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Le Comte de Chanteleine/Chapitre VIII

Le Comte de Chanteleine
Musée des Familles32 (p. 43-45).

VIII. — la suite.

On peut se figurer quelle nuit le comte passa près de sa fille sauvée de la mort. S’il ressentit plus vivement alors la perte de la comtesse, s’il entretint Marie de sa pauvre mère, une sainte et une martyre, toutes ces douleurs furent pourtant mêlées d’une joie immense ; quelles prières de miséricorde il éleva vers le ciel pour sa femme morte, de reconnaissance pour sa fille vivante et pour son sauveur !

Kernan avait dit au jeune homme :

— Monsieur le chevalier, vous avez en moi un chien dévoué, et tout mon sang ne payera pas ce que vous avez fait là !

Pauvre jeune homme ! on sentait que toute cette joie devait être désolante pour lui, car elle était payée de la mort de sa sœur.

Le matin venu, Kernan songea au plus pressé ; on ne pouvait demeurer dans cette maison sans mettre en danger la vie de la vieille dame ; on résolut donc de partir et, provisoirement, Kernan dut renoncer à sa vengeance contre Karval. Actuellement, le salut de sa nièce Marie passait avant tout.

On discuta le parti à prendre.

— Monsieur le comte, dit le chevalier de Trégolan, j’avais tout disposé pour mettre ma pauvre sœur en lieu de sûreté dans une cabane de pêcheur, au village de Douarnenez ; voulez-vous y venir attendre des jours meilleurs ou une occasion de quitter la France ?

Le comte regarda Kernan.

— Allons à Douarnenez, répondit celui-ci ; l’avis est bon, et si on ne peut s’embarquer, nous tâcherons de nous cacher si bien qu’on ne soupçonne pas notre présence.

— Je conseille de partir ce matin même, dit le chevalier ; il ne faut pas perdre un instant, et il est nécessaire de pourvoir au plus tôt à la sûreté de Mlle de Chanteleine.

— Mais à Douarnenez, demanda le comte, trouverons-nous à vivre sans exciter les soupçons ?

— Oui ; j’ai là un vieux serviteur de ma famille qui y exerce l’état de pêcheur, le bonhomme Locmaillé ; il nous recevra de grand cœur et nous pourrons demeurer dans sa maison jusqu’à ce qu’une occasion se présente de quitter la France.

— Va comme il est dit, répondit Kernan, et mettons-nous en route au plus tôt. Nous ne sommes qu’à cinq lieues de Douarnenez et nous pouvons y arriver ce soir.

Le comte approuva ce parti ; il avait hâte de donner à sa fille un peu de cette tranquillité dont la pauvre enfant avait grand besoin ; mais, à la voir si faible, il craignait qu’elle ne pût supporter les fatigues de la route ; les scènes de l’échafaud revenaient parfois à l’esprit de Marie avec une telle vivacité qu’elle paraissait sur le point de s’évanouir. Elle tressaillait au moindre bruit ; elle savait ses bourreaux encore si près d’elle ! Cependant, les caresses de son père, celles de Kernan lui rendirent un peu de force, et elle se déclara prête à tout braver pour quitter cette ville dans laquelle elle laissait d’épouvantables souvenirs.

Il fallut alors procéder à sa toilette.

On fit venir la vieille dame, à laquelle le comte adressa de vives paroles de reconnaissance. Cette digne femme put fournir des vêtements de paysanne. La jeune fille, restée seule dans sa chambre avec sa bienfaisante hôtesse, revêtit ce costume, sous lequel on ne devait pas soupçonner Marie de Chanteleine, des bas de laine rouge usés par un fréquent lavage, une jupe de laine rayée, avec un tablier de grosse toile qui l’entourait tout entière.

Marie de Chanteleine était une jeune fille de dix-sept ans ; elle ressemblait beaucoup au comte, avec ses doux yeux bleus, alors rougis par les larmes, et sa bouche charmante qui essayait de sourire ; elle avait cruellement souffert pendant sa détention, mais un observateur attentif eût reconnu toute sa réelle beauté. Le reste de ses cheveux blonds, coupés par la main du bourreau, se dissimula facilement sous la coiffe bretonne qui lui enveloppait la tête suivant la mode du pays ; le haut de son tablier se rabattit sur son corsage, retenu par des pattes fixées au moyen de grosses épingles ; ses mains blanches furent frottées de terre afin de prendre une couleur moins suspecte, et, ainsi vêtue, elle eût été méconnaissable à tous, même à Karval, son plus terrible ennemi.

Au bout d’une demi-heure sa toilette était terminée, et elle fut prête à partir. Sept heures du matin sonnaient à l’horloge de la Municipalité, il faisait à peine jour, et les fugitifs, après de sympathiques adieux à la vieille dame, quittèrent la ville sans avoir été remarqués.

Il s’agissait de gagner d’abord la grande route d’Audierne qui conduit à Douarnenez. Kernan connaissait parfaitement le pays ; il fit prendre à la petite troupe des chemins détournés, plus longs mais plus sûrs ; on ne pouvait marcher vite ; Marie se traînait à peine et s’appuyait tantôt sur le bras de son père et tantôt sur celui de Kernan. Mais on voyait au prix de quels efforts elle parvenait à se soutenir ; ce grand air pur, dont elle avait été privée pendant sa douloureuse incarcération et qu’elle aspirait à pleins poumons, lui causait une sorte de vertige et l’enivrait comme un vin généreux.

Au bout de deux heures de marche, elle fut contrainte de s’arrêter et demanda quelques instants de repos. Les fugitifs firent halte.

— Nous n’arriverons pas aujourd’hui, dit Kernan.

— Non, répondit le jeune homme, nous serons obligés de demander asile dans quelque maison.

— Toute maison me paraît suspecte, répondit le Breton, et, s’il le fallait absolument, j’aimerais mieux prendre quelques heures de repos sous un hallier de la route.

— Continuons, mes amis, répondit Marie après un quart d’heure d’arrêt, je puis encore faire quelques pas ; lorsque cela me sera tout à fait impossible, je vous le dirai.

Et l’on reprit la marche interrompue. La neige avait cessé, mais il faisait froid ; Kernan se débarrassa de sa peau de bique et en couvrit les épaules de la jeune fille.

Vers onze heures du matin, les voyageurs avaient à peine fait deux lieues ; le village de Plonéis n’était pas encore dépassé ; la campagne semblait déserte ; on ne voyait pas même une cabane de chaume ; le sol disparaissait tout entier sous d’immenses nappes blanches. Marie ne pouvait plus faire un pas. Kernan fut obligé de la prendre et de la porter ; mais la pauvre enfant, que la marche ne réchauffait plus, demeurait glacée entre les bras du Breton ; le comte, le chevalier se dépouillèrent de leurs vestes et entourèrent ses pieds du mieux qu’ils purent.

Enfin, tant bien que mal, le soir, après avoir suivi la grande route, on parvint au village de Kermingny ; il restait encore plus d’une lieue et demie à faire pour arriver à Douarnenez ; mais alors le froid devint tel qu’on fut obligé de s’arrêter ; Marie perdait connaissance.

— Elle ne peut aller plus loin ! fit Kernan. Il lui faut quelques heures de repos.

Le comte s’était assis sur le revers de la route et soutenait son enfant dans ses bras ; il essayait vainement de la réchauffer sous ses baisers.

— Que faire ! Que faire ! dit alors Kernan. Je ne veux pourtant pas demander l’hospitalité chez des gens qui nous trahiraient.

— Quoi ! s’écria le comte d’un ton désespéré, n’y a-t-il donc pas dans le pays une âme assez charitable pour nous recevoir ?

— Hélas ! non, répondit le chevalier. S’adresser aux paysans, ce serait courir à une mort certaine ! Les soldats Bleus se conduisent d’une manière horrible avec ceux qui donnent asile aux proscrits ; ils leur coupent les oreilles ou les envoient à l’échafaud sur le moindre soupçon.

— M. de Trégolan a raison, répliqua Kernan, ce serait risquer non pas notre vie, qui est peu importante, mais celle de cette enfant !

— Kernan, dit le comte, je ne sais qu’une chose, c’est que ma fille ne peut passer la nuit en plein air ! Elle mourrait de froid !

— Eh bien ! répondit le chevalier, je vais aller jusqu’aux maisons du village, et je verrai si la Terreur n’a pas tué tout sentiment d’hospitalité chez les paysans bretons.

— Allez, monsieur de Trégolan ! allez, dit le comte en joignant les mains, et sauvez encore une fois la vie à ma fille !

Le chevalier s’élança vers le village ; la nuit était venue ; au bout d’un quart d’heure de course, le jeune homme arriva aux premières maisons ; elles étaient toutes fermées et silencieuses ; les portes et les fenêtres semblaient bouchées avec tant de soin que la plus mince lumière ne pouvait filtrer au-dehors.

« On se cache ici comme partout », se dit le jeune homme.

Il frappa à plusieurs portes ; il appela ; il ne reçut aucune réponse ; cependant, il reconnut à quelques fumées qui s’échappaient dans l’ombre que ces maisons devaient être habitées ; il heurta de nouveau aux portes et aux fenêtres ; il cria. C’était un parti pris de ne pas répondre.

Le chevalier ne perdit pas courage. La pensée de la jeune fille mourante était toujours devant ses yeux ; il alla donc à toutes les maisons, il frappa de porte en porte. Partout même silence ! Il comprit que pas un des habitants de ce village, habitués sans doute à craindre la visite des Bleus, ne lui ouvrirait sa porte. La Terreur rendait durs et cruels ceux qu’elle frappait.

Après sa vaine tentative, Henry de Trégolan n’avait plus qu’à rejoindre ses compagnons ; il revint donc d’un air désespéré. Il retrouva bientôt le comte et Marie dans la position où il les avait laissés : le père, assis sur le revers d’un fossé, essayait toujours de réchauffer sa fille entre ses bras. Mais, en dépit de ses soins, il la sentait se glacer peu à peu. Au moment même où le jeune homme arrivait, le comte, effrayé de l’immobilité de Marie, la regarda et la trouva sans connaissance.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il.

— Eh bien ! répondit celui-ci, ce village est un cimetière !

— Alors, dit Kernan, jetons-nous de l’autre côté de la route, dans la forêt de Nevet ; nous passerons la nuit derrière quelque tronc de chêne, et nous ferons du feu avec du bois mort.

— Nous n’avons pas d’autres ressources, répondit le jeune homme, en route !

Kernan communiqua son projet au comte, reprit la jeune fille entre ses bras et, suivi de ses deux compagnons, il traversa la route d’Audierne ; quelques minutes plus tard, il entrait dans le taillis ; les branches sèches craquaient sous ses pieds. Henry le précédait pour lui frayer le chemin.

Il fallait s’enfoncer au plus profond du bois afin d’échapper à tous regards. Après un grand quart d’heure de marche, Henry découvrit un gros chêne creux qui pouvait offrir un abri à la jeune fille ; là, elle fut couchée soigneusement, puis Kernan, faisant jaillir des étincelles de son briquet, eut bientôt allumé un feu clair et pétillant.

À cette bienfaisante chaleur, Marie ne tarda pas à reprendre connaissance ; son retour au sentiment fut marqué par un profond effroi ; mais quand elle se vit entourée de tous ceux qu’elle aimait, elle sourit faiblement et ne tarda pas à s’endormir.

Pendant toute cette nuit, le comte, Kernan et le jeune homme veillèrent auprès d’elle ; elle était bien couverte, bien abritée, et son repos fut paisible.

Kernan entretenait son feu de branches mortes ; ses compagnons, accroupis ou étendus, se réchauffaient de leur mieux ; quant à dormir, il n’en était pas question ; ni le comte, ni le chevalier ne pouvaient trouver le sommeil dans ces circonstances ; ils causèrent une partie de la nuit.

Le chevalier raconta au comte de Chanteleine l’histoire de sa famille, histoire douloureuse aussi. Les Trégolan, originaires de Saint-Pol-de-Léon, avaient presque tous péri dans les sanglantes batailles dont la ville fut le théâtre en mars 1793 ; M. de Trégolan le père tomba mitraillé par les canons du général Canclaux, quand celui-ci voulut faire rétablir le pont coupé par les insurgés de Kerguiduff, sur la route de Lesneven ; le jeune homme avait vainement essayé de se faire tuer auprès de son père ; les balles républicaines ne voulurent pas de lui, et quand il revint à Saint-Pol-de-Léon il trouva sa maison en flammes et sa sœur entraînée dans les prisons de Quimper. En prononçant le nom de sa sœur, Henry ne put retenir ses pleurs, et le comte le pressa dans ses bras.

Alors, à son tour, il lui raconta ses propres malheurs, le pillage de son château et la mort de la comtesse ; leurs histoires se réunissaient par le lien commun du malheur, et ils pouvaient mêler ensemble ces larmes que la République faisait couler.

La nuit se passa ainsi. Kernan veillait avec soin et battait parfois les taillis environnants. Mais heureusement le jour arriva, et les fugitifs purent quitter leur retraite.

Ces quelques heures de repos et de sommeil avaient ranimé la jeune fille ; elle se sentait assez forte pour marcher ; elle s’appuya au bras de son père, et la route fut reprise à huit heures du matin.

À neuf heures, Kernan, guidant ses compagnons, quitta la route d’Audierne au village de Plouaré ; une demi-heure plus tard, la petite troupe arrivait à l’entrée du bourg de Douarnenez, et le chevalier la conduisit directement à la maison du vieux pécheur.

La nuit dans les bois. Dessin de A. de Bar.