La Quittance de minuit/02/01

Méline, Cans et Compagnie (Tome deuxièmep. 1-17).

DEUXIÈME PARTIE.

LES SAXONS.


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I

La cohue.


Ellen Mac-Diarmid était dans la galerie du Géant depuis le commencement de la séance.

Elle demeurait immobile au centre d’un groupe en haillons, à quelque distance de l’entrée.

Elle entendait tout, mais il y avait bien des choses qu’elle ne comprenait point. Les Molly-Maguires en effet, comme les Whiteboys leurs devanciers, comme tous les gens en dehors de la grande route sociale, avaient une sorte d’argot qui remplaçait en bien des cas la langue usuelle.

Dieu sait que ce langage interlope a eu en Irlande le temps de se former ! Bien des générations de conjurés l’ont parlé depuis les Enfants-du-Chêne jusqu’aux hommes à rubans (ribbonmen) ; depuis 1760 jusqu’à nos jours.

Les premiers Enfants-Blancs l’inventèrent sans doute. Il se perfectionna chez les Cœurs-d’Acier, chez les Fils-du-Droit, chez les garçons du capitaine Rock et les belles filles de lady Clare, au commencement de notre siècle. Les Batteurs (trashers) le parlèrent, ainsi que la famille de la mère Terry et les hardis Pieds-Noirs de 1837.

Ce fut la langue des Carders, des Shanavates, des Caravats, des Black-Hens, des Kirkavallas : c’est la langue des Molly-Maguires de 1845.

Ellen Mac-Diarmid avait au cœur le ferme courage d’un homme. Au sein de cette foule où elle s’était introduite par surprise et en bravant un danger de mort, elle était calme et sans peur.

Elle savait, qui ne le sait en Irlande ? que Molly-Maguire n’a point deux sortes de châtiment et que le payeur de minuit tranche toute difficulté avec le couteau.

Elle savait que sa vie était dans la main de ces hommes dont elle venait dérober le secret ; mais elle ne tremblait pas, et ce n’était point le trouble qui l’empêchait de suivre mot à mot la discussion entamée.

Elle était pour un peu dans la position d’un homme introduit au sein d’une assemblée étrangère, dont les orateurs parleraient une langue à lui inconnue.

Nous disons pour un peu, car il y avait bien des mots qui restaient familiers à l’oreille de l’heiress. Elle comprenait à demi, et sa science de la langue des Kimrys l’aidait à suivre les détours de ce jargon composite.

Le langage secret du whiteboysme emprunte en effet la plupart de ses figures et beaucoup de ses expressions à l’antique langage de la vieille Erin, parlé encore sur les côtes du pays de Galles et chez les peuples chevelus de la vaillante Armorique.

À l’endroit où se tenait l’heiress, la lueur du foyer arrivait bien faible. Elle n’eût point suffi à faire distinguer les traits d’un visage, et le visage d’Ellen disparaissait sous le capuce de sa mante rouge.

Autour d’elle, se groupaient des figures sombres qui sortaient à peine dans la nuit et que l’on ne pouvait point reconnaître.

Cependant, lorsque l’œil restait quelque temps sans rencontrer les lueurs rougeâtres du foyer, il s’habituait aux ténèbres environnantes et alors il voyait dans la nuit.

Parmi ceux qui l’entouraient, Ellen avait reconnu la figure moitié joviale, moitié effrayée, du pauvre Pat, l’ancien garçon de ferme de Luke Neale, et l’humble face d’un coupeur de tourbes des marais de Clare-Galway, qui se nommait Gib Roe.

Elle avait aussi distingué derrière elle la voix du grand Patrick Mac-Duff, qui restait sous l’impression des nombreuses rasades avalées sur le pavé de Donnor-street, devant l’hôtel du Grand Libérateur.

Le reste de la foule voisine était composé de malheureux en haillons. On voyait d’ailleurs seulement à deux ou trois pas à la ronde ; puis c’était une sorte de nuit mobile, qui grouillait et s’agitait confusément.

De ces ténèbres vivantes jaillissaient mille bruits : des chuchotements, des cris, des rires. La grande colonnade scintillait çà et là, prolongeant au loin la ligne amincie de ses cristaux. Quelque stalactite s’allumait aux parois ou à la voûte…

Et tout cela remuait, tremblait, changeait. Les étincelles se succédaient, laissant la nuit où était le feu naguère, et mettant le feu où venait de passer la nuit.

Le lilliburo étouffait ses dernières notes sous les bas côtés de la nef immense. Le roi Lew était rentré dans la foule, et l’on ne voyait plus autour du feu de bog-pine qu’un triple rang de voiles immobiles.

De temps à autre, au second et au troisième rang quelques figures se montraient ; une bouche s’ouvrait pour respirer à son aise une bouffée d’air ; puis la toile retombait.

— Y a-t-il des nouvelles du vieux Mill’s Mac-Diarmid ? demanda une voix derrière l’estrade.

— Le saint homme ! reprit-on, le brave Irlandais !…

— Quand donc l’emmènerons-nous en triomphe dans sa ferme du Mamturck ?…

Ce fut Molly-Maguire qui répondit :

— Mill’s Mac-Diarmid attendra son jugement, dit-elle. C’est un noble vieillard, dur et fier comme l’acier… Il ne veut pas être délivré par des gens qu’il méprise.

Arrah ! que Dieu le bénisse !… Il a beau nous mépriser, nous l’aimons.

— C’est un vieux soldat du temps des Irlandais-unis. Il a tué plus d’un Saxon en sa vie, quoi qu’il dise !

— Et, sans Daniel O’Connell, reprit Molly-Maguire, il serait prêt encore à risquer sa vie avec les enfants de l’Irlande… Mais l’esprit de Daniel O’Connell est en lui… Il nous déteste, parce que l’homme qu’on appelle le Libérateur lui a dit de nous détester…

— C’est vrai, c’est vrai, s’écrièrent quelques-uns ; O’Connell a encore parlé contre nous l’autre jour dans Conciliation-Hall !

— Ne dites rien contre O’Connell, crièrent d’autres voix ; il est le père de l’Irlande.

Musha ! qui aime bien châtie bien… Ce père-là ne gâte pas ses enfants.

— S’il nous donnait seulement notre pauvre pain, prononça timidement Gib Roe, qui avait échangé son habit de gentleman, présent de Joshua Daws, contre ses anciens haillons ; je lui permettrais bien de nous dire des injures.

— La rente du Repeal nourrirait tout de même bien du monde !

— Où va-t-elle, la rente du Repeal ?

Musha ! mes fils !… croyez-vous que le vieux Daniel, à son âge, ait l’estomac assez dur pour manger tant de livres sterling ?…

On éclata de rire et l’on cria : « Hourra pour O’Connell. »

— Les assises doivent commencer après-demain, reprit la voix derrière l’estrade, et l’on dit que les juges ont désormais tout ce qu’il faut pour faire pendre le vieux Mill’s…

Il se fit un mouvement parmi les hommes masqués de l’estrade.

— Qui dit cela ? demanda l’un d’eux vivement.

— Oh ! Mickey, mon chéri, répliqua tout bas la voix, vous voilà donc revenu de votre voyage ?… Ma bouchal ! ne vous fâchez pas… Celui qui dit cela est un bon Irlandais… Il y a un homme venu de Londres qui a trouvé des témoins pour faire condamner le vieux Mill’s.

Un murmure courut sous la voûte.

— Des témoins ! répétait-on.

— Il s’est trouvé des témoins dans le Connaught pour lever la main contre Mill’s MacDiarmid !…

— Honte sur nous ! s’écria la voix indignée du brave roi Lew ; et gare à celui qui s’est vendu au Saxon !…

Naboclish !… pour quelques schellings, peut-être !…

Gib Roe, dans son coin, tremblait de tous ses membres. Entre ses cheveux hérissés et rares, une sueur froide coulait sur son front.

— Ah ! mes chéris ! murmura-t-il, ce n’est pas là une chose possible… Où est l’Irlandais qui voudrait faire mourir Mac-Diarmid ?

— Cet Irlandais-là ne ferait pas de vieux os ! s’écria Mac-Duff en serrant ses gros poings.

Arrah ! dit Pat, ce serait moi qui l’étranglerais !…

Gib Roe s’éloigna de Pat d’un mouvement instinctif, bien que le pauvre gardien des ruines de Diarmid ne fût rien moins que redoutable.

L’indignation cependant croissait parmi la foule ; ce n’étaient plus partout que menaces et cris de vengeance. Gib Roe, pâle et prêt à défaillir, cherchait à se cacher. Il lui semblait que l’obscurité profonde qui l’environnait n’était plus un voile suffisant, et que la lueur du bog-pine frappait en plein son visage.

La voix grave de Molly-Maguire s’éleva au-dessus du tumulte.

— Mill’s Mac-Diarmid n’est qu’un homme, dit-elle, et nous avons à débattre ici de plus grands intérêts.

Le murmure se continua sous la voûte et des reproches éclatèrent sur l’estrade même, tout auprès de Molly-Maguire.

La main de l’un des hommes masqués s’avança et se posa sur l’épaule du chef, par-dessus sa mante rouge.

— En êtes-vous venu-là, Mac-Diarmid, prononça-t-on, de parler ainsi de votre propre père ?

Molly-Maguire repoussa cette main et redressa fièrement sa haute taille.

— Mill’s Mac-Diarmid n’est qu’un homme, répéta-t-elle en faisant vibrer sa voix sonore ; il a des fils pour le défendre ou pour le venger… Il ne fait point partie de l’association… Occupons-nous de la vengeance de l’Irlande !

Un mot suffit par tous pays pour faire virer les idées de la foule. En Irlande, la foule est plus versatile et plus changeante que partout ailleurs. On s’agita ; des paroles incohérentes se croisèrent entre les feux diamantés de la colonnade. On oublia le vieux Mill’s Mac-Diarmid comme on avait oublié lord George Montrath et le monstre, loup, tigre ou lion, confié à la garde du pauvre Pat.

— J’ai à vous parler contre le candidat d’O’Connell, reprit Molly-Maguire. Ne murmurez pas ! Vous ne parviendrez point à étouffer ma voix… Je veux que vous sachiez quels sont vos ennemis, et que vous mettiez au premier rang les partisans du Repeal… Quelqu’un a-t-il une demande à former avant que je parle ?

— Moi ! répondit le géant Mahony.

Le Brûleur s’était couché sur la terre auprès du foyer, au centre de l’espace laissé libre.

Il se remit d’un bond sur ses pieds et redressa sa taille gigantesque.

À voir ce rude visage surgir tout à coup au milieu du cercle et s’éclairer de sanglants reflets, l’heiress, sans savoir pourquoi, se sentit monter un frisson au cœur. Elle rejeta son capuce en arrière pour mieux entendre, et découvrit un coin de sa joue pâlie.

Le géant parcourut du regard son auditoire invisible.

— Il y a du monde ici ce soir, dit-il ; s’il faisait jour, on verrait autant de caboches qu’au grand meeting de Tara !… Ça fait plaisir… Je me suis levé pour vous conter comme quoi nous sommes engagés d’honneur à faire quelque chose au major Percy Mortimer.

On grogna pour le major.

— Bien, bien, mes fils !… Je suis monté ce matin au premier étage de la vieille maison de Donnor-street. J’ai mis autour d’un caillou un petit papier blanc sur lequel j’avais dessiné notre cachet de mon mieux.

— Je l’ai vu, murmura Gib Roe involontairement.

Mac-Duff lui planta sa main sur la bouche pour réclamer silence.

— J’ai mis au-dessus du cercueil, reprit le Brûleur, le joli nom du major saxon, et j’ai lancé le tout à travers les carreaux de la maison de Saunder Flipp, son âme est au démon ! au beau milieu de la poitrine de Mortimer.

— Och ! fit la foule avec approbation.

— Il y avait tout un troupeau de ces porcs orangistes… Le juge Mac-Foot, le bailly Payne, le sous-bailly Munro, et ce misérable scélérat de Crackenwell !

— Oh ! le damné ! dit Pat.

— Il y avait un gentleman de Londres, assis devant la fenêtre avec une jolie miss, une vieille folle et un garçon qui ressemble… Mais je n’en suis pas sûr et je ne voudrais pas faire mourir un chrétien à la légère.

Gib tremblait dans sa peau. À deux ou trois pas de lui, l’heiress, droite et froide en apparence, écoutait et dévorait les paroles du géant.

— Qui donc as-tu cru reconnaître, Mahony, mon garçon ? demandait-on dans la foule.

— Quelqu’un qui n’est pas à la noce si ses oreilles m’entendent, répondit le Brûleur ; mais n’importe ! une autre fois je regarderai mieux… Quand le caillou est tombé dans la chambre, après avoir touché la poitrine du Saxon, tous ces coquins peureux et hypocrites se sont éloignés de lui comme s’il eût été le diable… Ils regardaient de tous côtés, pâles et tremblants… la vieille folle s’est évanouie.

— Hourra pour la vieille folle ! cria une voix.

Et la voûte trembla sous un formidable concert de clameurs et de rires.

— Hourra pour la vieille folle !

— La paix ! mes fils, la paix ! cria Mahony.

Puis il poursuivit en contenant sa voix davantage :

— Voilà bien des fois que nous envoyons à ce major le cercueil de Molly-Maguire !…

Les cris s’étaient changés en murmures sourds. On chuchotait. Il y avait dans les voix mêlées une expression de crainte et de doute.

— C’est vrai, murmurait-on, mais ce diable d’homme est protégé par Satan, vous savez bien ?…

— Arrah ! on a fait ce qu’on a pu !… Mais quand esprit malin met sa griffe au-devant d’une poitrine…

Le géant se signa.

— Moins on parle du malin, répliqua-t-il, mieux cela vaut, mes jolis bijoux !… Quoi qu’il en soit, si nous laissons vivre le major, il nous trouvera ici comme il nous a dénichés partout… et s’il nous trouve… Arrah ! mes garçons, vous savez aussi bien que moi que la galerie n’a point d’issue !

Il y eut dans l’ombre un frémissement ; c’était une sorte de silence agité, un peu de bruit étendu et divisé sur un vaste espace, comme s’il y avait eu là un millier d’hommes à trembler tout bas.

Le Brûleur fut quelque temps avant de reprendre la parole.

Les gens de l’estrade restaient froids et immobiles. Molly-Maguire semblait une statue taillée dans un bloc de granit rouge.

Le feu languissait ; les cristaux des colonnes éteignaient leurs facettes pâlies. La fumée, après avoir rempli une à une les cavités mystérieuses de la haute voûte, descendaient lentement et tendait son voile gris au-dessus des têtes faiblement éclairées du premier rang des spectateurs.

En ce moment de silence et d’immobilité générale, quiconque eût vu ce cordon d’hommes masqués entourant un feu pâle, et ce géant dont la noire silhouette se détachait sur le brasier, aurait cru assister à quelque ténébreuse fête de l’ère païenne.

Ainsi devaient être les pontifes celtes dans ces noires cavernes, à l’heure sanglante des sacrifices humains. Ainsi les diamants séculaires de ces voûtes devaient allumer jadis leurs étincelles au feu brûlant sous le trépied et dévorant la chair de la victime…

Le siège de Molly-Maguire était l’auge de pierre où tant de sang avait coulé. Quelque part dans la poudre on eût retrouvé peut-être l’or homicide de la serpe sacrée qui jetait les adultes en pâture au dieu Très-Inconnu.

Du sein de ce silence, une voix timide s’éleva.

— Oui, oui, murmura-t-elle, faible et comme effrayée de ses propres sons, il faut bien que le Saxon meure !…

— Il le faut ! il le faut ! répéta-t-on aux alentours.

Le murmure s’agrandit, s’enfla et vint à former un grand cri :

— Mort ! mort !

Puis le grand cri baissa, s’étouffa, mourut, jusqu’à redevenir un craintif murmure.

La sueur froide perça sous les cheveux d’Ellen. Son regard se tourna vers les gens de l’estrade qui ne bougeaient point, comme si elle eût gardé un vagué espoir en la volonté de Molly-Maguire.

On eût dit que Molly-Maguire était étrangère à tout ce qui se passait autour d’elle.

La même voix s’éleva encore du sein de la foule.

— Qui se chargera, dit-elle, d’attaquer Percy Mortimer ?…

— Il y en a tant qui sont morts à la tâche !…

— Tant et tant !… Cet homme est sous la main du démon.

Ces mots sortaient, rauques et sourds, des poitrines oppressées. Une terreur indicible pesait sur la cohue. Toutes ces têtes légères s’effrayaient comme eussent fait des enfants.

Le Brûleur n’avait point parlé depuis quelques minutes.

Il fit le tour du foyer et se prit à attiser le feu tranquillement.

Deux troncs de bog-pine tombèrent dans les cendres. Un joyeux tourbillon d’étincelles monta vers la voûte. La galerie s’embrasa.

Aux lueurs revenues, on aperçut la grande face du géant qui souriait dans sa barbe.

La crainte s’enfuit comme s’échappent les terreurs nocturnes de l’enfance aux premiers rayons du soleil.

Musha ! dit Mac-Duff, Mahony a quelque bon tour dans son sac !

— Allons, Mahony, allons, s’écria le roi Lew ; tu fais peur à ces pauvres diables… Dis-nous ton affaire en double, comme un bon garçon.

— Mahony, mon bijou ! — Mahony, mon chéri ! — Oh ! le cher bon garçon ! — Mon doux fils ! — Mon cœur ! — Mon amour !…

Ces caresses bavardes se croisaient avec une rapidité incroyable. Tous parlaient à la fois. Il y avait un secret à savoir, et les Irlandais sont curieux comme des femmes.

Ellen aussi attendait, l’âme brisée, le secret de Mahony.

Celui-ci arrangea les bûches d’un dernier coup de main, et se releva souriant :

— J’ai de quoi tuer le Saxon ! dit-il.

Puis il ajouta d’un ton moitié soumis, moitié menaçant, en se tournant vers l’estrade :

— Mais il ne faudrait pas que quelqu’un se mît à la traverse !

Ces mots furent compris par la foule, qui battit le sol du pied en trépignant.

Molly-Maguire secoua lentement sa tête encapuchonnée.

— J’ai achevé de payer ma dette envers le Saxon, dit-elle. La vie de Percy Mortimer est à ses ennemis.

Ellen mit sa main sur son cœur ; c’était le dernier espoir perdu. Elle souffrait comme quand va mourir…