Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XXVIII


XXVIII

Les deux cercles blancs


Max Lamar avait quitté sa demeure pour échapper à l’obsession qui le gagnait peu à peu et qui se traduisait, comme on l’a vu, par des hallucinations douloureuses.

Il hésitait. Irait-il trouver Randolph Allen, pour lui demander conseil ? Il y était peu enclin. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il préférait ne faire part à personne de ses doutes, de ses hésitations, craignant de ne pouvoir suffisamment dissimuler sa souffrance.

Cependant, si Max Lamar ne chercha point à joindre Randolph Allen, il ne chercha pas non plus à l’éviter.

Je vais passer une heure au club, se dit-il. Si je l’y rencontre, nous causerons. Sinon, j’aurai là une excellente occasion de lire les journaux, que je n’ai pas ouverts depuis deux jours.

Le salon de lecture était désert.

Max s’installa dans un fauteuil et, résolu à distraire sa pensée de ses préoccupations obsédantes, se plongea dans le Boston Evening, qui publiait ce jour-là un article sensationnel de Gelett Burgess.

Il lisait depuis un quart d’heure lorsqu’il vit entrer dans le salon un personnage très connu, mais qui ne lui inspirait qu’une estime toute relative.

— Bonjour, docteur Lamar, dit l’arrivant.

— Bonjour, monsieur Silas Farwell.

— Je suis très heureux de vous rencontrer ici. J’avais l’intention de passer vous voir aujourd’hui même.

— Seriez-vous malade ?

— Pas du tout.

— Tant mieux ! fit le docteur, qui ajouta avec quelque ironie : Vous savez que je ne m’occupe que des maladies cérébrales et dans ce cas toujours à votre service.

— Vous avez le sarcasme agréable, dit Farwell. Mais non, ce n’est pas le docteur que je veux consulter. C’est… c’est… comment employer un mot qui ne vous froisserait pas.

— Allons, mon cher monsieur Farwell, appelez les choses par leur nom. Vous vouliez consulter le policier… le détective… le limier… Vous avez l’embarras du choix.

— Je vous remercie. Mettons que ce soit ça. Oui, je voulais avoir de vous quelques conseils sur une affaire…

— Je la connais.

— Vous la connaissez ?

— Absolument. Il s’agit, n’est-ce pas, du fameux avocat Gordon, qui partit en emportant les fonds destinés aux ouvriers de votre coopérative… du moins, c’est votre accusation contre lui, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est mon accusation, et je la fonde sur d’indéniables preuves.

Max Lamar n’avait pas oublié la terrible aventure où il avait failli perdre la vie. Il n’avait pas oublié, non plus, que Gordon l’avait miraculeusement sauvé. Il lui en avait, du reste, témoigné implicitement sa reconnaissance, en refusant de prêter son concours à ceux qui avaient mission de l’arrêter à Surfton.

Il aurait aimé apprendre que l’auteur du geste courageux dont il avait bénéficié était victime de quelque erreur judiciaire, avait été enveloppé dans une ténébreuse machination. Cette hypothèse, il lui plaisait de s’y arrêter : Gordon innocent !

Max Lamar regardait Silas Farwell au fond des yeux et se demandait si le négociant, dont il connaissait le caractère peu recommandable et l’absence absolue de scrupules, n’était pas le vrai coupable.

— Vous dites que vous avez des preuves ? Des preuves certaines ?

— Autant que peuvent l’être des preuves écrites de la main même du coupable, répondit Silas Farwell. Ce sont là, je pense, les plus péremptoires.

— En effet, opina Max Lamar, à moins que… On a vu des accusations terribles établies sur des… erreurs, acheva-t-il en retenant le mot « faux », qui lui venait aux lèvres.

Silas protesta.

— Je vous affirme que les documents que j’ai en ma possession ne peuvent prêter au doute ni à l’erreur… D’ailleurs, je m’offre à vous les communiquer, séance tenante…

— Ici même ?

— J’ai dit séance tenante, c’est une manière de parler. Mais si vous voulez m’accompagner jusqu’à mes bureaux, je mettrai sous vos yeux les preuves irréfutables dont je viens de vous parler.

Max Lamar n’hésita pas. Il voulait être fixé sur le vrai caractère de Gordon.

— S’il est coupable, pensa-t-il, je m’abstiendrai de toute action personnelle contre lui. Ce sera une manière d’acquitter ma dette. Mais si j’entrevois en sa faveur la moindre présomption d’innocence, je mettrai tout en œuvre pour lui faire rendre justice.

— Je suis prêt à vous suivre, dit-il à Silas Farwell. Je ne serais pas fâché d’établir définitivement mon opinion sur le personnage.

— Et, si vous êtes convaincu, vous m’aiderez à le faire arrêter ?

— Pour cela, nous verrons. N’anticipons pas. Allons d’abord aux preuves.

Au moment où les deux hommes descendaient les marches du perron du club, une auto traversait la rue.

Brusquement à cinquante mètres plus loin, le véhicule stoppa. Une femme en descendit, du côté de la chaussée, elle dit quelques mots au chauffeur, qui remit la voiture en marche, et elle s’avança rapidement derrière Max Lamar et Silas Farwell, qui cheminaient sans se presser.

Les deux hommes arrivaient au seuil de la maison Farwell, quand une voix joyeuse se fit entendre.

— Eh bien, docteur, dit Florence avec enjouement, vous passez devant vos amis sans les reconnaître ?

Max Lamar eut un coup au cœur en reconnaissant la voix qui lui parlait ; il se retourna et s’inclina devant la jeune fille.

Car c’était celle-ci qui venait de quitter l’auto dans laquelle, avec Gordon, elle était montée quelques minutes avant. Le fugitif, resté dans la voiture, devait attendre la jeune fille dans le parc public où le chauffeur avait reçu l’ordre de se rendre.

— Vous avez fait un bon voyage ? demanda Max Lamar. J’espère que Mme Travis est également en bonne santé. Permettez-moi de vous présenter M. Silas Farwell, le directeur de la Coopérative, dont vous avez certainement entendu parler.

— Pas plus tard qu’il y a un quart d’heure et dans les termes les plus éloquents, dit Florence Travis en saluant légèrement.

Silas Farwell crut devoir remercier la jeune fille de ce qu’il prenait pour un éloge.

— Oh ! ne me remerciez pas, dit celle-ci avec un sourire énigmatique. Tout ce que l’on m’a dit de vous n’est que l’expression de la vérité, j’en suis sûre !

Farwell, continuant à ne pas comprendre, sourit à son tour.

Max Lamar, le voyant si bien disposé, eut une idée soudaine.

— Verriez-vous un inconvénient, monsieur Farwell, demanda-t-il, à ce que Mlle Travis vînt avec nous ? C’est une amie sûre qui veut bien s’intéresser à mes travaux. Elle m’a donné souvent de très précieux conseils et, dans votre affaire, je pense qu’elle pourra nous être utile.

— Très volontiers, déclara Silas Farwell avec empressement, car personne ne pouvait rester insensible à la grâce et à la beauté de Florence.

Florence alors demanda, avec une parfaite apparence de naïveté :

— De quelle affaire s’agit-il ?

— Voyons… Rappelez-vous, ma chère amie, à Surfton… cet ermite qui se cachait dans les rochers de la falaise… ce Gordon…

— Ah ! oui… oui… dit Florence d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre détaché… Je me rappelle… Un avocat qui aurait détourné les fonds qui lui avaient été confiés…

— C’est cela même, mademoiselle, dit Silas.

— Et M. Farwell doit me donner à l’instant même les preuves de sa culpabilité.

Florence, en entendant ces mots, réprima un mouvement léger de satisfaction. Elle affecta même de l’indifférence. Et pourtant elle sentait bien qu’elle allait se trouver en présence d’une occasion unique. Quelque chose lui disait qu’elle allait pouvoir rendre à Gordon un service définitif.

— Je ne vois pas, dit-elle, en quoi cette affaire-là pourrait m’intéresser… Je veux bien vous accompagner, mais je ne veux pas me mêler de cette histoire. J’attendrai dans une autre pièce que vous ayez terminé. Je prierai alors le docteur Lamar de bien vouloir me reconduire chez moi.

— Avec plaisir, répondit Lamar, dont les yeux brillèrent de joie.

— Je vous précède, fit Silas Farwell.

Le bureau dans lequel il les fit entrer avec lui était d’un ameublement très sobre.

Dans l’antichambre, un dactylographe, assis devant une petite table, tapait des lettres sans lever la tête un instant.

— Je vais m’asseoir là et vous attendre, dit Florence Travis en montrant une banquette de cuir.

— Vous serez bien mal, mademoiselle, dit galamment Silas Farwell.

— Pas du tout… j’ai horreur des sièges trop confortables et je serai parfaitement ici.

Le dactylographe, ayant fini son travail, se leva à ce moment, rangea ses papiers, ferma sa machine et quitta le bureau.

Lamar et Farwell pénétrèrent dans le cabinet directorial.

Florence, alors, ne perdant pas une minute, enleva la machine à écrire demeurée sur la petite table et transporta cette dernière contre la porte, de communication que venaient de franchir les deux hommes.

Sur la table elle se hissa avec légèreté.

De là elle pouvait apercevoir par l’imposte, tout ce qui se faisait dans le bureau de Silas Farwell.

Jamais elle n’avait été aussi émue. Qu’allait-il se passer ? Qu’allait-elle apprendre ? Et, surtout, que serait-elle amenée à faire ?

Car c’était là l’étrange particularité de sa nature. Rien, dans l’enchaînement de ses actes, n’était prémédité. Tout obéissait à une impulsion brusque, tout se déclenchait inopinément. Et comme, jusqu’à ce jour, les décisions prises ainsi à l’improviste et sans réflexion avaient toujours triomphé de tous les obstacles et de tous les périls, elle avait une confiance aveugle ans les inspirations qui lui venaient de cette force inconnue qui était en elle et qui, pourtant, la torturait si cruellement.

Elle regardait de tous ses yeux.

Silas, ayant fait asseoir Max Lamar dans un fauteuil, ouvrit un coffre-fort et en sortit une liasse de papiers, d’où il tira une feuille rectangulaire, portant, en haut et à gauche, la firme de sa maison.

— Voilà l’affaire, dit-il à Max Lamar. Mettez-vous bien sous la lumière et regardez !

Il tenait le papier étalé à la hauteur même des yeux de son interlocuteur. De son observatoire, Florence le voyait aussi très nettement et n’en perdait pas une ligne.

D’ailleurs, comme pour renforcer le sens des mots, Silas crut bon d’en donner lecture à haute voix :

« Je soussigné C. Gordon, avocat-conseil chargé des intérêts des employés de la coopérative Farwell, reconnais avoir reçu la somme de 75 000 dollars, montant de la part trimestrielle des bénéfices revenant à ses employés.

Lu et approuvé : Lu et approuvé,
Silas Farwell. C. Gordon.


Max Lamar, à cette lecture, fut saisi d’une grande perplexité.

Le papier lui semblait authentique. C’était un reçu en bonne et due forme.

Pourtant, il éprouva le besoin de demander des explications.

— En somme, dit-il à Silas Farwell, ce n’est là qu’un reçu. Où est la preuve qu’il ait détourné cet argent… si toutefois il l’a touché, ajouta-t-il avec une réticence soudaine.

— Parbleu ! s’il l’a touché ! déclara cyniquement Silas Farwell, c’est moi-même qui le lui ai remis.

Derrière l’imposte, Florence, serrant les poings, sentait monter en elle une sourde colère.

Elle voyait bien que Gordon ne lui avait pas menti. Tous les dires de l’avocat se vérifiaient les uns après les autres.

Elle eut envie de briser les carreaux pour passer la tête par l’imposte et pour crier : « Menteur ! » au gredin qui abusait ainsi de la bonne foi de Max Lamar, après avoir indignement trompé le malheureux avocat.

Elle se contint, ayant eu soudain la brusque révélation du moyen par lequel elle pourrait dénouer la situation et punir le misérable, tout en sauvant la victime.

Farwell continuait :

— S’il n’avait pas détourné cet argent, pourquoi se serait-il enfui ? Réfléchissez, docteur, le doute n’est pas possible.

Max Lamar, écrasé par l’évidence, hochait la tête. Il aurait voulu qu’une lueur de justification éclairât la nuit accablante qui se faisait dans son esprit autour de l’homme auquel il devait l’existence.

Pendant ce temps, Florence Travis était descendue de son observatoire et avait remis doucement la table à sa place.

Ouvrant la porte de droite, elle inspecta minutieusement le corridor et le palier.

Personne.

Prenant son sac à main, elle le jeta dans un coin du palier et revint dans l’antichambre.

Elle entendait toujours, mais confusément, parler Max Lamar et Silas Farwell.

Arrachant alors le large peigne d’écaille qui retenait ses cheveux, elle les dénoua à demi, dégrafa le col de son corsage, en déchira même une manche, bref, se donna l’aspect d’une personne qui vient d’essuyer une agression violente.

Et tout y coup, renversant la table, bousculant les chaises, faisant dégringoler l’immense banquette, elle se mit à pousser des cris perçants, d’une voix altérée par l’effroi.

Les deux hommes, dans le bureau, eurent l’impression qu’une lutte terrible avait lieu à côté d’eux.

Ils allaient se précipiter au dehors quand la porte du cabinet s’ouvrit, et Florence, échevelée, les yeux dilatés, tous les traits de son joli visage crispés en une expression de terreur, vint tomber presque à leurs pieds, en disant :

— Là… un homme… c’est affreux… un homme est entré. Il m’a bousculée, frappée et s’est sauvé avec son sac. Courez, docteur, courez, monsieur, je vous en prie, rattrapez-le, il ne doit pas être loin !

Max avait relevé la jeune fille et la forçait de s’asseoir dans un fauteuil.

— Mais cet homme, comment est-il ? demanda Silas Farwell.

Florence, haletante, répondit, la gorge serrée :

— Grand… blond… je crois, un chapeau mou… un vêtement beige… je ne sais plus… je ne sais plus…

Et, se dressant :

— Mais qu’attendez-vous pour le poursuivre, pour lui reprendre mon sac, où j’avais mes bijoux, mes lettres ?

Max Lamar n’hésita plus.

— Ne perdons pas un instant, monsieur Farwell. Venez avec moi. Nous prendrons chacun un côté de la rue.

Silas, sans grand enthousiasme, mais ne pouvant hésiter, se décida et suivit le docteur.

À peine les deux hommes furent-ils dans le couloir que Florence se dressa.

À l’agitation factice, mais admirablement simulée, à laquelle elle venait de paraître en proie, succéda le calme parfait de la décision.

S’approchant du bureau de Farwell, où était resté le reçu de Charles Gordon, elle prit le document et le mit dans son corsage.

Se dirigeant ensuite vers le coffre-fort sur lequel Silas avait laissé la clef, Florence l’ouvrit, fouilla dans les tiroirs et en retira plusieurs liasses de bank-notes qu’elle compta avec soin et qui rejoignirent dans son corsage le reçu frauduleux.

Ensuite, mue par une impression nouvelle, et sans s’expliquer elle-même pourquoi elle agissait ainsi, elle revint au bureau, prit deux feuilles blanches, les plia avec méthode et les découpa avec ses doigts de manière à former un cercle.

Ayant ouvert les deux feuilles de papier avec le même sang-froid, elle les sépara et obtint ainsi deux cercles égaux.

Elle en posa un, bien en évidence, sur le bureau, et, ayant inscrit au crayon rouge quelques lignes sur le second, elle le suspendit à la poignée du coffre-fort.

Pas une minute elle ne songea que Max et Silas pouvaient revenir et la surprendre.

Elle agissait sans hâte, comme si la force qui la poussait l’eût rendue inconsciente du danger qu’elle courait d’être prise sur le fait.

Puis, revenant dans l’antichambre, elle se recoiffa devant la glace, répara le désordre de sa toilette, constata non sans satisfaction que le Cercle Rouge avait disparu entièrement de sa main, et, comme si rien ne s’était passé, s’asseyant sur la banquette après l’avoir redressée, elle attendit.

On eut dit que le destin avait soigneusement mesuré toutes les phases de cette aventure : à cet instant précis les deux hommes revenaient.

Max Lamar tendit à Florence son sac, qu’il venait de découvrir en repassant dans le couloir.

— Je viens de le ramasser dans un coin. Votre agresseur l’y aura jeté sans doute. Je pense qu’il n’y manque rien.

— Et vous n’avez trouvé personne ?

— Personne ! Nous avons fait le tour de l’immeuble. Nous avons interrogé des gens qui stationnaient là depuis un quart d’heure. On n’a vit sortir âme qui vive de la maison.

» Le secrétaire de M. Farwell, que nous avons croisé, comme il revenait, n’a également rien vu. Il est resté dehors pour exercer pendant quelque temps une surveillance qui, je le crains bien, ne donnera pas de résultat. D’ailleurs, le voici.

— Rien, absolument rien, dit le secrétaire en entrant.

Florence Travis se leva en simulant une grande lassitude.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit-elle à Farwell, d’être la cause involontaire de tout ce désordre. Je vais prendre congé de vous.

Lamar essaya de retenir la jeune fille. Mais Florence, bien décidée à s’éloigner au plus vite, n’y voulut pas consentir.

— Ces émotions m’ont brisée, dit-elle. Je ne puis vous attendre. Il est préférable que je rentre à la maison.

Lamar n’insista pas et reconduisit la jeune fille jusqu’à la porte.

Quand il rejoignit Silas Farwell, celui-ci, ayant allumé un cigare, arpentait de long en large son cabinet de travail.

— C’est tout de même bizarre, cette aventure-là, dit-il à Max Lamar.

Et tout à coup, ses regards tombèrent sur le cercle que Florence avait mis en évidence sur le bureau.

— Que veut dire ceci ?

Lamar avait pris le papier et le regardait, en proie à la plus vive stupéfaction.

Soudain, Silas Farwell poussa un cri.

— Le reçu ? Où est le reçu de Gordon ?

Fiévreusement, il fouillait partout et ne trouvait rien.

— Je l’ai peut-être remis dans mon coffre-fort.

Il se dirigea vers le meuble et c’est alors qu’il aperçut un second cercle accroché à la poignée de la lourde porte d’acier.

Il s’en empara et lut ces mots écrits au crayon rouge :

« L’argent pris dans ce coffre sera remis à ses légitimes propriétaires par la dame au Cercle Rouge. »

Silas Farwell entra dans une colère terrible. Ses yeux injectés de sang lui sortaient de la tête.

— Le reçu Gordon… L’argent… C’est abominable !… Qui m’a volé ? cria-t-il. Ce ne peut être que cette femme… Il faut courir après cette femme.

Max Lamar, absolument abasourdi, n’avait pas pris garde aux paroles lancées par Silas dans le premier feu de sa fureur.

Mais quand il comprit le sens des derniers mots, il protesta :

— Que dites-vous ? Mais vous n’y songez pas ! Soupçonner Mlle Travis, une jeune fille du monde, riche dix fois comme vous ! Mais c’est de la démence ! Réfléchissez et calmez-vous ; quand vous aurez mis un peu d’ordre dans vos idées, vous verrez que cette supposition est absurde !

Mais il parlait ainsi contre sa pensée. Malgré lui, il devait se rendre à l’évidence. Quand il était sorti avec Silas Farwell, le reçu et l’argent étaient encore là. Si quelqu’un était venu en leur absence, Florence l’aurait vu, Florence en aurait parlé.

Alors ?

Max Lamar était envahi d’un doute terrible, doute qu’il sentait peu à peu se transformer en certitude, en certitude aveuglante, impitoyable.

— Et pourtant, non, non ! Elle ! Florence, coupable de cela ? Non ! C’est impossible !…

La sonnerie du téléphone retentit.

Il décrocha instinctivement le récepteur, comme s’il eût été dans son propre bureau.

C’était d’ailleurs bien à lui que s’adressait la communication. Son secrétaire demandait à lui parler.

— Allô ! C’est moi-même, le docteur Lamar… Ah ! on vous a répondu au club que j’étais ici ?… Bien… Alors ?… Qu’est-ce que vous me racontez là ? Les deux portes fermées ?… Par qui ?… Non ?… Par Mlle Travis ?… Vous déraisonnez… On vous a emprisonné la main ?… Dans le cabriolet ?… Quel roman !… Et l’on vous a immobilisé contre la poignée de la porte ?… Mais qui ?… Voyons, mais qui ?… Une main à travers la vitre brisée ?… Et sur cette main une marque ?… Le Cercle Rouge ?

Max Lamar haletait. Les questions se pressaient sur ses lèvres.

— Mais, enfin, vous êtes sûr qu’il n’y avait pas d’autre personne dans le bureau ? Sûr ? Absolument sûr ? Vous m’affirmez qu’il n’y avait que miss Travis ? En feriez-vous le serment ?… Bien… bien… merci.

Il raccrocha le récepteur d’une main tremblante. Ses tempes étaient inondées de sueur, et son sang battait dans ses artères à larges coups. Silas Farwell, qui, tout à sa colère, n’avait saisi que quelques mots au vol de cette conversation téléphonique, lui demanda :

— Avez-vous appris quelque chose ? Vous a-t-on donné des renseignements ?

Max Lamar, de plus en plus assombri, ne répondit pas.

Silas Farwell insista ?

— Pourquoi cet air bouleversé, alors ? Parlez ! Il me semble avoir entendu prononcer le nom de Mlle Travis…

Max gardait toujours le silence.

— Mais oui, j’ai bien compris, continuait Silas, le nom de cette femme qui sort d’ici, de cette aventurière.

À ce mot, Max Lamar bondit :

— Je vous défends, entendez-vous, je vous défends, vous surtout, de prononcer une telle épithète en parlant de cette jeune fille, honorable entre toutes !

Silas Farwell recula devant le regard étincelant d’indignation de Max Lamar.

Ce dernier, s’étant calmé un peu, reprit d’une voix sourde :

— Ce que je viens d’entendre, monsieur Farwell, ne vous concerne pas. Il s’agit d’une affaire absolument personnelle.

— C’est possible, dit Silas Farwell, mais le vol dont je viens d’être victime est une affaire qui m’est personnelle à moi… Et ça ne se passera pas comme ça, je vous prie de le croire. Je vais à la police…

Il se dirigeait vers, la porte. Max Lamar l’arrêta par le bras.

— En ce qui vous regarde, lui dit-il d’une voix sourde, et dans votre propre intérêt, je vous engage à ne souffler mot de ceci à qui que ce soit avant que nous ayons trouvé la clef de ce mystère… Vous m’entendez… à qui que ce soit… c’est un avis que je vous donne… un ordre même si vous voulez… oui, un ordre absolu…