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Librairie Payot & Cie (p. 14-16).

RAMPER

La guerre apporte partout des surprises. C’est ainsi que vient d’éclore sous son souffle ardent une nouvelle série d’exercices auxquels nul ne songeait et qui devront désormais figurer dans la liste de ceux concourant au sauvetage. La « reptation » (le mot lui-même est presque neuf et écorche encore un peu nos lèvres) a reçu autour des tranchées tant d’applications heureuses et imprévues qu’on ne saurait refuser droit de cité à l’effort qu’elle représente. Je l’introduis ici, à son rang, dans la gymnastique utilitaire, ne pouvant toutefois l’étudier que de façon rapide et hésitante parce que je n’ai pas eu l’occasion d’en approfondir personnellement les arcanes.

Les exercices de reptation peuvent se diviser en deux catégories distinctes selon que le corps est simplement courbé ou plié — ou bien selon qu’il est allongé horizontalement. Dans le premier cas, le rampeur n’est en contact avec le sol que par les pieds, les mains, les genoux ; dans le second, il l’est par le corps tout entier. Il n’y a pas de difficulté véritable à vaincre pour marcher, même à une allure un peu rapide, le dos courbé, et courbé à un point suffisant pour que les mains en viennent à toucher terre. Il y a simplement une accoutumance à créer, l’accoutumance d’une position incommode et peu naturelle. La difficulté naît lorsque l’allongement horizontal vient annihiler de façon absolue le mode de progression pour lequel nous sommes faits et y substituer une progression dans laquelle les coudes et le bout des pieds, ou les talons si l’on est sur le dos, vont tenir les rôles principaux.

Et supposons qu’alors, soit les bras, soit les jambes, se trouvent immobilisés, ce ne seront plus les coudes et le bout des pieds, mais les coudes ou le bout des pieds qui actionneront le mouvement. La difficulté sera portée à son comble. À remarquer que, dans le cas où les coudes ne jouent plus librement, l’épaule entre en jeu de façon extrêmement vigoureuse.

Rien de plus aisé à démêler que ces divers cas. Essayez de passer sous une table, sous un fauteuil, sous un lit, à travers un de ces grands tuyaux de fonte qui assurent la coulée souterraine des eaux captées et vous trouverez l’occasion d’expériences variées conformes aux indications qui précèdent. Essayez ces « reptations » sur le dos et sur le ventre, voire de côté, en avant, puis à reculons… C’est tout un domaine à explorer et l’utilité n’en est guère discutable.

L’agrément l’est davantage. On se heurte, on se salit, on s’écorche… sans parler de la répugnance nerveuse qui se manifeste lorsque l’homme se sent enfermé, pressuré entre des parois étroites comme celles de ce tuyau dont j’évoquais la cauchemaresque silhouette. Par là même que ces exercices manquent d’attrait — ne procurant que celui de l’obstacle surmonté — il vaut de s’y adonner.

Nos jeunes gens ne le feront pas individuellement. Ce serait vain d’y compter. Que l’on profite donc du travail d’ensemble pour les initier à la reptation. Déjà ils ont appris ainsi cette chose qui paraît si simple et qui, l’enfance écoulée, semble devenir très compliquée : se jeter à terre, s’y jeter rapidement, brusquement, sans hésitation ni crainte. Il y faut de la volonté et de l’habitude. Les exercices d’ensemble, pour peu qu’ils soient un peu virilement commandés, enseignent cet art. Que l’on ne s’arrête donc pas en route. Une fois à terre, au lieu de se borner à d’anodins mouvements dits de « plancher », qu’on fasse de la reptation.

Les parents, eux, vont maudire cette innovation parce que les vêtements de leur progéniture y écoperont rapidement. Mais quoi ! si le garçon, une fois sur le front, rampe jusqu’à la tranchée ennemie pour y cueillir une citation à l’ordre du jour et est assez habile pour revenir de même en garant sa peau de tout dommage, ils ne regretteront pas les déchirures de ses pantalons d’adolescent.