Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XVI


XVI

Les plans de l’invention


— Monsieur Ted Drew ?

— C’est moi-même, monsieur. Et j’ai l’honneur de parler au comte de Chertek ?

— Parfaitement. D’ailleurs, voici ma carte.

Sur la terrasse d’un hôtel élégant d’architecture mauresque, et qui dominait la mer, deux hommes venaient de s’aborder et, maintenant, debout en face l’un de l’autre, ils se regardaient avec plus d’attention peut-être que ne l’eût voulu la stricte politesse ; mais sans doute le motif qui les réunissait était une excuse suffisante à cette curiosité, car aucun d’eux ne s’en offensait.

L’un d’eux, Ted Drew, était le fils d’un savant illustre. Son père, Amos Drew, mort récemment, avait été un chimiste de génie, le plus grand chimiste des temps modernes, disaient ses admirateurs, qui lui donnaient, à lui aussi, ce nom de Faiseur de Miracles, appliqué à son compatriote Edison. Les découvertes d’Amos Drew ne se comptaient pas. Les unes, purement théoriques, avaient reculé les, bornes de l’inconnu scientifique ; les autres, d’application pratique, avaient rapporté à son auteur, malgré son désintéressement, des sommes considérables. Ces sommes s’étaient trouvées à peine suffisantes, d’ailleurs, pour faire face aux goûts dispendieux, non de l’inventeur, qui vivait plus que modestement, mais de son fils unique. Celui-ci, joueur et débauché, dissipait à pleines mains la fortune paternelle pour satisfaire ses vices et on dirait que la mort d’Amos Drew avait été hâtée par le chagrin que lui causaient la conduite et le caractère du jeune homme.

Ted Drew était un solide gaillard de taille moyenné et d’encolure épaisse. Il portait plus que son âge — vingt-sept ans — et son visage, plombé par les nuits d’insomnie, marqué par les excès, reflétait la brutalité de ses passions violentes, mêlée au cynisme de l’homme qu’aucun scrupule ne saurait arrêter.

Son interlocuteur, qui, s’appelait ou se faisait appeler le comte Chertek, était d’aspect tout différent. Il paraissait une quarantaine d’années. De haute stature, mince et élégant, la figure fine, les cheveux en coup de vent, la barbe soigneusement taillée en pointe, il affectait des allures aristocratiques, négligentes et hautaines qui, du reste, lui allaient fort bien, mais que démentait le regard pénétrant, rusé et circonspect de ses yeux clairs.

— Eh bien, monsieur Ted Drew, reprit-il, avec un ton de courtoisie nonchalante, laissez-moi d’abord vous dire que je suis charmé de faire votre connaissance personnelle, après votre connaissance épistolaire. Mais puis-je vous demander pourquoi vous m’avez fixé rendez-vous ici, à cette plage de Surfton, charmante sans doute, mais où je ne tenais pas particulièrement à villégiaturer, alors que nous aurions pu, en ville, terminer commodément l’affaire au sujet de laquelle nous nous sommes abouchés.

— Parce qu’ici on fait ce qu’on veut sans que les gens se mêlent de vos affaires. On a déjà bavardé sur mon compte et ces maudits journaux commencent à s’occuper de nous.

— Oh ! cela n’a pas d’importance.

— Pour vous, non, mon cher monsieur, parce que vous rentrerez dans votre pays quand vous aurez terminé votre mission, mais moi, je resterai en Amérique. Et puis, tant pis, après tout. Cela m’est égal, acheva Ted Drew avec un geste de brutal dédain.

— Et vraiment, — excusez-moi d’insister, — l’invention est-elle réellement aussi… sensationnelle que vous nous l’avez dit ?… La formule est-elle définitive ?… Vous l’avez trouvée dans les papiers de votre père, après sa mort… Les plans sont-ils achevés ? complètement au point ?

— Oui. Du reste, je savais que l’invention était terminée, poussée à la perfection. Mon père me l’avait dit, mais il avait peur de ce qu’il avait créé… C’est vraiment formidable, vous savez…

Ted Drew avait baissé la voix sur ces derniers mots, car des promeneurs approchaient du jardin où ils étaient descendus tout en causant.

— Allons donc faire un tour sur la plage parmi ces rochers que je vois là-bas, proposa l’autre. Nous trouverons quelque endroit isolé où je pourrai examiner à loisir les plans. Vous les avez sur vous ?

— Oui, fit Ted Drew en frappant sur la poche de son veston renfermant son portefeuille. Ils ne me quittent pas, vous pensez…

Ted Drew et Chertek, entamant à haute voix une conversation sportive, s’en allèrent le lourde la plage, vers les roches bordant la mer, au pied des falaises.


Il y avait deux heures à peine que Florence, en compagnie de Mme Travis et de Mary, était arrivée à Surfton, et déjà elle avait quitté ses vêtements d’auto pour les remplacer par un gracieux costume bleu marin qui seyait à merveille à sa beauté saine et vivante ; déjà elle avait parcouru du haut en bas leur élégante villa ; déjà elle était descendue sur la plage.

Maintenant, de retour à la villa, elle était venue s’asseoir dans une grande véranda Surplombant la plage. Avec délices, elle se laissait aller à une paresse heureuse. Elle se sentait ici redevenir ce qu’elle était avant ces quelques jours plus remplis d’aventures et d’émotions que toutes ses vingt années d’existence antérieure. Il lui semblait que l’étrange Florence qui s’était révélée en elle pour la pousser à tant d’actes coupables et extravagants n’était plus.

Soudain, un bruit de pas lui fit tourner la tête. C’était Yama qui lui apportait, de la part de sa mère, un journal de Surfton, où le bal du soir était annoncé.

Florence, machinalement, se mit à le parcourir. Un court article attira son attention.


Le fils d’un grand savant mort récemment vend les inventions de son père

Une nouvelle nous est parvenue, que nous croyons pouvoir, sous toutes réserves, annoncer à nos lecteurs. M. Ted Drew, le fils de l’illustre chimiste Amos Drew, dont la science américaine porte encore le deuil, serait, dit-on, en pourparlers avec les agents d’une puissance étrangère pour leur vendre le secret d’une terrible invention que son père a faite avant de mourir et qui serait de nature à assurer, dans une guerre, une supériorité écrasante aux armées qui en feraient usage.

Sans vouloir apprécier la conduite de M. Ted Drew, il nous est permis de regretter qu’une invention américaine puisse, le cas échéant, servir d’arme contre l’Amérique.


Florence relut une fois encore l’entrefilet et resta songeuse.

Puis ses idées changèrent de cours, se reportèrent sur les aventures de la veille : elle tressaillit en se souvenant du paquet qu’elle avait dissimulé au fond de la grande malle, et qui contenait le manteau noir et les habits masculins de M. Osborne, tailleur pour dames. Florence se dit qu’il importait qu’elle se débarrassât au plus tôt de ces objets compromettants. Immédiatement elle se leva, rentra dans la maison et regagna sa chambre.

Mary s’y trouvait occupée à ranger dans les armoires les robes de la jeune fille.

Celle-ci eut un sourire en songeant qu’elle était arrivée à temps. Elle se dirigea vers sa grande malle et, écartant divers objets, atteignit le paquet ficelé qu’elle y avait placé avant de partir de Blanc-Castel.

— Ne vous embarrassez pas de cela, Flossie, protesta Mary, je déferai ce paquet.

— Oh ! non, ce n’est pas la peine, dit Florence avec un naturel parfait. Dans ce paquet, Mary, il n’y a pas autre chose que mon costume de bain. Je vais le porter dans ma cabine.

Et, pendant que Mary continuait avec diligence ses rangements, Florence sortit de la pièce, gagna la véranda, descendit l’escalier conduisant à la plage et, son paquet sous le bras, s’en alla sans hâte du côté des falaises.

Elle distingua, à une assez grande distance devant elle, deux hommes qui s’avançaient entre les rochers tout en causant avec animation. Mais la jeune tille n’y attacha nulle importance et continua sa route, marchant à pas muets dans le sable que la brise chassait en tourbillons ténus.

Elle était parvenue à proximité d’une cabine de bain, quand elle vit sur le sol ce qu’elle cherchait depuis quelque temps : un gros galet parfaitement arrondi. Elle le ramassa et le soupesa. Alors, ouvrant un coin de l’enveloppe de son paquet, elle mit dans l’intérieur, en manière de lest, la grosse et lourde pierre. Elle refermait l’enveloppe avec soin lorsque, soudain, elle s’arrêta et prêta l’oreille. Elle avait entendu des voix dans la cabine de bain qui paraissait abandonnée, et ce que disaient ces voix lui parut digne d’attention.

— Vous avez dit vrai, M. Tom Drew, prononçait gravement une voix masculine empreinte d’un léger accent étranger. Sur ma parole, cela dépasse encore ce que nous espérions. Il est inutile de le nier.

Et une autre voix, dans le plus pur américain, répondit :

— Oui. Je le sais. C’est pourquoi mon père ne voulait pas divulguer le secret. C’est l’invention la plus terrible qui ait jamais été faite. Quel prix offrez-vous ?

Florence était devenue très pâle.

— Oh ! le misérable, le misérable. C’était donc vrai, murmura-t-elle.

Elle s’approcha de la cabine de bain à pas légers. Celle-ci, élevée de quelques marches, avait une porte faite, pareillement aux parois, de planches épaisses, et une petite fenêtre composée de planches étroites, très espacées entre elles. À travers les fentes de la fenêtre, Florence jeta un coup d’œil furtif dans l’intérieur.

La jeune fille s’appuyait à la paroi de la cabine de sa main droite posée à plat sur les planches et tout à coup, sur cette main, une ombre surgit, rose d’abord, puis plus foncée, puis écarlate : le Cercle Rouge.

Florence vit la marque, mais elle ne frissonna point de la revoir. Une émotion plus haute que ses terreurs ou ses angoisses l’animait, le souci d’une destinée plus vaste que sa destinée à elle la préoccupait, l’enfiévrait, la jetait à l’action.

Plus silencieuse qu’une ombre, elle quitta son poste d’observation, posa à terre son paquet et alla ramasser, à quelques pas, une lourde et longue traverse de bois qu’elle dressa obliquement contre la porte de la cabine qui s’ouvrait en dehors et se trouvait ainsi bloquée solidement.

Florence, ensuite, revint vers la fenêtre.

Dans l’intérieur de la cabine qu’ils avaient choisie comme un lieu sûr et secret pour y discuter les bases du marché qui, peut-être, mettrait en jeu le sort d’une guerre future, Ted Drew et l’agent étranger débattaient avec âpreté le prix de l’invention terrible.

Ils étaient assis sur des tabourets grossiers, de chaque côté d’une table de bois fruste. Sur cette table, entre eux deux, Ted Drew avait posé son portefeuille contenant les plans.

— Je vous assure, monsieur Ted Drew, disait Chertek, vos prétentions sont excessives… Deux millions de dollars, c’est beaucoup trop… Mon gouvernement ne m’a pas donné carte blanche.

— Votre gouvernement ? Est-ce l’Allemagne ou bien l’Autriche ? Je n’ai jamais pu le savoir.

— Si tant est que j’aie un pays, monsieur Ted Drew, je suis Hongrois, dit l’autre avec son inaltérable politesse. Mais, mon gouvernement… Eh bien ! mon gouvernement, c’est Sa Majesté le kaiser en personne… Mais que vous importe ?

— Oh ! c’est vrai, au fond, ça m’est égal, mais c’est que ma mère était Allemande, voyez-vous, alors…

— Alors, soyez plus accommodant pour des demi-compatriotes, monsieur Ted Drew. Vos prétentions sont exagérées, je vous assure. Diminuez, moi-même j’augmenterai…

— Je vois qu’on va s’entendre, dit Ted Drew, avec un ton lourdement familier. Les affaires sont les affaires, voyez-vous, et je ne tiens pas à faire de la grandeur d’âme à coups de millions.

Par une des fentes de la fenêtre, une main était entrée. Une main de femme, blanche et délicate, mais qu’un étrange anneau rouge sang marquait au dos. Cette main avait saisi le portefeuille contenant les plans fatals et se retirait en l’enlevant au moment où Ted Drew s’en était aperçu.

Rapide comme l’éclair, il empoigna cette main.

— Je la tiens ! Courez à la porte ! Saisissez-la au dehors ! cria-t-il à son compagnon. Ah ! sacrr !…

Il y avait eu une lutte brève, la main captive essayant de briser l’étreinte qui la maintenait. Puis, par une autre fente de la fenêtre, une autre main était passée, armée d’une épingle à chapeau dont elle frappa à coups redoublés la main de l’adversaire.

Ted Drew, jetant un rugissement de douleur, lâcha prise.

La main tenant le portefeuille disparut.

Les deux hommes se jetèrent sur la porte, mais la porte résista. Fous de rage, ils saisirent la table, et, à coups furieux, enfoncèrent les planches aussi rapidement qu’ils purent.

Par l’ouverture ainsi faite, ils se précipitèrent au dehors, mais les alentours de la cabine de bain étaient entièrement déserts et sur les pierres et les galets du sol aucune trace n’avait pu se marquer.

— Avez-vous vu cette femme ? Pourrez vous la reconnaître ? demanda le comte de Chertek à Ted Drew.

Celui-ci agita avec fureur sa main blessée, dont le sang, qui ruisselait, l’aspergea.

— Je n’ai pas pu distinguer sa figure, gronda-t-il. J’ai vu seulement qu’elle portait un costume bleu marine et que sur sa main il y avait un Cercle Rouge.


Le Cercle Rouge, sur la main de Florence, s’effaçait peu à peu, mais bien lentement, pendant que la jeune fille, chargée de son paquet et du portefeuille dont elle venait de s’emparer, s’éloignait rapidement de la cabine de bain, tout en écoutant les coups furieux frappés contre la porte par les deux hommes emprisonnés.

Florence, bientôt, perdue dans le chaos des grandes roches, se sentit en sûreté. Elle s’arrêta une seconde, défit de nouveau son paquet et y enfonça le portefeuille volé à côté du galet qu’elle y avait placé comme lest. Puis, gagnant l’extrémité d’un rocher surplombant les flots, aussi loin qu’elle put, elle lança le paquet à la mer.

Le paquet, un instant balancé par la vague s’engloutit à jamais.

— C’est une arme dont ne pourront pas se servir les ennemis de mon pays, murmura Florence à mi-voix.

Et, rapidement, mais sans courir, elle s’en alla, suivant le rivage.


fin du cinquième épisode