Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XL


XL

Le jugement


Le grand jour de l’audience était arrivé.

L’instruction n’avait pas été très longue. Florence avait avoué tous les faits qui lui étaient reprochés, évitant de fournir à ce moment-là des explications que son avocat saurait bien développer devant les juges.

Une foule considérable envahissait la salle. Le mystère du Cercle Rouge avait eu un retentissement formidable non seulement en Amérique, mais encore dans le monde entier, et des journaux européens avaient envoyé des correspondants spéciaux pour le procès sensationnel qui s’ouvrait.

Dans l’enceinte réservée au public se pressaient des personnalités connues et des gens du monde. Une foule de femmes élégantes, amenées par la plus vive curiosité, occupaient les premiers rangs, côte a côte avec des écrivains, des artistes et surtout beaucoup de médecins. Le Cercle Rouge suscitait dans les milieux scientifiques la plus vive curiosité.

Une autre partie du public, plus simple, mais aussi plus sincèrement sympathique à l’accusée, était composée par les boutiquiers et les employés, victimes de l’usurier Bauman, et qui savaient gré à Florence Travis d’avoir, par son intervention, empêché celui-ci de les ruiner définitivement.

Le fond de la salle, enfin, était, comme toujours, occupé par des gens sans aveu que passionnent toutes les affaires criminelles et que celle-ci intéressait surtout à cause des comparses qui s’y trouvaient mêlés. On parlerait de Jim et de Bob Barden. On parlerait de Clara Skinner et de Tom Dunn, dont le procès suivi d’une sévère condamnation avait eu lieu le mois précédent. On parlerait surtout du fameux Sam Smiling dont, la mort tragique avait causé une profonde impression dans les bas-fonds de la ville.

Au banc de la défense se tenait Gordon, que l’on observait avec une curiosité vive, et dont la présence avait suscité un murmure de sympathie.

Sur un autre banc réservé, Max Lamar était assis à côté de Mary. Derrière eux se trouvaient Randolph Allen et quelques policiers en civil. Une armée de sténographes, d’huissiers, de gardiens, de comparses de toute espèce se pressait dans le prétoire.

Le bruit des conversations remplissait l’immense salle du tribunal, mais soudain un grand silence s’établit.

Le président et ses assesseurs faisaient leur entrée.

— Gardes, introduisez l’accusée, dit le président à haute voix.

Un mouvement de curiosité ardente se produisit et tous les regards se braquèrent sur Florence Travis, que l’on guidait vers le banc des accusés. Elle était simplement, mais élégamment vêtue. Plus jolie que jamais dans la pâleur qui donnait à sa beauté quelque chose de touchant, elle jeta autour d’elle le charmant regard de ses grands yeux si doux et si fiers, avec une assurance franche et simple qui souleva une rumeur sympathique que le président n’essaya pas de réprimer.

Puis, le jury étant installé, le président commença l’interrogatoire.

À toutes les questions, Florence répondit avec calme et sincérité. La dignité qu’elle sut garder, tout en observant, vis-à-vis du président, la plus grande déférence, obligea ce dernier à adoucir la rudesse des traditions judiciaires et il conduisit son interrogatoire avec une parfaite courtoisie.

Florence conservait tout son sang-froid. Elle ne se laissa pas troubler par certaines questions insidieuses. Elle rectifia des dates, précisa des points obscurs, mit en ordre quand il le fallut l’énumération des faits incriminés, et, en un mot, répondit au président avec autant d’habileté que celui-ci en mettait à l’interroger.

Me Gordon au banc de la défense prenait des notes. Il était satisfait. Les débats débutaient bien.

L’interrogatoire ayant pris fin on passa à l’audition des témoins.

Le premier fut Max Lamar. Sa situation de médecin légiste donnait à sa déposition un poids considérable. De l’avis qu’il formulerait devait en grande partie dépendre la réponse faite par le tribunal à cette importante question : Florence Travis est-elle ou non responsable ?

Après avoir prêté serment, il se tourna de trois quarts, faisant en partie face au public afin d’en être mieux entendu.

Mais à peine avait-il pris la parole qu’il s’arrêta brusquement.

Dans la salle du tribunal, par la porte du fond, une femme venait d’entrer, une femme à cheveux blancs, vêtue de noir, au maintien grave, au visage pâle, aux yeux brillant d’un émoi fiévreux.

C’était Mme Travis.

Florence, qui ne quittait pas Max Lamar des yeux, le vit regarder avec étonnement vers le fond de la salle. Elle suivit son regard et aperçut à son tour celle qui l’avait aimée d’un amour maternel et qu’elle-même n’avait jamais cessé de chérir filialement.

Florence tressaillit. Une profonde émotion anima ses joues, mouilla ses yeux, gonfla sa poitrine et elle tendit ses bras vers Mme Travis sans pouvoir retenir ce cri d’enfant qui appelle à l’aide :

— Maman !

Mme Travis, rapidement, fendit la foule, ouvrit la barrière et, se précipitant vers Florence, l’étreignit dans ses bras avec une tendresse éperdue. Puis elle se retourna vers les juges et, frémissante, haletante, ses mains tendues nerveusement, elle s’écria :

— Elle est ma fille, ma vraie fille, et elle est toute ma vie. Rendez-la moi ! Ne brisez pas le cœur d’une mère !…

L’émotion gagnait la salle entière. Des femmes pleuraient et de nombreux assistants manifestaient tout haut leurs sentiments de pitié.

— Je me verrai obligé de faire évacuer la salle, déclara le président, si cet incident pénible doit se prolonger. Veuillez, madame, vous calmer, dit-il à Mme Travis. Je vous autorise à rester, mais je vous préviens que si votre présence doit provoquer de nouveaux désordres, je vous demanderai de vous retirer.

Gordon, aidé de Randolph Allen, sépara doucement les deux femmes qui, de nouveau, étaient dans les bras l’une de l’autre.

Mme Travis s’assit en pleurant auprès de Mary.

L’audience reprit, mais ce fut pour peu d’instants. Il était dit que les coups de théâtre se succéderaient.

Une rumeur sourde, venue de l’extérieur, s’éleva et s’amplifia soudain au point de couvrir la voix du docteur Lamar qui commençait sa déposition.

Les gardes et une partie des policiers se précipitèrent au dehors.

Les ouvriers de la Coopérative Farwell, en un groupe compact, avaient gravi les marches du palais de justice.

À leur tête se trouvait Watson qui les entraînait de la voix et du geste.

— Elle est innocente ! criait-il. Florence Travis est innocente ! N’est-ce pas, camarades, que nous ne laisserons pas condamner celle qui a toujours été secourable aux malheureux et qui, loin d’être une criminelle, a servi la justice en faisant rendre gorge au misérable qui nous exploite et qui nous vole ? C’est lui qui devrait être au banc des accusés !

— Oui ! Très bien ! À bas Silas Farwell ! Vive Florence Travis !

La surexcitation des ouvriers grandissait. Ils se pressaient autour de Watson, mais, comme ils voulaient pénétrer dans la salle d’audience, les gardes de service essayèrent de s’y opposer.

Tentative vaine : le flot populaire fut le plus fort. Ce fut inutilement que la police débordée, voulut le refouler. Le barrage établi par les gardes fut enfoncé. La porte s’ouvrit sous la poussée formidable des assaillants, qui pénétrèrent dans la salle en criant :

— Justice !… Justice ! Vive Florence Travis ! Elle est innocente ! À bas Farwell !

Florence, émue, jeta un regard de profonde reconnaissance vers ces braves gens.

Mais Gordon, qui comprenait que l’incident avait trop duré et pourrait, en se prolongeant, porter tort à la cause de Florence, fit de la main signe à Watson pour le prier de se retirer avec ses camarades.

Watson comprit le geste de l’avocat et, se tournant vers les ouvriers :

— Mes amis, notre conseil, notre ami, Me Gordon, nous prie d’arrêter notre manifestation. Le tribunal en aura sûrement compris la portée. Laissons à l’éminent défenseur le soin de faire triompher définitivement la cause de la justice.

Il y eut un dernier cri formidable :

— Vive Florence Travis ! À bas Farwell !

Et les ouvriers, obéissant à la parole de Watson, se retirèrent sans tumulte.

— De telles manifestations sont inadmissibles, déclara le président en reprenant le cours de l’audience. Gardes, veillez soigneusement à l’intérieur et aux portes. Docteur Lamar, je vous prie de continuer votre déposition.

La déposition de Max Lamar fut d’une grande sobriété. Il savait que le public s’attendait de sa part à une chaleureuse défense de Florence Travis avec laquelle, aux yeux de l’opinion, il s’était quelque peu compromis par un aveuglement que l’on attribuait à juste titre à l’amour que lui inspirait la jeune fille. Il s’était donc résolu à être extrêmement circonspect et réservé. Il s’était entendu avec Gordon et lui avait fourni tous les arguments d’ordre sentimental qu’il ne voulait pas apporter lui-même à la barre dans l’intérêt même de Florence. La plaidoirie de l’avocat était leur œuvre commune.

Le docteur Lamar se contenta donc d’énumérer les faits auxquels, pendant son enquête, il avait été mêlé et de rendre compte succinctement de chacun d’eux. Il le fit avec la plus grande impartialité et le plus grand calme, en ayant soin même de ne pas insister trop sur le caractère généreux des actes accomplis par Florence.

Max Lamar ensuite parla en tant que médecin légiste. Avec une parfaite clarté et une connaissance approfondie de la question, il exposa médicalement l’insolite problème du Cercle Rouge. Il exposa la théorie des influences héréditaires, cita des exemples de stigmation, et conclut en évoquant les cures accomplies par la suggestion et l’auto-suggestion. La volonté était toute puissante sur certaines manifestations de déséquilibre nerveux. Elle pouvait en empêcher définitivement le retour. Florence Travis pouvait-elle guérir ? En son âme et conscience de médecin, hardiment, il répondait : Oui.

— Je laisse à l’honorable défenseur, dit-il en terminant, le soin de tirer de ces explications la conclusion qu’elles comportent.

Le docteur Lamar reprit sa place au milieu d’un murmure général d’approbation. Florence attachait sur lui des yeux pleins de gratitude.

Le défilé des témoins commença.

Ce fut d’abord le sieur Karl Bauman, l’usurier sur qui s’était en premier lieu exercée la justice de la dame au Cercle Rouge.

M. Bauman, volubile et agité, prit la parole avec feu. Il peignit en termes pathétiques les souffrances qu’il avait endurées lorsqu’il s’était trouvé captif, dans son coffre-fort, et les souffrances plus grandes que lui avait causées le vol de ses reconnaissances.

— Dans ce coffre, j’étouffais, messieurs, je râlais, je me voyais périr à la fleur de l’âge, en pleine force, en pleine activité. J’aurais perdu la vie, messieurs, si, par fortune, mes employés ne s’étaient pas précipités à mon secours pour m’arracher au trépas. J’ai donc été victime d’une tentative d’assassinat, qui fut accompagnée d’un vol, d’un vol odieux, monstrueux, inexcusable. On m’a dépouillé, moi, l’ami des pauvres gens, moi qui, par bonté d’âme…

— Tais-toi, Bauman, tu es une canaille ! cria, de la salle, une voix forte.

Bauman sursauta et resta court. Le président donna un ordre et on expulsa l’interrupteur, un solide gaillard en bras de chemise, en qui l’usurier reconnut son ancien client John Brown.

— Pour éviter de semblables incidents, qu’il me faut réprimer, mais qui sont, dans une certaine mesure, excusables, dit le président, je vous prierai, monsieur Bauman, d’éviter de vous livrer à un panégyrique de votre industrie.

Bauman voulut protester.

— Je vous remercie, dit le président, votre déposition est terminée.

L’usurier se retira accompagné de quelques huées discrètes.

À l’appel de leur nom, Ted Drew et le mystérieux comte Chertek ne répondirent pas. Le premier avait jugé prudent de partir en voyage pour éviter de n’avoir pas à étaler au grand jour les coupables machinations qu’il avait tentées et que la presse avait durement stigmatisées. Quant à Chertek, espion avéré, agissant pour le compte de l’Allemagne, on le savait maintenant, il avait, après l’échec de sa tentative, disparu sans laisser de traces.

D’autres témoins à charge déposèrent, comparses peu intéressants et qui n’apportèrent à la barre rien de sensationnel.

Enfin, on appela Silas Farwell.

Ce dernier chargea Florence de tout son pouvoir avec un cynisme que rien ne démonta. Animé par la haine qu’il voulait assouvir, il fit le récit détaillé du vol dont il avait été victime, en ayant bien soin toutefois de ne point insister sur l’origine du reçu Gordon.

Gordon, l’avocat de Florence, était obligé de garder le silence pour ne pas paraître s’occuper d’un fait personnel. Vingt fois, tremblant d’indignation, il fut sur le point d’interrompre Silas Farwell. Vingt fois il se contint.

Le président, lui, malgré les règlements qui lui commandaient une impartialité absolue, ne se crut pas tenu à la même discrétion, et, lorsque Farwell eut terminé sa déposition, il dit d’un ton ironique :

— Il faut croire que le dommage causé au témoin est plus moral que matériel, puisqu’il ne s’est pas porté partie civile dans le procès. C’est à croire qu’il abandonne généreusement les soixante-quinze mille dollars qui lui furent dérobés. Nous ne saurions trop l’en féliciter.

Cette ironie ne fut pas du goût de Silas Farwell qui blêmit de colère mais qui n’osa répondre. Il sentait autour de lui gronder une sourde hostilité et il prit le sage parti de se retirer sans rien ajouter.

En somme, les témoins à charge n’avaient pas reçu un accueil très sympathique. Personne ne plaignait le moins du monde cette bande de coquins et d’exploiteurs à qui la dame au Cercle Rouge avait infligé une trop faible leçon dans l’esprit de la plupart des assistants.

Les témoins à décharge, en revanche, furent écoutés avec un grand intérêt.

Parmi eux se trouvaient tous les braves gens pour qui l’intervention de Florence Travis avait été providentielle, les sauvant de la misère et de la détresse, les arrachant aux mains impitoyables qui les tenaient à la gorge.

Ce fut une explosion de reconnaissance, un long remerciement ému montant vers celle qui ressemblait bien plus alors à une bienfaitrice qu’à une coupable.

La déposition de John Brown, que l’on rappela dans la salle, fut pittoresque :

— Où est Bauman ? dit-il. Je voudrais qu’il m’entende. C’est vraiment une canaille, vous savez, comme je l’ai dit tout à l’heure, quand on m’a fait sortir. Il vous donne quelques sous, il vous fait signer des papiers, et alors il faut payer jusqu’à plus soif. Mlle Travis ne lui a pas pris assez, c’est tout ce qu’on peut dire. Elle doit être acquittée, cela va de soi… Je ne comprends même pas qu’on l’ait poursuivie.

Après John Brown, vint déposer Randolph Allen. Il parla en termes mesurés, mais, dans sa froideur, on sentait vibrer la sympathie.

Avec la déposition de Mary, l’émotion fut portée à son plus haut degré, et la fidèle gouvernante, pour parler de son enfant chérie, pour l’innocenter, pour implorer le tribunal, trouva des mots, des accents et des larmes qui arrachèrent des pleurs à un grand nombre des assistants.

Le président prit alors la parole.

— Il nous restait un témoin à faire comparaître, déclara-t-il. Il a préféré remplir ici un rôle plus important. Vous l’entendrez tout à l’heure, mais il ne m’appartient pas de faire son éloge. C’est Me Gordon, l’honorable défenseur de miss Travis. Je passe maintenant la parole au ministère public.

L’avocat général, M. Tramelson, avait une tâche particulièrement délicate.

Il s’en tira de son mieux en adoptant la thèse de la justice rigide et aveugle. La justice, d’après lui, devait se prononcer sur les faits eux-mêmes et n’avait pas à apprécier les intentions.

— Où irions-nous, messieurs, s’il fallait, dans chaque procès criminel, établir une dissociation entre le but poursuivi et les moyens employés ? On arriverait ainsi, avec un peu de bonne volonté, à justifier bien des crimes, en leur attribuant un mobile d’utilité sociale. Je ne veux pas méconnaître que les actes accomplis par l’accusée n’aient eu des résultats parfois bienfaisants. Mais il nous est impossible de nous élever du particulier au général, même exceptionnellement. Les principes sont les principes et sur eux repose tout l’édifice social. C’est en leur nom que je vous demande une condamnation, tout en ne m’opposant pas à ce que soit accordé à Florence Travis le bénéfice des circonstances atténuantes.

Ce réquisitoire, modéré dans le fond et dans la forme, fut bien accueilli. Le ministère public, s’il n’abandonnait pas l’accusation, rendait possible du moins un verdict indulgent.

— Maître Gordon, vous avez la parole.

L’avocat de Florence Travis se leva et commença sa plaidoirie avec cette voix chaude et vibrante, cette éloquence large et persuasive qui lui avaient valu tant de succès et une si belle notoriété.

Après avoir remercié le président de son impartialité dans la conduite des débats et le ministère public de la modération de son réquisitoire, Me Gordon refit l’historique des aventures, c’est le mot qu’il employa, de Florence Travis. Il s’attacha à démontrer de nouveau que tous les faits reprochés à l’accusée avaient eu des conséquences heureuses.

— Entendez monter jusqu’à vous, messieurs les jurés, ces cris de reconnaissance. Il n’est pas une classe de la société qui ne soit représentée dans ce concert de gratitude sincère et enthousiaste. Ouvriers, bourgeois, gens du monde et même, pardonnez-moi d’intervenir personnellement, un avocat.

Quand le petit frémissement sympathique causé par ces paroles se fut apaisé, Me Gordon continua sa plaidoirie. Serrant de près son sujet, il fit défiler devant la cour et le jury les physionomies des différentes et prétendues victimes de Florence Travis. Karl Bauman, entre autres, passa un fort mauvais quart d’heure. Ted Drew fut durement qualifié. Mais celui pour qui l’avocat réserva particulièrement ses foudres, ce fut Silas Farwell.

Gordon répondit ensuite à l’avocat général :

— Certes, comme l’a très bien dit le ministère public, la justice ne saurait s’appuyer sur l’examen des intentions pour résoudre les faits eux-mêmes. Ce serait la porte ouverte à l’arbitraire, et l’on risquerait fort de remettre en liberté des prévenus qui, une fois, acquittés ainsi, n’hésiteraient pas à recommencer.

» Mais le cas de miss Travis constitue, si j’ose employer ce pléonasme, une exception exceptionnelle. Les actes qu’elle a accomplis ont eu des conséquences utiles, qui ne sauraient les justifier, soit. Mais je puis affirmer à la cour et à MM. les jurés que ces actes ne se renouvelleront pas. La terrible influence, dont le docteur Lamar vous a expliqué si magistralement, tout à l’heure, la cause et les effets, n’existe plus. Grâce à un traitement sévère d’éducation de la volonté et d’entraînement moral qui a été suivi par Mlle Travis depuis son arrestation avec la plus admirable persévérance, elle s’y est entièrement soustraite.

» Depuis trois mois, le Cercle Rouge n’a pas reparu sur sa main. Depuis le commencement des présents débats, malgré toutes les émotions éprouvées par cette jeune fille, malgré les dépositions tendancieuses et, en divers points, calomnieuses de ses ennemis, qui ont dû l’irriter, sa main est restée blanche comme vous la voyez, messieurs. Le mal est définitivement vaincu.

» La guérison est donc complète. C’est là une garantie pour l’avenir. C’est un poids, messieurs les jurés, que j’enlève de vos consciences. Certains que Florence Travis a retrouvé une vie psychique normale, vous pouvez être certains par cela même qu’elle ne recommencera plus ses tentatives hasardeuses. »

Dans une splendide péroraison, Me Gordon demanda que Florence Travis fût rendue à celle qui l’avait élevée et qui, tout à l’heure, était venue implorer sa grâce. Il fut tour à tour émouvant, vigoureux et persuasif.

— Vous poursuivez moins Florence Travis que le Cercle Rouge lui-même, cette marque de folie, de malédiction et de crime. Or, le Cercle Rouge n’existe plus. Il entre dans le domaine des légendes. Savons-nous quel souvenir il laissera ? Peut-être plus tard, dans les contes que les grand’mères diront à leurs petits-enfants, sera-t-il question d’une bonne fée qui, grâce à un talisman appelé le Cercle Rouge, récompensait les bons et punissait les méchants. Vous ne voudriez pas qu’il fût dit, à la fin de l’histoire, que cette bonne fée trouva le châtiment de sa générosité.

» Vous acquitterez Florence Travis ! »

La cause était gagnée. Les yeux pleins de larmes, Florence serra chaleureusement les mains de son défenseur auquel ses confrères, ses amis et même des inconnus, vinrent adresser les plus sincères félicitations.

Le jury ayant répondu non à toutes les questions, la cour prononça l’acquittement de Florence Travis.

Celle-ci, quittant son banc, vint alors se jeter dans les bras de Mme Travis qui sanglotait, puis elle embrassa la fidèle Mary, dont l’émotion n’était pas moins profonde.

Max Lamar, le cœur débordant d’une joie indicible, s’approcha de Florence et, sans prononcer un mot, il lui baisa respectueusement la main. Ensuite, rejoignant Gordon, il mit dans une poignée de main chaleureuse toute sa gratitude, toute son admiration et la promesse d’une amitié indissoluble.