Lamarckiens et Darwiniens/Mimétisme darwinien et mimétisme lamarckien


TROISIÈME PARTIE

mimétisme darwinien
et mimétisme lamarckien




Un être vivant exécute un acte dans un milieu donné ; qu’est-ce que cet acte ? C’est le résultat de l’activité synergique d’un certain nombre de ses éléments constitutifs, sinon de tous ces éléments. La sommation de toutes ces activités élémentaires est spéciale à l’individu considéré ; elle dépend de sa coordination propre ; elle serait différente chez tout autre individu, car l’organisation d’un être est le résultat de trop de facteurs complexes (hérédité et éducation au sens le plus large) et deux animaux ne peuvent être rigoureusement identiques.

Voilà donc, tout d’abord, une part personnelle dans la détermination de l’acte exécuté par l’être que nous observons, mais quel est le point de départ, le stimulus de cet acte ? Un être vivant peut exécuter une infinité d’opérations différentes ; bien plus, deux opérations exécutées successivement par le même être ne peuvent pas être rigoureusement identiques parce qu’elles résultent de trop de facteurs complexes, même quand elles paraissent très simples. Pourquoi, alors, au moment considéré, est-ce précisément cet acte qui s’est produit et non un autre quelconque choisi dans l’infinité des actes possibles à ce moment avec l’organisation présente de l’être ?

La raison de cette détermination est dans le milieu extérieur à l’être.

Un homme, par exemple, est en relation étroite avec le milieu dans lequel il vit d’un très grand nombre de manières. La composition de l’air qu’il respire influe sur la composition du mélange de gaz dissous dans son milieu intérieur ; la température modifie l’état de son système thermo-régulateur ; l’état hygrométrique détermine à la surface de sa peau une évaporation plus ou moins abondante, etc. Voilà pour les conditions générales ; il y a aussi des rapports d’une nature bien plus spéciale : une image exacte d’une partie du milieu se produit au fond de l’œil et impressionne chimiquement les terminaisons nerveuses de la rétine ; les fibres de Corti vibrent dans l’oreille interne et l’unisson des sons extérieurs et impressionnent les terminaisons correspondantes du nerf acoustique ; certains corps gazeux ou pulvérulents, répandus dans l’atmosphère, modifient l’état des terminaisons olfactives de la pituitaire, etc. Or, toutes les réactions chimiques qui se produisent dans une terminaison nerveuse sont le point de départ de courants spéciaux d’énergie, d’influx nerveux centripètes capables de déterminer à leur tour d’autres réactions chimiques dans tout le dédale du système nerveux général ; ces réactions centrales, accompagnées d’épiphénomènes sensationnels plus ou moins importants, sont en même temps la cause de nouveaux courants d’énergie qui vont, soit vers d’autres centres nerveux, soit, par les nerfs centrifuges, vers des organes périphériques et déterminent dans tous les plastides auxquels ils aboutissent des phénomènes de l’activité propre de ces plastides.

L’acte, les actes exécutés au moment considéré par l’organisme en observation sont le résultat de toutes ces activités simultanées d’éléments histologiques extrêmement différents les uns des autres ; nous, observateur, nous pouvons arrêter notre attention sur une partie seulement de cet ensemble, sur le mouvement de la main par exemple, que nous décrivons comme un acte isolé, mais nous n’avons pas le droit de perdre de vue, si nous avons quelque prétention à la rigueur scientifique, la corrélation générale en vertu de laquelle, tel phénomène se passant en même temps dans une tout autre partie de l’organisme, n’est pas indifférent au mouvement exécuté par la main.

Tout cela est d’une complexité inouïe : d’une part les conditions extérieures défient toute analyse (remarquez seulement, pour vous en tenir à une faible partie de ces conditions, tout ce qui frappe votre vue au moment même où vous lisez ces lignes). D’autre part la marche suivie[1] par les courants d’énergie que déterminent dans votre organisme tous les stimulus provenant du milieu, dépend de l’état présent de l’ensemble de votre constitution.

Mais cet état présent va se trouver modifié, dans un instant très court, par les réactions chimiques mêmes qui viennent de se passer en vous au moment considéré sur tout le trajet de ces courants d’énergie. Il n’y a pas d’actes purement physiques chez un être vivant. Votre structure était différente un instant auparavant et ainsi de suite, en remontant d’instant en instant jusqu’à l’œuf d’où vous provenez ; il n’y a pas eu, dans toute l’histoire de votre vie, un seul acte, si insignifiant qu’il vous ait paru, qui n’ait laissé sa trace dans votre organisme et n’ait ainsi influé sur toutes vos destinées ultérieures. Vous êtes le résultat de ce qu’était l’œuf dont vous provenez (hérédité) et de tout ce que vous avez fait depuis sous l’influence de toutes les conditions de milieu que vous avez traversées (éducation au sens le plus large).

En résumé, deux causes déterminantes de l’activité d’un être à un moment précis donné : 1° l’état de l’être à ce moment précis (il dépend de toute son histoire passée) ; 2° l’état du milieu à ce moment précis, ou tout au moins de tout ce qui, dans le milieu, peut influencer l’organisme, soit directement, soit par l’intermédiaire des organes des sens.

Dans ce dédale inextricable, qu’est-ce qu’on appelle imitation ?

On dit qu’il y a imitation quand il y a ressemblance entre une des parties de l’acte exécuté par l’individu et une des conditions du milieu extérieur dont l’ensemble a déterminé l’activité de l’organisme au moment considéré. Évidemment, l’imitation ainsi définie va s’appliquer à des phénomènes n’ayant entre eux aucun rapport ; un être qui, entendant un son, reproduit un son de même hauteur, imite ce son ; cet exemple nous paraît très simple parce que nous avons un organe phonateur d’une puissance comparable à notre organe auditif. Il n’en est plus de même quand il s’agit des autres organes des sens ; nous n’ayons pas d’organe producteur de lumière, d’odeur, etc., qui nous permette de reproduire telle lumière que nous voyons, telle odeur que nous sentons, etc., mais il y a des chenilles qui filent de la soie bleue quand on les éclaire avec de la lumière bleue ; les rainettes, vertes sur des feuilles vertes, deviennent rousses quand on les place sur un sol roux. Nous pouvons cependant imiter certains phénomènes dont nous sommes témoins par l’intermédiaire de notre organe visuel ; nous reproduisons certains mouvements que nous voyons exécuter[2], mais nous ne pouvons les reproduire correctement que s’ils sont effectués par des êtres de notre espèce ou d’une espèce morphologiquement voisine[3]. Or, tout ce que nous faisons influe sur notre structure générale ; l’assimilation fonctionnelle développe les organes dont nous nous servons souvent ; si nous imitons souvent un lutteur, nous prendrons quelque ressemblance avec lui ; des animaux différents prennent des caractères de ressemblance extérieure sous l’influence de besoins communs (caractères de convergence). Enfin, nous connaissons des animaux d’espèces tout à fait différentes qui se ressemblent étonnamment au point de vue de la couleur, de la forme, de l’odeur et même des êtres vivants qui, au même point de vue, ressemblent beaucoup à des corps bruts.

Lorsque la volonté de l’être qui imite semble intervenir dans la réalisation de la ressemblance, momentanée ou durable, nous employons le mot imitation pour réserver celui de mimétisme aux cas où la ressemblance observée semble sinon fortuite, du moins indépendante de la volonté de l’être qui imite. Il faudra discuter la légitimité de cette distinction, qui est précisément parallèle au mode d’interprétation du mimétisme par les Darwiniens et les Lamarckiens. Arrêtons-nous d’abord au cas le plus simple du mimétisme, celui de la convergence des caractères sous l’influence des conditions de vie.

  1. Or c’est la marche suivie par ces influx nerveux qui détermine l’acte exécuté, la réponse de l’organisme au stimulus considéré.
  2. Nous n’imitons même que des mouvements ; en imitant un son nous reproduisons un mouvement, en dessinant un objet nous imitons le mouvement de notre œil qui suit le contour apparent de cet objet, etc. Si nous pouvions reproduire un mouvement vibratoire assez rapide, nous imiterions les lumières que nous voyons
  3. Un singe peut imiter un homme et ne peut imiter un serpent ou un ver de terre.