La Chambre aux tapisseries

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Sir Walter Scott

Introduction


Ceci est une autre petite histoire tirée du Keepsake de 1828.

Elle me fut racontée il y a bien longtemps par feu Mlle Anna Seward, qui avait, parmi les nombreux talents qui faisaient d'elle une convive appréciée dans les maisons de campagne, celui de raconter des histoires de ce genre de façon saisissante – beaucoup plus, en effet, qu'on ne pourrait imaginer d'après le style de ses écrits. Il est des moments et des dispositions d'esprit où il ne déplaît pas à la plupart d'entre nous d'écouter de telles choses et j'ai constaté que certains de mes contemporains, parmi les plus savants et les plus sérieux, prenaient plaisir à les raconter.


Août 1831


LA CHAMBRE AUX TAPISSERIES ou LA DAME EN SAC


L'histoire suivant est écrite, autant que la mémoire le permet, de la manière exacte dont elle a été racontée à l'auteur ; ce dernier ne mérite donc d'être loué ou blâmé qu'à mesure du jugement bon ou mauvais qui lui a fait choisir cette matière, car il a évité soigneusement d'ajouter quelque ornement qui pourrait nuire à la simplicité du récit.

En même temps, on doit admettre que cette catégorie particulière d'histoires, qui joue sur le merveilleux, laisse une empreinte beaucoup plus forte à l'écoute qu'à la lecture. Si l'ouvrage est lu à midi, il fait, bien que narrant les mêmes incidents, un effet bien moindre que celui qu'obtient le conteur, que l'on écoute au coin du feu, tenu en haleine par le narrateur, qui décrit en détail des incidents mineurs pour leur donner un air de vérité, et baisse la voix pour donner un aspect mystérieux quand il aborde la scène où l'horreur se mêle au merveilleux.

C'est dans ces circonstances que l'auteur de ce récit eut l'avantage de l'entendre raconter, il y a plus de vingt ans, par la célèbre Mlle Seward de Litchfield, qui ajoutait de remarquable façon à ses nombreux talents celui de pouvoir charmer par sa conversation.

Dans la forme sous laquelle il est présenté, le conte perd nécessairement l'attrait que lui conféraient les intonations de voix et les traits expressifs de cette habile conteuse.

Néanmoins, lu à haute voix, devant un auditoire suffisamment crédule, à la lumière douteuse du crépuscule, ou lu en silence sous la flamme vacillante d'une chandelle, dans la solitude d'appartements mal éclairés, il peut encore passer pour une bonne histoire de fantôme.

Mlle Seward affirma toujours qu'elle tenait ses informations de source authentique, bien qu'elle eût supprimé le nom des deux personnes qui en étaient les personnages principaux. Je ne profiterai pas moi-même de quelques détails que j'ai reçus depuis, concernant les lieux où se passe l'histoire, et vous me permettrez d'en rester à la description très générale qui m'en fut faite la première fois. Pour la même raison, je n'ajouterai ni ne retrancherai quoi que ce soit à ce récit et me contenterai de raconter exactement telle que je l'ai entendue, cette histoire de terreur surnaturelle.

Nous étions à la fin de la guerre d'Amérique, à l'heure où les officiers de l'armée de Lord Cornwallis, qui se rendit à Yorktown, et les autres qui avaient été faits prisonniers lors de cet imprudent et malheureux conflit, revenaient au pays pour raconter leurs aventures et se reposer de leurs fatigues. Il se trouvait parmi eux un général auquel Miss S. donna le nom de Browne, mais simplement, à ce que je compris, pour éviter l'inconvénient d'introduire dans l'histoire un personnage anonyme. C'était un officier méritant doublé d'un gentilhomme très estimé pour la lignée dont il était issus et l'éducation qu'il avait reçue.

Le général Browne fut amené, par ses affaires, à voyager dans l'ouest du pays. Le relais de poste, où il arriva un matin, se trouvait à proximité d'une petite ville qui offrait au regard une scène d'une rare beauté et d'un caractère tout à fait anglais.

La petite ville avec son église catholique dont le clocher témoignait de plusieurs siècles de dévotion, était entourée de pâturages et de champs de blé, des petites parcelles bordées de rangées d'arbres de haute futaie. Les environs ne présentaient pas de signes d'abandon ni de ruine mais pas non plus d'animation ni de modernité. Les maisons étaient anciennes, mais en bon état, et les eaux de la jolie petite rivière qui passait en murmurant sur la gauche de la ville n'étaient pas arrêtées par une écluse ni longées par un chemin de halage.

Sur une éminence, à plus d'un kilomètre au sud de la ville on pouvait voir au milieu des chênes vénérables et d'épaisses broussailles les tours d'un château construit à l'époque de la guerre des Deux-Roses et qui semblait avoir été considérablement modifié à l'époque d'Elizabeth et de ses successeurs.

Ce n'était pas une très grande bâtisse mais tout laissait à croire que ses murs abritaient encore les appartements qui y avaient jadis été aménagés ; c'est du moins la conclusion qu'en tira le général Browne en voyant la fumée sortir joyeusement de ses vieilles cheminées ouvragées. Les murs du parc longeaient la route sur deux ou trois cents mètres et dans les parties boisées que l'on pouvait apercevoir à travers quelques interstices il semblait y avoir abondance de gibier. D'autres points de vue se présentaient successivement au regard : d'abord un aperçu de la façade complète du vieux château, puis un coup d'oeil sur ses tours caractéristiques. La façade offrait au regard l'aspect biscornu de l'architecture élisabéthaine tandis que les autres parties du bâtiment, plus simples et trapues, semblaient avoir été construites plus pour des raisons de sécurité que d'esthétique.

Enchanté par ce qu'il avait pu découvrir du château, à travers les bois et les clairières dont cette ancienne forteresse féodale était entourée, notre militaire en voyage se dit que cette demeure méritait d'être vue de plus près, histoire de savoir si elle ne renfermait pas quelques beaux portraits de famille ou autres curiosités dignes d'être découverts. Il s'éloigna alors du parc et conduisit sa voiture sur une rue propre et bien pavée jusqu'à la porte d'une auberge assez fréquentée où il s'arrêta.

Avant de demander des chevaux pour poursuivre sa route, le général Browne s'enquit du nom du propriétaire du château qui avait soulevé son admiration. Il éprouva autant de surprise que de joie en apprenant que c'était un gentilhomme que nous appellerons Lord Woodville. Quelle coïncidence ! La plupart des souvenirs d'école et d'université du général Browne étaient associés à un garçon du nom de Woodville. Quelques questions le convainquirent que c'était bel et bien ce Woodville qui possédait ce beau domaine. Il était devenu pair du royaume au décès de son père quelques mois auparavant, et le général apprit par l'aubergiste que la période de deuil étant terminée, le jeune homme prenait possession de l'héritage paternel à l'arrière-saison, entouré d'une bande d'amis qu'il avait invités dans cette région giboyeuse pour s'adonner avec lui aux plaisirs de la chasse.

C'était une nouvelle agréable pour notre voyageur. Frank Woodville avait été son cadet à Eton, et son ami intime à Christ Church ; ils avaient partagé les mêmes divertissements et les mêmes obligations et son cœur de brave soldat se réjouissait à l'idée de savoir que son vieil ami avait pris possession d'une si charmante demeure et d'un domaine qui, comme l'aubergiste le lui assura avec un clin d'oeil et un mouvement de la tête, lui permettrait de tenir dignement son rang. Il n'y avait rien donc que de très naturel que le voyageur suspendît un voyage qui ne l'obligeait aucunement à se hâter, afin de rendre visite à un vieil ami, quand une si belle occasion se présente.

Le nouvel attelage se contenta donc de conduire la voiture du général jusqu'au château de Woodville. Le portier sortit de sa loge qu'on avait construite en style gothique pour s'harmoniser avec le château lui-même, pour leur ouvrir et actionner la cloche qui annonçait la visite.

Apparemment le son de la cloche avait eu pour effet d'interrompre les préparatifs de départ de ceux qui s'apprêtaient à profiter des diverses distractions de la matinée, car en entrant dans la cour du château, Browne vit plusieurs jeunes gens qui se promenaient habillés en chasseurs pour procéder à l'inspection des chiens que les gardiens avaient préparés pour les accompagner à la chasse. Au moment où le général Browne descendait de la voiture, le jeune lord apparut à la porte d'entrée et s'arrêta un instant pour dévisager son ami qu'il ne reconnut pas tout de suite, car la guerre et toutes ses fatigues et ses souffrances l'avaient profondément marqué. Mais l'incertitude disparut dès qu'il entendit la voix du visiteur, et à les voir se jeter dans les bras l'un de l'autre, on ne pouvait que déduire que l'amitié ancienne qui liait ces deux hommes venait des jours heureux qu'ils avaient partagés dans leur enfance et leur première jeunesse.

« -Si j'avais pu faire un vœu, mon cher Browne, dit Lord Woodville, cela aurait été que vous fassiez partie des amis qui ont eu la gentillesse de venir m'honorer en cette occasion. N'imaginez pas que l'on vous ait oublié pendant toutes ces années où vous étiez loin de nous. Je me suis tenu au fait des dangers que vous avez courus ainsi que de vos exploits et de vos malheurs, et j'ai été heureux de voir que, dans la victoire comme dans la défaite, on avait toujours fait l'éloge de mon ancien compagnon. »

Le général, après une réponse fort à propos, félicita son ami pour son titre nouvellement acquis et la belle propriété dont il jouissait.

« -Vous n'avez encore rien vu, répliqua Lord Woodville, et j'espère bien que vous n'avez pas l'intention de nous quitter avant que ma demeure ne vous soit devenue familière. Il est vrai, je l'avoue, qu'en ce moment j'ai beaucoup d'invités, et ce vieux manoir, comme c'est souvent le vas pour des châteaux de ce genre, n'est pas aussi vaste qu'on peut le penser à la vue du grand parc qui l'entoure. Mais on peut vous offrir une chambre un peu antique mais confortable ; et je m'imagine que vous avez dû, lors de vos campagnes militaires, vous contenter de quartiers plus incommodes. »

Le général haussa les épaules en riant et dit :

« -Je présume que l'appartement le plus médiocre de votre château est de beaucoup préférable au vieux tonneau à tabac dans lequel je fus contraint de passer la nuit avec ma brigade légère quand nous nous trouvions dans le bush comme disent les Virginiens. Je me reposais dans ce tonneau comme l'eût fait Diogène lui-même, et je m'y sentais si bien abrité des éléments que je fis une requête infructueuse pour qu'on le transporte jusqu'à notre prochain campement ; mais mon commandant de l'époque me refusa une telle faveur et c'est les larmes aux yeux que je dus abandonner mon cher tonneau.

-Eh bien ! Dit Lord Woodville, puisque vous n'êtes pas effrayé par la chambre que je vous propose, je vous invite à passer au moins une semaine avec nous. On a ici tous les fusils, les chiens, les cannes à pêche, les appâts, enfin absolument tout ce dont on a besoin pour chasser ou pour pêcher. A vous de choisir l'activité que vous préférez et vous trouverez ici tout ce qu'il vous faut pour la pratiquer. Mais si c'est la chasse qui vous plaît le plus, j'irai chasser avec vous pour voir si vous êtes devenu meilleur tireur depuis que vous avez pu vous exercer chez les Indiens d'Amérique. »

Le général accepta, avec joie, la proposition de son ami. Après une matinée consacrée à des activités viriles, tout le monde se trouva réuni pour dîner, et Lord Woodville fut ravi de pouvoir faire admirer à tous ses convives, qui étaient, pour la plupart, bien nés, l'esprit et les qualités de l'ami qu'il venait de retrouver. Il amena le général Browne à raconter ses aventures de guerre et comme chacune de ses paroles prouvait qu'il était non seulement un officier intrépide mais un homme très avisé, qui avait su garder son sang-froid dans les circonstances les plus critiques, l'assemblée manifesta un respect unanime pour ce soldat, qui avait montré un courage héroïque, cet attribut dont, parmi tous les autres, tout homme désire qu'on le pense paré.

La journée au château de Woodville se termina comme il est d'usage dans de tels manoirs : les réjouissances n'allèrent pas au-delà des convenances. On cessa de boire pour faire place à la musique, domaine dans lequel se distinguait le jeune lord. Il y avait un billard et des tables de jeu pour ceux qui préféraient ces amusements. Mais les activités matinales exigeaient qu'on allât se coucher de bonne heure et, peu après onze heures, les invités de Lord Woodville commencèrent à se retirer dans leurs appartements.

Le jeune lord conduisit lui-même son ami, le général Browne, jusqu'à la chambre qui lui était destinée, et qui répondait à la description qui en avait été faite, c'est-à-dire qu'elle disposait de toutes les commodités mais n'était plus du tout au goût du jour.

Le lit avait cette forme massive à la mode à la fin du XVIIIème siècle, et les rideaux de soie défraîchie étaient surchargés de franges d'or terni ; mais les draps, les oreillers et les couvertures paraissaient moelleux au guerrier qu'il était, quand il les comparait au tonneau dans lequel il avait jadis dormi.

Les tentures de tapisserie qui décoraient les murs de cette petite chambre l'assombrissaient mais avaient un charme suranné et ondulaient au gré de la brise d'automne qui faisait battre la vieille fenêtre à croisillons par laquelle elle s'infiltrait.

La toilette et son miroir entouré d'ornements en forme de turban, d'une étoffe de soie brune comme il était de mode au début du XVIIIème et une centaine de boîtes toutes plus biscornues les unes que les autres et contenant toutes sortes de fards délaissés depuis plus de cinquante ans, avaient un air archaïque et quelque peu lugubre.

Mais la chambre était très bien éclairée par deux grosses chandelles et par un feu qui pétillait dans l'âtre et inondait la pièce d'une douce chaleur et d'une brillante lumière. Malgré son aspect vieillot, elle offrait donc tout le confort que, désormais, par habitude, on attend d'un tel lieu.

« -C'est une chambre à coucher bien vétuste, général, dit le jeune lord, mais j'espère qu'elle ne vous fera pas regretter votre vieux tonneau.

-Je peux dormir n'importe où, répondit le général, cependant si vous m'aviez demandé de choisir parmi toutes les chambres de votre château de famille, j'aurais sans doute préféré celle-là aux autres qui sont sûrement pourtant plus jolies et plus modernes. Croyez-moi, lorsque je vois que cette chambre antique et vénérable est si accueillante, et que je sais qu'elle vous appartient, je me dis que je suis mieux ici que dans le plus bel hôtel de Londres.

-J'espère, je n'en ai même aucun doute, que vous trouverez ici toutes les commodités que je souhaite vous offrir, mon cher général ». dit le jeune aristocrate. Et souhaitant de nouveau une bonne nuit son ami, il lui serra la main et se retira.

Le général promena son regard autour de la pièce et se félicita intérieurement d'en avoir fini avec la guerre, et, en songeant aux fatigues et aux épreuves qu'il avait endurées, il goûta d'autant plus son bonheur. Tout à sa joie, il se déshabilla et se prépara à plonger dans un sommeil bienfaisant.

Ici, et contrairement à ce qui se passe dans ce genre d'histoires, nous laisserons le général dans ses appartements jusqu'au lendemain matin.

Tous les invités se retrouvèrent de bonne heure pour le petit-déjeuner sauf le général Browne, qui était, pourtant, de tous les convives, celui que Lord Woodville souhaitait le plus honorer de son hospitalité.

Son absence étonna Lord Woodville qui, après avoir manifesté plusieurs fois sa surprise, finit par envoyer un domestique voir ce qui s'était passé. A son retour, le serviteur leur apprit que le général Browne était parti en promenade depuis l'aube, malgré cette brume et ce temps détestable.

« -C'est une pratique de soldat, dit le jeune lord à ses amis, la plupart des militaires, qui ont l'habitude de monter la garde, ne peuvent plus dormir au-delà de l'heure où, à l'accoutumée, le devoir les appelle. »

Cependant cette explication que lord Woodville donnait à ses convives ne semblait pas, même à ses propres yeux, très convaincante, et il attendait en silence et comme absorbé dans ses pensées le retour du général, qui eut lieu près d'une heure après que la cloche du petit-déjeuner eut sonné. Le général avait l'air fatigué et contrarié. Alors qu'à l'époque, tout homme prenait grand soin d'arranger et de poudrer sa coiffure, qui était le signe de la distinction, comme l'est aujourd'hui le nœud d'une cravate, ses cheveux étaient en désordre, pas plus poudrés que frisés et, de plus, trempés de rosée ; ses habits semblaient avoir été jetés sur lui avec négligence, chose remarquable chez un militaire qui est censé avoir une tenue irréprochable ; et il avait un air hagard particulièrement inquiétant.

« -Alors, mon cher général, vous ne nous avez pas attendus pour la promenade matinale, dit Lord Woodville, ou bien votre lit n'a-t-il pas répondu à vos attentes, comme je l'espérais. Comment s'est passée votre nuit ?

-Oh, tout à fait bien ! Remarquablement bien ! Je n'ai jamais aussi bien dormi, répondit brièvement le général Browne, qui avait cependant un air gêné qui n'échappa point à son ami. »

Puis après avoir avalé une tasse de thé à toute allure, le général Browne refusa tout ce qu'on lui proposa et sembla sombrer dans un état de torpeur.

« -Vous allez à la chasse aujourd'hui, général ? Dit le maître de maison, mais il fut contraint de répéter deux fois sa question avant d'obtenir une réponse brutale.

-Non milord, je suis fâché de ne pas pouvoir avoir l'honneur de passer une seconde journée avec vous, mais les chevaux de poste que j'ai commandés seront ici dans un instant. »

Tous les invités furent surpris de ce changement et Lord Woodville s'écria immédiatement :

« -Des chevaux de poste, mon bon ami, en quoi peuvent-ils vous être utiles alors que vous m'avez, hier, promis de rester ici au calme pendant au moins une semaine ?

-Je crois, répondit le général, visiblement très embarrassé, que, tout à la joie de nos retrouvailles, j'ai pu vous dire que j'allais rester ici plusieurs jours. Mais je me suis, depuis, aperçu que c'était tout à fait impossible.

-Cela est bien extraordinaire, rétorqua le jeune lord ; vous sembliez, hier, n'avoir aucun engagement, et vous ne pouvez pas avoir reçu de consignes aujourd'hui puisque la poste n'est pas encore arrivée de la ville et que, par conséquent, vous n'avez pas eu de courrier. »

Le général Browne, sans donner davantage d'explications, marmonna quelques mots sur des affaires pressantes, et insista sur l'absolue nécessité de son départ, d'une manière si catégorique qu'elle ne permettait aucune objection à son hôte, qui se rendait compte qu'il ne pourrait pas faire revenir son ami sur sa décision.

« -Au moins, permettez-moi, mon cher Browne, puisque de gré ou de force on ne pourra vous retenir, de vous montrer, de la terrasse, le point de vue que le brouillard qui se lève va nous laisser apercevoir. »

En disant ces mots, il ouvrit une fenêtre à guillotine et passa sur la terrasse. Le général le suivit machinalement, mais ne sembla guère prêter attention aux discours du jeune lord qui décrivait en détail tous les endroits intéressants que l'on pouvait distinguer dans le vaste paysage qui s'étalait sous les yeux. Lord Woodville marchait en parlant et dès qu'il eut réussi à attirer Browne assez loin des autres invités, il se retourna vers lui et lui dit d'un air solennel :

« -Mon cher Richard, mon vieil ami, plus personne ne peut nous entendre. Répondez-moi, je vous en conjure, au nom de notre amitié et sur votre parole d'homme d'honneur, dites-moi comment vous avez réellement passé la nuit dernière ?

-De la plus affreuse manière, milord, répondit le général du même ton grave ; oui, elle fut si épouvantable que je ne voudrais pas courir le risque de passer une deuxième nuit pareille, même si l'on me donnait toutes les terres de ce domaine, et même toute la région que l'on voit de cette terrasse.

-Cela est bien extraordinaire, dit le jeune lord, comme s'il se parlait à lui-même. Il doit donc y avoir du vrai dans les bruits qui courent sur cet appartement, et s'adressant à nouveau au général, il ajouta : pour l'amour de Dieu, mon cher ami, soyez franc avec moi, et racontez-moi en détail les fâcheux événements que vous avez vécus sous un toit, où comme le souhaitait le propriétaire, vous n'auriez dû avoir que des agréments. »

Le général sembla affligé par cette demande, resta un instant silencieux, puis révéla enfin les faits :

« -Mon cher lord, ce qui m'est arrivé la nuit dernière est d'une nature si singulière et si affreuse, que j'ose à peine l'avouer, même à vous, monseigneur, et qui plus est, bien que je désire sincèrement satisfaire votre curiosité, je crains qu'une telle sincérité de ma part m'oblige à m'étendre sur des circonstances aussi pénibles que mystérieuses. Aux yeux d'un autre que vous, le récit que je vais faire, me ferait passer pour un pauvre sot superstitieux qui se laisse égarer et tromper par son imagination. Mais nous sommes des amis d'enfance, et vous me connaissez suffisamment pour ne pas m'attribuer des comportements et des défauts que je n'ai jamais eus »

Sur ces mots, le général s'arrêta, et le jeune lord s'empressa de lui répondre :

« -Ne croyez pas un seul instant que je puisse douter que tout ce que vous allez me dire, si étrange que cela puisse paraître, est l'exacte vérité. Je connais trop votre lucidité et votre droiture pour imaginer que vous puissiez vous laisser abuser et je suis conscient que vous avez trop d'honneur et d'amitié pour moi pour ne pas rapporter très exactement ce dont vous avez été témoin.

-Eh bien, dit le général, je vais vous raconter mon histoire, si j'y parviens, car je sais que vous allez me croire, et cependant j'ai nettement l'impression que je préférerais être devant une batterie de canons que d'avoir à me remettre en mémoire les odieux souvenirs de la nuit dernière. »

Le général s'arrêta une seconde fois, voyant que Lord Woodville gardait le silence et lui prêtait une oreille très attentive, il commença, manifestement à contrecoeur, l'histoire de son aventure nocturne dans la chambre aux tapisseries.

« -A peine Monseigneur m'eut-il quitté hier soir que je me dévêtis et me mis au lit. Mais les bûches dans la cheminée, qui était presque en face de mon lit, répandaient une lumière brillante et agréable, et les souvenirs de mon enfance et de ma première jeunesse, ranimés par la rencontre plaisante autant qu'inattendue d'un ancien ami, m'empêchèrent de m'endormir tout de suite. Je dois dire, cependant, que ces souvenirs étaient tous agréables et charmants, suscités par le plaisir d'échapper pour quelque temps aux peines, aux fatigues et aux dangers de ma fonction, pour jouir d'une vie paisible et renouer des liens d'amitié et d'affection que j'avais rompus en partant à la guerre et en faisant mon devoir de soldat. Alors que ces pensées réconfortantes m'occupaient l'esprit, et me conduisaient peu à peu au sommeil, je fus brusquement sorti de ma torpeur par le bruissement d'une robe de soie et le bruit de talons hauts, comme si une femme s'était introduite dans la chambre. Avant que je puisse tirer le rideau pour voir d'où provenait ce bruit, une petite silhouette féminine passa entre mon lit et le feu. Elle me tournait le dos, et je pus observer son cou et ses épaules, qui étaient ceux d'une vieille femme, vêtue d'une robe de forme très ancienne, que les dames appelaient autrefois « sacque », robe entièrement lâche à la ceinture, mais dont les larges plis se trouvaient réunis sur le cou et les épaules, retombaient jusqu'à terre, et se terminaient par une espèce de traîne. Je trouvais cette visite assez singulière, mais il ne me vint pas un seul instant l'idée que je voyais autre chose que la forme mortelle d'une vieille femme du château, qui avait la fantaisie de s'habiller comme sa grand-mère, et qui, ayant peut-être été délogée de sa chambre pour me la céder, avait oublié ce changement revenait à minuit dans son antre. Intimement persuadé de cela, je fis un mouvement dans mon lit, et je toussotai, pour avertir l'intruse que la chambre était occupée. La vieille se retourna lentement. Grand Dieu ! Milord, si vous saviez quel visage elle me montra ! Je n'avais plus besoin de me demander qui elle était, ou si j'avais affaire à un être vivant. Ce visage avait les traits figés d'un cadavre et révélait les passions les plus viles et les plus hideuses qui avaient animé cette femme pendant toute sa vie. J'avais devant moi une femme morte chargée de péchés et dont il semblait que le corps était sorti du tombeau et l'âme, des feux de l'enfer, pour s'unir, l'espace d'un instant, afin de partager à nouveau la responsabilité de leurs crimes passés. Un frisson me parcourut et, m'appuyant sur les mains, je me redressai dans mon lit et découvris l'horrible spectre. Il sembla que la vieille sorcière venait droit vers moi et s'asseyait sur mon lit en prenant exactement la posture que, étant terrorisé j'avais moi-même prise, et qu'elle approchait son visage diabolique du mien, avec un grincement de dents qui semblait exprimer toute la méchanceté et la cruelle moquerie de ce monstre incarné. »

A ces mots, le général Browne s'arrêta et s'essuya le front, couvert d'une sueur froide au souvenir de cette horrible apparition.

« -Milord, dit-il enfin, je ne suis pas un pleutre. J'ai couru tous les dangers que l'on rencontre dans mon métier et, sans me vanter, je puis vous assurer que jamais on ne vit Richard Browne déshonorer l'épée qu'il porte. Mais avec cette horrible figure sous les yeux et, pourrait-on dire, à portée de main d'un démon, ma vaillance m'avait quitté, mon courage fondit comme de la cire sous la flamme, et je sentis mes cheveux se hérisser sur mon front. Mon sang se figea dans mes veines, et je perdis connaissance, terrassé d'épouvante comme une jeune paysanne ou un enfant de dix ans. Je ne puis dire au juste combien de temps je restai inconscient. Mais je revins à moi au moment où j'entendis une heure, aussi fort que si la cloche avait été placée dans ma chambre. Il se passa encore quelque temps avant que j'osasse ouvrir les yeux, de peur de tomber à nouveau sur cet horrible spectacle. Quand, enfin, j'eus le courage de regarder autour de moi, le fantôme avait disparu. Ma première idée fut de sonner, d'éveiller les domestiques et de me réfugier dans une mansarde ou même dans un grenier à foin, pour échapper à une autre apparition du spectre. Mais pour dire toute la vérité, j'y ai vite renoncé, non pas par crainte de me compromettre mais parce que le cordon de la sonnette était placé dans la cheminée et que j'avais peur, en sortant du lit, de croiser à nouveau cette sorcière diabolique, dont je me figurais qu'elle s'était tapie dans quelque coin de l'appartement. Je n'entreprendrai pas de vous décrire comment, tour à tour, je brûlais et grelottais de fièvre pendant tout le reste de cette nuit tourmentée, partagée entre les brèves périodes de sommeil et de veilles inquiètes ou de torpeur, une sorte de vague état qui leur est intermédiaire. Cent objets plus affreux les uns que les autres surgirent devant mes yeux ; mais il y avait une différence immense entre l'apparition première et celles qui la suivirent, et je sentais que ces dernière étaient produites par les délires de mon imagination et mes nerfs crispés. Enfin le jour parut, et je quittai mon lit, exténué et humilié. J'avais honte de moi-même, en tant qu'homme et que soldat, d'autant plus que j'éprouvais un désir extrême de quitter cette chambre hantée ; désir qui l'emportait sur toute autre considération. Enfilant donc mes habits en toute hâte, je me précipitai hors du château, dans l'espoir que le grand air pourrait soulager mes nerfs ébranlés par cette funeste rencontre avec une revenante, convaincu que j'étais que j'avais affaire à un esprit venu de l'autre monde. Monseigneur connaît maintenant la cause de mon agitation et de mon désir subit de renoncer à son hospitalité. J'espère que nous nous reverrons souvent, dans d'autres lieux, mais que Dieu me garde de passer ici une seconde nuit ! »

Quelque étrange que parût cette histoire, le général parlait avec air de si profonde conviction qu'il prévint tous les commentaires que l'on fait habituellement sur ce genre de récits. Lord Woodville ne se risqua pas à lui demander s'il était sûr de ne point avoir fait un mauvais rêve ou à se risquer au genre d'explications que l'on donne de nous jours à de telles apparitions : un délire de l'imagination ou un trouble de la vision. Au contraire, il semblait profondément convaincu de la vérité et de la réalité de ce qu'il avait entendu et, après un moment de silence et certainement de beaucoup de sincérité, il exprima ses regrets d'avoir causé tant de souffrances à son ami d'enfance.

« -Je suis d'autant plus désolé, mon cher Browne, ajouta-t-il, que c'est le résultat, malheureux, mais totalement inattendu, d'une expérience que je voulais faire ! Il faut que vous sachiez que, au moins à l'époque de mon père et même de mon grand-père, l'appartement que vous occupiez cette nuit était condamné, en raison des bruits qui couraient sur le fait qu'il s'y passait des phénomènes surnaturels. A mon arrivée ici, il y a quelques semaines, je pensais que j'avais invité trop de monde au château pour lasser une chambre à coucher confortable à disposition des revenants. J'ai donc donné l'ordre d'ouvrir la chambre aux tapisseries, comme on l'appelle. Tout en lui laissant un aspect médiéval, j'y ai fait rajouter le mobilier que l'on s'attend à trouver dans toute chambre à notre époque. Cependant comme l'idée que cette chambre était hantée était solidement ancrée dans la tête de nos domestiques, et qu'elle était même répandue dans le voisinage, ainsi que chez la plupart de mes amis, je craignais que celui qui l'occuperait nourrisse quelques préventions, qui pourraient confirmer les funestes rumeurs qui circulaient sur elle et contrarierait mon désir de remettre cet appartement en usage. Je dois avouer, mon cher Browne, qu'hier, votre arrivée, qui m'était agréable de tous points de vue, me parut l'occasion la plus propice pour démentir les rumeurs qui circulaient sur cette chambre aux tapisseries. Vous, dont le courage était incontestable, et qui me sembliez trop sensé pour vous laisser troubler par ce genre de fables, étiez la personne idéale pour faire cette expérience.

-Sur mon honneur, dit le général, un peu vivement, je vous suis infiniment obligé et même particulièrement reconnaissant, en effet. Je ne suis certainement pas près d'oublier cette expérience, puisque Monseigneur appelle cela comme ça.

-Vous êtes injuste, mon cher ami, reprit Lord Woodville. Réfléchissez seulement un instant, et vous serez convaincu qu'il m'était impossible de deviner les souffrances auxquelles vous avez été exposé. Hier matin, je ne croyais absolument pas aux apparitions surnaturelles, et je suis persuadé que si je vous avais fait part des bruits qui couraient sur cette chambre, ces histoires vous auraient probablement incité à la choisir pour y passer la nuit. C'est un malheureux concours de circonstances, peut-être une maladresse de ma part, mais pas une faute dont je suis rendu coupable, si vous avez été tourmenté de cette manière.

-Etrange, en effet, dit le général en retrouvant sa bonne humeur ; et j'avoue que je ne dois pas vous en vouloir d'avoir cru que j'étais ce que moi-même je croyais être, un homme inébranlable et courageux... Mais je vois que mes chevaux de poste sont arrivés, et je ne veux point priver plus longtemps Monseigneur de ses activités matinales.

-Mon vieil ami, dit Lord Woodville, puisque vous ne pouvez pas rester avec nous un jour de plus, accordez-moi au moins encore une demi-heure. Vous aimiez jadis les tableaux ; j'ai une galerie de portraits, dont certains ont été peints par Van Dyck ; ce sont les portraits de mes ancêtres, à qui appartenait ce château et ses dépendances. Je pense qu'il y en a plusieurs que vous pouvez apprécier. »

Le général Browne accepta cette invitation, un peu à contrecoeur. Il était évident qu'il ne respirerait pas à son aise tant qu'il n'aurait pas laissé le château de Woodville loin derrière lui. Il ne put cependant décliner l'invitation de son ami ; d'autant moins qu'il avait un peu honte de la susceptibilité qu'il avait montrée envers celui qui n'avait d'autre intention que de lui offrir l'hospitalité. Le général suivit donc lord Woodville à travers divers appartements, et arriva dans une longue galerie garnie de portraits, que, tour à tour, le jeune lord présenta à son ami en donnant le nom et quelques renseignements sur les personnages représentés. Ces détails n'intéressaient guère le général Browne. C'était le genre de choses que les gens racontent habituellement en montrant les portraits de leurs ancêtres. Ici, un cavalier qui avait ruiné ses domaines en servant la cause royale ; là, une belle dame qui les avait rétablis en épousant un riche puritain : à cet endroit était accroché le portrait d'un brave qui s'était mis en péril en entretenant une correspondance avec la Cour exilée à Saint-Germain ; à cet autre, celui d'un homme qui avait pris les armes pour Guillaume à la Révolution ; et un peu plus loin, un troisième qui avait soutenu les Whigs avant de se rallier aux Tories.

Pendant que Lord Woodville étourdissait son invité d'un flot de paroles, que celui-ci recevait bien malgré lui, les deux amis atteignirent le milieu de la galerie, et le jeune lord vit le général tressaillir et son visage s'assombrir et se décomposer ; ses yeux s'étaient arrêtés sur le portrait d'une vieille dame vêtue de ce type de robe battante à la mode à la fin du dix-septième, qu'on appelait « sac ».

« -La voilà ! S'écria le général ; c'est bien son corps et sa tête, bien que son visage ait une expression moins diabolique que celui de la maudite sorcière qui m'a rendu visite la nuit dernière.

-S'il en est ainsi, répondit le jeune lord, il n'y a désormais plus de doute sur l'horrible réalité de votre apparition. C'est le portrait d'une de mes ancêtres, une misérable dont la noire et terrible liste de crimes est consignée dans les archives de ma famille. Le détail en serait épouvantable : il suffit de dire que dans ce funeste appartement un inceste et un crime contre nature furent commis. Je vais faire en sorte qu'il retourne à l'isolement, auquel le jugement, plus sûr, de ceux qui m'ont précédé, l'avait condamné, et jamais, tant que je pourrai l'en empêcher, personne n'aura à endurer l'épreuve horrible et surnaturelle qui a ébranlé un courage comme le vôtre. »

Les deux amis, qui s'étaient retrouvés avec tant de joie, se séparèrent dans des dispositions bien différentes. Lord Woodville fit vider la chambre aux tapisseries et en murer la porte. Le général Browne alla chercher, dans un pays moins romantique, et parmi des amis moins distingués, l'oubli de la nuit affreuse qu'il avait passée au château de Woodville.