Le Chandelier
Le ChandelierCharpentierŒuvres complètes d’Alfred de Musset, tome IV. Comédies, ii (p. 285-313).


ACTE TROISIÈME


Scène PREMIÈRE12

[Le jardin.]
Entrent JACQUELINE et la Servante.


La Servante.

Madame, un danger vous menace. Comme j’étais tout à l’heure dans la salle, je viens d’entendre maître André qui causait avec un de ses clercs. Autant que j’ai pu deviner, il s’agissait d’une embuscade qui doit avoir lieu cette nuit.


Jacqueline.

Une embuscade ! en quel lieu ? pour quoi faire ?


La Servante.

Dans l’étude ; le clerc affirmait que la nuit dernière il vous a vue, vous, madame, et un homme avec vous, dans le jardin. Maître André jurait ses grands dieux qu’il voulait vous surprendre, et qu’il vous ferait un procès.


Jacqueline.

Tu ne te trompes pas, Madelon ?


La Servante.

Madame fera ce qu’elle voudra. Je n’ai pas l’honneur de ses confidences ; cela n’empêche pas qu’on ne rende un service. J’ai mon ouvrage qui m’attend.


Jacqueline.

C’est bien, et vous pouvez compter que je ne serai pas ingrate. Avez-vous vu Fortunio ce matin ? où est-il ? j’ai à lui parler.


La Servante.

Il n’est pas venu à l’étude ; le jardinier, à ce que je crois, l’a aperçu ; mais on est en peine de lui, et on le cherchait tout à l’heure de tous les côtés du jardin. Tenez ! voilà M. Guillaume, le premier clerc, qui le cherche encore ; le voyez-vous passer là-bas ?


Guillaume, au fond du théâtre.

Holà ! Fortunio ! Fortunio ! holà ! où es-tu ?


Jacqueline.

Va, Madelon, tâche de le trouver.

Madelon sort. — Entre Clavaroche.

Clavaroche.

Que diantre se passe-t-il donc ici ? Comment ! moi qui ai quelques droits, je pense, à l’amitié de maître André, il me rencontre et ne me salue pas ; les clercs me regardent de travers, et je ne sais si le chien lui-même ne voulait me prendre aux talons. Qu’est-il advenu, je vous prie ? et à quel propos maltraite-t-on les gens ?


Jacqueline.

Nous n’avons pas sujet de rire ; ce que j’avais prévu arrive, et sérieusement cette fois : nous n’en sommes plus aux paroles, mais à l’action.


Clavaroche.

À l’action ? que voulez-vous dire ?


Jacqueline.

Que ces maudits clercs font le métier d’espions, qu’on nous a vus, que maître André le sait, qu’il veut se cacher dans l’étude, et que nous courons les plus grands dangers.


Clavaroche.

N’est-ce que cela qui vous inquiète ?


[Jacqueline.

Assurément ; que voulez-vous de pire ? Qu’aujourd’hui nous leur échappions, puisque nous sommes avertis, ce n’est pas là le difficile ; mais du moment que maître André agit sans rien dire, nous avons tout à craindre de lui.


Clavaroche.

Vraiment ! c’est là toute l’affaire, et il n’y a pas plus de mal que cela ?]


Jacqueline.

Êtes-vous fou ? comment est-il possible que vous en plaisantiez ?


Clavaroche.

C’est qu’il n’y a rien de si simple que de nous tirer d’embarras. Maître André, dites-vous, est furieux ? eh bien ! qu’il crie ; quel inconvénient ? Il veut se mettre en embuscade ? qu’il s’y mette, il n’y a rien de mieux. Les clercs sont-ils de la partie ? qu’ils en soient avec toute la ville, si cela les peut divertir. Ils veulent surprendre la belle Jacqueline et son très humble serviteur ? hé ! qu’ils surprennent, je ne m’y oppose pas. Que voyez-vous là qui nous gêne ?


Jacqueline.

Je ne comprends rien à ce que vous dites.


Clavaroche.

Faites-moi venir Fortunio. Où est-il fourré, ce monsieur ? Comment ! nous sommes en péril, et le drôle nous abandonne ! Allons ! vite, avertissez-le.


Jacqueline.

J’y ai pensé ; on ne sait où il est, et il n’a pas paru ce matin.


Clavaroche.

Bon ! cela est impossible, il est par là quelque part dans vos jupes ; vous l’avez oublié dans une armoire, et votre servante l’aura par mégarde accroché au porte-manteau.


Jacqueline.

Mais encore, en quelle façon peut-il nous être utile ? J’ai demandé où il était sans trop savoir pourquoi moi-même ; je ne vois pas, en y réfléchissant, à quoi il peut nous être bon.


Clavaroche.

Hé ! ne voyez-vous pas que je m’apprête à lui faire le plus grand sacrifice ! Il ne s’agit pas d’autre chose que de lui céder pour ce soir tous les privilèges de l’amour.


Jacqueline.

Pour ce soir ? et dans quel dessein ?


Clavaroche.

Dans le dessein positif et formel que ce digne maître André ne passe pas inutilement une nuit à la belle étoile. Ne voudriez-vous pas que ces pauvres clercs, qui se vont donner bien du mal, ne trouvent[1] personne au logis ? Fi donc ! nous ne pouvons permettre que ces honnêtes gens restent les mains vides ; il faut leur dépêcher quelqu’un.


Jacqueline.

Cela ne sera pas ; trouvez autre chose ; vous avez là une idée horrible, et je ne puis y consentir.


Clavaroche.

Pourquoi horrible ? Rien n’est plus innocent. Vous écrivez un mot à Fortunio, si vous ne pouvez le trouver vous-même ; car le moindre mot en ce monde vaut mieux que le plus gros écrit. Vous le faites venir ce soir, sous prétexte d’un rendez-vous. Le voilà entré ; les clercs le surprennent, et maître André le prend au collet. Que voulez-vous qu’il lui arrive ? Vous descendez là-dessus en cornette, et demandez pourquoi on fait du bruit, le plus naturellement du monde. On vous l’explique. Maître André en fureur vous demande à son tour pourquoi son jeune clerc se glisse dans son jardin. Vous rougissez d’abord quelque peu, puis vous avouez sincèrement tout ce qu’il vous plaira d’avouer : que ce garçon visite vos marchands, qu’il vous apporte en secret des bijoux, en un mot la vérité pure. Qu’y a-t-il là de si effrayant ?


Jacqueline.

On ne me croira pas. La belle apparence que je donne des rendez-vous pour payer des mémoires !


Clavaroche.

On croit toujours ce qui est vrai. La vérité a un accent impossible à méconnaître, et les cœurs bien nés ne s’y trompent jamais. N’est-ce donc pas, en effet, à vos commissions que vous employez ce jeune homme ?


Jacqueline.

Oui.


Clavaroche.

Eh bien donc ! puisque vous le faites, vous le direz, et on le verra bien. Qu’il ait les preuves dans sa poche, un écrin, comme hier, la première chose venue, cela suffira. [Songez donc que, si nous n’employons ce moyen, nous en avons pour une année entière. Maître André s’embusque aujourd’hui, il se rembusquera demain, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il nous surprenne. Moins il trouvera, plus il cherchera ; mais qu’il trouve une fois pour toutes, et nous en voilà délivrés.


Jacqueline.

C’est impossible ! il n’y faut pas songer.


Clavaroche.

Un rendez-vous dans un jardin n’est pas d’ailleurs un si gros péché. À la rigueur, si vous craignez l’air, vous n’avez qu’à ne pas descendre. On ne trouvera que le jeune homme, et il s’en tirera toujours. Il serait plaisant qu’une femme ne puisse[2] prouver qu’elle est innocente quand elle l’est.] Allons ! vos tablettes, et prenez-moi le crayon que voici.


Jacqueline.

Vous n’y pensez pas, Clavaroche ; c’est un guet-apens que vous faites là.


Clavaroche, lui présentant un crayon et du papier.

Écrivez donc, je vous en prie : « À minuit, ce soir, au jardin. »


Jacqueline.

C’est envoyer cet enfant dans un piège, c’est le livrer à l’ennemi.


Clavaroche.

Ne signez pas, c’est inutile.

Il prend le papier.

Franchement, ma chère, la nuit sera fraîche, et vous ferez mieux de rester chez vous. Laissez ce jeune homme se promener seul, et profiter du temps qu’il fait. Je pense, comme vous, qu’on aurait peine à croire que c’est pour vos marchands qu’il vient. Vous ferez mieux, si on vous interroge, de dire que vous ignorez tout, et que vous n’êtes pour rien dans l’affaire.


Jacqueline.

Ce mot d’écrit sera un témoin.


Clavaroche.

Fi donc ! nous autres gens de cœur, pensez-vous que nous allions montrer à un mari de l’écriture de sa femme ? Que pourrions-nous y gagner ? en serions-nous donc moins coupables de ce qu’un crime serait partagé ? D’ailleurs vous voyez bien que votre main tremblait un peu sans doute, et que ces caractères sont presque déguisés. Allons ! je vais donner cette lettre au jardinier, Fortunio l’aura tout de suite. Venez ; les vautours ont leur proie, et l’oiseau de Vénus, la pâle tourterelle, peut dormir en paix sur son nid.

[Ils sortent.]



Scène II

[Une charmille.]

[Fortunio, seul, assis sur l’herbe.

Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur lui les soupçons tombés sur un autre ; lui laisser croire qu’on l’aime, le lui dire au besoin ; troubler peut-être bien des nuits tranquilles ; remplir de doute et d’espérance un cœur jeune et prêt à souffrir ; jeter une pierre dans un lac qui n’avait jamais eu encore une seule ride à sa surface ; exposer un homme aux soupçons, à tous les dangers de l’amour heureux, et cependant ne lui rien accorder ; rester immobile et inanimée dans une œuvre de vie et de mort ; tromper, mentir, — mentir du fond du cœur ; faire de son corps un appât ; jouer avec tout ce qu’il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés : voilà ce qui fait sourire une femme ! voilà ce qu’elle fait d’un petit air distrait.

Il se lève.

C’est ton premier pas, Fortunio, dans l’apprentissage du monde. Pense, réfléchis, compare, examine, ne te presse pas de juger. Cette femme-là a un amant qu’elle aime ; on la soupçonne, on la tourmente, on la menace ; elle est effrayée, elle va perdre l’homme qui remplit sa vie, qui est pour elle plus que le monde entier. Son mari se lève en sursaut, averti par un espion ; il la réveille, il veut la traîner à la barre d’un tribunal. Sa famille va la renier, une ville entière va la maudire ; elle est perdue et déshonorée, et cependant elle aime et ne peut cesser d’aimer. À tout prix il faut qu’elle sauve l’unique objet de ses inquiétudes, de ses angoisses et de ses douleurs ; il faut qu’elle aime pour continuer de vivre, et qu’elle trompe pour aimer. Elle se penche à sa fenêtre, elle voit un jeune homme au bas ; qui est-ce ? elle ne le connaît point, elle n’a jamais rencontré son visage ; est-il bon ou méchant, discret ou perfide, sensible ou insouciant ? Elle n’en sait rien ; elle a besoin de lui, elle l’appelle, elle lui fait signe, elle ajoute une fleur à sa parure, elle parle, elle a mis sur une carte le bonheur de sa vie, et elle joue à rouge ou noir. Si elle s’était aussi bien adressée à Guillaume qu’à moi, que serait-il arrivé de cela ? Guillaume est un garçon honnête, mais qui ne s’est jamais aperçu que son cœur lui servît à autre chose qu’à respirer. Guillaume aurait été ravi d’aller dîner chez son patron, d’être à côté de Jacqueline à table, tout comme j’en ai été ravi moi-même ; mais il n’en aurait pas vu davantage ; il ne serait devenu amoureux que de la cave de maître André ; il ne se serait point jeté à genoux, il n’aurait point écouté aux portes ; c’eût été pour lui tout profit. Quel mal y eût-il eu alors qu’on se servît de lui à son insu pour détourner les soupçons d’un mari ? Aucun. Il eût paisiblement rempli l’office qu’on lui eût demandé ; il eût vécu heureux, tranquille, dix ans sans s’en apercevoir. Jacqueline aussi eût été heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait fait des coquetteries, et il y aurait répondu ; mais rien n’eût tiré à conséquence. Tout se serait passé à merveille, et personne ne pourrait se plaindre le jour où la vérité viendrait.

Il se rassoit.

Pourquoi s’est-elle adressée à moi ? Savait-elle donc que je l’aimais ? Pourquoi à moi plutôt qu’à Guillaume ? Est-ce hasard ? est-ce calcul ? Peut-être au fond se doutait-elle que je n’étais pas indifférent. M’avait-elle vu à cette fenêtre ? S’était-elle jamais retournée le soir, quand je l’observais dans le jardin ? Mais si elle savait que je l’aimais, pourquoi alors ? Parce que cet amour rendait son projet plus facile, et que j’allais, dès le premier mot, me prendre au piège qu’elle me tendait. Mon amour n’était qu’une chance favorable ; elle n’y a vu qu’une occasion.

Est-ce bien sûr ? N’y a-t-il rien autre chose ? Quoi ! elle voit que je vais souffrir, et elle ne pense qu’à en profiter ! Quoi ! elle me trouve sur ses traces, l’amour dans le cœur, le désir dans les yeux, jeune et ardent, prêt à mourir pour elle, et lorsque, me voyant à ses pieds, elle me sourit et me dit qu’elle m’aime, c’est un calcul, et rien de plus ! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui m’effleure la main, dans ce son de voix qui m’enivre ? Ô Dieu juste ! s’il en est ainsi, à quel monstre ai-je donc affaire, et dans quel abîme suis-je tombé ?

Il se lève.

Non, tant d’horreur n’est pas possible ! Non, une femme ne saurait être une statue malfaisante, à la fois vivante et glacée ! Non, quand je le verrais de mes yeux, quand je l’entendrais de sa bouche, je ne croirais pas à un pareil métier. Non, quand elle me souriait, elle ne m’aimait pas pour cela, mais elle souriait de voir que je l’aimais. Quand elle me tendait la main, elle ne me donnait pas son cœur, mais elle laissait le mien se donner. Quand elle me disait : « Je vous aime, » elle voulait dire : « Aimez-moi. » Non, Jacqueline n’est pas méchante ; il n’y a là ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe, elle est femme ; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse, mais non infâme, non insensible. Ah ! insensé, tu l’aimes ! tu l’aimes ! tu pries, tu pleures, et elle se rit de toi !

Entre Madelon.

Madelon.

Ah ! Dieu merci ! je vous trouve enfin ; madame vous demande ; elle est dans sa chambre. Venez vite, elle vous attend.


Fortunio.

Sais-tu ce qu’elle a à me dire ? Je ne saurais y aller maintenant.


Madelon.

Vous avez donc affaire aux arbres ? Elle est bien inquiète, allez ! toute la maison est en colère.


Le Jardinier, entrant.

Vous voilà donc, monsieur ? on vous cherche partout ; voilà un mot d’écrit pour vous, que notre maîtresse m’a donné tantôt.


Fortunio, lisant.

« À minuit, ce soir, au jardin. »

Haut.

C’est de la part de Jacqueline ?


Le Jardinier.

Oui, monsieur ; y a-t-il réponse ?


Guillaume, entrant.

Que fais-tu donc, Fortunio ? on te demande dans l’étude.


Fortunio.

J’y vais, j’y vais.

Bas à Madelon.

Qu’est-ce que tu disais tout à l’heure ? Quelle inquiétude a ta maîtresse ?


Madelon, bas.

C’est un secret. Maître André s’est fâché.


Fortunio, de même.

Il s’est fâché ? Pour quelle raison ?


Madelon, de même.

Il s’est mis en tête que madame recevait quelqu’un en secret. Vous n’en direz rien, n’est-ce pas ? Il veut se cacher cette nuit dans l’étude ; c’est moi qui ai découvert cela, et si je vous le dis, dame ! c’est que je pense que vous n’y êtes pas indifférent.


Fortunio.

Pourquoi se cacher dans l’étude ?


Madelon.

Pour tout surprendre et faire son procès.


Fortunio.

En vérité ! est-ce possible ?


Le Jardinier.

Y a-t-il réponse, monsieur ?


Fortunio.

J’y vais moi-même ; allons, partons.]

[Ils sortent.]



Scène III

[Une chambre.]

Jacqueline, seule.

Non, cela ne se fera pas. Qui sait ce qu’un homme comme maître André, une fois poussé à la violence, peut inventer pour se venger ? Je n’enverrai pas ce jeune homme à un péril aussi affreux. Ce Clavaroche est sans pitié. Tout est pour lui champ de bataille, et il n’a d’entrailles pour rien. À quoi bon exposer Fortunio, lorsqu’il n’y a rien de si simple que de n’exposer ni soi ni personne ? Je veux croire que tout soupçon s’évanouirait par ce moyen ; mais le moyen lui-même est un mal, et je ne veux pas l’employer. Non, cela me coûte et me déplaît ; je ne veux pas que ce garçon soit maltraité ; puisqu’il dit qu’il m’aime, eh bien ! soit ; je ne rends pas le mal pour le bien.

Entre Fortunio.

On a dû vous remettre un billet de ma part ; l’avez vous lu ?


Fortunio.

On me l’a remis, et je l’ai lu ; vous pouvez disposer de moi.


Jacqueline.

C’est inutile, j’ai changé d’avis ; déchirez-le, et n’en parlons jamais.


Fortunio.

Puis-je vous servir en quelque autre chose ?


Jacqueline, à part.

C’est singulier, il n’insiste pas.

Haut.

Mais non ; je n’ai pas besoin de vous. Je vous avais demandé votre chanson.


Fortunio.

La voilà. Sont-ce tous vos ordres ?


Jacqueline.

Oui, — je crois que oui. Qu’avez-vous donc ? Vous êtes pâle, ce me semble.


Fortunio.

Si ma présence vous est inutile, permettez-moi de me retirer.


Jacqueline.

Je l’aime beaucoup, cette chanson ; elle a un petit air naïf qui va avec votre coiffure, et elle est bien faite par vous.


Fortunio.

Vous avez beaucoup d’indulgence.


Jacqueline.

Oui, voyez-vous ! j’avais eu d’abord l’idée de vous faire venir ; mais j’ai réfléchi, c’est une folie ; je vous ai trop vite écouté. — Mettez-vous donc au piano, et chantez-moi votre romance.


Fortunio.

Excusez-moi, je ne saurais maintenant.


Jacqueline.

Et pourquoi donc ? Êtes-vous souffrant, ou si c’est un méchant caprice ? J’ai presque envie de vouloir que vous chantiez bon gré, mal gré. Est-ce que je n’ai pas quelque droit de seigneur sur cette feuille de papier-là ?

Elle place la chanson sur le piano.

Fortunio.

Ce n’est pas mauvaise volonté ; je ne puis rester plus longtemps, et maître André a besoin de moi.


Jacqueline.

Il me plaît assez que vous soyez grondé, asseyez-vous là et chantez.


Fortunio.

Si vous l’exigez, j’obéis.

Il s’assoit.

Jacqueline.

Eh bien ! à quoi pensez-vous donc ? Est-ce que vous attendez qu’on vienne ?


Fortunio.

Je souffre ; ne me retenez pas.


Jacqueline.

Chantez d’abord, nous verrons ensuite si vous souffrez et si je vous retiens. Chantez, vous dis-je, je le veux. Vous ne chantez pas ? Eh bien ! que fait-il donc ? Allons, voyons ! si vous chantez, je vous donnerai le bout de ma mitaine.


Fortunio.

Tenez ! Jacqueline, écoutez-moi : vous auriez mieux fait de me le dire, et j’aurais consenti à tout.


Jacqueline.

Qu’est-ce que vous dites ? de quoi parlez-vous ?


Fortunio.

Oui, vous auriez mieux fait de me le dire ; oui, devant Dieu, j’aurais tout fait pour vous.


Jacqueline.

Tout fait pour moi ? qu’entendez-vous par là ?


Fortunio.

Ah ! Jacqueline, Jacqueline ! il faut que vous l’aimiez beaucoup ; il doit vous en coûter de mentir et de railler ainsi sans pitié.


Jacqueline.

Moi, je vous raille ? Qui vous l’a dit ?


Fortunio.

Je vous en supplie, ne mentez pas davantage ; en voilà assez ; je sais tout.


Jacqueline.

Mais enfin, qu’est-ce que vous savez ?


Fortunio.

J’étais hier dans votre chambre lorsque Clavaroche était là.


Jacqueline.

Est-ce possible ? Vous étiez dans l’alcôve ?


Fortunio.

Oui, j’y étais ; au nom du ciel ! ne dites pas un mot là-dessus.

Un silence.

Jacqueline.

Puisque vous savez tout, monsieur, il ne me reste maintenant qu’à vous prier de garder le silence. Je sens assez mes torts envers vous pour ne pas même vouloir tenter de les affaiblir à vos yeux. Ce que la nécessité commande, et ce à quoi elle peut entraîner, un autre que vous le comprendrait peut-être, et pourrait, sinon pardonner, du moins excuser ma conduite ; mais vous êtes malheureusement une partie trop intéressée pour en juger avec indulgence. Je suis résignée et j’attends.


Fortunio.

N’ayez aucune espèce de crainte. Si je fais rien qui puisse vous nuire, je me coupe cette main-là.


Jacqueline.

Il me suffit de votre parole, et je n’ai pas droit d’en douter. [Je dois même dire que, si vous l’oubliiez, j’aurais encore moins de droit de m’en plaindre. Mon imprudence doit porter sa peine. C’est sans vous connaître, monsieur, que je me suis adressée à vous. Si cette circonstance rend ma faute moindre, elle rendait mon danger plus grand. Puisque je m’y suis exposée, traitez-moi donc comme vous l’entendrez.] Quelques paroles échangées hier voudraient peut-être une explication. Ne pouvant tout justifier, j’aime mieux me taire sur tout. Laissez-moi croire que votre orgueil est la seule personne offensée. Si cela est, que ces deux jours s’oublient ; plus tard, nous en reparlerons.


Fortunio.

Jamais ; c’est le souhait de mon cœur.


Jacqueline.

Comme vous voudrez ; je dois obéir. Si cependant je ne dois plus vous voir, j’aurais un mot à ajouter. De vous à moi, je suis sans crainte, puisque vous me promettez le silence ; mais il existe une autre personne dont la présence dans cette maison peut avoir des suites fâcheuses.


Fortunio.

Je n’ai rien à dire à ce sujet.


Jacqueline.

Je vous demande de m’écouter. Un éclat entre vous et lui, vous le sentez, est fait pour me perdre. Je ferai tout pour le prévenir. Quoi que vous puissiez exiger, je m’y soumettrai sans murmure. Ne me quittez pas sans y réfléchir ; dictez vous-même les conditions. Faut-il que la personne dont je parle s’éloigne d’ici pendant quelque temps ? Faut-il qu’elle s’excuse près de vous ? Ce que vous jugerez convenable sera reçu par moi comme une grâce, et par elle comme un devoir. Le souvenir de quelques plaisanteries m’oblige à vous interroger sur ce point. Que décidez-vous ? répondez.


Fortunio.

Je n’exige rien. Vous l’aimez ; soyez en paix tant qu’il vous aimera.


Jacqueline.

Je vous remercie de ces deux promesses. [Si vous veniez à vous en repentir, je vous répète que toute condition sera reçue, imposée par vous. Comptez sur ma reconnaissance. Puis-je dès à présent réparer autrement mes torts ? Est-il en ma disposition quelque moyen de vous obliger ? Quand vous ne devriez pas me croire, je vous avoue que je ferais tout au monde pour vous laisser de moi un souvenir moins désavantageux.] Que puis-je faire ? je suis à vos ordres.


Fortunio.

Rien. Adieu, madame. Soyez sans crainte ; vous n’aurez jamais à vous plaindre de moi.

Il va pour sortir et prend sa romance.

Jacqueline.

Ah ! Fortunio, laissez-moi cela.


Fortunio.

Et qu’en ferez-vous, cruelle que vous êtes ? Vous me parlez depuis un quart d’heure, et rien du cœur ne vous sort des lèvres. Il s’agit bien de vos excuses, de sacrifices et de réparations ! il s’agit bien de votre Clavaroche et de sa sotte vanité ! il s’agit bien de mon orgueil ! Vous croyez donc l’avoir blessé ? Vous croyez donc que ce qui m’afflige, c’est d’avoir été pris pour dupe et plaisanté à ce dîner ? Je ne m’en souviens seulement pas. Quand je vous dis que je vous aime, vous croyez donc que je n’en sens rien ? Quand je vous parle de deux ans de souffrances, vous croyez donc que je fais comme vous ? Eh quoi ! vous me brisez le cœur, vous prétendez vous en repentir, et c’est ainsi que vous me quittez ! La nécessité, dites-vous, vous a fait commettre une faute, et vous en avez du regret ; vous rougissez, vous détournez la tête ; ce que je souffre vous fait pitié ; vous me voyez, vous comprenez votre œuvre ; et la blessure que vous m’avez faite, voilà comme vous la guérissez ! Ah ! elle est au cœur, Jacqueline, et vous n’aviez qu’à tendre la main. Je vous le jure, si vous l’aviez voulu, quelque honteux qu’il soit de le dire, quand vous en souririez vous-même, j’étais capable de consentir à tout. Ô Dieu ! la force m’abandonne ; je ne peux pas sortir d’ici.

Il s’appuie sur un meuble.

Jacqueline.

Pauvre enfant ! je suis bien coupable. Tenez, respirez ce flacon.


Fortunio.

Ah ! gardez-les, gardez-les pour lui, ces soins dont je ne suis pas digne ; ce n’est pas pour moi qu’ils sont faits. Je n’ai pas l’esprit inventif, je ne suis ni heureux ni habile ; je ne saurais à l’occasion forger un profond stratagème. Insensé ! j’ai cru être aimé ! oui, parce que vous m’aviez souri, parce que votre main tremblait dans la mienne, parce que vos yeux semblaient chercher mes yeux, [et m’inviter comme deux anges à un festin de joie et de vie] ; parce que vos lèvres s’étaient ouvertes, et qu’un vain son en était sorti ; oui, je l’avoue, j’avais fait un rêve, j’avais cru qu’on aimait ainsi ! Quelle misère ! Est-ce à une parade que votre sourire m’avait félicité de la beauté de mon cheval ? Est-ce le soleil, dardant sur mon casque, qui vous avait ébloui les yeux ? Je sortais d’une salle obscure, d’où je suivais depuis deux ans vos promenades dans une allée ; j’étais un pauvre dernier clerc qui s’ingérait de pleurer en silence. C’était bien là ce qu’on pouvait aimer !


Jacqueline.

Pauvre enfant !


Fortunio.

Oui, pauvre enfant ! dites-le encore, car je ne sais si je rêve ou si je veille, et, malgré tout, si vous ne m’aimez pas. Depuis hier [je suis assis à terre, je me frappe le cœur et le front ;] je me rappelle ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu, et je me demande si c’est possible. À l’heure qu’il est, vous me le dites, je le sens, j’en souffre, j’en meurs, et je n’y crois ni ne le comprends. Que vous avais-je fait, Jacqueline ? Comment se peut-il que, sans aucun motif, sans avoir pour moi ni amour ni haine, sans me connaître, sans m’avoir jamais vu ; comment se peut-il que vous que tout le monde aime, que j’ai vue faire la charité et arroser ces fleurs que voilà, qui êtes bonne, qui croyez en Dieu, à qui jamais… Ah ! je vous accuse, vous que j’aime plus que ma vie ! ô ciel ! vous ai-je fait un reproche ? Jacqueline, pardonnez-moi.


Jacqueline.

Calmez-vous, venez, calmez-vous.


Fortunio.

Et à quoi suis-je bon, grand Dieu ! sinon à vous donner ma vie ? sinon au plus chétif usage que vous voudrez faire de moi ? sinon à vous suivre, à vous préserver, à écarter de vos pieds une épine ? J’ose me plaindre, et vous m’aviez choisi ! ma place était à votre table, j’allais compter dans votre existence. Vous alliez dire à la nature entière, à ces jardins, à ces prairies, de me sourire comme vous ; votre belle et radieuse image commençait à marcher devant moi, et je la suivais ; j’allais vivre… Est-ce que je vous perds, Jacqueline ? est-ce que j’ai fait quelque chose pour que vous me chassiez ? pourquoi donc ne voulez-vous pas faire encore semblant de m’aimer ?

Il tombe sans connaissance.

Jacqueline, courant à lui.

Seigneur, mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait ? Fortunio, revenez à vous.


Fortunio.

Qui êtes-vous ? laissez-moi partir.


Jacqueline.

Appuyez-vous, venez à la fenêtre ; de grâce, appuyez-vous sur moi ; posez ce bras sur mon épaule, je vous en supplie, Fortunio.


Fortunio.

Ce n’est rien ; me voilà remis.


Jacqueline.

[Comme il est pâle, et comme son cœur bat ! Voulez-vous vous mouiller les tempes ? prenez ce coussin, prenez ce mouchoir ;] vous suis-je tellement odieuse que vous me refusiez cela ?


Fortunio.

Je me sens mieux, je vous remercie.


[Jacqueline.

Comme ces mains-là sont glacées ! Où allez-vous ? vous ne pouvez sortir. Attendez du moins un instant. Puisque je vous fais tant souffrir, laissez-moi du moins vous soigner.


Fortunio.

C’est inutile, il faut que je descende. Pardonnez-moi ce que j’ai pu vous dire ; je n’étais pas maître de mes paroles.


Jacqueline.

Que voulez-vous que je vous pardonne ? Hélas ! c’est vous qui ne pardonnez pas. Mais qui vous presse ? pourquoi me quitter ? vos regards cherchent quelque chose. Ne me reconnaissez-vous pas ? Restez en repos, je vous conjure. Pour l’amour de moi, Fortunio, vous ne pouvez sortir encore.


Fortunio.

Non ! adieu ; je ne puis rester.]


Jacqueline.

Ah ! je vous ai fait bien du mal !


Fortunio.

On me demandait quand je suis monté ; adieu, madame, comptez sur moi.


Jacqueline.

Vous reverrai-je ?


Fortunio.

Si vous voulez.


Jacqueline.

Monterez-vous ce soir au salon ?


Fortunio.

Si cela vous plaît.


Jacqueline.

Vous partez donc ? — encore un instant !


Fortunio.

Adieu, adieu ! je ne puis rester.

Il sort.

Jacqueline appelle.

Fortunio ! écoutez-moi !


Fortunio, rentrant.

Que me voulez-vous, Jacqueline ?


Jacqueline.

Écoutez-moi, il faut que je vous parle. Je ne veux pas vous demander pardon ; je ne veux revenir sur rien ; je ne veux pas me justifier. Vous êtes bon, brave et sincère ; j’ai été fausse et déloyale : je ne peux pas vous quitter ainsi.


Fortunio.

Je vous pardonne de tout mon cœur.


Jacqueline.

Non, vous souffrez, le mal est fait. Où allez-vous ? que voulez-vous faire ? comment se peut-il, sachant tout, que vous soyez revenu ici ?


Fortunio.

Vous m’aviez fait demander.


Jacqueline.

Mais vous veniez pour me dire que je vous verrais à ce rendez-vous. Est-ce que vous y seriez venu ?


Fortunio.

Oui, si c’était pour vous rendre service, et je vous avoue que je le croyais.


Jacqueline.

Pourquoi pour me rendre service ?


Fortunio.

Madelon m’a dit quelques mots…


Jacqueline.

Vous le saviez, malheureux, et vous veniez à ce jardin !


Fortunio.

Le premier mot que je vous aie dit de ma vie, c’est que je mourrais de bon cœur pour vous, et le second, c’est que je ne mentais jamais.


Jacqueline.

Vous le saviez et vous veniez ! Songez-vous à ce que vous dites ? Il s’agissait d’un guet-apens.


Fortunio.

Je savais tout.


Jacqueline.

Il s’agissait d’être surpris, d’être tué peut-être, traîné en prison ; que sais-je ? c’est horrible à dire.


Fortunio.

Je savais tout.


Jacqueline.

Vous saviez tout ? vous saviez tout ? [Vous étiez caché là, hier, dans cette alcôve, derrière ce rideau.] Vous écoutiez, n’est-il pas vrai ? vous saviez encore tout, n’est-ce pas ?


Fortunio.

Oui.


Jacqueline.

Vous saviez que je mens, que je trompe, que je vous raille, et que je vous tue ? vous saviez que j’aime Clavaroche et qu’il me fait faire tout ce qu’il veut ? que je joue une comédie ? que là, hier, je vous ai pris pour dupe ? que je suis lâche et méprisable ? que je vous expose à la mort par plaisir ? Vous saviez tout, vous en étiez sûr ? Eh bien ! eh bien !… qu’est-ce que vous savez maintenant ?


Fortunio.

Mais, Jacqueline, je crois… je sais…


Jacqueline.

Sais-tu que je t’aime, enfant que tu es ? qu’il faut que tu me pardonnes ou que je meure ; et que je te le demande à genoux ?



Scène IV

[La salle à manger.]
MAÎTRE ANDRÉ, CLAVAROCHE, FORTUNIO et JACQUELINE [, à table].


Maître André.

Grâce au ciel, nous voilà tous joyeux, tous réunis et tous amis. Si je doute jamais de ma femme, puisse mon vin m’empoisonner !


[Jacqueline.

Donnez-moi donc à boire, monsieur Fortunio.]


Clavaroche, bas.

Je vous répète que votre clerc m’ennuie ; faites-moi la grâce de le renvoyer.


Jacqueline, bas.

Je fais ce que vous m’avez dit.


Maître André.

Quand je pense qu’hier j’ai passé la nuit dans l’étude à me morfondre sur un maudit soupçon, je ne sais de quel nom m’appeler.


[Jacqueline.

Monsieur Fortunio, donnez-moi ce coussin.


Clavaroche, bas.

Me croyez-vous un autre maître André ?] Si votre clerc ne sort de la maison, j’en sortirai tantôt moi-même.


Jacqueline.

Je fais ce que vous m’avez dit.


Maître André.

Mais je l’ai conté à tout le monde ; il faut que justice se fasse ici-bas. Toute la ville saura qui je suis ; et désormais, pour pénitence, je ne douterai de quoi que ce soit.13


[Jacqueline.

Monsieur Fortunio, je bois à vos amours.


Clavaroche, bas.

En voilà assez, Jacqueline, et je comprends ce que cela signifie. Ce n’est pas là ce que je vous ai dit.


Maître André.

Oui ! aux amours de Fortunio !]

Il chante.

Amis, buvons, buvons sans cesse.


Fortunio.

Cette chanson-là est bien vieille ; chantez donc, monsieur Clavaroche !


FIN DU CHANDELIER.




12.

ACTE TROISIÈME

La chambre à coucher de Jacqueline.



Madelon.

Madame, un danger vous menace, etc.


13. Je ne douterai de quoi que ce soit. — Allons nous mettre à table. Fortunio, tu nous chanteras ta romance, et nous boirons à tes amours. Moi je vous chanterai : « Amis, buvons, buvons sans cesse, » etc.


FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
  1. Ce manquement à la règle des subjonctifs sied à Clavaroche.
  2. Voir la note, p. 289.