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Le Chevalier Sarti, histoire musicale/06

LE
CHEVALIER SARTI
HISTOIRE MUSICALE.

VI.
LES FIANÇAILLES DE BEATA.[1]


I.

Lorenzo avait quitté Venise quelques jours après la brillante assemblée où l’abbé Zamaria avait raconté l’origine et les vicissitudes de la musique moderne. Il s’était rendu à Padoue pour y suivre un cours d’études dont le sénateur Zeno avait fixé lui-même les différens sujets. Il s’était séparé de Beata avec tristesse, mais sans amertume, car non-seulement Lorenzo et Beata croyaient se revoir bientôt, mais tout leur donnait lieu d’espérer que l’avenir couronnerait leurs vœux les plus chers. Aucun incident, aucune parole n’étaient venus trahir les véritables intentions du sénateur sur le chevalier Sarti, qui, aux yeux de tout le monde, paraissait appelé à une grande fortune.

En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put jeter les yeux sur la villa Grimani, dont le beau jardin et la longue charmille lui rappelèrent de doux souvenirs. Suivi de son domestique Vecchiotto, il arriva à Padoue dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était muni de nombreuses lettres de recommandation ; il fut reçu dans les meilleures maisons de la ville et traité comme un membre de la famille Zeno. Il suivit un cours de langues et de littératures anciennes, un autre de droit public et d’histoire, puis un cours de philosophie, qui se composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie et de mathématiques. Les premiers temps de son séjour dans cette ville savante, qui avait été le refuge de tant d’illustres proscrits et particulièrement de Dante Alighieri [2], s’écoulèrent assez rapidement : le chevalier Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter les faveurs que la fortune semblait lui réserver, et celle de se maintenir dans les hautes régions de la vie sociale où il se trouvait introduit presque miraculeusement, ces divers sentimens avaient un peu surexcité la vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination romanesque. Il lisait les poètes, les philosophes et les historiens avec avidité, moins pour y chercher des vérités utiles à son inexpérience que pour y trouver des images de la beauté et des exemples de la passion triomphante.

Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de son installation, Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait avec la plus vive anxiété. Il ne l’avait pas revue depuis son départ de La Rosa, où il retrouva tous ses amis d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux qu’autrefois, et Zina la fermière, entourée d’un groupe de jolis enfans. On se montrait du doigt le chevalier Sarti dans le village comme un exemple à suivre pour s’élever de la plus humble condition parmi les heureux de ce monde. Catarina était dans toute la joie de son âme de revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait. De La Rosâ, Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter l’oncle de Beata, le saint prêtre qui avait béni son enfance, et qu’il retrouva aussi tendre, aussi pieux et aussi indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla voir aussi la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin de Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur époux de sa meilleure amie, car elle pensait bien que le sénateur Zeno n’avait témoigné tant de sollicitude à Lorenzo que pour le préparer à une plus haute destinée. Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à Padoue sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arqua, où reposent les cendres de Pétrarque, l’une de ses plus grandes admirations après le poète catholique et gibelin du XIIIe siècle En quittant l’heureuse vallée, dernier refuge de l’amant de Laure, le chevalier mur murait tout bas ces vers en s’appliquant les paroles du poète :

Benedetto sia’l giorno e’Imese e l’anno,
E la stagione, e’l tempo, e’l punto,
E’l bel paese, e’l loco, ov’io fui giunto
Da duo begli occhi che legato mi hanno.

« Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant et l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont enchaîné !… »


Les événemens de la révolution française, qui se précipitaient comme les scènes d’un drame immense conçu par une intelligence fatale et mystérieuse, commençaient cependant à préoccuper vivement les souverains de l’Italie. La chute de la monarchie au 10 août avait amené dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux émigrés qui, malgré la vigilance du gouvernement, avaient répandu dans le peuple le bruit de cette grande catastrophe. La mort de Louis XVI, celle de la reine et la dispersion de la famille royale avaient achevé d’exciter l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau représentant de la république française était venu remplacer à Venise celui de la monarchie. De tels changemens avaient produit une stupeur générale et profonde, mais les esprits étaient loin d’être unanimes dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, fidèle à ses vieux erremens, regrettait le passé, et ne craignait pas de manifester ouvertement sa répugnance pour un ordre d’idées qui blessaient ses croyances et menaçaient ses privilèges. Le peuple était encore indifférent et regardait en curieux ce spectacle des vicissitudes politiques dont il ne comprenait pas le sens. Une partie de la jeunesse, quelques lettrés, et en général tous les hommes éclairés des villes de terre ferme, étaient favorables aux principes de la révolution française, dont ils attendaient une réforme de l’état et un adoucissement dans les liens qui rattachaient les provinces à la cité souveraine. Le gouvernement de la seigneurie, résistant à toutes les impulsions qui lui venaient, soit de l’Italie, soit d’autres puissances de l’Europe qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder une neutralité douteuse au milieu de la conflagration générale. Au fond, la politique de ce gouvernement de vieillards temporiseurs était hostile à la France dont il redoutait l’ambition et les idées subversives. Un parti énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, voulait que la république de Saint-Marc s’alliât avec l’Autriche, et prît une part active dans la lutte prochaine qui allait s’engager, tandis qu’un petit nombre d’esprits jeunes et mieux avisés conseil laient de retremper les ressorts de l’état et de la politique de Venise dans une alliance offensive et défensive avec la république française. Dans cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction et l’isolement où il se tenait depuis un siècle, prenant son amour du repos pour la suprême sagesse, et se croyant à l’abri des événemens parce qu’il n’avait pas le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et de sourdes menées, au lieu de prendre un parti décisif qui lui aurait donné une voix et des appuis dans les conseils de l’Europe.

Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie où les principes de la révolution française avaient rencontré le plus de partisans secrets. Une partie de la jeunesse studieuse, quelques professeurs et plusieurs nobles de terre ferme, qui supportaient avec impatience le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient laissé gagner par les idées nouvelles d’émancipation et d’égalité qu’ils propageaient à leur tour clandestinement dans les classes inférieures. Un mémoire que le chargé d’affaires de France venait de présenter au sénat de Venise [3], pour justifier le droit qu’avait eu la nation française de changer la forme de son gouvernement, circulait à Padoue de main en main, et produisit une effervescence qui n’échappa point à la sombre vigilance des inquisiteurs d’état. Le bruit qui se répandit, quelque temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon et chassé les ennemis du territoire de la France ne fit qu’accroître l’émotion et les espérances des novateurs.

Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte Corazza, où il avait passé quelques heures avec un petit nombre de personnes distinguées qui s’y réunissaient souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit familièrement : — Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, qu’on a peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que d’être jeune, per Bacco ! On va hardiment devant soi, sans s’inquiéter des pauvres éclopés qui restent en chemin, et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les générations nouvelles fussent condamnées à mesurer leur pas sur celles qui s’en vont, le progrès dont nous parlions tout à l’heure chez le comte Corazza, mon ami, serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de sens.

— J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant avec attention la personne qui venait de l’interpeller et qu’il reconnut en effet pour une de celles qu’il avait vues dans la maison Corazza, — j’ignorais qu’il vous serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage par une si belle nuit, car je me serais fait un devoir de vous attendre. Aussi bien, rien ne me presse. C’est plutôt le besoin de mouvement que le désir d’arriver chez moi, où je n’ai que faire, qui me faisait bâter le pas.

— Parfaitement dit…, répliqua l’inconnu en prenant sans façon le bras du chevalier. Le besoin de mouvement, le besoin d’agir et d’exercer la force dont on se sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un but déterminé,… voilà ce qui caractérise la jeunesse dans tous les temps, et cela suffit pour que le monde change et se transforme sans cesse. Mais si à cet instinct permanent de la vie il s’ajoute une idée qui en concentre les aspirations, oh ! alors on enfante des miracles. C’est ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier, car le temps où nous vivons est gros d’événemens mémorables.

— Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine, monsieur ? répondit Lorenzo d’une voix modeste.

— Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère une révolution. Le monde est vieux, j’entends le monde moral, car pour la matière, elle est ce que nous la faisons, un témoin passif de notre existence, une conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel à la société européenne. Les pouvoirs publics, les institutions et les classes qui détiennent l’autorité sont usés et ne répondent plus aux besoins, de l’opinion. Que faire dans une pareille situation, entre un passé qui ne peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa place ? Faudra-t-il que les générations qui portent avec elles l’esprit de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée de sa justice, de sa providence et des limites qu’elle s’impose, faudra t-il que ces générations s’agenouillent devant des sépulcres blanchis, et que la vie recule devant la mort ? Ce serait inique, si fort heureusement ce n’était impossible. Or on n’obtiendra jamais des pouvoirs existans l’aveu, même implicite, de leur impuissance, et leur résignation à un ordre plus équitable où ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes de la souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence, l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte comme la nature : elle brise ce qui ne cède pas, et tranche par l’épée un nœud qu’on se refuse à délier pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni la révolution française, qui les résume et en féconde les principes, n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le concours de la force. Le paganisme a résisté tant qu’il a pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas faute de s’être défendu par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’église sont remplies de pages sanglantes et d’horreurs salutaires, comme disent les casuistes.

— Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que la vérité ne puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, et qu’il faille le concours de la force pour faire triompher l’esprit. À quoi servent alors la conscience et la raison, s’il nous faut employer l’épée pour protéger le juste et proclamer le vrai ?

— Oh ! sancta simplicitas ! répondit l’inconnu en souriant, voilà bien le langage d’un jeune homme de vingt ans, qui explique le Phédon peut-être ou la Cité de Dieu de saint Augustin ! Vous pensez donc, mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit, qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour être subitement édifié ? S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parens seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire, en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge ; mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en tirait ! Lorsque le Christ disait : Mon royaume n’est pas de ce monde, ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la vigilance des pouvoirs politiques, car, aussitôt que ses disciples ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui la moitié de l’Europe et une partie du Nouveau-Monde ? L’esprit de la révolution française, sorti, de cette même source d’amour et de miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à un tribunal dont la juridiction, d’abord très restreinte et aussi élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la sueur de son front : cette portion de vérité relative qui constitue la civilisation d’une époque. Eh bien ! mon cher chevalier, nous sommes précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse ; c’est la religion de la jeunesse et de la vie qui vient prendre la place d’une doctrine épuisée, d’un culte de vieillards, la religion de la mort. Aussi voyez la misérable contenance de nos pères conscrits à la veille de si grands événemens ! Irrésolus et tremblans, lâches et perfides, ils ne savent ni conjurer le destin par des sacrifices expiatoires et des réformes nécessaires, ni se défendre ouvertement contre le danger qui les menace. Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le sénat de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le Capitole, au lieu de se préparer à les combattre ou de leur tendre la main pour partager avec eux les dépouilles de la vieille Italie. Malheureusement on ne trouvera pas un Camille cette fois pour défendre une cité dont les jours sont comptés.

— Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, ce ne sont pas la les sentimens d’un bon Vénitien. J’ignore si nous devons craindre réellement tous les malheurs que vous nous annoncez, mais dans aucun temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance de son pays.

— Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite la chute de Venise plutôt que le triomphe de la justice ? Contrairement à la formule historique de l’aristocratie du livre d’or, je dirai : « Je suis homme avant d’être Vénitien, » et le bonheur des peuples me touche un peu plus que les intérêts d’une oligarchie odieuse et tyrannique. Je m’étonne de voir le fils de Catarina Sarti se faire le champion d’un ordre social plein d’iniquités, où le mérite, le courage, la vertu même, sont des titres à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant plus généreux de votre part, que cette aristocratie impuissante et jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, a laissé mourir votre père dans un coin de l’Asie, loin de sa patrie, où ses grands talens faisaient ombrage à la famille Zeno. .. À propos, dit l’inconnu après avoir fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ? répondit Lorenzo, un peu distrait par ce qu’il venait d’entendre.

— Parbleu ! les fiançailles de la signora Beata Zeno avec le cheva lier Grimani. On ne parle depuis quinze jours dans tout Venise que de leur prochain mariage. Vous allez sans doute assister aux noces de la noble fille de votre protecteur ? Elles seront très brillantes, à ce qu’on assure, et les poètes de carrefour ont déjà rimé de beaux sonnets en l’honneur de cette alliance de deux illustres familles patriciennes.

Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée que par une petite lampe qui brûlait aux pieds d’une madone, l’inconnu, s’arrêtant tout court, ajouta : — Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissantes ; monsieur le chevalier ? Non seulement j’ai été fort lié avec votre père dans ma jeunesse, mais rappelez-vous que, il y a six ou sept ans, j’ai eu l’honneur de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, et de vous donner quelques renseignemens sur le personnel et les mœurs de cette société vénitienne dont je puis vous annoncer aujourd’hui la chute inévitable. Felice notte, signor cavalière, dit-il en s’éloignant de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait d’entendre.

Assailli par une foule de sentimens et comme frappé de stupeur, Lorenzo resta quelque temps immobile au coin de la rue où l’inconnu l’avait quitté ; puis il se mit à marcher précipitamment et sans but, emporté qu’il était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser. — Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant une exclamation douloureuse, est-il bien possible que cet homme m’ait dit la vérité ? Beata épouserait le chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un mystère d’un si grand événement ! Pourquoi me tromper ainsi, et quel intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles mémorables qui retentissent encore au fond de mon cœur : allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais ? N’aurait-il voulu me combler de ses faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa maison que pour mieux marquer la distance qui me sépare de sa fille et de tourner mon ambition du but où elle aspire ? La scène de la bibliothèque, le long discours qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation paternelle n’aurait donc été qu’un piège tendu à ma crédulité, un stratagème de tyrannie pour me séparer de Beata, dont il aurait deviné les sentimens secrets ? Ah ! je comprends maintenant la sécurité du chevalier Grimani et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, puisqu’il était certain d’obtenir la main de Beata, qui lui est promise sans doute depuis longtemps. Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le droit des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la science de Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, mon bien, ma vie, l’unique objet de mes rêves et de mes aspirations ! O mon Dieu ! se dit-il tout à coup en sanglotant, assis sur une borne devant une église, Beata aussi m’aurait trompé ! cette âme si noble et si pure se serait donc jouée de moi, ou bien le spectacle de mon amour n’aura été pour elle qu’un prélude agréable à une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune fille sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne ! Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être au fond de son cœur comme un mirage de la jeunesse, comme un rêve inachevé, comme une goutte de poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones de la grandeur.

Ces mots à peine articulés s’échappaient en désordre de son cœur oppressé à travers les larmes qui inondaient son visage. — Mais c’est impossible, s’écria-t-il après un court silence et par un de ces contrastes si naturels à la passion, non, Beata n’a pu me trahir ! Jamais le mensonge ni la dissimulation n’ont approché de cette âme digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle m’a laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai vues couler, la promenade à Murano, l’accueil qu’elle m’a fait pendant les derniers instans de mon séjour à Venise et à la grande soirée du palais Zeno, lorsque, tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me fit signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout bas d’une voix tremblante : ah ! signora… que ne puis-je mourir aujourd’hui ! l’expression d’ineffable douceur que je vis éclater alors dans ses beaux yeux,… l’accent de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche adorée en chantant le duo de Paisiello :

Ne’ giorni tuoi felici
Ricordati di me…


non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie vulgaire. Tout mon être me répond de la sincérité de ses sentimens : c’est bien son cœur qui parlait au mien, car l’amour ne peut pas plus se cacher que la lumière. On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée… elle aura succombé, comme succombent toutes les femmes, de lassitude morale et pour avoir la paix domestique. Après avoir tué le père, on veut torturer et déshonorer le fils ; mais ils prennent mal leur temps pour accomplir ce second sacrifice : le fils ne se laissera pas égorger aussi facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai sur prendre ce vieillard hypocrite qui apporte dans sa famille les habitudes d’un inquisiteur d’état, et je lui prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les leçons qu’on lui a payées à l’université de Padoue.

Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si inattendue, passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, de la superbe juvénile aux larmes de l’amour, qui était la force et aussi la faiblesse de ce caractère passionné. Il fut surpris par les premières clartés du jour errant encore sous les longues arcades de la ville silencieuse. Cependant des groupes d’étudians, qui paraissaient se diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient de toutes parts en poussant des cris joyeux. Les uns avaient à leurs chapeaux de larges cocardes tricolores, les autres portaient des bannières illustrées de légendes philosophiques ; des bandes de musiciens précédaient quelques-uns de ces groupes en jouant des airs nouveaux d’un rhythme vif et entraînant. Lorenzo, épuisé par la fatigue et absorbé dans ses réflexions douloureuses, regardait ce spectacle d’un œil indifférent et sans y rien comprendre lorsqu’il s’entendit interpeller.

— Eh bien ! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des nôtres ? Que faites-vous donc la tout seul à rêver, à contempler l’aurore aux doigts de rose, comme dit le vieil Homère ? Venez donc avec nous, si vous voulez arracher la belle Hélène des bras de son ravisseur, car nous allons détrôner la race de Priam.

— Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le groupe d’où partait l’interpellation, nous allons prendre la ville de Neptune, Neptunia Troja, le siège du patriciat et de la tyrannie. Joignez-vous à nous, les dieux immortels nous ont promis la victoire !

Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries d’écoliers émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours grossissant des curieux, et se trouva conduit machinalement sur la grande place qui est à côté de la cathédrale. Elle était déjà remplie de nombreuses escouades de jeunes gens qui, à un signai donné, formèrent un vaste cercle autour de plusieurs individus parmi lesquels un surtout se distinguait par l’autorité de son langage. Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha de la foule et pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas peu surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant la nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards, c’est lui qui paraissait être l’instigateur de ce rassemblement, dont il expliqua la cause en quelques paroles véhémentes. « Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, pourquoi nous sommes réunis ici ; nous allons remettre au provéditeur la pétition que vous avez tous signée pour demander au sénat la réforme de la vieille constitution de Venise. Les temps sont changés ;… il faut que les lois changent et deviennent l’expression des nouveaux besoins de la société. C’est à la jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser la vie politique conformément au nouvel idéal de justice qui s’élève dans l’humanité, car la jeunesse, vierge de toute souillure et de toute préoccupation égoïste, est la voix de Dieu sur la terre, vox Dei, l’organe du progrès et de la beauté morale, ainsi que le dit Aristote dans l’admirable pas sage de sa Rhétorique que vous connaissez tous. Les générations s’épuisent et, se nouent, comme les arbres où la sève ne circule plus, et, si la jeunesse n’existait pas, il faudrait l’inventer, ne fût-ce que pour transmettre intactes les notions du juste, fécondées par l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie divine ; Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire par les promesses fallacieuses dont les pouvoirs sont si prodigues ; soyez fermes, parlez haut, et l’on vous écoutera. Vous avez pour vous le droit ;… vous aurez bientôt la force qui descend les Alpes, avec les bataillons de cette grande et généreuse nation dont le drapeau est le labarum d’une révolution qui fera le tour du monde.

« Oui, giovinetti, reprit-il d’une voix plus énergique, c’est la religion du progrès, du mouvement et de la vie que nous apportent les disciples de Voltaire et de Rousseau, ces deux apôtres de la raison et du sentiment qui valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs d’une religion pervertie, d’une religion d’enfans, où le diable joue un plus grand rôle que le bon. Dieu. Savez-vous ce que c’est que le démon ? C’est le mal, c’est l’ignorance qu’il faut extirper sur la terre ; c’est l’oppression du faible par le fort, c’est l’hypocrisie, c’est le triomphe de l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu de la vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience et de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et de Bacon, de Descartes et de Galilée, dont le philosophe florentin a pu dire à ceux qui en niaient l’existence : E pur si muove ! Il se meut en effet, il marche, il grandit sans cesse avec nos connaissances et l’amour de la justice, le Dieu vivant dont les perfections sont celles de nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent, comme l’a dit aussi un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. Au nom de ce Dieu de lumières, qui proclame la liberté, allons protester contre, celui qui prêche l’ignorance et consacre la tyrannie ! »

Des cris tumultueux de viva la Franzia ! viva la libertà ! accueillirent ce discours provocateur. Les étudians s’ébranlèrent aussitôt après et s’acheminèrent avec beaucoup de discipline vers le palais de la Ragione (l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la force publique et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs jours. L’autorité, loin de sévir avec la rigueur qui lui était habituelle, se montra patiente et modérée, parce que, connaissant l’état des esprits, elle craignait une insurrection générale des provinces de terre ferme [4].

Entraîné dans cette révolte des étudians de Padoue, Lorenzo y déploya une exaltation qui fut remarquée. Poursuivi par un sbire, il fut arrêté après avoir reçu un coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort heureusement par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché en considération du sénateur. Zeno, dont on le croyait parent. Le chevalier quitta Padoue quelques jours après ces tristes événemens et se rendit à Venise. On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. Tout le monde était sorti, excepté les domestiques, qui parurent étonnés de le voir un bras en écharpe. — Eh quoi ! c’est vous, monsieur le chevalier ? lui dit le vieux Bernabo, les yeux écarquillés de surprime.

— Eh ! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu ; qu’as-tu à me dire ?

— Oh ! rien, murmura le vieillard en branlant la tête d’un air de pitié.

Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher sans demander d’autres explications de l’accueil qu’on lui faisait. Il passa une nuit pénible, moins tourmenté de sa blessure, qui était pourtant douloureuse, que des tristes idées dont il ne pouvait se défendre.

Le lendemain, de très bonne heure, l’abbé Zamaria entra dans la chambre de Lorenzo, et lui dit aussitôt en l’embrassant avec effusion : — Te voilà donc, mon cher enfant ! Que je suis heureux de te revoir, bien que tu m’aies un peu négligé pendant les deux années que tu as passées à Padoue ! Ah çà ! tu es blessé, m’a-t-on dit.

— Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette marque de véritable affection ; mais la blessure n’a rien de dangereux.

— Tant mieux ! je voudrais qu’il en fût de même de tous les autres maux que je prévois.

Après quelques instans de silence, l’abbé dit à Lorenzo en le regardant avec une expression de gravité qui contrastait avec l’aimable insouciance de son caractère : — Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si courroucé contre toi ? Sans doute quelque folie de jeune homme dont le bruit sera venu à ses oreilles. Je ne l’ai jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne d’autant plus de sa part que nous sommes à la veille d’un grand événement qui comble tous ses vœux et répand la joie dans la maison. Tu sais que Beata se marie avec le chevalier Grimani ?

— C’est donc vrai ? répondit Lorenzo en se levant brusquement sur son séant… Et quand doit avoir lieu ce bel hymenée ?

— Aussitôt que la signora sera remise d’une légère indisposition qui la retient dans son appartement depuis une quinzaine de jours, répondit l’abbé sans remarquer l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie pour la première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas bien trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin.

— Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide ironie, d’être arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations aux vôtres et prendre ma part de la joie commune.

— Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en faisant un effort sur lui-même, je ne dois pas te cacher que je suis chargé d’une pénible mission. J’ignore quelle faute tu as pu commettre… mais ta présence dans ce palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te dire qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement, mais comme tu es malade, je prends sur moi d’obtenir quelques jours de répit. Du reste, continua l’abbé, visiblement soulagé, son excellence ne te retire aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère qu’il a placée sur ta tête, et avec cela, per Bacco ! tu pourras encore vivre da gentiluomo.

— Merci, mon cher maître, de votre intervention, répondit Lorenzo en se précipitant hors de son lit. Je ne suis pas assez malade pour abuser plus longtemps des bontés de son excellence. Ce que j’ai fait à Padoue, je suis prêt à le recommencer à Venise en protestant contre l’odieuse oligarchie qui nous opprime depuis si longtemps.

Gesu Maria ! s’écria l’abbé en portant ses deux mains sur sa perruque ébranlée. Mon pauvre garçon, tu as donc contracté aussi la maladie du jour ? Hélas ! si tu avais suivi mes conseils, tu nous aurais composé un bel opéra pour le théâtre San-Benedetto, au lieu d’aller te gâter l’esprit et le cœur avec cette creuse métaphysique du Contrat social de Rousseau que tu aimes tant. Mais, per dio santo ! à quelque chose malheur est bon. La musique que tu allais abandonner, ingrat que tu es, t’ouvre ses bras et te consolera des mécomptes d’une ambition fourvoyée. Crois-moi, mon cher Lorenzo, il vaut mieux chanter les beaux sentimens du cœur humain que d’être un mauvais conspirateur. Tu ne changeras pas les hommes par tes discours et ta sotte philosophie ; tu peux au contraire les adoucir en les charmant, en faisant vibrer la bonne note qu’ils ont tous au fond de l’âme, où Dieu l’a laissée tomber, comme une étoile de son firmament. Comme dit le divin Arioste :

Quel che l’uom vede, amor gli fa invisibile
E l’invisibil fa veder amor [5].


Telle est la puissance des beaux-arts, et surtout de la musique, qui nous dispose à la bienveillance, en endormant la bête féroce qui rugit dans les profondeurs de notre être.

— J’ai à vous remercier de vos conseils et de la sollicitude paternelle que vous m’avez témoignée depuis tant d’années, répondit Lorenzo avec une fermeté qui surprit l’abbé ; mais je ne dois pas vous cacher plus longtemps, cher et vénérable maître, qu’en me croyant destiné à la carrière de compositeur, vous vous êtes trompé sur ma vocation. J’aime beaucoup la musique, c’est un délicieux et noble délassement, qui console de bien des peines, mais qui ne peut suffire à un esprit inquiet, avide et chercheur de grandes vérités. Je ne suis rien, et je ne sais pas grand’chose. Mon esprit et mon cœur ne sont remplis que de rêves, que d’aspirations confuses, que d’élans généreux, qui peut-être n’aboutiront jamais et feront le malheur de ma vie ; mais je ne donnerais pas la liberté et la béatitude intérieures dont je jouis pour la gloire d’un Raphaël ou d’un Palestrina, d’un Titien ou d’un Marcello. Je vous livre le secret des infirmités de ma nature, continua le chevalier, qui achevait de s’habiller. Je ne veux point emprisonner mon intelligence dans quelques notes de musique qui m’empêcheraient de voir et d’admirer la lumière des cieux. Les artistes ne sont que des enfans divinement inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte, sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent, ni du but qu’ils se proposent. Ils aiment, ils chantent, ils existent comme l’oiseau dans l’espace, et traversent la vie sans en comprendre les mystères. Je ne me sens pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée que je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente pas. Je suis à la fois et plus modeste et plus ambitieux que vous ne me croyez, cher maître. Avant tout, je veux avoir du loisir dans la pensée et de l’horizon dans l’âme pour comprendre et aimer tout ce qui est beau. Étudier l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre, fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les ailes de l’amour à la connaissance des lois et de cette harmonie du monde qui ravissait l’es sages, voilà un plus digne emploi de l’activité humaine que de passer son temps à divertir la foule avec des chansons.

— Bagatelle ! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné, en regardant Lorenzo, qui marchait à grands pas dans la chambre ; il te faudra l’échelle de Jacob pour opérer cette merveilleuse ascension et entendre la pauvre harmonie de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle du Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y oublier le contre-point que je t’ai enseigné et nous en rapporter toutes les billevesées de la république de Platon !

— Avec tout le respect que je vous dois, cher maître, répondit Lorenzo sans se laisser déconcerter par les railleries de l’abbé Zamaria, vous ne comprenez rien à ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours pour un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin destiné à porter l’encens et à chanter les louanges du Seigneur. Un dieu bien autrement puissant que le Dieu des Juifs s’est révélé à moi et parle à mon cœur. Vous n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle qui, à sa voix,

Sort du fond des déserts brillante de clartés !


C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, me transporte, et dont je veux suivre les lois.

— Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria, douloureusement affecté, je vois et je comprends très bien que tu es fou, comme l’était ton père, et que, comme lui, tu gaspilleras de belles facultés.

Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation attristait fort, Lorenzo quitta le jour même le palais Zeno. Il alla se loger dans un petit appartement, alla Giudecca, avec son domestique Vecchiotto. En proie à la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit pas, dans les premiers momens, toute la profondeur de sa chute. Il se jeta dans le tourbillon de Venise, il courut les théâtres, les casinos, cherchant à s’étourdir, à se donner de l’importance et à user la fièvre qui le dévorait ; mais après quelques semaines de dissipations et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer toutes les portes des maisons amies, qu’il n’entendit plus parler de Beata et qu’il vit échouer toutes les tentatives qu’il avait faites pour la rencontrer et lui parler, il comprit qu’un grand changement venait de s’accomplir dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis qu’il ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace et le concours des événement politiques qui se préparaient. Ce n’est pas que le chevalier Sarti fût animé d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son cœur ! Non, ses aspirations généreuses vers une meilleure organisation des sociétés humaines ne cachaient pas sous de vaines paroles cette haine des supériorités naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune, ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir la sphère de son activité morale, Lorenzo, dont le cœur était rempli de tendresse et de véritable dévotion pour tout ce qui est grand et noble, s’était formé un idéal de la vie qui se confondait avec son amour pour Beata, l’unique et forte passion de son âme. Pour plaire à la femme qui planait au-dessus de son imagination ravie, il était capable de tout entreprendre et de tout supporter ; mais cet amour méconnu ou dédaigné pouvait le porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence vive et fort étendue, doué à un très haut degré de cette sagacité d’observation qui caractérise les Vénitiens, le chevalier Sarti tempérait ou, pour mieux dire, il affaiblissait ces qualités militantes de l’esprit par un penchant à la rêverie, par un goût excessif pour les fictions romanesques qui en eût fait plutôt un poète qu’un homme politique. Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des étudians de Padoue que par les suggestions de cet inconnu dont nous avons parlé, et, une fois dans la mêlée, il n’était pas dans le caractère de Lorenzo d’y jouer un rôle secondaire.

Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance du sénateur Zeno. Dans le rapport qui fut transmis aux inquisiteurs d’état, le nom du chevalier Sarti figurait parmi les instigateurs de ce désordre. On pense quelle dut être la surprise de ce grave personnage en apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa famille était compromis dans une manifestation contre le gouvernement de Venise ! Les circonstances étaient trop périlleuses et l’esprit public trop disposé à l’insubordination pour qu’un homme comme le sénateur Zeno hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna immédiatement à l’abbé Zamaria d’éloigner de son palais ce jeune téméraire qui avait pu oublier le rang où il avait été élevé et les bienfaits dont on l’avait comblé. Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir plus aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé Zamaria lui-même dut mettre de la réserve dans ses relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait plus qu’à de rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut également repoussé de toutes les maisons patriciennes où il avait été introduit par la faveur du sénateur.


II

Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait pu se défendre de tristes pressentimens. L’absence de son jeune ami, en laissant un grand vide dans son cœur, lui avait fait mieux comprendre le sérieux d’une affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à se distraire, à s’étourdir ; elle essaya de s’attacher sincèrement au chevalier Grimani, toujours empressé et plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre défaut à ses yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour dissiper ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient qu’accroître l’intensité de son amour. Le souvenir de la journée passée à Murano avec Tognina, où Lorenzo lui était apparu tel que son âme l’avait entrevu dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses les passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet qui les a fait naître ! bienheureuses les natures élevées qui, au réveil de la raison, peuvent être fières du choix qu’elles ont fait dans les ténèbres de l’instinct et du sentiment ! Ne pouvant supporter la solitude qui s’était faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise, accablée de cet ennui mortel de l’absence, que connaissent bien ceux qui ont aimé, pressée d’un autre côté par les instances de son père d’accomplir enfin la promesse donnée depuis longtemps au chevalier Grimani, Beata, surmontant la réserve toujours excessive de son caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en lui peignant toutes les perplexités de son cœur. Puis, comme les réponses de son amie se faisaient quelquefois attendre et qu’elle était chaque jour plus impatiente d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé était visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque temps à la villa Cadolce auprès de son oncle, le saint abbé. Lorenzo était loin de se douter que Beata fût aussi près de lui, et dans les lettres fréquentes qu’échangeait avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il fallut retourner à Venise, où le sénateur rappelait sa fille pour conclure le mariage dont il avait hâté les préparatifs en son absence. C’est sur ces entrefaites qu’avaient eu lieu la révolte des étudians et l’expulsion de Lorenzo du palais Zeno.

Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste événement : aucune illusion n’était plus possible sur les intentions de son père, et son rêve de bonheur se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de la tempête. Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon de sa jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, presque un fils, un amant enfin sur qui s’étaient concentrées toutes ses affections, cette noble créature se consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son dépérissement. Tognina lui avait conseillé de s’adresser au chevalier Grimani et d’invoquer la générosité bien connue de son caractère en lui dévoilant la vérité. La pudeur d’une femme qui répugne toujours à de pareils aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de révéler sa faiblesse pour un jeune homme dont elle avait recueilli l’enfance, lui rendaient cette démarche odieuse et impraticable. Si elle avait eu quelques années de moins et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, Beata aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier Grimani et de l’opinion publique. C’est ce scrupule de la femme, bien plus que l’obéissance de la fille et les préjugés de la gentildonna, qui empêchait aussi Beata de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de compatir à des peines qui avaient fait le tourment de sa propre existence. Comme il arrive toujours en pareil cas aux femmes les plus énergiques, Beata, au lieu d’agir, de prendre une décision quelconque, d’affronter les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna à la tristesse, au découragement le plus profond. Elle n’eut même pas la hardiesse de sortir de son appartement le jour où Lorenzo fut chassé du palais de son père : c’est cachée derrière les rideaux de sa fenêtre qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la gondole qui emportait toutes les joies de sa vie.

Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir de l’altération de ses traits, de la langueur qui dévorait ses charmes et une santé qui jusqu’alors avait toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur l’opportunité de son mariage, et lui demanda même si elle avait quelque répugnance à une union tant désirée par les deux familles. Beata ne répondit que d’une manière évasive, louant les qualités du chevalier Grimani, et ne manifestant ni un très vif désir de lui appartenir, ni la volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et qu’il ne pouvait pas soupçonner la véritable cause du malaise où il la voyait, il fit retarder les préparatifs du mariage. Le chevalier Grimani lui-même était allé au devant de ce désir, averti par la camériste Teresa et le médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de l’arracher de son appartement, où elle se consumait dans une solitude douloureuse.

Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni moins gaie ni moins bruyante que dans les temps de sa grandeur. Ce peuple, qu’on avait désaccoutumé depuis si longtemps de réfléchir sur le sort et le gouvernement de son pays, s’abandonnait comme un enfant à l’ivresse de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec les bénéfices du pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait bien d’une manière vague, par les gazettes et les nombreux étrangers qui remplissaient Venise, les grands événemens de la révolution française ; mais la foule ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de plus qui lui promettait de nouveaux plaisirs. L’or, les voluptés faciles, les mascarades et les concerts étourdissaient ce peuple charmant, qui, ainsi qu’un alcyon, s’endormait sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux de la vie commune. Elle errait comme une âme désolée le long des canaux solitaires, sur le chemin de Murano, où elle était invinciblement attirée par le souvenir du plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté dans ce monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse au fond de la gondole, Beata passait des heures entières en face du jardin de San-Stefano, s’efforçant de ressaisir par la pensée l’instant suprême, l’heure bénie de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné le douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la Vicentina, mais c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la rédemption de l’amour. Beata, qui avait appris indirectement que Lorenzo demeurait sur le canal de la Giudecca, le traversait en gondole plusieurs fois le jour, heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir peut-être. Souvent elle se faisait suivre d’une barque chargée de musiciens dont les doux accords, épurés par le silence de la nuit, berçaient son cœur et assoupissaient sa tristesse dans un rêve de divines espérances. Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à sa passion, la fille du sénateur se mêlait fréquemment à la foule qui, pendant le carnaval, remplissait nuit et jour la place Saint-Marc. Déguisée et le visage couvert d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste, qui était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble et chère maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu de ces ombres errantes de la folie populaire, celui qui était pour elle toutes les délices de la vie. Chaque fois qu’elle était coudoyée par un masque qui avait quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo, elle tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux lazzi, aux propos joyeux, aux déclarations furtives qu’échangeaient entr’eux les promeneurs inconnus, espérant y saisir l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si elle voyait deux individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec mystère vers la Piazzetta, loin de ce magnifique théâtre où éclatait l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique, Beata rougissait et se disait en soupirant : « Hélas ! il n’y a que moi de seule au monde ; il n’y a que moi qui ne puisse partager avec personne les peines et les joies de mon âme ! »

À la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu de la gaieté universelle, pensive et solitaire au milieu de la foule étourdie, le cœur rempli d’une sainte émotion, le regard perdu dans l’horizon de sa courte existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres pressentimens et pleurant un passé glorieux qui ne devait plus renaître.

Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle savait chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau. La Nouvelle Héloïse produisit sur la fille du sénateur une impression d’autant plus profonde, qu’elle y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation. Ce qui, dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité et le goût de Beata dans les trop vives peintures du grand écrivain fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression d’une vérité touchante. Son illusion fut encore plus grande quand elle lut l’épisode immortel du cinquième chant de la Divine Comédie. Tout, dans la destinée de Francesca da Rimini, semblait correspondre à celle de Beata : naissance illustre, beauté, tendresse, amour invincible, et aussi fatal peut-être dans sa fin dernière ! Il n’est pas jusqu’au rayon de grâce et de mélancolie divine dont le poète a éclairé cette noble victime de la passion qui ne se trouvât être le partage de Beata. Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque, accoudée sur le bord de son lit, elle se récitait tout bas ces vers, qui sont aujourd’hui dans toutes les mémoires, et dont chaque mot allait remuer les fibres les plus secrètes de son cœur :

… Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio !


Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses qu’elle s’adressait à elle-même, et comme une enfant qui s’attendrit au bruit de ses propres sanglots, elle se répondait, du fond de son âme attristée :

 … Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria


Ce regret del tempo felice était d’autant plus amer au cœur de la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que Lorenzo, et cette inégalité dans la chaîne des jours écoulés la remplissait de confusion et de remords innocens. Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant la nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des lagunes, s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs, ponte dei Sospiri, pour écouter ce lamento de l’éternelle douleur de l’amour murmuré par un gondolier sous la dictée du plus grand musicien dramatique des temps modernes, de l’auteur d’Otello, qui a pu s’inspirer à la fois de Dante et de Shakspeare…, et on aura presqu’une vision della citta dolente, de l’empire ténébreux, telle que nous l’a laissée le vates du christianisme : tant il est vrai que les intuitions de la poésie sont les sources fécondes des grandes réalités de l’histoire, cette Arachné laborieuse qui tisse incessamment le rêve divin !

Depuis quelque temps, la fille du sénateur, ne sachant où trouver le repos, qui la fuyait partout, allait assez volontiers à l’église. J’ai déjà dit que les sentimens religieux de Beata n’avaient jamais eu rien d’excessif ni de très arrêté dans leur objet. Les croyances de la jeune patricienne, née au déclin d’une société qui n’avait de culte fervent que pour le plaisir, se confondaient avec les aspirations de son âme généreuse, et se réduisaient dans la pratique au respect des bienséances sociales, qui était la grande règle de sa conduite. Tant que son amour pour Lorenzo fut la source de félicités intimes qui lui laissaient entrevoir le bonheur, sa religion, qui avait le sourire de l’espérance, était comme un hymne d’actions de grâce à la vie et à l’être mystérieux qui la dispense ; mais, en perdant ses illusions les plus chères, Beata éprouva le besoin de tous les cœurs malheureux, celui d’un ami discret et compatissant. Attirée à l’église par les convenances du monde, par le désœuvrement et le spectacle des cérémonies liturgiques qui à Venise s’accomplissaient avec beaucoup d’éclat, Beata finit par y trouver un apaisement qu’elle n’avait point soupçonné. Les prières publiques, en passant de la bouche du prêtre dans celle des fidèles, qui en répercutait les accens, communiquaient à son âme un tressaillement salutaire qui en dissipait les langueurs.

Un jour de la semaine sainte de l’année 1795, Beata se trouvait à l’église San-Geminiano, située au fond de la place Saint-Marc, en face de la basilique. Il pouvait être cinq heures du soir. Le jour déclinait, et les ténèbres envahissaient déjà les deux nefs latérales où régnait le plus grand silence. Quelques lampes disséminées çà et là dans les chapelles particulières projetaient une lumière douteuse qui ne faisait qu’accroître l’impression de recueillement qu’on y éprouvait. Il n’y avait encore que peu de monde dans l’église, lors qu’un groupe de femmes placées dans une tribune grillée derrière le grand autel se mit à chanter tout bas un cantique à la Vierge à deux parties, de l’effet le plus suave. Un autre chœur de femmes également invisibles, qui se tenaient dans une tribune semblable, du côté opposé, répondit par une antistrophe qui complétait le sens de la première. Les deux chœurs dialoguaient ainsi, et puis confondaient leurs accords, pour se séparer encore et se réunir de nouveau dans un ensemble plein de tendresse et d’onction divine ; Beata, qui était agenouillée sur une chaise à côté d’un gros pilier qui la dérobait à la vue, écoutait ces voix virginales en s’abandonnant à une pieuse rêverie qui n’était point dépourvue de charme. Son cœur, toujours rempli du même objet, s’appliquait naïvement le sens des paroles sacrées et se gonflait sous la pression de la douleur immortelle. — Mon Dieu ! s’écria-t-elle tout à coup, ayez aussi pitié de moi ! — En proférant ces mots entrecoupés de soupirs, Beata joignit ses deux mains, et, laissant tomber à terre son livre de prières, resta plongée pendant quelques secondes dans une sorte d’extase qui fit jaillir de son âme contristée comme un éclair furtif d’espérance et de miséricorde. Elle se levait enfin rassérénée par l’émotion qu’elle venait d’éprouver, lorsque, voulant chercher son livre de prières qu’elle ne trouvait plus sous sa main, elle aperçut Lorenzo, qui pleurait à ses côtés, pressant contre son cœur ce livre de l’éternel amour, dont il s’était emparé pendant le recueillement de Beata. Il allait s’approcher d’elle et lui parler, quand il en fut empêché par quelques personnes de la connaissance de la signora, qui la saluèrent et sortirent avec elle de l’église.

Quinze ou vingt jours après l’incident que je viens de raconter, le deux avril 1795 (car le chevalier avait fait encadrer cette date mémorable dans un médaillon qu’il portait nuit et jour suspendu à son cou), Lorenzo stationnait dans une gondole sur le Grand-Canal, presque en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il était encore en possession du livre de prières, qu’il devait conserver du reste jusqu’à son dernier soupir. Il était plus de deux heures du matin. La vie commençait à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait plus que le clapotement des vagues endormies venant se briser contre les escaliers de marbre qui réfrénaient leur indocilité. La lune resplendissante versait sur le Canalazzo une lumière encore adoucie par un rideau de nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se rendant d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La tiédeur printanière de l’atmosphère, le silence, la nuit parsemée d’étoiles qui s’égayaient dans les profondeurs des cieux, les nombreux palais qui bordaient les deux rives surmontés de statuettes élégantes qui pro jetaient leur ombre dans les eaux du canal, quelques falots dont la pâle lumière signalait au loin le traghetto de la Piazzetta, et de l’autre côté le pont du Rialto, tout cela formait un tableau étrange et fantastique qui communiquait à l’âme je ne sais quelle impression de langueur et de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa gondole, avait les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui était garni de fleurs. Il épiait le moindre mouvement et semblait avoir le pressentiment de quelque faveur de la fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur le balcon s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles épaules, venait respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. S’appuyant sur le rebord du balcon, elle y resta plusieurs secondes inclinée sur le canal et comme absorbée dans une pensée unique ; on eût dit une apparition céleste évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle se retira du balcon, avança une chaise et s’assit sur la limite de son appartement, de telle manière que Lorenzo ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole, que les plis ondoyans de sa robe blanche. Le doux frémissement d’un instrument à cordes se fit entendre bientôt, et vint pour ainsi dire prêter au silence son langage harmonieux. Beata avait pris son violoncelle, dont elle jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de grâce, et, préludant par quelques arpèges délicats, elle laissa ensuite son cœur ému exhaler cette plainte de l’amour et de la jeunesse évanouie :

Nel cor più non mi sento
Brillar la gioventù.
Amor, del mio tormento,
Amor, sei colpa tù !

« Hélas ! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de la vie ! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourmens ! »

Cette adorable mélodie de Paisiello [6] sortait de la poitrine de Beata en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit immédiatement :

Ti sento, si, ti sento,
Bel fior di gioventù !:
Amor, del mio tormento,
Amor, sei colpa tù !

« Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie ! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourmens ! »


Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre. Il s’élance aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. O mon Dieu ! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant leurs soupirs dans un baiser ineffable !

Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras. Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation.

— Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le seuil de cette porte ? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu oses m’outrager ainsi ? Tu n’as pas encore appris à distinguer une gentildonna d’une baladine de place publique ? Ingannatore ! ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes.

Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole.

— Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de m’échapper… Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point ? Comment avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous ?

— Ce que je vous veux ? répondit Lorenzo en sanglotant. Hélas ! pouvez-vous me le demander ? Voilà plus d’un an que je tourne autour de ce palais sans pouvoir y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir de cet appartement m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le seul bien qui m’attache à la vie.

— Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus calme ; mais vous avez commis une grande imprudence, car si mon père vous surprenait ici, vous seriez perdu.

— Eh ! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une seconde fois de son palais, qu’il me fasse appréhender par ses sbires et jeter dans un puits de la tyrannie patricienne ! Je supporterai tout avec joie,… si vous daignez compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, cher et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez soulevé de terre et introduit dans les régions sereines de la vie, dites un mot, et je retombe dans le néant d’où vous m’avez tiré,… car je vous adore.

Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait toutes les fibres de son âme, Beata resta muette et comme enivrée de sa félicité ; puis, rompant un silence qui lui pesait, elle dit d’une voix languissante : — Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous !

À cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata, Lorenzo, ne se contenant plus, se lève et s’écrie avec un véritable transport : — Dieu du ciel ! ai-je bien entendu ? Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque pitié de moi, Beata ! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas indifférent ? Ah ! s’il est vrai que vous éprouviez pour moi plus que de la compassion, si votre cœur n’est point insensible aux vœux que je forme depuis que la Providence m’a conduit à vos pieds, si vous ne repoussez pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de votre image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, Eh bien ! suivez-moi, partons ensemble ; allons chercher sur la terre étrangère un refuge, un coin paisible où il me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis jeune, j’ai quelques talens, je travaillerai, et je m’efforcerai de tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, partons, et que l’amour conduise nos pas vers un port fortuné !

En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait la taille de Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina sa tête charmante sur l’épaule de son amant. Après un instant de ravissement silencieux : — Hélas ! répondit Beata en se dégageant de la douce étreinte, c’est là un beau rêve impossible. Vous oubliez, Lorenzo, que je suis la fille du sénateur Zeno.

— C’est vrai, répondit le chevalier Sarti, blessé de cette remarque, et j’oubliais aussi que dans le cœur d’une gentildonna tout est subordonné aux préjugés de caste.

— Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, répliqua Beata avec fierté. Vous avez de l’esprit, Lorenzo, des connaissances, une imagination brillante et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour vous un intérêt que je ne veux pas dissimuler ; mais il ne vous est pas moins difficile de comprendre quels devoirs imposent à une femme les traditions d’une famille illustre. Je ne sais pas ce que je ferais, si je n’avais à répondre de mes actes qu’à ma seule conscience ; mais enfin je suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres un doge de la république.

— Je comprends très bien, signora, dit Lorenzo avec un mélange d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina Sarti n’est pas digne d’aspirer à un bonheur qui appartient de droit au chevalier Grimani. Pauvre et sans aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un amour immense. Ah ! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, ou que ne puis-je mettre à vos pieds le trône de Venise, et vous verriez si mon cœur s’inquiéterait alors de l’opinion des hommes ! C’est vous, Beata, que j’adore, et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de mes sentimens.

— Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, répliqua la noble fille du sénateur, attristée que Lorenzo pût lui attribuer des : idées aussi mesquines. Sans me croire au-dessus des femmes de ma condition, je sais comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on doit y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon estime, et plût à Dieu que je fusse plus digne d’apprécier les nobles qualités qui le distinguent !

— Eh bien ! répondit Lorenzo avec un redoublement de tendresse, en saisissant de nouveau la taille de Beata, qu’il entraîna doucement sur le balcon, qui vous arrête, et pourquoi résister à l’amour qui1 nous convie à ses félicités ? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable à celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées malgré les obstacles de la société ? N’est-ce pas la Providence qui, de mon humble berceau ; m’a conduit à la villa Cadolce en cette belle nuit de Noël, où je vis briller dans vos yeux compatissans l’étoile de ma destinée ? Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses et délicates, vous y avez gravé votre image et l’avez rempli de vos concerts. Je ne suis qu’un écho, qu’une statue muette qu’anime un rayon de votre grâce enchanteresse, comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard de l’aurore rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle de votre âme féconde la mienne et m’entr’ouvre les cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand, rien n’est doux comme l’amour.

Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse. Beata, les coudes appuyés sur le balcon, cachait sa tête entre ses deux mains, comme pour mieux se garantir contre la séduction d’un si doux langage. — Ah ! le bonheur !… répondit-elle en poussant un soupir et après avoir savouré la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver. Et le devoir, Lorenza, et mon père, qui mourrait de douleur !…

Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette exclamation, qui trahissait les perplexités de Beata, placée entre la voix de sa conscience et l’élan de son cœur. Dans toute autre circonstance, Lorenzo eût compris ce qu’il y avait de tendresse refoulée et d’élévation de sentimens dans la plainte de la noble fille ; mais, jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua avec vivacité : — Si le sénateur Zeno aime sa fille un peu plus qu’il ne tient à ses préjugés, il ne résistera pas longtemps à la voix de la nature. Parlez donc, rompez ce silence funeste qui vous consume, ayez le courage de vos sentimens, et ne vous laissez point immoler à de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités et de sophismes derrière lequel se cache l’orgueil implacable des familles. Si Dieu n’avait placé au fond de notre cœur une source inépuisable d’inspirations généreuses qui communiquent à l’esprit le pressentiment de l’infini, si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la notion du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri de la volonté, si la poésie, si l’amour enfin ne protestaient incessamment contre la réalité et les artifices de la raison, il y a longtemps que le monde ne serait plus qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le joug des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, qui ne trompe jamais, et laissez-vous entraîner par l’amour, le souverain maître de la vie et de la mort, qui seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés et des divines chimères !

Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique lointaine, qui, sans rien lui dire de précis, la remplissait d’un trouble délicieux. Ce mélange d’imagination et de sentiment, d’exaltation juvénile et de subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales de l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du chevalier Sarti, charmait la gentildonna et endormait sa vigilance sans pourtant la convaincre entièrement. Plongée dans une sorte de béatitude et comme transfigurée par l’espérance, Beata resta immobile dans la même position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant alors vers son oreille, écartant les deux mains dont elle se couvrait le visage, lui dit, en lui montrant la lune resplendissante, au milieu d’un cortège d’étoiles qui semblaient lui sourire : — Regardez, Beata, ce globe magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces étoiles qui remplissent l’immensité des cieux, et dont l’esprit humain n’a pu encore ni fixer le nombre ni comprendre l’utilité, ces astres qui s’échelonnent dans l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis Saturne jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former la note la plus élevée de l’harmonie des sphères ; ces pléiades enfin qui servent de point de mire au navigateur sur la vaste solitude des mers, et que le berger contemple avec joie depuis des siècles infinis… Eh bien ! je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses qui, purifiées par l’amour, ont été admises dans les célestes demeures ! La légende de Silvio et de Nisbé, qui a charmé mon enfance ; celle de la princesse Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre San-Samuel ; ces contes merveilleux et ces fictions de l’âge d’or, dont tous les peuples de la terre nous ont transmis le souvenir, ne seraient-ils pas des pressentimens d’une vérité sublime, que l’homme doit constater un jour par les efforts de son génie ? Ah ! tout le prouve, — la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie, — l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est aussi le dernier terme de notre destinée. Beata, muse, ange chéri de mon cœur, ne repoussez pas mes vœux et prononcez le mot suprême de l’existence ! Qu’en s’échappant de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée, il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et d’éternelles félicités. Venez, partons, ne laissons point écouler l’heure bénie, et que votre âme se confie à l’amour !

Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste Teresa, qui ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, entra précipitamment dans la chambre de Beata, en s’écriant avec terreur : — Signora, son excellence votre père vient de ce côté !

Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême angoisse pendant lequel le chevalier, ne sachant comment se soustraire aux regards du sénateur, s’il entrait dans l’appartement de sa fille, resta immobile à la place où il se trouvait ; puis, franchissant la balustrade, il mit un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait saillie sur le canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était pas moins ému, tandis que la pauvre Teresa se tenait aux aguets devant la porte de sa maîtresse. Cependant le bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor devenait de plus en plus distinct ; il fallait prendre un parti : ou bien affronter hardiment le père de Beata et lui tout avouer, ou se tenir caché derrière la fenêtre qu’on aurait fermée, car il n’y avait pas moyen de s’échapper par une autre issue. Dans une situation aussi périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à la balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement préoccupé de sauver l’honneur et la paix domestique de la noble fille qu’il avait compromise, eut comme une vision généreuse qui illumina rapidement son esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il jeta loin de lui, il attendit qu’on frappât à la porte, et se précipita du haut du balcon dans les eaux profondes du Canalazzo. Au bruit de sa chute, Beata poussa un cri déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa de la relever, et l’étreignant contre son cœur, il lui dit d’une voix : attendrie : — Vous voulez donc me faire mourir de douleur, ma fille ?

En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la chaise que Beata avait placée près du balcon ; Celle-ci, pleurant à chaudes larmes, se jeta alors aux genoux de son père, qu’elle embrassait avec effusion et sans proférer une parole ; mais de son âme, oppressée par la honte, par le respect filial, par l’amour de Lorenzo qui venait de s’immoler pour elle, et qu’elle devait croire perdu à jamais, semblaient sortir les mêmes accens qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une situation presque semblable :

Se il padre m’abbandona,
Da chi sperar pieta !


PAUL SCUDO.

  1. Voyez les livraisons du 1er janvier et 15 août 1854, 1er et 15 août 1855, 15 avril 1856.
  2. On a la certitude que Dante était à Padoue dans l’année 1306. Voyez Cesare Balbo, Vita di Dante, p. 246, édition de Florence.
  3. Le 6 juin 1793.
  4. Voyez Daru, tome VIe, p. 346.
  5. « L’amour cache la vérité à l’homme et lui fait voir les choses invisibles. » Arioste, canto Ier.
  6. Dans l’opéra de la Molinara, composé à Naples en 1786.