La Vendangeuse

La Vendangeuse
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 158-160).

 
      Toi dont les cheveux doux et longs
      Se déroulent en onde fière,
      Comme les flots de ta rivière,
      O belle fille de Châlons !
      Penche ta tête parfumée,
      Que je puisse, ô ma bien-aimée !
      Voir baigné par ces cheveux blonds
      Ton riant profil de camée.

      O fille d’un climat divin !
      Tu naquis plus blanche qu’un cygne
      Et ton grand-père dans sa vigne
      Mouilla ta lèvre avec du vin !
      Aussi, lorsque la primevère
      Triomphe du climat sévère,
      Loin du monde vulgaire et vain,
      Vers les cieux tu lèves ton verre.


      Toute à l’instant qu’il faut saisir,
      Tu mords, et d’une ardeur pareille,
      Aux raisins gonflés de la treille
      Comme à la grappe du plaisir !
      Et sur ta poitrine, où se noie
      Une lumière ivre de joie,
      Mûrissent les fruits du Désir
      Comme une vendange qui ploie.

      En tes veines, de toutes parts,
      Bourguignonne aux tresses dorées,
      Le sang des Bacchantes sacrées
      Bouillonne dans ton sang épars,
      Et tu tiens tes idolâtries
      De ces guerrières des féeries
      Qui conduisaient les léopards
      Avec des guirlandes fleuries !

      Il fut ton aïeul, cet amant
      De la chanson ivre et sauvage,
      Menant sur son char de feuillage,
      Par l’Attique, un troupeau charmant !
      C’est pourquoi, danseuse étourdie,
      Tu fais d’une main si hardie
      Carillonner joyeusement
      Les grelots de la Comédie !


      O vendangeuse ! tu souris,
      Embrassons-nous jusqu’à l’ivresse !
      Buvons encore, ô ma maîtresse !
      Déroule tes cheveux chéris
      Sur ces raisins ! car, ô merveilles !
      Tes tresses blondes sont pareilles
      Au soleil qui les a mûris,
      Et ta bouche aux grappes vermeilles.



Septembre 1853.