La Quittance de minuit/01/02/06

Méline, Cans et Compagnie (Tome premierp. 209-238).


VI

Le feu.


Bien des fois Ellen, poussée par la tendresse qu’elle gardait à sa famille adoptive, avait voulu se placer comme un ange de paix entre les révoltés et le bras infatigable du major Percy Mortimer.

Elle était Irlandaise, et avait ce puissant amour du pays, commun à tous les fils d’Erin. Sa douce voix s’était élevée bien souvent, intercédant pour les ribbonmen qu’elle avouait coupables, mais qui étaient si malheureux !…

Percy Mortimer, qui, sur tout autre sujet, aurait fait fléchir sa volonté devant celle d’Ellen, n’avait rien à lui accorder sur ce point : à ses prières il répondait par un silence triste. La nuit venue, il montait à cheval, et poursuivait sa guerre implacable.

Depuis son retour en Irlande, la haine acharnée des Molly-Maguires ne l’avait jamais laissé sans blessure. Mais il avait beau être faible et souffrir, il lui restait toujours assez de sang pour courir sus aux payeurs de minuit et faire l’assaut de leurs retraites inaccessibles.

Dans ces derniers temps surtout, il les avait chassés de ruine en ruine jusqu’à balayer toute la partie du comté qui se trouve à l’orient des lacs.

L’abbaye de Glanmore, avec ses cloîtres moussus et ses grands souterrains ; l’abbaye de Ballilough, située au milieu des eaux du lac Corrib et défendue par sa position contre toute surprise ; les ruines du Château-Connor, sur la crête abrupte des Mamturcks ; tout avait été fouillé par le sabre de ses dragons.

Le whiteboysme, à aucune époque, n’avait eu ennemi plus ardent et plus audacieux.

Et, d’un autre côté, il défendait les catholiques paisibles contre les manifestations fanfaronnes et insultantes, si chères aux zélateurs de l’orangisme. Il essayait de tenir la balance égale entre les deux partis. Sa main était ferme et robuste ; mais c’était la main d’un homme.

Des deux parts on criait à l’injustice, et les Molly-Maguires eux-mêmes ne pouvaient le détester plus que les partisans outrés de la suprématie protestante.

Menaces et malédictions glissaient sur sa conscience éprouvée. Il poursuivait sa route sans trembler ni pâlir.

Ellen, à son insu, l’en aimait mieux peut-être pour cette persistance inflexible ; c’était un motif de plus d’admirer. Mais c’était un motif de craindre. Elle voyait sans cesse des bras armés autour de lui. Elle ne pouvait point le défendre, et n’avait à lui donner que sa prière ardente qui montait vers Dieu nuit et jour.

Ce soir, son inquiétude excitée atteignait à l’angoisse. Elle arrivait de Galway ; elle avait vu Percy Mortimer ; elle savait que les Molly-Maguires lui avaient jeté ce jour même leur terrible menace.

Et cette menace, Ellen frémissait à se l’avouer, ne pouvait manquer de s’accomplir à la fin ! Les Molly-Maguires, malgré leurs pertes, étaient nombreux encore ; ils avaient des intelligences partout, et à force de combattre, ils apprenaient à tout oser.

Cette dernière menace de mort, jetée si hardiment jusqu’au milieu du club orangiste, annonçait un paroxysme de rage et une attaque prochaine.

Ellen, la pauvre fille, n’avait personne à qui demander appui ou seulement conseil. Son amour l’isolait au milieu de la famille dévouée, bien plus encore que n’avait fait jusque-là le respect dont on l’environnait.

Elle était seule ; elle avait d’autres intérêts et d’autres affections que Mac-Diarmid ; des affections contraires, des intérêts ennemis.

Si forte que fût sa nature, elle se sentait plier sous le faix ; elle n’avait plus ni vigueur ni courage ; sa prière allait ce soir-là vers Dieu, morne et désespérée.

Elle souffrait trop et depuis trop longtemps !.…

Elle avait eu pourtant un mouvement de joie vive au milieu de cette accablante détresse, c’était lorsque son regard, s’élançant avidement vers Ranach-Head et la mer, n’avait vu partout que ténèbres.

Cette nuit complète était pour elle comme un gage de trêve.

Ellen, en effet, depuis une année, passait ses nuits debout bien souvent à méditer et à prier. Les Mac-Diarmid ne pouvaient s’agiter si près d’elle sans que son oreille l’avertit de leurs mouvements.

Ellen savait quand ils sortaient armés pour leurs mystérieuses expéditions ; elle savait quand ils rentraient, et si elle n’avait point pénétré plus avant dans leurs secrets, c’est que sa nature fière et digne répugnait d’instinct à toute honte.

Elle ne s’était jamais approchée de cette porte qui, doucement entr’ouverte, l’eût mise en tiers dans les entretiens nocturnes de ses frères d’adoption.

Elle ne voulait rien apprendre ; peut-être craignait-elle son amour…

Depuis quelques semaines, elle avait remarqué au loin une lumière, sorte de phare qui s’allumait la nuit de temps à autre sur l’extrême pointe du cap où se dressaient les ruines de Diarmid.

C’était les nuits où ce phare s’allumait que les Mac-Diarmid sortaient.

Et toujours, le lendemain, des bruits sinistres couraient dans la montagne ; on entendait raconter quelque terrible vengeance, et les tenanciers effrayés se faisaient entre eux le récit de la justice de Molly-Maguire.

Cette lumière était un signal, il n’y avait point à en douter. Or rien ne brillait cette nuit du côté de la mer ; les ténèbres descendaient à chaque instant plus épaisses, et c’est à peine si la silhouette noire des monts de Kilkerran se détachait vaguement sur le ciel assombri.

C’était un jour de répit, un jour encore pour espérer et pour aimer.

Le temps passait ; Ellen était toujours assise sur le pied de sa couche et perdue dans sa méditation inquiète.

Elle ne savait point le compte des heures ; sa tête alourdie se penchait, et le sommeil sollicitait pour la première fois, depuis bien longtemps, sa paupière fatiguée.

Avant de se coucher, elle voulut s’agenouiller un instant devant la Vierge de pierre pour lui adresser une suprême oraison.

La fenêtre ouverte donnait passage au vent frais de la montagne. Ellen avait pris froid à rester si longtemps immobile et à demi vêtue.

En se relevant elle frissonna ; le vent glacé de la fenêtre tombait sur son épaule nue.

Machinalement, elle prit les deux battants de la croisée et les poussa ; ses yeux chargés de sommeil et de larmes se relevèrent en ce moment ; elle parcourut l’horizon du regard et un cri étouffé s’échappa de sa poitrine.

Sa taille affaissée se redressa ; ses yeux grands ouverts demeurèrent fixes et béants. Elle recula d’un pas et ses bras s’étendirent en avant comme pour repousser une attaque menaçante…

Le phare brillait au delà de la montagne de Kilkerran, sur Ranach-Head.

La nuit épaisse donnait plus d’éclat à ses lueurs rouges ; les yeux d’Ellen fascinés ne pouvaient se détacher de ce point sanglant qui tachait, immobile, la noire étendue des ténèbres.

La nuit était calme au dehors ; Ellen entendit la porte principale de la ferme qui s’ouvrait.

Ses paupières se baissèrent ; elle croisa ses bras sur sa poitrine et prêta l’oreille. La porte de sortie se referma.

Ellen éteignit rapidement sa lumière et se pencha en dehors de la fenêtre.

L’instant d’après, des pas se firent entendre sur le gazon, et des formes noires glissèrent dans la nuit.

Ellen en compta sept…

Elle reconnut, à leur grande taille, six des Mac-Diarmid ; le septième était petit et grêle : ce ne pouvait être que Joyce, le valet de ferme.

Un des sept frères restait dans la salle commune…

Ellen attendit quelques minutes, et lorsque l’écho des pas se perdit au bas de la montagne, elle ralluma sa lumière.

La petite Peggy dormait depuis longtemps sur son matelas de paille derrière le pied du lit. Ellen s’assura que son sommeil était profond.

Puis elle rajusta sa robe blanche sur laquelle se nouait, durant le jour, l’agrafe de sa mante écarlate.

Puis encore elle fit le signe de la croix, et se dirigea, son flambeau à la main, vers la porte de la salle commune.

La porte, en s’ouvrant, ne troubla point le sommeil de Jermyn étendu sur la couche commune.

Les deux grands chiens de montagne jappèrent et vinrent en rampant flairer le bas de la robe d’Ellen.

La tête de Jermyn était renversée sur son bras. Il rêvait de bonheur sans doute, car son jeune visage souriait, parmi les boucles éparses de ses longs cheveux blonds. La tristesse de chaque jour s’était évanouie au souffle heureux de quelque douce chimère. Ses traits avaient repris la riante beauté de l’adolescence, et sa bouche entr’ouverte, murmurant un nom adoré, trahissait le secret de son extase.

L’heiress s’arrêta non loin de lui ; elle avait entendu son nom. Une expression de sauvage orgueil descendit sur son front.

— Il m’aime bien !… pensa-t-elle.

On eût dit que ce nom, tombé des lèvres de l’enfant, enlevait à Ellen sa dernière hésitation. Ses sourcils froncés se détendirent, son regard eut ce rayonnement vif que la certitude du triomphe allume avant la lutte commencée.

Elle franchit la distance qui la séparait de Jermyn, et son doigt tendu s’abaissa jusqu’à toucher presque son épaule.

Wolf et Bell, les deux chiens de montagne, l’avaient suivie en rampant. Ils demandaient la caresse accoutumée. Ellen ne les voyait point.

Ils se couchèrent aux pieds de Jermyn, fixant leurs grands yeux de feu sur le beau visage d’Ellen.

Le doigt de l’heiress cependant s’était arrêté avant de toucher l’épaule du plus jeune des Mac-Diarmid. Un nuage avait passé sur son fier sourire, et il y avait maintenant dans ses yeux la tendre pitié d’une sœur pour un frère qui souffre.

— Pauvre enfant ! dit-elle ; oh ! ce doit être un dur martyre que d’aimer ainsi sans espoir !… Si Mortimer ne m’aimait pas, moi !…

Le corsage soulevé de sa robe ondula sous les battements de son cœur, sa paupière se baissa, puis un rouge vif colora soudain sa joue.

— Mortimer ! répéta-t-elle ; il faut le défendre, quoi qu’il en coûte !… Mon Dieu ! donnez-moi du courage !

Elle détacha les agrafes de sa robe, et souleva sa couverture pour entrer dans son lit.

Jermyn tressaillit au premier attouchement d’Ellen, mais il ne s’éveilla pas. Ellen redoubla. Jermyn étendit ses bras sans ouvrir les yeux, et saisit à l’aveugle le cou gracieux de sa cousine qui se penchait au-dessus de lui.

La tête de la noble vierge, attirée irrésistiblement, s’appuya sur la bouche de l’enfant à demi éveillé.

Ellen se dégagea, rougissante. Jermyn s’était mis d’un bond sur ses genoux.

Il croyait rêver encore.

— Ellen ! Ellen ! dit-il en pressant son front à deux mains.

L’heiress mit un doigt sur sa bouche et s s’efforça de sourire.

— Silence, Mac-Diarmid ! murmura-t-elle.

Jermyn se tut et demeura écrasé sous son émotion.

La fille des lords avait repris sa réserve hautaine. Quand Jermyn releva sur elle son regard, il ne vit plus que froideur sur les traits d’Ellen. Toute trace de trouble avait disparu.

— Mac-Diarmid, dit-elle, je suis sortie de ma retraite pour choisir parmi mes frères un cœur dévoué… D’où vient que je vous trouve seul à cette heure ?

Jermyn n’avait point de voix pour répondre.

Ses mains étaient jointes sur ses genoux, et il tâchait de rappeler sa raison qui le fuyait.

— Je ne sais, je ne sais…, murmura-t-il ; oh !… ce n’était pas un rêve !

— Vous ne voulez pas me le dire, reprit Ellen ; nos frères sont à payer la dette de minuit… Ils sont loin… N’ai-je pas vu la lumière briller au haut de Ranach-Head ?…

Le front penché de Jermyn s’était redressé à demi. Un regard défiant glissa entre ses paupières. Son extase avait pris fin.

Sous l’amour qui le dominait complétement et lui faisait une seconde nature, il y avait le sang irlandais, prompt à se méfier et à prendre garde.

Un instant cet élément du caractère national, soudainement éveillé par la question d’Ellen, prit le dessus en lui, et fit taire la passion. Son visage se composa rapidement. Il se leva et approcha un siége qu’il offrit à Ellen.

— Ma noble parente, dit-il d’un ton respectueux, si vous cherchez un cœur dévoué, l’absence de mes frères importe peu, Me voici.

Ellen repoussa le siége du pied et demeura debout. Les rôles avaient changé. À elle maintenant était l’embarras ; elle ne savait plus comment entamer la négociation.

Durant un instant elle hésita, et lorsqu’elle reprit la parole ce fut d’une voix insinuante et douce.

— Vous avez raison de garder votre secret, Jermyn, dit-elle. Vous avez fait serment de vous taire, et Diarmid doit tenir ses serments… mais je sais tout… Les vengeurs ont choisi leur retraite du côté de la mer… Les fils de mon père Mill’s ont quitté la ferme et je les ai vus descendre la montagne… ils ont obéi à l’ordre muet du phare qui brille sur Ranach-Head… D’où vient que vous êtes resté seul à reposer quand d’autres veillent ?

— Ma noble parente, répliqua Jermyn, je dormais lorsque mes frères ont quitté leur couche… Je suis bien jeune pour connaître les secrets redoutables de la vengeance irlandaise… Je ne sais rien, et c’est vous qui m’apprenez que le feu de Ranach-Head est un signal de Molly-Maguire.

Les noirs sourcils de l’heiress se rapprochèrent, et son regard tomba, fixe et impérieux, sur le dernier des Mac-Diarmid.

— Vous mentez, Jermyn ! dit-elle.

Celui-ci baissa les yeux.

— Je n’oserais… balbutia-t-il.

— Vous mentez ! répéta Ellen ; tous les enfants de Mill’s, depuis le premier jusqu’au dernier, désertent la voie de leur père. Et si vos frères aînés ne vous avaient pas devancé, vous auriez bien trouvé tout seul le chemin qui mène aux retraites des payeurs de minuit.

— Qui vous fait croire… ? commença Jermyn.

— Je ne crois pas ; je sais.

— Quelle raison ?…

— Vous m’aimez, Mac-Diarmid ! interrompit Ellen.

Jermyn fit un pas en arrière. Sa main se posa sur son cœur pour en contenir les battements désordonnés.

— Moi… oh ! non ! s’écria-t-il ; ce n’est pas pour cela !…

Ellen retrouva son orgueilleux sourire.

— Niez, dit-elle en redressant sa riche taille, vous avez raison de nier ; car m’aimer serait une folie… Mais, si vous ne m’aimez pas, qui vous donne l’audace d’épier ma conduite et de me poursuivre en tous lieux de vos regards avides ?… Pourquoi cherchez-vous à deviner mes secrets ?… Mac-Diarmid veut-il me faire payer par l’insulte l’hospitalité qu’il m’a donnée ?

— Oh ! Ellen, interrompit Jermyn, qui avait les yeux pleins de larmes, moi vous insulter !… Dieu m’est témoin que si j’ai suivi parfois votre course sur la montagne, c’était pour veiller autour de vous et pour écarter tout danger de votre route… Ellen, croyez-moi, je vous en supplie, j’aimerais mieux mourir mille fois que de vous offenser !

Il se fit un silence ; la fierté du visage d’Ellen s’adoucissait par degrés jusqu’à se changer en pitié. Ses yeux, qui devenaient rêveurs, glissaient avec distraction sur le front humilié de Jermyn.

Celui-ci n’osait point relever ses paupières ; il se tenait debout devant la fille des lords dans l’attitude d’un coupable.

— Pauvre enfant ! reprit Ellen après quelques secondes, et comme en se parlant à elle-même, je n’étais pas venue pour vous faire des reproches… Votre audace porte avec elle son châtiment, et je souffre à voir malheureux un de mes frères…

— Merci, murmura bien bas Jermyn. Je vous aime comme Diarmid peut aimer l’héritière des rois, ma noble cousine… Je fais serment qu’il n’y a rien de plus en mon cœur.

Il s’arrêta et une épaisse rougeur vint à sa joue.

— Mais si j’étais roi, Ellen, ajouta-t-il impétueusement, que j’aurais de joie à tomber à vos genoux !…

Ces paroles glissèrent sur l’oreille inattentive de l’heiress, dont la pensée était ailleurs.

— Jermyn, dit-elle brusquement, quel mot prononceront cette nuit nos frères, en franchissant le seuil des assemblées de Molly-Maguire ?

Jermyn tressaillit et la regarda étonné.

— Je ne sais…, voulut-il dire.

Ellen frappa du pied.

— Répondez-moi, interrompit-elle avec une impérieuse vivacité, je le veux !

Jermyn garda le silence.

Ellen attendit un instant, puis elle lui prit la main, et sa voix contenue trouva des accents de caressante prière.

— Jermyn, répéta-t-elle d’un ton qui donnait à ses paroles une tout autre signification, je vous dis que je le veux !

La lèvre de Jermyn tremblait.

— J’ai juré, murmura-il ; Ellen, je vous en prie, laissez-moi tenir mon serment !…

— Je le veux ! répéta pour la troisième fois Ellen, qui serra la main de Jermyn entre les siennes.

La bouche de l’adolescent s’ouvrit malgré lui et les paroles jaillirent.

Erin go braegh[1], prononça-t-il.

Puis il ajouta en courbant la tête :

— Que Dieu ait pitié de moi !

L’heiress se tut durant quelques secondes, comme si elle eût pris le temps de graver ces paroles dans sa mémoire.

— C’est à moi de vous remercier maintenant, Jermyn, dit-elle ensuite ; mais j’ai encore autre chose à vous demander… En quel lieu se réunissent cette nuit les Molly-Maguires ?

— Sur mon salut, Ellen, répliqua Jermyn, nos serments sont trop terribles !… Je ne puis vous dire cela…

— Pensez-vous donc que je veuille vous trahir ? demanda l’heiress.

— J’ai juré ! j’ai juré ! dit Jermyn. J’ai juré sur le sang de mon père… sur la sainte mort du Christ… sur la vie de la femme que j’aime !…

— Je vous en prie, prononça doucement l’heiress.

Jermyn se laissa choir sur ses genoux.

— Ellen, dit-il avec passion, que votre volonté soit faite !… Pendant que vous parliez, j’adressais une prière à Dieu… mais Dieu ne veut pas me donner la force de vous résister… Nos frères sont réunis à cette heure dans la galerie du Géant.

Il s’arrêta comme épouvanté. Puis il ajouta d’une voix étouffée :

— Il y a maintenant un parjure sous le toit de Mac-Diarmid.

Ellen lâcha vivement la main de l’adolescent et regagna sa chambre.

Jermyn demeurait à la même place, immobile et anéanti.

L’instant d’après, l’heiress reparut à la porte ; elle avait échangé sa robe blanche contre un vêtement plus sombre sur lequel se drapaient les plis de sa mante rouge.

À son aspect, Jermyn se releva en sursaut.

— Vous allez à Ranach-Head ? murmura-t-il.

Ellen fit un signe de tête affirmatif.

Jermyn mit ses deux mains sur son front où ruisselait la sueur ; une pensée accablante venait de traverser son cerveau.

— Et vous y allez pour le sauver ?… ajouta-t-il entre ses dents serrées.

Une rougeur fugitive colora le noble front d’Ellen, qui ne répondit point et continua sa route vers la porte de sortie.

Jermyn fit quelques pas en chancelant pour se mettre au-devant d’elle.

Ses poings étaient convulsivement serrés ; son corps tressaillait ; il y avait de l’égarement dans ses yeux.

— Ah ! vous m’avez arraché mon secret par surprise !… s’écria-t-il ; je vous ai donné la vie de mes frères, et le traître Saxon saura désormais où mener ses soldats… Ellen, vous ne sortirez pas !

L’heiress s’était arrêtée devant lui et le mesurait d’un regard tranquille.

— Faites-moi place, Mac-Diarmid ! dit-elle.

Jermyn ne bougea pas ; ses yeux rayonnaient un éclat sauvage ; sa jalousie, exaltée jusqu’à la fureur, l’aveuglait et le rendait fou.

Mais le doigt d’Ellen s’appuya sur son épaule ; et son épaule robuste céda comme si une baguette magique l’eût touchée.

— Place à la fille des lords ! dit Ellen d’une voix impérieuse.

Jermyn voulut résister ; il ne put. Il recula comme un enfant devant le geste souverain de l’heiress, qui ouvrit la porte et disparut.

Jermyn, accablé, franchit le seuil à son tour, laissant déserte la maison de Diarmid.

Il fit quelques pas sur les traces d’Ellen, puis le souffle lui manqua ; il tomba dans l’herbe mouillée.

Le phare brûlait toujours sur les hauteurs de Ranach-Head.

La forme d’Ellen se perdait déjà dans l’obscurité, derrière le petit bouquet d’arbres qui entourait la maison de Mac-Diarmid, lorsque Kate Neale se montra sur le seuil.

Son visage exprimait l’étonnement, l’agitation et la terreur.

— La galerie du Géant !… murmura-t-elle. C’était la voix de mon jeune frère Jermyn !… je le crois, je le crois !… Mais la voix de mon jeune frère ressemble à celle d’Owen… et il y avait une femme !…

Elle toucha du revers de sa main son front qui brûlait.

— Mon Dieu, reprit-elle, Owen !… où est Owen ?

Elle rentra dans la salle commune où la chandelle de jonc, presque entièrement consumée, de répandait de mourantes lueurs.

Elle se pencha sur la paille de la couche commune et en compta les places vides. Son sein battait sous la toile grossière de son vêtement de nuit ; ses larmes l’empêchaient de voir.

Les deux chiens de montagne tournaient et retournaient autour d’elle, inquiets et silencieux.

La pauvre Kate se laissa tomber épuisée sur le siége que Jermyn avait approché pour Ellen.

— Personne ! pensa-t-elle tout haut. Ils sont tous partis… Et Owen m’a quittée durant mon sommeil pour les suivre, sans doute…

Elle se tut durant un instant, et demeura plongée dans une méditation pleine de frayeurs.

— Avec eux ! reprit-elle ; où sont-ils ? Et s’il n’était pas avec eux ? car il m’a semblé entendre souvent, la nuit, le bruit de la porte qui s’ouvrait et se refermait… Nos frères sortaient, Owen restait… Pourquoi cette nuit n’est-elle pas comme les autres ?… Et cette femme que j’ai vue… Je n’ai point reconnu Ellen… Qui était-ce ?…

Elle laissa tomber sa tête entre ses mains ; le vent qui soufflait par la porte ouverte secouait la toile qui la couvrait, et la faisait trembler de froid ; elle ne s’en apercevait point.

Ses larmes coulaient abondamment.

— Owen ! Owen ! dit-elle, où êtes-vous ? Hélas ! mon Dieu ! s’il ne m’aimait plus !… et si mon père…

Elle n’acheva pas ; ses larmes se séchèrent dans ses yeux brûlants.

Elle se leva toute droite sur ses pieds.

— Non, oh ! non ! prononça-t-elle d’une voix basse et pénible, Dieu est miséricordieux et ne voudrait pas accabler ainsi une pauvre créature !

La chandelle, près de s’éteindre, jeta quelques lueurs plus vives ; machinalement Kate tourna un dernier regard vers la paille qui servait de couche aux huit frères.

Elle eut un frémissement d’angoisse ; ses yeux se baissèrent effrayés, comme si elle eût voulu repousser l’atteinte d’un doute navrant et victorieux.

L’absence de toute une famille au milieu de la nuit, en Irlande, n’a guère qu’une signification, et cette signification est terrible.

Kate s’était éveillée quelque temps après le départ d’Owen. Elle avait cherché son mari dans l’étroite couche ; puis, ne le trouvant point, et prise d’épouvante, elle avait mis ses pieds nus sur la terre froide.

C’était au moment où Jermyn, subjugué par l’impérieux vouloir de l’heiress, lui livrait le secret de la retraite des Molly-Maguires.

Kate, sur le point d’ouvrir la porte de sa chambre, avait entendu des voix. Son regard avait glissé par quelque fente. Elle avait aperçu vaguement une femme dans la demi-obscurité de la vaste salle.

Elle ne l’avait point reconnue.

Son oreille avait saisi seulement la réponse de Jermyn, dont elle ne pouvait distinguer les traits :

— La galerie du Géant…

Elle crut d’abord à un rendez-vous d’amour. Puis elle songea aux nocturnes voyages des payeurs de minuit, et l’image de son père mort se dressa devant ses yeux.

Maintenant, sa tête se perdait ; elle ne pensait plus.

Elle appela encore Owen d’une voix faible et défaillante ; son regard éperdu cherchait à qui se prendre pour combattre son épouvante.

La lumière s’éteignit.

Kate se traîna en tâtonnant jusqu’à la porte de l’heiress.

— Ellen, ma noble parente, dit-elle, venez à mon secours !

Personne ne répondit.

Kate frappa contre la porte en répétant sa prière et n’obtint point encore de réponse.

Elle mit le doigt sur le loquet ; mais elle avait pris, en entrant sous le toit de Diarmid, ce respect profond et superstitieux que la famille gardait à l’héritière des lords ; elle n’osa pas ouvrir la porte, et sa main retomba le long de son flanc.

Kate n’avait plus de courage ; ses jambes chancelaient sous le poids de son corps.

Cette solitude et ces ténèbres la faisaient mourir.

— La galerie du Géant ! murmura-t-elle au bout de quelques secondes. Il faut que j’aille… il faut que je sache !.…

Elle regagna la chambre où quelques instants auparavant elle avait cherché en vain son mari dans le vide de la couche nuptiale.

Elle se vêtit à la hâte, et agrafa par-dessus sa robe la mante rouge des filles du Connaught.

Puis elle sortit.

Elle toucha presque du pied, en passant, Jermyn évanoui dans l’herbe humide ; elle ne l’aperçut point et continua sa course…

Ellen marchait devant elle et dans la même direction à un demi-mille de distance. L’heiress allait d’un pas ferme et rapide ; le capuce de sa mante était rabattu sur sa tête et cachait presque entièrement ses traits.

Elle arrivait au bas de la montagne.

Derrière elle la lune montrait son disque pâle entre les cimes échancrées des Mamturcks.

La route était solitaire. Le chemin que suivait Ellen était à peine tracé ; l’herbe y croissait, et de fréquentes fondrières lui barraient bien souvent le passage.

Mais elle ne s’arrêtait point.

Son pas, toujours égal et rapide, foulait le sol avec légèreté. À la voir, ainsi drapée dans les plis larges de sa mante rouge, glisser sans bruit sur les sentiers déserts, on l’eût prise pour quel qu’une de ces poétiques apparitions qui descendent parfois des vieilles montagnes du Connaught, et montrent à l’Irlandais superstitieux les fières divinités qu’adoraient ses pères.

La lune montait lentement au ciel et passait sous de petits nuages floconneux dont elle blanchissait la masse transparente. Ellen voyait déjà les profils noirs des Mamturcks mêler leurs lignes confuses à l’horizon ; les monts de Kilkerran grandissaient devant elle ; la voix de la mer arrivait sourde et profonde jusqu’à son oreille.

Elle était à moitié chemin de la maison de Diarmid à la pointe de Ranach-Head.

Cette route est bien longue, mais Ellen était forte ; loin de se ralentir, sa course se faisait à chaque instant plus rapide.

Le feu brûlait toujours au sommet du cap…

En arrivant dans le voisinage des montagnes, Ellen cessa de marcher dans une complète solitude. Çà et là, des pas sonnaient autour d’elle sur les lisières des champs.

Où elle allait d’autres se rendaient sans doute.

De temps en temps, lorsque la lune, complétement dégagée de son blanc voile de vapeurs, dardait ses rayons plus vifs sur la campagne, Ellen voyait surgir de l’ombre une mante rouge comme la sienne, jetée sur les épaules viriles de quelque robuste garçon, un carrick brun, ou des haillons.

Mais on n’entendait nulle parole aux alentours ; les pas lourds retentissaient accompagnés du bruit régulier des shillelahs frappant le sol. C’était tout.

Ellen côtoya les montagnes durant l’espace de deux milles. À sa droite était la mer qui brisait sur le sable d’une petite baie ; à sa gauche se dressait la montagne, sur le versant de laquelle la lune éclairait les nobles murailles du château de lord George Montrath.

Une ou deux fenêtres étaient éclairées. Milord veillait peut-être. Ellen jeta un regard distrait sur l’opulente demeure et passa.

Les mantes rouges, les carricks et les haillons s’arrêtaient au contraire en face du manoir. Des regards curieux et courroucés franchissaient la distance et montaient jusqu’aux fenêtres, faiblement éclairées ; les shillelahs décrivaient un moulinet menaçant. De sourdes malédictions s’échappaient des poitrines.

Parmi ces bonnes gens qui voyageaient ainsi à une heure indue, lord George Montrath comptait, à ce qu’il paraît, peu d’amis.

L’heiress approchait du but de sa course.

Le feu rouge disparut un instant pour elle derrière un des sommets de la montagne ; puis il reparut plus voisin.

Au-dessus de lui se dessinait en noir la grande silhouette du château de Diarmid, immense ruine dentelée, sombre, haute, magnifique, qui, de l’extrême sommet du cap Ranach, s’élance, orgueilleuse encore, vers le ciel.

La route se faisait étroite entre la mer bruyante et le flanc de la montagne. Elle descendait insensiblement et se rapprochait toujours de la grève ; Ellen mit enfin son pied sur le sable.

Derrière elle la plage, suivant les sinuosités de la baie, étendait à perte de vue son mince et tortueux ruban d’or entre la mer assombrie et la noire végétation de la côte.

Devant elle la grève s’arrêtait brusquement ; c’était un pêle-mêle de rochers jetés comme au hasard et séparés çà et là par d’étroites flaques de sable.

Ces rochers s’avançaient au loin dans la mer, et brisaient la lame, qui n’était plus, en arrivant à la plage, qu’une épaisse masse d’écume.

Ellen s’engagea parmi ces récifs, et trouva sa route aisément dans leur labyrinthe confus. Elle sautait lestement de pointe en pointe, bravant la mollesse perfide des goëmons glissants, et affermissant son pas sur les roches où le varech mouillé collait son visqueux feuillage.

Elle arriva ainsi jusqu’à un espace de forme carrée où il n’y avait plus de rochers et où le sable des grèves était remplacé par un galet noir et sonore.

Ellen avait doublé le cap.

La mer basse blanchissait à quelques centaines de pas d’elle. En face, une ligne de récifs semblables à ceux qu’elle venait de franchir allait rejoindre le flot.

À sa gauche, le cap s’élevait à pic, montant à une hauteur immense et portant à sa cime, comme une royale couronne, les tours suspendues de Diarmid.

Entre ces tours et le sol, d’énormes colonnes de basalte, symétriques et comme alignées, se collaient aux flancs du roc.

La lune éclairait faiblement leurs dispositions bizarrement régulières. On eût dit les tuyaux superposés d’un orgue colossal, placé là pour faire sa partie dans la tempête et mêler sa grande harmonie aux voix tonnantes de l’Océan…

L’œil s’étonne devant ces gigantesques merveilles ; l’esprit les mesure avec effroi ; sous leurs masses écrasantes l’âme se replie, rapetissée.

Puis une voix parle tout au fond de la conscience : on songe au bras puissant qui retient là et suspend au-dessus du vide la prodigieuse colonnade. La pensée de Dieu surgit. L’âme s’agrandit et se relève.

La tradition irlandaise, qui donne à toute chose une origine mythologique, a sa légende pour la miraculeuse architecture de Ranach-Head, comme pour la célèbre chaussée du Géant, sur les côtes de l’Ulster, comme pour les ponts naturels et les noires grottes de Kilkée dans le comté de Clare, et tant d’autres merveilles qui arrêtent partout le voyageur sur les rivages de l’Irlande.

C’est le géant Ranach qui tailla ces colonnes et qui les disposa de façon à s’en faire un escalier pour descendre du sommet du cap et se baigner dans la mer devant l’île Mason.

Le temps a quelque peu dérangé la symétrie de l’escalier de Ranach ; mais le temps ne respecte rien, et d’ailleurs, avec des jambes de géant, un ferme vouloir et une tête à l’abri du vertige, On pourrait encore descendre, peut-être, à l’aide de cette magnifique échelle de pierre.

Ellen fit quelques pas sur le galet noir, et une voix qui semblait sortir des entrailles de la terre lui cria d’arrêter.

Elle obéit.

— Qui êtes-vous ? lui demanda la voix.

— Je vous le dirai à l’oreille, répondit l’heiress.

— Ne savez-vous que cela ? demanda encore la voix.

— Si fait, répliqua la jeune fille.

Puis elle ajouta d’un ton bas et lent :

Erin go braegh !

— À la bonne heure, mon bijou, dit la voix. Avancez et prenez garde au trou.

L’heiress fit quelques pas dans la direction du rocher, dont les flancs semblèrent se refermer sur elle.

Elle disparut.

On l’entendit prononcer un nom à voix basse, puis son interlocuteur mystérieux reprit joyeusement :

Musha ! Jermyn, mon fils, vous arrivez le dernier, mais vous voilà costumé comme il faut !… Du diable si vous n’avez pas volé la mante de votre cousine Ellen, que Dieu la bénisse !…

  1. Cri de guerre de la vieille Irlande.