Le Devisement du monde/Livre 2 - 51 à 60

Edition de E. Groulleau (p. 178-190).


Des villes de Tadinfu & Singuimatu.     Chap.   LI.



Passans encores oultre par six journées en tirant vers le Midy, on vient a la grande cité de Tadinfu, en laquelle y avoit un Roy au paravant qu’elle eust esté subjuguée, & faicte tributaire au grand Cham : & d’icelle dependent quarante autres villes, qui luy sont subjectes & ressortissantes, esquelles y à d’excellens jardins, car le pays est plaisant & delectable. Encores oultre icelle a trois journées vers Midy se presente une autre belle cité appellée Singuimatu, en laquelle descend de la coste meridionalle une grosse riviere, que les habitans ont divisée & separée en deux, dont l’une tire en Orient vers la province de Mangi : l’autre à son cours en Occident vers Cathay. Par ces deux bras d’eaue sont amenez a mont la riviere infiniz basteaux chargez de marchandises. De Singminatu, si tousjours vous tirez vers Midy cheminant par douze journées, cous trouverez continuellement par les chemins plusieurs villes & bourgades, bien peuplées & frequentées de marchandz, & ou il se faict de grandes traffiques. Les habitans sont idolatres & subjectz au grand Cham.


Du grand fleuve de Caromoran, & des villes de Corgangui & Caigui.     Chap.   LII.



En continuant le premier chemin, on rencontre une grosse riviere appellée Caromoran, qu’on dict avoir sa source & origine du royaume de Prestejan. Elle tient de largeur plus d’un grand quart de lieuë, avec une telle & si grande profondité, que les gros navires chargez y peuvent aisement monter & avaller : oultre elle est fort abondante & copieuse en poissons, dont on faict de belle pescheries. Assez pres de la bouche de ce fleuve, a l’endroict ou il se desgorge en la grand mer Occeane, y a environ de quinze mil navires que le grand Cham facit tenir tousjours prestes & garnies de toutes munitions, affin que si le cas advient qu’il soit necessaire passer son armée es Isles de la mer circonvoisines, cela puisse estre facilement & promptement executé. Les aucuns de ces navires sont si grandz, qu’ilz sont capables de recevoir & loger quinze chevaulx, & autant d’hommes, avec tous leurs vivres & fourrages necessaires. Et en chacun navire y a environ de vingt nautonniers & pilotes. Sur les rivages de ceste riviere, & pres l’endroit de la station des navires y a deux belles villes, l’une appellée Corgangui, & l’autre Caigui. Ceste riviere passée, on entre incontinent en la noble province de Mangi : les louanges & singularitez de laquelle seront declairez es chapitres subsequens.


De la province de Mangi, & de la debonnaireté & justice du Roy d’icelle.       Chapitre   LIII.



La province de Mangi a eu autresfois un Roy nommé Facfur, qui estoit si riche & puissant, qu’il n’avoit en tout le pays son superieur en puissance, hors mis le grand Cham. Son royaume estoit si bien fortifié, qu’on l’estimoit invincible, au moyen dequoy nul ne l’osoit assaillir, ne s’attacher a luy : ce qui fut cause que tant le Roy, que son peuple delaisserent & misrent en nonchallance l’usage & exercice des armes. Chacune des villes estoit ceincte & environnée de grandz & larges fossez remplis d’eaue, toutesfois ilz n’avoient point de chevaulx, car ilz ne craignoient ame : Telle asseurance a esté moyen & occasion que le Roy s’est donné du bon temps, prenant continuellement ses plaisirs & delices. Il avoit ordinairement a sa court mil gentilzhommes, sans son train de ses serviteurs & officiers, qui estoit grand & honorable. Toutesfois il avoit en singuliere recommendation la justice : il aymoit la paix & tranquilité, & estoit fort misericordieux. Nul n’osoit offenser, & faire tort a son prochain, ou troubler la tranquilité publique, autrement il estoit puny. Brief son royaume estoit en telle franchise & asseurance, que souventesfois les artisans laissoient de nuict leurs boutiques ouvertes, & neantmoins ne se trouvoit aucun qui osast y entrer. Les estrangers & viateurs paſſans le pays y pouvoient aller & de jour & de nuict en grande seureté, & sans crainte d’homme vivant. Aussi le Roy estoit fort debonnaire, & charitable envers les pauvres, & ne delaissoit jamais ceulx qui estoient en urgente necessité, ou souffreteux & indigens. Oultre par chacun an il retiroit & amassoit grand nombre d’enfans exposez, & qui estoient delaissez & abandonnez de leurs meres, lesquelz quelquesfois revenoient jusques au nombre de vingt mil, qu’il faisoit nourrir & entretenir a ses despens : Car en ce pays les pauvres femmes communement dejectent & abandonnent leurs enfans, affin qu’ilz soient receuz & nourriz par autres. Toutesfois des enfans que le Roy faisoit ainsi recueillir, il en departoit aux plus riches & plus apparens de son royaume, mesmement a ceulx qui n’avoient point d’enfans, & leur commandoit les adopter & recevoir pour leurs enfans. Et au regard de ceulx qu’il eslevoit & entretenoit, il les marioit par apres aux filles de mesme condition, & qui semblablement avoient esté des leurs enfance abandonnées de leurs parens, & leur bailloit quelque revenu pour eulx vivre & entretenir.


Comment Baiam chef de l’armée du grand Cham conquesta la province de Mangi
Chapitre     LIIII.



En l’an de nostre salut mil deux cens soixantehuict, le grand Cham Cublai estant affectionné de joindre a son empire la province de Mangi, la conquesta & assubjectit a sa seigneurie en ceſte maniere. Il dressa une grosse armée tant de gens de cheval que de pied, de laquelle il feit son lieutenant & capitaine un nommé Baiam Chinsam capitaine.Baiam Chinsam, (qui signifie en leur langue la lumiere de cent yeulx) & l’envoya avec ceste armée en la province de Mangi : en laquelle de premiere arrivée il vint assieger la ville de Coniganhuy, & feit sommer les habitans d’icelle de se rendre, & prester fidelité & obeissance a l’Empereur Cublai, ce qu’ilz refuserent faire : au moyen de quoy leur response oye, il leva le siege, & se departit sans leur faire aucun desplaisir ne molestation. Puis en feit autant a l’autre prochaine ville, qui semblablementfeit pareil refuz. Ruze de guerre.Passant oultre feit sommer les trois, quatre & cinqiesmes villes, qui toutes furent reffusantes. Mais venant a la sixiesme il l’assaillit de grande furie, & tellement la pressa, qu’il la print d’assault. Ce faict se retourna contre les autres villes, lesquelles semblablement il print d’assault : en sorte qu’en peu de temps il subjuga & print douze villes : car il avoit en son armée de fort braves & vaillantz hommes, tous gens d’eslite, hardiz & bien adextres aux armes. Oultre que le grand Cham luy envoya recharge d’une autre armée non moins grande que la premiere. Qui fut cause de donner grand crainte, voire desespoir a ceulx de Mangi, tellement que le cueur leur commença a deffaillir. Ce pendant Baiam s’en alla droictement camper devant La ville de Quinsai assiegée.la ville de Quinsay, qui estoit la capitale & metropolitaine de la province, & en laquelle estoit la court du Roy de Mangi : Lequel cognoissant la force & vaillance des Tartares, & voyant leur grand audace fut merveilleusement estonné : au moyen de quoy se meit sur mer, avec la plus grande compaignie qu’il peust assembler, & se retira en certaines Isles imprenables, ayant avec soy environ mil navires, & laissant la garde de la ville de Quinsay en la disposition de la Royne sa femme, comme si en elle y eust eu grand support & defense. Toutesfois la Royne prenant courage viril, s’y porta prudentement, ne delaissant riens en arriere de ce qui estoit necessaire pour la tuition & deffense de la ville. Mais quand elle eut entendu que le chef de l’armée des Tartares estoit nommé Baiam Chinsam, (c’est a dire cent yeulx) elle fut grandement effrayée, & perdit toute force & vertu : mesmement qu’elle avoit este advertie par ses astrologues & magiciens, que la cité de Quinsay ne pouvoit jamais estre prinse, que par un homme qui eust cent yeulx. Ce qu’elle estimoit estre impossible & contre nature, qu’un homme eust cent yeulx. Toutesfois oyant que ce presage quadroit a ce capitaine, elle ne voulut resister aux destinées & fatales dispositions : ains feit appeller le capitaine de l’armée des Tartares : auquel apres avoir parlamenté, elle rendit liberallement & la ville, & tout le royaume. Ce que entendu par les bourgeois & citoiens d’icelle, & autres habitans du royaume, voluntairement presterent le serment de fidelité & obeissance au grand Cham. hors mis toutesfois une ville appellée Sianfu, laquelle s’oppiniastra, & soustint le siege par trois ans au paravant que de se rendre, comme cy apres sera descript. Quant a la Royne elle se retira en la court du grand Cham, qui la receut & traicta honorablement. Et au regard du Roy de Mangi son mary, continuant sa demeurance es Isles, il y fina ses jours, & le reste de sa vie.


De la ville de Conigangui.     Chap.   LV.



La premiere ville qu’on trouve a lentrée de la province de Mangi est appellée Conigangui, qui est bien fameuse, grande & opulente en tous biens, assise sur la riviere de Caromoran, qui y faict un beau port, auquel arrivent grande quantité de navires. En ceste ville se faict artificiellement si grande quantité de sel, qu’il suffist pour fournir quarante villes, dont le grand Cham retire grand profit & emolument. Les habitans de la ville, ensemble tous les païsans d’alentour sont idolatres, font brusler les corps des defunctz au lieu de sepulture.


Des villes de Panchy & Cain.     Chap.   LVI.



Oultre Conigangui a une journée d’icelle, en tirant vers le vent Siroch est située la ville de Panchy, qui est grande &fameuse pour les negociations & traffiques de marchandise qui s’y exercent. En icelle se trouve grande quantité de soye, semblablement des vivres en grande abondance, joinct qu’elle est en bonne assiette & sur le grand chemin par lequel passent toutes les finances qui sont apportées de la province de Mangi au grand Cham. Aussi le chemin qui est depuis Conigangui jusques a Panchi est entierement pavé de belle pierre, & n’y à autre chemin ne endroict par lequel on puisse entrer en la province de Mangi que cestuy la. Oultre Panchi a distance d’une journée se descouvre la ville de Cain, laquelle semblablement est belle & de grand renom : alentour d’icelle y à de belles percheries, & chasses, tant de bestes rousses que d’oyseaux, mesmement de phaisans, qu’on y trouve en grande quantité.


De la cité de Tingui.     Chap.   LVII.



De la tirant oultre, a une journée de chemin on parvient en la ville de Tongui, laquelle encores qu’elle ne soit pas grande, toutesfois est bien garnie & abondante de toutes sortes de vivres. En icelle y a assez bon port auquel plusieurs navires viennent surgir, a cause qu’il n’y a pas grande distance jusques a la pleine mer : & oultre y a plusieurs salines, pres desquelles est située & assise la ville de Tingui. A une autre journée de laquelle en tirant vers le Siroch, se presente une autre belle & plaisante ville, assise en bon pays & doulx territoire. Soubz le gouvernement & jurisdiction de laquelle dependent plusieurs autres villes & jusques au nombre de vingtsept comme moy Marc Paule puis certainement asseurer, pour en avoir esté gouverneur l’espace de trois ans par le commandement du grand Cham.


Par quelz moyens la ville de Sianfu fut prinse par les Tartares.     Chap.   LVIII.



Sur la coste d’Occident se descouvre une province appellée Nauiguy, qui est opulente & riche, située en beau paisage, & en laquelle on faict des riches draps d’or, & de soye : semblablement y croist le bled froment en grande abondance. La ville principale de ceste province est appellée Sianfu, & d’icelle dependant douze autres villes ses subjectes & justiciables. Ceste ville de Sianfu a esté tenue assiegée par les Tartares l’espace de trois ans pendant le temps qu’ilz subjuguerent & conquirent la province de Mangi, sans que toute l’armée, ne les forces des Tartares y peussent riens faire : car elle est de toutes pars environnée d’eaue, & de grans lacz, en sorte qu’elle ne peut estre assaillie, & n’y a moyen d’entrer que par le costé de Spetentrion : au moyen dequoy les habitans d’icelle tenoient si peu de compte des Tartares que pendent leur siege ilz faisoient ordinairement sortir & entrer dedans le port plusieurs navires chargées de vivres & munitions sans empeschement ne resistence aucune : ce qui faschoit & contristoit grandement le grand Cham dont il ne pouvoit venir a chef de son entreprinse. En ce temps mon pere, mon oncle & moy estions a la court & suitte de l’Empereur, auquel remonstrasmes, que s’il luy plaisoit nous entendre & acquiescer a ce que luy conseillerions faire, que luy baillerions des moyens par lesquelz en brief la ville pourroit estre prinse & reduicte en son obeissance. Assavoir de certains engins artificielz, dont au pays ilz n’avoient encores eu l’usage, ce que voluntiers il accorda. Au moyen de quoy nous fismes dresser par aucuns charpentiers Chrestiens qu’avions en nostre compaignie, trois instrumentz & engins pour jecter pierres de telle grandeur, que chacun engin chassoit une pierre de trois cens livres pesant. Ces engins furent incontinent chargez en deux navires, & envoyez au camp. Et apres les avoir dressz contre la ville de Sianfu, on commença a charger & jecter de gros moilons & quartiers de pierre dedans la ville, dont la premiere tumba sur une maison, de telle violence & impetuosité, qu’elle fouldroya & abbatit la plus grand part d’icelle. Ce que voyans les Tartares, mesmes ceulx qui assiegeoient la ville, furent merveilleusement estonnez & esbahys. Et au regard de ceulx qui estoient dedans la ville plus grandement effraiez de ces nouveaux assaultz, & congnoissans en quel danger & extremit& ilz estoient reduictz par leurs ennemys, en sorte que mesmes dedans leurs maison ils n’estoient en seureté, pour obvier que la ville par le moyen de la violence de telles pierres fust demolie & ruynée, & les habitans affolez, demanderent a parlamenter & se rendre a la subjection & obeissance du grand Cham : a quoy ilz furent receuz.


De la ville de Singui, & du fleuve de Quiam, sur
lequel elle est assise.       Chap.   LIX.



De la ville de Sianfu a distance de cinq grandes lieuës, on parvient en la ville de Singui, en laquelle (combien qu’elle ne soit de grande estendue) arrivent neantmoins grande quantité de navires chargez de marchandises : car elle est située sur le rivage d’une grosse riviere appellée Quiam, qui veritablement est l’une des plus grosses rivieres qui soit en tout le monde, & ne pense qu’elle ayt la pareille, car en quelques endroictz elle à plus de trois grandz lieuës de largeur, en autres peu moins, & le plus communement deux lieuës. Son cours s’estend en longueur le chemin de cent journées. En icelle font voille infiniz navires, tellement qu’on jugeroit estre impossible en pouvoir encor autant trouver en tout le monde. Brief ceste ville est fort renommée pour les grandes traffiques, foires & negociations qui s’y exercent, a cause de la grande quantité de marchandise qu’on y apporte par le moyen de ceste grosse riviere. Oultre y a plusieurs autres villes assises sur les rivages de ce fleuve, & jusques au nombre de deux cens : car il passe & faict son cours par les limites & destroictz de seize provinces, la moindre desquelles faict voguer sur iceluy le nombre de cinq mil navires. Or les plus grandes naufz du pays ne contiennent qu’un estage, & n’ont qu’un mast pour soustenir & estendre la voille. Ilz n’usent point de cordes de chanvre, sinon pour le mast & la voille, mais ilz s’aydent de certains pilorches ou cordes faictes de grandz rouseaux, dont quelquesfois ilz se servent a tirer le long du fleuve leurs navires, & les font en telle maniere : Ilz fendent & divisent en pieces ces grandz rouseaux, dont les aucuns ont sept ou huict toyses de longueur, les boutz desquelz ilz lient les uns aux autres, & les retortent en telle façon, qu’ilz en font de grandes & longues cordes, & jusques a la longueur de cent cinquante toises, lesquelles sont plus fortes, que celles du chanvre.


De la ville de Caigui.     Chap.   LX.



La ville de Caigui est petite, assise sur le bord de ce gros fleuve de Quiam, vers la coste du vent de Syroch, au territoire de laquelle croist si grande quantité de bled & de riz, que de la on le transporte jusques a la court du grand Cham. Aussi qu’au chemin qui traverse d’un lieu en autre y à plusieurs grandz lacz & fleuves, lesquelz estoient si proches & a peu de sitance les uns des autres, que facilement le grand Cham les à faict joindre & assembler en un, en sorte qu’ilz sont a present capables pour porter & donner passaige aux navires, pour commodement aller & venir aux provisions : combien qu’en aucuns endroictz (pource qu’on n’a encores entierement retranché les terres moytoiennes) on soit contrainct descharger les navires, & faire charger & porter par terre les bledz a un autre lac, ou lon trouve d’autres navires prestz pour les recevoir & transporter oultre. Pres la ville de Caigui y à une isle au mylieu du fleuve, dedans laquelle est erigé un grand monastere remply de moynes qui servent aux idoles, lequel est le chef & superieur de tous les autres monasteres du pays dediez au service des idoles.