Lamarckiens et Darwiniens/La variation et ses causes

CHAPITRE VIII

la variation et ses causes


La variation est une chose d’observation courante ; il n’y a pas deux hommes qui se ressemblent absolument et si l’on créait par la pensée un type moyen réunissant tous les caractères des hommes, chaque individu de notre espèce différerait de ce type moyen par une majoration de certains caractères et par une diminution de certains autres. À mesure qu’il naît de nouveaux individus, on constate donc, pour chaque caractère, une oscillation autour d’une certaine moyenne et souvent même des divergences fortement accentuées. Nous sommes plus habitués à observer cette variation dans l’espèce humaine, mais elle a lieu également dans les autres espèces et il vaut mieux, dans le cas présent, choisir nos exemples chez les animaux qui ne sont pas, comme nous, soustraits par les avantages de la vie sociale à l’action de la sélection naturelle.

Chez les animaux supérieurs, qui ne se reproduisent que par fusion d’éléments de sexes différents, un jeune tient toujours certains caractères de son père et d’autres de sa mère. On est en droit d’affirmer que si tel père a eu un jeune donné A de son accouplement avec une femelle donnée, il eût eu un jeune différent B de son accouplement avec toute autre femelle, précisément parce que toutes les femelles sont différentes, comme d’ailleurs aussi tous les mâles.

Il y a donc, dans la reproduction sexuelle, un élément certain de variation individuelle autour d’un type moyen, par suite des différences préexistantes entre les individus de même sexe d’une espèce donnée ; seulement vous pouvez voir facilement que si la reproduction sexuelle entretient la variété des types, elle ne la crée pas ; si toutes les femelles étaient identiques[1], le même mâle pourrait leur donner des produits identiques ; si tous les mâles étaient aussi identiques entre eux, les croisements ne produiraient plus de variation. Mais il faut immédiatement remarquer que cette supposition est absurde, puisque par suite même de l’évolution individuelle qui est sa vie, le même mâle diffère de lui-même à deux époques distinctes de son existence ; de même la même femelle, et c’est pour cela que deux jumeaux se ressemblent toujours plus que deux frères d’âge différent. Il est donc bien certain que la génération sexuelle entretient la variété des individus dans une espèce donnée, mais c’est seulement par une série d’oscillations autour d’un type moyen[2], tandis que pour les néo-Darwiniens, l’amphimixie est la source la plus importante des variations ; nous avons vu quel abus Weissmann a fait de cette fusion d’éléments différents dans sa théorie des plasmas ancestraux et l’explication de la complication progressive des organismes. Rien n’est plus trompeur que cette divergence progressive des descendants d’un même couple, au moins en tant qu’elle est uniquement basée sur les mélanges successifs des plasmas germinatifs de Weissmann. On ne s’y laisserait pas si aisément prendre si l’on regardait en arrière par le même procédé qu’en avant.

Voici un homme, il y a deux siècles, en 1698. Je suppose qu’il ait eu deux enfants, puis chacun de ceux-ci deux enfants et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui pendant huit générations. Ses descendants de la huitième génération sont aujourd’hui au nombre de 28, ou 256, et il y a entre ces individus, tous différents, de grandes différences individuelles résultant des mélanges de plasmas germinatifs.

Mais, au lieu de descendre, remontons de deux siècles.

L’homme considéré en 1698, a eu deux parents ; chacun de ceux-ci en avait deux, et ainsi de suite, de telle manière qu’en 1498 il y avait 256 individus[3], desquels est descendu, au bout de huit générations, l’homme considéré. Voyez-vous une raison, dans la théorie des plasmas ancestraux, pour qu’il y ait plus de différences individuelles entre les 256 descendants qu’entre les 256 ascendants de notre individu ? La génération sexuelle ne fait que remanier les caractères différenciels préexistants ; elle n’en crée pas. Au contraire, on tend de plus en plus à admettre que le résultat de l’amphimixie est de fixer le type moyen des espèces en faisant disparaître les variations fortuites.

Supposez maintenant qu’une branche de la famille de tout à l’heure soit allée s’installer en Algérie, il y a 6 générations, et y soit restée depuis ; il y aura aujourd’hui 26, c’est-à-dire 64 descendants de notre homme qui seront des Algériens et qui différeront des 192 autres descendants du même ancêtre par des caractères acquis sous l’influence des conditions de milieu ; et cela nous conduit immédiatement à la théorie de Lamarck et des néo-Lamarckiens.

Darwin ne repousse pas ce genre de variations, mais il fait à son sujet quelques restrictions comme le prouvent les passages suivants :

« On peut attribuer quelque influence, peut-être même une influence considérable, à l’action définie des conditions d’existence, mais nous ne savons pas dans quelles proportions cette influence s’exerce. On peut attribuer quelque influence, peut-être même une influence considérable, à l’augmentation d’usage ou du non-usage des parties… Dans quelques cas, le croisement d’espèces primitivement distinctes semble avoir joué un rôle fort important dans la formation de nos races[4]. » Et plus loin : « Quelques auteurs emploient le terme variation dans le sens technique ; c’est-à-dire comme impliquant une modification qui découle directement des conditions physiques de la vie ; or, dans ce sens, les variations ne sont pas susceptibles d’être transmises par hérédité[5]. » C’est la négation formelle du lamarckisme ; voici cependant un autre passage qui contredit à peu près le précédent :

« Toutefois il ne faut pas oublier que certaines variations fortement accusées, que personne ne songerait à classer comme de simples différences individuelles, se représentent souvent parce que des conditions analogues agissent sur des organismes analogues ; nos productions domestiques nous offrent de nombreux exemples de ce fait. Dans ce cas, si l’individu qui a varié ne transmet pas de point en point à ses petits ses caractères nouvellement acquis, il ne leur transmet pas moins, aussi longtemps que les conditions restent les mêmes, une forte tendance à varier de la même manière. On ne peut guère douter non plus que la tendance à varier dans une même direction n’ait été quelquefois si puissante que tous les individus de la même espèce se sont modifiés de la même façon, sans l’aide d’aucune espèce de sélection. On pourrait, dans tous les cas, citer bien des exemples d’un tiers, d’un cinquième ou au moins d’un dixième des individus qui ont été affectés de cette façon. Ainsi Graba estime que, aux îles Feroë, un cinquième environ des Guillemots se compose d’une variété si bien accusée, qu’on l’a classée autrefois comme une espèce distincte, sous le nom d’Uria lacrymans. Quand il en est ainsi, si la variation est avantageuse à l’animal, la forme modifiée doit supplanter bientôt la forme originelle, en vertu de la survivance du plus apte[6]. » Et aussi, pourrait-on ajouter certainement, en vertu de l’hérédité des caractères acquis sous l’influence directe des conditions de milieu. Darwin l’accorde d’ailleurs à la fin de son ouvrage dans un passage ajouté à l’édition définitive pour répondre à des objections faites aux éditions précédentes, passage qui contredit formellement celui de la page 46 cité plus haut : « Ces modifications ont été effectuées principalement par la sélection naturelle de nombreuses variations légères et avantageuses ; puis les effets Héréditaires de l’usage et du défaut d’usage des parties ont apporté un puissant concours à cette sélection[7]. »

  1. Il s’agit naturellement d’une identité absolue, d’où résulterait, par exemple, l’identité de tous les ovules mûrs à la fois chez toutes les femelles.
  2. Il semble même établi aujourd’hui que la fécondation croisée a pour résultat d’entretenir le type moyen d’une espèce (voir La sexualité, op. cit.).
  3. Sauf mariages entre parents ; or ces mariages, je ne sais si Weismann y a songé, sont nécessaires. Si dans la série de nos ascendants il n’y a pas eu de mariages consanguins, les gens dont je descends étaient il y a 8 siècles, c’est-à-dire 32 générations, au nombre de 232 ou plus de 4 milliards et il y a 12 siècles, de plus de 250 trillons ! Les mariages consanguins sont donc obligatoires et dans une grande proportion, ce qui réduit de beaucoup la possibilité de variation par fusion de plasmas germinatifs différents.
  4. Darwin, op. cit., p. 43.
  5. Darwin, op. cit., p.46.
  6. Darwin, op. cit., p. 99.
  7. Darwin, op. cit., p. 564.