Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre VI


VI

La femme voilée. — L’auto volée


Le chef de police Randolph Allen achevait de recevoir les rapports de ses inspecteurs et de leur donner des ordres, pour la soirée, lorsqu’on annonça le docteur Max Lamar, qui entra au même moment, avec la familiarité de quelqu’un qui se sent un peu chez lui.

Randolph Allen avait pour le médecin légiste une amitié vive et lui serra fortement la main, mais son visage rasé, impénétrable, resta figé dans une impassibilité de glace et n’ébaucha pas le plus léger sourire. Un sang-froid naturel, poussé jusqu’aux plus extrêmes limites par l’entraînement et la volonté, était la caractéristique du chef de police ; aucun homme au monde ne pouvait se vanter de l’avoir vu ému si peu que ce, fût, en aucune circonstance, quelle qu’elle fût. Il estimait que cet imperturbable flegme que rien n’étonne, et qui enregistre tout sans jamais s’émouvoir, était la vertu maîtresse chez un policier, et il était fier de la posséder à un degré qu’il estimait lui-même éminent.

Cette petite manie mise à part, Randolph Allen était un excellent fonctionnaire, énergique, expérimenté et d’une perspicacité suffisante. Sa chance, en outre, était proverbiale et, dans ses délicates fonctions, qu’il exerçait avec un zèle assidu, il avait obtenu des succès répétés qui avaient établi solidement sa réputation. Il possédait cette qualité, rare chez un policier, de n’être pas entêté, et cette supériorité de savoir reconnaître celle des autres. C’était le cas à l’égard de Max Lamar, avec lequel il était lié depuis de longues années et qu’il prenait de plus en plus l’habitude de consulter dans les affaires compliquées ou bizarres.

Les inspecteurs se retirèrent. Max Lamar s’était assis sans mot dire.

— Eh bien ! mon cher ami, quoi de nouveau ? demanda Allen au médecin légiste.

Celui-ci avait l’air soucieux, le chef de police l’avait remarqué dès son entrée, et il était intrigué, mais il posa sa question d’une voix détachée, calme et égale, où ne vibrait pas le moindre indice de la plus légère curiosité.

— Vous vous souvenez du Cercle Rouge ? dit Lamar.

— Oui, répondit Allen de son ton froid. Mais c’est une affaire finie depuis la mort de Jim Barden et de son fils.

— Non, ce n’est pas une affaire finie, dit le médecin. Elle recommence. Le Cercle Rouge a survécu aux deux descendants des Barden. Ou plutôt cette famille dangereuse a d’autres descendants que ceux que nous connaissions.

— Vous êtes sûr de cela ? demanda Allen qui, par un effort suprême, avait réussi à ne pas paraître surpris.

— Absolument sûr.

– Mais Jim Barden n’avait pas d’autres enfants que le jeune gibier de potence qu’on appelait Bob ?

— Je ne sais pas. J’affirme seulement que le Cercle Rouge existe encore. Je l’ai vu.

— Quand cela ?

— Tout à l’heure.

— Et qui porte la marque ?

— Une femme.

— Quelle femme ?

— Je ne sais pas. Mais le Cercle Rouge existe sur la main d’une femme. Voici ce qui s’est passé…

Max Lamar fit, point par point, au policier le récit de ce qu’il avait vu quelques minutes avant, et il lui tendit la carte de visite sur laquelle il avait tracé cette inscription :

Auto n° 126694. Le Cercle rouge.

Randolf Allen considéra la carte pendant quelques secondes. Puis il sonna.

– Apportez-moi le registre des numéros d’auto, ordonna-t-il au garçon de bureau qui parut.

» Nous allons tout de suite savoir ainsi à quoi nous en tenir, en ce qui concerne au moins le propriétaire de la voiture. Et par le propriétaire…

— C’est ce que j’étais venu vous demander, dit Max Lamar.

Le garçon de bureau revint avec le registre. Il le remit à son chef et sortit.

Max Lamar s’était levé et, penché par-dessus l’épaule d’Allen, il regardait celui-ci feuilleter les pages du registre quand un soudain tumulte, éclatant dans l’antichambre, interrompit leurs recherches.

— J’entrerai, vous dis-je ! glapissait une voix furieuse. Je suis M. Karl Bauman, de la Banque Karl Bauman ! Il faut que je voie votre chef !…

La porte s’ouvrit violemment et M. Bauman, échappant au garçon de bureau qui voulait le retenir, se rua dans la pièce.

Sa surexcitation s’était considérablement accrue pendant le trajet qu’il avait fait pour venir. Toute majesté l’avait quitté et il gesticulait, comme un chimpanzé épileptique.

Derrière lui entrèrent son caissier, et l’infortuné Larkin, qui, écrasé par le sentiment de sa faute, que son patron n’avait cessé de lui reprocher, suait d’angoisse, en se demandant ce qui allait lui arriver.

— Un vol ! cria Bauman, sans même songer à saluer. Un vol infâme doublé d’une tentative d’assassinat !

— Expliquez-vous, monsieur Bauman, dit Randolph Allen, en parlant un peu plus lentement encore que de coutume.

— Et calmez-vous, si vous pouvez, conseilla Max Lamar.

— Que je me calme ! C’est facile à dire. On m’a volé ! Mes papiers ! Mon auto ! Les bandits ne respectent plus rien !… Toutes mes reconnaissances de prêts, toutes !… Comment me faire rembourser maintenant ?… Par quel moyen ?… De l’argent que j’ai versé, messieurs ! que j’ai tiré de ma caisse pour le prêter, par bonté pure, à des crève-la-faim !… Et on ne me le rendrait pas ? C’est impossible ! C’est inimaginable ! C’est monstrueux !…

Les affres de la colère et de la cupidité étranglaient la voix de M. Bauman. Il trépignait. Il continua :

— Dans une ville comme la nôtre, de tels attentats devraient-ils être possibles ? Sommes-nous protégés, je me le demande ! Est-ce pour cela que nous payons des impôts ? Que fait la police ? Monsieur Allen, vous êtes personnellement responsable ! Je vous somme…

— Doucement, doucement, dit Randolph Allen.

Le regard fixe et froid que le chef de police attachait sur lui calma la frénésie de M. Bauman.

Jadis, la police lui inspirait une terreur salutaire. Maintenant, il se croyait assez puissant pour n’avoir plus à la redouter. Néanmoins, il craignit d’avoir été trop loin. Il se laissa tomber sur un siège et sanglota.

— Je suis un pauvre homme, gémit-il. On m’a dépouillé… mon irritation est légitime. J’ai toujours voulu faire le bien et voici ma récompense.

Par-dessus la tête de M. Bauman, Max Lamar et Allen, qui, de longue date connaissaient l’usurier, échangèrent un regard de mépris pour ce personnage. Puis, ils ne songèrent plus qu’à l’affaire elle-même.

— D’après ce que je crois comprendre, monsieur Bauman, vous avez été victime d’un vol ? dit le chef de police. Veuillez préciser votre plainte.

— Oui, monsieur.

M. Bauman s’était redressé, il semblait plus calme et expliqua clairement, jusque dans leurs plus minutieux détails, les événements qui, au commencement de l’après-midi, s’étaient déroulés à la banque. Le policier l’écoutait avec attention ainsi que Max Lamar, dont l’intérêt était vivement excité par cette mystérieuse histoire, et tous deux coupaient de questions son récit dont le caissier précisait et complétait certains points.

— En entrant dans votre bureau, avant le moment du vol, vous n’avez rien remarqué d’anormal ? demanda Allen.

— Absolument rien.

— La femme voilée s’y trouvait déjà, cependant ?

— Sans doute, puisqu’on l’y avait fait entrer, dit M. Bauman avec un regard furibond à l’adresse de Larkin, qui, tremblant, parut se replier sur lui-même.

— À quel moment vous êtes-vous aperçu que vous étiez emprisonné dans votre chambre blindée ?

— En voulant en sortir. J’étais entré une première fois pour chercher le dossier des reconnaissances qui m’ont été volées. Je l’avais placé sur mon bureau. Je suis rentré dans mon coffre-fort et je me suis mis à prendre des notes. C’était un travail minutieux et qui exigeait toute mon attention. Quand j’ai eu fini, avant de sortir, j’ai fermé l’électricité. Alors, au lieu de voir de la lumière par la porte que j’avais laissée entrebâillée, je me suis trouvé dans l’obscurité. Jusqu’à ce moment, je ne m’étais aperçu de rien. Quand avait-on fermé la porte ? Je ne sais…

M. Bauman, après un moment de silence, continua d’un ton tragique :

— J’ai essayé d’ouvrir, impossible. J’étais emprisonné. J’ai crié, j’ai donné des coups de pied, mais la porte est épaisse, blindée, on ne m’entendait pas… on l’a prétendu, du moins. Je commençais à suffoquer, l’air devenait irrespirable, l’asphyxie me saisissait à la gorge. Réunissant mon énergie, j’ai hurlé plus haut, j’ai frappé plus fort, au point que maintenant j’ai aux doigts de pied un mal atroce. J’agonisais, messieurs !… Je me voyais mourir, en pleine force, en pleine intelligence… Quelles minutes d’horreur ! quelles affres sans nom !… J’étouffe encore en y pensant !

— Et la femme voilée ?… commença Randolph Allen.

M. Bauman l’interrompit.

— Larkin ! Ici, monsieur ! Parlez ! La femme voilée ? Allons, dites ! Vous seul l’avez vue ! Vous seul l’avez fait entrer dans mon bureau !… Dans mon bureau ! sans autorisation directe, formelle, absolue de ma part ! cria M. Bauman dans une grande fureur.

— J’ai cru bien faire, balbutia l’infortuné.

— Dites ce que vous savez, interrompit Allen de son ton officiel.

Larkin, dont la persuasion intime était qu’il ne quitterait le bureau du chef de police que pour la prison cellulaire, obéit, plus mort que vif.

Il raconta d’un bout à l’autre sa conversation avec la mystérieuse visiteuse et comment il n’avait pas osé lui refuser l’entrée du cabinet de travail de son patron.

— Êtes-vous sûr qu’elle n’était pas sortie avant le retour de M. Bauman ?

— J’en suis sûr, monsieur, je n’ai pas quitté le salon d’attente.

— Et pourquoi n’avez-vous pas averti votre patron que quelqu’un était chez lui ?

— Oui, pourquoi ? vociféra Bauman.

— J’ai essayé, monsieur, Vous m’aviez dit de courir porter le dossier Gardiner, monsieur. J’ai essayé de vous prévenir, mais vous m’avez coupé la parole en me disant : « Courez !… » Vous sembliez irrité que je n’aie pas obéi tout de suite, monsieur. Et je n’ai pas osé ne pas courir…

— L’autoritarisme a des inconvénients, murmura Lamar assez haut pour qu’on l’entendit.

— Le dossier volé ne contenait que des reconnaissances souscrites par des emprunteurs de la classe pauvre ? demanda M. Allen à M. Bauman.

M. Bauman eut une rougeur imperceptible. C’était un côté des ses affaires qu’il aimait à passer sous silence.

— Oui, monsieur, dit-il.

— Ne pensez-vous pas que le voleur espérait s’emparer, au lieu de cela, d’un dossier contenant des documents qui pouvaient être compromettants pour une famille riche ?… Vous avez sans doute des dossiers de ce genre…

— Mon Dieu, les affaires, c’est toujours compromettant pour quelqu’un, répondit évasivement M. Bauman.

— Arrivons au vol de l’automobile. Que savez-vous à ce sujet ?

— Rien, absolument rien. Je suis descendu pour prendre ma voiture afin de venir ici. Elle avait disparu et mon chauffeur aussi.

— Quel est le numéro de votre voiture ?

— Le numéro 126694.

— Qu’est-ce que vous dites ? cria Max Lamar qui avait violemment sursauté.

— Je dis le numéro de ma voiture : 126694.

— C’est le numéro que j’ai noté : c’est la voiture sur laquelle j’ai vu la main marquée du Cercle Rouge, dit à mi-voix Lamar au chef de police. C’est une limousine à capote grise, à carrosserie peinte en vert sombre, n’est-ce pas, monsieur Bauman ? reprit-il tout haut.

— C’est exact.

— Vérifiez vous-même le numéro, dit le policier, en tendant à l’usurier la carte où Lamar l’avait inscrit.

— Volontiers, mais de quoi s’agit-il ? Quel est cet incident nouveau ? demanda M. Bauman, en prenant la carte.

Pour mieux lire, il s’approcha de la fenêtre, mais ses émotions l’avaient fort agité et ses mains tremblantes laissèrent échapper la carte. Il se baissa pour la ramasser, et, dans ce mouvement, se trouva face à la rue.

M. Bauman, comme mu par un ressort, se redressa soudain.

— Là ! là ! mon auto, hurla-t-il en montrant la rue. Sapristi, mon auto qui passe !

Tous se précipitèrent. Le doigt tendu de M. Bauman leur indiquait, au dehors, une auto qui filait au milieu de toutes les autos sillonnant la chaussée. Max Lamar reconnut, lui aussi, la capote grise, la carrosserie vert sombre.

— Vite, vite, il faut la suivre ! cria-t-il.

Accompagnés du caissier de la banque et laissant là le malheureux Larkin, qu’un gardien dut mettre à la porte quelques minutes après, car il n’osait prendre sur lui de s’en aller, Max Lamar, Randolph Allen et M. Karl Bauman s’élancèrent dans l’escalier.

Dans la rue, en bas de la station de police, un agent était de planton, avec, auprès de lui, sa motocyclette appuyée au bord du trottoir.

Randolph Allen lui toucha l’épaule.

— Suivez cette auto à capote grise, ordonna-t-il, en indiquant la voiture qu’on voyait encore, là-bas, s’éloigner rapidement. Elle porte le numéro 126694 et sa carrosserie est peinte en vert sombre.

— Bien, monsieur. Dois-je l’arrêter quand je l’aurai rattrapée ? demanda l’agent en enfourchant sa machine.

— Non, filez-la seulement. Surtout ne la perdez pas de vue. Nous-mêmes, nous allons vous suivre.

La motocyclette partit comme un trait.

Du garage situé au rez-de-chaussée de la station centrale de police, l’auto du chef, que l’on tenait toujours prête à partir, sortit au même instant et vint se ranger au bord du trottoir.

Les quatre hommes y prirent place.

La poursuite commença.

Au loin, la voiture volée apparaissait et disparaissait, évoluant avec aisance au milieu des autres véhicules parcourant les rues. Sur sa capote grise étaient fixés les yeux des poursuivants dont l’auto gagnait du terrain. À mi-distance entre les deux voitures, la moto de l’agent filait à toute allure.

— Nous nous rapprochons, observa Max Lamar.

— Votre auto ne vaut pas la mienne, monsieur Bauman, fit observer Randolph Allen.

— C’est cependant une voiture de premier ordre, répondit aigrement l’usurier, vexé dans son amour-propre de propriétaire. Ceux qui la conduisent ne doivent pas donner toute la vitesse… sans cela…

Mais pourquoi n’avez-vous pas ordonné à votre agent de les arrêter, monsieur Allen ? reprit-il à la réflexion.

— Pour savoir où ils vont et ce qu’ils feront, dit brièvement le policier, qui estimait qu’une chose si simple devait sauter aux yeux.

Il y eut un moment de silence. La course continuait à travers les rues et les places. La motocyclette de l’agent n’était plus très loin de la voiture à capote grise que les policiers maintenant pouvaient ne plus perdre de vue un seul instant.

— Monsieur Allen, dit soudain l’usurier.

— Monsieur Bauman ?

— Croyez-vous que Larkin soit complice ?

— Larkin ?

— Oui, mon garçon de bureau, L’imbécile qui a laissé entrer dans mon cabinet cette femme voilée.

— Non, pas du tout. Le malheureux, que vous terrorisez, à fait ce qu’il croyait le mieux pour ne pas vous mécontenter.

— N’importe, ça ne peut pas se passer comme ça, dit entre ses dents — elles étaient fausses et lui avaient coûté très cher — M. Bauman avec une rancune féroce. Je ne puis mettre tout mon monde à la porte, mais je veux faire un exemple…

Lamar eut pitié de l’infortuné Larkin. Il le connaissait pour un brave homme inoffensif, préoccupé seulement de gagner, pour lui et les siens, le pain quotidien. L’acharnement de l’usurier contre ce malheureux sans défense l’écœurait. Il intervint :

— Non, non, pas d’exemple, M. Bauman, dit-il gravement. Croyez-moi, ne renvoyez personne. Dissimulez, enquêtez, observez… Et puis surtout recommandez à votre personnel de ne pas ébruiter la façon — permettez-moi de dire pittoresque — dont s’est opéré le vol. Qu’ils n’aillent pas raconter cela avec tous les détails à leurs amis et connaissances… Souhaitez que les journaux n’en parlent pas, M. Bauman. Un financier dans une armoire… Vous saisissez ? C’est tragique, sans doute, mais il y a des gens — excusez-moi — qui trouveront cela ridicule. Ceux particulièrement qui vous connaissent… Vous êtes un homme en vue. Il faut soigner votre attitude. Alors, en gardant tous vos employés, vous vous assurez autant que possible leur discrétion… Larkin, dans votre antichambre, a dû voir passer bien des clients… singuliers… Il pourrait, pour s’excuser, raconter…

M. Bauman s’agitait.

— Un financier dans une armoire, répéta-t-il, indigné… Croyez-vous qu’on se permettrait. N’importe, vous avez raison, je garderai ce coquin pour le surveiller de près.

Il y eut un moment de silence.

— Plus vite ! plus vite ! cria tout à coup Max Lamar au chauffeur. Regardez là-bas, Allen, l’auto grise gagne du terrain !

C’était vrai. La voiture volée avait soudain accéléré sa marche en se lançant dans une grande avenue. Celle-ci se prolongeait jusqu’à l’extrémité de la ville et aboutissait à un vaste parc aux arbres magnifiques, aux buissons épais, aux larges allées, qui servait de promenade publique.

Le chauffeur obéit, l’auto des poursuivants, maintenant, marchait en trombe, se rapprochant de la motocyclette de l’agent qui, comme un point noir sur la large voie blanche, filait aussi vite qu’elle pouvait.

Déjà la capote grise, là-bas, tournait au bout de l’avenue et disparaissait.

Max Lamar eut un geste de dépit. M. Bauman trépigna. Randolph Allen resta serein.

— Nous allons la revoir au tournant, déclara-t-il avec son immuable flegme.

Quand ils y arrivèrent, ils avaient rattrapé la moto. Côte à côte avec elle, ils prirent le virage.

— Stop ! cria aussitôt le chef de police.

À cent mètres, l’auto volée, le long du parc, était arrêtée.

La voiture des poursuivants fit halte à peu de distance et les quatre hommes en descendirent. Max Lamar et Randolph Allen se concertèrent rapidement. Puis, la main sur la crosse de leur revolver, ils s’avancèrent en compagnie de l’agent, qui avait abandonné sa moto. M. Bauman suivait, assez peu rassuré, mais galvanisé par l’instinct, si puissant chez lui, de la propriété. Son caissier, vert de peur, fermait la marche.

Sans bruit, le groupe s’approcha de l’auto arrêtée. Rangée le long de la route, elle semblait les attendre. On ne voyait personne aux alentours, aucun mouvement ne se décelait, aucune voix ne s’entendait sous la capote grise rabattue. Cette immobilité qui semblait les guetter, ce silence menaçant, auraient impressionné des hommes moins résolus que Lamar et Allen, et ils impressionnaient considérablement M. Bauman et son acolyte, qui commençaient à être saisis d’un ardent désir d’être ailleurs.

D’un même mouvement, le médecin et le policier se jetèrent en avant, l’arme au poing, chacun à une des portières de l’auto.

L’auto était vide.

— En bien, qu’est-ce que vous voulez, vous autres ? demanda une voix étonnée.

C’était le chauffeur de la voiture. Sur son siège, il était confortablement installé et, selon toute apparence, les arrivants venaient de le réveiller d’un somme commencé.

— Wilson ! hurla M. Bauman, survenu à son tour et tout enhardi par l’absence du danger, qu’est-ce que vous faites là ? Qui vous a permis ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— Comment ? Ce que cela signifie ? Mais c’est moi qui vous le demande, monsieur Bauman ? protesta Wilson dont le naturel était irascible et indépendant.

— Qu’est-ce que vous dites ? Vous vous moquez de moi ! Ah ! mais, vous allez vous expliquer ! cria l’usurier en colère.

Wilson ne se troubla pas.

— Ah ! non, hein, pas de scènes ! Ça prend avec vos employés, mais ça ne prend pas avec moi ! C’est vrai, ça, faut savoir ce qu’on veut ! C’est pas déjà si amusant pour moi, à la fin des fins, de trimballer les péronnelles que vous m’envoyez !

— Moi ! Je vous ai envoyé une péronnelle ? balbutia Bauman, ahuri.

— Oui avec votre carte… Cette carte-là… J’avais qu’à obéir.

Wilson, descendu de son siège, se fouilla et tendit une carte de visite sur laquelle Bauman, Lamar et Allen purent lire :

Karl Bauman

Ordre à mon chauffeur de conduire où elle voudra la personne qui lui remettra la présente.

— Qui vous a remis cela ? interrogea Allen.

— Une femme habillée comme un éteignoir, avec des voiles partout…

— Ma voleuse ! cria Bauman. Cela, c’est le comble !

— J’attendais en bas de la banque, continua Wilson. Elle s’est jetée dans l’auto et elle m’a tendu la carte. Alors, comme le patron prête de temps en temps sa voiture à des clients…

— Et cette femme voilée, qu’est-elle devenue ? interrompit Lamar.

— Elle m’a promené dans la ville et puis m’a fait arrêter ici, et elle a filé par là, dit Wilson, désignant une allée du parc.

Il n’ajouta pas que la mystérieuse inconnue lui avait donné deux dollars de pourboire.

Furieux du temps perdu, Lamar, que suivirent aussitôt ses compagnons, partit en courant dans la direction indiquée.

Le chauffeur Wilson avait dit vrai.

La femme voilée qui s’était si audacieusement emparée de l’auto de l’usurier Bauman s’était, en quittant la voiture, enfoncée en toute hâte dans les allées du parc.

Elle marchait vite, mais sans courir. Elle s’était aperçue, à la fin de sa course dans la voiture volée, qu’elle était suivie par une motocyclette et une auto de la police, mais elle avait quelque avance sur ses poursuivants, et elle se doutait bien qu’ils perdraient un peu de temps à interroger le chauffeur.

Elle quitta bientôt l’allée principale pour s’engager dans une allée adjacente, plus étroite et qui serpentait entre les buissons touffus, que leur épaisseur rendait impénétrables.

Le parc, de ce côté, était désert. Dans une sorte de berceau de verdure, la mystérieuse personne s’arrêta, après avoir interrogé du regard les alentours, afin de s’assurer qu’elle était bien seule.

Alors, rapidement, elle enleva le voile noir qui entourait sa tête et cachait son visage ; elle le roula en une boule serrée et le jeta au plus profond d’un massif épais. D’un geste vif, elle ôta son manteau noir, sous lequel elle était tout en blanc. Le manteau lui-même se trouvait entièrement doublé de satin blanc, et elle le plia avec grand soin du côté de cette doublure, en sorte qu’on ne vît plus rien du tissu noir.

C’était une femme ensevelie tout entière dans des plis noirs impénétrables qui s’était enfoncée dans les massifs du parc.

La femme qui en sortit quelques minutes plus tard était en blanc des pieds à la tête.

Dans l’allée, elle revint sur ses pas, élégante et charmante, sous sa toque blanche, dans son costume blanc immaculé, avec son manteau blanc gracieusement jeté sur son bras.

Max Lamar, acharné à la poursuite de la mystérieuse femme en noir et exaspéré de n’en trouver aucune trace avait, on le sait, devancé dans les allées du parc ses compagnons.

Pour la dixième fois, il s’était arrêté, regardant autour de lui, et cherchant en vain quelque indice, quand, tout à coup, le bruit d’un pas léger sur le gravier lui fit tourner la tête.

Une jeune fille débouchait d’une allée voisine.

Max Lamar eut une exclamation de vive surprise, d’admiration aussi. Il avait reconnu Florence Travis, qui s’avançait nonchalamment, toute vêtue de blanc et délicieusement jolie.

Florence, au même moment, reconnut le jeune homme. Elle fit deux pas encore et, s’arrêtant, amicalement, lui tendit la main.

Il faut supposer que les instincts de l’enquêteur étaient développés à un bien haut degré chez Max Lamar, car, en serrant cette petite main blanche, fine et douce, il ne put s’empêcher d’y jeter, presque machinalement, un regard scrutateur.

Aucune marque, aucun stigmate n’en déshonorait l’épiderme délicat, et Lamar, presque honteux de lui-même, releva les yeux vers le charmant visage de la jeune fille. Celle-ci, en souriant, après un échange de politesses banales, lui rappela qu’il s’était engagé à venir la voir.

— Je n’ai pas oublié mon sauveur, dit-elle, et vous, monsieur Lamar, ne vous souvenez-vous pas que vous m’avez promis de me mettre au courant de vos études et de vos investigations scientifiques ?… Ma mère et moi, nous serions très heureuses de vous voir venir bientôt à Blanc-Castel.

Elle s’éloigna, toujours souriante.

Max Lamar, et ses compagnons qui venaient de le rejoindre, et qui l’attendaient à quelques pas, non sans un peu d’impatience, reprirent leurs recherches. Elles furent vaines, mais jusqu’au soir ils les poursuivirent.

Alors seulement Max Lamar et Randolph Allen remontèrent dans l’auto policière afin de regagner ensemble, pour se concerter, la Station centrale, tandis que, de son côté, M. Karl Bauman, dont le courroux ne se calmait point, et son caissier, harassé, étaient ramenés à la banque par Wilson, qui maugréait à cause de l’heure tardive.

Il était dit d’ailleurs que cette journée serait mouvementée pour tout le monde. Pendant que se déroulait la scène du parc, à Blanc-Castel, la mère de Florence, Mme Travis, et Mary, la gouvernante dévouée, étaient dans une mortelle inquiétude par suite de l’absence inexplicablement prolongée de la jeune fille.

Sous le péristyle de la luxueuse demeure, les deux femmes, dans une angoisse grandissante, se communiquaient leurs craintes. Jamais Florence, si indépendante d’allure qu’elle fût, n’était restée absente, seule, aussi longtemps. Elle était sortie après le déjeuner sans dire où elle allait, et les heures avaient passé sans la ramener… Mme Travis avait dépêché Yama, son domestique japonais, à la recherche de la jeune fille. Où ? Elle ne savait, et, frémissante, plus désespérée de minute en minute, appuyée sur la vieille gouvernante aussi bouleversée, aussi défaite qu’elle-même, elle attendait. Soudain, Mme Travis et Mary eurent toutes deux ensemble un cri de joie. Un pas bien connu faisait crier le sable du parc.

C’était Florence. Surprise, un peu impatientée peut-être, mais désolée de leur inquiétude, elle les embrassa tendrement…

— Mais non, voyons, il ne m’est rien arrivé, que vouliez-vous qu’il m’arrivât ? répondit-elle à leurs questions anxieuses. Je suis navrée de vous avoir causé tant de tourments… Mais pourquoi vous inquiéter ainsi ?… Je me suis attardée à me promener au parc. J’ai même rencontré là le docteur Lamar. Il semblait fort affairé. Je lui ai rappelé sa promesse de venir nous voir… Mais comme il a de drôles de relations, le docteur Lamar ! Il était accompagné par un personnage à tête de fouine vraiment abominable de laideur.

Et Florence eut un petit rire en songeant à M. Bauman.

— Non ! merci, Mary, je vais dans ma chambre, j’y déposerai mes affaires moi-même, reprit-elle avec un naturel parfait, en refusant l’aide de sa vieille gouvernante, qui voulait la débarrasser du manteau blanc qu’elle portait sur son bras.

Mme Travis et sa fille rentrèrent dans la maison.

Florence monta chez elle aussitôt. Dans le charmant boudoir qui précédait sa chambre, elle posa son manteau sur un fauteuil. Elle alla tirer les rideaux des fenêtres. Revenant alors au manteau, d’une vaste poche dissimulée dans la doublure du vêtement, elle retira une liasse de papiers qu’elle examina avec attention.

C’étaient des papiers tous à peu près semblables, d’aspect vaguement administratif et qu’il était bizarre de voir dans les mains d’une jeune fille.

Au bout de quelques instants, elle posa le paquet sur la table et, s’arrêtant un moment avant de venir à sa coiffeuse, elle relut une seconde fois encore le papier qui se trouvait placé au-dessus des autres. Il était ainsi libellé :

« 12 juin, 19…

» Au 19 juin prochain, je paierai à monsieur Karl Bauman dix dollars (10), en acompte sur mon emprunt de cent dollars (100), plus les intérêts au taux de 10 % par semaine. Total : vingt dollars (20).

 » John Peterson »

Florence sourit, enleva sa petite toque blanche, et se mit à arranger ses cheveux devant la glace.