Le Capitaine Aramèle/01

Éditions Édouard Garand (p. 3-6).


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Première partie

I

LE DRAPEAU INCONNU
BRITISH COLONY


Cette subite et brutale épithète qu’on accolait à la terre de la Nouvelle-France avait fait bouillonner — comme un torrent impétueux rugissant au fond d’une gorge — le fier sang français du capitaine Aramèle.

Sombre et mélancolique sous un ciel gris et bas du mois de mai 1764, Québec, au sommet de son cap, ressemblait à un séculaire mausolée dont le granit bruni conserve une empreinte de désolation et d’oubli qu’en passant sculpte petit à petit le ciseau des âges. Sur ce mausolée, au pied duquel roulait en mugissant le flot noir du fleuve, claquait lugubrement dans la brise de l’ouest — tel un crêpe que secoue le vent au fronton d’un bloc de pierre — un drapeau inconnu à l’air hautain et tyrannique !

Jacques Aramèle, venu de France en 1748, était l’unique survivant d’un tabellion de l’infanterie française qui avait fait partie de l’armée commandée par le brave Chevalier de Lévis au printemps de 1760. Le capitaine Aramèle avait été de toutes les batailles qui avaient précédé et suivi le siège de Québec en 1759 : d’Oswégo et Carillon jusqu’à la bataille dite « seconde bataille des Plaines d’Abraham », à laquelle il avait été blessé, il avait montré une bravoure digne des plus grands éloges.

Alors était venue la capitulation de la glorieuse cité canadienne, lorsqu’on tendait vers la France indifférente des mains suppliantes, lorsqu’on jetait par delà les mers un suprême appel de secours ! La France n’avait pas vu… La France n’avait pas entendu… et l’Anglais était entré dans la citadelle de la Nouvelle-France comme un maître arbitraire et redoutable !

Aramèle avait presque pleuré.

Et venues encore cette lamentable retraite en l’Île Sainte-Hélène et la capitulation de Montréal… puis venu ce malheureux traité de 1763, alors qu’on avait conservé en dépit de tout le grand et cher espoir que la belle France recouvrerait sa colonie qui, pour longtemps, pour des siècles peut-être, sinon pour toujours, était abandonnée aux Anglais. Ce traité donnait à l’Angleterre un superbe domaine conquis par le sublime dévouement d’enfants de la France, et défendu pendant deux siècles au prix d’innombrables sacrifices contre une nuée d’envahisseurs issus des profondeurs de la barbarie : et ce domaine était si vaste qu’il eût pu contenir toute l’Europe !

Aussi tous ces malheurs accumulés avaient-ils porté un coup terrible au cœur de ces enfants qui, par milliers, avaient repassé la mer pour rentrer dans la patrie lointaine, tant ils avaient redouté la tyrannie et l’esclavage. Québec, en pleurant, avait vu tous ces preux, tous ces vaillants, tous ces nobles chevaliers sortir de ses murs blessés et sanglants et s’en aller vers la France.

Quoi ! n’allait-il plus rester de Français sur cette terre de France ?…

Aramèle, à cette pensée, avait frémi longuement.

Vieux soldat et vieux célibataire, le capitaine avait voué ses cinquante années d’existence au service et à la gloire de la France : aussi ne put-il rester indifférent en entendant résonner sur ce sol, qui avait coûté si cher à la grande patrie, le pas de fer des régiments anglais.

— Ah ! France… si tu savais seulement ce que tu perds ?

Dans ce murmure Aramèle avait laissé jaillir toute l’amertume de son âme. Quelle douleur et quel désespoir avaient tissé ces paroles tombées des lèvres tremblantes du soldat ! Le vaillant capitaine, ce noble fils de la France avait alors senti peser sur ses belles épaules le fardeau écrasant, abject, avilissant, douloureux de la main étrangère qui commande désormais et qui dirige !

Et que de Français étaient partis… que de Canadiens même, incapables qu’ils se sentaient de souffrir ce supplice ! Leur nombre avait paru si grand, il avait été si effrayant qu’Aramèle s’était demandé avec angoisse :

— Ne va-t-il pas rester de Français sur cette terre de France ?

Il avait de suite froncé ses épais sourcils, il avait grincé des dents, frappé rudement la poignée de son épée et répliqué avec une résolution farouche :

— Il faut au moins que reste un Français !

… S’ils partent tous, je reste, moi… je reste quand même ! Car il faudra bien, un jour, que le drapeau de la France revienne déployer ses plis glorieux au-dessus de ce domaine qui a coûté tant de sang et de sueurs !

Aramèle était resté…

Mais ce qu’il avait souffert depuis, ce qu’il avait vieilli, ce qu’il avait espéré et désespéré tour à tour !

Ce matin de mai, son œil gris, rêveur et triste, abrité sous leurs sourcils touffus qui se contractaient terriblement, lorgnait avec une sourde colère ce drapeau étranger. Et le profil romain de sa figure glabre et sévère présentait un mystérieux mélange de haine et d’amour : la haine du présent, l’amour du passé !

Puis il reportait son regard, ou plutôt il le plongeait avec une sorte d’ardeur furieuse dans les eaux sombres du fleuve qui se déroulait, de l’est à l’ouest, comme un funèbre linceul. Il entendait le gémissement des vagues monter dans l’espace comme de sourdes malédictions au drapeau qui les dominait. Et, au loin, l’écho qui redisait ces plaintes ressemblait à un chant mortuaire qui martelait le cœur plus assombri du capitaine.

En relevant les yeux, il découvrait un pays immense d’un pittoresque remarquable et d’une beauté séduisante ! Et que de fois il était demeuré contemplatif devant cette nature dont l’aspect sauvage évoquait encore la terre lointaine, inconnue, et si mystérieusement captivante qu’elle avait suscité chez des peuples très éloignés l’attrait et l’éblouissement ! D’abord, sous ses yeux, une voie fluviale à nulle autre pareille, bordées de vallées onduleuses, de collines et de coteaux verdoyants, de plaines magiquement fleuries, unissait l’intérieur du pays aux mers immenses ; et dans ces plaines, ces vallées, sur ces coteaux et ces collines croissait un peuple fort et vigoureux… un autre peuple français ! Ensuite, les regards d’Aramèle se reposaient sur la cime légèrement embrumée de monts sereins et majestueux ; ses regards sondaient des forêts dont les bois pouvaient être inépuisables, ils scrutaient l’infinie richesse du sol, ils s’extasiaient devant la vision sublime d’un paradis terrestre ! Et penser devant la vision sublime d’un paradis terrestre ! Et penser et se dire que la France venait d’abandonner à l’Angleterre un si précieux domaine !…

Non… ce n’était pas possible que la France ne revînt pas un jour réclamer sa propriété qui demeurait toute imprégnée de son souffle et de sa vie !

Elle reviendrait…, oui, elle reviendrait ! Le capitaine Aramèle essayait de se persuader de cette vérité, et il demandait à l’avenir d’écarter pour un moment le voile de ses mystères, afin qu’il y pût voir la réalisation, fût-elle même lointaine, de ses souhaits et de ses espoirs.

Sa méditation fut troublée par le passage de deux officiers des régiments anglais.

Ceux-ci, à la vue du capitaine dont ils connaissaient la volonté réfractaire et la haine du régime nouveau, s’arrêtèrent. L’un d’eux, portant les galons d’un major, prononça sur un ton orgueilleux et péremptoire :

— Salut au drapeau d’Albion !

— Ce drapeau, répliqua Aramèle sans se départir de son calme et encore à demi rêveur, je ne le connais pas.

— Il te domine !

— Je ne le regarde pas !

— Il te commande !

— Je ne le sers pas !

— Il te condamne !

— Je suis libre comme cette épée !

Et Aramèle jeta un regard ardent à la rapière pendue à son côté.

— Cette épée, reprit le major anglais avec plus de sévérité, tu n’as pas le droit de la porter !

— J’en suis pourtant bien le seul maître ! rétorqua froidement Aramèle.

— On te la prendra !

Aramèle fit claquer sa main fine et nerveuse sur la poignée luisante d’usure.

— Qu’on y touche ! répéta-t-il.

Et, très fier, il tourna le dos aux deux officiers anglais et poursuivit sa marche que, tous les matins à même heure, il aimait faire par les rues désertes de la cité.

Le major avait lancé au capitaine un regard chargé de haine, et il avait demandé à son compagnon :

— Eh bien ! Sir Georges, comprenez-vous enfin qu’il est intraitable ?

— Et irréductible ?… sourit dédaigneusement l’autre. Bah ! Whittle, nous en viendrons bien à bout un jour ou l’autre !

Ces paroles dédaigneuses cachaient une menace terrible contre Aramèle qui ne les entendit pas, et qui ne vit pas les regards haineux peser sur lui. Mais eût-il entendu et vu qu’il ne se fût pas troublé le moins du monde. Il y était habitué.

Depuis trois ans on désarmait ceux qui ne voulaient pas servir sous le drapeau anglais, et depuis trois mois le général Murray, gouverneur du Canada, ordonnait à ceux qui refusaient de prêter le serment d’allégeance de sortir de la ville, de quitter le pays, de s’en aller en France. Plusieurs étaient partis, c’est-à-dire tous ceux à qui il avait répugné de prêter serment et de jurer soumission et obéissance. Aramèle avait refusé de partir, ou plutôt il n’était pas parti tout en refusant le serment exigé. On l’avait menacé vingt fois, peut-être cent fois, il s’était obstiné.

— Je suis français, disait-il avec son grand calme de soldat aguerri, je ne peux être anglais !

— Oui… mais l’Angleterre est à présent maîtresse ici, ce pays lui appartient par droit de conquête !

— Elle a pu conquérir le pays, répliquait froidement Aramèle, mais non pas les habitants : je ne suis pas conquis, moi, je suis français et libre !

— Il faut pourtant bien vous soumettre, de gré ou de force !

— On ne soumet pas de force, parce que la force d’un homme c’est sa pensée. Or, ma pensée est française, et elle résistera à la force, elle résistera à la mort !

Cette réplique épuisait les arguments.

Néanmoins il fallait vivre en attendant que la France revint… Aramèle n’était pas riche. Il n’avait pas touché sa solde de soldat du roi de France, il ne la toucherait jamais. Ou plutôt on l’avait à demi payé avec une sorte de monnaie de papier que des exploiteurs anglais achetaient pour une pincée de menue monnaie. Donc Aramèle était pauvre. Il ne pouvait aspirer aux fonctions publiques ou à des charges quelconques sans reconnaître la loi du serment d’allégeance. À la rigueur il aurait pu s’adonner au commerce ; mais depuis que les Français étaient partis, le commerce avait été accaparé par une masse de petits boutiquiers de Londres, par une lie et une crapule qui étaient entrées au pays à la remarque des régiments anglais. Les affaires étaient entre les mains de personnages véreux, d’individus crasseux dont s’était débarrassée avec allégresse la vieille et libre Angleterre. Les charges publiques avaient été dévolues à des gens de réputation douteuse et d’origine incertaine, à des « hors-la-loi » que la justice anglaise avait déversés sur le pays. Non… Aramèle ne saurait trouver son gagne-pain parmi tous ces appétits voraces et inhumains. Pourtant, il faudrait vivre pour faire vivre l’espoir ! Eh bien ! il vivrait quand même… il saurait bien vivre !

Un jour, Aramèle avait ouvert une classe pour y donner l’instruction aux enfants des quelques artisans français et canadiens demeurés dans la cité conquise.

Donc, Aramèle se ferait instituteur. En outre, hors des heures de classe, il deviendrait maîtres d’armes. Car Aramèle était très fort dans la science de l’escrime ; ce n’était pas ce vulgaire bretteur des grands chemins, mais un maître de l’épée dans le plus grand sens du mot. Ah oui ! il saurait bien vivre ! Et puis, il lui fallait si peu : quelques leçons de çi ou de ça… allons donc !

Et, de fait, Aramèle trouva bientôt quelques ardents à l’art de l’épée : de jeunes Canadiens et de jeunes Anglais. Parmi les premiers se trouvait le fils d’un ancien fonctionnaire du régime français, M. Des-Serres, Ce fonctionnaire avait acquis quelque fortune qu’il songeait à engager, un jour, en quelque négoce dans le but d’établir son fils, Léon. M. DesSerres était un ami du capitaine et il ne se passait pas de jour qu’il ne prêchât Aramèle de se soumettre à la loi anglaise.

Le capitaine s’entêtait.

Outre ces jeunes escrimeurs, le capitaine s’était entouré d’une dizaine d’enfants à qui il enseignait la langue de France, la géographie, l’histoire et les premiers éléments des mathématiques. Il s’était pris d’amitié pour deux adolescents, Etienne et Thérèse Lebrand, qu’il avait admis dans sa classe sans exiger de rémunération. C’était les enfants d’un pauvre batelier de la basse-ville, et M. DesSerres lui-même s’intéressait à ce batelier qu’il avait de temps à autre secouru.

Mais le batelier, Noël Lebrand, était canadien et il possédait une certaine fierté ; aussi n’avait-il accepté les bienfaits et les secours de l’ancien fonctionnaire qu’avec l’espoir de lui être utile un jour. De même n’acceptait-il pas de trop bon gré de voir Aramèle instruire ses enfants sans qu’il ne lui payât un salaire.

Une fois qu’il était venu offrir au capitaine quelque menue monnaie pour le dédommager un peu de son travail, Aramèle lui dit :

— Non, non, mon ami, je ne peux accepter. Gardez votre argent. Vous avez une famille, et moi je suis seul au monde ; je vous certifie que j’aurai toujours de quoi suffire à mon voyage en cet univers.

— Mais votre trouble, votre temps, vos peines ?

— Ce n’est rien, répliqua avec un sourire candide le capitaine.

Il ajouta, plus sérieux :

— Si je n’avais pas vos deux enfants, je serais forcé de me croiser les bras et je m’ennuierais. Vous voyez que je suis déjà payé.

Et depuis plus de six mois Aramèle travaillait à conserver bien françaises de belles petites âmes canadiennes. Dans cette œuvre il puisait une jouissance exquise… il se trouvait payé !