La Révolte des anges/25

Calmann-Lévy (p. 278-287).


CHAPITRE XXV


Où Maurice retrouve son ange.



Après la représentation, Bouchotte, dans sa loge, ôtait son fard. Son vieux protecteur, M. Sandraque, entra doucement et, derrière lui, pénétra le flot des admirateurs. Sans se détourner, elle leur demanda ce qu’ils venaient faire là, pourquoi ils la regardaient comme des imbéciles et s’ils se croyaient à la foire de Neuilly dans la baraque du phénomène.

— « Mesdames et messieurs, mettez dix centimes dans la tirelire pour la dot de la demoiselle et vous pourrez tâter ses mollets : c’est du marbre ! »

Et, tournant sur la petite troupe un regard irrité :

— Allons ! oust ! décampez.

Elle renvoyait tout le monde et jusqu’à son amant de cœur, Théophile, qui était là, pâle, chevelu, doux, triste, myope, absent. Mais ayant reconnu son petit Maurice, elle sourit. Il s’approcha d’elle, se pencha sur le dossier de la chaise où elle était assise, la félicita de son jeu et de son chant, avec un bruit et un geste de baiser au bout de chaque louange. Elle ne le tint pas quitte ainsi et, par interrogations répétées, sollicitations pressantes, incrédulité feinte, l’obligea à répéter deux, trois et quatre fois ses formules admiratives et quand il s’arrêtait, elle semblait si déçue, qu’il était forcé de reprendre tout de suite. Il y peinait, n’étant pas connaisseur ; mais il avait le plaisir de voir des épaules rondes et pleines, dorées par la lumière et d’épier ce joli visage dans la glace de la toilette.

— Vous avez été délicieuse.

— Vraiment ?… Vous le pensez ?

— Adorable, div…

Soudain, il pousse un grand cri. Ses yeux ont vu dans le miroir une figure apparaître au fond de la loge. Il se retourne brusquement, se jette les bras ouverts sur Arcade et l’entraîne dans le couloir.

— En voilà des mœurs ! s’écria Bouchotte suffoquée.

Mais, à travers une troupe de chiens savants et une famille d’acrobates américains, le jeune d’Esparvieu tirait son ange vers la sortie.

Dans l’ombre et la fraîcheur du boulevard, ivre de joie et doutant encore de son bonheur :

— Vous voilà ! disait-il, vous voilà ! Je vous ai longtemps cherché. Arcade, Mirar, comme il vous plaira, je vous retrouve enfin. Arcade, vous m’avez pris mon ange gardien, rendez-le moi. Arcade, m’aimez-vous encore ?

Arcade répondit que, pour accomplir la tâche surangélique qu’il s’était imposée, il avait dû fouler aux pieds l’amitié, la pitié, l’amour et tous les sentiments qui amollissent l’âme, mais que, d’une autre part, sa nouvelle condition, en l’exposant aux souffrances et aux privations, le disposait à la tendresse humaine et qu’il éprouvait pour son pauvre Maurice une amitié machinale.

— Eh bien, s’écria Maurice, pour peu que vous m’aimiez, revenez-moi, restez-moi. Je ne puis me passer de vous. Tant que je vous ai eu près de moi, je ne me suis pas aperçu de votre présence. Mais, sitôt votre départ, j’ai senti en moi un vide affreux. Sans vous, je suis comme un corps sans âme. Vous le dirai-je, dans le petit rez-de-chaussée de la rue de Rome, au côté de Gilberte, je me sens seul, je vous regrette et je désire vous voir et vous entendre comme au jour où vous m’avez mis dans une si grande colère… Avouez que j’avais raison et que vous ne vous êtes pas conduit ce jour-là en homme du monde. Que vous, vous, d’une si haute origine, d’un esprit si noble, vous ayez pu commettre une pareille inconvenance, c’est inouï, quand on y songe. Madame des Aubels ne vous a pas encore pardonné. Elle vous reproche de lui avoir fait peur en vous montrant aussi mal à propos, et d’avoir été d’une insolente indiscrétion en agrafant sa robe et en nouant ses souliers. Moi, j’ai tout oublié. Je me souviens seulement que vous êtes mon frère céleste, le saint compagnon de mon enfance. Non, Arcade, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas vous séparer de moi. Vous êtes mon ange, vous êtes mon bien.

Arcade représenta au jeune d’Esparvieu qu’il ne pouvait plus être l’ange tutélaire d’un chrétien, s’étant jeté lui-même dans l’abîme. Et il se peignit horrible, respirant la haine et la fureur, enfin un esprit infernal.

— Des blagues, fit Maurice en souriant, les yeux gros de larmes.

— Hélas, nos idées, nos destinées, tout nous sépare, jeune Maurice. Mais je ne puis étouffer la tendresse que je sens pour vous, et votre candeur me force à vous aimer.

— Non ! soupira Maurice, vous ne m’aimez pas. Vous ne m’avez jamais aimé. De la part d’un frère ou d’une sœur, cette indifférence serait naturelle ; de la part d’un ami, elle serait ordinaire ; de la part d’un ange gardien, elle est monstrueuse. Arcade, vous êtes un être abominable. Je vous hais.

— Je vous ai chèrement aimé, Maurice, et je vous aime encore. Vous troublez mon cœur, que je croyais enfermé dans un triple airain ; vous me découvrez ma faiblesse. Quand vous étiez un petit garçon innocent, je vous aimais aussi tendrement et plus purement que miss Kat, votre institutrice anglaise, qui vous embrassait avec une horrible concupiscence. À la campagne, dans la saison où l’écorce mince des platanes se soulève en longues lames et découvre le tronc d’un vert tendre, après les pluies qui font couler du sable fin sur les chaussées en pente, je vous instruisais à faire avec ce sable, ces lames d’écorce, quelques fleurs des champs et des brins de capillaires des ponts rustiques, des huttes sauvages, des terrasses et ces jardins d’Adonis qui ne durent qu’une heure. Au mois de mai, à Paris, nous dressions un autel de la Vierge et nous y brûlions un encens dont l’odeur, répandue dans toute la maison, rappelant à Marcelline, la cuisinière, l’église de son village et sa virginité perdue, lui tirait des larmes abondantes et donnait des maux de tête à votre mère, accablée au milieu des richesses par l’ennui commun à tous les heureux de la terre. Quand vous allâtes au collège, je m’intéressai à vos progrès ; je partageais vos travaux et vos jeux, je méditais avec vous des problèmes ardus d’arithmétique, je cherchais le sens impénétrable d’une phrase de Jules César. Que de belles parties de barres ou de ballon nous avons faites ensemble ! Plus d’une fois, nous avons connu l’ivresse de la victoire, et nos jeunes lauriers n’étaient point trempés de sang ni de larmes. Maurice, j’ai fait tout mon possible pour protéger votre innocence, mais je ne pus vous empêcher de la perdre, à l’âge de quatorze ans, dans les bras de la femme de chambre de votre mère. Je vous vis ensuite à regret aimer des femmes de toutes conditions, d’âges divers et qui n’étaient pas toutes belles, du moins pour les yeux d’un ange. Attristé par ce spectacle, je me jetai dans l’étude ; une riche bibliothèque m’offrait des ressources qu’on trouve rarement. J’approfondis l’histoire des religions ; vous savez le reste.

— Mais maintenant, mon cher Arcade, conclut le jeune d’Esparvieu, vous n’avez plus de position, plus de situation ; vous êtes sans ressources d’aucun genre. Vous êtes un déclassé, un irrégulier. Vous êtes un vagabond, un va-nu-pieds.

L’ange repartit avec quelque aigreur qu’il était néanmoins un peu mieux vêtu présentement que quand il portait la défroque d’un suicidé.

Maurice allégua, pour son excuse, que, lorsqu’il avait vêtu de la défroque d’un suicidé son ange nu, c’est qu’il était alors irrité contre cet ange infidèle. Mais qu’il ne fallait pas revenir sur le passé ni récriminer ; qu’il convenait uniquement d’examiner les déterminations à prendre :

— Arcade, que comptez-vous faire ?

— Ne vous l’ai-je point dit, Maurice ? combattre Celui qui règne dans les cieux, le renverser et mettre Satan à sa place.

— Vous ne ferez pas cela. D’abord, ce n’est pas le moment. L’opinion n’y est pas. Vous ne seriez pas dans le rythme, comme dit papa. On est conservateur maintenant, et autoritaire. On veut être gouverné et le président de la République va causer avec le pape. Ne vous entêtez pas, Arcade, vous n’êtes pas aussi méchant que vous dites. Au fond, vous êtes comme tout le monde : vous adorez le bon Dieu.

— Je crois vous avoir déjà enseigné, mon cher Maurice, que Celui que vous considérez comme Dieu n’est proprement qu’un démiurge. Il ignore absolument le monde divin supérieur à lui et se croit, de bonne foi, le seul et véritable Dieu. Vous trouverez dans l’Histoire de l’Église, par monseigneur Duchesne, tome I, page 162, que ce démiurge orgueilleux et borné a nom Ialdabaoth. Et vous accorderez peut-être plus de foi à cet historien ecclésiastique qu’à votre ange lui-même. Il faut que je vous quitte, adieu.

— Restez.

— Je ne puis.

— Je ne vous laisserai pas partir ainsi. Vous m’avez privé de mon ange gardien. C’est à vous de réparer le dommage que vous m’avez causé. Donnez-m’en un autre !

Arcade objecta qu’il lui était impossible de satisfaire à une pareille exigence. Que, s’étant brouillé avec le souverain dispensateur des Esprits tutélaires, il ne saurait rien obtenir de ce côté.

— Non cher Maurice, ajouta-t-il en souriant, demandez-en vous-même un à Ialdabaoth.

— Non ! non ! non ! Il n’y a pas d’Ialdabaoth ! s’écria Maurice. Vous m’avez pris mon ange gardien, rendez-le-moi.

— Je ne puis, hélas !

— Vous ne le pouvez, Arcade, parce que vous êtes un révolté ?

— Oui.

— Un ennemi de Dieu ?

— Oui.

— Un esprit satanique ?

— Oui.

— Eh bien ! s’écria le jeune Maurice, c’est moi qui serai votre ange gardien. Je ne vous quitte pas.

Et Maurice d’Esparvieu mena Arcade manger des huîtres chez P……