Lamarckiens et Darwiniens/La convergence des caractères

CHAPITRE XII

la convergence des caractères


Deux animaux très différents à l’origine de leur évolution individuelle peuvent acquérir à l’état adulte une certaine ressemblance. Waston avait objecté au principe de la divergence des caractères sur lequel Darwin basait son origine des espèces, que, si deux espèces, appartenant à deux genres voisins, produisent toutes deux un très grand nombre de formes nouvelles et divergentes, certaines formes, provenant du premier genre, devront se rapprocher des formes provenant du second, que de la divergence résultera une convergence diminuant le nombre des genres par l’établissement de types intermédiaires. Cette objection n’a pas de valeur ; le nombre des formes possibles étant infini. Tout autre est le phénomène de la convergence des caractères sous l’influence de l’adaptation aux mêmes conditions de vie.

« Le même genre de vie pouvant produire sur des animaux originairement très différents des modifications similaires, ces animaux arrivent quelquefois à présenter entre eux, au moins extérieurement, une ressemblance suffisante pour qu’on y ait pu voir les signes d’une étroite parenté. C’est ainsi, qu’en raison de leur commune infériorité, Cuvier avait placé les Helminthes parmi les Zoophytes et que l’on a longtemps compris sous le nom d’Helminthes des animaux absolument dissemblables : les Lernéens qui sont des crustacés, les Linguatulides qui sont des arachnides, les Acanthocéphales, les Gordiacés, les Nématodes, peut-être alliés eux aussi aux Arthropodes, mais bien différents les uns des autres, et de plus, les Trématodes et les Cestoïdes, qui sont franchement des vers. Ce n’est pas seulement le parasitisme qui produit de telles ressemblances. La formation d’une coquille, la fixation au sol ont donné lieu à des rapprochements pareils. C’est ainsi que les Cirripèdes ont été pris pour des mollusques, que les Tuniciers et les Brachiopodes ont été rapprochés des Lamellibranches, erreurs analogues à celles que commet le vulgaire quand il appelle, pour les mêmes raisons, les Cétacés des Poissons et les Chauves-Souris des Oiseaux. Ces ressemblances de détail sont souvent appelées ressemblances d’adaptation. Mais cette expression signifie seulement que les ressemblances constatées résultent de l’adaptation, à une même fonction, d’organes secondaires, les membres, par exemple, tandis que les organes principaux, tels que ceux de la circulation et de la respiration, demeurent profondément différents[1]. »

Pour rester dans le domaine des faits absolument connus, qui ne s’est étonné de l’analogie des pattes d’insectes avec les membres locomoteurs des mammifères ? les anciens zoologistes en ont été tellement frappés qu’ils ont donné aux différentes parties de ces pattes les noms des os de l’homme : fémur, tibia, tarse… etc., et qu’ils ont même essayé de retrouver une analogie beaucoup plus douteuse dans les nervures des ailes (radius, cubitus !!). L’œil de certains mollusques céphalopodes présente une ressemblance extraordinaire avec l’œil des vertébrés supérieurs, etc.

Tous ces phénomènes de convergence sont trop faciles à expliquer par les théories lamarckiennes pour que j’aie besoin d’y insister ici[2] ; en voici d’autres pour lesquels l’explication darwinienne a été plus souvent donnée et qui nous conduiront rapidement aux cas de mimétisme proprement dit :

« On appelle animaux pélagiques ceux qui vivent en haute mer, généralement dans le voisinage de la surface des eaux et qui ne s’approchent que rarement du rivage où ils sont parfois jetés par les vents. On trouve des êtres menant cette existence dans toute l’étendue de la série zoologique, depuis les protozoaires jusqu’aux vertébrés. Si l’on fait abstraction des courants superficiels et des zones climatériques, ces animaux vivent dans des conditions très uniformes et en même temps très spéciales, dont l’action doit imprimer à l’organisme certains traits particuliers qui peuvent arriver à masquer le type morphologique, surtout chez les invertébrés.

« Les caractères d’adaptation propres à la vie pélagique sont :

« 1° Une extrême transparence de tous les tissus qui rend l’animal complètement invisible et lui permet d’échapper facilement à ses ennemis. Cette transparence existe chez des animaux appartenant aux groupes les plus divers. On l’observe chez les Noctiluques, les Siphonophores, les Médusaires, les Cténophores, les Mollusques hétéropodes et ptéropodes ; chez les Salpes et les Pyrosomes, les Sagitta, les Tomopteris et les Alciopes (annélides) ; enfin chez les Leptocépbales parmi les poissons.

« 2° Le développement considérable de certains organes qui constituent souvent les seuls points visibles de l’animal. En général, ce sont les yeux qui présentent une différenciation énorme par rapport au reste de l’organisme, comme cela s’observe dans un grand nombre des exemples que nous venons de citer ; parfois aussi l’appareil de l’audition…

« 3° Une réduction du tube digestif qui, sans être aussi prononcée que chez les animaux parasites, atteint cependant un degré considérable… ; cette réduction du tube digestif chez les animaux pélagiques est évidemment en rapport avec l’existence précaire de ces créatures toujours poursuivies par de nombreux ennemis. Un estomac volumineux ralentirait leur marche en général très rapide et diminuerait la transparence qui les protège.

« 4° Un développement considérable des organes de la génération et une grande fécondité… Cette fécondité excessive des animaux pélagiques doit être attribuée, comme chez les parasites où le même fait se présente également, aux nombreuses chances de destruction que doivent courir des êtres aussi mal protégés[3]… »

Il est impossible d’établir une distinction tranchée entre ces cas d’adaptation des formes animales originellement si différentes et les cas que l’on décrit sous le nom de mimétisme protecteur et auxquels nous allons arriver maintenant. Je fais seulement remarquer le mode d’explication darwinienne auquel on a une grande tendance à recourir pour les interpréter ; j’ai souligné dans la citation précédente les phrases relatives à ce mode d’explication que je discuterai ultérieurement.

  1. Ed. Perrier, Traité de zoologie, p. 337.
  2. Voir Les Théories néo-lamarckiennes (Revue philos., 1897).
  3. Giard, Revue des sciences naturelles de Montpellier, 1875.