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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 19-20).

L’Imagination


 
J’imagine ! Ainsi je puis faire
Un ange sous mon front mortel !
Et qui peut dire en quoi diffère
L’être imaginé du réel ?

O mon intime Galatée,
Qui fais vivre en moi mon amour,
Par quelle terre es-tu portée ?
De quel soleil prends-tu le jour ?

L’air calme autour de moi repose,
Et cependant j’entends ta voix,
Je te baise, la bouche close,
Et, les yeux fermés, je te vois.


De quelle impalpable substance
Dans mon âme te formes-tu,
Toi qui n’as pas la consistance
D’une bulle au bout d’un fétu ?

Forme pâle et surnaturelle,
Quel désir intense faut-il
Pour que la trempe corporelle
Fixe ton élément subtil ?

Pour que ta beauté sorte et passe
Du ciel idéal au soleil,
Parmi les choses de l’espace
Qui subsistent dans mon sommeil ?

Tu n’es jamais consolidée
Comme les formes du dehors…
Bien heureux les fous dont l’idée
Prend le solide éclat des corps !

Dans l’air ils font passer leurs songes
Par une fixe et sombre foi ;
Leurs yeux mêmes croient leurs mensonges :
Ils sont plus créateurs que moi !