La Vie de M. Descartes/Livre 1/Chapitre 8

M. Descartes passa l’hiver de la fin de 1612 et du commencement de 1613 dans la ville de Rennes, à revoir sa famille, à monter à cheval, à faire des armes, et aux autres éxercices convenables à sa condition. On peut juger par son petit traité de escrime , s’il y perdit entiérement son têms. Son pére, qui avoit déja fait prendre le parti de la robe à son aîné, sembloit le destiner au service du roy et de l’etat dans les armées. Mais son peu d’ âge et la foiblesse de sa complexion ne lui permettoient pas de l’exposer si-tôt aux travaux de la guerre. Il crût qu’il seroit bon de lui faire voir le grand monde auparavant. C’est ce qui le fit résoudre à l’envoier à Paris vers le printems. Mais il fit peut-être une faute de l’abandonner à sa propre conduite, sans lui donner d’autre gouverneur qu’un valet de chambre, ni d’autres inspecteurs que des laquais. Il se reposoit avec trop de sécurité sur la sagesse d’un jeune homme de dix-sept ans, qui n’avoit encore acquis aucune expérience dans le monde ; et qui avoit trop peu de secours, n’aiant que ses propres forces pour résister aux occasions de se perdre.

Il en eut assez pour se garantir des grandes débauches, et pour ne pas tomber dans les désordres de l’intempérance : mais il ne se trouva point à l’épreuve des compagnies qui l’entrainérent aux promenades, au jeu, et aux autres divertissemens qui passent dans le monde pour indifférens, et qui font l’occupation des personnes de qualité et des honnêtes gens du siécle. Ce qui contribua à le rendre plus particuliérement attaché au jeu, fut le succés avec lequel il y réüssissoit, sur tout dans ceux qui dépendoient plûtôt de l’industrie que du hazard.

Mais ce qu’il fit de moins inutile pendant tout ce têms d’oisiveté sur la connoissance qu’il renouvella avec plusieurs personnes qu’il avoit vuës à La Fléche, et l’amitié qu’il contracta avec quelques gens de mérite qui servirent à le faire un peu revenir de ce grand éloignement où il étoit de l’étude et des livres.

Le plus important de ces nouveaux amis, étoit le célébre M Mydorge, qui avoit succédé à M Viéte dans la réputation d’être le prémier mathématicien de France en son têms. Il s’appelloit Claude, et il étoit fils de Jean Mydorge Seigneur De La Maillarde conseiller au parlement, l’un des meilleurs juges de la grand-chambre, et de Madelaine De Lamoignon, sœur de Chrêtien De Lamoignon président au mortier et tante de M De Bullion surintendant des finances. Il étoit plus âgé que M Descartes de prés d’onze ans, étant né l’an 1585. Il se maria dans le têms que M Descartes commençoit à le connoître, et il épousa Mademoiselle De La Haye, fille d’un auditeur des comptes, sœur de M De La Haye ambassadeur à Constantinople, et du Pére De La Haye jésuite. Il fut d’abord conseiller au châtelet : mais au lieu de passer au parlement, ou de se faire maître des requêtes comme les autres, il chercha un état qui pût luy laisser le têms de vacquer à son aise aux mathématiques. Et il se fit trésorier de France en la généralité d’Amiens, seulement pour avoir un titre, ayant du bien d’ailleurs trés-considérablement. M Descartes trouva dans ce nouvel ami je ne sçai quoi, qui luy revenoit extrémement, soit pour l’humeur, soit pour le caractére d’esprit. Ce qui les unit si étroitement ensemble, qu’il n’y eut que la mort de M Mydorge qui pût interrompre le commerce de leur amitié.

Ce fut aussi vers ce même tems qu’il retrouva à Paris Marin Mersenne, mais dans un extérieur fort différent de celuy sous lequel il l’avoit connu à La Fléche.

Mersenne au sortir des écoles de Sorbonne étoit entré chez les minimes, dont il avoit reçu l’habit le dix-septiéme de juillet de l’an 1611 dans le couvent de Nigeon prés de Paris, et avoit fait profession un an aprés dans un couvent de Brie prés de Meaux. De là il étoit venu demeurer à Paris, où il fut ordonné prêtre six mois aprés que M Descartes fût arrivé en cette ville. Le renouvellement de cette connoissance fut d’autant plus agréable au Pére Mersenne, que M Descartes se trouvoit moins éloigné de sa portée, que quand il l’avoit vû petit garçon dans le collége. D’un autre côté la rencontre fut utile et avantageuse à M Descartes, puisqu’elle ne contribua pas peu à le détacher des habitudes qu’il avoit au jeu et aux autres passe-tems inutiles, par les visites mutuelles qu’ils se rendirent.

Ils commençoient à goûter les douceurs de leurs innocentes habitudes, et à s’entre-soulager dans la recherche de la vérité, lorsqu’il vint au P Mersenne vers la toussaints ou la Saint-Martin de l’an 1614 une obédience de la part de son provincial, pour aller demeurer à Nevers. C’étoit pour y enseigner la philosophie aux jeunes religieux de son ordre, et il fallut partir vers l’avent, afin de se trouver en état de commençer les leçons en 1615.

Cette séparation toucha M Descartes assez vivement.

Mais au lieu de luy donner la pensée de retourner à ses divertissemens et à son oisiveté, elle le fit encore mieux rentrer en luy-même, que la présence de son vertueux ami, et luy inspira la résolution de se retirer du grand monde, et de renoncer même à ses compagnies ordinaires, pour se remettre à l’étude qu’il avoit abandonnée. Il choisit le lieu de sa retraite dans le fauxbourg Saint-Germain, où il loüa une maison écartée du bruit, et s’y renferma avec un ou deux domestiques seulement, sans en avertir ses amis, ni ses parens.

On commençoit alors la tenuë des etats du royaume assemblez à Paris, dont l’ouverture s’étoit faite sur la fin d’octobre 1614 par un jeûne public de trois jours, et par une procession générale depuis l’eglise des augustins jusqu’à Nôtre-Dame, où le roy et la reine-mére assistérent avec toute la cour. Mais l’éclat de cette auguste assemblée qui attiroit tous les curieux, et qui les faisoit venir des provinces les plus reculées, ne fit point sortir nôtre nouveau reclus de sa retraite. Il y demeura le reste de cette année, et les deux suivantes 1615 et 1616 presque entiéres sans sortir pour la promenade, sans voir même un ami, à l’exception peut-être de M Mydorge, et de quelque autre mathématicien. Etant ainsi rentré dans le goût de l’étude, il s’enfonça dans celle des mathematiques, ausquelles il voulut donner tout ce grand loisir qu’il venoit de se procurer, et il cultiva particuliérement la géométrie et l’analyse des anciens qu’il avoit déja recherchée dés le collége.

Ceux de ses amis qui ne servoient qu’aux passe-tems et aux parties de divertissement, s’ennuyérent bien-tôt de ne le plus revoir. Ils le crurent d’abord retourné en Bretagne chez son pére, et se contentérent de blâmer l’incivilité qu’ils luy imputoient de n’avoir pas pris congé d’eux, et de leur avoir fait un secret de ce qu’il devoit leur communiquer. Mais ayant appris qu’il n’étoit point en Bretagne, et voyant qu’il ne paroissoit à aucun bal ni à aucune assemblée : ils le crurent entiérement perdu pour eux, aprés la vaine espérance qu’ils avoient eûë au moins, de le retrouver à la cour, ou au voyage de Guienne, au tems des mariages du roy Loüis Xiii avec l’infante d’Espagne, et de Madame De France sœur du roy avec Philippes Iv fils du roy d’Espagne.

M Descartes avoit eu la prudence au commençement de sa retraite, de se précautionner contre les hazards de la rencontre, pour ne pas tomber entre les mains de ces amis fâcheux qu’il vouloit éviter toutes les fois qu’il étoit obligé de sortir pour ses besoins. La chose ne luy réüssit point mal pendant l’espace de deux années. Mais il se reposa dans la suite avec un peu trop d’assurance sur le bonheur de sa solitude, et ne veillant plus sur sa route et ses détours avec la même précaution qu’auparavant, lorsqu’il alloit dans les ruës, il fut rencontré par un de ses anciens amis qui ne voulut pas le quitter qu’il ne luy eût découvert sa demeure. Il en coûta la liberté, pour ne rien dire de plus, à M Descartes. L’ami fit si bien par ses visites réïtérées, et par ses importunitez, qu’il vint à bout de troubler prémiérement sa retraite et son repos, et de le déterrer en suite tout de bon de sa chére solitude pour le remener dans le monde, et le replonger dans les occasions de divertissement comme auparavant.

Mais il s’apperçut bientôt qu’il avoit changé de goût pour les plaisirs. Les jeux et les promenades n’avoient plus pour luy les mêmes attraits qu’auparavant : et les enchantemens des voluptez ne purent agir en luy que trés-foiblement contre les charmes de la philosophie et des mathématiques, dont ces amis de joie ne purent le délivrer. Ils luy firent passer les fêtes de noël, et le commençement de l’année suivante jusqu’aux jours gras, le moins tristement qu’il leur fut possible. Mais ils ne purent luy faire sentir d’autres douceurs que celles de la musique, aux concerts de laquelle il ne pouvoit être insensible avec la connoissance qu’il avoit des mathématiques.