Lamarckiens et Darwiniens/Dujardin et les théories chimiques de la vie et de l’hérédité

CHAPITRE XI

dujardin et les théories chimiques de la vie et de l’hérédité


Nous avons vu, dans cette deuxième partie, les inconvénients de la théorie des particules représentatives ; cette théorie, issue des croyances plus anciennes à la préformation des adultes dans les germes, était anthropomorphique dans la forme et dans le fond. Dans le fond parce qu’elle plaçait en réalité, dans le germe lui-même, un homunculus plus ou moins déguisé ; dans la forme parce qu’elle se contentait en dernière analyse de tout rapporter aux propriétés et aux caractères de l’homme, considérés, par suite, de l’erreur anthropomorphique, comme des propriétés et des caractères aussi simples qu’ils nous sont familiers. Or, les caractères de l’homme étant des résultantes très complexes d’un grand nombre de facteurs, les particules douées de la vertu de les représenter, ou bien étaient aussi complexes que les caractères eux-mêmes et alors, leur genèse étant aussi difficile à comprendre que celle des caractères correspondants, l’explication n’était qu’apparente, ou bien ces particules étaient simples et alors la vertu représentative dont les dotait la théorie devenait très mystérieuse ou, plus exactement, n’était qu’une formule spécieuse déguisant la difficulté, comme la vertu dormitive attribuée à l’opium par le candidat médecin de Molière.

Ces théories anthropomorphiques avaient eu leur retentissement dans l’étude des protozoaires ; Ehrenberg[1] avait vu un homme dans les plus simples d’entre eux, ou du moins il avait considéré leur organisation interne comme très complexe. On sait qu’il décrivit dans ces animaux une grande quantité de vessies stomacales pendant en forme de grappe à un boyau très élastique et très difficile à apercevoir ; il basa sur la conformation de ce boyau une classification des infusoires. Il annonça même que, dans ce système intestinal, se faisait une sécrétion de bile… etc.

Les descriptions d’Ehrenberg furent accueillies avec enthousiasme parce qu’elles cadraient admirablement avec la tendance anthropomorphique de l’époque, et notre grand Dujardin rencontra une opposition très vive quand il annonça les résultats de ses observations[2] ; tous les organes décrits par Ehrenberg n’existaient pas ; les protozoaires les plus simples étaient formés d’une substance semi-fluide, la sarcode[3], dans laquelle on ne pouvait supposer l’existence d’appareils analogues à ceux des animaux supérieurs, mais qui, cependant, était douée de vie. C’est de cette merveilleuse conception qu’est issue l’école bio chimique.

Vous allez vous récrier : tout à l’heure je considérais comme dérisoires les particules représentatives de Darwin et de Weissmann ; j’assimilais à la vertu dormitive de Molière la vertu accordée à ces particules de reproduire des caractères simples de l’adulte, et voilà que maintenant je reste frappé d’admiration devant cette conception de Dujardin qui attribue à une simple substance visqueuse, la vie tout entière ! Et j’accuse d’anthropomorphisme les néo-Darwiniens !

C’est que, justement, l’erreur anthropomorphique est dans l’emploi abusif du mot vie pour désigner des choses toutes différentes. L’homme est vivant, le protozoaire est vivant, donc il y a un homme dans le protozoaire ! Si l’on raisonne comme cela, il est bien évident qu’on déclarera absurde l’hypothèse de Dujardin, car, de trouver dans une simple substance visqueuse toutes les perfections de la nature humaine, c’est de la folie pure ; ainsi Ehrenberg a vu l’homme dans l’amibe (comme Dalempatius avait vu l’homunculus dans le spermatozoïde), tout en admettant qu’il était difficile à voir sans artifices spéciaux, et tout le monde a été de son avis. Ne nous laissons donc pas abuser par les mots ; nous avons l’habitude de considérer la vie comme existant dans l’homme et dans l’amibe ; puisque cette manière de parler a prévalu c’est qu’elle correspond à quelque chose de réel et qu’il y a effectivement quelque chose de commun à l’homme et à l’amibe. Mais est-ce une raison pour admettre dans l’amibe tout ce qui est dans l’homme ?

Proposons-nous, au lieu de nous laisser aveugler par l’anthropomorphisme, de chercher ce qu’il y a de commun à l’amibe et à l’homme ; nous devons pouvoir y réussir dans l’état actuel de la science, puisque nous savons distinguer les corps vivants des corps bruts. Par où devons-nous commencer notre étude ? Évidemment par le plus simple des deux objets à comparer, et vous admettrez sans doute que ce doit être l’amibe.

Étudions donc l’amibe, en oubliant qu’il y a des êtres aussi compliqués que l’homme ; essayons de découvrir toutes les propriétés de ce simple protozoaire et de les expliquer, si nous pouvons, par d’autres propriétés plus simples et bien connues.

Nul doute que, si nous considérons comme simples les propriétés de l’homme, il nous sera facile, au moyen de celles-là, d’expliquer toutes celles de l’amibe ; cela nous sera d’autant plus facile que les langues humaines sont faites pour raconter les actes humains et que nous aurons des mots très simples pour raconter a fortiori les opérations bien plus élémentaires de l’amibe.

Or, nous nous imaginons comprendre ce que nous savons raconter, et c’est là l’histoire de la vertu dormitive de l’opium aussi bien que de la vertu représentative ou déterminative des gemmules.

Notre but est de nous expliquer l’homme ; nous commençons par étudier l’amibe pour remonter ensuite l’échelle ascendante, il est donc bien certain que toute explication empruntée à l’homme entrera d’emblée dans la catégorie des vertus dormitives, des définitions qui emploient des termes impliquant l’idée de la chose à définir.

Au-dessous de l’être vivant le plus inférieur, il n’y a plus d’être vivant ; toute expression empruntée à l’étude d’êtres plus élevés en organisation est condamnable au point de vue où nous nous plaçons. Que reste-t-il donc ? Uniquement les propriétés des corps bruts et les lois qui régissent ces propriétés, c’est-à-dire la physique et la chimie.

Et voilà, par suite, un critérium immédiat de la valeur des explications que nous trouverons. Toutes les fois que nous aurons fait appel à des expressions qui ne sont pas du domaine de la physique et de la chimie, nos interprétations, quelque spécieuses qu’elles soient, n’auront aucune valeur ; elles équivaudront à la vertu dormitive du malade imaginaire.

Par exemple, Hæckel attribue comme qualité fondamentale à ses plastidules la mémoire. Eh bien, malgré l’autorité du grand nom de Hæckel, il est bien évident que toutes les déductions qui auront pour point de départ cette propriété empruntée à l’homme seront entachées du péché originel et n’auront que l’apparence d’une explication. Darwin lui-même, l’auteur immortel de l’origine des espèces par sélection naturelle, est tombé dans le même piège avec ses gemmules et a sacrifié inconsciemment au langage anthropomorphique.

Guidé par cette méthode rigoureuse, avec ce critérium si facile à appliquer, il nous sera facile de voir ce qu’il y a de commun aux êtres les plus simples, l’amibe, la gromie, la bactérie, le coccus. Ce quelque chose de commun, nous l’appellerons la vie élémentaire. J’ai démontré ailleurs[4] que cette vie élémentaire est une propriété chimique caractérisant toute une famille de substances albuminoïdes, les substances plastiques. Cette propriété chimique commune se manifeste naturellement par une réaction chimique commune dans des conditions données, l’assimilation ou vie élémentaire manifestée. Cela est commun à tous les êtres monoplastidaires et aussi aux plastides qui sont le point de départ des agglomérations polyplastidaires les plus complexes, c’est-à-dire aux œufs des êtres supérieurs. Or, par suite des bipartitions successives qui constituent leur développement, ces êtres supérieurs sont uniquement composés de plastides n’ayant en commun avec tous les plastides isolés que cette propriété, la vie élémentaire, qui se manifeste par la réaction d’assimilation. Il n’y a que cela de commun à tous les êtres vivants. C’est donc de là qu’il faut partir pour expliquer tout ce qui est général en biologie, l’hérédité par exemple. Mais sera-t-il possible d’expliquer l’hérédité en attribuant à l’œuf une structure aussi simple, en y voyant seulement un mélange défini de substances plastiques définies ? C’est précisément le but que s’est proposé l’école biochimique. L’étude des travaux de cette école fera l’objet de la quatrième partie de ce petit volume.

  1. Ehrenberg, Die Infusionsthierchen als vollkommene Organismen. Leipzig, 1838.
  2. Dujardin, Recherches sur les organismes inférieurs, plusieurs mémoires depuis 1835 dans Ann. sc. nat., et enfin, Histoire naturelle des Infusoires, Paris, 1841.
  3. Appelée plus tard, en Allemagne, du nom de protoplasma, qui a prévalu.
  4. Revue philos., 1893 et 1896, et Théorie nouvelle de la vie, Bibliot. sc. internationale