & ou elle se retirera la nuict, puis recherchans dedans sa fiante, trouvent les diamantz, si aucuns elle a mangez avec la chair. Les Roys & Princes de ceste region acheptent pour eulx les plus belles & excellentes pierres : les autres ilz permettent estre transportées par les marchans es pays estranges. Le pays est abondant & fertile de toutes sortes de vivres, mesmement y à des moutons de telle grandeur que je ne pense en tout le monde y en avoir de plus grandz.


Du royaume de Lae.       Chap.   XXX.



En tirant de la province de Maabar vers occident, se presente la province de Lae, en laquelle habitent les Abraiamins, qui sont gens abhorrés sur tout le mentir. Ilz n’espousent qu’une femme. Ilz ont en grande abomination les ravissemens & larrecins. Ilz n’usent de vin ne de chair, & ne tuent jamais beste. Ce sont grandz idolatres, & adonnez aux divinations. Quand ilz veulent achepter quelque chose, ilz regardent premiereement leur umbre au soleil, & lors (selon leur folle superstition) ilz parachevent leur marché. Ilz mangent peu, & font de grandes abstinences. Encores en leurs viandes usent de certain herbe qui est singuliere pour advancer la digestion. Jamais ne se font tirer sang des veines. Entre eulx y a certains idolatres qui en l’honneur & reverence de leurs idoles vivent fort religieusement : ilz cheminent tous nudz, n’ayans aucune partie de leurs corps couverte, dont ilz dient n’avoir honte pource qu’ilz sont sans tache de peché. Ilz adorent les beufz, & en grande ceremonie & reverence frottent leurs corps de certain unguent qu’ilz font de la moelle extraicte des os broyez des beufz. Quand ilz mangent ilz n’ont aucunes escuelles, mais ilz mettent leurs viandes sur des fueilles seiches cueillies de certains arbres qui portent des pommes de paradis, ou sur quelques autres fueilles seiches. Jamais ne mangent sur fueilles freschement cueillies. Semblablement ne mangent d’herbe verde ne fruict recent : car ilz dient que tout cela estant encores en verdure, & vie & une ame, & pour ceste cause ne les veulent tuer & faire mourir : ce qu’ilz estimoient a grand peché & offense s’ilz avoient privé aucune creature de sa vie. Ilz reposent sur la plaine terre : & les corps des trespassez ilz les font brusler.


Du royaume de Coylum.     Chap.   XXXI.



Si en delaissant la province de Maabar on passe oultre, se presentera a distance de deux cens lieuës ou environ le royaume de Coylum, auquel habitent plusieurs Chrestiens, Juifz & Payens indifferemment. Le Roy n’est tributaire ne subject a aucun superieur. Semblablement ont les habitans du pays langage propre & peculier : & y croist le poyvre en grande abondance, car les forestz & campaignes du pays sont pleines de poyvriers, desquelz ilz recueillent le fruict es moys de May, Juin & Juillet. Oultre croist en ce pays une certaine herbe, de laquelle les taincturiers font une couleur qu’ilz appellent Endice, qui est merveilleusement plaisante & aggreable, & se prepare telle herbe en ceste forme : Premierement ilz la font tremper en certains vaisseaux pleins d’eaue, puis l’ayant faict desecher au soleil, la divisent bien menu, & rompent en p)etites pieces, en telle forme qu’elle est a present transportée es pays de deça. Ceste region est tellement molestée de grandes & intolerables chaleurs, qu’a grande difficulté on y peult vivre : mesmes l’eaue des rivieres d’icelle est si chaulde, que lon y peult faire cuire un œuf en petite espace de temps. Toutesfois le pays est fort frequenté de marchans, & s’y faict de grandes traffiques, pour le grand gaing & proffit que les marchans en peuvent retirer a cause des espiceries. Semblablement on y trouve plusieurs & diverses sortes de bestes totalement estranges, & qui en rien ne ressemblent aux autres communes es autres pays : car on y trouve des lyons entierement noirs : des papegays blancz, ayant les piedz & le bec rouges : & des poulles totallement dissemblables aux nostres : laquelle difference & diversité ilz esiment proceder a cause de la chaleur extreme qui est au pays. La ne croist aucun bled fors du riz. Leur boiture en lieu de vin est faicte avec sucres : ilz ont grand nombre d’astrologues & medecins. Ilz vont tous nudz tant hommes que femmes, excepté les parties honteuses qu’ilz couvrent d’un linge : & neantmoins sont oultre mesure adonnez a volupté charnelle, a cause de la grande chaleur du soleil : Ilz sont fort noirs, laidz & difformes, ce que toutesfois ilz reputent a grande beaulté. Ilz prennent en mariage leurs parentes & consanguines au troisiesme degré. Semblablement apres la mort de leur pere espousent la belle mere, & la vefve de leur frere, & ainsi observent communement par toute l’Inde.


De la province de Comary.
Chap.   XXXII.



Comari est une province de l’Inde Orientale : en laquelle on peult encores veoir & descouvrir le pol artique : toutesfois depuis l’isle de Java jusques en ceste province, on ne le veoit aucunement, car toutes les regions qui sont entre deux, sont oultre le cercle equinoctial. Toute ceste province est bocageuse & pleine de forestz. Aussi on y trouve grande quantité de bestes diverses & dissemblables des autres regions : mesmement y a des singes qui representent merveilleusement la figure humaine : oultre y a grande quantité de lyons & leopardz, qui discourent toute la province.


Du royaume d’Ely.     Chap. XXXIII.



Tirant de la province de Comari vers la region Occidentale, a distance de cent lieuës, on vient au royaume de Ely : auquel y a Roy particulier, & langaige distinct & separé. Les habitans sont idolatres. Le Roy est fort riche & opulent, pour les grandes richesses & tresors qu’il a seulement, car pour le regard de son peuple il n’a pas grande puissance, encores que le pays soit par nature assez fortifié. Il y croist grande quantité de pyvres, gingembres, & autres espiceries excellentes. Si quelquesfois un navire chargé vient surgir & prendre prot en cete province, contre le vouloir & intention des pilottes & gouverneurs, comme forcez par l’oultrageuse impetuosité des ventz & tempeste, ou contrainctz par autre necessité, incontinent les habitans du pays y accourent & ravissent tout ce qu’ilz trouvent dedans le navire : & si les gouverneurs & chefz du navire en font plainctes, ilz leurs respondent : Vous aviez determiné de tirer en autre province, & y transporter voz marchandises, mais nostre dieu & la fortune ne l’ont voulu permettre, & vous ont icy en nostre faveur conduictz & envoyez : pour ceste cause nous prenons ce que nostre dieu & la fortune nous envoyent. En ceste region y a semblablement grande quantité de lyons & autres bestes sauvages.


Du royaulme de Melibar.         Chap. XXXIIII.



Apres avoir oultrepassé le royaume de Eli, on entre au royaume de Melibar, qui est situé en l’Inde majeur, sur la coste Occidentale : auquel y a un Roy particulier ne recognoissant aucun superieur, & n’estant a aucun tributaire. Les habitantz adorent les idoles, & ont langaige propre & particulier. On trouve en Melibar, & semblablement au royaume de Gozurath (qui est proche & voisin) grand nombre de coursaires & escumeurs de mer, qui tous les ans s’assemblent jusques au nombre de cent navires, & font plusieurs courses sur la mer, pillans & destroussans les marchans qu’ilz rencontrent : ilz menent avec eulx leurs femmes & enfans, & tout le temps d’esté sont vogans sur la mer, attendans les marchans pour leur clorre et fermer les passages : en sorte qu’a grande difficulté on peult passer oultre sans tumber en leurs mains : car avec vingt navires ilz occuperont en traversant la mer environ quarante lieuës d’espace : assignans a chacun navire pour observer les passages, deux lieuës d’espace : & quand ilz descouvrent de loing approcher quelque navire chagé de marchandise, ilz en advertissent les prochains navires avec un signe de fumée, autant en font les autres navires l’un a l’autre consecutivement, en sort qu’en un instant tous les pilottes & gouverneurs sont advertiz de l’advenement du navire de marchandise prest a butiner : & lors accourent autant de navires qu’il sera besoing & necessaire pour ſpolier & piller le navire qui tumbe en leurs mains. Quant aux marchans & personnes qu’ilz trouvent au navire, ilz ne leur font aucun mal ne deplaisir, mais les descendent a terre en leur port, & les prient d’aller encores querir & amener d’autres marchandises, & passer par leur pays & destroictz. En ceste contrée y a grande abondance de poyvres, gingembres, & noix Indiques.


Du royaume de Gozurath.     Chap.   XXXV.



A Melibar est voisin & limitrophe un autre royaume qu’ilz appellent Gozurath : ayant aussi Roy & langaige particulier, mais il est situé en l’Inde mineur vers Occident. Le pol artique y apparoist eslevé sur l’orizon d’environ une brasse, qui peult estre sept ou huict degrez du ciel. En ceste contrée y a semblablement plusieurs pirates & coursaires de mer, lesquelz quand ilz surprennent quelques marchans sur mer, incontinent les contraignent a boire des tamarins avec de l’eaue de la mer, qui soubdainement leur cause un grand flux de ventre : ce qu’ilz ne font sans cause : car les marchans prevoyans de loing approcher les Pirates & escumeurs de mer, ont de coustume avaller les perles & pierres plus precieuses qu’ilz ont, affin d’obvier qu’elles ne leur soient ostées par ces coursaires : lesquelz toutesfois non ignorans telle astuce, les contraignent a vuyder & mettre hors par le moyen de ce breuvage, les perles qu’ilz ont englouties. En ce pays on trouve grande quantité d’endice, poyvres & gingembres. Oultre y a certains arbres, desquelz on retire de la soye en grande quantité. Ces arbres croissent jusques a la haulteur de trois toyses seulement, chacun desquelz produira son fruict par vingt ans & non plus, mais de là en apres s’aneantist, & ne vault plus rien. Oultre en ce pays les habitans ont de l’industrie de preparer & accoustrer certains cuyrs si excellens, qu’a grande difficulté s’en pourroit trouver de meilleurs en tout le monde.


Des royaumes de Tava, Cambaeth, & autres provinces adjacentes.
Chap. XXXVI.



De là on va par mer es royaumes de Tava, Cambaeth, Samena, & Resmacoran qui sont situez sur la coste d’Occident, esquelz s’exercent plusieurs traffiques de marchandise. Et chacun d’iceulx à son Roy, & forme de parler particuliere : mais je n’ay pas determiné d’en parler plus amplement, par ce qu’ilz sont situez en l’Inde majeur, laquelle je n’ay intention de descrire, sinon en toucher quelque chose en passant, & pour le regard des portz de mer d’icelle ou j’ay passé.


Des deux isles esquelles les hommes & les femmes vivent a part & separément.
Chap.   XXXVII.



Oultre le royaume de Resmacoram, tirant en pleine mer vers Midy environ deux cens lieuës, se descouvrent deux isles voysines l’une de l’autre, a distance seulement de dix lieuës. En l’une desquelles habitent les hommes sans aucunes femmes, pour ceste cause est appellée l’isle Virile ou Masculine. En l’autre resident les femmes sans aucuns hommes, au moyen dequoy est aussi appellée l’isle Feminine : & sont Chrestiens observans le sacrement de mariage : toutesfois les femmes n’entrent jamais en l’isle des hommes, mais les hommes vont visiter leurs femmes & demeurent avec elles en leur isle par trois moys entiers & continuelz se retirans chacun avec sa femme & en sa maison particuliere : apres lesquelz trois moys passez les hommes retournent en leur isle ou ilz resident le surplus de l’année. Or les femmes qui conçoyvent retiennent avec elles les enfans masles jusques a l’aage de quatorze ans, apres lequel advenu, elles les envoyent vers leurs peres. Les femmes n’ont autres oing & charge que de nourrir & entretenir les enfans, & recueillir quelques fruictz qui proviennent naturellement en leur isle. Mais les hommes travaillent & ont le soing de donner ordre pour les alimens & nourriture de leurs femmes & enfans. Ils s’adonnent aux pescheries & prennent grande quantité de poisson, lequel soit fraiz, ou frit & desseiché, ilz vendent aux marchans & en retirent grand proffit & emolument : ilz vivent de laictages, chairs, poisson & riz. La coste de ceste mer est abondante en balaines & autres grandz poissons. Les hommes ne recongnoissent aucun Roy ne superieur, sinon leur evesque qui est subject & dependant de l’archevesché de Scoira.


De l’isle de Scoira.     Chap.   XXXVIII.



Passant oultre vers Midy par autres deux cens lieuës ou environ se presente une autre isle, nommée Scoira : les habitans de laquelle sont Chrestiens, & ont un archevesque. En ceste isle s’exercent plusieurs traffiques & negociations, car elle est abondante de soyes & poissons, mesmement les pirates & coursaires de mer y apportent grande quantité de marchandises qu’ilz ont pillées & ravies pour les y vendre. Or les habitans sachans certainement lesdictes marchandises avoir esté ostées & ravies aux Sarrazins & idolatres & non aux Chrestiens ne font difficulté ne scrupule de les achepter. Entre les Chrestiens se treuvent en ceste isle plusieurs enchanteurs magiciens, lesquelz peuvent selon leur vouloir & plaisir faire aller ou retourner un navire en pleine mer ou bon leur semble. Encores que le navire ayt bon vent en pouppe ilz font par leur art diabolique esmouvoir & s’eslever un vent contraire qui malgré les pilotes fera retourner le navire.


De la grande isle de Madaigascar.   Chap. XXXIX.



A l’issue de l’isle de Scoira tirans vers Midy par trois cens cinquante lieuës, on vient en l’isle de Madaigascar, qui est reputée & nombrée entre les plus grandes & plus opulentes isles du monde : car on dict qu’elle contient de tour & circuit environ quinze cens lieuës. Les habitans d’icelle sont Mahumetistes, & n’ont aucun Roy particulier : mais y à quatre anciens magistratz qui gouvernent & commandent sur toute l’isle. En icelle se trouve tant d’elephans qu’on n’estime contrée du monde en produire d’avantage, au moyen dequoy s’y faict grande traffique de marchandise d’yvoire, comme semblablement en une autre isle voysine appellée Cuzibet. Et par le jugement des marchans ne se retire pas du reste du monde si grande quantité de dentz d’elephans (qui est le vray yvoire) que lon en trouve en ces deux isles. Les habitans ne mangent point autre chair que de chameau, par ce qu’ilz estiment qu’elle leur est plus saine & de meilleur appetit, joinct qu’en ceste isle y à des chameaux sans nombre. Oultre y à plusieurs forestz de sandaulx rouges qui sont cause d’y attraire plusieurs marchans & y faire de grandes traffiques. Et au regard de la mer adjacente on y prend plusieurs grandes balaines, desquelles on retire l’ambre precieux. Oultre y à dedans l’isle grant nombre de lyons, leopardz, cerfz, dains, chevreux, & plusieurs autres sortes de bestes & oyseaux propres pour la chasse & le vol : mesmes on y trouve plusieurs especes d’oyseaux qui sont incongneuez es pays de par de ça. De toutes partz les marchandz affluent & s’assemblent en ceste isle, par ce que le navigage y est facile, & le flot de la mer y ayde grandement, en sorte que de la province de Maabar en moins de vingt jours on vient en l’isle de Madaigascar, moyennant l’ayde du flot de la mer qui les conduict : mais il est difficile d’en retourner obstant l’empeschement des vagues contraires qu’a peine on peult surmonter en trois moys, car ceste mer tire & flue de grande impetuosité vers le Midy.


D’un grand oyseau, appellé Ruc.
Chap.   XL.



Il y à encores quelques autres isles oultre Madaigascar sur la coste de Midy, mais il est difficile d’y aller pour le cours de la mer qui en cest endroict est fort roide & impetueux. En icelles par certaines saisons de l’an se descouvre une merveilleuse espece d’oyseau qu’ilz appellent Ruc, qui retire au pourtraict & semblance de l’aigle, mais il est trop plus grand sans comparaison. Ceulx qui ont veu cest oyseau dient qu’ilz ont en leurs ailes plusieurs plumes, qui contiennent de longueur six toises, ayans la grosseur & espesseur selon la proportion de telle longueur, & consequemment le corps correspondant a ceste proportion de plumage. Oultre que l’oyseau est de telle force & puissance que seul sans aucun ayde prend & arreste un elephant, lequel il esleve en l’air puis le laisse tumber en terre, affin que l’ayant froissé & desrompu de la cheutte il se puisse en apres repaistre de sa chair. Quant a moy Marc Paule du premier que j’entendis telz propos de cest oyseau, j’estimay que ce fust un griffon qu’on dict estre le seul entre les bestes a quatre piedz qui porte aisles & plumes, & qui de toutes pars est semblable au lyon, fors qu’il à la teste semblable a l’aigle : mais ceulx qui avoient veu cest oyseau m’affermerent asseuremment qu’il ne rapportoit en riens aux autres bestes, mais avoit seulement deux piedz comme les autres oyseaux. De mon temps les grand Cham Cublai avoit en sa court un courrier qui en ces isles avoit esté detenu par long temps, & jusques a ce qu’on eust payé sa rançon, lequel estant de retour, recita plusieurs choses esmerveillables de l’estat & condition de ces regions, & des diverses especes d’animaulx qu’on y trouve.


De l’isle de Zanzibar.     Chap. XLI.



Semblablement se trouve en ceste region une autre isle appellée Zanzibar, qui contient de circuyt de sept a huict cens lieuës : les habitans de laquelle ont un Roy, & langaige propre & particulier, & sont idolatres. Ce sont gens de grosse corpulence, mais de petite stature, laquelle si elle correspondoit a la grosseur, ce seroient geantz : Ilz sont si fortz & robustes, que l’un d’entre eulx portera plus gros fardeau, que autres quatre hommes de nostre païs : aussi l’un d’eulx mangera autant que cinq hommes. Ilz sont noirs & cheminent tous nudz, ayans seulement les parties honteuses couvertes & cachées : leurs cheveulx sont si espez & crespeluz, qu’a grand peine se peuvent estendre, qui ne les lave ou trempe dedans l’eaue : Ils ont la bouche fort grande, & les nareaux ouvers & eslevez contremont. Semblablement ont les aureilles grandes, & les yeulx espoventables : mesmement les femmes sont laides & difformes, a cause qu’elles ont les yeulx sortans de la teste, la bouche grande, & les narines grosses & larges. Ilz vivent de laictages, chairs, riz & dactiles. Ilz n’ont aucun vin, mais ilz font certaine boiture avec du riz, sucre & autres espiceries, qui se trouve fort bonne & aggreable. Grand nombre de marchans y aborde, a cause des traffiques d’ambre & d’yvoire : car on y trouve infiniz elephans, & dans la mer voisine grande quantité de baleines. Les hommes du pays sont fortz & belliqueux : & combien qu’iz n’ayent aucuns chevaulx, toutesfois ilz marchent en bataille avec leurs elephans & chameaux : é chargent les elephans de certains chastelletz de boys, de telle grandeur, qu’en chacun d’iceulx peuvent aisement renger & combattre quinze ou vingt hommes armez : Ilz bataillent ordinairement avec javelotz, glaives & pierres : & sont leurs chastelletz faictz & foncez d’ays de boys. Et quand ilz veulent partir pour donner bataille, ilz font boire aux elephans certain breuvage, dont eulx mesmes usent en lieu de vin, affin de les rendre plus promptz & hardiz. En ceste Isle y a grande quantité de lyons, leopardz & diverses autres bestes sauvages, qui ne se trouvent es autres pays. D’avantage y a une certaine espece de beste qu’ilz appellent Graffe, ou Giraffe, qui à le col fort long, comme de toyse & demye, de laquelle les jambes de devant son beaucoup plus longues, que celles de derriere. Elle à petite teste, & de diverses couleurs, assavoir blanc & rouge, & infinies petites taches comme roses, disperses par tout le corps. Ceste beste est fort doulce & privée, ne faisant mal ne desplaisir a aucun.


Du nombre infiny des isles de l’Inde.
Chapitre   XLII.



Oultre les isles dessusdictz y en à encores plusieurs autres es parties d’Inde, & toutesfois subjectes & dependentes des principales que j’ay cy dessus descriptes, le nombre desquelles est presque infiny, & ne peult estre certainement assigné : encores que les nautonniers & pilotes qui ont long temps vogué & frequenté la mer dient, qu’il y en a douze mil sept cens en nombre certain, en comptant les habitées & non habitées.


De la province d’Abaſie.     Chap. XLIII.



Juſques a preſent nous avons deſcript ſommairement, & comme en paſſant les iſles & regions de l’une & l’autre Inde, aſſavoir la majeur & mineur. La majeur commence des la province de Maabar, & finiſt au royaume de Reſcomoran. La mineur commence au royaume de Ciamba, & ſe continue juſques au royaume de Murſil, qui ſont les extremitez d’icelles. Or maintenant nous toucherons aucunement celle Inde qui eſt moyctoienne & entre les deux, laquelle ſ’appelle Abaſie, qui eſt un pays de grande & ſpacieuse eſtendue : car elle eſt diviſée en ſept provinces & royaumes, en chacun deſquelz y a Roy particulier : deſquelz y en à quatre qui ſont Chreſtiens, les autres trois ſont Sarrazins Mahumetiſtes. Les Chreſtiens portent au mylieu du front une croix d’or : auſsi des leur bapteſme le charactere de la croix leur eſt imprimé ſur le front. Mais les Sarrazins ont un autre ſigne imprimé, qui commence des le front, juſques a la moytié du nez. Entre eulx ſe trouve auſsi grand nombre de Juifz, leſquelz ſont autrement marquez : car ilz portent certain ſigne en leurs jouës, qui leur eſt imprimé avec un fer chauld. A ceſte region eſt joignante & contigue la province appellée Aden, en laquelle le benoiſt S. Thomas preſcha la foy de Jeſus Chriſt (comme lon dit) & y convertit pluſieurs perſonnes a la foy : & depuis paſſant oultre vint au royaume de Maabar, ou il ſouffrit martyre pour Jeſuschriſt.


Histoire d’un Evesque Chrestien que le Souldan fist par force & violence circoncire.
Chap.     XLIIII.



En l’an de nostre redemption mil deux cens septante huict l’un des principaulx roys de la province d’Abasie, eut devotion de visiter en personne les sainctz lieux de Hierusalem, mesmement le sainct Sepulchre de Jesus christ : & se deliberant d’en faire le voyage, en communiqua a ses conseillers & officiers de sa court, lesquelz a leur povoir le destournent, & dissuadent d’entreprendre le chemin, luy remonstrans les perilz & dangers ausquelz il se submettoit : mesmement qu’il luy conviendroit passer par plusieurs contrées, & provinces des Sarrazins, qui luy pourroient nuyre & faire desplaisir : mais luy conseillerent d’y envoyer en son lieu quelque notable Evesque, qui feroit le voyage de la terre saincte, & porteroit en Hierusalem les presens & oblations du Roy. Ce conseil fut trouvé bon par le Roy, lequel suyvant leur advis bailla incontinent ceste charge a un Evesque, qu’il fist despescher & partir avec ses oblations. Or cest Evesque tenant le droict chemin pour l’execution de son voyage vint en la province d’Aden, qui est habitée par Sarrazins mahumetistes, lesquelz haïssent mortellement les Chrestiens : il est par eulx prins, & arresté, & amené devers leur Souldan : lequel apres avoir entendu qu’il estoit ſeulement messager du Roy d’Abasie, & par luy envoyé en la terre saincte, s’efforça l’induire & contraindre par menasses, & intimidations de renoncer a la foy Chrestienne, & prendre celle de Mahumet. Lors l’Evesque perseverant en sa foy de Christ, avec une fermeté & constance asseurée respondit mieulx aymer souffrir la mort, que de laisser la foy Chrestienne pour ensuyvir la profession de Mahumet. Alors le Souldan irrité, commanda que promptement l’Evesque fust circoncis, en despit de son Christ, & du Roy d’Abasie. Et apres l’avoir ainsi faict ignominieusement circoncire, le renvoya vers son Roy sans parachever le voyage. Le Roy d’Abasie apres avoir congneu l’injure & oultrage faict a son messager, fut grandement esmeu & affectionné de prendre vengeance, & mesmes de l’injure & oultrage faict a son messager, fut grandement espeu & affectionn& de prendre vengeance, & mesmes de l’injure & scandale faict contre l’honneur de Jesus Christ. A ceste cause faict incontinent grand amas de gens de guerre, tant de pied que de cheval, ensemble equipper ses elephans avec leurs chasteaux : en sorte qu’en peu de temps il dressa une grosse armée, qu’il fist marcher contre le Roy d’Aden. Or le Souldan de ce adverty, ayant assemblé ses forces, & joinct avec luy deux autres Roys, se delibera venir au devant & faire visage au Roy d’Abasie : tellement que les deux autres armées se rencontrerent en une belle campaigne, ou ilz commencerent une cruelle bataille, en laquelle grand nombre de gens de la part du Souldan furent tuez, renversez & mis en routte, & demoura le roy d’Abasie victorieux. Lequel non content de cest victoire fist marcher son armée plus avant dedans le pays d’Aden, qu’il commença a gaster & ruiner, faisant mettre a mort & passer au fil de l’espée, tous les Sarrazins qu’ilz rencontroient : lesquelz se rassembloient quelques fois par trouppes & bandes s’efforçans resister & faire teste au Roy d’Abasie, mais c’estoit en vain, car soudainement ilz estoient rompuz & deffaictz : en sorte que le Roy d’Abasie fut par un moys entier dedans le royaume d’Aden y faisant plusieurs degastz & dommages, & finablement avec grand honneur & louange se retira victorieux en son pays, estant fort ayse d’avoir vengé l’injure du desloyal Souldan.


Des diverses bestes qu’on trouve en la province d’Abasie.     Chap.   XLV.



Les habitans d’Abasie vivent de chairs, laictages & riz, & usent de certain huille faict de sosime. En la province y a grand nombre de bonnes villes & bourgades, esquelles on faict de grandes traffiques de marchandise. On y trouve de fort bon bouchiran, & de grande abondance de draps de soye. Les Abasies ont grande quantité d’elephans, encores qu’ilz ne proviennent en leurs pays, mais y sont amenez des autres regions, & isles circonvoisines. Oultre y a grand nombre de giraffes bestes estranges, cy dessus mentionnées, ensemble de lyons, leopardz, asnes sauvages, & infiniz oyseaux de diverses especes, & dont on ne trouve point ailleurs de semblables. D’avantage y a des poulles d’estrange grandeur, ensemble des austruches grandes comme asnes, & plusieurs autres sortes de bestes & oyseaux, tant pou la chasse, que pour la vollerie. Oultre y a d’excellens perroquetz & papegays, & des chatz de plusieurs & diverses especes, mesmement y en a qui ont la teste aucunement ressemblant a la face humaine.


De la province d’Aden.     Chap. XLVI.



Ceste province est regie & gouvernée par un Roy particulier, qu’ilz appellent Souldan, les subjectz duquel sont Sarrazons, qui merveilleusement ont en grande hayne & horreur les Chrestiens, comme cy dessus avons touché. En ceste region y a plusieurs villes & chasteaux : mesmes y a un bon port, auquel arrive grande quantité de navires, chargées d’espiceries venans des Indes : au moyen de quoy les marchans d’Alexandrie y frequentent fort, & y viennent souvent pour traffiquer & achepter leurs drogues & espiceries, lesquelles ilz font charger en petitz basteaux qu’ilz font descendre le long d’un certain fleuve par sept journées, puis avec des chameaux les font apporter par terre par trente journées, jusques au fleuve du Nil, qui descend en Egypte, sur lequel ilz les font derechef charger en navires, qui les conduisent & amenent en Alexandrie : & n’y a point de chemin plus brief ne meilleure adresse pour aller d’Alexandrie es parties orientales. Or ces marchans qui veulent aller aux Indes en marchandise, menent ordinairement avec eulx plusieurs chevaulx : mais ce Roy d’Aden reçoit d’eulx grandz tributz é exactions, qui est cause de l’enrichir si fort. Quand le Souldan de Babylone tenoit la ville d’Acre assiegée pour la reduire en sa puissance, asçavoir en l’an mil deux cens, ce Souldan d’Aden luy envoya secours de trente mil hommes de cheval & quarante mil chameaux, non pas pour l’affection qu’il eust de favoriser le Souldan de Babylone & luy augmenter ses forces pour le rendre plus grand & puissant, mais pour le desir qu’il avoit de supprimer & exterminer tous les Chrestiens. Du port d’Aden tirant vers Septentrion, a distance de douze ou quinze lieuës est située la ville d’Escier, de laquelle dependent plusieurs autres villes & chasteaux, lesquelles toutesfois sont toutes soubz la seigneurie & puissance du Roy d’Aden. Encores pres de ceste ville y à fort bon havre par lequel on transporte infiniz chevaulx es Indes. En ceste region croist grande quantité d’encens blanc fort bon & singulier, lequel distille de certains petitz arbres qui sont semblables aux sapins. Les habitans font plusieurs pertuis & incisions dedans les escorces de ces arbres, affin d’en retirer l’encens en plus grande abondance, encores que la grande chaleur qui est au pays attraye la liqueur des arbres en assez grande quantité. Semblablement en ce pays y à des palmes qui portent les dactiles, mais la terre n’y produict aucun bled autre que du riz, toutesfois on y transporte du froment d’ailleurs. Il y à grande abondance de bons poissons, mesmement de Tonnine laquelle y est fort bonne. Ils n’ont point de vin, mais ilz font leurs boytures de dactiles, riz & sucres. Les moutons qui se trouvent au pays sont petitz & n’ont aucunes aureilles, mais au lieu d’icelles ont de petites cornes. Les chevaulx, beufz, chameaux & brebis ne vivent que de poissons, & ne sont repeuz d’autre chose par chacun jour : car la terre a cause des chaleurs extremes, est si seiche qu’elle ne produist aucune herbe, bled ne froment. Or leur grande pesche se faict en trois moys de l’an, asçavoir Mars, Apvril & May, esquelz on prend si grande quantité de poisson qu’il est impossible de l’exprimer : lequel poisson ilz font desseicher au soleil, & le gardent pour leur provision de toute l’année, en sorte qu’ilz en baillent a leurs bestes en lieu de fourraiges : aussi le bestail se repaist plus voluntiers de poissons secz que de recens & fraiz. Oultre les habitans font du pain biscuit avec des poissons secz en ceste maniere : Ilz divisent leurs poissons secz en petites pieces, puis les pilent & broyent menu comme farine : en apres les destrempent & paistrissent longuement en forme de paste broyée : laquelle puis apres reduicte en pains ilz font desseicher au soleil, & en vivent toute l’année eulx & leur bestail.


D’une contrée en laquelle habitent Tartares.
Chapitre     XLVII.



Jusques icy j’ay traicté des regions de l’Inde Orientale, declinant sur la coste de Midy : maintenant je veulx descripre aucunes autres, qui sont situées es parties Septentrionales, lesquelles j’avois obmises a toucher cy dessus au premier livre, & ce que j’en ay descouvert, recongneu & appris, icy apres sommairement le declaireray. Or en ces dernieres parties de Septentrion habitent plusieurs Tartares, le Roy desquelz est de la lignée & race du grand Empereur de Tartarie : & observent curieusement les meurs & coustumes des autres Tartares. Ilz sont tous idolatres, & adorent un dieu qu’ilz appellent Natagai, lequel ilz estiment estre gouverneur, & avoir la seigneurie de toute la terre, & de tout ce qu’elle produict. Aussi ce mot Natagai signifie en leur langaige, dieu de la terre. En l’honneur de ce dieu il zfont plusieurs images & figures. Les habitans ne demeurent point en villes ou bourgades, mais se retirent es montaignes & lieux champestres du pays, & sont en grand nombre. Ilz n’ont aucuns bledz, mais vivent de laictages & chairs. Ce sont gens qui vivent paisiblement & en bon accord entre eulx, obeissans d’une egalle affection à leur Roy. Ilz ont des chevaulx, chameaux, beufz, brebis & autre bestail en nombre quasi infiny. Oultre se trouve au pays de fort grandz ours, & des regnardz singuliers : ensemble y a des asnes sauvages en grand nombre. Entre les petites bestiolles y en a certaine espece excellent, & desquelles la peau est fort exquise : ce sont martres zebelines : encores y a infinies bestes sauvages, de la venaison desquelles ilz vivent en partie.


D’une autre contrée qui est de difficile acces, a cause des fanges & de la glace.     Chap. XLVIII.



Oultre y a d’autres regions en ceste conste Septentrionale, qui tendent plus avant sur le Nord, que la premiere. L’une desquelles est fort montueuse, & le pays bossu, ou se trouvent diverses sortes d’animaulx, comme rhondes, hermelines, cerviers, regnardz noirs & autres, dont les habitans retirent grande quantité de peaulx riches & exquises pour faire fourrures & paremens, qui sont transportées par les marchans jusques en noz quartiers. Et au regard des chevaulx, beufz, asnes, chameaux & autres bestes de grosse corpulence, ilz ne peuvent estre menez ne conduictz en ce pays tant il est marescageux & plein de bourbes & fondrieres, si ce n’estoit au temps d’hyver, que les chemins sont endurciz par la rigueur du froid & de la glace. Es autres temps encores qu’il y ayt de la glace, & qu’il face grand froid, toutesfois la glace ne porte pas, & n’est point si ferme ne asseurée, que les chevaulx chargez & chariotz y puissent commodément passer : mais au contraire les hommes de pied a grande difficulté en peuvent sortir & passer oultre, tant la terre y est embreuvée & enfondrée d’eaues des estangs & marestz. Ceste region à d’estendue devers le Septentrion treize journées, ou lon trouve grande abondance des bestes dessusdictes qui portent ces belles & precieuses peaulx, par le moyen & traffique desquelles les habitans retirent grand gaing & profit : car cela y attraict les marchans de toutes parts, pour les achepter & transporter en grande quantité. Mais la maniere d’introduire & mener les marchans dedans ce pays est fort estrange. Ilz ont des chiens qui sont presque aussi grandz qu’asnes, qui sont duictz & accoustumez a tirer la charrette. Or leurs chariots n’ont aucunes roues, mais sont faictz de grandz aiz larges & plains, & peuvent seulement contenir deux hommes, lesquelz aiz sont liez & attachez ensemble affin que leur largeur empesche que facilement ilz ne puissent enfondrer dedans les fanges & marestz. Doncq quand quelque marchand arrive, on le faict asseoir sur le chariot, auquel apres on attache six chiens par ordre affin de tirer le chariot, lesquelz le conduisent la part ou ilz font guidez par le chartier qui semblablement est assis sur le chariot avec le marchand : ainsi tirent ce chariot ou traisneau par tout, soit dans les fanges, les marestz, ou dedans l’eaue a gué. Toutesfois les chiens ne peuvent soustenir si grand travail plus d’un jour, car le lendemain il en fault prendre d’autres tous fraiz pour tirer le chariot : pour ceste cause en chacun villaige (dont y en à au pays grand nombre de proche en proche) on nourrist des chiens destinez & usitez a cest office : & par ce moyen un marchand peult facilement entrer avant dedans le pays : mais on ne charge pas beaucoup ces traisneaux, car les chiens ne pourroient pas tirer de ces lieux plus grand fardeau que le marchant, le chartier, & quelque balle de peaux : a ceste cause il fault que chacun jour un marchand change de chiens, de chariot & chartier, jusques a ce qu’il parvienne aux montaignes ou se faict la traffique des peaulx.


De la region tenebreuse.       Chap.   XLIX.



Il y à encores une autre contrée, qui tire bien plus avant & interieurement dedans le Septentrion, & laquelle a mon jugement est la derniere contrée habitée vers le Nort, & l’appellent le pays d’obscurité, par ce que la plus grande partie de l’année le soleil n’y luist, & ne si apparoist aucunement : & lors les tenebres y sont seulement de nuict, mais de plein jour : l’air y est tenebreux comme lon voit par deça entre chien & loup. Les habitans du pays sont beaux hommes grandz & corpulentz, mais fort palles. Ilz n’ont aucun Roy ou seigneur, auquel ilz prestent obeissance, mais vivent comme bestes, faisans tout ce qui leur vient a plaisir, n’ayans aucun soing ne observation de civilité ou honnesteté. Or les Tartares qui sont leurs voysins souventesfois vont faire des courses & ravages dedans ce pays tenebreux, ravissent & emmenent leur bestail & tout ce qu’ilz trouvent, & leur font plusieurs autres fascheries & dommanges : & pour ce qu’en ce faisant la nuict souvent les surprend & sont en danger de n’en pouvoir facilement sortir, ilz usent de ceste cautelle. Quand les Tartares ont deliberé entrer dedans le pays pour emmener leur proye, ilz prennent des jumentz qui ont des poullains, & laissent les poullais a l’entrée du pays, soubz la charge & garde de quelques uns de leur compaignie, affin d’attendre leur retour : puis eulx ayans faict leurs courses & ravages, si la nuict les surprend, les jumentz qui observent songneusement les chemins pour retourner vers leurs poullains, ne faillent aucunement a les y conduyre sans aucun peril ne danger. Aussi ilz leurs laschent la bride sur le col, & les laissent librement aller ou l’affection les mene, & lors l’instinct naturel les conduict droictement au lieu ou elles ont laissé leurs poullains : ainsi elles rendent leurs hommes qui les chevauchent au lieu ou eulx mesmes n’eussent sceu retourner a cause des grandes tenebres & obscurité. Les habitans du pays ont semblablement diverses bestes desquelles ilz retirent les peaux qui sont cheres & precieuses, qu’ilz transportent en autres regions, dont ilz tirent grand proffit & emolument.


De la province des Rucheniens.
Chapitre   L.



Les Rucheniens habitent une grande province, qui s’estend presque jusques au pol artique, & sont Chrestiens, observans les reigles & ceremonies des Grecz en leurs services ecclesiastiques. Ce sont belles gens & blancz, ayans communement tant les hommes que les femmes les cheveulx jaulnes. Ilz sont subjectz & tributaires au Roy des Tartares, auquel sur la coste d’Orient ilz sont voisins & limitrophes. Ilz ont en leur pays grande quantité de ces peaulx & fourrures tant exquises. Oultre ont des mynieres d’argent, mais l’air y est merveilleusement froid, car le pays est joignant & contigu a la mer gelée. Toutesfois en la mer susdicte y a quelques isles, esquelles on trouve grande quantité de faulcons & gerfaulx, qui de la sont transportez en diverses contrées & regions.


F I N   D U   T R O I S I E S M E
Livre.


ADVERTISSEMENT
au Lecteur.



Je ne me puis persuader (amy lecteur) que M. Paule (qui si curieusement a descript ce que dessus) se soit arresté en si beau chemin, sans passer oultre a continuer le surplus : qui me faict a croire que son œuvre est demeuré imparfaict, comme je te laisse a conjecturer : mesmement en ce dernier traicté, chap. 47. il demonstre avoir affection de descripre les parties Septentrionales, qui sont voysines des Tartares, lesquelles il avoit cy devant obmises au premier livre, auquel il ne touche rien des regions & provinces, que tant son pere Nicolas Paule en son premier voyage & retour, que luy au second, ont passées & traversees, depuis Armenie jusques a Clemenfu, ville royalle de la province de Cathay, sinon qu’il dict que leur chemin fut grandement retardé, à cause des neiges & grandes inondations d’eaues, ce qui est facile a croire que ce fut en passant les regions Septentrionales. Mais pour le present je n’en trouve autre chose de luy, que je te puisse communiquer. Toutefois si tu as affection de congnoistre ces regions Septentrionales, tu en trouveras a suffire pour rassasier ton esprit en la grande Cosmographie de Munsterus, & particulierement au livre de Mathias Amichou, docteur en Medicine, & chanoine de Cracovie, lequel j’ay deliberé de brief te rendre Francois, avec le voyage de Loys Vartoman, que je tiens present pour seconder le present autheur, attendant toutesfois de quelle grace & saveur il sera par toy recu. Cependant auras fruition de mon labeur, s’il t’est agreable.