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La Psychologie du sport

Revue des Deux Mondes4e période, tome 160 (p. 167-179).

LA
PSYCHOLOGIE DU SPORT




Ce n’est pas du « sport anglais » qu’il s’agit ici, c’est du sport tout court. La distinction est nécessaire parce que beaucoup de personnes ignorent encore que le monopole britannique a pris fin.

Il n’était pas très ancien. Les gazettes d’outre-Manche, vieilles seulement de soixante ou soixante-dix ans, nous apprennent en quelle piètre estime nos voisins tenaient alors les exercices physiques : elles contiennent des preuves non équivoques du peu de faveur témoigné aux apôtres de la « muscularité » lorsqu’ils entreprirent de prêcher là-bas leur croisade. Mais pour avoir été retardée par l’action combinée de la paresse naturelle à l’homme et de la routine habituelle aux peuples, leur victoire, en fin de compte, n’en a été que plus complète. Le mouvement a gagné non seulement l’Amérique, mais toute l’Europe ; et, au train dont vont les choses, on peut se demander s’il ne s’étendra pas, quelque jour, au continent noir ou à l’empire jaune.

Aujourd’hui, le sport est entré dans les mœurs de toute une jeunesse qui ne se fait point « blanchir à Londres, » et ne s’avise même pas qu’en pratiquant ses exercices favoris, elle puisse accomplir un acte quelconque d’anglomanie ou de snobisme. Si j’avais conservé des doutes à cet égard, une récente tournée en Europe me les eût enlevés. Je revois dans mon souvenir la succession brillante des Ruder-clubs de la Sprée ; ils sont nombreux et prospères : certains comptent parmi les plus beaux du monde. La rivière dont la réputation maussade n’est point méritée leur offre, entre ses rives verdoyantes, un champ de courses large et paisible. L’un d’eux, — il est curieux de le noter en passant, — est de fondation impériale ; pour le construire, Guillaume ii a tiré 35000 marks de sa cassette particulière et il l’a offert ensuite aux collégiens de sa capitale. La Tamise, en vérité, coule bien loin de là et l’on ne semble guère en peine de ce qui s’y passe. La Mecque de ces rameurs teutons, ce n’est point Henley, c’est Hambourg. Ils montent des bateaux de construction allemande et lisent des feuilles sportives rédigées en allemand.

Observations analogues en Danemark. La côte est semée de terrains de tennis. Il y en a au centre de la forteresse démantelée de Copenhague et au fond des remparts du château d’Elseneur, tout contre la célèbre terrasse où Hamlet sonda le problème de l’existence : simples terrains de terre battue, souvent médiocres et pourvus d’un matériel rudimentaire, mais fréquentés par des joueurs qui ne manquent pas d’entrain. En Suède, terre sacrée de cette fameuse gymnastique de Ling que ses dévots représentent volontiers comme supérieure à toutes les formes d’exercices et pouvant les remplacer toutes, le sport a fait d’étonnans progrès. Stockholm a son Idrottsparken et son Tattersall qui pourraient rivaliser avec les Athletic-clubs de New-York et de Chicago : preuve évidente que le système de Ling, tout scientifique qu’il est, ne contente pas la nouvelle génération. En Russie, le mouvement s’annonce ; en Hongrie, il est esquissé déjà. J’ai conté ici-même l’histoire de ses débuts sur le sol néerlandais. La Grèce, qui avait oublié cette partie de son passé, s’en souvient depuis la célébration des jeux olympiques de 1896. L’Espagne et l’Italie du Nord ne sont point trop en retard, et Vienne s’est offert en plein Prater un cercle sportif qui comporte autour d’un luxueux bâtiment jusqu’à un champ de foot-ball et des pistes de courses à pied. La bicyclette sillonne tout le continent. Dans chaque pays s’établissent des fabricans d’objets sportifs qui, en général, ne se plaignent point de faire de mauvaises affaires.

Bref, nous nous trouvons en présence d’un phénomène nettement international qui ne paraît être ni le propre d’une seule race, ni le résultat d’une hérédité quelconque. Il est d’autant plus intéressant d’en déterminer les caractères psychologiques que le phénomène a déjà fait dans le monde des apparitions antérieures : Athènes et Rome furent, avant Londres ou Stockholm, de grands centres athlétiques.


Quels sont ceux qui aiment le sport et pourquoi l’aiment-ils ? L’instinct sportif n’est pas un instinct qui sommeille en chacun de nous et qui s’éveille et se développe selon le hasard des circonstances. Il est fort inégalement et capricieusement distribué parmi la jeunesse. On ne doit pas le considérer comme une prolongation de ce besoin de remuer, de cette tendance à se dépenser qui sont innés chez l’enfant. Il apparaît au plus tôt pendant l’adolescence, parfois seulement aux approches de la virilité : il n’est ni une preuve de santé, ni la manifestation d’un surcroît de force constitutionnelle. J’ai observé en maintes circonstances de jeunes enfans qu’on avait systématiquement habitués à la pratique des différens sports, — ou bien des adolescens sur lesquels avaient agi soit l’exemple de camarades influens, soit le désir de briller dans des concours et d’y récolter des applaudissemens, — ou bien encore des jeunes gens vigoureux, agiles, bien découplés, ayant paru goûter l’entraînement forcé du régiment. Ni les uns ni les autres n’avaient acquis de la sorte l’instinct sportif qui leur manquait ; l’habitude, sur ce point, ne leur avait pas tenu lieu de seconde nature, et, dès qu’avait cessé l’action tout extérieure et artificielle — persuasion ou contrainte — à laquelle ils obéissaient, ils avaient délaissé des exercices qui, sans leur déplaire, ne répondaient cependant en eux à aucun besoin, à aucune impulsion irrésistibles. Or, ce besoin, cette impulsion se font jour fréquemment chez des individus placés dans des conditions absolument inverses, c’est-à-dire n’ayant eu, ni par éducation ni par camaraderie, de contact avec le sport, et doués d’ailleurs de moyens physiques très imparfaits.

Une autre observation que je n’hésite pas à formuler, — bien qu’elle contredise une opinion très répandue, — c’est que la plupart des sportifs sont des gens occupés : je ne dis pas des intellectuels ou des hommes mentalement supérieurs aux autres. Cela serait absurde. Quand M. Bourget a écrit que le mariage de la haute culture et des violens exercices physiques était « fécond en splendeurs viriles, » c’est du caractère qu’il a voulu parler et non de l’intelligence. Sans doute l’exercice physique éclaircit le cerveau en fournissant au travail cérébral un utile contrepoids, mais pourquoi et comment ferait-il davantage ? Restituer aux muscles dans l’équilibre humain leur rôle trop longtemps méconnu, ce n’est pas les égaler à la pensée, dont ils doivent rester les humbles serviteurs. En réponse aux exagérations d’un publiciste qui s’inquiétait naguère de faire « rendre au Muscle les honneurs souverains, » il n’est peut-être pas mauvais de rappeler en passant que les honneurs souverains ne sont dus qu’à l’Esprit.

Mais la constatation de ce fait que les sportifs sont le plus souvent des gens occupés, ne nous entraîne pas si loin ; il s’agit ici d’employés, d’hommes ayant une carrière, une profession, parfois même exerçant un métier manuel : ces derniers ne sont pas les moins ardens. En Angleterre, nombreux sont les ouvriers, — mineurs ou autres, — qui consacrent au sport leurs heures de récréation, et ce n’est sûrement pas leur genre d’existence qui les y pousse, puisqu’elle n’est ni sédentaire, ni exempte de fatigue musculaire. Aux États-Unis, où les milieux sont souvent très mélangés au point de vue de la race, on peut faire des observations analogues, et l’Europe continentale me paraît devoir confirmer l’expérience anglo-saxonne. Ne serait-on pas en droit d’en conclure que le sport est une des formes de l’activité, qualité qui ne dépend ni de l’intelligence, ni même de la santé et qui est loin d’être universellement répandue, mais à laquelle la civilisation moderne sert d’aiguillon en lui procurant des occasions multiples de s’utiliser ?


Il est assez difficile de déterminer la nature de l’attrait qui agit sur cette catégorie d’actifs, car elle peut se modifier selon les individus. Psychologiquement pourtant, les sports semblent se ramener tous à deux groupes principaux. Les uns sont des sports d’équilibre et les autres, des sports de combat. Le mot : équilibre, est pris ici dans le sens d’entente, d’harmonie. L’aviron, le patinage, l’équitation, la bicyclette, le tennis, la gymnastique aérienne… sont des sports d’équilibre ; l’escrime, la boxe, la lutte, la natation, l’alpinisme, la course à pied, le foot-ball… sont des sports de combat. Une brève analyse légitimera cette classification peut-être inattendue.

Prenons l’aviron. Le rameur novice, dans sa yole à bancs fixes, peut éprouver de la satisfaction à vaincre la double résistance que lui opposent l’élément liquide et sa propre maladresse, mais dès qu’il aura acquis assez d’expérience pour pouvoir monter un bateau de course à bancs mobiles, une impression nouvelle se fera jour. Son plaisir résidera alors presque exclusivement dans l’harmonie mécanique établie entre lui et le bateau, dans le rythme qui réglera sa nage, dans la régularité absolue de l’effort, dans la proportionnalité heureuse de la dépense de force avec l’effet obtenu. L’homme devient une machine, mais une machine qui continue de penser et de vouloir et qui sent la vigueur se produire en elle, se condenser et s’échapper avec la même précision mathématique que s’il s’agissait de vapeur ou d’électricité. Il y a là une sensation saine à coup sûr et d’une extraordinaire puissance. On s’en grise parfois. Tout rameur a éprouvé cela et se souvient comme de réveils désagréables des légers accrocs qui interrompent son rythme, troublent l’harmonie de sa course ; une pelle d’aviron prise dans les herbes, une secousse maladroite donnée par un camarade distrait, une fausse manœuvre du barreur… l’embarcation ne s’arrête pas pour si peu ; mais celui qui la monte perd soudain la notion de l’équilibre qui le charmait.

Même recherche inconsciente d’équilibre dans l’équitation. Sans doute l’homme entre fréquemment en lutte avec le cheval, et cette lutte l’intéresse d’autant mieux que l’intelligence s’y combine avec la force. Tout inférieur qu’il soit dans l’échelle des êtres, l’animal n’en a pas moins son idée et tient à la faire prévaloir. Toutefois, si la lutte se prolonge, le cavalier se lasse et proclame sa monture vicieuse, ce qui veut dire, en général, qu’elle est indomptable. Et ce n’est pas seulement sous le rapport utilitaire que le cheval « vicieux » a perdu de sa valeur, c’est également au point de vue sportif. Ce pourra être un plaisir pour des jeunes gens hardis que le danger aiguillonne de se mesurer avec lui, comme c’en est un pour les cowboys de réduire des chevaux sauvages sur les ranchos d’Amérique, mais personne ne pensera que cette bataille constitue le dernier mot de l’équitation ni la meilleure des jouissances qu’elle peut procurer. Un auteur yankee a décerné au cheval ce bizarre éloge : « il donne à l’homme la sensation d’avoir quatre jambes. » Buffon n’eût pas trouvé cela, sans doute, mais l’idée est juste et exprime sous une forme nouvelle quelque chose de fort ancien. L’imagination antique avait créé l’homme à quatre jambes, le centaure, en lequel elle se plaisait à symboliser le sport hippique, à son plus haut degré de perfection, à ce point précis où les muscles du cheval semblent le prolongement de ceux de l’homme tant ils s’accordent et se complètent. La civilisation moderne n’a point modifié cet idéal équestre : il est resté le sien. Si le débutant s’amuse parfois de la dureté des réactions qui menacent sa stabilité, le cavalier accompli est joyeux de ne les point sentir et, par son art, d’affaiblir, jusqu’à l’annihiler totalement, la notion des « solutions de continuité » qui existent entre lui et sa monture.

Pour le patinage, à peine est-il besoin d’insister, puisque le patineur est, par excellence, un équilibriste. On peut remarquer toutefois que l’équilibre matériel qui, en lui, s’établit et se rompt sans cesse, ne suffit pas à le contenter : il veut être en harmonie avec la glace et réaliser ainsi cette perfection rythmique qui fait du patinage, selon une expression très heureuse, « la mélodie du mouvement. » J’oserai presque dire qu’il lui faut davantage encore et que, pour être complet, son bonheur exige un accord intime avec le paysage. Les grands bois dépouillés, la neige aux reflets bleus, le soleil rouge dans la brume, les silences de la nature endormie, lui deviennent nécessaires. Mais ce sont là des subtilités septentrionales que peut-être les habitués parisiens du « Palais de Glace » ou du « Pôle Nord » n’ont jamais ressenties, hypnotisés qu’ils sont par le désir d’arriver à tracer sur la surface lisse leur initiale ou leur paraphe. Au patinage il convient d’assimiler les courses rapides sur la neige, les pieds armés de ces larges raquettes canadiennes appelées snow shoes ou bien de skis, longs patins de bois chers aux Scandinaves. Du reste le Canada et la Scandinavie n’en ont plus le monopole. Les « sports de glace » qui progressent et se perfectionnent continuellement ont à présent un quartier général à Saint-Moritz dans l’Engadine et ils font des conquêtes jusqu’en Transylvanie.

C’est encore l’équilibre qui est la base du cyclisme ; il s’y nuance à l’infini, depuis la bonne bicyclette que l’honnête bourgeois ventru enjambe en l’inclinant, jusqu’au monocycle qu’un clown seul sait manœuvrer. Comme son frère le patineur, le cycliste inconsciemment copie l’oiseau. Son idéal est de supprimer la pesanteur : pour cela il lui faut ne plus sentir les frottemens de la machine ni les déplacemens de son propre centre de gravité. L’industrie moderne lui livre des montures si parfaites qu’elles ont en quelque sorte leur individualité, leur tempérament. C’est à lui de développer, en s’en servant, son agilité et d’atteindre ainsi le maximum d’équilibre qu’il peut réaliser. Au gymnase, bon nombre d’exercices réunissent les mêmes élémens psychologiques ; entre l’homme et son trapèze volant, il y a aussi une harmonie intime…


Combien différens sont les sports de combat, non point seulement la lutte, — et l’escrime, ou la boxe, — qui sont des formes de la lutte, mais aussi la natation l’adversaire est une chose. On dit d’un homme : il nage comme un poisson. Rien n’est moins exact. Le poisson se meut normalement dans l’eau comme l’être humain sur le sol. La natation n’est pas normale. C’est un combat avec un élément hostile qui est le plus fort et qui aura le dernier si l’on ne se soustrait pas à son étreinte en temps voulu. La force des vagues rend sans doute le spectacle plus émouvant, mais l’onde la plus douce et la plus calme n’enlève pas au sport ce caractère combatif qui est son essence et fait son charme.

La bataille que le nageur livre au flot, l’alpiniste la livre à la montagne. On s’en aperçoit rien qu’à surprendre le regard dont il la mesure d’en bas, avant de commencer à en gravir les pentes. En effet, sous son masque impassible, elle va se défendre contre lui comme un adversaire vivant, l’égarant, le mystifiant, lui opposant une série déconcertante d’obstacles, d’énormes rochers à escalader, d’interminables pentes neigeuses à parcourir. Et ce ne sont là que des préliminaires. Elle tient en réserve, pour le perdre, d’épais brouillards qui l’envelopperont, des crevasses profondes qui s’ouvriront sous ses pas, de lourdes avalanches qui chercheront à l’entraîner dans leur course foudroyante ; elle tentera de le terrasser par le vertige, par la bise et par le froid ; et lui ne vaincra que par une virile combinaison d’énergie bien employée, de sang-froid voulu et de ferme prudence. Certes, c’est bien là une bataille, et de la catégorie la plus moderne, de celles que gagne la stratégie et non la fougue.

Par certains côtés, la course à pied ressemble à la natation. Le coureur est en conflit non avec un élément, mais avec lui-même, car il se force à soutenir une allure anormale pour laquelle il n’est point fait et qui, dès le départ, jette le trouble dans son organisme. Le caractère combatif s’affirme encore dans certains sports, ayant pourtant ceci de particulier que l’homme semble y demeurer plus ou moins passif en face de la force qu’il a déchaînée et dont parfois il cesse d’être le maître. Exemples : le yachting à voile, le tobogganing l’Ice yachting, l’aérostation et, provisoirement au moins, l’automobile. Le toboggan est le traîneau dont se servaient les Indiens pour y entasser le produit de leur chasse et qu’ils tiraient après eux à travers les forêts du nouveau monde. Les « visages pâles » en ont fait un instrument de locomotion vertigineuse pour lequel on prépare, aux flancs des collines neigeuses, de longues pistes glacées. Il va de soi que rien au monde ne peut arrêter le toboggan une fois lancé sur ces pistes. Quant à l’Ice yacht qui s’appellerait plus justement « patin à voile, » il est formé de deux traverses de bois placées à angle droit ; aux extrémités de la pièce transversale, deux lames de métal mordent la glace ; à l’extrémité postérieure de l’autre pièce, une troisième lame qui s’incline à volonté sert de gouvernail. Près de l’intersection des deux pièces s’élève le mât portant la voilure. Les passagers s’arriment de leur mieux au mât, la voile est hissée et la machine se met en mouvement. Telle est sa légèreté que la vitesse s’accélère jusqu’à devenir une course folle, invraisemblable, coupée de zigzags et de bonds fantastiques pendant lesquels on perd naturellement toute action sur le gouvernail. Ces sports impliquent presque tous une lutte contre la nature, un défi. De l’aérostation, encore pleine d’inconnus et de dangers, on ne peut guère parler ; ce qu’Horace disait des premiers navigateurs :

Æs triplex circa pectus erat

est applicable aux premiers aéronautes ; mais il est possible que, dans l’avenir, des découvertes nouvelles permettent de circuler par air avec facilité et sécurité. Le ballon deviendra alors un moyen de locomotion comme l’automobile dont le caractère sportif est tout provisoire. Un tricycle à pétrole donne aujourd’hui à celui qui le monte des sensations neuves ; la puissance et l’obéissance de sa monture le charment, la vitesse le grise, le maniement de la machine l’amuse, — toutes choses dont la génération suivante négligera de s’apercevoir, tant elle s’y sera habituée physiquement et mentalement. Au contraire, un fleuret, un trapèze ou un aviron ne cesseront jamais d’être des instrumens de sport.


Les jeux offrent des contrastes similaires. En général les jeux de balle rentrent dans la catégorie des sports d’équilibre : d’abord par les altitudes elles-mêmes, — c’est ce qu’exprime si bien le conseil qu’un joueur de longue-paume donnait à son élève : « Appuyez-vous sur la balle, » lui disait-il ; — ensuite, par la succession rapide et l’imprévu des mouvemens. Il ne s’agit pas de répéter le même geste, mais de se tenir prêt à exécuter celui qui s’indiquera et de pouvoir l’exécuter avec précision et par conséquent avec retenue[1]. Le foot-ball, au contraire, est un sport de combat : la bataille y est même collective, ce qui suffit à faire comprendre comment les Américains ont pu appliquer à cet admirable jeu des principes tirés de la stratégie napolénienne et comment un officier général anglais a pu me dire qu’il y avait dans tout bon capitaine de foot-ball l’étoffe d’un futur chef d’armée. Son enthousiasme d’ailleurs l’égarait et de récens événemens ont dû lui prouver qu’il oubliait, dans sa conception de l’art militaire, de faire la part de la science.

Le polo qui se joue à cheval, le hockey que l’on pratique souvent sur la glace, le water-polo qui est une sorte de ballon aquatique, participent des caractères propres à l’équitation, au patinage, à la natation : c’est-à-dire que de ces trois jeux, les deux premiers sont des sports d’équilibre et le troisième un sport de combat. Atteindre la balle avec les maillets ou les bâtons recourbés dont on se sert au polo et au hockey ou bien s’emparer du ballon de water-polo qui flotte sur l’eau constituent des difficultés qui ajoutent à l’exercice un surcroît d’intérêt, mais ne suffisent pas à en modifier le caractère.

La chasse à tir ou à courre réunit les deux élémens, puisqu’elle associe l’équitation ou le tir, qui sont des sports d’équilibre, avec la poursuite et l’attaque du gibier qui participent du caractère combatif… Du reste, je ne veux pas, en prolongeant cette analyse, lui attribuer une plus grande importance qu’il ne convient. Je n’ai insisté sur la classification psychologique des sports que parce qu’elle m’a semblé rendre plus intéressant et plus compréhensible un sujet jusqu’ici peu étudié et aussi parce qu’elle contredit la distinction un peu prudhommesque entre « les exercices de force et les exercices d’adresse » dont il est ordinairement fait mention dans les discours de distributions de prix. En réalité il n’y a pas d’exercice dans lequel la force et l’adresse ne soient combinées et parfois, malgré les apparences, à degré égal. La plupart du temps, l’adresse consiste même à bien distribuer la force, et c’est ce qui fait que tantôt le public n’aperçoit qu’elle et que tantôt il ne l’aperçoit pas du tout. Dans le travail des poids, par exemple, le spectateur ne peut saisir l’instant où intervient le « truc » pas plus qu’il ne se rend compte dans la lutte à mains plates des ingénieuses applications que fait le lutteur des lois de la mécanique. Il n’y a pas de bon boxeur sans adresse ni de bon patineur sans force. Force et adresse ne sont, en somme, que des aspects. Équilibre et combat sont des attraits.


Je voudrais indiquer maintenant quels sont les effets psychologiques des sports sur ceux qui s’y adonnent. De nos jours, on en étudie avec grand soin les effets physiologiques. Des expériences curieuses se poursuivent qui éclaireront complètement la question. Mais le côté psychologique est demeuré dans l’ombre. Loin de ma pensée l’ambition de faire la lumière sur un sujet aussi délicat. Je me borne en tout ceci à exposer, à titre documentaire, le résultat d’observations personnelles.

Tout d’abord, il faut se rappeler que la physiologie et la psychologie ont des frontières communes imparfaitement délimitées. Un des principaux effets physiologiques des sports est de discipliner, de classer les muscles. À l’appel d’un débutant, un grand nombre de muscles entrent en action qui n’ont rien ou presque rien à voir dans la manœuvre demandée. Par leur zèle ignorant, ils la gênent et la font échouer. Ce n’est que peu à peu qu’on leur persuade de se tenir tranquilles. En fait d’exercice physique, la gaucherie provient huit fois sur dix d’un excès et non d’une insuffisance d’actionnement musculaire. Elle disparaît à mesure que se fait l’éducation des muscles. Alors les mouvemens deviennent certains, le geste est assuré, le regard s’accoutume à des évaluations de distances exactes et rapides. Un peu de cette assurance et un peu aussi de la persévérance qui est nécessaire pour l’acquérir remontent jusqu’à l’âme. Je crois qu’en général le sport donne à ses adeptes, toutes choses égales d’ailleurs, quelque clarté de plus dans le jugement, quelque ténacité de plus dans l’action. Mais parvient-il à fortifier vraiment le caractère et à développer ce qu’on pourrait appeler la musculature morale de l’homme ? Voilà, en définitive, la question fondamentale, celle d’où dépend la place à laquelle le sport aura droit dans l’éducation.

Au premier abord, on est tenté d’établir des distinctions et de répondre oui pour certains cas, non pour d’autres ; semble-t-il possible, par exemple, de comparer moralement un alpiniste avec un joueur de tennis, ou même un boxeur avec un patineur ?… Il y a des sports qui côtoient sans cesse le danger : tels l’équitation ou la natation ; il en est, comme le foot-ball, qui exposent non votre vie, mais votre peau, et, suivant la spirituelle expression de Lagrange, combien ont peur pour leur peau qui ne trembleraient point pour leur vie ! Enfin d’autres, comme l’escrime, suggèrent le danger. L’arme qui menace votre poitrine a beau avoir été rendue inoiïensive par le mouchetage, vous l’écartez avec autant de prestesse que la pointe véritable dont elle tient la place. De tels exercices paraissent faits pour agir sur le moral avec une bien autre intensité que ceux auxquels on peut se livrer sans courir le moindre risque et sans même éprouver la notion d’un risque possible.

Il est vrai qu’ils impliquent du courage et du sang-froid, mais un courage et un sang-froid circonstanciels. La chose, à y réfléchir, ne doit pas surprendre, car n’est-ce pas le cas de nombreux métiers manuels ? Le couvreur parisien déploie, dans l’exercice de sa profession, un sang-froid remarquable, et, pour porter ses lourds fardeaux, il faut à un coltineur beaucoup de courage. Est-ce à dire que ces qualités continuent de se manifester chez eux après que le premier sera descendu de son toit et que le second aura déposé son sac ?… Il est impossible de le prétendre. La vie est remplie d’exemples analogues. Nous acquérons avec une facilité relative les qualités qui nous sont nécessaires pour accomplir un acte donné. L’obligation ou la fantaisie les font naître et l’habitude les fixe en nous, mais elles y demeurent en quelque sorte localisées ou plutôt spécialisées. Elles se manifestent dans des circonstances données, pour un but donné, toujours les mêmes. Le difficile est de les étendre à toutes les circonstances, à tous les buts. Pour cela, il faut substituer la volonté à l’habitude.

La volonté ! voilà ce qui féconde le sport et le transforme en un merveilleux instrument de « virilisation. » Dans les métiers que je viens de citer, ou dans d’autres du même genre, la limite de l’effort utile est assez vite atteinte. Il n’est pas nécessaire et il peut être imprudent de tenter davantage. À quoi bon ? Un travailleur intelligent vise à fournir le plus de besogne possible dans le moins de temps et avec le moins de fatigue possible. L’homme de sport demeure étranger à toute préoccupation utilitaire. La tâche qu’il accomplit, c’est lui-même qui se l’est assignée, et comme il n’est pas obligé, pour gagner sa vie, de la recommencer le lendemain, le souci de se ménager lui est épargné. Il peut ainsi cultiver l’effort pour l’effort, chercher les obstacles, en dresser lui-même sur sa route, viser toujours un degré au-dessus de celui qu’il a atteint. C’est ce qu’exprime si bien la devise choisie par le Père Didon pour ses élèves d’Arcueil groupés en association athlétique. « Voici, leur a-t-il dit, le jour de leur première réunion, voici votre mot d’ordre : citius, altius, fortius ! Plus vite, plus haut, plus fort ! »

Par là nous sortons presque du sport pour atteindre les régions philosophiques. Ce langage n’est pas nouveau. C’est celui des stoïciens de tous les temps. Les gymnases grecs ont sans doute retenti fréquemment de paroles analogues dites par d’obscurs disciples des grands penseurs, et répétées par de simples maîtres de gymnastique qui ne croyaient pas que cette recette de virilité dût jamais être perdue pour des peuples civilisés.

L’antiquité en fit un usage abondant, cela est certain. Mais de nos jours, s’en sert-on ? Est-elle même applicable à notre civilisation présente, faite de hâte fébrile et d’âpre concurrence ? Et le sport qui nous est revenu de si loin après une éclipse si longue et si totale, n’a-t-il pas complètement changé de caractère ? Ne tend-il pas à se confondre avec l’usage d’instrumens de locomotion de plus en plus perfectionnés ? Est-ce bien là le même athlétisme dont la portée morale était sans cesse proclamée et dont « le mot d’ordre » du Père Didon tendrait à rétablir la formule ?… À ces questions, le temps seul peut donner une réponse certaine. Si, d’ailleurs, le mépris mystique de la « guenille charnelle » qui tua l’athlétisme aristocratique du moyen âge, a cessé d’être un ennemi redoutable, il n’en est pas de même de l’argent par lequel périt l’athlétisme démocratique de l’ancienne Grèce. Sa beauté morale sombra avec l’esprit de lucre et le monde d’à présent est trop l’esclave de la richesse pour que pareil destin ne soit pas à craindre pour les sports renaissans. Mais, s’ils surmontent ce péril, on s’apercevra, je crois, qu’ils ont peu changé ; les formes sont en partie nouvelles, l’esprit est demeuré le même. L’instinct sportif est toujours inégalement distribué. Ne l’a pas qui veut. Et parmi ceux qui l’ont, tous ne vont pas jusqu’au bout de ce qu’il peut donner. Tous n’y cherchent pas la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre. Ceux-là, pourtant, me semblent plus nombreux qu’on ne le croirait d’abord. De sorte qu’on en peut tirer cette conclusion, qu’aujourd’hui comme jadis, la tendance du sport est vers l’excès. Voilà sa caractéristique psychologique par excellence. Il veut plus de vitesse, plus de hauteur, plus de force… toujours plus. C’est son inconvénient, soit ! au point de vue de l’équilibre humain. Mais c’est aussi sa noblesse, et même sa poésie.

Pierre de Coubertin.
  1. C’est, à mon avis, cette « retenue » qui, dans les jeux de balle, amène une fatigue souvent hors de proportion avec la force musculaire dépensée, parce qu’elle implique une assez grande dépense de force nerveuse. L’effet se produit avec bien plus d’intensité encore dans l’assaut de fleuret. Mon savant ami, le docteur Fernand Lagrange a attribué au rôle que joue le cerveau dans la combinaison des coups, l’espèce de dépression nerveuse, cérébrale, qu’il a notée, après l’assaut, chez beaucoup d’escrimeurs et qu’il a contrôlée sur lui-même. Depuis lors j’ai cru m’apercevoir que cette dépression, déjà moindre avec l’épée, devenait presque nulle avec le sabre, le poing (boxe) ou le bâton. Précisément de toutes les armes le fleuret est celle qui donne lieu aux plus fortes « retenues » dans le bras, dans la main et même dans les jambes. Le tireur au fleuret, — à la différence du tireur à l’épée, — doit être constamment prêt à « partir à fond » dès que l’occasion s’en présente, avec une soudaineté et un imprévu apparent qui puissent déconcerter l’adversaire. Il est donc sur un qui-vive perpétuel, attendant l’ordre de mobilisation interne qui le lancera en avant.