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La Vieille Sorbonne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 321-336).

Nos Adieux à la vieille Sorbonne, par M. O. Gréard, de l’Académie française.


La vieille Sorbonne va disparaître. Dans quelques mois, il ne restera plus rien d’elle que l’église ; encore ne l’a-t-on gardée que par grâce, et avec l’arrière-pensée d’y loger des collections de géologie ou d’histoire naturelle, des ateliers, des laboratoires. J’espère bien qu’on lui épargnera cette profanation. Une église qu’on désaffecte est une église qu’on déshonore ; mieux vaudrait qu’elle pérît tout à fait. Elle prend un air gauche, maladroit, presque ridicule quand on l’emploie à d’autres usages que ceux pour lesquels elle était faite. Il n’est pas vrai qu’on puisse impunément la transformer,

Et qu’on respire encor dans un temple aboli
La majesté du dieu dont il était rempli ;

pour être assuré que le poète se trompe, il suffit de jeter un coup d’œil sur « les temples abolis » dont on a fait, depuis un siècle, des magasins ou des écuries. La belle église de Richelieu ne mérite pas de subir un tel affront.

Puisqu’on a consenti à ne pas raser l’église, on aurait bien fait de nous laisser aussi la cour d’honneur ; tous les amis du passé la regretteront. Elle était majestueuse, sans rien de théâtral, sévère, sans rien de triste, parfaitement appropriée à sa destination. On se rappelait qu’elle avait excité l’admiration des contemporains de Pascal et de Corneille ; les souvenirs se pressaient à l’esprit quand on la visitait. Personne assurément, si on l’avait conservée, n’aurait été choqué du contraste de ces vieux bâtimens et des constructions nouvelles. Il manque quelque chose aux monumens neufs, surtout quand ils doivent contenir une école, qui a besoin d’une autorité particulière pour s’imposer au respect des jeunes générations. Ces débris vénérables auraient donné à notre Sorbonne ce qu’elle ne peut pas avoir, malgré le talent de son architecte, la consécration du temps, et je suis convaincu que quelques pans de murs noircis auraient bien lait au milieu de nos pierres blanches.

Mais ces regrets sont superflus et la cour d’honneur est condamnée à périr, comme le reste. M. Gréard, qui n’a pas pu la sauver, a voulu au moins, avant que la vieille Sorbonne ne disparût tout entière, nous en rappeler l’histoire et lui adresser un dernier adieu. Personne n’était plus autorisé pour le faire ; depuis quinze ans qu’il l’habite, des liens étroits se sont formés entre elle et lui. Tous ses prédécesseurs, à partir de Robert de Sorbon, lui sont devenus familiers. A force de vivre chez eux, il lui a semblé qu’il vivait avec eux. Pour les mieux connaître encore, pour entrer plus avant dans leur intimité, il a compulsé les archives et fouillé les bibliothèques, il a regardé de près ce qui reste des anciens plans et des vieilles estampes, au besoin même il n’a pas hésité à dépouiller les actes judiciaires, les contrats d’achat ou de vente, les livres de compte. C’était un travail infini, mais qui ne lui a pas semblé pénible, tant il était soutenu par l’affection qu’il éprouve pour la glorieuse maison dont il est l’hôte. De tous ces documens réunis, il a composé un livre aussi intéressant que solide, qui nous présente, au moins dans ses grandes lignes, l’histoire de la Sorbonne. Je ne vois rien de mieux à faire que de me mettre à sa suite, de profiter de ses recherches et d’en communiquer l’essentiel au public.


I

M. Gréard a très bien montré que la Sorbonne est sortie d’une pensée généreuse et libérale. Il me semble que ce souvenir doit plaider pour elle et la protéger un peu contre les reproches qu’on ne lui a pas ménagés. Si on l’accuse d’être devenue à la fin une sorte de citadelle de l’intolérance, il ne faut pas oublier non plus qu’à son origine elle a représenté l’esprit séculier qui essayait de se défendre contre l’envahissement des corporations religieuses. L’Université de Paris était dans tout son éclat au milieu du XIIIe siècle. Les élèves y affluaient de tous les pays du monde ; et, dans le nombre, les pauvres l’emportaient de beaucoup sur les autres. On n’a pas de peine à comprendre la raison qui attirait alors vers les fonctions ecclésiastiques les jeunes gens des classes inférieures, quand ils avaient de l’ambition et se trouvaient du talent. Etre d’église était le seul moyen pour eux de faire oublier la médiocrité de leur condition et de prendre un rang honorable, malgré l’obscurité de leur origine, dans une société où l’on n’avait guère d’égard qu’à la naissance. Or, ce qui ouvrait surtout la route des dignités religieuses, c’étaient les succès universitaires, et voilà pourquoi on les recherchait avec tant de passion. L’Église, de son côté, avait intérêt à bien accueillir cette jeunesse pauvre et laborieuse, qui témoignait tant d’empressement à venir vers elle. Elle comprenait le profit qu’elle en pouvait tirer. Ces fils de paysans ou d’ouvriers, qui lui devaient la considération et la fortune, lui apportaient en échange, avec un dévoûment absolu, une force, une énergie, une jeunesse nouvelles. C’est à eux qu’elle doit d’être restée pendant tout le moyen âge la grande puissance morale du monde. Aussi était-elle fort occupée à leur rendre l’étude possible et facile. L’éducation des écoliers pauvres, ou, comme on les appelait, des « bons enfans, » était son grand souci. Quand ils étaient tout jeunes, elle les recevait dans les écoles cathédrales, où on les instruisait gratuitement. Ce premier enseignement achevé, — il ne durait guère, — si elle leur trouvait des dispositions naturelles, le goût d’apprendre et la capacité de savoir, elle les dirigeait vers quelque université, pour y conquérir la maîtrise ès arts et la licence. Mais là, les difficultés commençaient. Comment faire vivre, dans de grandes villes, loin de leurs familles ou de leurs connaissances, des jeunes gens qui n’avaient aucune fortune ? C’est à Paris surtout qu’on voulait aller : la gloire de l’Université de Paris éclipsait toutes les autres ; mais précisément l’affluence des étudians y rendait la vie beaucoup plus chère qu’ailleurs. Le prix des logemens avait beaucoup augmenté. Pour avoir un lit dans une cave ou dans un grenier, il fallait payer plus cher qu’autrefois pour une chambre convenablement meublée. En vain essaya-t-on d’établir une taxe des logemens et de menacer les propriétaires qui ne s’y conformaient pas de mettre leurs maisons en interdit ; ils trouvaient toujours quelque moyen de se soustraire aux règlemens les plus formels. L’enseignement aussi ne pouvait pas se donner pour rien. Les maîtres, quoique disposés à se contenter de peu, étaient bien forcés de louer la salle où ils faisaient leurs leçons et de la meubler. Le mobilier était assurément fort élémentaire : un escabeau pour le professeur, quelques bottes de paille sur laquelle s’étendaient les élèves [1], voilà tout ; mais enfin un escabeau et de la paille coûtent quelque chose, et naturellement le maître, qui était chargé de les fournir, les faisait payer aux élèves. Si modique que fût le prix qu’il demandait, c’était toujours beaucoup trop pour des gens qui n’avaient rien.

Il leur restait une seule ressource : prendre le froc et se jeter dans un cloître. Depuis quelques années, les ordres religieux venaient de faire irruption dans l’Université de Paris. Les dominicains, les franciscains, les augustins, après s’être bâti des couvens dans le voisinage des écoles, y avaient institué sans bruit des cours de philosophie et de théologie et réclamaient le droit de conférer les grades à leurs élèves. L’Université résista vigoureusement à ces prétentions ; ses docteurs, surtout l’ardent Guillaume de Saint-Amour, luttèrent pendant un demi-siècle pour défendre ses droits. Remarquons que cette lutte entre les moines mendians et l’Université de Paris est la première phase d’un combat qui dure encore. Nous le croyons d’hier ; c’est une grande erreur : il existait déjà au XIIIe siècle, et plus vif peut-être qu’aujourd’hui. Rien ne commence ici-bas, tout se continue : sous des noms différens et des formes nouvelles, ce sont toujours les mêmes questions qui s’agitent, sans se résoudre jamais. Les moines, dans ce combat, étaient soutenus par la faveur du pape et l’autorité du roi ; ils finirent par l’emporter et obtinrent la permission d’avoir des écoles dans leurs couvens. Dès lors, les écoliers pauvres affluèrent chez eux : ils étaient sûrs d’y trouver au moins un logis et des maîtres qui ne coûtaient rien ; ils pouvaient y faire leurs études à l’abri des besoins de la vie.

Il y avait alors de bons esprits à qui ce succès des moines mendians causait quelques alarmes. Ce n’étaient pas des libres penseurs, — tout le monde à cette-époque était croyant, — mais des gens sages, modérés, prudens, d’excellens prêtres, qui trouvaient les ordres religieux un peu envahissans, qui craignaient que l’enseignement de la théologie ne s’abaissât dans les cloîtres, qui pensaient que les séculiers y apportent un certain esprit d’indépendance favorable à l’étude, et que les cours qui se font en plein jour, devant tout le monde, offrent plus de garanties que les autres. Ils ne demandaient pas sans doute qu’on fermât les écoles des couvens, mais ils voulaient qu’elles ne fussent pas seules : « Il faut, disaient-ils, que moines et réguliers travaillent chacun de leur côté, afin que l’on puisse voir à qui doivent appartenir la maîtrise des lettres et la direction des intelligences. »

L’homme à qui l’on prête ces fières paroles portait un nom qui fut célèbre au XIIIe siècle : il s’appelait Robert de Sorbon. C’était un Champenois, de bien petite naissance, « fils de vilain et de vilaine ; » ce qui ne l’empêcha pas de devenir chanoine de Paris, confesseur du roi et son homme de confiance. M. Gréard, qui a voulu savoir ce qui avait pu lui mériter sa renommée et sa fortune, a étudié les manuscrits qui contiennent ses sermons et ses livres. Ils n’ont assurément rien de remarquable. Robert n’est pas un grand savant ni un théologien profond. La langue qu’il parle est incorrecte et fruste, comme celle des gens de son temps, et pourtant il a parmi eux une sorte d’originalité. C’est un moraliste qui a étudié l’homme et connaît le monde. « Ses écrits, dit l’abbé Fleury, ne tendent qu’à l’utilité des âmes. » C’est ce qui explique l’ascendant qu’il prit sur le bon roi saint Louis et la place qu’il tint à sa cour. Cet homme aimable et fin était de plus un très habile homme, qui comptait et calculait bien, et que nous voyons sans cesse occupé d’achats et de ventes. Il faisait fort bien ses affaires, ou plutôt les affaires des pauvres, car c’était pour eux et non pour lui qu’il cherchait à s’enrichir. Il avait connu sans doute, à l’Université, les misères de la vie d’étudiant, et il s’était promis, autant qu’il le pourrait, de les épargner aux autres. Il voulait fournir aux écoliers pauvres quelque moyen d’étudier, sans qu’ils fussent forcés de s’enfermer dans un cloître.

Voici comment il s’y prit pour accomplir son projet. La partie de Paris qui descend de Sainte-Geneviève à Notre-Dame, après être restée longtemps inhabitée, s’était peuplée peu à peu de collèges et de couvens. Il y restait encore beaucoup de clos et de vignes, mais les maisons y devenaient tous les jours plus nombreuses, des maisons de faubourg et de village, habitées par les pauvres gens qui ne trouvaient plus à se loger avec les riches dans la cité ou le long du fleuve. Vers le milieu de cet espace à moitié vide, entre les Jacobins et les Mathurins, une rue s’était formée, qu’on appelait la rue Coupe-Gorge, et qui méritait sans doute son nom. Les maisons qui bordaient une rue aussi mal famée ne devaient avoir qu’une médiocre valeur ; Robert eut l’idée de les acquérir. Il est probable que saint Louis eut quelque part à la dépense : on sait qu’il avait grand souci de l’éducation des pauvres clercs, et son biographe nous dit « qu’il y en avait plus de cent auxquels il donnait des bourses pour leur permettre d’achever leurs études. » La reine, qui estimait aussi beaucoup Robert, et d’autres grands personnages joignirent sans doute leurs libéralités à celles du roi, et quand, avec l’aide de tout ce monde, il eut recueilli l’argent nécessaire pour acheter les maisons qui lui convenaient, il y fonda l’établissement auquel il avait songé toute sa vie et qui a pris son nom.

L’originalité de la Sorbonne, c’est qu’elle n’était pas un couvent et qu’elle en tenait lieu. Les clercs, qui s’y réunissaient, n’étaient liés par aucun vœu particulier ; ils ne prenaient d’autre engagement que de respecter les usages de la maison. On entrait dans la société et on en sortait librement, et, pendant qu’on y séjournait, chacun y gardait toute l’indépendance compatible avec la régularité des études. Si l’on songe que nous sommes au moyen âge, dans le plein épanouissement de la vie monastique, on sera d’avis que cette création n’était pas l’œuvre d’un esprit ordinaire.

« La communauté des pauvres maîtres étudiant en théologie, » c’est ainsi qu’on l’appelait, se composait d’une trentaine de membres, hôtes ou associés, qui n’étaient reçus qu’après avoir passé par une double épreuve, une enquête et un examen. L’enquête, portait sur la moralité et le caractère ; l’examen consistait en une thèse que, du nom de Robert, on appelait la Robertine. Les associés, une fois admis, ne vivaient pas tout à fait en commun ; chacun avait sa chambre, où il pouvait recevoir ses amis du dehors ; seules les femmes n’entraient jamais dans la maison : on se méfiait de ce qu’on appelait le sexe tentateur, sexus insidiator. On se réunissait au réfectoire, à la bibliothèque et dans les salles d’exercice. Les études qu’on taisait à la Sorbonne étaient les mêmes qu’ailleurs : il n’y avait pas alors deux méthodes d’enseignement. On commentait la Bible et le Livre des sentences, de Pierre Lombard ; on s’exerçait à la dispute et au sermon. Le plus grand nombre des écoliers cherchait à obtenir la licence, quelques-uns poussaient jusqu’au doctorat. Le séjour qu’on faisait dans la maison était de sept ans en moyenne, il ne s’est jamais prolongé au-delà de dix. Mais, en la quittant, les associés ne rompaient pas tout lien avec elle, et ils étaient fiers qu’on les appelât « docteurs de Sorbonne. » Tous portaient le nom de « pauvres clercs, » car tant qu’ils demeuraient ensemble, il ne fallait pas qu’il y eût de différence entre eux ; mais ils n’étaient pas tous boursiers ; on faisait payer ceux qui le pouvaient, et l’argent des riches servait à entretenir les autres. Ce n’était pas tout, et l’ingénieuse charité de Robert s’était étendue plus loin. Les économies qu’on pouvait faire sur les revenus de la maison, et qui provenaient d’une habile administration et d’une épargne rigoureuse, ne devaient pas être mises de côté ; on les dépensait pour l’entretien d’autres clercs plus misérables encore, qu’on appelait « les bénéficiaires. » On leur avait ménagé un logement plus modeste, à l’extrémité de la maison ; on les nourrissait autant que possible avec les restes des repas, mais ils avaient droit à l’enseignement.

Voilà ce qu’était la Sorbonne, et ce qu’elle n’a pas cessé d’être jusqu’à la fin, car jamais institution humaine n’a moins changé qu’elle dans le cours des siècles. Et pourtant elle n’avait pas de constitution écrite ; son fondateur ne lui a laissé que quelques règles et quelques coutumes, mais ces coutumes et ces règles, pieusement conservées par la tradition, ont suffi à faire sa prospérité. Et elle n’en a pas profité seule ; tous les collèges qui se sont fondés à Paris à la fin du XIIIe siècle et pendant le XIVe les lui ont tour à tour empruntées. Elles ont eu enfin le même succès à l’étranger qu’en France ; quand l’abbé Morellet, un des derniers sorbonnistes, visita l’Angleterre, il n’eut pas de peine à constater que les établissemens qu’on appelle fellowships, à Oxford et à Cambridge, avaient été institués sur le modèle de la Sorbonne.

Il est très difficile de se faire une image exacte de la maison de Robert de Sorbon. L’éclat qu’elle a jeté pendant trois siècles nous dispose à croire que ce devait être un édifice superbe et que ses dehors répondaient à sa renommée ; il n’y a rien de moins vrai. Aujourd’hui, quand nous voulons fonder une école, nous commençons par construire un bâtiment de belle apparence. C’est un souci dont le moyen âge, qui était si fier des siennes, ne s’est jamais préoccupé. La grande affaire était alors d’avoir des maîtres ; ils enseignaient où ils pouvaient, dans le premier bouge venu, ou même en plein air. Nous savons ce qu’était cette rue du Fouarre dont on s’entretenait avec admiration dans toute la chrétienté, et la rue Garlande, si chère à ceux qui l’avaient fréquentée dans leur jeunesse que longtemps après ils s’abordaient en se disant : Et nos fuimus simul in Garlandia ! Les gens de mon âge ont encore vu ce qui en restait, avant que le nouveau Paris n’ait achevé de les détruire. Ils se souviennent de ces maisons noires, avec leurs portes basses, leurs couloirs humides, l’escalier tournant étroit et raide, les chambres froides et obscures : on ne pouvait s’empêcher d’avoir le cœur serré quand on songeait à ces générations de maîtres et d’élèves qui les avaient habitées. Il n’est pas étonnant qu’en comparaison la Sorbonne ait paru belle aux gens du XIIIe et du XIVe siècle qui n’étaient guère gâtés ; mais que nous la trouverions laide et misérable aujourd’hui, nous qui bâtissons des palais pour nos écoliers ! Figurons-nous la vieille rue Coupe-Gorge, qui a perdu son vilain nom, et qui s’appellera désormais rue de la Sorbonne, fermée par des portes à ses deux extrémités : la nuit venue, les portes sont closes, et l’on dort tranquille. Jetons les yeux sur le plan de Paris qui a été trouvé à Bâle, pour avoir une idée des maisons qui bordent la rue. Il y en a une plus grande que les autres (casa quadrata), qui est flanquée de tours et qui a un aspect de forteresse ; c’est le corps de logis principal, mais ce n’est pas le seul. D’autres maisons viennent ensuite, différentes de hauteur et d’aspect ; elles sont restées telles que Robert les a trouvées, on les a tant bien que mal accommodées à leur nouvel usage et on les répare comme on peut quand elles tombent en ruines. La cour, au milieu de laquelle on a construit un grand bâtiment pour la bibliothèque, touche presque à ce que notre plan appelle « la grant rue Saint-Jacques. » Nous l’avons vue dans notre jeunesse, « la grant rue Saint-Jacques, » qui faisait l’orgueil de nos pères, et qu’il a fallu agrandir de tous les côtés pour qu’elle devînt une rue médiocre ! La chapelle s’élevait à peu près à la même place que l’église de Richelieu ; plus haut, sur l’endroit où se trouvaient il y a quelque temps encore les salles Gerson, on avait construit le collège de Calvi, pour des écoliers plus jeunes, qui se préparaient à l’Université, et le logement des bénéficiaires. C’était, sur une assez longue étendue, un ensemble de bâtisses d’âge et de forme diverse, sans unité, sans caractère. Rien ne les distinguait des autres chapelles et collèges qui peuplaient la savante montagne, et quand l’étranger, qui « venait puiser à cette fontaine du savoir, » les visitait, il fallait qu’on le prévint qu’il avait devant les yeux la Sorbonne.


II

Il est aisé de comprendre comment la vieille Sorbonne, qui n’avait jamais été bien solide et qu’il fallait réparer sans cesse, après trois siècles de durée, tombait littéralement en ruines. Richelieu, qui venait d’en être nommé proviseur, conçut le dessein de la reconstruire. C’était une grande affaire, et il savait bien qu’elle lui coûterait très cher. Il n’hésita pas pourtant à prendre sur lui toutes les dépenses, et il mit toute son activité à pousser l’ouvrage. — Nous ne devons pas oublier, nous qui sommes si fiers de ce que nous avons fait pour nos écoles, que les deux plus grands ministres de nos rois leur ont consacré une partie importante de leur fortune personnelle. Richelieu a refait la Sorbonne, Mazarin a bâti le collège des Quatre-Nations, où siège aujourd’hui l’Institut. Tous les deux ont cru qu’ils n’avaient pas de meilleur moyen d’immortaliser leur nom. Ce n’est donc pas de nos jours qu’on a compris pour la première fois l’importance des établissemens d’instruction publique.

Richelieu procéda comme nous venons de le faire. De l’ancienne Sorbonne il ne laissa rien subsister, il commença par raser jusqu’au sol tout ce qui restait des masures de Robert. Les vieux sorbonnistes ne les virent pas disparaître sans quelques regrets. Par habitude, ils s’accommodaient assez de leur misère. La magnificence des bâtimens nouveaux qu’on leur promettait ne les éblouissait pas ; ils se demandaient comment une si riche demeure pourrait encore être appelée « la maison des pauvres écoliers ; » ils avaient peur « que l’affluence des commodités ne relâchât l’ancienne discipline. » Richelieu n’entrait pas dans ces scrupules : il voulait faire grand. Déjà il avait étonné Paris par la beauté de ses constructions ; mais il entendait cette fois se surpasser lui-même, et que le nouvel établissement qu’il bâtissait fût préférable

Aux superbes dehors du palais Cardinal.

L’architecte du roi, Lemercier, le servit à souhait et construisit pour lui le plus beau des édifices scolaires qu’il y ait eu en France jusqu’à nos jours.

Je n’ai pas à décrire la Sorbonne de Richelieu ; elle existe, — au moins pour quelques mois encore, — et tout le monde peut la visiter. Seulement l’âge a fait son œuvre ; nous n’avons plus sous les yeux aujourd’hui qu’une Sorbonne noircie et vieillie. Ce n’est pas assez pour comprendre l’admiration qu’elle fit naître chez les gens du XVIIe siècle. M. Gréard, qui tenait à la revoir jeune et fraîche, s’est mis en quête des gravures du temps qui la montrent comme elle était quand elle sortit des mains de Lemercier. Il y a trouvé ce qu’il cherchait : « il en est une surtout, nous dit-il, qui m’a toujours fait une impression vive. Nous sommes en automne ; le ciel est à demi voilé. Dans la cour, dont le profil se détache, large et pur, sous l’ombre des nuages, quelques groupes sont livrés à une controverse ; çà et là un promeneur qui semble méditer ou chercher un souvenir dans un livre. Le sentiment qui se dégage du tableau est celui de la grandeur sereine. Et n’est-ce pas cela que nous retrouvons aujourd’hui ? Tous les monumens ont, pour être goûtés, leur heure propice. Jamais je n’ai mieux compris, quant à moi, le charme austère de la vieille Sorbonne que le soir, après que l’activité du jour a cessé, alors qu’au loin les bruits de la ville commencent à s’éteindre, et qu’avec le calme de la nuit qui s’annonce, la paix de cette solitude peuplée de tant de souvenirs enveloppe la pensée, la repose et l’élève. »

Il est remarquable que les vicissitudes par lesquelles a passé la Sorbonne depuis 1791 ne l’aient pas trop changée. Non-seulement les murs extérieurs sont restés comme Lemercier les avait faits, mais on retrouve facilement l’ancienne distribution des salles, les appartemens des associés, le réfectoire, la bibliothèque, et M. Gréard n’a pas eu trop de peine à en refaire le plan. Une chose pourtant a disparu, qui ne manquait pas d’importance. Derrière l’église, le long de la rue Saint-Jacques, il y avait une promenade avec des allées bordées d’arbres. Elle existait encore en partie il y a quelque trente ans. Mais les laboratoires, — c’est-à-dire ce qu’il y a au monde de plus envahissant, — l’ont peu à peu amoindrie, puis tout à fait supprimée. C’est grand dommage, car cette promenade représentait le côté riant de la Sorbonne ; nous n’en avons plus que le côté sévère. Pour la voir comme elle était, il faut y rétablir, par la pensée, ces allées ombragées, avec les groupes des docteurs, qui venaient y prendre le Irais et causer gaîment ensemble. Ils y faisaient bien autre chose, si l’on en croit l’abbé Morellet. « Je me souviens, dit-il, qu’à la fin de notre licence, plusieurs d’entre nous partant pour aller à leurs diverses destinations dans la carrière ecclésiastique, nous dînâmes chez l’abbé de Brienne, et que nous nous donnâmes rendez-vous en Sorbonne, en l’an 1800, pour jouer une partie de balle derrière l’église, comme nous faisions souvent après le dîner. Cette partie serait sans doute moins nombreuse ; car de quatorze ou quinze que nous étions en 1750, la plupart ne sont plus. Elle ne serait pas non plus jouée fort lestement, puisque j’aurais alors soixante-quatorze ans sonnés. Mais un autre obstacle qu’aucun de nous ne prévoyait aurait rompu notre partie de balle : la Sorbonne n’existe plus [2]. »

L’église de la Sorbonne ne fut achevée qu’après tout le reste. Le cardinal avait voulu qu’avec son dôme et ses deux façades, l’une sur la rue, l’autre, plus ornée, sur la cour d’honneur, elle fût de beaucoup la partie la plus magnifique de l’édifice. Il la destinait à contenir sa tombe. Pour qu’elle eût une perspective, il fit jeter à bas vingt-cinq maisons et construisit une place en face d’elle. A la suite de cette place une rue fut percée, à laquelle on donna son nom, et qui mettait la Sorbonne en communication avec la rue de la Harpe. Toutes ces démolitions et ces reconstructions, comme on le pense bien, coûtèrent très cher. M. Gréard évalue les dépenses à plus de 5 millions de notre monnaie.

Dans cette belle maison, que Richelieu lui avait bâtie à si grands irais, les destinées de la Sorbonne n’ont pas été tout à fait aussi glorieuses que dans l’ancienne, et il me semble qu’elle a dû plus d’une fois regretter les masures de Robert. Son temps était passé ; le siècle prenait de plus en plus des routes différentes et qui l’éloignaient d’elle. Quoiqu’elle ne fût pas tout à fait ennemie du progrès, embarrassée dans ses traditions et ses souvenirs, elle ne marchait pas assez vite pour le suivre. La théologie, qui était déjà sortie fort blessée de ses luttes avec l’humanisme au XVIe siècle, perdait tous les jours de son importance. En 1637, au moment où s’achevait l’édifice de Richelieu, paraît le Discours sur la méthode ; ce petit livre tire la philosophie de l’école et la jette dans le monde. Entre elle et la théologie, le conflit va bientôt éclater, et la Sorbonne sera bien forcée de prendre part à la bataille.

Par malheur pour la faculté de théologie de Paris, le roi lui fit, à ce moment même, un présent qui lui devait être très funeste : il ordonna qu’aucun livre ne serait publié sans son autorisation. Elle avait de plus conservé le droit de juger les doctrines qui lui paraîtraient dangereuses et en usait volontiers. On comprend que cette censure des ouvrages et des opinions lui ait fait beaucoup d’ennemis et que les auteurs qu’elle condamnait ou qu’elle empêchait de paraître aient été tort irrités contre elle. Mais ces colères auraient dû atteindre la faculté de théologie tout entière ; comment se fait-il qu’elles soient retombées presque uniquement sur la Sorbonne ? M. Gréard s’en plaint, et il a raison. La Sorbonne n’était qu’une partie de la faculté ; il y avait en dehors d’elle les docteurs qui sortaient du collège de Navarre, ceux qui avaient été formés dans les couvens, et ceux qu’on appelait les ubiquistes parce qu’ils étudiaient un peu partout. Ils avaient tous le droit de voter : pourquoi, lorsqu’il est question d’une sentence à laquelle ils ont tous concouru, l’attribue-1-on uniquement à la Sorbonne ? Elle n’en est pas plus coupable que les autres. La seule raison de cette injustice, c’est que la Sorbonne a fait pour la faculté de théologie ce que les Mathurins faisaient pour celle des arts ; elle l’a recueillie chez elle, elle lui a prêté sa grande salle pour ses réunions solennelles ; et voilà comment elle personnifia la faculté tout entière et finalement paya pour tout le monde.

La salle où la faculté de théologie tenait ses assemblées n’existe plus. Elle a été remplacée par celle où se faisait jusqu’à ces dernières années la distribution des prix du concours général. Mais nous avons une gravure du temps qui la représente, et que M. Gréard a reproduite dans son livre. De grandes fenêtres montant jusqu’au faîte et garnies de vitraux en occupent le fond. A l’autre extrémité, une balustrade de bois laisse un passage pour le service ; tout le reste est garni de bancs, rangés en face les uns des autres. Au centre, les hommes importans siègent sous une estrade, les secrétaires sont rangés autour d’une table et occupés à écrire. La salle est grande ; il fallait qu’elle pût contenir tous les docteurs, et ils étaient quelquefois plusieurs centaines. La gravure nous les montre gravement assis sur leurs sièges ; on distingue aux premiers rangs, vêtus du camail et du rochet, ceux qui avaient déjà pris un rang important dans l’Église ; derrière eux, la foule des docteurs ordinaires avec leur vaste robe, qui ressemblait assez à celle des professeurs d’aujourd’hui, et cet étrange bonnet pointu que portaient encore nos prêtres il y a cinquante ans et qu’ont banni les modes ultramontaines ; vers le haut, on aperçoit quelques réguliers avec leur cagoule et leur robe de bure. C’est tout à fait le spectacle que devait offrir cette salle, au mois de janvier 1656, quand on y discutait les doctrines d’Arnauld. Tout Paris, et l’on pourrait presque dire toute la France, avait les yeux sur elle. Quoique le jansénisme soit un système étroit et dur, dont la plupart des personnes qui le soutenaient se seraient fort mal accommodées [3], les gens du monde, ceux qui font l’opinion, étaient pour lui. Aussi fut-on fort irrité contre les théologiens qui l’avaient condamné, et les Provinciales achevèrent d’ameuter contre eux le public.

Ce fut bien pis au siècle suivant. Dans la lutte tous les jours plus vive entre l’Église et les philosophes, la faculté de théologie, ou, comme on disait pour abréger, la Sorbonne, combat au premier rang avec ses armes ordinaires, qui deviennent de moins en moins efficaces, elle condamne sans broncher les livres qu’on lui défère ; mais ces livres sont précisément ceux qui jouissent de la faveur générale, que le public dévore, que l’Europe admire autant que la France. En 1762, elle poursuit l’Émile, dont elle reconnaît que tout le monde fait ses délices. « Chacun veut l’avoir avec soi, la nuit comme le jour, à la promenade comme dans son cabinet, à la campagne comme à la ville. » Ce qui n’empêche pas l’incorruptible Sorbonne de prononcer contre ce livre enchanteur un arrêt qui n’a pas moins de cent trente-sept colonnes in-folio, où l’auteur est comparé tour à tour à Diogène, « le maître du cynisme et du libertinage, » à Érostrate l’incendiaire, à Catilina, à Néron, et signalé aux foudres du pouvoir civil. En 1767, c’est Bélisaire, l’innocent et ennuyeux Bélisaire, qui est traduit devant elle. On reproche à Marmontel d’avoir prêché la tolérance. « La vérité, a-t-il osé dire, luit de sa propre lumière, et l’on n’éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers. » Cette phrase indigne les théologiens, et ils proclament d’un commun accord « le devoir imposé à la royauté de réprimer les erreurs qui portent atteinte à la pureté de la foi. » On ne pouvait pas tourner plus résolument le dos à son siècle.

De ces fautes, la Sorbonne n’est pas seule responsable, mais elle en a sa part. Les reproches qu’on lui fait sur son enseignement l’atteignent d’une façon encore plus directe. Robert de Sorbon était un homme de bon sens, qui avait su lui assurer les avantages de la vie commune, en lui épargnant les inconvéniens du monastère : c’était alors une nouveauté. Mais nous avons vu qu’il n’était pas un savant ; il ne changea rien aux méthodes dont on se servait dans les autres écoles pour apprendre la théologie ; elle était enseignée chez lui comme ailleurs. On ne nous dit pas qu’il ait rien fait pour corriger ce qui fut toujours le grand défaut de l’Université de Paris, ce qui empêcha son enseignement d’être fécond. Les professeurs n’y professaient guère. Leurs fonctions consistaient à examiner les élèves, et les élèves n’avaient d’autre souci que de se préparer aux examens. Les leçons véritables étaient faites par des étudians un peu plus âgés, qui ne pouvaient pas être des maîtres sérieux. Ils enseignaient ce qu’ils venaient d’apprendre, et comme on le leur avait appris, c’est-à-dire d’après des cahiers, qui se passaient de génération en génération, ce qui condamnait les études à une éternelle routine. On a fait un grand éloge à la Sorbonne d’avoir été fidèle à sa première institution ; c’est une qualité, mais qui peut devenir un défaut, quand elle empêche un établissement de suivre son époque et de se modifier à propos. La Sorbonne assurément n’est pas restée stationnaire, mais elle n’a pas su marcher assez vite, ce qui, aux yeux du public, produit le même effet que de ne pas marcher du tout. Unie à l’Université de Paris, elle s’était opposée de toutes ses forces à l’institution du Collège de France ; elle se décida plus tard à l’imiter, mais avec quelle lenteur ? un seul fait suffit à le faire voir : c’est seulement en 1741 qu’une chaire d’hébreu fut fondée chez elle par le duc d’Orléans ; il y en avait deux au Collège de France, depuis 1530. Sans doute, à cette époque, l’enseignement y était devenu moins formaliste, plus large, plus philosophique qu’autrefois ; et pourtant la dispute continuait à en être le principal exercice, comme au moyen âge. On disputait entre soi le samedi, dans l’intérieur de la maison, et c’est une dispute qu’on offrait au public, quand on le convoquait à assister aux examens solennels. Il se peut que cette dialectique à outrance aiguisât l’esprit ; mais elle risquait de le rendre chicaneur, obstiné, plus sensible aux procédés de la logique qu’aux clartés du bon sens, plus ami du raisonnement que de la raison. De plus, comme dans la dispute, le principe d’où l’on part et celui où l’on arrive sont donnés d’avance, elle est stérile pour l’invention, et l’on pourrait disputer pendant des siècles sans que la science fît aucun progrès sérieux. C’est peut-être ce vice d’enseignement qui a fait que la Sorbonne n’a jamais produit ni un grand écrivain, ni une grande œuvre. M. Gréard s’en étonne, et il y a lieu, en effet, d’en être surpris. Ce ne sont pas les occasions qui lui ont manqué ; elle a été mêlée pendant trois siècles aux luttes les plus importantes ; elle a essayé de tenir tête à la renaissance, aux jansénistes, aux philosophes ; d’où vient qu’elle n’a jamais trouvé que des gens médiocres pour défendre sa cause ? Qui se rappelle le nom des docteurs qui attaquèrent le grand Arnauld ? Quelle autorité pouvaient avoir Riballier, Billotte ou Coger pour censurer Montesquieu, Buffon ou d’Alembert ?

Mais, quelque effort qu’on fasse, on ne peut pas toujours résister à son temps. A la fin, l’esprit du XVIIIe siècle s’était glissé, même dans la Sorbonne ; — où n’avait-il pas pénétré ? — On s’y délassait de la théologie en étudiant l’histoire et la politique ; on y lisait Locke, Bayle et Voltaire plus souvent que Tournely et Morin ; et l’effet de ces lectures se faisait sentir jusque dans les exercices publics. En 1768, lors de la fête de sainte Ursule, patronne de la maison, le bachelier, qui avait été chargé de prendre la parole, prononça, au lieu du panégyrique de la sainte, un discours sur le bonheur de l’homme qui a reçu de la nature un cœur sensible. Dans l’intimité on se gênait encore moins. L’abbé Morellet raconte que, quand il se promenait avec Turgot et l’abbé de Brienne, ses amis, il leur arrivait souvent de causer d’une question qui était en ce moment fort discutée, de la tolérance. La conclusion de leur entretien était toujours « qu’un souverain pouvait être parfaitement convaincu que la religion chrétienne et catholique est la seule vraie, que hors de l’Église il n’y a point de salut, et cependant tolérer civilement toutes les sectes paisibles, leur laisser exercer leur culte publiquement, les admettre même aux magistratures et aux emplois, en un mot ne faire aucune différence entre un janséniste, un luthérien, un calviniste, un juif même, et un catholique, pour tous les avantages, devoirs, charges et effets purement civils de la société. » On remarquera que ces opinions sont justement celles qui furent proclamées dangereuses et coupables quand on eut à juger Bélisaire. Ainsi dans les chambrées et les promenoirs on pensait tout autrement que dans la salle des actes. A huis clos, on était plein de feu pour les doctrines libérales, et l’on continuait à condamner solennellement les livres où elles étaient contenues. A la veille même de la Révolution, nous voyons la Sorbonne censurer les Établissemens des Européens dans les Indes, de l’abbé Raynal, l’Éloge du chancelier de L’Hôpital, par Garat, et les Principes de morale de Mably. Il n’est pas étonnant que le public, qui n’assistait pas aux entretiens de Morellet et de ses amis et ne connaissait la Sorbonne que par les arrêts qu’elle prononçait, ait conçu pour elle une haine violente. Aussi ne dut-elle pas laisser beaucoup de regrets lorsqu’en 1791 un décret du gouvernement ferma ses écoles et supprima la société.

M. Gréard n’a pas négligé de nous dire ce que la Sorbonne est devenue depuis la fin du siècle dernier jusqu’à nos jours ; seulement, comme les faits sont récens et mieux connus, il est entré dans moins de détails que pour le reste. Je passerai plus vite encore. En 1801, elle reçut quelques-uns des artistes qu’on venait de renvoyer du Louvre. Une quarantaine de ménages y furent tant bien que mal établis ; on fit des ateliers dans la salle des actes et dans l’église ; des peintres de fleurs obtinrent de petits coins du jardin pour y cultiver des roses. Parmi ces artistes, il y en a de célèbres, par exemple, les sculpteurs Dumont, Ramey, Roland, David d’Angers, et le peintre Prud’hon qui composa son chef-d’œuvre : la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la bibliothèque. En 1821, la colonie des artistes fut renvoyée, et la Sorbonne fut rendue à son ancienne destination. On y logea les facultés de théologie, des sciences, des lettres, et l’administration académique. Dans cette dernière phase de son existence, elle a eu des jours glorieux. Le gouvernement de la Restauration, en veine de libéralisme, rappela dans leur chaire, en 1828, les professeurs qu’il en avait éloignés quelques années auparavant, et alors commencèrent ces cours de Villemain, de Guizot, de Cousin, dont le succès fut si retentissant. M. Gréard n’est pas de ceux que ce succès inquiète et qui voudraient éteindre l’éclat de ces grands enseignemens. Il n’en parle, au contraire, qu’avec l’admiration la plus vive. « Reproduits le jour même par la sténographie, nous dit-il, et multipliés le lendemain par la presse, ils étaient suivis sur tous les points du pays avec la même ardeur, la méme âpreté d’intérêt que les débats des chambres. J’ai entre les mains l’édition princeps, devenue rare, des trois cours. Elle se ressent de la hâte avec laquelle l’impression en a été faite ; mais elle est toute chaude aussi et comme vibrante de l’émotion des applaudissemens. » Ce n’était pas la France seule, mais l’Europe entière qui avait alors les yeux sur la Sorbonne. Goethe se faisait envoyer chaque leçon et la commentait avec Eckermann ; l’Allemagne, en les lisant, se souvenait des premiers jours de l’université de Berlin, quand Fichte, Schleiermacher, Niebuhr, relevaient le courage de la Prusse et y ranimaient l’esprit public. L’éclat de ces cours n’en excluait pas la solidité. Ils renouvelaient la critique, la philosophie, l’histoire, et donnaient aux esprits une impulsion dont toutes les sciences ont profité. C’est grâce à ces maîtres illustres, et à ceux qui enseignaient à côté d’eux, que nos vieilles études, s’enrichissant et s’étendant sans cesse, ont fini par faire éclater leurs cadres trop étroits et que, l’ancienne Sorbonne ne suffisant plus à les contenir, il a fallu en construire une nouvelle. M. Gréard a eu l’heureuse idée de placer, à la fin de son livre, un plan comparatif de l’enceinte des deux Sorbonnes, celle qu’on va démolir et celle qu’on est en train de reconstruire. On y voit qu’elles diffèrent surtout entre elles par l’étendue. Richelieu, quand il la rebâtit, n’ajouta presque rien à l’espace qu’occupaient les maisons de Robert ; la nôtre est trois fois plus grande que celle de Richelieu ; cependant, bien des gens la trouvent déjà trop petite et annoncent qu’il faudra l’agrandir, tant les matières d’enseignement sont devenues plus riches, plus variées, plus abondantes ! C’est en très peu d’années que ce progrès s’est accompli. Quand les facultés des lettres et des sciences ont pris possession de la Sorbonne, en 1821, elles s’y trouvaient presque à l’aise ; au bout de quelque temps, elles n’y pouvaient plus tenir. Il avait fallu remplir les espaces vides de baraquemens en planches pour y loger les élèves et les professeurs. On comprend que la place ait manqué quand on songe que la faculté des lettres, qui avait autrefois sept ou huit chaires, en compte quarante aujourd’hui et que celle des sciences en a quarante-cinq, sans parler des cours libres. Cette richesse sans doute n’est pas sans offrir quelques dangers. On se demande ce que deviendront l’unité et la solidité de l’esprit dans cet éparpillement d’études, si ces études pourront facilement s’accorder entre elles, et comment on empêchera les plus nouvelles, que favorise l’opinion, de se substituer tout à fait aux autres. Ces problèmes inquiétans, c’est affaire à l’avenir de les résoudre. En attendant, qu’il nous soit permis d’éprouver quelque orgueil de voir que tant de sciences négligées jusqu’ici ou mal connues ont fait de tels progrès en soixante-dix ans qu’on peut et qu’on doit les introduire dans l’enseignement public. Cet accroissement de notre domaine intellectuel, dont l’immensité de la nouvelle Sorbonne est une image vivante, me paraît être un des plus grands titres de gloire du siècle qui finit.


GASTON BOISSIER.

  1. Dans le statut de 1366, il est ordonné à tous les étudians d’assister aux leçons, suivant l’ancienne coutume, assis à terre, sur le sol jonché de paille et non sur des bancs ou d’autres sièges qui pouvaient être pour eux une occasion d’orgueil, ut occasio superbiœ a juvenibus secludatur. En 1452, les bancs sont de nouveau défendus. L’Université semble dire en toute occasion que ses études sont surtout réservées aux pauvres et aux humbles.
  2. Le bon abbé, comme on l’appelait par antiphrase, écrivait ses Mémoires en 1797, six ans après que l’assemblée nationale eut chassé les sorbonnistes de leur maison. Non-seulement il devait voir cette année 1800, où il s’était donné rendez-vous avec ses amis, mais il n’est mort qu’en 1819, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
  3. La Fontaine, qui avait tant besoin pour son compte de l’indulgente morale des jésuites, écrivait à Mme de Bouillon, dont la conduite était aussi fort relâchée, à propos des jansénistes :
    Encor que leurs leçons me semblent un peu tristes,
    Vous devez priser ces auteurs
    Pleins d’esprit et bons disputeurs.