Le Capitaine Aramèle/19

Éditions Édouard Garand (p. 52-54).

II


En effet, le fameux spadassin qui, sous le roi George II, avait fait les délices de la cour à Hampton-Court, c’est-à-dire Sir James Spinnhead, était arrivé à Québec dans les derniers jours du mois d’avril. Mais il y était venu incognito sous le pseudonyme de Sir James Howe. Il est vrai que le major Whittle avait révélé son incognito à quelques-uns de ses amis : car, sur son invitation et peut-être plus encore par les instances empressées de Mrs Whittle, Sir James avait accepté, pour la durée de son séjour dans la capitale du Canada, l’hospitalité du major qui, tous les jours, donnait réception en l’honneur du célèbre bretteur.

Spinnhead, d’ailleurs, était un personnage remarquable sous plus d’un aspect. C’était, comme l’avait pensé Aramèle, le beau fanfaron qui faisait grand cas de sa propre renommée, et non seulement de cette renommée qu’il avait su acquérir par l’art de manier la rapière, mais aussi et surtout d’une renommée venue de ses galanteries innombrables précieusement inscrites aux pages de ses aventures, aventures survenues tant à la cour d’Angleterre que sur tous les continents qu’il avait traversés. Oui, Spinnhead était l’un de ces beaux Don Juan qui, à cinquante ans et même au delà, s’estiment encore les favoris de la femme mondaine. Mais Spinnhead, fort heureusement, ne portait pas son âge, et il demeurait toujours d’une fort belle taille et d’un physique très agréable. Soit par une nature prodigue, soit par artifice, les traits de son visage restaient tout jeunes et on ne lui eût donné tout au plus que trente-cinq ans. Toutefois, en écoutant les ouï-dire, on était porté à attribuer aux artifices la belle jeunesse de Spinnhead, artifices qui jouaient le grand rôle : on se chuchotait à l’oreille que le digne spadassin donnait à son masque autant sinon plus de soins que ces jeunes femmes très élégantes et très jolies qui débutent à la cour, et qui entendent se faire remarquer des plus galants et des plus glorieux gentilshommes. Ajoutons que Spinnhead avait pour lui aussi la nature, car il avait l’avantage de posséder une bouche de jeune fille avec des lèvres toujours rouges — probablement de fard — et avec de superbes dents, petites, aiguës, bien rangées, éclatantes d’une blancheur d’ivoire. Et ces lèvres avaient acquis ce sourire légèrement ironique et dédaigneux qu’ont ces belles jeunes femmes qui savent avoir conquis, par leurs charmes et leur grâce, toute la fleur de la gentilhommerie.

Voilà qui en dit long déjà du fameux escrimeur, et, pourtant, ce n’est pas tout. Que le lecteur nous pardonne cette longue esquisse de ce personnage : mais nous la croyons nécessaire parce qu’il devient subitement un héros et qu’il tente d’éclipser notre capitaine Jacques Aramèle.

Sir James, donc, dédaignait de porter la perruque du temps, parce qu’il avait mieux : une superbe chevelure très longue, d’un châtain remarquable, artistiquement ondulée au fer chaud par les soins de son valet de chambre. Ce valet n’était autre qu’un ancien perruquier de la cour du roi George II, perruquier doublé d’un bretteur et qui, avec les fonctions de valet de chambre, cumulait celle d’entraîneur. Tous les jours, en effet, le valet et le maître faisaient des armes pour s’entretenir la main. Avec cette chevelure artistique Sir James Spinnhead possédait, partant des tempes et descendant jusqu’au lobe des oreilles, les plus beaux favoris du monde ; et il les portait à une époque où les favoris n’étaient guère en faveur, car on n’en découvrait rarement que par ci par là et seulement sur des masques rustiques. Mais il faut dire que Sir James était un excentrique, et peut-être même un excentrique de très basse extraction, puisqu’on ne savait rien de précis sur son origine, aussi ne voulait-il pas faire comme tout le monde. Et si Sir James était vraiment de basse et d’obscure naissance, il l’avait oublié : il croyait sincèrement que l’épée et le roi l’avaient annobli d’une noblesse qui en valait bien d’autres. Sur ce point la médisance et la calomnie ne l’affectaient pas, il se contentait de souri-narquoisement et de flatter doucement ses splendides favoris, car il y tenait à ses favoris et positivement… Pour cause ?… Un de ses amis intimes affirmait que toutes les bonnes fortunes de Sir James auprès de la gent féminine lui avaient été conquises par ses favoris, qui étaient d’un châtain un peu plus clair que ses cheveux, et si doux au toucher que maints doigts de femme y avaient trouvé à s’y promener des jouissances exquises !

Une autre qualité de Sir James Spinnhead — qualité physique encore — c’était sa belle vigueur corporelle et sa santé, vigueur et santé qu’il savait entretenir et ménager par un régime de mets choisis et de liqueurs les plus fines. Et ces mets et liqueurs étaient strictement absorbés aux mêmes heures et aux mêmes doses.

Intellectuellement ce n’était pas un imbécile, et il n’était nullement un encombrement dans les salons. Doué d’une grande mémoire, armé d’une pensée souple, favorisé par une facilité extraordinaire de la parole, il savait causer de tout avec une grâce parfaite et une assurance prodigieuse. Toutes ces qualités s’étaient naturellement fort développées au cours des nombreux voyages qu’il avait accomplis de par le monde, et par le contact d’une société de gens cultivés qu’il avait eu la bonne fortune de coudoyer sur le parcours de son chemin. De ce fait il avait acquis de si vastes connaissances qu’il était impossible de le trouver en défaut de savoir. Et, parole très facile, esprit plié à toutes les règles de la plus scrupuleuse courtoisie et de la plus minutieuse étiquette, connaissant sur le bout des doigts toutes les civilisations et toutes les barbaries, parlant dix langues et peut-être davantage avec une aisance qui tenait du merveilleux, Sir James, enfin, représentait le type le mieux accompli du cosmopolitain.

Et si nous ajoutons à ce portrait que c’était le plus philosophe d’entre les philosophes, nous aurons une assez forte idée de l’homme qui allait se mesurer contre le capitaine Aramèle, et nous comprendrons qu’il ne pouvait manquer de faire les délices de la société anglaise de la cité de Québec.

Moralement, il serait plus difficile de faire le portrait de cet homme prodigieux. Il ne dédaignait pas de se vanter qu’il avait coudoyé la plus fine fleur des sociétés mondaines. Tout de même, l’on pouvait penser qu’il savait se plier aux circonstances de lieu, de temps et de personnes, et l’on pouvait croire qu’il pouvait fort bien, le cas échéant, se frotter aux couches sociales moins policées et étiquetées. Car Spinnhead comme il le disait lui-même sans honte aucune, aimait beaucoup les plaisirs de la vie… tous les plaisirs ! Or, qui aime les plaisirs les prend là où ils se trouvent. L’homme « de tous les plaisirs » les accepte tels qu’ils se présentent à lui, — comme un naufragé qui saisit la première planche de salut, — quitte à s’empoisonner à leur coupe. À cette coupe il boit largement et avec la plus belle insouciance. C’est peut-être la raison pourquoi tant de ces bons viveurs finissent par s’abîmer dans le naufrage ! Aussi, Sir James n’avait-il pas refusé de se rendre avec les Whittle au King’s Inn. Depuis un temps Mrs Loredane donnait festin tous les soirs, puis bal, puis orgie.

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Aux premiers jours de mai le major Whittle avait dû, sur l’ordre du gouverneur Murray, s’absenter de Québec et se rendre à Montréal pour affaires quelconques, si bien que Sir James était demeuré l’unique compagnon de Mrs Whittle qui, au beau bretteur, ne ménageait ni les sourires, ni les mimiques expressives, ni les frôlements de petite chatte qui veut se faire prendre à tout reste. Mrs Whittle s’était tellement éprise que, pour la moindre galanterie de Sir James, elle eût envoyé son major à tous les diables. Oui, mais Sir James aimait prendre et non se faire prendre, et avec sa psychologie de la femme et du mari, il demeurait sur la réserve et du côté de la prudence. S’il ne donnait pas de suite dans les filets de Mrs Whittle, c’était peut-être aussi parce qu’il avait croisé sur sa longue route de bien plus aimables et désirables sirènes. Quoiqu’il en soit, il n’avait pas tout à fait découragé les petits manèges de Mrs Whittle. Peut-être attendait-il une heure plus propice pour se livrer aux doux épanchements du cœur ? Mrs Whittle voulut le penser et le croire.

Or l’heure désirée parut poindre au cadran, lorsque le major Whittle partit pour Montréal.

En apprenant ce départ subit et inattendu de son mari, Mrs Whittle avait de suite feint un grand désappointement et elle s’était écriée avec une véritable douleur :

— O mon Dieu ! et nos splendides soirées au King’s Inn qui vont se trouver interrompues par cette absence du major !

— Mais pas le moindrement ! sourit avec une sorte de mystérieuse ironie Sir James. Ne me pensez-vous pas assez galant, madame, pour ne pas vous offrir mon bras et vous accompagner chez Mrs Loredane ?

— Vraiment ? s’écria Mrs Whittle en manquant de s’évanouir de joie.

— Je vous le promets pour ce soir même.

Seulement, je tiens à m’assurer la première danse avec votre délicieuse personne.

Et le sourire qui suivait ces paroles du bretteur avait quelque chose de si prometteur, que la jeune femme crut avoir conquis d’emblée ce grand homme. Du coup elle aurait fait divorce avec le major… ce major qu’elle considérait comme une brute, comparé au fini et au poli de ce gentilhomme de l’épée dont le sourire seul valait une caresse et, souvent, une promesse !