Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XV


XV

Sam Smiling, cordonnier et chef de bande


— Un Cercle Rouge, dites-vous ? s’écria Max Lamar en saisissant par le bras l’agent Meeks qui, tout moulu de sa chute, contint avec peine un gémissement de douleur, il y avait un Cercle Rouge sur la main de ce jeune homme ? Vous en êtes sûr ?

— Je suis sûr de l’avoir vu, oui, monsieur, et si je l’ai vu, c’est probablement qu’il y était, dit Meeks, qui, à cause du whisky, ne voulait pas s’avancer davantage.

— Voyons, rappelez-vous bien. Donnez-nous des détails.

— Monsieur, à cause de la lune, il faisait clair comme en plein jour. Nous étions en haut de l’escalier. J’avais les yeux, suivant ma consigne, sur le manteau noir que le tailleur avait sur le bras gauche. Alors, le tailleur a tendu la main droite pour me faire voir sa maison, soi-disant. Alors, j’ai vu, comme je vous vois, sans vous offenser, monsieur Lamar, une machine rouge en forme de rond, marquée sur le dos de sa main. C’était irrégulier, épais, grand comme ça à peu près, tout rouge foncé. Ça m’a tellement étonné que ça a contribué à me faire perdre l’équilibre quand il m’a poussé comme un sauvage et que j’ai roulé dans l’escalier. Sans ça, vous pensez bien qu’un homme de ma force ne se serait pas laissé faire comme ça par un gringalet, termina Meeks, avec plus de ressentiment encore pour le froissement de sa vanité que pour celui de ses os.

Il y eut quelques instante de silence.

— Meeks, vous pouvez rentrer chez vous, dit le chef de police. Je vous dispense de service pour demain, mais je vous enjoins de garder sur cette aventure le plus complet silence. Allez !

— Bien, monsieur.

Meeks salua, fit demi-tour et sortit, très satisfait de ne pas recevoir la punition disciplinaire qu’il avait craint.

— Eh bien, Allen, que pensez-vous de cela ? dit Max Lamar lorsqu’il fut seul avec le chef de police. Il y aurait donc au moins deux personnes qui portent sur la main la marque héréditaire des Barden… Deux des descendants de cette famille seraient actuellement vivants : une femme — la main que j’ai vue sur la portière de l’auto était une main de femme, il n’y a aucun doute à ce sujet — et un homme, ce soi-disant Osborne, votre tailleur muet…

— Permettez, Lamar, ce n’est pas le mien plus que le vôtre, dit Allen.

Lamar, qui suivait son idée, n’entendit pas. Il continua :

— Un homme et une femme. Oui… À moins que… Voyons. Allen, mon cher ami, rappelez bien vos souvenirs. Comment était-il, ce jeune homme ?

— Je vous l’ai dit : petit, mince, un teint brun-Jaune, des sourcils noirs et épais.

— Et ses traits ?

— Insignifiants. Une figure quelconque, où rien ne frappe particulièrement. Vous savez que j’ai coutume, d’un seul coup d’œil, de graver dans ma mémoire d’une façon définitive les physionomies. J’estime que c’est indispensable dans ma profession et je m’y suis spécialement entraîné, en sorte que je suis parvenu à le faire automatiquement d’une manière parfaite. Eh bien, la physionomie de cet Osborne ne se distingue en rien de la banalité courante des types humains. Je puis vous affirmer deux choses : la première, c’est que je ne l’avais jamais vu avant ce soir. La seconde, c’est que je le reconnaîtrai si jamais je le revois. Voilà tout. J’ajouterai qu’il était ganté. Sans doute, à la fois pour cacher le Cercle Rouge sur sa main et pour déguiser mieux son écriture, qui est impersonnelle, comme vous pouvez vous en rendre compte.

Allen se pencha, repêcha, dans sa corbeille à papier, pour la montrer à Lamar, la feuille sur laquelle le pseudo-Osborne avait tracé sa communication d’une grosse écriture moulée et sans caractère distinctif.

— Vous êtes sûr que ce n’était pas une femme travestie en homme ? demanda tout à coup le médecin légiste.

Allen fut mortifié par ce doute émis sur sa clairvoyance, mais n’en montra rien.

— Votre imagination vous entraîne, mon cher Lamar, dit-il seulement. Ne faisons pas de fantaisie et ne compliquons pas à plaisir une affaire déjà suffisamment mystérieuse. La dame au Cercle Rouge est très habile, elle vous l’a prouvé en vous échappant, d’abord dans le parc, puis dans le garage. Or, seule une idiote aurait risqué une arrestation inévitable en paraissant devant mes yeux sous un déguisement que j’aurais immédiatement percé à jour.

— C’est vrai, dit Lamar, convaincu. Je vous demande pardon de cette question oiseuse. Je vous l’ai posée parce que c’est une hypothèse qui m’a traversé l’esprit et qui simplifierait grandement la question. Mais elle ne vaut rien. Laissons-la. Nous sommes donc en présence de deux Cercles Rouges. Osborne — je l’appelle ainsi pour abréger, mais ce n’est certainement pas son nom — est le complice de la femme voilée, puisqu’il est venu reprendre le manteau. Occupons-nous de lui, d’abord. Si vous le voulez bien, vérifions si nous ne le trouvons pas parmi vos fiches de signalement.

— Attendez-moi une seconde, je vais les chercher, dit Allen.

Il sortit et revint presque aussitôt avec un long tiroir plein de fiches portant chacune une photographie. Max Lamar, qui avait allumé une cigarette, les compulsa une à une. Il en mit deux de côté au cours de son examen, qu’il continua jusqu’au bout sans succès.

— Rien qui puisse se rapporter au mystérieux Osborne. Je connais tous les individus qui sont là. Mais voici une fiche, dit-il en regardant la première de celles qu’il avait placées à part, que je vous demande la permission de distraire des archives de la police en faveur des archives de la médecine légale. Celui qu’elle concerne n’aura plus jamais de compte à rendre à la justice.

— Ah ! c’est Jim Barden lui-même, dit Allen avec un coup d’œil sur la fiche.

— Oui. Jim-Cercle Rouge. Si jamais il y eut un homme voué au crime par son hérédité, c’est bien celui-là. Était-il, à un moment quelconque, responsable de ses actes ? C’est resté pour moi un problème indéchiffré. Quel est votre avis, Allen ?

— Je n’ai pas d’avis sur ce sujet, dit Allen, et je n’ai pas à en avoir. Quand j’ai eu à arrêter Jim Barden pour des actes criminels commis par lui, je l’ai arrêté, voilà tout. Le reste regarde la justice et la médecine. Mais, responsable ou non, je n’aurais jamais relâché un être aussi dangereux. Comme on guérit le corps humain en faisant l’ablation des organes qui sont malades, on doit guérir la société en supprimant ses membres gangrenés qui la mettent en péril. Et on peut comparer le bourreau à un médecin.

— Hein ! dit Lamar avec un soubresaut.

— J’ai lu cela hier dans un article très bien fait, continua l’imperturbable Allen. On disait, d’après un historien, que c’était la théorie du dernier descendant d’une famille de bourreaux fameux dont j’ai oublié le nom. Et comme on objectait à cet exécuteur qu’il y avait tout de même entre les deux professions une certaine différence, il répondit :

« Oui, dans la dimension du couteau. »

— Ces anecdotes historiques sont pleines d’intérêt, dit Lamar agacé, mais cela nous éloigne du Cercle Rouge. Cette seconde fiche nous y ramènera peut être utilement.

— Qui est-ce ?

Randolph Allen prit la fiche.

— « Sam Eagan », dit Sam Smiling. Ah ! oui, il a connu Jim Barden.

— Justement, il l’a connu mieux que personne. J’ai l’intention d’aller voir Smiling demain, et peut-être pourra-t-il me fournir quelques renseignements intéressants.

— C est un individu louche, ce Sam, dit Allen. Plusieurs de nos agents croient qu’il a joué la comédie quand il a réussi, après avoir été arrêté pour vol, à se faire passer pour kleptomane. Ils disent que cette fameuse bonhomie qui lui a valu son surnom[1] est tout simplement un masque qu’il se donne. Nous l’avons repris en surveillance depuis le vol de la bijouterie Clarke, où il pourrait bien avoir trempé.

— C’est le métier de vos agents de soupçonner et de surveiller, dit Lamar. J’ai vu Sam quand il était en prison, puis à l’asile, je n’ai jamais été très sûr qu’il fût vraiment responsable ; mais, en tout cas, il paraissait sincèrement repentant de ses fautes et je croyais que depuis sa libération, il y a un an, il menait une vie tranquille et travaillait régulièrement de son métier de ressemeleur de chaussures. C’est Mlle Travis — vous savez, la jeune fille que nous avons hier rencontrée dans le parc ? — qui lui a donné l’argent nécessaire a son installation. Elle s’était intéressée à lui lors d’une-visite qu’elle avait faite à l’asile, et comme elle est très charitable.

Mlle Travis est donc aussi bonne qu’elle est belle, dit Allen avec solennité. C’est une personne accomplie. Quiconque a une fois contemplé ses traits charmants ne saurait les oublier.

— C’est mon avis, approuva un peu sèchement Lamar. Je vous dirai que je compte aller demain voir Smiling. Aussitôt après, je viendrai vous rendre compte de ce que j’aurai appris.

— Entendu, acquiesça Allen. Moi, je ferai, par acquit de conscience, vérifier chez les tailleurs de la ville si on a jamais entendu parler du sieur Osborne, mais je sais d’avance que le résultat sera négatif… Maintenant, mon cher Lamar, puisque nous n’avons pas dîné, nous pourrions souper. Hudson a dû nous faire monter de la viande froide et de la bière.

— Ma foi, volontiers, dit Lamar. Vous m’y faites penser. Je meurs de faim.

Les mains dans ses poches, sa casquette enfoncée sur les yeux, un vieux foulard au cou, une cigarette à la bouche, l’homme, le jeune homme plutôt, puisqu’il avait à peine vingt-deux ou vingt-trois ans, aurait eu l’aspect d’un rôdeur assez sinistre sans l’espèce d’hébétude répandue sur ses traits et qui lui donnait constamment l’air d’être, non entre deux vins, mais entre deux sommeils.

Peut-être n’avait-il pas de domicile et passait-il ses nuits à errer, mais, en tout cas, pendant les heures de la journée, il restait adossé dans une attitude de somnolente indolence contre la devanture d’une boutique. Les gens du quartier ne faisaient aucune attention à lui, accoutumés sans doute à sa présence au point que, maintenant, cela ne leur paraissait pas plus surprenant de le voir là du matin au soir que de voir, toujours au même endroit, la boutique elle-même, une étroite boutique plus que modeste, qui, entre sa porte, surélevée de deux marches, et sa fenêtre aux vitres dépolies et masquées de poussière, que le regard traversait malaisément, portait cette petite enseigne :

Cordonnerie
Réparations en tous genres

Dix heures venaient de sonner ce matin-là (c’était le lendemain du soir où l’homme au visage noirci avait failli assassiner l’agent Meeks), lorsque, au bout de l’avenue où se trouvait cette boutique, parut un personnage d’une trentaine d’années, mal vêtu, long et blême comme un cierge, au nez retroussé, aux vastes oreilles et aux petits yeux en vrille. Il avançait rapidement et à pas feutrés, étant chaussé d’espadrilles, détail de toilette qui s’expliquait par la présence sous son bras d’un paquet enveloppé dans un vieux journal et contenant manifestement une paire de bottines que leur propriétaire portait à réparer.

À la vue de ce personnage, le jeune homme oisif, qui justement commençait un bâillement, parut, pour la durée d’un éclair, s’intéresser aux choses de la vie extérieure. Son regard, une seconde se fixa, devint attentif, puis, faisant deux pas avec nonchalance, il poussa la porte de la cordonnerie.

Au milieu de la boutique, étroite comme une échoppe, et dont la paroi du fond était occupée, à côté d’un vieux poêle, par un grand casier chargé de cartons et de chaussures, se trouvait un banc de bois très bas. Sur ce banc, environné d’outils et de vieilles chaussures était assis un gros homme en manches de chemise et tablier de cuir, qui réparait avec diligence un soulier fort malade tout en sifflant allègrement.

C’était Sam Smiling lui-même.

Selon l’état civil, il s’appelait Sam Eagen, mais depuis si longtemps que tout le monde l’appelait Smiling, le surnom, peu à peu, était devenu un nom qui remplaçait le vrai. Aucune réputation ne s’attachait à Eagen, tandis que Smiling était fameux parmi tous les bandits des villes de l’Ouest, qui ne prononçaient ce nom redoutable qu’avec respect ou crainte, cela dépendait des termes où ils étaient avec le jovial et sinistre cordonnier.

Sam Smiling avait quarante-cinq ans environ. Sa grosse face ronde, rasée, poupine et bienveillante, ses cheveux prématurément gris, ébouriffés sur le sommet du crâne au-dessus du front dégarni, ses petits yeux malicieux derrière ses lunettes à branches d’acier, tout cela faisait de lui, en apparence, un type d’artiste bon vivant et laborieux, qui travaille dur, mais qui sait prendre l’existence du bon côté, et dont la bonne humeur ne se dément jamais et trouve toujours le mot pour rire.

C’était cette allègre bonhomie, devenue proverbiale, qui lui avait valu ce qualificatif de Smiling, et qui constituait sa meilleure sauvegarde, car il était difficile de concevoir que, sous cet aspect facétieux et débonnaire, se cachait le plus déterminé le plus rusé et le plus féroce des chefs de bande.

— Bonjour, patron, dit en entrant le jeune homme qui, à sa porte, faisait le guet.

— Bonjour, Tom Dunn, dit Sam, aimablement.

— Un client vient.

— Qui ça ?

— Jones.

— A-t-il des chaussures ? dit Sam en levant les yeux.

— Oui. Il les a sous le bras.

— Très bien. Laisse venir… Et tu sais, ouvre l’œil. On nous regarde, ces jours-ci.

— Oui, patron.

Tom ressortit, et une seconde après, l’homme blême qu’il venait de nommer Jones, et qui était passé près de lui sans paraître le voir, entra vivement dans la boutique dont il referma la porte avec soin.

— Bonjour, Sam Smiling, dit-il.

— Bonjour, mon garçon, répondit Sam avec bonhomie et en le regardant d’une façon bienveillante par-dessus ses lunettes. Ça va, les affaires ?

— On peut parler ? L’autre baissait la voix. — Il n’y a personne ?

— Il y a moi, dit Sam. Ça ne te suffit pas ?

— Je vous apporte la chose…

— Ah ! Eh bien, voyons un peu ça.

Sam prit le paquet qu’on lui tendait, défit le journal et en retira une paire de vieux souliers, dans un état lamentable d’usure.

D’un coup d’œil rapide, il examina les deux chaussures. Il posa l’une d’elles près de lui, garda l’autre entre ses mains et, à l’aide d’un couteau à lame large et courte, il fit sauter la moitié inférieure du talon.

Le talon, creusé artistement, formait boîte et, de cette cachette, Smiling retira d’abord une couche d’ouate qui servait de bourre, puis une broche en or garnie de diamants d’un assez grand prix.

Sam examina longuement le bijou sans mot dire.

— Eh bien ? demanda enfin Jones, qui s’impatientait.

— Eh bien ! c’est pas mal, mais ça pourrait être mieux, dit Sam en posant le bijou devant lui et en remontant ses lunettes sur son front.

— Naturellement. On dit toujours ça… Enfin, combien ?…

— Vingt.

L’homme blême sursauta. Une violente indignation convulsa son visage.

— Vingt dollars ! Par exemple ! Vingt dollars un bijou comme ça ! Non, mais tu ne voudrais pas ! Rien que pour l’or, ça vaut le double !

— C’est mon prix, dit Sam placide. C’est à prendre ou à laisser.

— Eh bien, je laisse ! Tu ne m’as pas bien regardé, hein ? Je ne suis pas un novice, tu sais. Quand je me risque c’est pour quelque chose. J’ai pas envie de me laisser manger, même par toi.

Sam haussa les épaules.

— À quoi ça sert de bavarder comme ça ? Tu ne veux pas ? Très bien ! Moi ça m’est égal. Ce que j’en faisais c’était pour te rendre service. Des affaires comme ça, je n’y tiens pas. Ça donne plus de mal que ça ne rapporte. Reprends ton bibelot. Mais dis donc, j’y pense. Qu’est-ce que tu vas en faire ? Le vendre ailleurs ? Où ça ? Il n’y que Jérémie Shaw et Dance chez qui tu sois sûr de ne pas avoir d’ennuis. Tu comprends ? Mais ils sauront que tu ne t’es pas entendu avec moi et ils ne marcheront plus… Alors tu reviendras trouver ce vieux papa Smiling… mais ça ne sera plus que dix dollars.

Jones tremblait d’une rage qui surpassa la crainte que lui inspirait habituellement le redoutable cordonnier.

— Je te revaudrai ça, gronda-t-il. La prochaine fois que tu prépareras un coup, si ça rate, tu sauras d’où ça vient.

Sa voix s’étrangla dans un gémissement arraché soudain par la douleur. Sans se lever, le cordonnier, de sa grosse main tachée de poix, lui avait saisi le poignet comme dans un étau et le lui tordait férocement.

— Mais non, mon petit, tu ne feras pas ça, dit Sam toujours souriant. On ne joue pas ce jeu-là avec Sam Smiling, vois-tu, parce qu’on aurait trop peu de chance de rester longtemps dans le même monde que lui…

Il lâcha sa victime dont une meurtrissure livide marquait le bras et, sans plus s’en inquiéter, prit, dans sa poche, un vieux portefeuille et se mit placidement à compter des dollars en billets.

— C’est pas des mains que tu as, c’est des tenailles, gémit Jones, dompté. T’aurais été bien avancé si tu m’avais cassé le poignet. Voyons, sois gentil, va jusqu’à vingt-cinq dollars, supplia-t-il en dévorant des yeux l’argent que comptait Sam.

— Vingt, dit Smiling, inexorable.

— Mais tu me feras travailler au moins, demanda l’homme blême en happant l’argent d’une main avide.

— Convenu, j’aime les gens raisonnables.

La porte s’ouvrit brusquement.

— Attention, voilà le docteur Lamar, jeta Tom en entrant.

— Il me connaît, dit Jones, plus blême que jamais. Il m’a vu à la police quand on m’a bouclé !

— File avec Tom par le fond, ordonna Sam, qui, rapidement replaça le bijou dans la cachette du talon et la referma de deux coups de marteau adroitement donnés.

Tom entraîna Jones vers le meuble à casier, au fond de la boutique ; il fourragea parmi les boîtes posées sur l’étagère du milieu et poussa un ressort. Le meuble pivota, découvrant rentrée d’un réduit à demi obscur où les deux chenapans s’engouffrèrent.

D’un coup de pied, Sam repoussa derrière eux les casiers, qui revinrent s’encastrer dans la muraille.

Quand, une minute plus tard, Max Lamar entra dans la boutique, il trouva le cordonnier qui battait une semelle à coups de marteau cadencés tout en sifflant comme un pinson.

— Monsieur le docteur Lamar ! Ah ! par exemple, je peux dire que je suis content de vous voir, monsieur ! s’exclama Sam en posant son marteau et avec toutes les marques de la joie la plus vive.

— Bonjour, Sam, dit cordialement Lamar en venant lui serrer la main. Comment cela va-t-il ?

— Grâce à vous, et mis à part mes sacrés rhumatismes, la santé n’est pas mauvaise, monsieur. Et grâce à cette bonne demoiselle qui m’a donné de quoi m’installer, je peux vivre tranquille. En travaillant comme ça se doit, bien entendu…

— Je suis enchanté de ce que vous me dites, Sam, fit Max Lamar en s’asseyant sans façon sur le banc, à côté du cordonnier.

— Vous êtes toujours le même, docteur, la crème des hommes, et c’est vraiment gentil à vous d’être entré me dire bonjour.

— Oh ! Sam, ne me remerciez pas trop. Si je viens vous voir aujourd’hui, c’est parce que j’espère que vous allez pouvoir me rendre service.

— Moi ! vous rendre service, à vous, monsieur ? Ah ! bien, si c’était vrai, rien ne me ferait plus de plaisir.

Et comme Max Lamar, qui venait d’allumer une cigarette, lui tendait son étui :

— Non, merci, monsieur, si vous permettez, je préfère ma pipe… Alors, nous disions ?…

— Eh bien, voilà, reprit le médecin. Vous avez connu Jim Barden ?

Sam eut un léger mouvement, mais se reprit aussitôt.

— Jim-Cercle Rouge ?… Oui, monsieur, je l’ai connu… et ça n’a pas été pour mon bien… Mais passons là-dessus. Il est mort.

— Si je ne me trompe, vous avez été très lié avec lui pendant des années ?

— Oui. C’est-à-dire autant qu’on pouvait être lié avec un homme aussi sauvage que lui. Il disparaissait des mois entiers sans qu’on sache pourquoi… Mais je crois que je l’ai connu mieux que personne… Et je peux dire que j’ai eu peur assez de fois quand je voyais venir sur sa main ce satané Cercle Rouge… Je savais que ça voulait dire qu’il allait y avoir de la casse, voyez-vous !

— Eh bien, Sam, le fameux Cercle Rouge qui marquait, au moment de ses crises, la main de Jim Barden n’a pas disparu avec lui.

Sam eut un mouvement de surprise.

— Qu’est-ce que vous me dites-là, monsieur ?

— Je vous dis la vérité. Depuis la mort de Jim Barden, le Cercle Rouge a été vu plusieurs fois. Je l’ai vu moi-même.

— Sur la main de qui, monsieur ? dit Smiling qui, depuis un instant, suivait avec attention les mouvements de Max Lamar.

— Sur la main d’une femme que je ne connais pas et que je n’ai pu rejoindre, mais qui est une voleuse. Et ce qui m’embarrasse le plus, c’est que le Cercle Rouge a été vu également sur la main d’un homme, ce qui complique singulièrement le problème, acheva Lamar pensif.

— Laissez donc ça, monsieur, vous allez vous salir ! s’écria tout à coup Smiling.

Max Lamar n’entendit pas. Plongé dans ses réflexions, il s’était machinalement emparé d’un vieux soulier posé devant lui. Il le tenait par les lacets et le balançait sans prendre garde à ce qu’il faisait.

Dans les yeux de Sam parut une expression inquiète qui devint menaçante. Le soulier avec lequel jouait Max Lamar était précisément celui dont le talon truqué recelait la broche en diamants.

— Vous comprenez, Sam, continuait Max Lamar, il me semble absolument impossible que ce stigmate extraordinaire apparaisse sur une autre main que sur celle d’un des descendants de la famille Barden.

— En effet, dit le cordonnier d’une voix sourde.

Ses regards suivaient les gestes de Max Lamar.

Celui-ci maintenant ne tenait plus le soulier par les lacets, mais à pleines mains et, toujours distrait, il le tournait et le retournait.

Une lueur de meurtre alluma d’un feu sinistre les yeux de Sam Smiling. Tout doucement, derrière le dos du médecin, il passa son bras droit et saisit son marteau de cordonnier, arme terrible dans sa main d’hercule.

— Donc, il existe encore des représentants de la famille Barden et là se trouve la clef du problème, poursuivit Lamar tout au mystère qui le passionnait.

Il resta un moment silencieux et reprit :

— Enfin, Sam, vous devez savoir si Jim Barden a eu d’autres enfants que Bob, ce garçon qui est mort en même temps que lui ?

— Ma foi, monsieur, je n’en sais rien. Ce qui est sûr, c’est que Jim, de son vivant, ne m’en a jamais dit un mot… C’est vrai qu’il n’était pas communicatif…

Sam Smiling parlait lentement, et lentement aussi, en même temps, il élevait le bras armé du marteau. Au-dessus de la tête de Lamar incliné en avant, il suspendit l’arme terrible et attendit… prêt à frapper…

Lamar tenait toujours le soulier de sa main droite, et maintenant il tapotait le creux de sa main gauche avec le talon où était caché le bijou qui, n’étant plus enveloppé d’ouate, devait remuer dans son alvéole de cuir.

Max Lamar perçut sans doute ce mouvement insolite et, au milieu de sa préoccupation, un étonnement encore indécis s’ébaucha, car il arrêta son geste et regarda le talon de la chaussure.

Sam respira fortement. Il se vit découvert. Une résolution féroce transfigura sa large face, y laissant paraître sa vraie âme, son âme d’assassin. D’un coup d’œil homicide, il choisit la place où frapper Max Lamar et brandit le marteau avant de l’abattre.

Il y eut soudain, au dehors, le bruit d’une auto s’arrêtant. Une voix claire se fit entendre à la porte, qui s’ouvrit. Lamar releva la tête. Déjà Sam, d’un mouvement furtif, plus rapide que la pensée, avait reposé le marteau.

— Bonjour, Sam, comment allez-vous ? Je pars pour la campagne et, en passant, j’ai voulu venir vous voir… Oh ! docteur Lamar, c’est vous ; je ne vous reconnaissais pas. Il fait si sombre ici lorsqu’on vient du dehors…

C’était Florence, laissant dans la voiture, arrêtée devant la boutique, Mme Travis et Mary ; elle était entrée rapidement, sauvant la vie de Max Lamar, sans que ni elle ni lui s’en doutassent.

Maintenant, dans la boutique pauvre, et noire, elle mettait l’éblouissement de sa fraîcheur et de sa grâce. Lamar, lâchant la vieille chaussure, sans plus penser au bruit singulier qu’il y avait perçu, s’était incliné devant la jeune fille, et Sam, la plus vive joie peinte sur son visage, redevenu instantanément paterne, avec une nuance de gaucherie parfaitement jouée, se confondait en remerciements.

Florence, avec gaîté, l’interrompit :

— Mais non, Sam, ne me remerciez pas tant, vous savez bien que nous sommes de vieux amis, vous et moi… Et vos affaires, cela va bien ?…

— Mon Dieu, mademoiselle, il n’y a pas trop à se plaindre. On joint les deux bouts… Si les clients payaient mieux et si ce maudit cuir n’était pas si cher, bien sûr on serait plus à l’aise… Enfin, on s’en tire tout de m&me quand on ne boude pas à l’ouvrage.

— Oui, oui, je sais bien que vous êtes un brave homme, courageux et travailleur, mais il ne faut pas vous tuer à la peine… Il faut vous soigner et vous distraire… Tenez, Sam. prenez ceci… Non, ne me remerciez pas, vous savez bien que cela me fait plaisir.

Sans se faire prier, Sam prit l’argent que Florence lui offrait.

— Oh ! par exemple, mademoiselle, pour la bonté, il n’y en a pas deux comme vous, murmura-t-il avec conviction.

— Alors, vous partez pour la campagne, mademoiselle Travis ? dit Max Lamar.

Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un sentiment de détresse en songeant qu’il ne verrait pas la jeune fille pendant quelque temps, mais il essaya de prendre un air indifférent, dont Florence, d’ailleurs, ne fut pas dupe.

— Oui, nous allons à Surfton, où nous avons une villa. Et il faut même que je me sauve. Je veux arriver de bonne heure. J’ai hâte de voir la mer… Et puis, ce soir, il y a au Grand-Hôtel un bal auquel je ne veux pas manquer d’assister, vous comprenez ! Et il faut le temps de défaire une malle et de choisir une robe, dit Florence en riant. Voulez-vous me reconduire jusqu’à l’auto, docteur Lamar ? Ma mère sera charmée de vous serrer la main…

» Au revoir, Sam ! ajouta-t-elle, je suis contente de vous avoir vu en bonne santé…

— Au revoir, mademoiselle, et encore bien des remerciements pour toutes vos bontés. Je ne les oublierai jamais, voyez-vous, dit Sam, d’un ton pénétré.

Florence, en compagnie de Max Lamar, sortit de la cordonnerie et regagna l’auto où Mme Travis et Mary étaient assises. La vieille dame accueillit avec la plus grande amabilité le jeune médecin, mais la gouvernante, en voyant celui-ci, qu’elle redoutait tant, survenir avec la jeune fille, ne put réprimer un mouvement de surprise et son visage exprima une vive inquiétude.

— Au revoir, docteur, dit Florence, en remontant en voiture. Nous comptons absolument vous voir à Surfton dès que vous serez libre… Vous n’oublierez pas ?

Max Lamar s’inclina, comblé de joie par l’invitation. L’auto se mit en marche et bientôt disparut au loin.

Alors, sans plus penser à Sam Smiling ni au Cercle Rouge, le jeune homme, dominé par un sentiment qui, chaque jour, bien qu’il s’en défendît, tenait plus de place dans son cœur, s’en alla à pas lents vers le centre de la ville.

Le premier mouvement de Sam Smiling, quand il se vit seul dans sa boutique, fut de s’emparer du soulier qui avait failli le trahir et de le faire disparaître dans un des cartons du casier, car il craignait que Max Lamar ne revînt. Puis il resta immobile, plongé dans des réflexions qui communiquaient à son visage une expression de sinistre astuce.

— Le Cercle Rouge qui reparaît, se dit-il enfin à mi-voix… Voyons… voyons… cela doit pouvoir nous servir… Ah ! mais oui ! C’est cela ! J’y suis !…

Il eut un petit ricanement de satisfaction. Le plan qu’il venait de former lui semblait particulièrement heureux. À travers un angle non dépoli d’une des vitres de sa porte, il avait vu s’éloigner Lamar. Il jeta un coup d’œil au dehors et constata que Tom avait repris son poste d’observation. Smiling, alors, donna un tour de clef à la porte de la boutique. Il alla ensuite au meuble à étagères, en fit jouer le ressort, passa dans la pièce dissimulée et referma derrière lui, avec grand soin, la porte secrète.

Il se trouvait dans un réduit de faibles dimensions et entièrement privé de meubles. Les murs étaient nus, sauf dans l’un des angles, où se trouvait accroché un immense calendrier réclame, grossièrement enluminé. Sam fit basculer en avant le calendrier, qui était fixe sur une planche formant rayon une fois rabattue. Il découvrit ainsi un petit placard, où il prit un appareil téléphonique.

Il décrocha le récepteur.

— Le numéro 1726 J, demanda-t-il.

Et, quand il l’eut obtenu :

— Mademoiselle Clara Skimer ? Ah ! c’est toi, Clara ? Tu es seule ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu te reposes en fumant des cigarettes ? Parfait… Eh bien, ma fille, tu vas venir immédiatement. Il faut que je te voie avant une heure d’ici. Il y a un train à prendre. J’ai une affaire à te confier. Quelque chose d’important… Tu seras là dans trois quarts d’heure ? Parfait…

Sam Smiling raccrocha le récepteur, replaça le téléphone dans le placard et le calendrier sur l’ouverture. Puis, accrochant à un clou son tablier de cuir, il endossa un veston usé et se coiffa d’un vieux chapeau mou.

Au fond du réduit, il se pencha vers le bas de la muraille et remua un clou fiché dans le mur. Une petite porte basse s’ouvrit. Par cette issue, qui avait déjà servi à la fuite de Tom et de Jones, Sam gagna une étroite allée couverte, qui donnait, d’un côté, dans une immense cour communiquant avec de vastes terrains vagues, et de l’autre côté dans une boutique vide, que le cordonnier avait louée en sous-main, afin d’être assuré de pouvoir toujours s’en servir.

Il passa par cette boutique pour parvenir à la rue, releva de sa faction le vigilant Tom Dunn et s’éloigna.

Après quelques minutes de marche, il s’engagea dans une rue où se trouvait une louche petite herboristerie, poussiéreuse et obscure. Sur la porte se tenait une vieille sorcière au visage de hibou. Elle accueillit avec faveur Sam qui, en sa compagnie, entra dans la boutique. Au bout de cinq minutes, il ressortit portant un petit paquet ficelé. Il regagna la cour populeuse, l’allée et son réduit où, dans le placard, sous le calendrier, il déposa le contenu de son paquet : une boîte, une fiole et une éponge.

Ensuite, Sam Smiling, reprenant son tablier, rentra dans sa boutique et redevint un paisible savetier, s’évertuant à obstruer les fentes d’un soulier qui agonise.

Vingt minutes plus tard, une jeune femme, qui marchait d’un pas décidé et rapide, traversa l’avenue et se dirigea vers la cour voisine de la petite cordonnerie.

Cette jeune femme, correctement vêtue d’un costume tailleur à carreaux et coiffée d’une toque noire, semblait avoir vingt-sept ou vingt-huit ans. Elle était de taille moyenne, svelte et bien faite. Avec ses traits réguliers, son teint brun et ses cheveux d’un noir de jais, elle eût pu paraître jolie, sans l’étrange et presque repoussante expression d’audace qui se lisait dans ses yeux perçants et froids, et sans la dureté impitoyable inscrite dans les lignes de son menton carré et de sa bouche mince, aux lèvres serrées.

Elle s’engagea dans la cour et dans l’allée étroite. Une minute après, elle entrait dans le réduit au téléphone et, collant son oreille à la porte qui la séparait de la boutique du cordonnier, écouta. Sûre que Sam était seul, elle frappa trois coups espacés. À l’instant même, Smiling, qui attendait son signal, la rejoignit.

— Bonjour, Clara, voilà de l’exactitude ou je ne m’y connais pas, dit Sam Smiling à la nouvelle venue, avec un air de satisfaction.

— Tu ne pensais pas que j’allais m’amuser en route, dit la jeune femme, Alors, c’est quelque chose d’important ?

— Toujours la même ! Toujours prête au travail !… Non, vois-tu, je n’en ai jamais vu une autre comme toi… Ma fille, sans te flatter, tu vaux mieux que dix hommes qui sauraient leur métier… Je vais te dire la chose… Mais, j’y pense : tu es bien rentrée, hier soir… après que ce petit imbécile, que je voudrais bien repincer dans un coin, m’eut empêché, avec ses coups de revolver, de régler le compte de Meeks ?…

— Il l’avait joliment bousculé tout de même, dit Clara Skimer, et, à propos du petit jeune homme, j’ai quelque chose à te dire…

— Tout à l’heure… si on a le temps. Tu as un train à prendre, je te l’ai dit. Maintenant, écoute bien, voici l’affaire : ce soir, au Grand-Hôtel de Surfton, il y a un bal, le plus élégant de la saison. Je viens de l’apprendre par la petite Travis… Tu vois ça d’ici, comme bijoux… Alors, ma fille, tu vas y aller, et je compte sur toi pour t’occuper, acheva-t-il avec un sourire significatif.

— Ça va, dit Clara avec insouciance. Si tu crois qu’on peut risquer un coup maintenant…

— Attends donc… Je ne t’ai pas tout dit. Tu as entendu parler du Cercle Rouge ?

— La marque du vieux Barden ? Bien sûr.

— Eh bien, il paraît que le Cercle Rouge a continué, malgré la mort de Jim. Oui… ça t’étonne comme moi, mais c’est comme ça. C’est ce sacré docteur Lamar qui me l’a dit en me demandant si Jim avait laissé des enfants. Si je l’avais su, je ne lui aurais pas dit, mais je n’en savais rien. Et, entre parenthèse, il a bien failli me mettre dans de sales draps, le docteur Lamar. Qu’est-ce que j’aurais fait de lui, si j’avais été obligé… Enfin, je te raconterai ça plus tard, mais il peut dire qu’il l’a échappé belle. Bref, pour en revenir à notre affaire, il y a une chose sûre : c’est que le Cercle Rouge a été vu par plusieurs personnes.

— Par moi, entre autres, dit froidement Clara.

— Hein ! Comment ça ?

— Oui, hier soir, quand le petit jeune homme a tiré des coups de revolver, j’ai vu, sur sa main, une sorte d’anneau, rouge comme du sang… Je n’ai pas eu le temps de t’en reparler quand tu es remonté… Et puis, je n’étais pas certaine. Mais maintenant, je vois bien que je ne me suis pas trompée.

— Ça, par exemple, murmura Smiling, c’est vraiment drôle ! Alors, c’est de ce petit bonhomme que Lamar me parlait… Et la femme qui l’a aussi cette marque… Qu’est-ce que ça peut être ? Et l’autre, cette femme en gris, qui voulait à toute force avoir la moitié du bracelet de corail du vieux Jim… Voyons, voyons, tout ça c’est louche, un mic-mac où on ne voit goutte… Si je pouvais m’y reconnaître… Sûr, il y aurait à travailler… Je sens ça…

Il resta un moment silencieux, puis relevant sa grosse tête ébouriffée :

— On s’en occupera plus tard. Parons au plus pressé. Tu vas aller à Surfton, ma fille, mais voilà ce que tu feras quand tu auras terminé ton affaire… Attends un peu…

Sam, allant soulever le calendrier, rapporta une étroite boîte à couleurs, une petite bouteille et une petite éponge.

— Donne ta main, dit-il à Clara.

Mouillant un pinceau et le frottant sur le vermillon de la boîte à couleurs, avec le plus grand soin, il traça sur la main droite de sa complice un cercle rouge.

— Regarde-le bien, reprit-il. C’est le même que celui du vieux Jim. Alors, ce soir, quand tu auras fait ta récolte, tu te peindras cela sur la main et tu t’arrangeras, sans te faire pincer, bien entendu, pour qu’on voie ta main. Tu comprends ? Ça brouillera toutes les pistes. La femme qui porte le Cercle Rouge est déjà recherchée par le service de cet empaillé de Randolph Allen, et par Lamar, qui en vaut dix comme lui. Alors, après que tu auras travaillé et qu’on fera l’enquête, quand on saura que le Cercle Rouge a été vu au bal, ça détournera les soupçons… Ni vu, ni connu, personne ne pensera à accuser ce que certains imbéciles appellent la bande au cordonnier. Tu comprends ?

— Oui. Les yeux de Clara luisaient. Tu es vraiment le malin des malins, toi.

— On le dit, constata modestement Smiling en effaçant de la main de sa complice le cercle rouge à l’aide de l’éponge qu’il avait imbibée du liquide que contenait la petite fiole. Tu sauras bien le refaire, n’est-ce pas ?

— N’aie pas peur. Et compte sur moi. Si la moitié des pintades du bal de ce soir ne me laissent quelques-unes de leurs plumes, c’est que je ne m’appellerai plus Clara Skimer.

— Et maintenant, file, ma petite Clara, dit Smiling avec une nuance d’affection en lui remettant la boîte à couleurs, l’éponge et là petite fiole.

— Oui, je n’ai pas de temps à perdre si je veux attraper mon train, répondit Clara en disparaissant par la petite porte basse.

— Il n’y en a pas deux comme elle, murmura Sam Smiling en regagnant sa boutique. Cette femme-là, si je l’avais connue quand j’étais jeune et beau, elle m’aurait fait faire des bêtises.


  1. Smiling (souriant)