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Traduction par Jules Besse.
Ernest Leroux (p. 7-78).


I



La doctrine que la parole peut formuler n’est pas la doctrine définitive.

Le nom qu’on vient à bout d’articuler n’est pas définitivement le Nom.

Le principe du Ciel et le principe de la Terre gardent l’anonymat.

À nommer le principe des choses mère des dix mille êtres voilà à quoi tout essai de nommer le principe des choses aboutit.

Voilà pourquoi la norme c’est le Non-désir de percer tout ce mystère. Voilà pourquoi la norme c’est d’aspirer à constater que l’on n’a des choses qu’une vision bornée.

Le mystère et les bornes de l’esprit ont fait leur apparition ensemble ; et depuis, unanimement, on n’a fait que proclamer difficile à connaître, de plus en plus difficile à connaître la porte par où l’on pourrait s’échapper du mystérieux.


II



Du jour où dans le monde on sut qu’il est beau de travailler dans le beau on vit le laid apparaître.

Du jour où dans le monde on sut exceller dans les agissements du bien et dans ses pratiques le mal fit son apparition.

Voilà pourquoi l’être et le non être sont produit l’un de l’autre. Voilà pourquoi le difficile fait le succès du facile et pourquoi du difficile le facile fait le succès. Voilà pourquoi le long et le court se doivent leur forme relative. Voilà pourquoi le haut et le bas se doivent leur position inverse. Voilà pourquoi les sons aigus et graves se doivent leur existence relative. Voilà pourquoi s’ensuivent l’un de l’autre ce qui est de première importance et ce qui pour l’importance ne semble venir qu’après.

Voilà pourquoi les saints s’en tiennent pour toute occupation au Non-agir. Voilà pourquoi les saints font consister toutes leurs instructions dans le silence. À l’heure où tous les hommes se lèvent, c’est l’heure du Non-agir qui commence pour les saints. Ils vivent et n’ont pas l’air de se douter qu’ils vivent. Ils ont une occupation et ne croient pas au mérite de ce qu’ils font. Ils sont bons à tout sans être autrement fixés sur quoi que ce soit. Ils ne sont que cela : des hommes nullement fixés sur quoi que ce soit.

Voilà pourquoi les saints ne quittent pour ainsi dire pas leur endroit[1].


III



En n’exaltant pas les sages, on prévient dans le peuple l’esprit d’émulation et de dispute.

En n’attachant aucun prix aux biens d’une acquisition difficile on prévient dans le peuple les agissements de la friponnerie.

En n’apercevant autour de soi rien qui puisse être l’objet d’un désir on prévient dans le peuple le vague à l’âme.

Voilà pourquoi, quand les saints gouvernent, le principe directeur de leur gouvernement c’est de faire des esprits vides et d’emplir des ventres, de détendre les volontés et de fortifier les os.

Voilà pourquoi ils tiennent la main à ce que le peuple ne sache rien et ne désire rien.

Voilà pourquoi ils tiennent la main à ce que ceux qui savent n’osent pas agir.

Voilà pourquoi eux-mêmes pratiquent le Non-agir et pourquoi dans l’état dès lors tout va bien.


IV



La Doctrine c’est le vide ; et pourtant à la pratiquer je doute qu’elle soit jamais assez vide.

Pour être plus profondément vide je m’identifie aux types ancestraux de l’humanité, j’émousse toutes les pointes de mon esprit, je tâche d’obtenir que rien ne me rattache plus à rien, je modère jusqu’à n’être plus qu’une faible lueur mes lumières, je m’identifie à la poussière.

Pour être plus profondément vide je ressemble à quelqu’un qui douterait s’il est encore en vie. Je ne sais plus de qui je suis le fils. Il me semble que j’existais déjà avant les légendaires empereurs.


V



Le point de vue du Ciel et de la Terre n’a rien du point de vue humain : tout leur semble avoir l’importance d’un roquet ou d’un fétu.

Le point de vue des saints n’a rien du point de vue humain : à leur estime, les cent familles[2] ne sont ni au-dessus ni au-dessous d’un fétu ou d’un roquet.

Au milieu des mondes, les saints se font l’effet d’être un soufflet de forge, un soufflet vide et pourtant inépuisable dont le rendement s’accélère avec le mouvement.

Au milieu des mondes les saints ont l’impression de parler beaucoup, de vivre clair-semés dans la détresse d’esprit la plus grande ; au milieu des mondes les saints n’ont aucune idée de garder le juste milieu[3].


VI



Le revenant de la vallée n’est pas près de mourir. Ces autres revenants qu’on a nommés la mystérieuse femelle[4] et sa porte mystérieuse, ces autres revenants qu’on a nommés les fondements du Ciel et de la Terre font plutôt l’effet d’être permanents.

Et pourtant leurs agissements ne nécessitent ni application ni fatigue.


VII



Le Ciel et la Terre ont la durée. Ce qui rend possible cette durée, c’est l’esprit d’impersonnalité et de Non-initiative de la Terre et du Ciel. Ainsi s’explique la possibilité d’une pareille durée.

Ainsi s’explique-t-on que la vie des saints, pourtant préférable à tant d’autres vies, soit la dernière chose dont ils aient cure. Ainsi s’explique-t-on que la vie des saints qui sont pourtant des hommes bien conservés puisse leur être quelque chose de si complétement étranger.

N’est-ce pas parce que les saints ne poursuivent aucun but particulier ? voilà pourquoi le succès est leur signe particulier.


VIII



L’idéal ce serait d’exceller à tout comme l’eau.

L’eau excelle à rendre d’innombrables services à tout ce qui existe sans y être stimulée par rien. La pensée que l’eau pourrait leur manquer est odieuse aux hommes. Aussi s’en faut-il de peu que l’eau ne mette les hommes sur la voie.

Sans y être stimulée par rien, à la maison l’eau excelle, à ses agissements souterrains l’eau excelle, à s’écouler en fontaines elle excelle, à exprimer la compassion[5] elle excelle, à l’élaboration de la parole[6] elle excelle, à témoigner de la lourdeur de l’impôt et de la corvée[7] elle excelle, à des besognes de toutes sortes elle excelle, pas un moteur comme elle n’excelle. Voilà pourquoi dans son cas nul ne s’avise de trouver de l’extraordinaire et du merveilleux.


IX



« L’application même parfaite ne vaut pas le détachement de tout » tel est l’enseignement de cette Doctrine du ciel.

« À enquêter sur les choses et à y être ardent ne pas persévérer longtemps » tel est l’enseignement de cette Doctrine du ciel.

« Être incapable de conserver une maison, d’or et de jade fût-elle pleine » tel est l’enseignement de cette Doctrine du ciel.

« Quand même la fortune aurait une origine honorable dont l’on puisse s’enorgueillir, de soi-même laisser cette calamité » tel est l’enseignement de cette Doctrine du ciel.

« Dès qu’on sent progresser son mérite et son génie, enrayer » tel est l’enseignement de cette Doctrine du ciel.


X



S’ils veulent que leur âme, capable de grands desseins, en contienne au moins un, oh ! qu’ils soient d’abord capables de ne tenir à aucun de leurs desseins ![8]

S’ils veulent être dans toute l’acception du mot des hommes, oh ! qu’ils soient d’abord capables de ressembler pour la simplicité de l’esprit à un nouveau-né !

S’ils veulent être nets, oh ! que ces profonds docteurs soient d’abord capables de concevoir le Non-défaut !

Si ces princes veulent aimer leurs peuples et bien gouverner leurs royaumes, oh ! qu’ils soient d’abord capables de s’en tenir au Non-agir !

S’ils veulent voir s’ouvrir et se fermer la porte du Ciel, oh ! qu’ils soient d’abord capables comme les femelles de ne se livrer qu’à un minimum d’action !

S’ils veulent avoir une idée claire des Quatre Communications, oh ! qu’ils soient d’abord capables de s’en tenir au Non-savoir !

Qu’ils ne vivent que pour se nourrir ! Oh ! qu’ils vivent et n’aient pas l’air de se douter qu’ils vivent ! Oh ! qu’ils aient une occupation et ne croient pas à ce qu’ils font ! Oh ! qu’ils trouvent le moyen d’être des hommes d’état éminents sans jamais faire acte de gouvernement !

Oh ! comme alors il pourrait être question de leur vertu profonde !


XI



Les trente rais d’un moyeu, nul ne les voit agir ; et le char roule.

La glaise pétrie pour en faire un vase, nul ne la voit agir ; et le vase s’emplit.

Les murs percés de portes et de fenêtres qui composent une maison, nul ne les voit agir ; et la maison est d’un excellent usage.

Voilà pourquoi, alors que les agissements sont réputés utiles, c’est le Non-agir qui devrait être regardé comme bon.


XII



En s’adonnant aux cinq couleurs[9] les hommes surent que beaucoup d’entre eux ont la vue faible.

En s’adonnant aux cinq tons[10] les hommes surent que beaucoup d’entre eux sont durs d’oreille.

En s’adonnant aux cinq saveurs[11] les hommes surent que beaucoup d’entre eux sont gloutons.

En s’adonnant à la chasse à courre et à tir les hommes surent que dans beaucoup d’entre eux la cruauté se développe.

En s’adonnant à l’acquisition difficultueuse des biens de ce monde, les hommes surent de combien d’obstacles leur route sur terre est semée.

Voilà pourquoi le plus grand agissement que les saints se permettent c’est de prendre du ventre.

Voilà pourquoi leur parti pris de ne pas agir s’étend jusqu’à ne pas écarquiller les yeux.

Voilà pourquoi les saints, évitant de s’adonner à ce que j’ai dit, se règlent sur ce que je vais dire.


XIII



Dès qu’il y eut des honneurs, la bonne impression produite fut égale à l’abjection causée.

Dès qu’on estima plus particulièrement quelqu’un, le désir d’être quelqu’un ressembla à une grande inquiétude d’esprit.

Sur ces deux points je m’explique : la conséquence pratique des honneurs c’est la bassesse d’âme. Le cœur bat aux hommes qui en obtiennent. Les hommes à qui les honneurs échappent ressemblent à des chiens battus.

À l’origine de nos grandes inquiétudes d’esprit, il y a le désir d’être quelqu’un. S’il nous était indifférent d’être ou de ne pas être quelqu’un, de quoi nous verrait-on nous soucier ?

Voilà pourquoi à l’homme qui est aussi étranger au gouvernement de lui-même qu’au gouvernement de l’empire on peut confier l’empire.

Voilà pourquoi à l’homme qui n’aime pas plus s’occuper de l’empire que de lui-même le soin de l’empire doit être confié.


XIV



L’homme qui regarde tout sans tenir à voir quoi que ce soit, un grand homme c’est ainsi qu’il faut le nommer.

L’homme qui écoute tout sans tenir à entendre quoi que ce soit, un homme rare c’est ainsi qu’on peut le qualifier.

L’homme qui prend tout sans tenir à prendre quoi que ce soit, son nom est l’homme subtil.

À l’esprit de ces trois hommes-là il ne peut venir de se demander le pourquoi des choses.

Voilà pourquoi, dussent-ils ne se livrer qu’à un agissement unique, leur état d’esprit est le trouble d’esprit. Ce dont ils font le plus de cas est l’obscurantisme. Ce dont ils font le moins de cas est l’instruction obligatoire.

À aucun moment de leur vie il n’est possible de leur assigner un nom. Continuellement ils en reviennent à la Non-affaire. Leur conversation est ce qu’on pourrait appeler le symbole de l’imprécision et de ce qui ne ressemble à rien. Ce qu’ils disent est ou vague ou incompréhensible. Placés devant quelque chose, ils n’ont pas la prétention d’en connaître l’endroit. Mis derrière cette chose, ils n’ont pas davantage la prétention d’en connaître l’envers. S’ils donnent quelque attention à cette Doctrine des anciens, c’est pour contrecarrer l’idée qu’en pourraient avoir leurs contemporains. Les plus capables arrivent à se mettre dans la tête une antiquité rudimentaire. Arrivés à ce point de la Doctrine, ils déclarent qu’on ne saurait aller plus loin.


XV



Ceux des anciens qui excellaient à pratiquer cette Doctrine étaient de fort minces personnages, plutôt énigmatiques et à entendre malaisés.

Rien de profond n’arrivait à se graver dans leur mémoire. Eux seuls étaient capables de ne se souvenir de rien.

Voilà pourquoi il convient d’encourager nos contemporains à se faire au moins une idée de ce qu’étaient ces précurseurs.

Incertains, ces précurseurs l’étaient comme la glace d’un cours d’eau qu’on traverse en hiver.

Indécis, ces précurseurs l’étaient comme un homme qui aurait à parer les coups de quatre de ses voisins, un l’attaquant de front, le second à droite, le troisième à gauche et le quatrième par derrière.

Pour la tenue ces précurseurs ressemblaient à des forains.

Disparaissant d’ici-bas, ces précurseurs s’en allaient sans laisser plus de traces que les neiges d’antan.

Appliqués à quelque chose et désireux de s’expliquer les choses, ces précurseurs l’étaient comme des têtes de bois.

Lumineux, ces précurseurs l’étaient comme une caverne.

Embrouillés dans leurs explications, ces précurseurs l’étaient comme le dernier des crétins.

Qui, sinon ces précurseurs, aurait pu avoir l’esprit troublé au point d’être obligé de garder la chambre ? Qui, sinon ces précurseurs, aurait été capable de repos au point de ne mettre aucune hâte à vivre et de garder indéfiniment le lit ?

Ceux des anciens qui se mettaient dans la tête la Doctrine ne désiraient pas s’en bourrer la cervelle. Ils n’étaient que cela : des hommes dont la tête n’est bourrée de rien.

Voilà pourquoi ils avaient assez d’esprit pour ne pas s’exagérer leur importance et pour ne pas s’obstiner à rénover la perfection ici-bas[12].


XVI



La perfection ce serait, tout en observant un quiétisme intensif, d’être vide de toute idée.

Les dix mille êtres sont semblablement fabriqués : j’ai donc le moyen de montrer par mon exemple à quoi ils doivent toujours en revenir.

Les dix mille êtres en reviennent toujours à une pratique fondamentale. Des dix mille êtres qui en reviennent toujours à leur pratique fondamentale on peut dire qu’ils pratiquent le quiétisme. Du quiétisme on peut dire qu’il est l’ordre réitéré du Ciel. De cet ordre réitéré du Ciel on peut dire qu’il est l’ordre définitif du Ciel.

L’homme qui connaît cet ordre définitif du Ciel peut être dit éclairé. L’homme qui ne connaît pas cet ordre définitif du Ciel est désordonné, agité et malheureux. L’homme qui connaît cet ordre définitif du Ciel est magnanime. Étant magnanime, il peut dès lors être prince. L’homme qui connaît cet ordre définitif du Ciel, s’il est prince, peut dès lors être roi. S’il est roi, il peut dès lors être l’associé du Ciel. Étant l’associé du Ciel, il peut dès lors en pratiquer la Doctrine. Pratiquant la Doctrine du Ciel, il peut dès lors vivre vieux. L’homme qui connaît cet ordre définitif du Ciel en se sentant mourir n’a pas la sensation d’un danger.


XVII



À l’origine, il y eut des hommes qui se connurent des supérieurs et des inférieurs.

En suite de quoi supérieurs et intérieurs s’aimèrent.

Puis supérieurs et inférieurs se louèrent.

Puis supérieurs et inférieurs se craignirent.

Puis supérieurs et inférieurs se regardèrent de travers.

Dès qu’à la parole donnée s’ajoutèrent des gages, les hommes se manquèrent de parole.

Qu’il semble loin de nous ce noble langage : « La corvée terminée ou la corvée continuant, que les cent familles disent Nous y viendrions de nous mêmes ! »


XVIII



De la grande Doctrine on tomba dans la charité et dans la justice.

Quand la prudence et la perspicacité sortirent de l’ombre, on vit apparaître l’hypocrisie.

Quand les six degrés de parenté se chamaillèrent, on vit poindre la piété filiale et l’amour conscient des parents pour leurs enfants.

Quand le trouble d’esprit et l’anarchie se mirent dans les familles du royaume, on vit apparaître la fidélité des sujets.


XIX



De la sagesse et de la prudence le peuple ne fait qu’un saut aux gains de cent pour cent.

Au sortir de la charité et de la justice, le peuple a vite fait de récidiver dans la piété filiale et dans l’amour conscient des parents pour leurs enfants.

De l’habileté et de l’ingéniosité le peuple passe avec aisance à la friponnerie et au brigandage.

On n’a jamais vu apparaître la sagesse, la prudence, la charité, la justice, la piété filiale et l’amour conscient des parents pour leurs enfants, sans constater en même temps leur très suffisante contre-partie : beaucoup d’âpreté au gain, de ruse, de brigandage et de friponnerie.

Voilà pourquoi il faudrait faire en sorte que le peuple, conservant sa tête de bois, s’en tînt à son esprit simplet, n’eut tout au plus qu’une demi-douzaine d’idées personnelles et ne s’attachât qu’à n’avoir un minimum de désir.


XX



Si l’homme renonçait à en savoir plus long, il s’épargnerait bien des chagrins.

Quelle misérable chose que la nuance qu’il s’imagine trouver entre deux particules ! Ceux qui excellent à l’étude et à ses pratiques, comme ils sont près d’y répugner !

Cette étude que tant d’hommes craignent tant, il est impossible que sans raison ils la craignent.

Même vieux, l’homme qui étudie n’a jamais fini d’apprendre. Toujours les hommes ont l’air de s’amuser comme quelqu’un qui se résout à faire un gros sacrifice ou comme quelqu’un qui gravit une tour interminable au printemps.

Moi, je ne suis que cela : une vanité. Je suis celui de qui l’on ne tire encore aucun indice pour pronostiquer de lui quoi que ce soit.

Je suis comme le nouveau-né qui n’a pas encore souri à sa mère.

Je passe tout mon temps en voiture et je laisse l’impression de quelqu’un qui n’aurait aucune idée du lieu où il va.

Tous les hommes ont du superflu. J’arrive seulement à me faire l’effet de quelqu’un qui a tout perdu.

Quel ignorant je suis ! Quel chaos dans mon esprit !

Le premier venu est extrêmement brillant. Moi, je ne suis que cela : enténébré.

Tous les hommes sont des intellectuels. Je ne suis qu’extrêmement stupide.

Ballotté je le suis comme par la mer. Emporté je le suis comme par un tourbillon, avec la sensation de n’avoir jamais rien de solide sous les pieds.

Tous les hommes trouvent le moyen de se pousser à quelque chose. Je ne suis qu’un pauvre homme rebelle à toute culture et je n’arrive à la considération par rien.

Je n’aspire qu’à être le contraire de ce que désirent être les hommes tout en faisant honneur à ma nourrice.


XXI



L’impression du vide, telle est l’impression que doit laisser la vertu. Et cette impression est à elle seule toute la Doctrine. C’est ce qui ressort de tout ce qui suit :

Pour toute affaire et pour tout agissement la Doctrine ne demande à un adepte que d’être distrait et d’être hébété.

Oh ! qu’il est hébété ! oh ! qu’il est distrait ! En lui la distraction et l’hébétude ont leur symbole.

Oh ! qu’il est distrait ! oh ! qu’il est hébété ! L’hébétude et la distraction c’est pour lui la grande affaire.

Dans quelle solitude il est ! Et dans quelles ténèbres il vit ! Les ténèbres et la solitude se partagent ce qu’il y a de meilleur en lui.

À l’heure où ce qu’il y a de meilleur en lui se montre, s’il croit à quelque chose il le garde pour lui.

D’hommes pareils à cet homme-là pas un dont le nom ait mérité à raison d’une enquête sur l’homme de passer de l’antiquité jusqu’à nous.

Comment sais-je donc à quoi m’en tenir sur les hommes ? en me pénétrant de ce qui suit.


XXII



Si l’homme laisse voir un grand malaise, il est parfait. S’il est déprimé, il est franc. Si c’est un songe-creux, il jouit de la plénitude de ses facultés. S’il n’a aucune importance, c’est un homme remis à neuf. S’il est insignifiant, il touche au but. S’il se croit quelque chose, il nourrit une grande illusion.

Voilà pourquoi les saints, n’ayant sur la conscience tout au plus qu’un agissement, donnent le plus bel exemple à l’empire.

Les saints n’ont aucune idée claire d’eux-mêmes. Voilà pourquoi, quand on les voit, c’est un trait de lumière.

Ils ne s’affirment pas comme des êtres exceptionnels. Voilà pourquoi ils sont décoratifs.

Ils ne s’exagèrent pas leur importance. Voilà pourquoi ils rendent le plus signalé des services à leur pays.

Ils n’ont aucune idée de leur mérite. Voilà pourquoi ils atteignent un âge avancé.

Ils sont les seuls dans l’empire à observer la Non-émulation. Voilà pourquoi dans l’empire ils n’ont pas de concurrents sérieux.

Déjà quand les anciens s’entretenaient c’était pour se dire : « Si l’homme laisse voir un grand malaise il est parfait. » Était-ce dans leur bouche une parole futile ?

C’est en quoi ils se perfectionnaient, étaient parfaits et à quoi pourtant ils retournaient.


XXIII



Les paroles de ces ancêtres étaient rares, et c’étaient tout naturellement des choses comme celles ci : « Un coup de vent ne dure pas toute une matinée, une averse ne dure pas toute une journée. Les agissements du Ciel et de la Terre à quoi cela se réduit-il ? Si les agissements du Ciel et de la Terre qui sont fort au-dessus des hommes se réduisent à peu de chose, combien plus l’homme devrait-il s’en tenir à un minimum d’agissements ! »

Voilà pourquoi, avec un minimum d’activité, on se mettait dans la tête la Doctrine, on pratiquait la vertu et l’on arrivait au détachement de tout.

Voilà pourquoi, presque sans agissements, la Doctrine faisait des prosélytes, la vertu trouvait des adeptes et les disciples affluaient au détachement de tout.

Ces ancêtres ne se contentaient pas de dire la vérité : ils n’eurent jamais l’impression de la dire.


XXIV



Ceux qui, se dressant sur la pointe des pieds pour mieux voir, n’adoptent pas cette posture, ceux qui, enfourchant leur monture, en descendent avant qu’elle ait fait un pas, ceux pour qui la contemplation d’eux-mêmes n’est pas un trait de lumière, ceux qui, s’affirmant comme quelque chose, s’affirment plutôt comme des êtres peu décoratifs, ceux qui, amenés à faire leur propre éloge, cherchent en vain quel service signalé ils ont pu rendre à leur pays, ceux qui, amenés à faire leur apologie, n’ayant dit qu’un mot ont déjà fini, ceux-là sont sur la voie de la Doctrine. Si leur bouche vient déjà de fonctionner en émettant un son, ils jugent momentanément superflu qu’elle mange. S’ils viennent de parler, ils jugent tout autre agissement superflu.

La grande affaire pour eux c’est de répugner à la grande affaire.

Voilà pourquoi l’homme qui possède le mieux la Doctrine, c’est l’homme qui s’y montre le moins assidu.


XXV



Il y a une chose qui porte le trouble d’esprit à sa perfection, plus vite née qu’aucune production de la Terre et du Ciel, silencieuse, qu’on élabore à tâtons, une chose dont il est impossible d’apercevoir autre chose que les fondements et qui de l’état de projet ne passe jamais à un autre, une chose qui pour être parfaite doit être mise en pratique sans pourtant jamais être sur le point d’être pratiquée, une chose qui par le minimum d’agissements qu’elle exige pourrait être un modèle partout, une chose que je ne sais trop comment étiqueter.

Pour me faire entendre je l’appelle la Doctrine. Tout mon effort pour la mettre en pratique aboutit à l’appeler grande. Pour m’expliquer qu’elle soit grande, je me dis qu’elle me fuit. Pour m’expliquer qu’elle me fuie, je me dis qu’elle est profonde. Pour m’expliquer qu’elle soit profonde, je me dis qu’elle est peut-être le contraire de l’idée que je m’en fais.

Voilà pourquoi la Doctrine est grande au même titre que le Ciel, la Terre et Celui qui dirige tout.

Dans le monde il y a quatre grandes choses, et pourtant il y a quelque chose de meilleur qu’elles quatre : le quiétisme de Celui qui dirige tout.

L’homme a pour se régler la Terre. La Terre a pour se régler le Ciel. Le Ciel a pour se régler la Doctrine. Et la Doctrine a pour se régler le principe que tout va de soi.


XXVI



Dès qu’on mit la gravité en pratique on commit des légèretés.

Dès qu’un prince pratiqua la maîtrise de soi, il y eut des hurluberlus qui en même temps furent des princes.

Voilà pourquoi, du lever du soleil à son coucher et pour toutes pratiques, les saints évitent de s’adonner à la maîtrise de soi et à la gravité.

Fût-il glorieux, regardé de tous et de loisir, le saint s’en tient à de rapides échanges d’idées tels que : Oui ou Comment cela se peut-il ?

Le saint peut avoir à lui dix mille chars : par le peu d’importance qu’il attache même alors à sa personne, cet homme-là juge du peu d’importance qu’il faut attribuer au gouvernement. Léger, il l’est alors au point d’oublier qu’il a des sujets. Inconsidéré, il l’est alors au point d’oublier qu’il a un prince.


XXVII



L’homme qui excelle à tenir la bonne route, on n’y distingue pas ses traces.

L’homme qui excelle à parler on ne distingue pas s’il fait des fautes ou non en parlant.

L’homme qui excelle à compter, on ne voit pas agir ses bâtonnets[13].

L’homme qui excelle à être un homme fermé, on ne voit pas bien quel verrou il pousse, et la porte qu’il ferme nul ne peut l’ouvrir.

L’homme qui excelle à s’attacher les hommes, les hommes seraient bien en peine de dire par quoi ils lui sont indissolublement attachés.

Voilà pourquoi, même quand les saints, ne quittant pas les égarés d’une semelle, opèrent sauvetage sur sauvetage, même quand les saints, toujours le nez dans quelque affaire, ne cessent d’opérer le sauvetage des affaires les plus désespérées, les saints s’entendent dire : Un peu plus de lumière !

Voilà pourquoi, même quand les bons donnent leurs ordres aux mauvais, même quand les mauvais pourvoient aux besoins des bons, on ne voit pas les mauvais honorer les bons, on ne voit pas les bons aimer les mauvais, et l’on n’arrive pas à y voir clair, dût-on être doué de la perspicacité la plus grande, tout ce qui se passe entre bons et mauvais ayant la réputation d’être essentiellement mystérieux.


XXVIII



Pour donner l’impression de la force garder sa faiblesse.

Pour gouverner les vallées de l’empire[14], invariablement incliner à ne s’attacher à rien et à retourner à la mentalité des tout petits enfants.

Pour donner l’impression de la clarté, continuer à tâtonner dans ses ténèbres.

Pour être donné en exemple à ceux qui gouvernent l’empire, invariablement incliner à ne pas découvrir de faute dans l’humanité et à se rapprocher autant que possible de la nullité.

Pour se faire connaître sous un jour honorable garder le sentiment très net de son abjection.

Pour gouverner les vallées de l’empire invariablement incliner à se montrer un homme insuffisant et à redevenir un simple d’esprit.

C’est à être des simples d’esprit et des inutiles qu’on voit les saints, pourtant ministrables, s’exercer. Mais dès lors les saints peuvent assumer les plus hautes magistratures.

Voilà pourquoi les grands hommes d’état sont ceux qu’on entend et qu’on voit le moins gouverner.


XXIX



L’homme qui serait sur le point d’obtenir l’empire et ne s’en livrerait pas moins à des agissements tendancieux, je ne le vois pas bien obtenant l’empire.

L’empire a des rouages merveilleux et divins qu’on ne voit pas agir. L’homme qui a recours à des agissements gâte ses affaires. L’homme qui s’empare de l’empire le perd.

Voilà pourquoi toute l’action qu’un prétendant puisse se permettre c’est ou de se promener ou de suivre ses partisans ou d’émettre un souffle chaud ou d’émettre un souffle froid ou de bander un arc ou de maigrir ou de se laisser transporter en voiture et en barque ou d’être renversé par une voiture.

Voilà pourquoi on entend dire si souvent aux saints : Pas de zèle, pas de zèle, surtout pas de zèle !


XXX



C’est par la grâce de la Doctrine et non en faisant appel à la force armée que les princes et les ministres qui les secondent consolideront l’empire.

La grande affaire pour les princes et les hommes d’état, c’est l’amour et encore l’amour[15].

Là où des armées ont campé poussent les épines et les ronces. Le goût des grandes armées se paie en années calamiteuses.

L’homme d’état qui par la grâce de la Doctrine est un profond politique arrive à de grands résultats sans qu’on sache comment il arrive à un résultat. C’est un homme timide qui n’a aucun goût pour la spoliation et pour les coups de force. Il arrive à de grands résultats sans croire rendre d’éclatants services à son pays. Il arrive à de grands résultats sans envahir un territoire. Il arrive à de grands résultats sans perdre son air modeste d’antan. Il arrive à de grands résultats sans se satisfaire. Il arrive à de grands résultats sans qu’on sache jamais s’il s’est appliqué à quoi que ce soit.

Sa grande affaire, arrivé dans la force de l’âge, c’est de prendre pour modèles les petits vieux.

Ce qui revient à dire que cet adepte de la Doctrine s’abstient de n’importe quelle espèce de pratiques et qu’il renonce dès l’aube à toute activité.


XXXI



Les armes perfectionnées sont l’instrument de règne d’un mauvais prince. La grande affaire pour un prince c’est d’y répugner.

Voici pourquoi les adeptes de la Doctrine ne s’en tiennent pas à l’emploi des armes perfectionnées :

Dans le protocole des préséances, quand il s’agit de placer des sages, les places en vue sont à gauche. Dans le protocole des préséances, quand il s’agit de placer les empiriques du militarisme, les places en vue sont à droite.

Les armes perfectionnées sont l’outil des mauvais princes. Elles ne sont pas l’outil des sages. Une fois appel fait à la force, fatalement on récidive. Les agités qu’on a faits, on n’a plus le pouvoir de les ramener au calme.

Vaincre des hommes et approuver des pratiques de gouvernement que tout le monde réprouve, c’est proprement se plaire à tuer des hommes. L’homme qui se plaît à tuer des hommes on ne lui permet pas longtemps de se livrer à son penchant dans l’empire.

Dans les cérémonies consacrées aux événements heureux, les places distinguées et en vue sont à gauche. Dans les cérémonies funèbres les places qu’on réserve à la famille sont à droite.

Au cours des obsèques, le général commandant en second devrait occuper la gauche. Le général commandant en chef devrait occuper la droite. Ce qui revient à dire que pour placer le général le plus élevé en grade on devrait avoir égard aux rites funèbres. L’homme qui a tué un très grand nombre d’hommes, sa place indiquée est là où l’on porte le deuil et où l’on pleure avec des sanglots. L’homme qui a combattu et vaincu des hommes, on devrait se conformer aux rites funèbres pour le placer[16].


XXXII



La Doctrine c’est de s’en tenir à la résolution de n’être toujours qu’un fort petit personnage et un simple d’esprit.

Supposé que des roitelets et des principicules osassent songer à l’empire, s’ils s’en tenaient à la résolution de n’être toujours que de fort petits personnages et des simples d’esprit, tous les peuples de l’empire accourraient se soumettre à eux comme à des défenseurs éventuels.

Le temps que le Ciel et la Terre soient d’accord pour produire le phénomène de l’opportune rosée, et, sans que le prince ait à rendre une ordonnance, le peuple s’organiserait.

La première chose à faire c’est de réduire à un minimum l’attrait de la notoriété. Si déjà cet attrait existe, il convient de savoir s’arrêter sur cette pente.

Une fois arrêtés sur la pente de la notoriété, les hommes ne sont plus dangereux.

Pour user d’une comparaison, l’idée qu’il faut prendre de la Doctrine c’est qu’elle ne devrait pas laisser plus de traces dans l’empire que n’en laissent les ruisseaux dans un grand fleuve ou dans l’océan.


XXXIII



Connaître les hommes cela sent déjà sa sagesse.

Se connaître soi-même c’est déjà le fait d’un illuminé.

Surpasser les hommes c’est déjà l’application.

Se surpasser soi-même c’est déjà l’effort.

Savoir de quoi l’on pourrait se contenter c’est déjà rêver d’un magot immense.

Faire l’effort d’un mouvement c’est déjà avoir un but.

Ne pas oublier en quel lieu on est cela sent déjà son vieil homme.

Rêver de laisser après décès quelque trace dans la mémoire des hommes cela sent déjà sa sénilité.


XXXIV



Les plus grands adeptes de la Doctrine sont les hommes que la Doctrine laisse indécis. On les voit prendre à gauche ; mais on a l’impression qu’ils pourraient tout aussi bien aller à droite.

Tout le monde attend d’eux un principe directeur de la vie et ils ne desserrent pas les lèvres.

Leur mérite est accompli sans qu’on sache jamais en quoi consiste ce mérite. Ils nourrissent avec amour tout un peuple et sont aussi peu hommes de gouvernement que possible. Ils sont toujours en train de n’aspirer à rien et de ne pas faire dans le monde plus de bruit que les plus mesquins d’entre les petits.

De toutes parts des multitudes viennent à eux pour être gouvernées, et parmi ceux qui sont aussi peu hommes de gouvernement que possible ils sont ceux qui le sont le moins.

Voilà pourquoi jusqu’à la fin l’aptitude des saints au Non-agir est si grande.

Voilà pourquoi, s’il était permis de dire des saints qu’ils sont perfectibles, c’est par le farniente qu’ils deviennent plus grands.


XXXV



C’est au moment où l’on s’attache le plus fortement aux grands modèles que dans l’empire les grands modèles s’en vont.

C’est quand les grands modèles s’en vont sans que leur disparition soit considérée comme un désastre pour l’empire que le bonheur dans l’empire est également réparti et grand.

C’est quand tous les grands enfants facilement amusés de l’empire sont en liesse à l’idée de s’attabler devant un gâteau de riz que l’étranger qui ordinairement ne fait qu’y passer s’y arrête.

C’est quand on essaie avec des mots de formuler la Doctrine qu’on mesure à quel point sont insipides les mots.

C’est quand les hommes s’avisent d’écarquiller les yeux que leur vue devient insuffisante.

C’est quand les hommes s’avisent d’écouter de toutes leurs oreilles que leur ouïe le devient aussi.

C’est quand les hommes s’avisent d’agir qu’ils n’arrivent à rien.


XXXVI



Si les hommes ne tendaient et n’aspiraient qu’à mettre de l’air dans leurs poumons, conséquemment et nécessairement ils se développeraient.

S’ils ne tendaient et n’aspiraient qu’à être faibles d’esprit, conséquemment et nécessairement ils seraient des gaillards solides.

S’ils ne tendaient et n’aspiraient qu’à cesser leurs agissements, conséquemment et nécessairement ils grandiraient d’autant.

S’ils ne tendaient et n’aspiraient qu’à prendre, conséquemment et nécessairement ils auraient de quoi faire des largesses.

S’ils se sentaient être ce qu’ils appellent Être aussi peu que rien, ce serait pour eux un trait de lumière.

S’ils étaient mous, ils vaincraient le dur.

S’ils étaient faibles, ils vaincraient la force.

Les poissons ne peuvent sans mourir être tirés de leurs abîmes.

Il faut cacher au peuple tout ce qui pourrait alléger son fardeau.


XXXVII



La Doctrine s’en tient à un Non-agir de tous les instants, et n’en est pas moins complètement pratiquée.

Si les rois et les grands feudataires, s’en tenant au Non-agir, mettaient de cette manière en pratique la Doctrine, leurs peuples reviendraient d’eux-mêmes à la norme.

Les peuples une fois revenus à la norme, s’il arrivait que ces hommes remuants s’excitassent de nouveau sur quoi que ce soit, pour les contenir je tenterais de les faire retourner à la simplicité d’esprit d’un homme qui pratique l’anonymat.

Si mes gens, retournés à la simplicité d’esprit d’un homme qui pratique l’anonymat, pouvaient de plus aspirer au Non-désir et y arriver par le farniente, l’empire de lui-même se rectifierait[17].

  1. Peut-être une raillerie. Confucius, zélé propagateur de la philosophie, voyageait beaucoup.
  2. Le peuple chinois.
  3. Confucius le gardait. Encore une raillerie.
  4. Probablement la mère des dix mille êtres. V. chap. I.
  5. Sous forme de larmes.
  6. Sous forme de salive.
  7. Sous forme de sueur.
  8. Le texte de Stan. Julien n’a pas la particule hou qui donne la forme exclamative à tout le chapitre.
  9. C’est-à-dire à la peinture.
  10. C’est-à-dire à la musique.
  11. C’est-à-dire à la gastronomie.
  12. Comme Confucius.
  13. Petites baguettes de bambou qui servaient, paraît-il, pour le calcul.
  14. C. à d. l’empire.
  15. L’amour du peuple vraisemblablement. Mais je n’en jurerais pas.
  16. Il paraît que les généraux chinois étaient réellement placés ainsi. Il m’a semblé que Lao-tseu exprimait des desiderata protocolaires.
  17. L’ouvrage est divisé en 2 livres et en 81 chapitres. Ici finit le 1er livre.