Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XXIII


Épisode 8

Chasse à l’homme

XXIII

Au-dessus de l’abîme


Pendant que Smithson, la cuisse fracassée par la balle de Sam Smiling, se lamentait de ne pouvoir soutenir dans sa poursuite le docteur Lamar, ce dernier, rassemblant toute son énergie et bien décidé à en finir, pourchassait le receleur, qui fuyait vers la falaise.

Max, à la course, était nettement supérieur à Sam Smiling. Il gagnait du terrain à chaque minute et, sur une ligne de crête, l’issue de la poursuite n’eût fait aucun doute. Malheureusement, le terrain était parsemé de nombreux rochers, dont les anfractuosités permettaient à Sam de disparaître brusquement aux yeux de Max Lamar.

Qui sait si, dans une de ces anfractuosité ne se trouvait pas quelque retraite habilement dissimulée où le vieux bandit pouvait s’éclipser soudainement ?

Max Lamar, les dents serrées, les coudes près du corps, avançait en foulées puissantes et se rapprochait visiblement quand, tout à au détour d’un rocher, il se trouva en présence d’un être bizarre, vêtu de guenilles sordides, la tête broussailleuse et les joues tapissées d’une barbe inculte, ressemblant moins à du poil qu’à de vieilles algues desséchées.

Appuyé sur un bâton noueux, cet être étrange, qui ne semblait appartenir qu’à peine à l’espèce humaine, se tenait immobile contre le rocher, les yeux un peu égarés, encore pleins de l’étonnement d’un spectacle entrevu.

Max avait vaguement entendu parler d’un individu mystérieux qu’on appelait l’Ermite de la Falaise. Ce personnage, qui passait pour un dévoyé, rejeté par la société, et peut-être en délicatesse avec elle, rendait de menus services aux pêcheurs de la côte et recevait d’eux les secours nécessaires à sa misérable existence.

Lamar ne douta pas un instant qu’il fût en présence de l’Ermite de la Falaise ; en toute autre circonstance, sa curiosité l’eût poussé à un interrogatoire intéressant. Mais le temps n’était pas aux conversations.

S’étant à peine arrêté pour reprendre baleine, il demanda à l’homme :

— Par où est-il passé ? Vous l’avez vu ?

L’homme hésita un instant. Puis, ayant longuement fixé dans les yeux le docteur, il sembla se décider.

Et soudain, étendant la main droite vers le sommet de la falaise, il dit en étouffant sa voix :

— C’est par là… Mais prenez garde ! La falaise, derrière cette ligne de rochers, est à pic. Plus de deux cents pieds de hauteur.

Max Lamar haussa les épaules.

— Qu’importe… Merci tout de même !

Et il repartit de son pas souple et rapide.

L’Ermite n’avait pas menti. À peine Lamar avait-il fait cinq cents pas qu’il atteignit une plate-forme vaste et dénudée dominant l’Océan.

Sur cette plate-forme se détachait la silhouette de Sam Smiling. Celui-ci avait pris une mauvaise direction et se trouvait ainsi enfermé pour ainsi dire sur ce plateau, n’ayant d’autre issue, pour revenir sur ses pas, que le chemin par lequel arrivait Max Lamar.

Partout ailleurs, autour de lui, des escarpements d’une hauteur vertigineuse ! La falaise formait, à cet endroit, une sorte de promontoire à pic au-dessus des roches battues par l’Océan.

C’est là que devait se décider le sort de la lutte engagée entre le vieux bandit et le médecin légiste.

Il n’y avait plus à reculer ni pour l’un ni pour l’autre.

Sam Smiling le comprit en voyant Max Lamar déboucher sur le plateau.

Tel un sanglier traqué, il attendit.

Les jambes à demi ployées, un couteau dans la main, les yeux étincelants dans sa face contractée par la terreur et par la haine, il était prêt à vendre chèrement sa vie.

Max Lamar aurait pu l’abattre à bout portant. Mais il tenait à saisir vivant l’homme qu’il imaginait en possession du grand secret. D’autre part, bien que les ménagements ne fussent guère de mise avec un criminel aussi dangereux que Sam Smiling, il voulait, en homme de sport, laisser à l’adversaire sa chance de salut.

— À nous deux, s’écria-t-il en bondissant.

De la main gauche, il écarta la lame dirigée vers lui, et, de l’autre, il saisit le receleur à la gorge.

Mais il avait affaire à un être d’une vigueur exceptionnelle.

Tandis que les muscles énormes de son cou saillaient, contractés contre l’étreinte qui le jugulait, Sam, dont le couteau avait roulé au loin, empoigna le docteur aux flancs, et, par une pression qui devenait de plus en plus douloureuse, il l’obligea à desserrer la tenaille qui l’étouffait.

Ce fut le corps à corps.

Les deux hommes, farouchement embrassés, cherchaient mutuellement à se réduire à l’impuissance. Leurs os craquaient sous les étreintes sauvages. Leurs respirations mêlées se confondaient en un ahanement pareil au soufflet d’une forge.

Le résultat fut un moment indécis.

Tout à coup, dans un effort suprême, Max Lamar souleva Sam Smiling, et, le rejetant sur les reins, il le plaqua contre le sol, tout en étant entraîné avec lui.

Mais l’envergure de son geste avait été trop large et, sous cette poussée nouvelle, les deux corps enlacés venaient de s’engager sur la partie déclive du promontoire.

Tous deux, irrésistiblement, roulaient dans l’abîme.

Au milieu de leur combat farouche, ils le comprirent et cherchèrent à se dégager.

La fatalité voulut que le premier des deux hommes qui arriva sur le bord de la falaise fût précisément Max Lamar.

D’un coup de reins désespéré. Sam Smiling se rejeta en arrière, incrustant ses ongles aux interstices du rocher.

Le docteur alors, ayant perdu tout point d’appui, roula vers l’abîme, et, au rebord escarpé, disparut.

Quant à Sam, si miraculeusement sauvé, il se releva, plus tremblant qu’une feuille et, les yeux hagards, trébuchant, reprit le chemin qui l’avait amené et se perdit dans la nuit.

La falaise, sur son escarpement abrupt, était couverte par endroits d’une végétation rude. Le vent apportait quelquefois un peu d’humus qui, retenu dans les interstices, permettait à quelques genêts d’accrocher aux pentes leurs touffes épaisses.

Que de fois au bas de la falaise les enfants n’avaient-ils pas regardé d’un œil d’envie ces belles fleurs d’or qui jetaient sur le roc dénudé une couleur si vivante !

Qui sait même si quelque amoureux héroïque, emporté par sa passion, n’avait pas cherché, au péril de sa vie, à cueillir quelque bouquet de la plante inaccessible pour satisfaire un caprice d’une femme ?

Max Lamar, en roulant dans l’abîme, entrevit en un éclair la mort affreuse et inévitable. Mais si forte était la nature énergique de cet homme qu’il ne perdit pas une seconde son sang-froid ni son courage. Il resta lucide et, sans frémir, attendit le choc qui allait le briser.

Mais la chute fut plus brève encore qu’il ne le supposait, car une seconde à peine s’était écoulée qu’il éprouva une secousse violente, mais très supportable, comme s’il tombait sur un tas de fagots.

Instinctivement, il allongea les mains et s’accrocha à un appui qui lui parut assez solide, bien que doué d’une certaine élasticité.

Il ouvrit les yeux qu’il avait involontairement fermés. Il reconnut qu’il s’était cramponné à une touffe de genêts qui, au flanc de la falaise, avait arrêté sa chute,

La lune qui se levait à l’horizon lui permit d’examiner sa situation.

Elle était, hélas ! très précaire. Au-dessus de lui ; la falaise surplombait, à environ dix pieds, inaccessible. Au-dessous, c’étaient les rochers noirs, aigus, farouches, que l’écume des vagues couvrait et découvrait tour à tour. Et pas une anfractuosité. Rien. La verticale implacablement lisse.

Ah ! pourquoi ce miracle venait-il de se produire, puisque rien ne pouvait conjurer le sort ?

Se voir mourir… Se voir mourir en pleine force, en pleine jeunesse ! Se dire : « Je suis vivant tout entier, en pleine possession de mon activité physique et morale. Et, dans quelques minutes, quand cette branche, instable aura cessé de m’accorda son fugitif soutien, je ne serai plus qu’un amas d’os brisés et de chairs tuméfiées, un objet d’horreur et sur lequel personne ne pourra mettre un nom !… »

Lamar, nous l’avons vu, était un homme vraiment courageux. Mais la situation était trop affreuse. Sa volonté parut faiblir, un moment et une larme vint à ses yeux.

— Flossie, Flossie, murmurait-il.

Il prononçait ce nom comme on prononce une invocation. Dans son esprit vacillant, ces deux syllabes lui semblaient avoir des propriétés énergiques capables de susciter quelque intervention miraculeuse.

— Flossie, Flossie, répétait-il… Flossie, c’est encore vous que je regrette le plus… Ma chère Flossie !…

Soudain le bruit d’une lutte éclata au dessus de sa tête.

Max Lamar suspendu sur l’abîme eut l’intuition de ce qui se passait au-dessus de lui, sur le bord de la falaise.

Il imagina Sam Smiling reprenant le sentier et rencontrant l’Ermite au croisement des chemins. Sam, pris de peur, avait dû revenir sur ses pas, et l’Ermite, un brave homme sans doute, soupçonnant qu’un crime venait d’être commis, n’avait pas hésité à poursuivre l’homme qui redescendait seul de la falaise.

Ce que Lamar entrevoyait ainsi en un éclair était la vérité.

Au-dessus de lui avait lieu une lutte analogue à celle qu’il venait de soutenir quelques instants auparavant.

Sam était terriblement fatigué. Cependant, il n’en portait pas moins de rudes coups au nouvel adversaire qui venait si courageusement de l’assaillir. Mais ce dernier prenait visiblement le dessus, quand un cri déchirant se fit entendre.

Ce cri semblait monter de la mer et le vent l’apportait par-dessus la falaise comme quelque chose d’immense et de surhumain.

L’Ermite, au milieu du combat qu’il soutenait, eut une hésitation produite par la surprise. Cela lui coûta cher, car Sam Smiling lui ayant décroché un magistral coup de poing se dégagea et reprit sa course vers le sentier, dans l’ombre duquel il disparut.

Étourdi par le coup qu’il venait de recevoir, l’Ermite ne songea pas sur-le-champ à le poursuivre. D’ailleurs, une préoccupation plus immédiate était de répondre aux appels de détresse qui redoublaient, déchirant le silence.

L’Ermite, se penchant avec précaution, au-dessus de la falaise, distingua au-dessous de lui une forme humaine cramponnée désespérément à une branche de genêts.

— Courage, tenez bon, cria-t-il, je viens à votre secours.

Max Lamar, qui s’épuisait visiblement, dit d’une voix étranglée :

— Hâtez-vous, car je sens la branche se rompre sous mon poids.

L’Ermite, ayant détaché la corde qui ceignait ses reins, la jeta au malheureux, après en avoir solidement entouré son poing droit.

Max se crut sauvé. En voyant descendre la corde, il s’apprêta à la saisir, dès qu’elle passerait à sa portée.

Mais ce fut comme une malédiction. La corde, trop courte, se balançait au-dessus de sa tête.

Tous les efforts qu’il faisait pour l’atteindre ne faisaient que déraciner davantage la plante, à laquelle il se cramponnait.

Une sueur froide lui parcourait le corps. Allait-il, si près du salut, défaillir et tomber ?

— Courage ! lui criait l’Ermite qui, ayant remonté la corde, joignait à cette dernière la misérable veste, dont il venait de se dépouiller.

Max ne l’entendait plus. Un bourdonnement venait d’envahir ses oreilles. Sa vue se troublait. Un vertige mortel s’emparait de lui. Une seconde encore et il lâchait la branche qui, d’ailleurs, ne lui était plus que d’un précaire secours.

À ce moment, il sentit comme un pan d’étoffe qui lui balayait le visage.

Un dernier sursaut de l’instinct de conservation lui fit saisir avec les dents cet objet, qui n’était autre qu’une manche de la veste de l’Ermite ; puis, en un dernier sursaut d’énergie, il s’y agrippa de la main gauche…


Quand Max Lamar reprit nettement conscience, il aperçut au-dessus de lui une face hirsute, éclairée par deux yeux étincelants. Une main rude lui frottait les tempes avec du whisky qui coulait goutte à goutte d’une gourde de cuir.

Il se souvint.

— Merci, dit-il, merci.

— Ça va mieux ? demanda l’homme.

— Oui, mieux. Voulez-vous m’aider à me remettre debout ?

— Volontiers, dit l’Ermite.

Mais Max Lamar avait trop présumé de ses forces. Une fois debout il dut, pour ne pas tomber, s’appuyer lourdement sur l’épaule de son sauveur.

Ensemble, ils firent ainsi quelques pas et rejoignirent le sentier.

— Voulez-vous me ramener à l’hôtel Surfton, mon ami ? dit Lamar d’une voix encore faible.

L’homme eut un tressaillement.

— C’est que, vous savez, moi, je ne tiens pas beaucoup à descendre à la ville.

— Est-ce ma tenue qui vous fait peur ? reprit Max en souriant et après avoir jeté un coup d’œil sur ses vêtements déchirés et ses mains pleines de sang.

— Oh ! ma foi, non. Voyez la mienne… Mais j’ai mes raisons…

— Alors, vous allez me laisser ainsi dans la nuit, après m’avoir sauvé ? Allons, mon brave, accompagnez-moi en me soutenant de votre mieux. Personne ne vous verra à cette heure.

L’homme hésita un instant.

Puis, avec un haussement des épaules qui signifiait : « Après tout, pourquoi pas ? » il prit la direction de Surfton après avoir passé son bras autour de la taille de Max Lamar.

Il était fort tard quand les deux hommes arrivèrent à l’hôtel. Le concierge de nuit, à moitié sommeillant, ne les remarqua pas.

— Accompagnez-moi, dit Max Lamar à son sauveur.

Une fois dans son appartement, le docteur s’installa dans un fauteuil, et s’adressant à l’Ermite :

— Je ne vous demande pas votre nom, mon ami ; vous avez peut-être des raisons de le tenir secret et je n’ai pas le droit de rien exiger de vous après le grand service que vous venez de me rendre. Je suis à jamais votre débiteur.

— N’en parlons plus, dit l’homme. Je vais remonter tranquillement vers mon refuge. En attendant que vous vous fassiez panser demain matin, reposez-vous.

— Mais je ne veux pas vous laisser partir ainsi.

— Oh ! vous ne pouvez rien faire pour moi, monsieur Lamar, dit le vagabond. Alors…

— Qui vous a dit mon nom ?

— Je… je vous ai vu plusieurs fois, répondit l’Ermite évasivement.

— Eh bien ! si vous, ne voulez rien accepter, prenez toujours ma carte, sur laquelle je vais écrire quelques mots.

Voici ce que Max écrivit :

« Je n’oublierai pas l’aide que vous m’avez donnée. Si jamais vous avez besoin de moi, comptez sur mon assistance. »

L’homme prit la carte, balbutia quelques remerciements et partit.

Où ai-je vu cet homme-là ? se demandait Lamar. Ce n’est pas sûrement un inconnu pour moi…

Il ne se livra pas à de longues réflexions. Les événements terribles qu’il venait de traverser l’avaient rompu et il s’empressa de chercher le repos dans un sommeil réparateur.

Le lendemain matin, quand il s’éveilla, à part une assez forte courbature, il ne se ressentait pas trop de sa chute. Il s’habilla vivement et s’empressa de téléphoner pour avoir des nouvelles de Florence.

Ce fut Yama qui lui répondit :

« Mlle Travis prend son bain en ce moment sur la plage. »

Max Lamar sortit aussitôt et se dirigea vers le bord de la mer.

Quelques minutes après, il était assis entre Florence et la gouvernante Mary, sur le bord d’un rocher.

— Comment se fait-il, docteur, que votre main droite soit bandée et votre lèvre inférieure coupée ? demanda Florence avec une inquiétude visible. Que s’est-il passé ? Racontez-moi vite…

— Oh ! ce n’est rien, dit Lamar dédaigneusement. Ce n’est qu’un petit souvenir que m’a laissé le bandit qui a nom Sam Smiling.

— Mais encore comment cela est-il arrivé ?

Brièvement, Max, sur un ton qu’il s’efforçait de rendre plaisant, lui conta son histoire. Et, en terminant son récit, il ajouta :

— Hier, quand ce vagabond m’a ramené chez moi, j’étais si désemparé que je l’ai laissé partir sans le remercier comme j’aurais dû le faire.

Comme il disait ces mots, une voix derrière lui se fit entendre.

— Pardon, monsieur Lamar, de vous déranger, mais comme on nous a dit à l’hôtel que vous étiez sur la plage…

Max se retourna et reconnut deux inspecteurs de police avec lesquels il avait déjà fait campagne.

— Tiens ! Boyle et Jacob ? Qu’y a-t-il donc ?

— Désolés de vous déranger, monsieur Lamar, mais nous venons vous demander un renseignement de la part du chef.

— De Randolph Allen ?

— Oui, monsieur Lamar, et voici les instructions que nous avons.

Max ouvrit le pli qu’on lui tendait et lut :

« Je vous charge d’arrêter Charles Gordon, l’avocat de la Coopérative Farwell, qui est accusé de détournements des fonds de garantie de cette société. Il parait que cet inculpé se cache dans les rochers de Surfton, où il vit en ermite. Priez le docteur Lamar de vous prêter aide et assistance s’il le peut.

 » Randolph Allen, chef de la police. »