Le Berger extravagant/Livre 8




Apres que le magicien et ses hostes eurent disné ils s’en allerent en un petit boccage proche du chasteau, où Oronte, Floride, Leonor, Angelique, Anselme et Montenor se trouverent, ayant esté avertis que l’assemblee des bergers s’y devoit faire. D’abord Angelique apprit à Lysis que sa maistresse se portoit fort bien, dequoy il fut si ayse qu’il ne la pouvoit remercier assez dignement à son gré pour luy avoir aporté de si bonnes nouvelles. Afin de l’obliger encore d’avantage elle envoya querir Charite qui par sa venuë le mit tout hors de soy-mesme. Comme il vid quelle n’avoit plus le visage bandé, il osta vistement le mouchoir dont il s’estoit caché l’un des yeux, et s’escria je ne suis plus malade, puisque Charite est en santé. Il faut que je sois tousjours conforme à elle. Je sentois bien que l’oeil ne me faisoit plus de mal, dés auparavant qu’elle vinst. Cette boutade estant cessee il s’en alla la prier de s’asseoir sur l’herbe, comme firent tous ceux qui estoient là, et alors Hircan parla ainsi. Chevaliers et dames, et vous bergers et bergeres, puisque nous nous trouvons icy avec tant de bon-heur, il nous faut bien employer le temps. Je suis d’avis que ceux qui ont eu des avantures remarquables en leur vie, racontent leur histoire aux autres. Il y aura en celà autant de profit que de plaisir. Chacun trouva son conseil tres-bon, et bien que Fontenay et Philiris eussent des le matin raconté leurs histoires, ils ne laisserent pas d’en recommencer le recit pour ceux qui ne l’avoient pas encore ouy. Ils ne dirent rien que de tres-agreable, soit qu’il y eust du mensonge ou de la verité. Fontenay orna son discours de plusieurs belles pensees nouvelles, comme quand il vint à parler de la visite de Theodore, il representa fort naivement le transport qu’il eut. Il disoit qu’il s’estoit mis entre son miroir et elle, et qu’il taschoit de voir Theodore de l’un des yeux et sa figure de l’autre, ne sçachant plus ce qu’il devoit aymer. à la fin de son histoire Lysis proposa encore le regret que l’on devoit avoir de ce que Theodore n’avoit point esté habillee en garçon pour rendre leurs avantures plus remarquables : mais pource que tant plus il y a de monde en un lieu, tant plus l’on y trouve de differens avis, il y eut assez de personnes qui luy contredirent. Anselme fut celuy qui rencontra le mieux, car il luy dit, si vous estes fasché que Theodore n’ayt esté deguisee, il n’eust pas fallu que c’eust esté en la mesme sorte qu’Iphis qui avoit pris seulement les

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habits d’homme de peur d’estre ravie ; il eust fallu que c’eust esté pour l’amour qu’elle eust porté à soy-mesme, afin que son histoire fust plus parfaicte et plus conforme à celle de Fontenay, y ayant une rencontre d’avantures, comme l’on void dans les romans : mais c’est à sçavoir si une femme qui s’aymeroit soy-mesme, seroit contraincte par sa passion de s’habiller en garçon, et de renoncer à son sexe ; il faut croire qu’elle ne le feroit jamais, car le principal lieu de la beauté est sur le visage des femmes, et ce sera bien plustost en elles mesmes qu’elles l’admireront, que sur le visage des hommes. Ce n’est pas comme Fontenay qui estoit contrainct de chercher dans le deguisement ce qu’il n’avoit point eu par la nature. Lysis voulut repartir icy, mais les dames firent cesser ce discours qui entroit sur une matiere trop subtile et trop amoureuse. Ce fut alors que Philiris commença de parler, ravissant tout le monde par la naïveté de ses conceptions. Polidor et Meliante furent priez de donner un semblable divertissement à la compagnie, et Hircan leur dit. Je scay bien que vos ennuis sont si grands, que vous n’auriez pas le courage de vous mesmes, de nous raconter maintenant vostre histoire : mais je veux faire paroistre icy la puissance de mon art, et je donne à vostre langue la liberté de declarer vos travaux passez. Parlez sans crainte l’un apres l’autre. Des qu’Hircan leur eut dit cecy, ils quitterent tous deux leurs contenances extravagantes, et prirent une façon plus douce, comme si veritablement quelque charme eust operé en eux, et Polidor voyant que Meliante luy cedoit l’honneur de parler le premier, commença ainsi son histoire. La plus belle ville du royaume de Perse à esté le lieu de ma naissance, et l’on ne se doit point estonner si je parle si bien françois, car mon pere qui s’apelloit Cleon estoit de ce pais cy, et avoit esté pris avec un sien cousin nommé Euthydeme par des corsaires qui les avoient vendus à leur roy aupres duquel ils s’estoient avancez. Ayant apris de mon pere le langage et les coustumes de la France et plusieurs autres gentillesses aussi, j’estois pour parvenir un jour grandement aupres de nostre maistre mais ô malheur ! Je devins amoureux de Rhodogine qui est si cruelle qu’elle se rend digne d’estre la reyne des enfers. Il est vray qu’il y a tant de lys et de roses sur son teint que l’on ne s’en fournit point autre part pour orner les portiques de tous les temples ; il est certain aussi que son corps est composé de tant de perles, de diamans et de filets d’or, qu’il ne tombe rien d’elle qui ne soit capable d’enrichir un avaritieux le plus insatiable du monde : mais à qui est il permis de joüir de tous ces tresors ? Ses prisons sont plus fortes que celles de nostre roy ; ses attraits sont si puissans, qu’elle fait tout venir à elle, et que par leurs fermes agraffes, si un carrosse estoit enbourbé, elle le retireroit

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tout d’un coup hors de la crotte. Ses yeux ont un feu si ardent, qu’un jour regardant au travers de ses vitres, tout le plomb se fondit, et les losanges tomberent à terre. De là elle jetta ses rayons sur une gouttiere qui estoit à l’oposite, et le plomb s’estant fondu aussi, tomba sur un gentilhomme qui passoit et luy entra dans la teste, en quoy si elle luy aporta du profit, ce fut qu’au lieu qu’auparavant il avoit la cervelle legere, il l’eut depuis fort pesante. Voyla les qualitez estranges que possede Rhodogine, lesquelles elle pourroit à la verité tourner en bien, mais elle en abuse incessamment, et quand j’ay voulu l’aller voir, il a falu me tenir tousjours prest à fuyr de peur d’estre enprisonné, et me frotter auparavant de blanc d’œuf et d’eau de guy mauve, craignant d’estre bruslé par elle. Quand je luy eus declaré l’amour qu’elle avoit faict naistre en mon cœur, elle ne s’en fit que rire, et m’asseura qu’elle n’auroit jamais pitié de moy qu’à de certaines conditions qu’elle me vouloit ordonner. Premierement, ayant ouy dire qu’un certain courtisan nommé Osthanes, avoit une bague qui le rendoit invisible, elle me dit qu’il faloit que je la luy aportasse. Je trouvay cela fort difficile, car quel moyen de prendre ce que porte un homme que l’on ne void point ? On disoit qu’Osthanes avoit le plaisir d’aller aux estuves des femmes pour y contempler les belles dames toutes nuës, et en joüyr quelquefois sans estre apperceu de personne. Il se trouvoit au cabinet du roy lors que les choses les plus importantes de l’estat estoient sur le bureau ; il desroboit d’un costé et d’autre tout ce qui estoit necessaire pour son entretenement sans estre puny de ses larcins, pource que l’on ne le pouvoit jamais prendre sur le fait, et que quand on eut voulu le mettre en prison il fust disparu comme un esprit. Neantmoins je m’avisay de m’habiller en marchand forain, et de louer une petite boutique pres de sa maison, ayant beaucoup d’esperance de luy oster ce que je desirois. J’avois un coffre où j’avois mis des cousteaux amanchez de dents de remore, un evantail de plumes de phoenix et quelques autres bagatelles : mais j’avois accommodé allentour de subtils filets où la main se treuvoit prise des que l’on y pensoit toucher. Je croyois qu’Ostanés pourroit estre là atrapé, et qu’il faudroit qu’il me donnast son anneau s’il vouloit que je le rendisse libre. L’ayant donc esté avertir que j’avois de fort belle marchandise, il me dit qu’il estoit malade, et qu’il ne la pouvoit aller voir de deux jours, mais c’estoit afin que je ne le soupçonnasse point du larcin qu’il avoit envie de faire. Je me doutois bien de son intention, tellement que j’avois si peur que pour crainte de moy il ne differast d’entrer dans ma boutique, que je me tenois tousjours dehors, encore que l’on m’eust asseuré qu’il se rendoit invisible quand il vouloit. Il s’en vint visiter mon coffre des le jour mesme, et pource qu’il n’estoit

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pas seulement besoin qu’il eust sa bague à son doigt, mais qu’il en posast encore la pierre sur sa bouche, s’il vouloit tromper les yeux de tout le monde, il n’avoit dessein de mettre du commencement qu’une main sur ma marchandise : toutefois se voyant seul, son avarice luy conseilla de les y mettre toutes deux. Celle de l’anneau s’avança la premiere à son grand malheur, car tout aussi tost elle fut prise dedans mes filets. Osthanés ne se pouvant desgager tiroit le coffre à soy pour l’emporter, mais il estoit bien enchaisné à la muraille. Il considera alors que s’il estoit pris en cet estat l’on le feroit mourir ignominieusement, de sorte qu’il eut bien le courage de prendre un cousteau à sa ceinture avec sa main qui estoit lib re et de couper le poignet de celle qui estoit prisonniere. Je le vy bien enfuyr apres, mais je ne tins conte de le suivre, et me contentay d’avoir sa main et son anneau dedans mon coffre. Je ployay aussi tost bagage, et m’en allay faire present à Rhodogine du joyau qu’elle avoit desiré. Elle me dit que je n’avois pas encore assez tesmoigné mon bon esprit, et qu’il faloit que je la trouvasse en quelque lieu qu’elle se voulust cacher. Ayant apres porté l’anneau à sa bouche elle se rendit invisible, et je commençay à crier, comment, perfide, me voulez vous frustrer de la recompense que vous m’avez promise ? Je vous ay aporté ce que vous souhaitiez, et vous ne me donnez pas ce que je souhaite. Je n’ay donc rien acquis qui n’ayt esté à ma ruine. Je me mettray au desespoir si vous ne vous monstrez. Je briseray tous les meubles de vostre maison. Je tueray tout ce qu’il y a de creatures humaines et de brutalles, et ne pardonneray pas mesme aux insectes. Pendant que je disois cecy, j’entendis rire Rhodogine, tantost d’un costé et tantost de l’autre, et j’allois en vain par tout à bras ouverts, me tenant tout prest à l’embrasser si je la rencontrois. Si je voyois un peu de fumee en quelque lieu, j’y accourois, la pensant desja tenir, pource que je m’imaginois que c’estoit son haleine, mais mes bras se venoyent joindre à mon estomach sans que je pusse rien estraindre. Cela me mit si fort en colere, que je pris furieusement une petite fille que Rhodogine appelloit sa niepce, encore que plusieurs asseurassent qu’elle estoit sa mere, et je fis semblant de la vouloir jetter dans un puis. Rhodogine vint incontinent à moy, et son amour luy faisant croire qu’elle n’avoit pas trop de ses deux mains pour secourir cét enfant, elle tira de sa bouche la main où estoit la bague, et m’osta cette pauvre petite qui ne cessoit de crier. J’embrassay aussi tost ma maistresse, et la contraignis d’avoüer qu’elle estoit vaincuë, mais outre cela mon invention me servit à me faire connoistre que c’estoit là veritablement sa fille qu’elle avoit euë de quelque amant plus heureux que moy, car la peine qu’elle s’estoit donnee pour la secourir si promptement sembloit temoigner une affection

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maternelle. Je ne parlay point de cecy pourtan t, et ce me fut assez de la prier de ne m’estre plus rigoureuse, mais je ne pus rien obtenir d’elle, sinon qu’en consideration de ce que je luy avois aporté l’anneau d’Osthanés elle ne s’en serviroit point contre moy, et qu’elle ne seroit jamais invisible à mes yeux. Elle m’apresta un autre suplice en recompense, et m’ayant mené jusqu’à l’entree d’un desert, elle me dit qu’elle vouloit que je le traversasse pour luy aller querir d’une eau qui rendoit la memoire si bonne à ceux qui en avoient beu seulement une fois, qu’ils se souvenoient de tout ce qu’ils avoient veu en leur vie, jusqu’à la moindre particularité. Ma maistresse me donna un vase pour mettre cette liqueur, et quelques armes pour me deffendre, si quelqu’un m’assailloit, et outre cela neuf pains pour me nourrir. Vous trouverez, me dit elle, assez de petites fontaines en vostre chemin avant que d’estre à cette fontaine de memoire, qui par sa beauté se rend fort recognoissable, voyla pourquoy je ne vous fournis point d’eau : mais pour du pain il en faut porter, car vous allez passer par des lieux où vous ne rencontrerez personne qui vous en donne. Si vous estes courageux, il ne faut que neuf jours pour faire vostre voyage, et vous vous contenterez de manger un pain chaque jour, mais si vous estes poltron, il vous faudra bien plus de temps, et vous mourrez de faim, avant que de revenir. Pour moy je garde de mon costé neuf flambeaux, dont j’allumeray un chaque nuict, et si vous n’estes point revenu lors qu’ils seront tous bruslez, je ne songeray plus à vous, et vous tiendray pour perdu. Rhodogine m’ayant dit cela, je pris congé d’elle, et apres avoir souffert beaucoup d’incommoditez j’arrivay dans quatre jours à une riviere que j’avois tousjours ouy dire qu’il faloit traverser pour aller à la fontaine de memoire ; je trouvay sur le bord tout a propos un arbre desraciné sur lequel je me mis, et remuant les pieds et les mains je passay à l’autre rivage. Je n’y fus pas si tost que j’aperceus la fontaine qui tomboit dans un bassin de marbre blanc, mais voila un furieux dragon qui paroist en mesme temps, et ouvrant une gueulle si grande qu’elle sembloit estre un abysme, s’avance vers moy pour me devorer. J’avois une massuë que je luy enfonçay si avant dans le gosier qu’il ne luy fut pas possible de fermer les machoires pour me faire du mal, tellement que je courus hardiment à la fontaine où j’emplis mon vase, et j’attendis apres le monstre, l’espee en main. Il se lança contre moy d’une telle fureur qu’il m’eust jetté à terre si je ne me fusse tiré à quartier, mais pour l’empescher de me nuire, je me jettay sur son dos ou je me tins comme sur un cheval. Il se mit en l’eau pour se depestrer de moy, mais je lui donnay tant de coups sur la queue, que pensant fuir celui qui le frapoit par derriere, il traversa la riviere à la nage, et me mit abord tres heureusement, car le courant de l’eau avoit

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emporté mon arbre. Je m’ostay alors de dessus luy, et me mettant en mon chemin, je le laissay à demy mort. J’eus si peur de n’estre pas assez à temps de retour vers Rhodogine, que je marchay presque jour et nuict, et m’alteray tellement qu’un soir ne trouvant point de fontaine je fus contrainct de boire la moytié de l’eau que je luy portois, et c’est de là que vient que j’ay maintenant une memoire nompareille. Le lendemain je pensay remplir mon vase d’eau commune, mais je craignis que Rhodogine ne reconnust ma tromperie, et en fin je ne l’aportay qu’à moitié plein. Toutefois elle s’en contenta, et loüa ma diligence, car mon voyage n’avoit duré guere plus de huict jours, et j’avois encore un de mes pains et elle un de ses flambeau x. Je croyois alors que j’aurois d’elle tout ce que j’en devois esperer, mais dés qu’elle vid que j’avois une si bonne opinion elle se mocqua de moy, et me dit que je n’esperasse point de jouyr d’elle, si je ne luy aportois un morceau des membres d’un berger qui estoit arbre. N’ayant point trouvé de tels bergers dans la Perse, je me suis mis sur mer, et suis abordé en ce pays où j’ay rencontré Hircan qui m’a conté l’histoire du berger Lysis, qui depuis peu avoit esté metamorphosé en un arbre de son nom. J’ay pris l’habit que je porte pour converser plus librement avec cette belle compagnie que voicy, et ayant trouvé Lysis dés hier, je m’en suis resjouy grandement croyant qu’il me donneroit ce que je cherchois. Vous estes venu trop tard pour executer vostre dessein, dit alors Lysis, vous pouvez voir que je ne suis plus arbre, et que si vostre maistresse a affaire de bois, elle s’en doit fournir dans les forests de la contree où elle demeure. Si vous avez de la courtoisie, reprit Polidor, vous ne laisserez pas de me donner quelque partie de vostre corps tout tel qu’il est ; possible que Rhodogine en sera satisfaicte, et que vous serez cause qu’elle m’aymera doresnavant. Vous nous voulez faire acroire, dit Lysis, que Rhodogine est une cannibale, une margajate, ou une tygresse, puisque vous nous dites qu’elle veut que l’on luy tranche un homme en morceaux, et que l’on luy en aporte une piece ; elle ne vous a parlé que d’un arbre. Ne nous querellons point, dit Hircan, je vuideray tantost vostre differend. Laissons parler Meliante pour à cette heure, le voila qui s’apreste à raconter son histoire. Alors Meliante ayant faict faire silence, commença ainsi de parler. Il faut que vous sçachiez, chere troupe, que cét euthydeme dont Polidor vous a parlé, est mon propre pere. Il m’a nourry aux mœurs françoises au milieu de la cour de Perse, et m’a fait aprendre tant de divers exercices que je m’imaginois que les plus belles dames du monde seroient trop heureuses de m’avoir pour serviteur. Neantmoins je fus contrainct de rechercher la belle Panphilie, au lieu d’en estre recherché, et encore mes submissions ne me

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peurent elles acquerir sa faveur, tant elle estoit desdaigneuse. Ma seule consolation estoit de voir qu’il y en avoit de bien plus grands que moy qu’elle ne traictoit pas mieux : car le roy mesme qui s’apelloit Siramnés, estoit au nombre de ses plus miserables captifs, pource que la laideur de son visage le rendoit fort desagreable. Il ne voulut plus qu’elle le payast de remises comme elle avoit accoustumé, et son dessein estoit de la faire amener dans sa chambre pour la forcer. Panphilie en ayant sceu la nouvelle en fut fort espouvantee, et apres avoir fait ses plaintes en particulier, à quelques uns de ses amans, elle s’en alla enfermer avec Chrysotemis sa mere dans le chasteau de Nomasie, que son pere avoit fait bastir sur le bord de la mer. Alicante son frere ne tarda guere à s’y rendre, et Arimaspe, Nicanore, Hypodame et moy, qui estions les serviteurs de cette belle, nous y allasmes pour la deffendre contre toute sorte d’ennemis. Nous fusmes aussi tost declarez rebelles au roy, et Siramnes envoya deux mille hommes pour assieger nostre fort, au cas que nous ne voulussions point implorer sa mercy. Panphilie fut alors contrainte de se servir de ses amans malgré qu’elle en eust, car son frere ayant mesprisé la sommation que l’on luy avoit faite, l’on nous alloit battre en ruine. Nous estions si mal munis, que dés le premier assaut que l’on nous donna, Nicanore n’ayant plus de balles de plomb, arracha trois ou quatre dents de sa bouche dont il chargea son mousquet. Barzanés lieutenant des troupes du roy, n’avoit point encores de canons, mais ne se donnant pas la patience d’en attendre, il voulut un jour faire escheller nostre chasteau. Ses gens y furent mal traictez, car nous avions depavé toute nostre cour, et ayant cassé le grez nous l’avions fait rougir au feu pour le jetter sur nos ennemis qui montoient à nos murailles. Cela leur passoit subtilement entre la chair et la chemise et leur faisoit un mal insuportable, ou bien cela leur entroit dans les yeux et les aveugloit en un instant, tellement qu’ils furent contraints de se retirer sans rien faire. Nous entendismes la nuict une petite clochette que l’on sonnoit assez loin. Chacun croyoit que cela se faisoit sans dessein excepté Alicante qui nous fit faire silence à tous, et nous dit qu’il estoit bien trompé, si ce n’estoit quelque signal que l’on nous donnoit. Lors que l’on ne peut faire tenir des lettres à des personnes assiegees, continuoit il, leurs amys leur parlent par d’autres artifices. S’ils se peuvent mettre en lieu eminent, ils leur monstrent des flambeaux allumez par le nombre desquels ils signifient les lettres l’une apres l’autre, où bien à faute de cela, ils ont une clochette de laquelle l’on sçait combien l’on doit sonner de coups reiterez pour chaque lettre qui doit servir aux discours que l’on veut tenir, et ainsi l’on se peut parler d’une lieuë loin. J’ay autrefois apris ce secret, ce qui me

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vient maint enant bien à propos. Alicante ayant dit cela ecouta les divers sons de la clochette, puis il s’escria, resjouyssons nous, mes amis, il nous viendra bien tost du secours. Cyniphe qui fait semblant de tenir le party du roy, me promet de le trahir. Je n’ay garde de manquer à le croire, il m’a toujours tesmoigné une amitié singuliere. Chacun s’estonna de voir qu’Alicante entendoit si bien le langage des cloches, et pource que nous n’en avions point, il prit un chaudron, et estant monté sur une tour il frapa dedans avec un baston pour rendre responce à Cyniphe. Nous n’eusmes aucune replique, car ainsi que j’ay sçeu depuis, les sentinelles du camp du roy descouvrirent le secret, et en avertirent leur general. Il fit mettre prisonnier Cyniphe, et luy ayant fait donner la gesne, l’on sçeut de luy, qu’il estoit devenu amoureux de Panphilie, et qu’il avoit dessein de la sauver pour en jouyr apres à son plaisir. Cecy estant raporté à Siramnés il voulut tascher de paroistre clement, et considerant que Cyniphe avoit seulement eu dessein de le trahir et de posseder celle qu’il destinoit pour soy, mais qu’il n’en avoit rien executé, il jugea que ce seroit assez de le punir par feinte. L’on luy dit que le roy luy faisoit cette grace de luy donner le choix du genre de mort par lequel il desiroit finir. Il voulut que l’on luy coupast les veines, et comme l’on luy alloit bander les yeux, afin luy disoit on, qu’il ne souffrist pas tant de mal voyant couler son sang, il dit qu’il desiroit estre en toute liberté pour considerer en mourant un portraict de Panphilie qu’il avoit fait aporter devant soy. Le bourreau luy repartit que le roy ne vouloit pas qu’il regardast d’avantage sa maistresse, et qu’il luy avoit commandé de le bander. Estant en cette extremité, il dit qu’il faloit donc que l’on luy permist d’adoucir d’une autre sorte les douleurs de la mort. Il fit mettre prés de son nez le parfum qui luy estoit le plus agreable ; il laissa fondre dans sa bouche la confiture qu’il estimoit la meilleure ; il se fit lire un discours d’amour qui luy plaisoit fort, et en mesme temps il commanda a un musicien de chanter un air qui le ravissoit pardessus tous les autres, afin de trouver le moyen de mourir voluptueusement. Il ne sçavoit auquel songer de tous ces plaisirs, lors que luy ayant bandé les yeux, l’on luy pinça bien fort la veine du bras et du pied avec les ongles seulement, et l’on laissa tomber de l’eau en abondance dedans des bassins aupres de luy. Il croyoit que ses veines estoient ouvertes, et que c’estoit son sang qui couloit, de sorte que son imagination fut si forte que se laissant affoiblir peu à peu, il mourut dans une demie heure. Siramnés en fut fasché pource qu’il avoit esté autrefois tout son conseil en faict d’amour, et il n’y avoit pas un de nous qu’il n’eust voulu voir en sa place. Quelques petites pieces de campagne estans venues le jour mesme à ceux qui nous assiegeoient, ils voulurent battre nos murailles,

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mais pour deffendre les endroits qui estoient les plus foibles, nous estendismes dessus nos paillasses, nos matelats, et quantité de balots remplis de tous les haillons que nous avions pû ramasser, afin que la violence des coups fust assoupie là dedans, et que nous fussions tousjours à l’abry de l’artillerie et des flesches. Toutefois nous ne pûsmes empescher que l’on ne fist une bresche à nostre fort, et que nos fossez estans comblez, les ennemis ne vinssent jusqu’à nous. Alors les quatre amans que nous estions, nous prismes une genereuse resolution. Nous jurasmes que Barzanes n’entreroit jamais dans Nomasie s’il ne nous passoit par dessus le ventre ; que puisque les pierres ne pouvoient plus garder Panphilie, il faloit que les picques et les espees la gardassen t, et que les hommes devoient servir de murailles. Nous nous mismes donc tout de rang sur la bréche, nous estans atachez l’un à l’autre par la ceinture avec des chaisnes, et ayant aussi ataché aux deux costez de la muraille rompuë, ceux qui estoient aux deux bouts. Ainsi nous nous obligeasmes à combattre ensemble, quand mesmes nous en eussions quité le dessein, et nous nous ostasmes le moyen de fuyr pour tenir tousjours le passage bouché aux ennemys. Ceux qui s’aprocherent de nous connurent à leur dommage qu’elle estoit nostre vaillance, et furent contraints de se retirer. Il n’y avoit rien à redire sinon que nous ne les pouvions poursuivre, mais Alicante qui estoit libre eut l’asseurance de les repousser avec dix ou douze soldats. Il alla si loin du chasteau qu’il trouva la compagnie de Barzanes qui luy donna tant de coups qu’il falut qu’il s’apuyast contre un cypres. Barzanes luy donna alors un coup de lance qui le perça de part en part, et s’alla ficher bien avant dans l’arbre. Nos soldats voyans leur capitaine si mal traité, se retirerent vistement dedans le chasteau où ils tinrent bon avecque nous à la bresche, et nous ayderent à repousser les ennemis qui voyans la nuit venir se voulurent reposer, et ne point precipiter une chose qui ne leur pouvoit faillir. En s’en retournant ils virent Alicante qui estoit demeuré cloüé au cyprés, et comme dans l’agonie de la mort l’on serre fermement tout ce que l’on tient, il avoit encore en main un javelot dont il sembloit qu’il les menaçast, les attendant de pied coy. Il y avoit je ne sçay quoy d’horrible en son visage qui fit si peur aux soldats de Barzanes qu’ils le prirent pour un demon, et se retirerent à la course : mais leur capitaine leur fit connoistre la verité et leur donna toute asseurance. Comme les oyseaux apres avoir bien consideré un espouvantail qui est planté au milieu d’un champ, et est armé de bastons qui semblent les menasser, reconnoissans enfin que ce n’est point un homme, ne se contentent plus de faire la ronde tout à l’entour, mais ayans repris leur hardiesse s’aprochent de luy, se perchent sur sa teste et y font mesme

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leur ordure, et mangent le grain qu’il gardoit ; ainsi les soldats de Barzanes ayans reconnu qu’Alicante n’estoit plus rien qu’une pauvre masse de terre, le choisirent pour but de leurs flesches, et luy en tirerent tant qu’ils l’eussent fait mourir s’il eust esté encore en vie. Apres ils luy firent mille indignitez dont nous vismes quelque chose, et neantmoins nous ne le pusmes estimer malheureux, puisqu’il avoit eu le bonheur de mourir tout droict comme doit faire un brave capitaine. Il n’y eut que Chrysotemis et Panphilie qui le pleurerent, mais encore falut il qu’elles quitassent leur dueil pour songer à leur propre conservation. Nous n’avions pas assez de gens pour reparer les bresches que l’on pourroit faire de tous cos tez à nos murailles, et quand nous en eussions eu ils nous eussent esté à charge, car toutes sortes de munitions nous manquoient. Nous avions desja mangé tous nos chiens et tous nos chevaux : nous estions tous prests à faire de la boullie du cuir de nos boucliers, ou du parchemin des livres que nous avions trouvez dans un cabinet : tellement qu’il n’y avoit plus moyen de soustenir le siege et que si nous voulions eviter la fureur du roy, il nous faloit quiter une si mauvaise place. Nous sortismes donc tous la nuict par une faulse porte, et ayant enterré le corps d’Alicante nous nous embarquasmes dans un vaisseau lequel apartenoit à un chevalier qui estoit des amys de Nicanore et se plaisoit fort à l’obliger. Nous avions mis le feu à un petit coin du chasteau de Nomasie afin qu’il fust tout bruslé, et que Barzanes fust privé des richesses qui estoient dedans, lesquelles l’avoient fait opiniastrer à nous destruire à cause de son avarice. Comme nous estions en pleine mer, nous vismes les flammes qui s’augmentoient petit à petit, et donnoient de la clarté à toute la coste, dequoy nous eusmes quelque sorte de satisfaction, considerant que nous ne laissions rien à nos ennemys dont ils pussent faire trophee. Voyant nostre chasteau qui brusloit, ils ne sceurent si c’estoit quelqu’un des leurs qui y avoit mis le feu, ou si nous l’y avions mis nous mesme par mesgarde ou par desespoir, et sur tout ils eurent bien de la peine à s’enquerir si nous estions demeurez dedans pour y estre consommez. Je ne sçay s’ils en aprirent quelque chose, mais j’ay esté averty depuis que le feu ayant esté esteint, ils furent un mois à chercher s’il n’y avoit point d’or ou d’argent fondu parmy les cendres. Cependant nous voguasmes assez heureusement avec intention d’aller en Grece pour estre delivrez de la tyrannie de Siramnes : mais comme nous pensions estre fort proche de quelque port asseuré, voila qu’il se leve des vents contraires à nostre dessein, dont la violence rompt nos voiles et nos cordages. Il sembloit tantost que nostre vaisseau allast se placer dans les nuës, et tantost il tomboit si bas, qu’il sembloit qu’il deust estre englouty dans les enfers. Le capitaine apelloit d’un costé, les mariniers

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d’un autre. Chacun commandoit, et personne ne vouloit obeyr. Le vaisseau estoit ouvert en tant d’endroits qu’il y entroit plus d’eau que l’on n’en pouvoit vuider, et s’estant brisé en fin contre un rocher chacun empoigna ce qu’il put pour s’ayder à nager. L’on voyoit les hommes flotter dessus l’eau avec les balots de marchandise, et il y en avoit tel qui avoit les costez tous deschirez du heurt des planches garnies de clouds. Personne n’avoit d’autre amy que soy mesme, et chacun preferoit sa conservation a celle des autres. Chrysotemis et tous mes compagnons furent noyez devant mes yeux, mais pour Panphilie je la tins tousjours embrassee sur une partie de la navire qui se garantissoit du naufrage, et la tempeste estant apaisee, je vy de gros poissons qui poussoient nostre miserable vaisseau, et le soustenoient comme si quelque dieu les y eust contraints. Nous arrivasmes en fin à une isle qui sembloit estre toute deserte, mais y estans descendus nous n’eusmes pas faict une lieuë que nous aperçeusmes une forteresse qui avoit fort belle apparence. Nous y allions chercher du secours en nostre affliction, lors que deux geans en sortirent, et venans prendre Panphilie, l’y menerent plus rudement qu’elle ne desiroit. Je pensay entrer avec elle, mais l’on me ferma la porte au nez, et je m’eloignay de là pour pleurer à mon ayse, ne me pouvant consoler apres avoir eu si peu de cœur que de laisser ravir ma maistresse. Dés que je me fus retiré la porte s’ouvrit, et mettant alors la main à l’espee je pensay aller recouvrer ce que j’avois perdu, mais comme je fus pres de la forteresse, la porte se referma encore. Je fus ainsi trompé par plusieurs fois jusqu’à tant qu’il vint un bon vieillard qui me dit, ne te fasche point, Panphilie est en un lieu, où il faut qu’elle demeure quelque temps, si tu ne veux qu’elle tombe entre les mains de Siramnés. Que si tu desires la ravoir, employe la force du berger françois qui seul te la pourra rendre un jour. Je demanday à ce bon-homme où je pourrois trouver ce vaillant berger, et m’ayant promis qu’il me rendroit content, il me donna un breuvage qui me fit long temps dormir. à mon resveil je me trouvay proche du chasteau d’ Hircan ; où je rencontray mon cousin Polidor qui m’aprit en quelle contree j’estois, et nous saluasmes ensemble ce sçavant magicien que voicy, lequel nous fit vestir comme nous sommes, et nous dit des merveilles du berger Lysis, et nous asseura que c’estoit par luy que nos malheurs devoient prendre fin. Meliante ayant ainsi parlé, Oronte et quelques uns des plus avisez de sa compagnie conûrent bien a quelques actions que l’extravagance des nouveaux bergers estoit une chose feinte, et que c’estoient des personnes de bonne humeur, qui se vouloient donner du passe-temps avec Hircan. Ils dissimulerent neantmoins, et attendirent à une autre heure à faire connoissance avec eux. Clarimond

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qui s’estoit r esolu de contredire presque tousjours à Lysis, afin de former une dispute et de tirer plus de plaisir de luy, se mocqua de l’histoire de Polidor et de celle de Meliante, encore que chacun fist semblant de les admirer. Il dit que c’estoient deux exemples sommaires des plus impertinens romans du monde, et que l’une estoit une fable niaise, comme celles que les vieilles disent aux enfans, et l’autre un conte basty en forme d’un recit veritable, mais remply neantmoins de choses qui n’avoient point de vray semblance. Polidor et Meliante firent les faschez, et dirent que Clarimond estoit un ignorant puisqu’il revoquoit en doute ce qu’ils avoient raconté devant Hircan qui estoit si sçavant qu’il pouvoit deviner les choses les plus cachees, et les convaincre de mensonge, s’il estoit ainsi qu’ils en fussent coulpables. Le magicien confirma alors ce qu’ils avoient dit, et Lysis ne pouvant plus souffrir les contradictions continuelles de Clarimond, se fascha contre luy outre mesure. Asseure toy, luy dit-il, que si tu continuës à vivre comme tu as commencé, je te puniray comme il faut. Tu n’auras pas l’honneur d’escrire mon histoire. Tu ne seras plus le depositaire de mes pensees ; j’ay desja jetté les yeux sur Philiris dont l’humeur est douce et complaisante, et dont le discours est tres elegant ; ce sera un autheur plus digne que toy. Ne faisons rien à la legere, dit Hircan, Clarimond va devenir sage. Il n’abusera plus desormais de la beauté de son esprit. Parlons un peu d’autres affaires qui se presentent. Clarimond se teut alors, comme s’il se fust rendu plus modeste, et Hircan continuant de parler, dit à Lysis, gentil berger, il faut que nous contentions ces deux chevaliers perses qui nous sont venus voir de si loin, et pour commencer à Polidor, il me semble que puisque Rhodogine luy a demandé du bois d’un berger qui soit devenu arbre, ou si vous voulez que je dise autrement, un rameau d’un arbre qui ayt esté autrefois berger, elle se contentera bien de celuy de quelque arbre en qui une bergere ayt esté autrefois metamorphosee, comme il s’en trouve assez en ce païs. Vous vous souvenez bien d’avoir conversé avec des hamadryades ; il y en aura quelqu’une d’elles qui nous donnera ce que nous desirons de gré ou de force. Il me souvient que vous m’avez tantost fait des plaintes sur l’incredulité de plusieurs qui nient qu’une creature humaine puisse estre changee en arbre ; je vous ay promis de les tirer de leur erreur, et pour ce qu’il y en a quelques uns qui sont icy presens, je suis content de faire un miracle pour eux, et de faire voir en plein jour une divinité qui ne se monstre jamais aux yeux des hommes, si mes charmes ne l’y contraignent. Vous nous obligerez tous tant que nous sommes, repartit Lysis, commencez vos enchantemens quand il vous plaira : vous ne vous en estes jamais servy en une plus belle occasion.

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Hircan se leva alors de sa place, et tirant de sa pochette un livre allemand, il commença à en lire tout haut dix ou douze lignes. Les dames qui sçavoient bien qu’il n’estoit pas magicien, ne laisserent pas d’avoir quelque frayeur de luy entendre prononcer des mots estranges qu’elles prenoient pour des noms de diables, et elles eussent esté toutes prestes à s’en aller, si Oronte ne les eust rasseurees, en leur disant, je ne sçay quoy à l’oreille. Personne ne bougea donc excepté Carmelin qui commença à fuyr de peur qu’il avoit. Clarimond et Philiris coururent apres luy et le ramenerent vers la troupe luy remonstrant qu’il falloit qu’il vist si Hircan pourroit faire aparoistre une hamadriade, puisqu’il estoit de ceux qui croy oient qu’il n’y en avoit point au monde. Je ne veux point voir de ces animaux là, leur respondit-il, j’ayme mieux accorder à mon maistre qu’il y en a quantité en ce pays-cy, et que je n’en vy que trop pour mon mal’heur une nuict que j’estois en sa compagnie. Que si vous me voulez contraindre à demeurer icy pour voir encore de telles diablesses, permettez qu’auparavant je m’en aille en quelque lieu querir du sel : car il me souvient que ma grand’tante m’entretenant un soir aupres du feu quand j’estois petit, me conta qu’un certain homme s’estant trouvé au sabat où l’on faisoit bonne chere, demanda du sel à ceux qui servoient, voyant qu’il n’y en avoit point, et que le festin sembloit imparfaict ; aussi sçavez vous bien que lors qu’a quelque maison la salliere manque entre autres choses necessaires au repas, l’on dit aux valets ou aux servantes qu’ils montent sur une eschelle pour voir ce qu’il faut sur la table. L’on aporta donc à cét homme une saliere pleine de mie de pain, à cause dequoy il se mit à crier, he ! Mon dieu n’auray-je point de sel ? Ce qu’estant fait toute l’assistance disparut. L’on connoist par là que les diables hayssent le sel, et qu’ils ne se tiennent point aux lieux où il y en a, ny là où l’on en parle, pource que ce sont des esprits de discorde, et que le sel est une marque de concorde, tesmoin le proverbe qui dit que pour connoistre un homme il faut avoir mangé un muy de sel avec lui. Or il n’y a personne qui puisse connoistre une si frauduleuse beste que le diable, car l’on ne mange point de sel avec lui. Puisque je sçay qu’il luy porte tant de haine, j’en veux avoir pour le faire fuyr. Je commence à tressaillir dés que l’on me parle de ces anges noirs. Carmelin est si docte aujourd’huy que l’on ne le peut confondre, dit Clarimond, il tire des consequences de toute chose, et toutefois je ne luy veux point permettre qu’il aille querir du sel, ny qu’il cherche aucune autre invention qui puisse faire disparoistre l’hamadriade, d’autant que c’est nostre desir que de la voir, et qu’il n’y aura point de danger à encourir. Elle viendra toute seule, et nous sommes une infinité de personnes pour luy resister si elle nous vouloit faire du mal, et puis lors qu’il fait grand jour comme à cette heure, on ne

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doit pas avoir si peur des esprits que la nuict. Je ne sçay si Carmelin fut vaincu par ces raisons, mais il falut qu’il demeurast là, car Philiris et Clarimond le tinrent tousjours chacun par un bras. Cependant Hircan lisant dans son livre, fit quelques figures en terre avec une baguette qu’il tenoit, et en fin il se mit à crier haut et clair, belle hamadryade, belle nymphe serisiere, je te conjure par Horta deesse des jardins, et par Pan dieu des champs, que tu aparoisses icy tout à cét heure en forme visible et agreable, de telle sorte que tu ne faces peur à personne. Chacun regarda alors de tous costez, sans sçavoir ce qui arriveroit, et Hircan ayant recommencé son cry par trois foi s, l’on vid sortir une monstrueuse forme de femme, de l’endroit le plus espais du boccage. Elle estoit coiffee de mousse verte, son visage n’estoit rien qu’une escorce platte ou il y avoit trois trous, deux pour les yeux, et un pour la bouche, sans aucune apparence de nez. Tout son corps estoit aussi couvert d’escorces d’arbres, qui estoient arrangees les unes sur les autres, comme les escailles sur le dos d’un poisson, tellément que cette hamadryade menoit beaucoup de bruit en les faisant cogner les unes contre les autres par ses gambades. Il y en eut un morceau qui se rompit pendant ce remuëment, et Hyrcan ne manqua pas à le ramasser. Resjouyssez vous, dit il à Polidor, voyla l’hamadryade qui vous accorde ce que vous desirez. Je tien ce bois excellent pour lequel sans doute vostre maistresse vous à fait entreprendre un grand voyage. Quand elle l’aura entre ses mains elle en fera amancher des cousteaux si elle veut, où elle le pilera pour en composer quelque drogue dont elle se veut servir en ses medecines secrettes. Pour vous autres qui estes icy presens, considerez bien l’hamadryade et adjoustez foy desormais aux mysteres sacrez. La nymphe sans nez dansoit tousjours cependant qu’il disoit cecy, et enfin ayant couru tout allentour de la troupe, elle s’en alla par où elle estoit venuë, laissant chacun fort estonne de la subtilité d’Hircan. C’estoit une servante de cette nymphe lucide qui estoit devenue alors la bergere Amarylle. Le magicien l’avoit fait deguiser ainsi à cause que Lysis luy avoit parlé de l’incredulité de Clarimond. On luy avoit fait un masque d’escorce avec une robbe de plusieurs morceaux de semblable matiere atachez ensemble, et Hircan ayant fait signe à quelqu’un de ses gens qu’elle se tinst preste elle estoit venuë tout à propos. Lysis fut aussi bien trompé qu’il avoit jamais esté de sa vie, et cette nymphe s’estant retiree il n’y eut qu’une petite difficulté qui luy troubla l’esprit. Aprenez moy une chose de grace, dit-il à Hircan, pourquoy est ce que maintenant l’hamadryade m’est aparuë avec un visage si rude et un corps si grossier, au lieu que quand j’estois arbre je la voyois toutes les

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nuicts en une forme assez belle et assez gratieuse. N’imputez la faute de cela qu’à vos yeux, repartit Hircan, vous estiez par le passé un demy-dieu forestier, mais maintenant vous estes un homme qui ne sçauroit plus percer les voiles qui couvrent les dejtez. Or afin que personne de tous ceux qui sont icy ne doute de la grandeur de mon pouvoir, je veux rendre à nostre hamadryade la nature humaine qu’elle à euë autrefois, car aussi bien le destin n’ordonne t’il pas qu’elle vive tousjours dans un arbre. Hircan ayant dit cecy leut quelque chose dans son livre, et puis il cria tout haut. ô hamadryade, je te commande que tu deviennes fille, et tout incontinent l’on vid venir la servante d’Amarille avec ses habits ordinaires. Voyla celle qui a esté autrefois hamadryade, s’escria Lysis, je la reconnoy bien ; ô que la puissance d’Hircan est grande. Vous voyez, respondit le magicien, cette nymphe serisiere a esté bien aysee à transformer ; elle n’a pas esté si rebelle, que vous qui me fistes tant de peine que je fus contraint de conjurer les vents de venir abattre vostre arbre. Je craignois d’amoindrir ma felicité en changeant de forme, repartit Lysis, vous scavez cela mieux que moy. Ce discours fut interrompu par l’arrivee de la nymphe, que chacun apelloit Lisette. Des qu’elle fut pres de Polidor, il se jetta un genoüil en terre devant elle, et la remercia tres-humblement du bois qu’elle luy avoit donné. Elle ne sceut que respondre à son compliment, et s’amusa à escouter Lysis qui demandoit à Hircan, s’il n’y avoit pas moyen de rendre aussi au cypres et à la nymphe abricotiere leurs premieres formes. Il luy respondit que le destin ne le vouloit pas, mais c’estoit que le garçon qui joüoit du violon ne demeuroit plus chez luy et que l’autre hamadryade s’en estoit allée avec Synope qu’elle attendoit dans le carrosse le soir precedent, tandis que cette nymphe parloit à Lysis et à Carmelin sous le nom de Parthenice, et lors qu’elle partit d’avec eux sans leur dire adieu, pour tesmoigner plus d’indifference dans la fascherie qu’elle avoit. Cependant Carmelin ne cessoit de tirer son maistre par la manche, à quoy il ne prenoit point garde, mais en fin estant contraint de tourner la teste, il luy demanda ce qu’il vouloit. Mon maistre, luy dit-il, il me semble que cette Lisette cy en vaut bien une autre : dites moy s’il sera à propos que j’en devienne amoureux. Ha inconstant, luy repartit alors Lysis, je voy bien que tu voudrois voltiger sans cesse entre les divers soupirs des nymphes, comme une fueille entre les diverses haleines du vent. Apren que la fidelité fait acquerir un renom eternel aux hommes, et que tu dois aymer ta Parthenice jusques à la mort, si tu te veux rendre recommandable à la posterité. Carmelin fut bien fasché de cette responce, car il n’estoit pas d’avis de n’avoir autre maistresse qu’une pierre dont les baisers

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estoient froids et rudes. Toute sfois il n’eut pas le loisir de repliquer, d’autant que Philiris luy vint dire qu’il faloit faire le commandement de son maistre, et cependant Lysis regardant tous ceux de la compagnie l’un apres l’autre, leur parla ainsi. Pour Oronte, Floride, et Leonor, qui sont desja hors des ardeurs de la jeunesse, on ne les oblige point à raconter leurs amours ; ils ne sont icy que pour juger des nostres. Quand à Anselme et à Angelique, je sçay un peu de leurs affaires. Fontenay, Philiris, Polidor, et Meliante, ont desja conté leurs histoires ; je sçay bien celle de Lisette, autrefois nymphe Serisiere ; la vie d’Hircan est assez connuë ; Clarimond n’a rien de beau à nous dire : je ne voy donc plus que la bergere Amarylle qui puisse entretenir la compagnie. Il la faut prier de nous raconter son histoire. Je croy qu’il y a de tres-belles choses : car ayant le visage semblable à celuy de Lucide, beaucoup d’autres que moy tant des dieux que des hommes, l’auront pû prendre pour cette nymphe. Or l’on sçayt que ces tromperies causent d’estranges avantures, comme l’on peut remarquer si l’on considere les maux que souffrit Lygdamon estant pris pour Lydias. Belle Amarylle, dit alors Oronte, nous donnerez vous le contentement que nous desirons. Je vous prie tres-humblement, et toute cette honnorable compagnie aussi de m’en excuser, respondit elle, car j’ay fait vœu de ne point descouvrir mes amours que je ne les voye en bon train, et que je n’en obtienne mesme l’accomplissement. Si mon berger venoit à me changer, je serois trop faschee de voir que l’on sçauroit que je luy eusse autrefois porté de l’affection. Il n’y a rien de plus insupportable qu’un mespris, et le pis est lors qu’il est divulgué. Il ne faut pas que nous ofrions la honte aux femmes et aux filles, dit Lysis, nous leur osterions aussi l’honneur. Il y a tousjours dans les compagnies des personnes discrettes qui veulent bien sçavoir les affaires des autres, mais qui ne veulent pas descouvrir les leurs. Cela se pratique dedans les bons romans, lors que les autheurs desirent plaire par la diversité. Je pardonne bien à Amarylle si elle ne nous veut point dire ses amours, mais au moins faut il qu’elle nous apprenne quelque chose de sa condition. Je vous satisferay en cecy tres-volontiers, dit Amarylle, je suis damoiselle de naissance et alliee d’Hircan : mais ce docte personnage m’estant venu voir dans ma maison qui n’est pas fort loin d’icy, m’a persuadé de prendre l’habit de bergere pour vivre avec plus de contentement d’esprit. Vos intentions sont si bonnes et si justes, dit Lysis, que je croy que le ciel ne manquera pas de les favoriser. Pour moy j’y employray tout ce qui sera en ma puissance. Amarylle remercia Lysis de sa courtoisie, et fut fort aise d’estre exempte de raconter son histoire, car elle ne s’y estoit pas preparee, et puis c’est qu’elle estoit si glorieuse qu’elle ne vouloit pas donner du plaisir

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aux autres d ames, si elles ne luy en donnoient aussi. Elle eust voulu qu’Angelique eust conté une histoire aussi bien comme elle, et en cette celebre compagnie elle faisoit bien plus la difficile, que non pas avec Synope dont elle ne faisoit guere d’estat, lors qu’elles joüoyent le personnage des nymphes de Fontaine. Oronte voyant qu’elle n’avoit pas envie de parler d’avantage, dit alors, on a bien oublié le meilleur ; l’on a commandé à chacun de conter son histoire, et l’on n’en a point parlé à Carmelin qui est un si galant homme. Ma foy il ne faut pas qu’il s’en aille sans nous dire ses plus belles avantures. Vous me pardonnerez s’il vous plaist, repartit Carmelin, je voy bien que mon maistre ne veut pas que je me mette au rang des honestes gens non plus que si j’estois quelque renegat, ou quelque larron rachepté des galeres. Tu as tort de croire cela de moy, dit Lysis, car au cas que la honte t’empesche maintenant de parler, je te donne la licence de le faire, mais que voulez vous que je vous dise, reprit Carmelin, je ne suis point de ces amoureux transis qui ont tantost parlé ; quelles amours est-ce que je vous conteray ? Il est vray que tu n’as guere de chose à dire sur l’amour de Parthenice, repliqua Lysis, mais pren l’histoire de plus haut, et nous conte toute ta vie telle qu’elle soit. Quand tu diras des plaisanteries cela n’en sera que de mieux, car apres tant de choses serieuses que nous avons ouyes, il sera tres-apropos d’en ouyr de facetieuses, et ce sera comme si nous entendions une farce apres une tragicomedie. Vous m’avez bien pris pour un basteleur, dit Carmelin, vous semble-t’il que j’aye la mine d’un homme qui puisse faire rire les autres. Tu es desja bien digne de risee de parler ainsi, (repartit Lysis) mais d’une risee prise en mauvaise part, car tu ignores qu’il y a de la gloire à faire le bouffon de bonne grace, et si tu le pouvois faire ta bouffonnerie seroit alors honorable. Ne te fasche donc point, et nous raconte ta vie comme il te plaira. Si tu ne la veux remplir de gaillardise, remply la de doctrine, et nous monstre par effect que tu es aussi habile homme comme tu dis, et que l’on ne te doit pas mettre au rang des bouffons. Carmelin ayant un peu songé alors à ce qu’il devoit dire, commença ainsi son histoire avec une façon plus gaye qu’auparavant. Puisque l’on veut que je raconte ma vie je m’en voy tascher d’en sortir à mon honneur, comme de toutes les choses que j’ay entreprises, et pour mieux faire comprendre tout à mes auditeurs, je mettray tant d’ordre en mes discours qu’ils seront enfilez comme des perles. Pour parler de mon pere et de ma mere avant que parler de leur enfant, je vous diray qu’ils estoient natifs de Lyon, et qu’ils me forgerent aussi en cette belle ville. Mon pere s’appelloit maistre Alleaume, et ma mere dame Pasquette, gens sans reproche qui ne devoient ny a Dieu ny au monde, et vivoient de ce qu’ils

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pouvoient g agner a faire de la toile. Ils estoient si connûs dans la ville que s’ils sortoient les dimanches on n’entendoit autre chose que maistre Alleaume par cy, dame Pasquette par là, et ils ne rencontroient pas une taverne où ils n’allassent faire une station, ny deussent ils boire que chopine. On leur faisoit tant de presens de tous costez que quand ils s’en retournoient à la maison ils avoient tousjours le ventre plein et le dos chargé. Helas ils sont morts trop tost pour moy, et je n’ay apris leur grande prosperité que par ouïr dire. Dés l’âge de sept ans je me vy orphelin, et fus contrainct d’aller demeurer avec un mien oncle qui m’eust fait vivre d’air s’il luy eust esté possible. Sa vie mesquine me desplut tant qu’il me prit bien tost envie de me mettre en service chez quelque bon maistre qui me fist meilleure chere. Je n’avois qu’onze ans, et n’estois guere grand ny guere fort, et neantmoins mon oncle ne laissa pas de me trouver une condition. Il me mit chez un petit homme tant joly qui vivoit de ses rentes, et ne vouloit pas avoir un laquais plus grand que moy, de peur qu’il ne le battist. L’on s’estonnoit comment la nature avoit pû faire un homme en si peu de matiere. Aussi ne scay-je presque si je vous doy asseurer que c’en estoit un, car il n’estoit pas seulement si haut que j’estois alors. L’on disoit par la ville, que son pere ayant laissé sa femme à moitié grosse s’en estoit allé en voyage, et que n’ayant pas l’esprit de faire achever l’ouvrage par un autre elle n’avoit produit qu’un fruict imparfait. Pour moy quand j’allois apres Monsieur Taupin, tel estoit son nom, je craignois quelquefois que le vent ne l’emportast comme un brin de paille, et s’il traversoit un ruisseau, j’avois peur qu’il ne s’y noyast, et qu’il ne falut l’y aller chercher apres comme les espingles. Il n’eut plus envie d’aller à pied pour eviter toutes ces infortunes, tellement qu’il fit faire un petit carrosse traisné par un seul petit cheval, et conduit par un cocher de mesme proportion, afin qu’il n’y eust rien de difforme. Quand j’estois aussi monté sur le derriere, l’on regardoit nostre equipage par admiration, et il y eut un bourgeois de la ville qui dit plaisamment, qu’il ne faloit plus aller aux cabinets de raretez pour voir un navire que l’aisle d’une mouche pouvoit couvrir, ou un estuy garny de toutes ses pieces qui ne pesoit en tout qu’un grain de bled de Turquie, et que l’on pourroit voir tous les jours sans peine Taupin, son carrosse, son cheval, son cocher, et son laquais qui ne pesoient qu’un grain de moustarde. Mon maistre estoit assez fasché d’estre de si petite stature, et l’on ne le pouvoit jamais faire plus aise que quand l’on luy disoit que l’on en avoit veu encore de plus petits que luy : mais ceux qui disoient ce mensonge eussent esté bien empeschez de luy aprendre le lieu où ils en avoient veu, s’ils ne parloient des marionnettes des foires, car pour les nains des princes ils estoient des geans

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au prix de luy. Neantmoins il se reconfortoit quand pour le flatter l’on luy disoit qu’il estoit de moyenne taille, et afin que chacun fust de cette opinion, s’il cheminoit par la ruë il alloit tousjours par le plus haut, et s’il estoit dans une chambre il montoit ordinairement sur quelque placet. Pour comble de son malheur le destin voulut qu’il devinst amoureux de la plus grande et de la plus grosse femme de Lyon, comme si haïssant la petitesse il n’eust recherché que la hauteur, et n’eust pas voulu se marier à son semblable, de peur de faire des enfans trop petits. Il avoit desja esté marié à une femme de moyenne taille qui s’estoit mal gouvernée, mais il l’avoit bien punie. Sçachant que son amy la venoit trouver toute s les nuicts dans un petit cabinet qui estoit au bout de son jardin, il fit à moitié desclouër le plancher qui n’estoit que de bois, de sorte qu’à la premiere fois qu’ils y vinrent ils se remuerent tant qu’ils tomberent à bas, et se tuerent, escrasant aussi dessous eux une levrette de la maison qui avoit suivy la femme. Il en eut facilement sa grace et l’on dit que chacun confessoit que c’estoit bien employé pour le ribaud et la ribaude, mais qu’il n’y avoit dommage que du pauvre chien qui n’avoit point fait de mal. Encore que la grande femme que Taupin recherchoit sçeust bien cette affaire, elle ne redoutoit pas les ruses d’un tel mary, pource qu’elle estoit femme qui vivoit aussi chastement qu’une autre. Je ne sçay si c’estoit par contrainte, mais en effect de toute memoire d’homme il ne se trouvoit point qu’ en aucun lieu l’on luy eust jamais dit pis que Madame Radegonde ; or c’estoit son vray nom que cestuy cy, et pour ces vilains noms que je ne veux pas icy prononcer pour le respect des dames, ils n’avoient jamais escorché ses oreilles. Je sçay bien qu’il y a quelques malitieux, qui veulent faire accroire que c’estoit le pis que l’on luy pouvoit dire que de l’appeller ainsi, pource que son nom n’estoit connû que pour celuy d’une femme mal vivante, de telle sorte qu’une autre se fust faschee si l’on le luy eust donné, et que l’on n’osoit le prononcer sans mettre un reverence de parler auparavant. Toutesfois n’ecoutons point les mesdisances, et croyons que Radegon de n’avoir rien de mauvais, sinon qu’elle estoit soupçonnee. Pour Taupin l’amour l’aveugloit tellement qu’il ne songeoit plus qu’a se rendre agreable à sa maistresse. Il portoit des mules et un chapeau fort haut, pour paroistre grand, mais il luy faloit prendre des eschasses s’il vouloit seulement toucher au genoüil de sa belle, si bien que le jour qu’ils furent mariez, le curé ne se voulant pas donner la peine de jetter tousjours les yeux en bas devers luy, et ne luy semblant pas qu’il pust toucher dans la main de l’espousee s’il n’estoit plus eslevé, l’on l’assist dessus le tronc par son commandement. Chacun disoit que Radegonde cacheroit un tel mary dans sa pochette, et qu’il y avoit à craindre qu’estant couchee avec luy elle ne l’escrasast sous

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ses ongles comme une puce. Pour donner plus grand sujet de risee, il arriva que le lendemain des nopces Radegonde voulut faire porter tout son meuble chez son mary, mais son equipage estoit d’autant plus grand que celuy de Taupin estoit petit. Il y avoit une grande couche, de grandes escabelles et une grande table, tellement qu’il falut agrandir les portes de Taupin pour les faire passer, et cela ne fut pas seulement utile à cecy, mais aussi à faire entrer Radegonde mesme qui eust esté contrainte de demeurer dans la ruë si l’on eust laissé les choses en tel estat qu’elles estoient auparavant. Il tomba alors un dessein tout nouveau en l’esprit de Taupin, c’est qu’il jugea que c’estoit assez d’estre petit de corps sans se le faire encore d’avan tage, n’ayant que de petits meubles ; il en fit donc faire de bien grands, voulant, ce disoit il, imiter Alexandre roy de Macedoine, qui avoit bien esté appellé le grand, encore qu’il fust petit, et n’avoit point trouvé autre invention pour faire croire à la posterité qu’il estoit de haute stature, sinon de laisser aux bornes de ses conquestes des armes telles qu’il en faudroit à un geant, comme si ç’eussent esté les siennes. Taupin fit ainsi faire d’oresnavant de grands pourpoints et de grands hauts de chausses, et de longs manteaux qu’il ne mettoit guere, et laissoit dans sa garderobbe pour parade, afin que ceux qui les verroient eussent quelque opinion qu’il fust grand. Il ne desiroit rien tant que de sembler riche, afin que l’on dist qu’il estoit un grand seigneur, et voulant que l’on ne pust parler de luy sans s’imaginer quelque grandeur, il luy sembla à propos de mettre six ou sept syllabes à son nom au lieu de deux, et de se faire appeller la Taupiniere au lieu de Taupin. Pour moy rien ne me plaisoit en ce changement cy, sinon qu’il me sembloit qu’il faudroit accroistre la despence aussi bien que toutes les autres choses, car de necessité il faloit bien plus de viande pour nourrir un grand corps comme celuy de Radegonde, que pour en nourrir un petit comme celuy de son mary, et j’esperois par là faire le proffit de mon ventre mieux que par le passé, avec mon maistre, qui lors qu’il estoit seul à sa table ne faisoit pas aprester grand’chose, croyant que ses valets fussent aussi petits mangeurs que luy. Le bien qui m’avint encore de son mariage, fut que sa femme estant fort charitable, elle eut le soin de me faire aprendre à lire et à escrire, desirant faire quelque chose de bon de moy. Quand à Taupin je ne sçay si l’on doit croire qu’il avoit envie de m’avancer, mais ma foy il tenoit bien tout ce qu’il promettoit ; or attendez que je m’explique, je veux dire que s’il vous promettoit une chose, il la tenoit si bien qu’il ne la donnoit jamais : voila pourquoy je ne me faschay pas beaucoup de l’avoir mis en colere plusieurs fois tout de suitte. Un jour entre autres qu’il estoit à sa maison des champs m’ayant envoyé à Lyon achepter des provisions, il me demanda au retour, ce que l’on disoit

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à la ville quand j’en estois party. L’on disoit vespres, monsieur, luy dis-je. Au lieu de rire de ma naifveté, il se courrouça furieusement, disant que je me mocquois tousjours de luy, et à deux jours de là il me donna mon congé. J’ay apris depuis que le principal sujet qu’il eut de me chasser, fut qu’il voyoit que je croissois de jour en jour, et qu’il estoit fasché de voir qu’il ne croissoit pas aussi bien que moy. J’estois alors assez courageux et assez fort pour me revancher contre luy s’il m’eust voulu battre ; il ne vouloit point avoir de si mauvais garçons : c’estoit assez d’avoir une mauvaise femme, qui avoit quitté sa bonne humeur, et ne faisoit que le mespriser. Quand il pensoit crier il sembloit que l’on entendist une poule qui eust la pepie, mais Radegonde avoit une voix qui luy remplissoit les oreilles comme le son d’une cloche, et lorsqu’il parloit, elle luy demandoit tousjours par mocquerie, qui est-ce qui est là bas, ou bien elle luy disoit, comment, mercy de ma vie, je vous enten parler, et je ne vous voy pas. Je ne me suis pas beaucoup informé de ce qu’elle fit depuis avec ce petit bout d’homme ; on m’a dit seulement qu’un jour estant en colere elle le cherchoit par toute la maison pour le foüetter. Il se cachoit tantost dans un nid de souris et tantost dans un canon d’escritoire, mais en fin voulant passer d’un lieu en l’autre il se trouva au coin d’un cabinet que la servante avoit mal nettoyé par mal’heur, et il y eut une grande toile d’arraignee où il s’empestra de telle sorte qu’il y demeura pris comme un oyseau dans des filets. Radegonde vint à luy, et l’ayant desembarrasse sous un beau semblant, elle le mena au pied de son lict où ce fut assez d’un poil de ses cheveux pour le lier, et puis elle luy baloya les fesses. Il voulut apres estre separé d’avec elle de corps et de biens, comme je croy qu’il est encore, soit qu’il soit mort ou en vie. Au sortir de sa maison j’allay demeurer chez un medecin qui me prit pour penser son mulet, et aller apres luy, mais comme j’estois un soir dans l’escurie il me sembla que cette beste estoit malade. Je m’en allay dire à mon maistre que son mulet estoit enrheumé, et qu’il avoit la toux, et je luy demanday ce qu’il estoit d’avis que je luy fisse. Mets luy mon bonnet de nuict, me respondit il. Je creus alors que ce medecin estoit si experimenté qu’il faloit faire tout ce qu’il ordonnoit, pource qu’aussi me sembloit-il qu’il seroit bon de tenir sa beste chaudement, mais sa teste se trouvant trop grosse pour le bonnet je m’en vins dire à mon maistre, monsieur, vostre bonnet est trop petit, il n’y peut entrer qu’une oreille. La simplicité de ma jeunesse luy fut fort agreable, et depuis il en fit des contes pour resjouyr les malades qu’il alloit voir, car il les guerissoit autant par ses faceties que par ses receptes. Sa mule ayant esté bien pensee par un mareschal, je m’estonnois de voir qu’un medecin pust bien guerir les hommes, et qu’il ne pust guerir les bestes. L’humeur joyeuse

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de celuy que je servois estoit de vray assez capable de le faire aymer. C’estoit luy qui ayant veu l’urine d’une femme malade qu’un paysan luy avoit apportee, luy demanda deux fois autant qu’il n’avoit accoustumé. Pourquoy me demandez vous tant, monsieur le medecin, dit le paysan. C’est à cause que j’ay veu deux urines, mon amy, respondit il, j’ay veu celle de vostre femme et celle de vostre chien qui vient de pisser contre mon tapis de table. Comme j’avois des ce temps là l’humeur assez joviale, ces plaisantes rencontres m’estoient agreables, et j’estois bien aise d’apprendre tousjours quelque bon mot : mais tout cela ne repaissoit que l’esprit et non pas le corps. Je voyois diminuer à veuë d’oeil l’enbonpoint du fourreau de mon ame, et le moule de mon pourpoinct diminuoit sa grosseur. Le medecin me rompoit la teste de ses preceptes d’abstinence, et il vouloit que je ne fisse plus qu’un repas le jour afin de me descharger de ma graisse et estre plus alaigre pour courir apres luy. Si son mulet eust sçeu parler, il se fust plaint de sa chicheté aussi bien que moy, car s’il devenoit souvent malade, ce n’estoit que faute de bonne nourriture. Le medecin n’entroit presque dans pas une maison qu’il n’y rompist de grands paneaux de natte pour porter en sortant à ce mulet, qui n’avoit pas quelques fois desjeuné à cinq heures au soir. Pour moy j’avois tant de pitié de la langueur de ce pauvre animal, que je n’eus pas le cœur d’estre d’avantage son gouverneur, voyant que j’avois plus de volonté que de pouvoir de luy faire du bien. Je laissay donc là le medecin, et ayant fait connoissance chez un des malades qu’il visitoit, je m’y fourray en cette honorable qualité de laquais dont je fus trouvé digne. Ce malade estoit un gentil homme apellé Lancelot qui n’estoit pas fort fascheux à servir, car ayant eu une fievre quarte qui luy avoit duré un an, il ne sortoit point de sa chambre, et je n’avois autre peine que de luy donner le verre où le pot à pisser, et quelques autres choses necessaires. C’estoit un entretien fort plaisant que le sien. La melancholie et la solitude l’avoyent rendu à demy fou. Il avoit des mesures de parchemin comme celles des tailleurs, dont il se mesuroit tous les jours par tout le corps, pour voir si l’enflure qui le tenoit n’estoit point diminuee. Il avoit une mesure pour chaque doigt des pieds, une autre pour chaque jambe, une autre pour chaque cuisse, une autre pour le petit ventre, une autre pour l’estomach, et il les rognoit lors qu’il trouvoit que toutes ces parties de son corps estoient amenuisees. J’estois le fidelle gardien de ces mesures que j’enfermois toutes devant luy dedans une petite layette, avec un grand serment de ne les accroistre ny diminuer. Cette fantaisie me donnoit beaucoup de plaisir, mais je m’en vay vous en dire une merveilleuse qui outre cela m’estoit beaucoup profitable. Lancelot n’ayant autre occupation tout le long du jour que de considerer

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ce qui estoit dans sa chaire percee, s’esmerveilloit d’y voir tantost de la matiere jaune, et tantost de la verte, tantost de la dure et tantost de la liquide. Il voulut sçavoir si cela venoit de son indisposition, et me trouvant fort sain à son avis, il se delibera de me faire manger des mesmes viandes que luy pour voir si je ferois une mesme matiere. Afin de le contenter l’on m’aporta le matin un boüillon que je prenois au mesme instant qu’il prenoit le sien. Nous prenions apres ensemble un consommé, et puis nous mangions d’un chapon boüilly, et au soir nous avions quelque piece de gibier rostie à la broche. Je n’avois jamais fait si bonne chere ; le changement de viande me donna un tel flux de ventre pour le premier jour que Lancelot croyoit presque que la nourriture qu’il prenoit n’estoit pas saine, mais au second jour m’estant remis en mon premier naturel, et luy au contraire n’ayant fait que de l’eau toute claire, il se desespera, s’imaginant qu’il estoit fort malade. Enfin il s’avisa que pour faire de meilleures espreuves il me faloit faire mettre au lict comme luy. L’on me dressa donc une couchette dans sa chambre où il falut que je me tinsse tousjours, en quoy je ne pris plus de plaisir, et je vous jure que ma felicité m’estoit alors à charge. J’eusse mieux aymé estre libre que de faire si bonne chere ; j’estois en une telle contraincte, que quand j’eusse deu mourir de faim ou de soif l’on ne me faisoit ny boire ny manger qu’aux mesmes heures de mon maistre, et si je voulois aller descharger mon ventre, il faloit que ce fust aussi presque en mesme temps que luy, et dans un bassin qui estoit à part dans sa ruelle mesme, de peur que si je me mettois en un lieu à l’escart il n’y eust de la falsification en la matiere. Il tenoit registre de la quantité et de la couleur de mes selles et des siennes, et il ne luy restoit plus que d’en sçavoir le poids et le goust. Passe encore pour cela, si prenant des clisteres et des medecines, il ne m’eust obligé a en prendre aussi pour voir la difference des operations, et pour me perdre tout à faict, il luy prit envie de faire une diete afin de voir si le changement de regime feroit changer sa disposition. Il falut que je jeunasse comme luy quelque temps, à mon grand regret, mais en fin le bon dieu eut pitie de nous deux, et mon maistre ayant repris sa convalescence, permit que je me levasse, et que je le servisse en toutes occasions. Il y avoit tousjours un peu de follie dans sa teste qui faisoit tort à ses pieds : neantmoins je demeurois en paix avec luy, et entre tous les voyages precipitez qu’il me fit faire, j’allay librement à Paris à sa suitte, où ayant pris conseil de personnes bien avisees, je le suppliay qu’il me fist aprendre quelque mestier dont je peusse gaigner ma vie. En consideration de ce que je l’avois bien assisté pendant qu’il estoit malade, il me mit en aprentissage chez un menuisier dedans cette belle ville, ou j’aymois mieux demeurer qu’en la nostre. Je n’estois

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plus si sot qu’en ma petite jeunesse, lors que voyant que l’on me proposoit divers mestiers où je pouvois faire mon aprentissage je disois, je ne veux point de tout ceux là : je ne sçay que vous ne me parlez plustost de tant d’autres qui sont meilleurs. Il vaut bien mieux que je sois aprentif conseiller, ou aprentif gentil-homme. Je croyois que pour estre conseiller ou president, il ne falust qu’estre clerc ou valet, et que pour estre gentil’homme ou seigneur il ne falust qu’estre laquais. Je fus alors bien plus avisé, et Lancelot s’en retournant à Lion me laissa chez le maistre où il m’avoit mis, duquel je croyois en peu de temps aprendre la science, et comme il m’eut battu à cause que je ne travaillois pas bien à son gré, je fus si plaisant que je m’en allay faire accroire aux messagers de mon pays, que si cét homme m’estoit rude, c’estoit pource qu’il estoit fasché de voir que j’estois desja devenu meilleur ouvrier que luy. Je m’en vay vous dire une chose remarquable qui arriva en sa maison. Ce menuisier estoit un gros bourgeois de bonne trogne, qui avoit esté esleu caporal de son cartier, et comme tel avoit paru à des montres qui s’estoient faites, et avoit esté à la garde de la porte avec sa compagnie. Il en estoit si orgueilleux qu’il croyoit estre descendu de l’un des neuf preux. Quand il avoit une fois mis le bel habit d’escarlatte passementé d’or, qu’il avoit fait faire pour les jours de parade, il me faloit redoubler les honneurs que j’avois accoustumé de luy faire. Ayant fait connoissance avec un jeune peintre, il vouloit se faire portraire en ce bel habit qui luy plaisoit, ayant un hausse-col, un chapeau gris sur sa teste avec une grande plume, une espee au costé, botté et esperonné, et ayant une main sur une petite table ou l’on vist un casque et deux gantelets. Le peintre accomplit ce bel ouvrage, et l’ayant aporté à mon maistre receut son salaire. Il n’y trouvoit rien à redire sinon que les couleurs n’avoient pas assez de lustre. Il est vray que le peintre luy asseura que lors que le tableau seroit sec, il n’auroit qu’à prendre une serviette moüillee et le frotter, que cela le rendroit le plus beau du monde : mais qu’il ne devoit prendre cette peine que lors qu’il le voudroit monstrer à quelques personnes d’aparence. Le menuisier le creut, et à quelque temps de là, il pria sept ou huict bourgeois, tant de ses parens que de ses amys de venir disner chez luy, et c’estoit tout exprez pour leur faire voir son beau portrait. Apres avoir trinqué comme il faut dedans la salle basse, où l’on se tenoit pour la fraischeur, il dit aux conviez qu’il leur vouloit faire voir un portraict qu’il avoit faict faire. Il les mena en sa chambre haute où estoit ce beau chef d’œuvre que chacun regarda de tous biaïs. Quand l’on l’eust trouvé mal faict, personne ne l’osoit dire de peur de luy desplaire. Toutesfois mon maistre croyant que l’on n’estimoit pas assez ce tableau, pour ce que l’on n’en voyoit pas toutes les perfections,

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fut resolu de se servir de son secret pour le rendre beau. Vous allez voir tantost quelle merveille ce sera de ce portraict, dit-il à la compagnie, je luy donneray bien un autre lustre. Cà garçon, aporte moy une serviette et un seau plein d’eau. Je fis son commandement, et le menuisier ayant moüillé le linge frotta son tableau de tous costez : mais ô prodige merveilleux ! N’estoit-ce point là une de ces metamorphoses dont nous parle si souvent le berger Lysis ? Ce portraict changea tout à faict d’estat. L’on ne vid plus d’autre pennache sur le chapeau qu’une paire de cornes ; au lieu de bottes, il y avoit des guestres de paysan, et un compas pendoit à sa ceinture au lieu d’espee, et l’on voyoit une planche et un rabot sur la table au lieu du casque et des gantelets. ô le grand scandale que ce fut ! Mon maistre ayant receu un tel affront devant des gens qui ne se pouvoient tenir d’en rire, juroit, que le peintre s’en repentiroit et de faict qu’il vouloit faire informer contre luy, mais il estoit sorty de Paris et s’en estoit allé voyager. L’on disoit qu’il avoit premierement fait à huyle le portraict du menuisier cornu, et qu’apres il avoit faict à destrempe par dessus celuy du menuisier gentil’homme, si bien que l’eau avoit effacé en moins de rien cette derniere couche. Ce peintre estoit en colere contre mon maistre, à cause qu’estant de garde, il l’avoit laissé trop long temps en sentinelle, et puis il ne pouvoit souffrir un orgueil si grand que celuy-là, de voir qu’un menuisier se vouloit faire peindre en gentil’homme. C’estoit pour ce sujet qu’il avoit fait la tromperie : mais ce qui faschoit le plus nostre maistre, estoit ces cornes, car c’estoit le mettre au desespoir que de le menacer de cela, luy qui avoit une jeune femme. Tout le mal’heur retomba sur moy, à cause qu’il ne sçavoit à qui s’en prendre. Il se faschoit dequoy je luy avois si tost aporté de l’eau, et ce n’estoit pas assez pour me deffendre que de luy dire que je n’avois fait que son commandement. Il me voulut tousjours du mal depuis, et neantmoins apres mon aprentissage j’ay long temps esté compagnon chez luy, mais je n’ay rien à vous aprendre là dessus. Il faut que je vous dise seulement qu’en fin ayant esté connu d’un brave docteur, en l’estude duquel je mettois des planches, il me rangea devers soy pour me rendre un sçavant homme. Depuis j’ay servy le libraire qui faisoit des almanachs comme l’on a desja ouy, et maintenant je suis au service du berger Lysis, où si je suis bien je m’en raporte à cette noble assistance. L’on sçait tout ce que j’ay fait depuis que je suis en ce païs cy, tellement qu’il faut que je mette fin à mon discours, et que je vous demande pardon s’il ne vous a point esté agreable, comme par exemple si j’ay parlé d’une trop salle matiere dans l’histoire du gentil-homme Lancelot. Vous ne vous en offencerez point s’il vous plaist, car de mesme que pour entendre parler d’huile et de graisse, nostre robe

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n’en est point tachée, je croy aussi que les paroles ne puent point. Des que Carmelin eut ainsi parlé, toute la compagnie luy donna mille loüanges, jurant que l’on n’avoit jamais ouy une histoire plus agreable que la sienne. Ce fut mesme l’opinion de Clarimond qui prefera son eloquence à celle de Philiris et des autres bergers, et luy dit qu’il ne le pouvoit reprendre d’aucune chose, sinon d’avoir menty tant soit peu en parlant de Taupin, qu’il avoit fait si petit et si floüet qu’il sembloit qu’il recitast une fable. Si est-ce que je ne vous ay rien dit de sa taille que plusieurs de sa connoissance ne vous disent aussi, repartit Carmelin, que si j’y ay adjousté quelque chose, ç’a esté pour l’embellissement du discours : mais si vous m’eussiez donné du temps pour me preparer, j’eusse bien parlé plus bravement, car j’eusse desployé toute ma science, dont j’eusse apliqué quelques traicts d’un costé et d’autre. C’est grand dommage que vous n’avez fait cela, dit Oronte, nous y avons beaucoup perdu : il faudra que vous nous en recompensiez quelque jour. Il n’aura garde d’y manquer, dit Lysis, mais vous ne songez point tous à ce qu’il a dit du portraict du menuisier. Il croit presque que le changement qui s’y trouva, fut une metamorphose semblable à celles dont je luy ay donné tant d’exemples ; et de fait il faut qu’il ayt cette opinion et tous les autres aussi, sans s’aller imaginer que le peintre avoit mis peinture sur peinture : je ne croy pas que l’on se puisse servir de cette subtilité là. Ce sera bien une chose plus belle et plus noble, si tous ceux qui sont icy lesquels sont asseurez du souverain pouvoir de la divinité, s’imaginent que le portraict du gentil-homme fut metamorphosé en celuy d’un cornard, par un miracle celeste pour punir un coquin qui vouloit paroistre ce qu’il n’estoit pas. J’en croiray tout ce qui vous plaira pour eviter la noise, dit Carmelin, aussi bien l’humeur de ce caporal n’estoit elle pas telle qu’il faloit, comme je vous ay desja fait paroistre. Il n’estoit pas assez liberal, et j’ay oublié de vous dire qu’il ne faisoit jamais de provisions, et que l’on ne luy achetoit jamais de pain ny de vin que pour chaque repas, d’autant, disoit-il, que s’il avoit quelque gros pain ou quelque muid de vin, s’il venoit à mourir et qu’il en laissast de reste, ses heritiers s’en donnans au cœur joye, eussent dit, c’estoit là un grand sot, il a pris la peine d’acheter bien du vin et il ne l’à pas bû, nous ne ferons jamais comme cela. Je voy bien, dit Oronte à Carmelin, que vous vous ressouviendrez tousjours de temps en temps, de quelque petite particularité de vostre histoire, que vous avez passee sous silence. Mais à quoy songions nous de vous faire parler et les autres aussi, et de laisser là le berger Lysis vostre maistre, comme s’il n’estoit point de cette assemblee ? Luy qui à l’un des plus parfaicts esprits du monde, ne nous dira que des merveilles, et nous n’avons que faire

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de prier aussi la bergere Charite de raconter son hist oire, car il n’y en a qu’une pour eux deux, et les avantures de l’un dependent de celles de l’autre. Tandis qu’Oronte disoit cecy, Charite croyoit que l’on se vouloit mocquer d’elle, et comme elle estoit d’une humeur niayse, elle se leva de sa place où elle estoit fort gesnee, estant assise pres de sa maistresse, et puis elle s’enfuyt à la maison tout d’une course. Lysis voulut aller apres elle aussi tost, mais Angelique luy dit qu’il faloit pour ce coup laisser cette desdaigneuse en liberté, et qu’elle luy feroit des reprimendes quand elle seroit à la maison. Ne suis-je pas le plus miserable de tous les amans que jamais le soleil ayt esclairez ! Reprit Lysis ; pource que ma bergere croid que je m’en vay raconter mon histoire, et elle s’enfuit. C’est qu’elle a peur d’ouyr mes tourmens amoureux, et d’estre obligee de me secourir par les prieres et les persuasions de cette belle troupe, comme s’il n’y avoit pas des dieux qui voyent tout et qui sçavent tout, et qui ne laisseroient pas de la condamner comme coulpable, quand ses fautes seroient cachees aux hommes. Mais faudra t’il que l’absence de Charite soit cause que nous n’entendions point vostre histoire ? Dit Lernor. Je n’ay pas le courage de vous rien raconter, madame, respondit Lysis, mais il y a un remede à cela. Voyla Clarimond qui à par tout cherché des memoires de mes actions passees, et s’est deliberé de composer un livre de mes amours. Qu’il vous dise ce qu’il pourra de ce qu’il sçait ; je seray moy mesme bien aise de voir de quelle façon il s’est mis à travailler pour moy. Encore que je l’aye tantost querellé, il faut oublier le passé. Je ne vous raconteray guere de chose, dit Clarimond, car je n’ay pas icy mes papiers qui me seroient tres-necessaires, pource que j’ay maintenant la memoire fort courte. Toutefois je m’en vay vous dire a peu pres ce que j’ay desja escrit. Chacun estant alors attentif pour ouyr ce que Clarimond diroit, il commença ainsi de parler. Sous l’heureux regne du plus invincible roy des fleurs de lis, florissoit à Paris le fils d’un marchand de soye dont la vertu esgaloit la noblesse de race, et dont la noblesse de race estoit surpassée par les richesses. N’en disons pas d’avantage je vous prie, interrompit Lysis. Si vous faites mon histoire de la sorte, elle ne me sera point agreable. Quand j’enten ce mot de florissoit, il me semble que c’est la vie de quelque sainct. Le martyrologe est tout de ce stile là. Vous me faictes plus d’honneur que je n’en merite. Si vous voulez que je face mieux, repartit Clarimond, donnez moy donc maintenant des loix. Il faut que mon histoire commence par le milieu, poursuivit Lysis, c’est ainsi que sont les plus celebres romans. Il faut entrer petit à petit dans le grand cours de l’histoire et n’en descouvrir le secret au lecteur que le plus tard qu’il sera possible. Vous voulez donc, reprit Clarimond, que vostre histoire soit faicte comme celle de Polixene. Il y en a deux ou trois

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qui l’ont imitee, et vrayment ils ont faict une fort gentille chose. Il me faudroit mettre dés le commencement que depuis que Charite eut apris par les lettres de Lysis, l’extreme passion qu’il avoit pour elle, son esprit fut assailly de diverses pensees, ou chose semblable. Apres avoir suivy le fil de ma narration, je ferois rencontrer mon berger chez Anselme, auquel il raconteroit ses premieres avantures. C’est ainsi que vous l’entendez, mais pour moy je ne suis pas d’avis de faire cela. C’est une bonne impertinence de parler de cettuy-cy, et de cettuy-là sans aprendre aux lecteurs qui ils estoient, et sans nommer mesme le païs où se sont faictes les choses que vous racontez. Ne seroit-ce pas pour faire enrager tout homme de bon es prit, qui trouveroit nos recits tellement broüillez qu’il n’y pourroit rien comprendre. Je sçay bien que celuy qui a le premier usé de ce stile s’est voulu former sur la chariclee, et ayant ouy dire que c’estoit une belle chose de commencer un roman par le milieu, a faict tout son possible pour commencer aussi le sien par une façon qui descouvrist moins que toutes les autres le sujet dont il parloit, mais voyez qu’il a bien imité l’histoire aethiopienne que tant d’autres ont prise pour patron. Elle dit que le jour commençoit à paroistre quand il se trouva des brigans sur une montagne proche de l’une des emboucheures du Nil, et ainsi du reste. Voila que le temps, les personnes, et les lieux sont marquez, et Heliodore n’a pas voulu parler comme un insensé, nous racontant des choses où nous n’eussions rien entendu, comme s’il eust dit, Chariclee ne sçavoit encore si Theagene estoit mort ou en vie, lors qu’il arriva une troupe de brigans aupres d’elle. C’eust esté bien debutté ma foy n’eust on pas crû que ce n’eust esté là que le second livre, et qu’il devoit y avoir quelque chose auparavant. Mais cét autheur n’est pas si sot, et l’on void qu’il ne nomme point ces jeunes gens que les brigans rencontrent, pource que c’eust esté une impertinence de le faire, si en mesme temps il n’eust raconté aussi une bonne partie de leur vie, tellement que pour conclurre, il faut croire qu’il est bien vray qu’il y a quelque grace à commencer un roman par le milieu, mais qu’il faut que cela se face avec un tel artifice, qu’il semble que ce milieu soit le vray commencement. Il faut avoüer que tu expliques cette chose aussi nettement qu’il se peut faire, dit Lysis, et pource que je voy que ton principal dessein est d’employer toute ton industrie à embellir mon histoire, j’approuve tes opinions : mais il faut donc que tu me promettes de reformer ce que tu as desja fait, et de te mouler sur Heliodore, puisque tu es de son party en ce qui est de l’ordre de la narration. Pour maintenant tu cesseras de parler de moy, aussi bien y a t’il icy fort peu de personnes qui ne sçachent mes diverses fortunes. Tous ceux qui estoient là estoient faschez de voir que Lysis avoit interrompu

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Clarimond de qui l’on attendoit un plaisant recit, et neantmoins Hircan ayant commandé que l’on aportast dequoy faire la collation, on trouva fort à propos de mettre un peu de trefve aux discours, mais comme l’on prioit Lysis de manger, il se souvint de la fuite recente de Charite, et du commandement sans commandement qu’elle luy avoit fait il y avoit quelque temps. Cela le fit entrer en si mauvaise humeur, qu’il s’escria soudain, faut-il que je me resjouysse avec les autres, estant si incertain de l’estat de mes affaires ? Helas ! Non, c’est maintenant la saison pour moy de pleurer et de vivre en solitude. Adieu donc, chere troupe, il faut que je me separe un peu de vous pour ne point troubler vos contente mens. Ayant dit cecy il s’enfuit dans le boccage, et ne voulut plus paroistre. Personne ne courut apres luy, et celuy qui en eut le moins d’envie fut Carmelin qui s’estoit fort alteré à raconter son histoire, et estoit bien aise de gouster un peu avec les autres. Pour son respect l’on ne dit point de mal de son maistre, car l’on avoit peur de luy donner l’envie de sortir de son service, et il n’y eut que Clarimond qui prit la hardiesse de luy dire que son histoire estoit remarquable en ce qu’il avoit tousjours eu le bonheur de demeurer avec des hypocondriaques et que tous ses maistres avoient eu des chambres à loüer dans la teste : mais l’on l’interrompit pour prendre un autre discours, afin de ne point mesdire des absens. Le soleil commençant à se cacher chacun se voulut retirer : ceux de la bande d’Oronte s’en allerent avec luy, et les autres avec Hircan qui trouva Lysis de retour en son chasteau. Pour vivre avec des bergers comme ceux qui sont icy, ce dit Lysis d’abord, je le feray bien, mais non pas de me resjouyr avec des chevaliers et des dames. C’est dequoy il faut que je m’abstienne tant que je seray malheureux comme je me voy. Un peu apres il soupa avec les autres sans faire paroistre ny joye ny tristesse, et il s’amusa à faire plusieurs remarques sur les histoires que l’on luy avoit racontees. Chacun estant sorty de table Carmelin qui estoit fort curieux entra dans le cabinet d’Hircan qu’il trouva ouvert de fortune, et en estant ressorty tout effrayé, il dit tout bas à son maistre, ô la grande cruauté que je vien de voir ! Ce magicien à arraché la teste à quelqu’un de ses ennemys, et l’a enfermee dans son cabinet pour la contempler à son plaisir. Venez avec moy sans rien dire ; je vous la monstreray. Lysis alla alors tout doucement avec luy jusques au lieu qu’il luy avoit dit, et Carmelin ayant ouvert une armoire où l’on avoit laissé la clef, monstra à son maistre trois ou quatre grandes perruques bleuës, avec une longue barbe à chacune. ô insensé, dit Lysis, ne voy tu pas qu’il n’y a point là de teste, et qu’il n’y a que du poil ? Où sont les yeux, le nez, et les oreilles ? Je vous demande pardon, repartit Carmelin, je n’avois faict qu’entrevoir cecy, et

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la crainte me l’avoit fait recacher aussi tost. Mais écoute, dit Lysis, si est-ce qu’il y a icy je ne sçay quoy d’estrange, car il me semble que ce sont là les mesmes barbes que portoient dernierement les dieux des eaux. Celle qui à mon avis a une aulne et deux tiers de long, apartenoit au dieu Morin ; c’est elle et non autre. Il faut que j’aprenne le secret de cecy. Ayant dit cela il sortit du cabinet avec Carmelin, et estant aupres d’Hircan, il luy dit, ha ! Que je vien de voir de merveilles, docte magicien. J’ay trouvé dans ton cabinet les perruques des divinitez aquatiques ; comment est-ce que tu les a peu avoir ? Hircan fut alors surpris, car de vray c’estoient la les fausses perruques que luy et ses compagnons avoient mises pour joüer le personnage des dieux des eaux. Il estoit fasché d’avoir esté si peu soigneux que de laisser son armoire ouverte, mais il trouva le moyen de tromper encore Lysis qui luy en ouvroit le chemin. Il faut que tu sçaches, gentil berger, luy dit-il, que t’ayant rendu la forme que tu as maintenant, les dieux aquatiques avec qui tu conversois estant arbre, me voulurent beaucoup de mal de les avoir privez d’une si douce compagnie comme la tienne, tellement qu’ils me prirent en trahison, et me voulurent mener dans une riviere pour me noyer. Ils l’eussent faict si je n’eusse eu recours à mes charmes, par le moyen desquels je les rendy aussi immobiles que des rochers. Croyant alors que je ne pouvois leur faire plus grand despit que de les rendre difformes, à cause que c’est leur principal desir que de se faire aymer des nymphes, je les voulus rendre chauves comme s’ils eussent eu la pelade, et leur ayant un peu levé la peau au dessus d’une oreille, je tiray tout, jusqu’à tant que je leur eusse osté leurs cheveux et leur barbe. Je les laissay apres aller où ils voudroient pour estre le mespris de toutes les divinitez champestres. Ha ! Les drosles, dit Carmelin, que je suis ayse que cela leur soit arrivé ! Ils ne me feront plus de peur avec leur barbe de crin de cheval teinte en bleu. Tay toy, repartit Lysis, ce n’est pas a nous à faire à mesdire d’eux. Nous ne sommes pas puissans comme Hircan pour resister à leurs efforts. Hircan mena alors tous les autres bergers dans son cabinet pour voir les barbes divines, et ils les regarderent avec une feinte admiration. Toutesfois le magicien parla ainsi à la compagnie. Je vous monstre cecy pource que je croy que vous eussiez eu trop de regret si vous ne l’eussiez point veu ; aussi bien que Lysis et Carmelin : mais s’ils ne l’eussent point veu par hasard, jamais autres yeux que les miens ne l’eussent consideré, car il ne faut pas que les personnes prophanes entrent seulement icy. Vous n’estes pas initiez en nos mysteres sacrez : c’est pourquoy je vous adverty que d’oresnavant personne de vous ne doit entrer icy sans mon congé. Ce discours finy les bergers sortirent du cabinet, et Lysis ayant alors parlé de s’en retourner à sa

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cabanne ordinaire pour avoir soin d e son troupeau, l’on luy remonstra que son hoste y prendroit garde, et qu’il faloit qu’il receust le logement qu’Hircan luy offroit. Il est bien vray, luy disoit Philiris, que les moutons que vous gardiez hier s’affligent d’estre privez de la conduite d’un si illustre berger, et que de mesme qu’en l’antienne republique romaine la terre raportoit mieux estant cultivee par un laboureur triomphant ; ainsi ce bestial engraissiroit merveilleusement, s’il estoit tousjours conduit par une houlette, tenuë de la main d’un si rare personnage que vous : mais considerez que vous avez bien un autre troupeau à regir. Vous avez vos pensees amoureuses qu’il faut mener paistre continuellement, et vous ne devez pas vous esloigner de ce lieu cy qui leur est plus propre que le lieu où vous desirez aller, pource que vous estes plus proche de Charite. Ha ! Dieu que tu es elegant, dit Lysis, je voudrois qu’il m’eust cousté tout l’argent que je possede et avoir eu ta pensee. Que n’est elle venuë dans mon esprit, aussi bien que dans le tien, puisqu’elle me concerne entierement ? J’en auray du regret toute ma vie. Pour remedier à mon infortune, gentil Philiris, je te prie autant que je te peus prier, fay moy un don de cette belle et nompareille pensee. Elle est fort vulgaire, repartit Philiris, neantmoins si vous la desirez, elle est bien à vostre commandement, et toutes celles que je pourray avoir d’icy à un mois. Je te remercie tres-humblement de ta bonne volonté, dit Lysis, je songe que pour à cette heure cy, il n’est pas de la bien-seance que je prenne cette pensee, car il faudroit que cela se fist en secret. Il y a icy tant de monde qui nous entend, que lors que je croirois avoir quelque chose et avoir fait une bonne acquisition, je serois tout estonné que je n’aurois rien du tout, et que l’on feroit courir un bruit que la marchandise que j’estallerois t’apartiendroit. Comment entendez vous tout cecy ? Dit Fontenay, estes vous de ces gens là qui font commerce de pensees ? En à t’on estallé cette annee cy dans une boutique de la foire sainct Germain ? Je te dy encore que cela ne se vend pas publiquement, reprit Lysis, mais apren neantmoins qu’il s’en faict traffic en toutes façons. L’on en achepte, l’on en preste, et l’on en trocque, et je diray bien qu’il y a tel qui en a affaire pour quelque chose pressee, comme pour quelque balet que l’on doit danser le lendemain, lequel voudroit en pouvoir trouver à emprunter à gros interests sur la place du change. Je ne sçay pourquoy les notaires n’ont point cét avis de nous en faire trouver ; ils y gaigneroient beaucoup. Il me semble que l’on en desrobe bien aussi quelquefois, dit Clarimond, et un certain autheur en ayant perdu une que l’on luy avoit volee comme il passoit la nuict sur le pont neuf ayant son sac aux conceptions sous le bras, tous ses amys allerent l’un apres l’autre le consoler en son affliction. Enfin

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comme il a ttend tous les jours les pensees a l’affust, il fit si bonne chasse qu’il oublia sa premiere perte. Quand à moy je vous diray bien que lors qu’il m’arrive un semblable accident, il ne me faut point aller querir des peres capucins pour me tirer du desespoir. Je suis si liberal de cette marchandise de pensees que j’en fay largesse à tout le monde. Toutesfois je reproche souvent le larcin modestement à ceux qui l’ont commis : comme par exemple un certain poëte ayant desrobé une pensee dedans mon banquet des dieux, dont l’on a faict plusieurs coppies, je ne me pûs tenir de dire en voyant ses vers, il y a quelque chose de semblable à cela dedans mon livre. Si est-ce, me respondit on, que le poëte asseure bien qu’il ne vous l’a pas dérobé. Vrayement non, ce dis-je, il ne me l’a pas desrobé, car prenez la peine de regarder dans le banquet des dieux, vous l’y trouverez encore. Que voila qui est bon ! Que voila qui est subtil, s’escria Hircan, que cette rencontre est naïve ! Je meure si j’en ouy jamais une pareille, et si tous les apophtegmes d’Erasme ne sont au dessous de cecy. La gentillesse qui est en cette repartie vient de ce qu’ordinairement les choses qui n’ont point esté desrobees sont encore en leur place, mais qu’au contraire de la maxime generalle si cette pensee est en son lieu, c’est signe qu’elle a esté desrobee. L’on peut dire que cela est fort estrange : mais certes un homme qui parle de la perte d’une pensee avec une autre si belle pensee, ne sera jamais à plaindre, et il invite les larrons à le venir desrober encore. J’avoüe que Clarimond à fort bien rencontré en cela, dit Lysis, aussi ne suis je pas si injuste que je ne croye qu’il a fort bon esprit quand il veut, et qu’il ne tient qu’à luy qu’il ne quite les erreurs qui le possedent. Tout cela est bon, dit Philiris, mais que l’on me laisse aussi parler sur le subject des larrons de pensees. Je me trouvay il y a quelque temps en une compagnie où un poëte qui faisoit fort du suffisant, me disoit, je tasche d’avoir deux choses qui ne se rencontrent guere ensemble, la jeunesse et la continence. Alors me souvenant que j’avois veu cette pensee, en un certain autheur du temps, que je veux appeller Saluste, je luy respondy ; vous me pardonnerez, ces deux choses se trouverront en Saluste aussi bien qu’en vous. Vous entendez bien que je voulois plustost dire que la mesme pensee se trouvoit en cét autre autheur, que non pas la continence ny la jeunesse. Cela estoit fort couvertement et fort subtilement dit, repartit Lysis, je ne me lasserois jamais d’ouyr de si belles choses. Il faut donc que vous demeuriez ceans, dit Hircan, afin de jouyr de la douce conversation de ceux qui y sont. N’estes vous pas desja tout persuadé. Berger, dit Philiris, voyez qu’il n’y a plus moyen de partir ; il est trop tard. La nuict voulant tenir son empire à son tour à fait venir une armee de nuages espais qui font fuyr la lumiere. Les grands vents qui soufflent maintenant

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semblent les chasser comme s’ils estoient des sergens de bande. Le dieu du sommeil avec sa compagnie de songes, tient l’arriere garde, et n’estant armé que de pavots, il espere neantmoins de vaincre tout le monde. Que voyla de belles imaginations, dit Lysis, j’en suis charmé, je l’avouë. C’est icy dedans que je veux estre vaincu par le sommeil. Apres qu’il eut dit cela l’on luy donna un lict à part et à Carmelin aussi, tellement qu’ils dormirent fort à leur aise. Ils ne furent pas si tost esveillez le lendemain au matin que l’on les vint avertir qu’Oronte les avoit envoyé prier de disner avec toute la bande pastoralle, et il entra mesme un laquais dans leur chambre qui leur en fit le message. Lysis ne sçavoit s’il devoit promettre ou refuser, pource qu’il ne luy sembloit pas à propos de se resjouyr tant que Charite luy seroit rigoureuse : mais considerant d’ailleurs que s’il la vouloit fleschir il se faloit bien presenter à elle, il ne voulut pas fuyr l’occasion de se trouver en la maison où elle demeuroit, joint qu’il craignoit de se rendre odieux à ses compagnons bergers s’il quitoit leur compagnie. Il promit donc au laquais qu’il iroit disner chez Oronte et Hircan et les bergers vinrent incontinent apres remplir sa chambre, l’entretenant de diverses choses pour se donner du plaisir. Il n’y avoit que Meliante qui semblast triste. Il s’estoit retiré en un coin où il tiroit de si grands soupirs du profond de son estomac, qu’il sembloit que l’on entendist les soufflets d’une forge. Carmelin qui estoit d’une humeur fort pitoyable s’en avisa le premier, et luy parla de cette sorte. Ne refuse point de dire ce que tu as, brave berger, sens tu quelque mal de coste ou quelque mal de dents qui t’oblige à te plaindre, ou bien si c’est que l’on va porter en terre tous tes parens et amys ? Si tu m’aprens la cause de ton dueil, tu te peus bien asseurer que tu as trouvé un homme qui en vaut quatre en ce qui est de secourir les affligez. Il est bien vray que tu me peus beaucoup servir, ô secourable et genereux Carmelin, respondit Meliante, c’est pourquoy il ne faut point que je te cele que c’est ton maistre qui est cause de ma douleur. Ha ! Mon maistre, venez icy, s’escria alors Carmelin, voulez vous laisser languir un miserable qui implore vostre secours ? Lysis se tourna vers luy ayant ouy sa voix, et voyant que Meliante ne faisoit tousjours que soupirer, il luy dit, he ! Qu’as tu donc, berger, que tu ne te resjouys pas comme les autres ? He comment voulez vous que je me resjouysse, moy miserable, dont l’on ne tient compte, respondit Meliante. Les autres trouvent du secours aupres de vous, et moy je n’en trouve point, encore que j’en aye tant de besoin pour tirer ma maistresse de captivité. L’on m’a oublié, et l’on n’a point parlé de m’assister depuis que mon histoire à esté racontee. Il est vray que nous avons tort dit Hircan, et vous Lysis, vous n’estes pas le moins coulpable, car

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ayant ouy dire que le berger françois doit delivrer Panphilie de la prison enchantee, vous deviez vous enquerir si ce n’estoit point de vous que l’on vouloit parler. Or maintenant je vous averty qu’il ne faut songer à pas un autre berger que vous, car en nommant seulement le berger françois, comme par excellence, l’on ne peut douter que l’on ne parle du plus illustre berger qui soit en cette contree. Quand cela ne seroit point visible comme cela est, ma science profonde me feroit bien connoistre que c’est vous, ô Lysis, qui devez rendre à Meliante sa Panphilie par vostre force incomparable. Vous ferez ce que les plus invincibles chevaliers ne sçauroient faire, et vos armes mettront à bas l’orgueil des monstres et des demons. Je vous ay tousjours crû autant que l’oracle d’un dieu, sacré magicien repartit Lysis, et neantmoins il faut que je vous avoüe que je suis maintenant en doute si vous dictes verité ou non : car quelle aparence y a t’il que je face de grands exploicts d’armes, et que je prenne une forteresse gardee par des monstres et des demons, moy qui sçays mieux conduire des brebis que des soldats, et qui jamais ne veux combattre contre personne si ce n’est à qui dira de plus belles et de plus amoureuses chansons, ou à qui donnera de plus savoureux baisers ? Que l’incredulité soit surmontee (dit Hircan avecque le geste d’un insensé.) il viendra le jour que la colombe sera couverte des plumes d’un aigle et qu’elle destruira les faucons. Le paletot rustique sera changé en cuirasse militaire, l’escharpe de la pannetiere en un baudrier d’espee, et la houlette en une demye picque. Que les sages adjoustent foy à de si veritables choses et principalement que Meliante cesse de soupirer, car ce sera pour son sujet que se feront les miracles. Chacun admira la prophetie du magicien, et Lysis entre autres se donna bien de la peine pour en trouver la vraye explication. Il pria Hircan de la luy aprendre, mais il luy respondit qu’il n’estoit pas encore temps qu’il la sceust, et que cependant il faloit qu’il se resjouyst sans y songer. Tous les bergers l’inviterent là dessus à ne point troubler son esprit par aucune fascheuse pensee, et voyant mesme que Meliante n’estoit plus triste, il crût qu’il ne le devoit pas estre non plus, et qu’il trouvoit de grands presages d’une prosperité future. Carmelin songeant à tout ce qui s’estoit passe, s’imaginoit que puis que son maistre estoit destiné à delivrer de prison la maistresse de Meliante, il faudroit qu’il fist de grands voyages, et que possible le voudroit il mener avec luy, à quoy il ne sçavoit s’il devoit consentir, et sur cette incertitude de l’avenir, il avoit plusieurs belles pensees touchant la vie qu’il meneroit en ces pays esloignez, de sorte qu’il ne se pût tenir de dire à Lysis, mon maistre, faites moy une faveur, aprenez moy si lors que Meliante sera de retour en sa patrie, il sera encore berger, et si vous le seriez aussi, s’il arrivoit

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que vous y allassiez avec luy. Ne doute point que nous ne le fussions, respondit Lysis. Mais ce n’est pas tout, reprit Carmelin, garderiez vous bien les moutons de ce païs là ? Ils ont possible d’autres coustumes qu’en France, et puis je croy qu’ils beellent en langage estranger ; vous n’y pourriez rien entendre. Chacun se prit à rire de l’imagination de Carmelin : mais son maistre luy remonstra que le langage des animaux ne s’entendoit non plus en un païs qu’en l’autre, et qu’il n’avoit esté permis de l’entendre qu’à quelques magiciens dont le nombre n’estoit gueres grand. L’on ne sçayt si Carmelin avoit fait sa demande par malice où par naïveté : c’est une chose dont l’on n’a pû estre esclaircy à cause de ſon eſprit qui paſſoit quelquefois de la ſubtilité à la niayſerie. Apres qu’il eut tenu quelques diſcours ſemblables au premier, l’heure de diſner eſtant venuë, Hircan & ceux de ſa bande s’en allerent tous ioyeuſement trouuer Oronte, menant auſſi avec eux la bergere Amarylle & ſa ſeruante Lisette.


Fin du huictieſme liure.