La Révolte des anges/29

Calmann-Lévy (p. 320-329).


CHAPITRE XXIX


Où l’on voit l’ange devenu homme se conduire comme un homme, c’est-à-dire convoiter la femme d’autrui et trahir son ami. Ce chapitre fera paraître la conduite correcte du jeune d’Esparvieu.



L’ange se plut dans sa nouvelle demeure. Il travaillait le matin, sortait l’après-midi, au mépris des agents, et rentrait se coucher. Comme par le passé, Maurice recevait madame des Aubels deux ou trois fois par semaine dans la chambre de l’apparition.

Les choses allèrent fort bien ainsi jusqu’à un certain matin où Gilberte, qui, la veille au soir, avait oublié son petit sac de velours sur la table de la chambre bleue, vint le chercher et trouva Arcade, en pyjama, qui, étendu sur le canapé, fumait une cigarette, en songeant à la conquête des cieux. Elle poussa un grand cri.

— Vous, monsieur… si j’avais su vous trouver ici, croyez bien que… Je venais chercher mon petit sac qui est dans la pièce à côté… Permettez…

Et elle passa devant l’ange avec précaution et très vite, comme devant un brasier.

Madame des Aubels avait, ce matin, en tailleur réséda, des charmes nonpareils. La jupe étroite accusait ses mouvements, et chacun de ses pas était un de ces miracles naturels qui jettent l’étonnement dans le cœur des hommes.

Elle reparut, son sac à la main :

— Encore une fois, je vous demande pardon. J’étais loin de prévoir que…

Arcade la pria de s’asseoir et de rester un moment.

— Je ne m’attendais pas, monsieur, dit-elle, à ce que vous me fissiez les honneurs de cet appartement. Je savais combien monsieur d’Esparvieu vous aime ; je ne me doutais pas cependant…

Le temps s’était subitement assombri. Une ombre rousse envahissait la chambre. Madame des Aubels dit qu’elle était venue à pied, par hygiène, mais qu’un orage se préparait. Et elle demanda si l’on ne pouvait lui faire avancer une voiture.

Arcade se jeta aux pieds de Gilberte, la prit dans ses bras comme un vase précieux, et lui dit des mots qui, n’ayant point de sens en eux-mêmes, exprimaient le désir. Elle lui mit les mains sur les yeux, sur la bouche, cria :

— Je vous hais !

Et, secouée par des sanglots, demanda un verre d’eau. Elle étouffait. L’ange l’aida à ouvrir sa robe. En ce péril extrême, elle se défendit courageusement. Elle disait :

— Non, non !… Je ne veux pas vous aimer : je vous aimerais trop.

Elle succomba pourtant.

Dans la douce familiarité qui suivit leur mutuel étonnement, elle lui dit :

— Je demandais souvent de vos nouvelles. Je savais que vous fréquentiez les boîtes de Montmartre, qu’on vous voyait souvent avec mademoiselle Bouchotte, qui pourtant n’est guère jolie, que vous étiez devenu très élégant, et que vous gagniez beaucoup d’argent. Je n’en étais pas surprise. Vous étiez fait pour réussir… Le jour de votre…

Elle montra du doigt le coin entre la fenêtre et l’armoire à glace.

— … apparition, j’en ai voulu à Maurice de vous avoir donné la défroque d’un suicidé. Vous me plaisiez… Oh ! ce n’était pas pour votre beauté. Ne croyez pas que les femmes soient sensibles, autant qu’on dit, aux avantages extérieurs. Nous considérons autre chose en amour. Il y a un je ne sais quoi… Enfin, je vous ai tout de suite aimé.

Les ténèbres se faisaient plus épaisses.

Elle demanda :

— N’est-ce pas que vous n’êtes pas un ange ? Maurice le croit, mais il croit tant de choses, Maurice…

Elle interrogeait Arcade du regard et ses yeux souriaient avec malice.

— Avouez que vous vous êtes payé sa tête et que vous n’êtes pas un ange ?

Arcade répondit :

— Je n’aspire qu’à vous plaire ; je serai toujours ce que vous voudrez que je sois.

Gilberte décida qu’il n’était pas un ange, d’abord parce qu’on n’est pas un ange, ensuite pour des raisons plus particulières qui la ramenèrent à considérer les choses de l’amour. Il ne la contraria pas et, une fois encore, les paroles ne suffirent plus à exprimer leurs sentiments.

La pluie, au dehors, tombait dense et lourde, les fenêtres ruisselaient, la foudre éclaira les rideaux de mousseline, le tonnerre ébranla les vitres. Gilberte fit un signe de croix et demeura blottie dans le sein de son amant.

Elle lui dit :

— Votre peau est plus blanche que la mienne.

Au moment où madame des Aubels prononçait ces paroles, Maurice entra dans la chambre. Il venait mouillé, souriant, confiant, tranquille, heureux, annoncer à Arcade, que, de moitié dans son jeu, l’ange avait à Longchamp, la veille, gagné douze fois sa mise.

En surprenant la femme et l’ange dans un voluptueux désordre, il devint furieux ; la colère lui banda les muscles du cou, inonda de sang sa face cramoisie et lui gonfla les veines du front. Il bondit, les poings fermés, sur Gilberte et s’arrêta soudain.

Ce mouvement interrompu se transforma en chaleur : Maurice fumait. Sa rage ne l’arma pas, comme Archiloque, d’un lyrisme vengeur. Il donna seulement à l’infidèle le nom de la génisse fécondée.

Cependant elle avait retrouvé, avec la correction de sa mise, la dignité de son attitude. Elle se leva, pleine de pudeur et de grâce, et tourna sur son accusateur un regard qui exprimait à la fois la vertu qu’on offense et l’amour qui pardonne.

Mais comme le jeune d’Esparvieu ne cessait pas de l’accabler d’invectives grossières et monotones, elle se fâcha à son tour :

— Vous êtes encore un joli coco, vous. Est-ce que je suis allée le chercher, votre Arcade ? C’est vous qui l’avez amené ici, et dans quel état, encore !… Vous n’aviez qu’une idée : me livrer à votre ami. Eh bien ! monsieur, prenez-en votre parti, je ne vous ferai pas ce plaisir.

Maurice d’Esparvieu lui répondit simplement :

— Fiche le camp, chameau !

Et il fit mine de la pousser du pied dehors. Arcade souffrit de voir son amante aussi indignement traitée ; mais il ne se crut pas l’autorité nécessaire pour faire des représentations à Maurice. Madame des Aubels, qui avait gardé toute sa dignité, fixa sur le jeune d’Esparvieu un regard impérieux et lui dit :

— Allez me chercher une voiture.

Et tel est l’empire des femmes sur une âme bien née, dans un peuple galant, que ce jeune Français alla dire aussitôt au concierge d’appeler un taxi. Madame des Aubels prit congé en jetant à Maurice le regard de mépris qu’une femme doit à celui qu’elle a trompé et en s’étudiant à donner à tous ses mouvements un charme délicieux. Maurice la regarda partir avec l’expression d’une indifférence qu’il n’éprouvait pas. Puis il se tourna vers l’ange revêtu du pyjama à fleurs que Maurice lui-même portait le jour de l’apparition, et cette circonstance, petite en elle-même, accrut le ressentiment de l’hôte si indignement trahi.

— Eh bien ! dit-il, vous pouvez vous vanter d’être un méprisable individu. Vous vous êtes conduit d’une façon ignoble, et bien inutilement. Si cette femme vous plaisait, vous n’aviez qu’à me le dire. J’en étais las. Je n’en voulais plus. Je vous l’aurais bien volontiers laissée.

Il parlait ainsi pour cacher sa douleur, car il aimait Gilberte plus que jamais, et la trahison de cette créature le faisait beaucoup souffrir. Il poursuivit :

— J’allais vous demander de m’en débarrasser. Mais vous avez suivi votre sale naturel ; vous vous êtes conduit comme un cochon.

À ce moment solennel, Arcade aurait prononcé un mot sorti du cœur que le jeune Maurice, éclatant en sanglots, aurait pardonné à son ami et à sa maîtresse, et tous trois fussent redevenus contents, heureux. Mais Arcade n’était point nourri du lait de la tendresse humaine. Il n’avait point souffert et ne savait point compatir aux souffrances. Il répondit avec une froide sagesse :

— Mon cher Maurice, la nécessité, qui conduit et enchaîne les actions des êtres animés, produit des effets souvent imprévus, parfois absurdes. C’est ainsi que j’ai été amené à vous déplaire. Vous ne m’en feriez nul reproche si vous aviez une bonne philosophie de la nature ; vous sauriez alors que la volonté n’est qu’une illusion et que les affinités physiologiques sont aussi exactement déterminées que les combinaisons chimiques et pourraient se formuler de la même manière. Je pense qu’on parviendrait à vous inculquer ces vérités ; mais ce serait long et difficile, et peut-être ne vous apporteraient-elles pas la sérénité qui vous fuit. Il convient donc que je quitte la place et…

— Restez, fit Maurice.

Maurice avait un sens très net des obligations sociales. Il mettait, quand il y songeait, l’honneur au-dessus de tout. Or, dans ce moment, il se représenta avec une force extrême que l’outrage qu’il avait subi ne se pouvait laver que dans le sang. Cette idée traditionnelle imprima aussitôt à son attitude et à son langage une noblesse inattendue :

— C’est moi, monsieur, dit-il, qui vais quitter cet appartement pour n’y plus revenir. Vous, restez-y puisque vous êtes proscrit. Vous y recevrez mes témoins.

L’ange sourit.

— Je les recevrai pour vous faire plaisir ; mais songez, mon cher Maurice, que je suis invulnérable. Les esprits célestes, même quand ils sont matérialisés, ne sauraient être atteints par la pointe d’une épée ou la balle d’un pistolet. Ayez égard, Maurice, à la situation que me fait, dans une rencontre, cette inégalité fatale, et songez que pour refuser de constituer des témoins, je ne puis arguer de ma nature céleste, ce serait sans précédent.

— Monsieur, répliqua l’héritier des Bussart d’Esparvieu, il fallait songer à cela avant de m’offenser.

Et il sortit fièrement. Mais dès qu’il fut dehors, il trébucha comme un homme ivre. La pluie tombait encore. Il marcha sans voir, sans entendre, au hasard, traînant les pieds dans les ruisseaux, dans les flaques d’eau, dans les tas de boue. Il suivit longtemps les boulevards extérieurs, et, las enfin, il s’abattit au bord d’un terrain vague. Il était crotté jusqu’aux oreilles ; la boue, délayée dans des larmes, barbouillait son visage ; les bords de son chapeau dégouttaient. Un passant le prit pour un pauvre et lui jeta deux sous. Il ramassa la pièce de cuivre, la mit soigneusement dans son gousset et alla constituer ses témoins.