La Terreur en Bretagne/03

La Terreur en Bretagne
Revue des Deux Mondes, période initialetome 20 (p. 81-97).
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LA TERREUR


EN BRETAGNE




III. [1]
LE CHATEAU DE LA HUNAUDAIE




La loi qui ordonnait l’inventaire, le séquestre et la mise en vente des biens d’émigrés commença à être exécutée en Bretagne dès le mois de septembre 1793. Ce fut une suite de lugubres scènes. La plupart des gentilshommes avaient fui à l’étranger ou fomentaient la révolte à l’intérieur ; il n’y avait plus dans les châteaux que des femmes et des enfans. On vint leur déclarer que leurs biens étaient mis sous la main de la nation. Ainsi parlait la loi dans son éloquence sauvage. On inventoria sous leurs yeux les meubles, les bibliothèques, les bijoux. Quelques femmes furent laissées gardiennes du tout, à la charge de ne rien détourner ; à d’autres on donna l’ordre de sortir sous le plus bref délai. Dans ce dernier cas, il fallait que les filles prissent leurs vieux pères sous le bras, les mères leurs enfans ; et, sur le seuil, un commissaire, tenant l’arrêté départemental à la main, leur délivrait ce que l’on donnait en aumône à la famille chassée. C’était un lit, douze chaises, une armoire ; à chaque enfant, trois chemises et son berceau ! Quant aux moyens de vivre, l’administration devait régler plus tard ce que l’on accorderait à chacun sur les revenus de ses propriétés saisies. Si, près de voir se fermer derrière lui les portes de sa propre demeure, quelque vieux gentilhomme demandait amèrement aux commissaires où il trouverait un abri sûr pour ses derniers jours, ceux-ci montraient en souriant l’arbre de la liberté récemment planté devant le seuil du manoir confisqué par la nation. La révolution avait atteint ses dernières conséquences : traitée en ennemie par toute l’Europe monarchique, la France avait accepté cette hostilité en se faisant une constitution et des intérêts politiques à part. La république venait d’être proclamée. La mort du roi suivit de près. Une fois engagé dans cette route, la pente était fatale, et il fallait la suivre.

Les villes de la Bretagne, à deux ou trois exceptions près, acceptèrent franchement les nécessités révolutionnaires ; mais la haine des royalistes s’en accrut. L’insurrection était menaçante dans le Poitou, le Maine et l’Anjou. Le Morbihan, la Loire-Inférieure, s’agitaient sourdement. Le Finistère, plus tranquille, grace à l’habileté de ses administrateurs, donnait cependant des inquiétudes. Quant aux départemens d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord, c’était là que se trouvait le foyer même de la conspiration. On en désignait les chefs, sans avoir de preuves pourtant. C’étaient les Picot de Limoëlan, les Dubuat, les Molien, les Loquet de Granville, les Desilles, les Guyomarais, et, par-dessus tout, le sieur Tuffin de La Rouërie, promoteur et lien de ce grand complot.

Cet homme, auquel il ne manqua que de mourir un peu plus tard pour jouer, en Bretagne, le même rôle que Charrette en Vendée, avait été d’abord officier des gardes françaises. Amoureux de l’imprévu, fécond en expédiens, corrompu et romanesque à la fois, il avait menacé un instant de finir comme de Rancé, après avoir vécu comme Faublas. Il allait prononcer ses vœux de trappiste, lorsque je ne sais quel vent lui apporta les bruits de la guerre d’Amérique. Il dépouilla aussitôt sa robe de moine, laissa pousser ses cheveux, et alla combattre les Anglais sous le nom du colonel Armand. Accueilli en France, à son retour, par des acclamations, il reçut officiellement du ministre l’ordre de ne point paraître à la cour, et officieusement le conseil d’user modestement de sa disgrace. Plus tard, en 1787, il fut envoyé par la noblesse bretonne pour réclamer la conservation des priviléges de la province, et eut encore la gloire d’une persécution. On l’enferma à la Bastille. Mais ses velléités révolutionnaires s’évanouirent le jour où les droits de la noblesse furent mis en question. Il avait protesté à Rennes et à Saint-Brieuc contre les prétentions du tiers ; dès que ces prétentions furent devenues des lois, il songea à la révolte et commença à la préparer dans son château de La Rouërie.

Rien ne manquait à Tuffin pour devenir chef de parti. Il ne possédait pas seulement toutes les qualités, mais, ce qui est aussi rare peut-être, tous les vices nécessaires pour jouer ce rôle. Audacieux, adroit, trop mobile pour tomber dans de longs découragemens, il avait cette impressionnabilité pour ainsi dire volontaire qui permet tour à tour l’exaltation et le calcul, la bonne foi et la dissimulation. Long-temps occupé d’intrigues de femmes, il avait appris à serpenter habilement entre les amours-propres : on pouvait le surprendre, jamais le déconcerter. Doué enfin d’un courage que l’on citait dans une noblesse où le courage était la plus vulgaire des vertus, il était capable d’exécuter tout ce qu’il osait concevoir. Orgueilleux du reste, et capable d’une mauvaise action lorsqu’elle le conduisait au but, mais patient comme tous les hommes de cour, gai comme tous les voluptueux, il pouvait braver la faim, la soif, la fatigue et le froid, sans se plaindre ni s’abattre.

Dès la fin de 1791, Tuffin de La Rouërie avait créé, dans les principales villes de Bretagne, des comités royalistes et avait commencé à recruter des combattans. Attaqué dans son château vers la fin de mai 1792, il s’était échappé par miracle et avait déterminé une première insurrection qui n’eut d’autre résultat que de faire monter sur l’échafaud Elliot et Malœuvre, ses complices. Depuis lors, il parcourut la Bretagne, toujours poursuivi, mais fuyant de château en château, de chaumière en chaumière, ravivant les colères ou les douleurs, semant les promesses, servant de lien aux haines isolées, et laissant partout, sur son passage, comme une traînée de guerre civile à laquelle il se réservait de mettre le feu quand il en serait temps.

Or, l’heure propice était évidemment venue. Nous avons déjà dit dans quel péril se trouvait placée la république. Le mois de février 1793 venait de finir, et les discordes qui agitaient la convention avaient pris une violence alarmante. Soutenus par les sections et la commune, les jacobins accusaient la Gironde de projets monarchiques ; la Gironde leur renvoyait l’accusation en les traitant d’anarchistes, de sorte que, ballottés entre ces récriminations contraires, les patriotes des départemens cherchaient en vain à démêler la vérité. Cependant l’influence de quelques hommes éminens et un instinct inné de modération faisaient pencher la plupart des républicains bretons vers le parti girondin. L’administration du Finistère surtout s’était hardiment prononcée en sa faveur. Dès le mois d’octobre 1792, elle avait envoyé une adresse pour sommer les quarante-huit sections de laisser aux députés de la droite une pleine liberté. « Songez, disait cette adresse, que la quatre-vingt-troisième portion de la république ne peut inspirer de terreur à une nation entière qui abhorre l’anarchie. Une seule ville ne fera point la loi à la France. Rappelez-vous à qui appartient la gloire de la journée du 10 août [2]. Que la convention nationale puisse travailler dans le calme à la constitution qu’elle nous prépare ; si elle ne le trouve point au milieu de vous, il est d’autres villes qui sauront le lui procurer. »

L’Europe presque entière menaçait en outre nos frontières, défendues par des volontaires sans souliers qui ne savaient point charger leurs fusils. Les caisses publiques étaient vides, l’industrie détruite, le commerce anéanti. Il n’y avait pas jusqu’aux habitudes de famille qui ne fussent suspendues. Les administrateurs de nos villes, sans cesse menacés par l’émeute ou les royalistes des campagnes, ne voyaient plus ni leurs femmes, ni leurs enfans ; ils mangeaient et dormaient au lieu des conférences, ayant à leurs côtés les décrets de la convention sous une paire de pistolets.

Pendant que tout semble ainsi chanceler, le peuple ne craint pourtant ni ne désespère. A chaque désastre, il oppose un courage plus grand. Toutes les côtes de la Bretagne étaient dégarnies de soldats, les forts en ruine et désarmés ; il suffit d’un appel, et soudain six mille volontaires se présentent ; mille ouvriers terrassiers accourent. On relève les épaulemens, on porte à bras le canon sur la crête de nos rochers, on gratte le salpêtre aux parois des caves pour fabriquer de la poudre, on arrache les gouttières aux manoirs féodaux pour fondre des balles. Les femmes cousent des guêtres qu’elles vont déposer sur l’autel de la patrie, les enfans font de la charpie, les vieillards s’enrôlent dans les compagnies de vétérans et apprennent l’exercice. Tout se lève, tout travaille, tout se prépare enfin à soutenir la lutte qui va s’engager.

Ce bouleversement général n’avait néanmoins point interrompu mon commerce, qui s’alimentait du désordre même. Je n’avais point de spéculation suivie ; j’allais à la recherche des affaires comme les aventuriers du Nouveau-Monde à la recherche des castors ou des nids d’abeilles. Toujours muni d’une centaine de louis, somme considérable alors, vu la rareté du numéraire, je profitais de toutes les occasions d’achat ou de vente qui se présentaient, traitant aujourd’hui à Tréguier pour un chargement de faïence prise aux Anglais, demain à Lorient pour six mille paires de gants, confisquées je ne sais comment, et qui pourrissaient dans les magasins ; une autre lois à Saint-Brieuc, pour un lot de vieux fers auxquels on avait joint cent kilogrammes de plain-chant sur parchemin. L’échange des assignats, dont la dépréciation n’était point uniforme sur tous les points, me procurait aussi quelque bénéfice. J’avais soin seulement de laisser toujours les subsistances en dehors des spéculations que je hasardais : le nom d’accapareur, jeté par quelque imprudent ou quelque envieux, eût suffi pour me perdre. Renonçant aux gains faciles dont les confiscations et la misère publique offraient sans cesse l’occasion, je m’étais résigné à n’être qu’une sorte de colporteur, toujours en quête et en chemin, observant les besoins de chaque endroit pour y satisfaire, achetant ici ce qui manquait là, vendant aux riches, donnant aux pauvres, gagnant peu, en somme, sur chaque marché, mais renouvelant sans cesse mon capital.

Cette activité commerciale ne nuisait en rien à mon zèle de citoyen. Partout où j’arrivais, si un appel était fait aux patriotes, je laissais là toute autre affaire et j’allais m’offrir. Tel était alors le sentiment de confraternité, que l’on ne se regardait comme étranger nulle part. On n’appartenait pas à la garde civique de telle ou telle ville, mais à la république ; et quand le rappel des patriotes battait, on y allait sans songer à autre chose. Je pus me trouver ainsi, par aventure, au combat de Fouesnant et à celui de Savenay, où je reçus une légère blessure.

On venait d’entrer dans le mois de mars 1793 ; je regagnais Guingamp après une excursion qui m’avait conduit jusqu’à Nantes. J’appris par hasard à Dinan qu’il y avait à vendre une partie de bois à La Hunaudaie ; des demandes m’avaient été faites de Port-Brieux et de Vannes ; je résolus de pousser jusqu’à la forêt, pour voir l’acquéreur de la dernière coupe.

En passant à Lamballe, je descendis de cheval pour remettre quelques lettres au procureur-syndic. Je le trouvai causant avec un étranger au milieu de commis qui expédiaient des écritures. Je le connaissais à peine, et j’allais prendre congé de lui après une courte conversation, lorsqu’un bruit de pas et de voix, parmi lesquelles je crus reconnaître celle d’un ami de ma famille, du médecin Launay, se fit entendre sur l’escalier. Presque au même instant la porte s’ouvrit, et le médecin, suivi de deux sans-culottes en bonnet rouge, entra comme un orage.

Eh bien ! dit-il en s’adressant au procureur, sans saluer personne, tu sais la nouvelle, citoyen ? Les paysans ne sont point venus hier au marché de Saint-Brieuc ; nous allons être pris par la famine ; les fanatiques s’organisent partout ; avant la fin du mois, ils viendront en armes pour nous égorger !…

Il allait continuer, lorsque ses regards tombèrent sur moi. Il fit une exclamation de surprise.

— Comment ! toi ici, Baptiste ! s’écria-t-il en changeant de ton subitement… Par quel hasard ?… Est-ce que tu n’habites plus Guingamp ?

Je voulus lui expliquer la cause de mon passage à Lamballe, mais il ne m’écouta point.

— A propos, continua-t-il en me prenant la main j’ai su que ton père était mort.

— En effet.

— Une grande perte, mon ami… une grande perte pour tout le monde… Après ça, le bonhomme était difficile à vivre, un peu dur, un peu avare, un peu aristocrate… Je n’en ai pas moins pris part à ton malheur. Mais j’ignorais que tu connusses notre brave syndic.

— Je n’ai point cet honneur.

— Vraiment ? Alors il faut que je te présente à lui ; vous êtes faits l’un pour l’autre.

Et, sans attendre ma réponse, il cria mon nom au procureur.

— Je te garantis celui-là, citoyen, dit-il en me frappant sur l’épaule ; un vrai républicain dès le berceau ; il était toujours en querelle avec tout le monde… Te rappelles-tu, dis donc, Baptiste, quand ils voulaient faire de toi un calottin ?… Avec ça qu’il avait été élevé par un curé… Mais, tout petit, il ne croyait ni à Dieu ni au diable ; aussi n’ont-ils jamais pu l’abrutir par la superstition.

J’étais au supplice pendant cette ridicule apologie que le syndic écoutait d’un air contraint ; je voulus y couper court en avertissant Launay que j’étais pressé.

— Comment donc ! s’écria-t-il ; nous ne nous séparerons pas ainsi, j’espère ? Tu souperas avec moi.

— Je pars sur-le-champ.

— Mais la nuit va venir, et les routes sont dangereuses.

— Tout retard m’est impossible.

— Il s’agit donc d’une affaire importante ?

— Oui.

— Et où vas-tu ?

— Pas loin d’ici.

— A Plancoët ?

— Non… plus près… dans la forêt.

— A La Hunaudaie ?

— Justement.

— Est-ce que tu vas voir les Guyomarais ?

— Non.

— Au fait, reprit-il sans m’écouter et en se tournant vers le syndic, ce sans-culotte-là connaît tous les aristocrates… Il a vécu avec eux ; moi, qui te parle, je l’ai vu en habit de taffetas rose, le claque sous le bras et la hanche au vent, faire l’agréable avec les grandes dames de Kerjeau ; il était des parties de chasse de Desilles, de Molien, de Limoëlan ; peut-être même a-t-il vu là Tuffin de La Rouërie… En voilà un, par exemple, pour qui je graisserais une corde de bon cœur. C’est lui qui est l’ame du complot royaliste ; on n’entend répéter que son nom. Demandez aux paysans pourquoi ils refusent de payer l’impôt, ils vous répondront : C’est M. de La Rouërie qui l’a défendu ;… pourquoi ils ne portent plus de grains aux marchés : C’est M de La Rouërie qui l’a dit ;… qui leur fait croire que dans trois mois les Prussiens seront à Paris ? Toujours M. de La Rouërie. Il est partout, il conduit tout, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’on ne le voit nulle part. Si on était fanatique, on croirait que c’est le diable, ma parole d’honneur ! Du reste, on le dit superbe homme. Des yeux noirs et la jambe faite au tour… Mais il est impossible que tu ne l’aies jamais vu chez Mme de Coatansecours.

— Cela est pourtant, répondis-je d’un ton sec.

— Puisque tu vas chez les Guyomarais, tu en entendras parler… Ils sont aussi de la bande, eux… avec leur beau-père, Micaut de Mainville.

Je voulus répéter que je ne me rendais point au château ; mais Launay ne m’en laissa pas le temps.

— En tout cas, dit-il, j’espère que nous irons aussi un de ces jours dans leur gentilhommière, et que nous y fouillerons tout avec la baïonnette, d’autant qu’il court des bruits depuis quelque temps… Le sieur Tuffin pourrait bien être par là. Avertis les Guyomarais de se bien tenir.

— Je les avertirai, répondis-je impatienté.

Et, m’avançant vers le syndic, qui causait vivement à l’écart avec l’étranger, je saluai et sortis.

Je venais d’atteindre la forêt, ayant complètement oublié ce qui s’était passé chez le procureur, lorsque j’entendis derrière moi un galop de chevaux ; presque au même instant, deux gendarmes parurent sous les arbres. Je ne sais pourquoi j’eus un pressentiment que c’était moi qu’ils poursuivaient ; je n’avais point eu, du reste, le temps de réfléchir à ce que je devais faire, qu’ils étaient déjà à mes côtés. Ils m’ordonnèrent d’arrêter, me demandèrent mon nom, et, sur ma réponse, l’un d’eux prit la bride de mon cheval en me priant de descendre. Je leur demandai à mon tour ce qu’ils voulaient.

— Nous avons ordre de ne point te laisser continuer ta route, citoyen, me répondit le brigadier.

— Vous me reconduisez donc à Lamballe ?

— Non.

— Où me menez-vous alors ?

— Tu vas le voir.

En parlant ainsi, les deux gendarmes avaient mis pied à terre, ils me firent entrer avec eux dans le fourré, les chevaux furent attachés à un arbre, et mes deux compagnons allumèrent leurs pipes sans prendre à mon égard aucune précaution.

L’aventure était trop étrange pour ne point exciter en moi beaucoup d’étonnement et un peu d’inquiétude. Ma première pensée fut qu’il y avait méprise ; les nouvelles questions que j’adressai me détrompèrent : c’était bien moi qu’ils avaient reçu ordre d’arrêter. Mais quel crime avais-je commis ? Pourquoi me retenir caché dans ce taillis ? Que voulait-on faire de moi ?…

Toutes mes questions à ce sujet n’obtinrent d’autre réponse que celle-ci : C’est l’ordre. Sûr de ne pouvoir vaincre la discrétion peut-être forcée de mes gardiens, je me résignai à attendre patiemment l’explication de cette énigme. Trois heures environ s’écoulèrent ainsi.

La nuit était close depuis long-temps, le ciel obscur et le vent froid. Mes deux compagnons commençaient à se plaindre de notre campement et à frapper la terre avec mauvaise humeur de leurs grandes bottes, quand un bruit régulier de pas se fit entendre sur la route. On distingua bientôt un cliquetis d’armes, et nous reconnûmes enfin des uniformes à la lueur des étoiles. Les deux gendarmes regagnèrent alors avec moi la lisière du fourré ; un qui vive ! fut échangé, et quelques hommes se détachèrent de la troupe armée pour s’avancer vers nous. Je reconnus parmi eux le procureur-syndic et l’étranger que j’avais déjà rencontré à Lamballe ; je demandai assez vivement au premier ce que l’on me voulait, et pourquoi j’étais arrêté.

— C’est moi qui en ai donné l’ordre, dit l’étranger.

— Et de quel droit ? répondis-je brusquement.

— Je suis le citoyen Morillon, agent du conseil exécutif.

Le syndic prit alors la parole

— Le citoyen commissaire est chargé d’une fouille importante dans le château de La Hunaudaie, dit-il ; ta conversation avec Launay lui a fait craindre que tu n’eusses des rapports avec les Guyomarais, et que tu ne leur donnasses l’éveil.

— Je ne connais point les Guyomarais, et je ne me rends point chez eux.

— Où vas-tu alors ?

— Chez le garde-forestier.

— Et pour quelle affaire ?

— Pour un achat de bois.

Le citoyen commissaire prit à part le procureur-syndic, et tous deux parurent se consulter ; enfin, après un court débat, Morillon se tourna vers moi.

— Je veux bien croire que tu es un vrai patriote, dit-il ; mais tu connais les chemins de la forêt sans doute, puisque tu allais sans guide.

— Je les connais.

— Et tu ne refuseras pas, je pense, de prendre part à notre expédition ; nous pouvons avoir besoin d’un homme qui ait pratiqué le pays, et en tout cas deux bras de plus sont toujours utiles.

— Je suis prêt.

— Alors, vive la république ! et en avant.

Je me plaçai en tête de la troupe avec le commissaire, le procureur-syndic et le juge de paix qui les accompagnait. J’avais fort bien compris que l’invitation du citoyen Morillon était un ordre et prouvait un reste de défiance ; mais je lui avais dit la vérité, je n’avais rien à cachet, que pouvais-je craindre ? Ses soupçons ne tardèrent point, d’ailleurs, à se dissiper. J’avais déjà fait partie plusieurs fois de troupes envoyées à la poursuite des prêtres réfractaires, et je connaissais toutes les précautions exigées pour ces marches de nuit à travers la campagne ; je les indiquai au commissaire, qui en sentit sur-le-champ l’importance et n’en voulut négliger aucune. Sachant l’entrée principale du château gardée par des chiens qui eussent signalé notre approche, j’avais d’abord fait prendre un sentier couvert et détourné qui devait nous conduire aux portes du jardin. J’étais insensiblement devenu un des chefs de l’expédition, et à mesure que j’y prenais plus de part, je m’y intéressais aussi davantage. J’en calculais les chances comme si j’en eusse été personnellement responsable, j’en attendais le succès avec inquiétude. J’ignorais quel en était au juste le but, mais je la savais faite dans l’intérêt de la république, et cela me suffisait. A une autre époque et pour une autre cause, j’aurais regretté d’y contribuer, je me serais inquiété peut-être de ceux que l’on allait surprendre, et désiré les trouver avertis ; mais le besoin de sauver la patrie absorbait alors toute autre préoccupation : la pitié ne venait qu’après le combat. On sacrifiait le révolté à l’intérêt général, comme on s’y sacrifiait soi-même. Les royalistes, d’ailleurs, n’étaient point seulement des adversaires politiques, c’étaient des ennemis. La guerre contre eux semblait une légitime défense, car ils l’avaient commencée partout, à la frontière et à l’intérieur. Il ne s’agissait plus d’une opinion, mais d’un sentiment, et on les haïssait moins par esprit de parti que par instinct national.

Nous arrivâmes enfin au château. Aucun bruit ne s’y faisait entendre, aucune lumière n’y brillait ; tout semblait dormir. On s’occupa d’abord de placer des sentinelles à toutes les issues. Le plus profond silence avait été recommandé, et chacun tenait ses armes serrées contre lui. Nous étions restés, le citoyen Morillon, le juge de paix et moi, à quelques pas d’une petite porte de jardin qui semblait condamnée, attendant que toutes les mesures eussent été prises, lorsque nous crûmes entendre marcher dans le fourré. Je fis signe de la main à mes compagnons, et nous nous effaçâmes derrière un angle de la muraille. Le bruit des pas se rapprochait toujours ; enfin le froissement des feuilles devint distinct, et bientôt un paysan parut à la lisière du taillis. Il regarda de tous côtés comme pour s’assurer qu’il était seul ; puis, s’avançant rapidement vers la petite porte, il se baissa pour chercher la serrure. Dans ce moment je m’élançai et je le saisis par les deux bras : il jeta un cri ; mais le citoyen Morillon, qui était accouru, lui imposa silence en lui mettant un pistolet sur la poitrine. Nous nous emparâmes de la clé qu’il tenait encore, et nous ouvrîmes sans difficulté la petite porte.

Nous venions d’entrer dans le jardin lorsque le syndic revint avec une trentaine de gardes nationaux. Nous les mîmes au fait en peu de mots, et, après avoir refermé derrière nous et laissé deux sentinelles, nous nous dirigeâmes vers le château. Arrivés au perron, nous trouvâmes la porte entr’ouverte comme à dessein. Le paysan parut stupéfait.

— Maintenant, attention, dit le citoyen Morillon, afin que personne ne puisse échapper ! Une douzaine d’hommes autour du château et feu sur tous ceux qui essaieront de fuir !

Ces dispositions prises, la lanterne sourde fut ouverte, et on alluma des torches. Alors le profond silence qui avait été observé fut rompu comme à un signal donné, et les gardes nationaux se répandirent bruyamment dans le château. Il y eut un moment d’inexprimable confusion. Le citoyen Morillon et le procureur-syndic couraient de chambre en chambre pour donner leurs ordres ; on n’entendait que pas précipités et cliquetis d’armes ; enfin un cri de triomphe s’éleva, suivi de plusieurs autres cris pareils. Peu après le juge de paix fut appelé, il monta, et je le suivis.

Je reconnus, en entrant, au milieu des gardes nationaux et des gendarmes, le citoyen de La Guyomarais, que j’avais vu plusieurs fois. Il était debout, appuyé à la cheminée, pâle, mais l’air hautain et dédaigneux. Près de lui se tenait une jeune femme accroupie et presque nue, serrant dans ses bras deux petits enfans dont elle semblait se voiler, et derrière eux, un vieillard aux pieds duquel on apercevait une épée brisée : c’étaient la citoyenne La Guyomarais et Micaut de Mainville, son père. Plus loin, dans l’ombre, il y avait encore deux hommes que je sus plus tard être un sieur Dampière et le précepteur des enfans.

Le juge de paix allait commencer à les interroger, lorsque des cris de joie se firent entendre de nouveau ; c’étaient trois autres prisonniers que l’on amenait. Les deux premiers furent reconnus sur-le-champ, l’un pour le médecin Taburet, l’autre pour un domestique de la maison. Quant au troisième, il déclara s’appeler Morel et être chirurgien.

Le citoyen Morillon demanda alors à La Guyomarais si c’était là tous ses hôtes.

— Tous, répondit-il.

— Tu te trompes, il t’en reste au moins un autre et le plus important.

— Qui donc ?

— Tuffin de La Rouërie.

Le prisonnier tressaillit.

— Tu vois que nous sommes bien informés ; Tuffin est ici, et nous le trouverons, fallût-il pour cela mettre le feu au château.

— Faites, répondit froidement La Guyomarais.

Il y eut une pause : le syndic et le citoyen Morillon causaient à voix basse ; ils annoncèrent enfin qu’ils allaient continuer les perquisitions pendant que le juge de paix interrogeait les prisonniers.

Ils sortirent en effet, et l’information commença ; mais elle durait à peine depuis quelques minutes, lorsque le commissaire rentra avec un portefeuille aux armes de La Guyomarais. Le juge de paix l’ouvrit et en retira une bague de deuil entourée de ces mots : Dum spiro, spero ; un guidon, sur lequel était brodé un sacré cœur au milieu d’une couronne blanche ; enfin, quelques lettres adressées à un sieur Gasselin. La bague était semblable à celles que portaient les émigrés de Dudresnay comme symbole de leurs espérances, et nous savions tous que le sacré cœur était le drapeau mystique adopté par les royalistes bretons. Quant aux lettres, elles se rapportaient évidemment à l’insurrection, mais elles n’en parlaient qu’en termes couverts, et dans une langue convenue dont il eût fallu avoir la clé. L’important était de savoir quel était ce Gasselin auquel on semblait rendre compte des préparatifs comme à un chef. Les questions adressées successivement aux prisonniers, sur ce personnage inconnu, n’ayant amené aucun éclaircissement, je me hasardai à rappeler le paysan arrêté à la porte du jardin. Le citoyen Morillon ordonna de le faire monter sur-le-champ.

A sa vue, La Guyomarais pâlit ; mais le paysan et lui échangèrent un regard qui parut le rassurer. Le commissaire lui demanda s’il connaissait cet homme.

— C’est mon jardinier, répondit-il.

— Son nom ?

— Étienne.

— Que faisait-il hors du château à cette heure ?

— Je l’ignore.

Le juge de paix s’adressa alors à Étienne.

— D’où venais-tu ?

— De la forêt.

— Pourquoi y étais-tu allé ?

— Pour cueillir du trèfle à cinq feuilles.

— A minuit ?…

— C’est à minuit qu’il faut chercher les louzou qui donnent la force. Le citoyen Morillon regarda le syndic avec étonnement.

— De pareilles superstitions existent-elles vraiment dans vos campagnes ? demanda-t-il.

— Elles existent ; mais je serais curieux de voir le trèfle à cinq feuilles que ce vaurien a cueilli. Si je ne me trompe, nous y trouverons de curieux renseignemens. Qu’on le fouille avec soin.

On le fouilla sans rien découvrir.

— Voyons, reprit le syndic, tu n’espères pas nous faire accroire que tu étais sorti pour chercher le louzou dans les carrefours ; tu n’es pas un lutteur, et nous ne sommes d’ailleurs ni au premier quartier de la lune ni au vendredi.

— Aussi n’ai-je point trouvé ce que je voulais, répondit Étienne en jetant un regard d’intelligence à La Guyomarais ; les louzou sont fées, et devinent quand on les cherche ; ils étaient tous rentrés dans la terre jusqu’à l’autre lune.

— Et personne ici ne te savait sorti ?

— Personne.

— Ainsi, c’est toi qui avais laissé la porte du château ouverte, pour rentrer ?

— Non ; je n’habite pas le château.

— Où demeures-tu ?

— Dans le grand pavillon du jardin.

— Seul ?

— Avec ma femme.

— Qu’on la fasse venir, dit vivement le citoyen Morillon, et que l’on fouille partout chez cet homme.

Une douzaine de gardes nationaux allaient sortir pour exécuter son ordre, quand le syndic rentra en conduisant par la main une femme presque nue. A son aspect, Étienne recula.

— Catherine ! s’écria-t-il…

Celle-ci leva la tête, poussa un cri, et cacha son visage dans ses deux mains.

— Nous venons de la trouver en haut, dit le procureur.

— En haut ! répéta le jardinier.

— Dans la chambre verte, couchée au fond de la ruelle.

Le paysan poussa une sourde exclamation et devint pâle ; il s’avança vers Catherine les poings fermés.

— Que faisais-tu là, malheureuse ? balbutia-t-il ; réponds, que faisais-tu là ?

Mais, au lieu de répondre, la jeune femme tomba à genoux en sanglottant ; il lui saisit les deux mains et la releva d’un seul mouvement, droite et tremblante devant lui.

— Grace ! Étienne, murmura-t-elle.

Le paysan la laissa retomber, et son regard se tourna vers La Guyomarais, qui baissa les yeux.

— Ainsi, c’est vrai, dit-il ; voilà pourquoi la porte était ouverte… Ah ! je comprends tout maintenant !… Tandis que je passais les nuits à courir les chemins, exposé aux balles des bleus, il y en avait d’autres ici qui étaient heureux et qui riaient de moi. J’avais donné mon sang, on me prenait encore mon honneur, et plus je montrais de fidélité, plus on me rendait de trahison.

Il porta ses deux poings à son front avec une expression de désespoir et de rage impossible à rendre. La Guyomarais fit un pas vers lui :

— Les apparences vous abusent, Étienne, dit-il ; plus tard je vous expliquerai tout…

Le paysan sourit amèrement.

— Non, répondit-il, j’en sais assez. Vous avez cru que vous pouviez tout me prendre sans crainte, parce que vous êtes mon maître ;… mais il ne faut pas jouer avec la douleur des plus petits que soi, monsieur Gabriel, car une fourmi peut faire mourir un chêne.

Et se tournant brusquement vers le citoyen Morillon : -Vous cherchez le marquis, dit-il ; je sais où il est, moi, et je vous le dirai.

Il y eut un mouvement général de joie parmi nous, de terreur parmi les prisonniers. La Guyomarais voulut s’élancer vers le jardinier, on le retint.

— Rappelle-toi ce que tu as promis sur ta part de paradis ! s’écria-t-il.

Le paysan secoua la tête avec une résolution farouche, et jetant un regard en dessous vers Catherine :

— Il y en avait une autre aussi qui avait promis sur sa part de paradis, répondit-il ; mais on lui a fait oublier ses promesses, et ce ne sont pas les bleus : les bleus ne m’ont jamais causé de mal ; c’est un de ceux à qui j’avais donné toute ma vie… Que Dieu lui pardonne, puisqu’il est Dieu ; mais moi, je me vengerai, et, aussi vrai que je suis un chrétien, je mettrai sa tête sur le billot.

— Et tu y mettras en même temps celle des autres, malheureux ! s’écria La Guyomarais.

Étienne tressaillit.

— Viens, dit vivement le commissaire, qui s’aperçut de son hésitation ; la république punit les traîtres, mais elle sait pardonner à ses fils égarés.

Le paysan parut balancer.

— Ne veux-tu donc pas être vengé ? ajouta Morillon à demi-voix. Il se redressa brusquement.

— Venez, dit-il.

Et, s’avançant d’un pas ferme vers la porte, il descendit l’escalier, puis le perron.

Nous le suivions avec une curiosité mêlée de crainte et d’espoir. Il nous fit traverser le jardin, ouvrit une sorte de poterne, longea quelques minutes le mur extérieur, et s’arrêta enfin à une encognure solitaire sous un jeune cerisier. Alors il se tourna de notre côté, et se découvrant :

— Celui que vous cherchez est sous nos pieds, dit-il.

Nous reculâmes avec une exclamation de surprise.

— Que veux-tu dire ? s’écria Morillon, le sieur Tuffin de La Rouërie…

— Est mort depuis le 30 janvier.

Il, y eut un moment de désappointement, puis d’incrédulité. Le commissaire du pouvoir exécutif surtout ne pouvait se faire à l’idée que tant de précautions n’eussent conduit qu’à trouver un cadavre, et que la mort lui enlevât ainsi les découvertes qu’il avait espérées. Il voulut douter, mais Étienne lui donna des preuves auxquelles il fut forcé de se rendre. Nous apprîmes alors qu’on avait caché la mort de La Rouërie, afin de ne pas jeter le découragement parmi les royalistes. En se faisant secrètement les exécuteurs testamentaires de son complot, les Guyomarais continuaient à agir en apparence sous son inspiration. On eût dit que ce grand conspirateur avait laissé au lieu où il avait succombé quelque chose de son souffle et de sa puissance ; du fond de sa tombe, il faisait encore la guerre à la république. Son nom seul suffisait pour tout remuer, tout conduire, et cette armée qui avait un mort pour chef se préparait silencieusement de toutes parts, n’attendant déjà plus que le signal. C’était à La Hunaudaie même, où il s’était réfugié sous le nom de Gasselin, que La Rouerie avait été atteint de la maladie à laquelle il avait succombé.

— C’était un homme à vivre toujours, nous dit Étienne ; mais, depuis plus d’une année, il n’avait guère vécu que dans les carrières abandonnées, buvant l’eau du Douves, mangeant du pain noir et couchant sur le gravier. La fièvre le prit ici tout d’un coup, et il tomba dans le délire ; c’est moi qui le gardais : il se croyait au milieu de la bataille, et il criait de tuer les bleus. Ils tremblaient tous au château, car, si l’on était venu alors de Lamballe, pour faire une perquisition, il les eût perdus. Cela dura trois jours et trois nuits. Enfin, quand on vit le dernier soir qu’il agonisait, M. de La Guyomarais fit creuser une fosse d’avance. On l’y porta encore chaud avec tous ses papiers. Je replaçai moi-même le gazon, pour qu’on ne se doutât de rien, et le lendemain, les enfans du fermier étaient là, assis dessus, à faire des chapelets de marguerites.

— Et tu dis qu’on a enterré avec lui des papiers ? demanda Morillon.

— Ils sont enfermés dans une boîte de verre.

— Au pied de cet arbre ?

— Au pied de cet arbre.

— Alors, qu’on apporte ce qu’il faut pour y creuser.

On courut chercher des pioches et des pelles. Le jardinier dirigea lui-même le travail. Après avoir enlevé quelques terres, on sentit de la résistance. Il recommanda alors d’avancer plus doucement ; une masse confuse commençait déjà à apparaître, on la dégagea avec précaution ; les lambeaux de linceul furent écartés, et l’on reconnut enfin un cadavre. La boîte de verre dont avait parlé le paysan, fut trouvée à ses pieds. Le citoyen Morillon se retira à l’écart avec le juge de paix et le syndic, pour prendre connaissance de ce qu’elle contenait : nous les vîmes bientôt revenir.

— Victoire ! s’écria Morillon ; ces papiers sont les rôles de l’insurrection projetée et la correspondance secrète de La Rouerie avec les corps d’émigrés réunis dans les îles anglaises [3]. Maintenant, citoyens, la patrie n’a plus rien à craindre ; mort aux traîtres et vive la république !

— Vive là république ! crièrent toutes les voix.

Et, comme si ce cri eût réveillé des échos, on l’entendit se répéter, de sentinelle en sentinelle, jusqu’au château, où il éclata comme un tonnerre. Dans ce moment, le soleil parut derrière les collines et inonda la forêt de ses lueurs.

Rien ne nous retenait plus ; on courut chercher une civière, on la couvrit de ramée, et l’on y déposa les restes de La Rouërie pour les porter au château. Au moment où il passait devant moi, je fus saisi d’une sorte de tristesse : — Voilà donc à quoi avaient conduit tant d’intrigues habiles, tant de souffrances supportées avec courage, tant de dispositions longuement combinées ! De toutes ces espérances si soigneusement arrosées de sueur et de sang, aucune n’avait pu percer la terre, et cet homme, qui avait compté refaire une monarchie, n’avait pas même pu obtenir une bière pour son cadavre ! Qu’était-ce donc, mon Dieu, que la puissance individuelle, et que pouvaient attendre les partis qui avaient pour eux des conspirateurs et non la nécessité ?

Je m’étais arrêté rêveur ; je sentis une main s’appuyer sur mon épaule.

— A quoi penses-tu, citoyen ? me demanda Morillon.

— Je pense, répondis-je, que cet homme a creusé la terre avec ses ongles pendant trois années, qu’il a apporté de la poudre grain à grain, qu’il a dérobé, à force de patience, une étincelle au soleil, et que, lorsqu’il ne lui restait plus qu’à mettre le feu à sa mine, il est mort de la fièvre comme un enfant.

— Heureusement, me répondit le commissaire, car cette mort sauve peut-être la république : quand les royalistes la connaîtront, le désordre se mettra dans leurs rangs ; toutes leurs espérances et tous leurs projets sont là désormais avec cette pourriture. Aussi, ce n’est pas le cadavre d’un homme que tu vois emporter, citoyen, c’est celui de la guerre civile.


EMILE SOUVESTRE.

  1. Voyez la livraison du 15 février 1839
  2. Les fédérés bretons contribuèrent plus que personne au succès du 10 août. Leur conduite fut si brillante, que la section Saint-Marceau déclara qu’elle changerait de nom et s’appellerait désormais section du Finistère.
  3. Jersey et Guernesey.