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Édouard Dentu (p. 41-47).
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XII


Encore un lundi.

Comme il y a quinze mois, je sors de chez les Germondy, ou je recommence à m’inviter à dîner Mon meilleur ami ne se porte pas mal. Nous avons mangé du bar exquis, très frais, expédié directement de l’Océan, avec des riz de veau au jus et du faisan truffé. Pendant le repas, madame Germondy m’a semblé une femme nouvelle, heureuse de quelque grande joie, rajeunie. Enfin, au salon, lui, m’a donné l’explication : « Une nouvelle, mon brave ! Préparez-vous à être parrain avant six mois. » Et madame Germondy est devenue toute rouge. Autant que j’ai pu, je me suis associé à leur bonheur, en reprenant parfois du kummel russe. Puis, je me suis trouvé dans la rue, seul. En remontant à petits pas l’avenue le Clichy, tout à coup, au milieu de mes réflexions, j’ai tressailli. Un contact désagréable ! Celui de la vieille femme, en bonnet noir, qui vous pose une main sur l’épaule ! Mais j’ai ressenti bien autre chose, en me revoyant ici, dans mon appartement de garçon, vide de Célina. Depuis deux semaines que c’est fini, chaque soir, à l’heure ou je rentre, j’éprouve le même serrement de cœur.

Moi qui avais la naïveté de calculer une rupture, de redouter ceci, de vouloir éviter cela ! comme si c’était quelque chose que nos prévisions ! comme si la réalité ne déjouait pas les calculs et les prudences ! Quand l’heure a sonné, notre liaison s’est dissoute d’elle-même, comme une pincée de gomme jetée dans l’eau froide. Même aucun des accidents contre lesquels je voulais me garer ne s’est produit. Comme nous nous étions mis ensemble, nous nous sommes trouvés un jour détachés l’un de l’autre : sans savoir.

Le concours préliminaire de certains menus faits avait sans doute préparé la catastrophe. Une absence de quelques jours, que je n’ai pu éviter de faire, aura habitué Célina à ne plus me voir sans cesse. Pendant ces jours-là, des parlottes le soir chez la concierge, une intimité subite avec certaines locataires, d’autres causes encore, ont dû troubler la pauvre Célina. Sa tête aura travaillé. Sans compter qu’une fois, en allant à son marché, elle s’est, je l’ai su, trouvée nez à nez avec la veuve. La veuve, redevenue accommodante et doucereuse, je vois ça d’ici, aura longuement parlementé avec elle. Mais tout cela aurait pu se réparer. C’est encore moi le plus coupable. Le seul coupable ! Moi, qui rêvais machiavéliquement de la surprendre en quelque flagrant délit, je me suis stupidement laisser pincer avec Flore.

Oh ! cet avorton de Flore ! Quand j’y pense ! L’autre matin, il y aura quinze jours mercredi, je m’étais levé de très bonne heure, afin de donner un coup de collier pendant le sommeil de Célina.

Même, étant allés au théâtre la veille, nous nous étions couchés tard ; connaissant ma Célina qui aime à faire le tour du cadran, je me voyais trois ou quatre heures de bon travail assuré. Assis à peine à mon bureau, je venais de prendre la plume ; mes soucis et mes chagrins complètement oubliés, j’étais déjà plein d’espoir, me sentant, ce matin-là, une grande lucidité d’esprit, lorsque, soudain, j’entends qu’on monte l’escalier. On arrive à la porte. Puis, rien : je crois m’être trompé. Puis, au lieu de sonner, on frappe. On gratte plutôt ; oui, un discret et timide frottement, celui d’un doigt familier. De peur d’un coup de sonnette qui réveillerait Célina, je m’empresse d’ouvrir, croyant voir le porteur d’eau. Non ! c’est Flore !

Elle apporte une serviette oubliée la veille en nous rendant le linge, oubliée peut-être exprès. Posant son panier à terre au milieu de l’antichambre, elle me remet la serviette. Puis elle ne s’en va pas. « Vous êtes bien gentille ! » lui dis-je en souriant. Et je cherche dans mes poches ; le hasard veut que je n’ai pas un sou sur moi. Je me permets alors une familiarité, je veux lui prendre la main. Mais elle recule d’un pas vers la fenêtre, en jetant un regard effrayé sur la porte, restée grande ouverte, par où l’on pourrait, en effet, nous voir de l’escalier. Alors, curieux de savoir si j’ai deviné sa pensée, je ferme doucement cette porte, puis je viens lui reprendre la main. Cette fois, elle ne se dégage pas. Sans rougeur à la joue, sans tremblement involontaire, de l’air le plus naturel, elle reste là, tout contre moi, paraissant s’y trouver bien. Invinciblement attiré, je m’avance encore ; déjà, à travers le mince corsage d’indienne, mouillé de l’égouttement du linge au lavoir, je sens son cœur, son petit cœur, battre régulier comme un tic-tac de montre ; et sa résille blonde, aux quatre épingles dorées, m’arrive au visage, laissant passer de ses cheveux cendrés qui me chatouillent les lèvres. Je commence à perdre la tête ; que doit-il se passer dans la sienne ? Attend-elle quelque chose ? Est-ce une innocente, un instinctif désir qui s’ignore ? ou une lymphatique et molle nature, résignée à subir ? ou, encore, quelque précoce rouée, insensible, mais prête à tout ? Ses clairs yeux bleus, cernés d’un grand cercle, ne m’apprennent rien. Le papier gris de l’antichambre, tout uni, sans eau-forte de Manet, semble l’absorber. Puis, tournant le cou du côté de la fenêtre, elle considère le toit ardoisé de la maison d’en face. Moi, réfléchissant aux conséquences, pensant à Célina qui n’est pas loin, je me retire un peu. Pourtant, j’ai peine à me résigner au regret éternel de l’occasion manquée. L’envie est forte, j’effleure sa joue pâle. Voilà, soudain, qu’avec un abandon adorable, sa petite tête se laisse aller et je la sens, là, toute tiède, peser dans le creux de ma main. Alors, c’est fini ! je ne lutte plus ! je ne pense plus ! j’ignore où je suis et ce que je fais. J’ai pourtant conscience que le frêle corps de Flore est dans mes bras, qu’elle s’abandonne. Puis, une porte franchie, je nous vois tous les deux dans la cuisine, abattus sur la table, mêlée l’un à l’autre, ne faisant qu’un. Et cela dure jusqu’à une sorte de commotion électrique : la porte, brusquement ouverte, me bat les talons et Célina nous voit.

— Cochons ! Ne vous dérangez pas !…

Elle voulait balbutier autre chose, mais sa voix s’étranglait. Une seconde d’angoisse inexprimable. Puis, elle, si emportée d’habitude, si peu maîtresse du premier mouvement, comment a-t-elle fait pour ne pas se jeter sur moi, pour se retirer silencieuse et digne ?

Le soir, nous avons encore dîné ensemble comme d’habitude, l’un en face de l’autre, chacun enfoncé dans ses pensées, nous passant le pain et nous versant à boire, mais gardant le silence désolé de ceux qui n’ont plus rien à se dire. Nous mangions pourtant dans notre chambre, sur la petite table que, Célina et moi, nous placions souvent contre la cheminée. Moi, n’ayant pu rien prendre à midi, j’avais fait honneur plusieurs fois à l’excellent pot-au-feu, hélas ! le dernier. Puis, un reste de gâteau de riz avalé, le café bu et la nappe enlevée, Célina s’est tiré silencieusement les cartes. Je fumais mon cigare, en la regardant. Pourquoi cette malencontreuse dame de carreau sortait-elle tout le temps, « une blonde » ! Flore, n’est-ce pas ? Et je cherchais à lire dans le regard de celle qui interrogeait l’avenir, ou le passé. Son front étroit, bombé avec entêtement, restait impénétrable. Un moment, tout en étudiant religieusement ses cartes, distribuées en cinq paquets : « Pour ma maison. — Pour moi-même. — Ce que j’attends. — Ma surprise. — Ma consolation, » elle s’est mis à fredonner un air. Même, sa dernière réussite achevée, nous avons fait notre partie d’écarté quotidienne. Cela a produit comme une détente. Un sourire court, lui est revenu sur les lèvres, et elle s’est oubliée jusqu’à me tutoyer : « Ne tourne pas le roi ! » « Ne va pas te marquer la vole ! » Alors, j’ai été sur le point de lui demander pardon. Le cœur gonflé, prêt à me mettre à ses genoux, je me levais : un regard qu’elle m’a lancé, m’a cloué sur place. Bien m’en aura pris ! Un couteau de table traînait sur la cheminée, à sa portée.

Nous avons pourtant dormi encore l’un à côté de l’autre, toute la nuit, profondément. Puis, le lendemain, au retour d’une course matinale, d’où je rapportais une bague et un bouquet pour notre réconciliation, je n’ai plus trouvé Célina.